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Livre I

Les Véritables Entretiens de Socrate

Quatre livres d’Antisthène, fils d’Antisthène

Moi, Antisthène le bâtard, que quelques-uns appellent — dont je me glorifie — Antisthène le chien, j’ai recueilli dans ma jeunesse les entretiens de Socrate. Dans ma vieillesse, je les mets en ordre et les distribue en quatre livres. Afin que, lorsque je ne serai plus là pour les répéter, les lire et les commenter, on continue de savoir ce qu’a dit cet homme incomparable.

D’autres ont publié de tels ouvrages, savoir Xénophon, Eschine, Phédon, Euclide et cet Aristoclès qui a rendu célèbre son surnom de Platon ; mais j’aime mieux appeler ce dernier Sathon. Tous ont déformé le véritable enseignement socratique.

L’aimable Eschine, plein de bon vouloir, a écrit trop tard, sans notes et d’une mémoire défaillante les paroles de notre maître. Ses souvenirs : des fleurs desséchées et dont le parfum s’est évanoui. Ceux qui ne connaîtraient Socrate que par Eschine prendraient Socrate pour un brave homme médiocre. Le sculpteur qui travaille longtemps après la mort de son modèle risque de nous donner son propre portrait. Dans Eschine, Socrate perd jusqu’à ses caractères les plus extérieurs et ses traits les plus accusés ; rien, par exemple, qui rappelle son éloquence familière. Ils mentent ceux qui vont contant que Xanthippe, veuve de Socrate, aurait remis au fils du charcutier Charinos des dialogues écrits par le fils du statuaire Sophronisque. Pour des raisons qu’il exposa devant moi certain jour et qu’on rencontrera plus loin, Socrate n’a jamais rien écrit. Si Xanthippe a fait quelque argent avec des tablettes où le stylet avait enfoncé dans la cire, ce n’est pas la main de Socrate qui a appuyé le stylet sur la cire.

Phédon et Xénophon n’avaient non plus aucun génie philosophique. Ils n’ont jamais pénétré les profondeurs du maître. Eux aussi, d’ailleurs, ont écrit tardivement. Ils ont mal rapporté ce qu’ils avaient mal entendu et mal retenu.

En outre, Xénophon a fabriqué ses Entretiens mémorables pour défendre la mémoire de Socrate contre les insensés qui l’avaient condamné. Il a voulu démontrer que Socrate obéissait aux lois et que sa condamnation était illégale. Mais, — vérité et philosophie exigent également que nous le proclamions, — Socrate fut condamné conformément aux lois. Tout homme sincère le reconnaîtra. Tout vrai philosophe sera joyeux de le reconnaître. Ainsi la mort de Socrate condamne justement la loi et la cité.

Xénophon, menteur comme un soudard, écrit comme on recule. Il attribue à son maître mille lâchetés qui indigneraient Socrate, s’il les pouvait connaître, et qui lui auraient épargné la ciguë, s’il avait été capable de les consentir.

Les mensonges des Entretiens mémorables ne sont pas toujours odieux. Plusieurs sont ridicules. En son tiers livre, Xénophon fait parler longuement Socrate touchant les Mysiens et les Pisidiens. Socrate enseigne les particularités curieuses des pays habités par ces peuples et aussi leur façon de faire la guerre. Voilà les choses qui passionnent le vagabond et le belliqueux Xénophon. Voilà des choses qu’ignorait heureusement le calme, le casanier et le pacifique Socrate. Et, certes, si quelqu’un les lui avait contées, Socrate ne se fût nullement intéressé à d’aussi frivoles discours.

S’il y avait une justice parmi les hommes hellènes, on dirait en commun proverbe : menteur comme Xénophon. Il a publié sous le nom d’on ne sait quel Thémistogène de Syracuse un long récit de la retraite des dix mille où il est accordé à Xénophon, fils de Gryllos, un rôle de premier plan. Mais Éphore, qui a écrit la même histoire d’une façon véritable, ne nomme jamais Xénophon avant l’arrivée chez Seuthès, roi de Thrace, et affirme qu’il fut, toute la durée de l’anabase, une unité perdue dans la myriade.

