‹ Les vaines tendresses Études et Portraits littéraires, premier sérieChapitre 14 sur 15 · II

II

Ainsi mon orgueil dissimule Les défaillances de ma foi, Mais je sens bientôt un scrupule Qui s'élève et murmure en moi:

Mon fier désespoir n'est peut-être Qu'une excuse à ne point agir, Et comme au fond je me sens traître, Un prétexte à n'en point rougir,

Un dédain paresseux qui ruse Avec la rigueur du devoir, Et de l'idéal même abuse Pour me dispenser de vouloir.

Parce que la terre est bornée, N'y faut-il voir qu'une prison, Et faillir à la destinée Qu'embrasse et clôt son horizon?

Parce que l'amour perpétue La vie et ses âpres combats, Vaudra-t-il mieux qu'Adam se tue Et qu'Athènes n'existe pas?

Parce que la science est brève Et le mystère illimité, Faut-il lui préférer le rêve Ou la complète cécité?

Parce que la guerre nous lasse, Faut-il par mépris des plus forts, Tendant la gorge au coup de grâce, Leur fumer nos champs de nos corps?

Parce que la force nombreuse Appelle droit son bon plaisir, Songe creux le savoir qui creuse, Et l'art qui plane: vain loisir,

Faut-il laisser cette sauvage Brûler les oeuvres des neuf Soeurs Pour venger l'antique esclavage Nourricier des premiers penseurs!

Ah! faut-il que de la justice, Et de l'amour, désespérant, Le coeur déçu se rapetisse Dans un exil indifférent?

Non, toute la phalange auguste Des créateurs, doit pour ses dieux, Qui sont le vrai, le beau, le juste, Combattre en dessillant les yeux,

Et du temple où chaque âge apporte Le fruit sacré de ses efforts, Ouvrir à deux battants la porte, En défendre à mort les trésors!

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SURSUM CORDA

Si tous les astres, ô Nature, Trompant la main qui les conduit, S'entre-choquaient par aventure Pour se dissoudre dans la nuit;

Ou comme une flotte qui sombre, Si ces foyers, grands et petits, Lentement dévorés par l'ombre, Y disparaissaient engloutis,

Tu pourrais repeupler l'abîme, Et rallumer un firmament Plus somptueux et plus sublime, Avec la terre seulement!

Car il te suffirait, pour rendre À l'infini tous ses flambeaux, D'y secouer l'humaine cendre Qui sommeille au fond des tombeaux,

La cendre des coeurs innombrables, Enfouis, mais brûlants toujours, Où demeurent inaltérables Dans la mort d'immortels amours.

Sous la terre, dont les entrailles Absorbent les coeurs trépassés, En six mille ans de funérailles Quels trésors de flamme amassés!

Combien dans l'ombre sépulcrale Dorment d'invisibles rayons! Quelle semence sidérale Dans la poudre des passions!

Ah! que sous la voûte infinie Périssent les anciens soleils, Avec les éclairs du génie Tu feras des midis pareils;

Tu feras des nuits populeuses, Des nuits pleines de diamants, En leur donnant pour nébuleuses Tous les rêves des coeurs aimants;

Les étoiles plus solitaires, Éparses dans le sombre azur, Tu les feras des coeurs austères Où veille un feu profond et sûr;

Et tu feras la blanche voie Qui nous semble un ruisseau lacté, De la pure et sereine joie Des coeurs morts avant leur été;

Tu feras jaillir tout entière L'antique étoile de Vénus D'un atome de la poussière Des coeurs qu'elle embrasa le plus;

Et les fermes coeurs, pour l'attaque Et la résistance doués, Reformeront le zodiaque Où les Titans furent cloués!

Pour moi-même enfin, grain de sable Dans la multitude des morts, Si ce que j'ai d'impérissable Doit scintiller au ciel d'alors,

Qu'un astre généreux renaisse De mes cendres à leur réveil! Rallume au feu de ma jeunesse Le plus clair, le plus chaud soleil!

Rendant sa flamme primitive À Sirius, des nuits vainqueur, Fais-en la pourpre encor plus vive Avec tout le sang de mon coeur!

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À L'OCÉAN

SONNET.

Océan, que vaux-tu dans l'infini du Monde? Toi, si large à nos yeux enchaînés sur tes bords, Mais étroit pour notre âme aux rebelles essors, Qui du haut des soleils te mesure et te sonde;

Presque éternel pour nous plus instables que l'onde, Mais pourtant, comme nous, oeuvre et jouet des sorts, Car tu nous vois mourir, mais des astres sont morts, Et nulle éternité dans les jours ne se fonde.

Comme une vaste armée où l'héroïsme bout Marche à l'assaut d'un mur, tu viens heurter la roche, Mais la roche est solide et reparaît debout.

Va, tu n'es cru géant que du nain qui t'approche: Ah! je t'admirais trop, le ciel me le reproche, Il me dit: «Rien n'est grand ni puissant que le Tout!»

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À RONSARD

Ô maître des charmeurs de l'oreille, ô Ronsard, J'admire tes vieux vers, et comment ton génie Aux lois d'un juste sens et d'une ample harmonie Sait dans le jeu des mots asservir le hasard.

Mais, plus que ton beau verbe et plus que ton grand art, J'aime ta passion d'antique poésie, Et cette téméraire et sainte fantaisie D'être un nouvel Orphée aux hommes nés trop tard.

Ah! depuis que les cieux, les champs, les bois, et l'onde, N'avaient plus d'âme, un deuil assombrissait le monde, Car le monde sans lyre est comme inhabité!

Tu viens, tu ressaisis la lyre, tu l'accordes, Et, fier, tu rajeunis la gloire des sept cordes, Et tu refais aux dieux une immortalité.

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À THÉOPHILE GAUTIER

Maître, qui du grand art levant le pur flambeau, Pour consoler la chair besoigneuse et fragile, Rendis sa gloire antique à cette exquise argile, Ton corps va donc subir l'outrage du tombeau!

Ton âme a donc rejoint le somnolent troupeau Des ombres sans désirs, où l'attendait Virgile, Toi qui né pour le jour d'où le trépas t'exile, Faisais des Voluptés les prêtresses du Beau!

Ah! les dieux (si les dieux y peuvent quelque chose) Devaient ravir ce corps dans une apothéose, D'incorruptible chair l'embaumer pour toujours,

Et l'âme! l'envoyer dans la Nature entière, Savourer librement, éparse en la matière, L'ivresse des couleurs et la paix des contours!

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AUX POËTES FUTURS

Poëtes à venir, qui saurez tant de choses, Et les direz sans doute en un verbe plus beau, Portant plus loin que nous un plus large flambeau Sur les suprêmes fins et les premières causes;

Quand vos vers sacreront des pensers grandioses, Depuis longtemps déjà nous serons au tombeau; Rien ne vivra de nous qu'un terne et froid lambeau De notre oeuvre enfouie avec nos lèvres closes.

Songez que nous chantions les fleurs et les amours Dans un âge plein d'ombre, au mortel bruit des armes, Pour des coeurs anxieux que ce bruit rendait sourds;

Lors plaignez nos chansons, où tremblaient tant d'alarmes, Vous qui, mieux écoutés, ferez en d'heureux jours Sur de plus hauts objets des poëmes sans larmes.

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TABLE

AUX AMIS INCONNUS. PRIÈRE. CONSEIL. AU BORD DE L'EAU. EN VOYAGE. SONNET À LA PETITE SUZANNE D. ENFANTILLAGE. AUX TUILERIES. L'AMOUR MATERNEL, À Maurice Chevrier.