‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 41 sur 409 · Gargantua · 39

Gargantua · 39

vand Gargantua feut à table & la premiere poincte des morceaux feut baufree, Grandgouſier commença raconter la ſource & la cauſe de la guerre meue entre luy & Picrochole, & vint au poinct de narrer comment Frere Iean des Entommeures auoit triumphé à la defence du clous de l’abbaye, & le loua au deſſus des proueſſes de Camille, Scipion, Pompee, Ceſar & Themiſtocles. Adoncques requiſt Gargantua que ſus l’heure feuſt enuoyé querir, affin qu’auecques luy on conſultaſt de ce qu’eſtoit à faire. Par leur vouloir l’alla querir ſon maiſtre d’hoſtel, & l’admena ioyeuſement auecques ſon baſton de croix ſus la mulle de Grandgouſier. Quand il feut venu, mille chareſſes, mille embraſſemens, mille bons iours feurent donnez. Hes, frere Iean, mon amy, frere Iean mon grand couſin, frere Iean de par le diable, l’acollee, mon amy. A moy la braſſee. Cza, couillon, que ie te eſrene de force de t’acoller. Et frere Iean de rigoller. Iamais homme ne feut tant courtoys ny gracieux. Cza, cza (diſt Gargantua), vne eſcabelle icy, aupres de moy, à ce bout. Ie le veulx bien (diſt le Moyne), puis qu’ainſi vous plaiſt. Page, de l’eau : boute, mon enfant, boute, elle me refraiſchira le faye. Baille icy que ie guargarize. Depoſita cappa, diſt Gymnaſte, ouſtons ce froc. Ho, par Dieu (diſt le Moyne), mon gentilhomme, il y a vn chapitre in ſtatutis ordinis : auquel ne plairoit le cas. Bren (diſt Gymnaſte) bren, pour voſtre chapitre. Ce froc vous rompt les deux eſpaules. Mettez bas. Mon amy (diſt le moyne) laiſſe le moy : car par dieu ie n’en boy que mieulx. Il me faict le corps tout ioyeux. Si ie le laiſſe, meſſieurs les pages en feront des iarretieres : comme il me feut faict vne foys à Coulaines. D’auantaige, ie n’auray nul appetit. Mais ſi en ceſt habit ie m’aſſys à table, ie boiray, par dieu, & à toy & à ton cheual, & de hayt. Dieu guard de mal la compaignie. Ie auoys ſouppé. Mais pour ce ne mangeray ie poinct moins. Car i’ay vn eſtomac paué, creux comme la botte ſainct Benoiſt, touſiours ouuert comme la gibbeſſiere d’vn aduocat. De tous poiſſons, fors que la tanche, prenez l’aeſle de la perdrys, ou la cuiſſe d’vne nonnain : n’eſt ce falotement mourir quand on meurt le caiche roidde ? Noſtre prieur ayme fort le blanc de chappon. En cela (diſt Gymnaſte) il ne ſemble poinct aux renars, car des chappons, poules, pouletz qu’ilz prenent, iamais ne mangent le blanc. Pourquoy ? (diſt le moyne) Par ce (reſpondit Gymnaſte) qu’ilz n’ont poinct de cuiſiniers à les cuyre. Et s’ilz ne ſont competentement cuitz, il demeurent rouge & non blanc. La rougeur des viandes eſt indice qu’elles ne ſont aſſez cuytes exceptez les gammares & eſcriuices, que l’on cardinalize à la cuyte. Feſte Dieu Bayart, diſt le moyne, l’enfermier de noſtre abbaye n’a doncques la teſte bien cuyte, car il a les yeulx rouges comme vn iadeau de vergne. Ceſte cuiſſe de leurault eſt bonne pour les goutteux.