Peut-être quelqu’un s’étonnera de mes sévérités pour ce Xénophon qui m’a loué dans son livre du Banquet. En me louant avec vérité, Xénophon a fait, sans doute, la seule chose dont on le puisse louer. En ne le blâmant pas quand il est blâmable, je lui ferais injustice comme il m’eût fait injustice en ne me louant pas. À lui rendre ses louanges, je cesserais de les mériter. Qu’on le loue ou qu’on le blâme, Antisthène le bâtard reste toujours véridique. Même en le payant d’une vérité, nul ne pourra se vanter d’avoir acheté un mensonge à Antisthène le chien…

Euclide a fait de Socrate un disputeur de plus de dialectique que de conscience. À lire Euclide, on croirait que Socrate est né à Mégare et a étudié l’éristique sous Euclide, éristicien puéril.

Ces disciples insuffisants ou menteurs, je les dois considérer comme les ennemis de celui que, pour se couronner de sa mort et de sa gloire, ils appellent injurieusement leur maître.

Le pire entre tous les ennemis de Socrate n’est-il point cet Aristoclès, fils d’Ariston, qu’on a surnommé Platon à cause de la largeur de ses épaules de lutteur et à cause de la largeur de son front ridé comme coquille d’escargot ? Pour moi, quand je parle de ce disputeur de mauvaise foi, je l’appelle volontiers Sathon à cause du grand nombre de jeunes gens dont il fut l’amant et à cause de l’énormité exigeante de son membre.

Que Sathon soit un menteur, lui-même, à certains jours, le reconnaît en riant. Je l’ai entendu plus d’une fois, — et je m’indignais dans mon cœur — faire l’éloge de ce qu’il appelle « les mensonges salutaires ». Et il a osé, au tiers livre de son dialogue De la République, écrire cette odieuse doctrine. Mais les choses qui paraissent salutaires à Sathon le menteur et les choses qui paraissaient salutaires à Socrate le véridique sont rarement les mêmes. De sorte que Sathon utilise Socrate dans des vues qui n’ont rien de socratique — qui parfois même sont anti-socratiques.

C’est du vivant de Socrate que Sathon, cet homme impudent, commença à mentir concernant Socrate. Le bon maître se contentait de dire : « Que de choses ce jeune homme me prête auxquelles je n’ai jamais songé ! » S’il avait pu deviner quel usage Sathon ferait de leur intimité, comme il l’emploierait pour donner crédit à mille dogmes inutiles ou nuisibles, il eût chassé de son bâton l’homme au gros bâton.

Certes, on peut découvrir dans certains dialogues, en particulier dans l’Apologie de Socrate telle que Sathon l’a rédigée, plus d’une parole authentique. Ceux qui ont fréquenté Socrate reconnaissent ces paroles sans aucune peine. À leur accent familier et leur sonorité de courage. Ces rares gouttes qui seraient rafraîchissantes, Sathon les perd et les noie dans une mare de mensonges saumâtres. Et certains dialogues mentent du premier mot au dernier mot, particulièrement, comme on le verra en son lieu, celui qui, menteur dès le titre, s’appelle Criton.

Si quelqu’un s’étonne de certaines duretés d’Antisthène le bâtard, Antisthène le bâtard daignera expliquer : On m’appelle aussi — dont je me glorifie — Antisthène le chien. Je suis le chien de Socrate. Aimez ou haïssez en moi le plus fidèle, le plus vigilant, le plus perspicace des chiens et le plus exempt de toute ridicule pudeur. Je mords les ennemis de Socrate. Et je les reconnais sous tous les déguisements. Avec double plaisir et double rage, je mords ceux qui, masqués en amis ou en disciples, viennent voler ses paroles pour les déformer, voler la nourriture qu’il distribue généreusement à tous les hommes pour la distribuer en son lieu après l’avoir empoisonnée.