Apropos truelle, pourquoy eſt ce que les cuiſſes d’vne damoizelle ſont touſiours fraiſches ? Ce probleſme (diſt Gargantua) n’eſt ny en Ariſtoteles, ny en Alexandre Aphrodiſé, ny en Plutarque. C’eſt (diſt le Moyne) pour trois cauſes par leſquelles vn lieu eſt naturellement refraiſchy. Primo : pour ce que l’eau decourt tout du long. Secundo : pour ce que c’eſt vn lieu vmbrageux, obſcur & tenebreux, auquel iamais le Soleil ne luiſt. Et tiercement, pour ce qu’il eſt continuellement eſuenté des ventz du trou de bize, de chemiſe, & d’abondant de la braguette. Et de hayt. Page, à la humerie. Crac, crac, crac. Que Dieu eſt bon, qui nous donne ce bon piot. I’aduoue dieu, ſi i’euſſe eſté au temps de Ieſuchriſt, i’euſſe bien engardé que les Iuifz ne l’euſſent prins au iardin de Oliuet. Enſemble le diable me faille ſi i’euſſe failly de coupper les iarretz à meſſieurs les Apoſtres, qui fuyrent tant laſchement, apres qu’ilz eurent bien ſouppé, & laiſſerent leur bon maiſtre au beſoing. Ie hayz plus que poizon vn homme qui fuyt quand il fault iouer de couſteaux. Hon, que ie ne ſuis roy de France pour quatre vingtz ou cent ans. Par dieu, ie vous metroys en chien courtault les fuyars de Pauye. Leur fiebure quartaine. Pourquoy ne mouroient ilz là plus toſt que laiſſer leur bon prince en ceſte neceſſité ? N’eſt il meilleur & plus honorable mourir vertueuſement bataillant que viure fuyant villainement ? Nous ne mangerons gueres d’oyſons ceſte annee. Ha, mon amy, baille de ce cochon. Diauol, il n’y a plus de mouſt. Germinauit radix Ieſſe. Ie renye ma vie, ie meurs de ſoif. Ce vin n’eſt des pires. Quel vin beuuiez vous à Paris ? Ie me donne au diable ſi ie n’y tins plus de ſix moys pour vn temps maiſon ouuerte à tous venens. Congnoiſſez vous Frere Claude des Haulx Barrois ? O le bon compaignon que c’eſt. Mais quelle mouſche l’a picqué ? Il ne faict rien que eſtudier depuis ie ne ſçay quand. Ie n’eſtudie poinct, de ma part. En noſtre abbaye nous ne eſtudions iamais, de peur des auripeaux. Noſtre feu abbé diſoit que c’eſt choſe monſtrueuſe veoir vn moyne ſçauant. Par dieu, Monſieur mon amy, magis magnos clericos non ſunt magis magnos ſapientes. Vous ne veiſtes oncques tant de lieures comme il y en a ceſte annee. Ie n’ay peu recouurir ny Aultour ny tiercelet de lieu du monde. Monſieur de la Bellonniere m’auoit promis vn Lanier, mais il m’eſcripuit n’a gueres qu’il eſtoit deuenu patays. Les perdris nous mangeront les aureilles meſouan. Ie ne prens poinct de plaiſir à la tonnelle. Car ie y morfonds. Si ie ne cours, ſi ie ne tracaſſe, ie ne ſuis poinct à mon aize. Vray eſt que, ſaultant les hayes & buiſſons, mon froc y laiſſe du poil. I’ay recouuert vn gentil leurier. Ie donne au diable ſi luy eſchappe lieure. Vn lacquays le menoit à Monſieur de Mauleurier : ie le deſtrouſſay : feis ie mal ? Nenny, frere Iean (diſt Gymnaſte), nenny, de par tous les diables, nenny. Ainſi (diſt le moyne), à ces diables, ce pendent qu’ilz durent.

Vertus dieu, qu’en euſt faict ce boyteux ? Le cor dieu, il prent plus de plaiſir quand on luy faict preſent d’vn bon couble de beufz. Comment (diſt Ponocrates), vous iurez, frere Iean ?

Ce n’eſt (diſt le moyne) que pour orner mon langaige. Ce ſont couleurs de rethorique Ciceroniane.

Pren le dos & laiſſe la panche.

Atout heure, ſoit froit ou chault,
Il fault ſouffler au trou de biſe.

Or la couſtume a la femme ſouuent
A ſon mary faire boyre ſon vent,
Que gaudiſſeurs, ſans en faire aultre miſe,
Nomment & dyent le vent de la chemiſe.

Ainſi vng vent de la chemiſe
Fera tout ceſt appoinctement.

(Coquillart, Droits nouveaux, t. I, p. 81, Bibl. elzév.)

Pluſieurs niaiz ſi ont ſans doubte
Ainſi du vent de la chemiſe.

(Coquillart, Monologue des Perruques, t. II, p. 284)

Bien le ſçaura patheliner,
Car elle eſt duycte luy donner
Affin de fournir à la miſe
Par foys du vent de la chemiſe.

… Pour finable remiſe,
On vous donra du vent de la chemiſe.

Ha ! que ne ſuis-ie Roy pour cent ou ſix vingts ans !

(Regnier, satire VI, p. 46)

Ie ne puis boire ſi ſouuent.

Et i’ay le dyable ſi i’ay ſoif !

Il ſçait toute ſa rethoricque,
Courant comme ſon a b c.
— Par bieu, ie ſuis tout mort de ſoif.

Qu’as-tu ? — C.

Pardieu les plus grands clers ne ſont pas les plus fins.

… P’r orny ſon laingaige,
O faut jury de bon couraige. (Conte Poit.)

(Burgaud des Marets)