Moi, Antisthène le bâtard, que d’autres appellent — dont je me glorifie — Antisthène le chien, je ne dirai que la vérité et je dirai toute la vérité. Même, s’il en est, celle qui ne me sera pas favorable. Socrate a prononcé parfois des paroles que je ne puis approuver entièrement. Celles-là, comme les autres, je les répèterai telles qu’il les a dites, sans rien retrancher, sans rien ajouter, sans rien changer. Par respect de la vérité. Car Antisthène le chien n’est pas un Xénophon ou un Sathon. Mais, par respect d’une autre vérité et dans l’intérêt des jeunes gens, j’ajouterai que je n’approuve pas ces paroles et pourquoi je ne les approuve pas.

Voici cependant un désaccord que je signale dès maintenant et sur lequel peut-être je ne reviendrai plus. Ceux qui ont lu mes autres ouvrages et péculièrement le dialogue en trois livres qui s’appelle Sathon ou de la Dispute savent que Socrate avait dans la dialectique une confiance beaucoup moindre que Platon. J’ai dans la dialectique une confiance moindre encore que celle de Socrate. Pour des raisons longuement exposées dans ce dialogue, toute discussion est incapable d’aboutir. Je renvoie à cet ouvrage ceux qu’intéressent ces choses.

Ceux qu’intéressent ces choses verront dans cet ouvrage comment je démolis la dialectique par des moyens dialectiques (c’est bien le plus grand malheur qui pût advenir à cette infortunée) et comment je détruis la dialectique au nom de la raison.

Au premier livre de Sathon, ceux qu’intéressent ces choses verront comment tout effort dialectique s’appuie nécessairement sur une définition et comment toute définition est une menteuse. Dès qu’au lieu de désigner la chose par son nom, tu t’appliques à la définir, voici que tu la désignes par d’autres noms que le sien, voici que tu remplaces le signe exact par des signes inexacts, voici que tu rapproches et confonds des choses que la réalité distingue et sépare.

Ceux qu’intéressent ces choses verront au second livre comment la définition multiplie les difficultés qu’elle prétend résoudre. Pour définir un mot, il te faut plusieurs mots. Nous étions en désaccord sur un terme, nous voici en désaccord sur deux au moins. Il te faut encore deux mots au moins pour définir chacun des termes de ta première définition. Te voici quatre mots à définir, puis huit. Te voici, dira quelqu’un, de l’occupation pour toute ta vie. Antisthène ne dit pas comme ce quelqu’un. Antisthène sait que tu ne pourras pousser très loin ta ridicule tentative. Car les mots d’un langue ne sont pas en nombre infini. Bientôt tu définiras par des mots déjà employés, tu définiras par ce qui est à définir, tu éclaireras par ce que tu viens de confesser avoir besoin d’éclaircissement. Ainsi tu tourneras dans un cercle.

Ou bien tu t’arrêteras au bord d’un abîme. Tu seras arrivé à quelque mot trop général pour que tu le puisses faire entrer dans un genre plus vaste. Tu t’arrêteras alors par nécessité et tu auras marché longtemps pour rien. À mieux dire, tu te seras fatigué pour le contraire de ce que tu voulais. Car plus le mot est général, plus il est vide et obscur, moins il répond à des choses que tu aies éprouvées. Par exemple, tu as voulu définir l’homme. Après un long chemin, de plus en plus ténébreux, tu arrives à la notion d’être. Là il est nécessaire que tu t’arrêtes. Or tu sais moins ce que c’est que l’être que ce que c’est que l’homme.

Et tout ceci, au second livre du Sathon, est dit prudemment contre les seules définitions des philosophes non contre les définitions des géomètres. Le géomètre ne dit pas ce qui est mais ce qu’il rêve. Il sait bien qu’il n’y a pas dans la nature de cercle ou de ligne sans largeur. Rien n’empêche que tu définisses ton rêve, puisque tu y mets ce que tu veux et seulement ce que tu veux. Aussi les raisonnements du géomètre sont valables tant qu’ils parlent des rêves du géomètre. Dès qu’ils veulent, en dehors de l’esprit du géomètre, s’appliquer aux choses, il cessent d’être complètement valables.

Voilà quelques-unes des vérités qu’Antisthène établit aux deux premiers livres du Sathon.

Mais le troisième livre confond encore plus complètement, s’il est possible, les disputeurs.

Même si tu parvenais à définir un mot pour toi, tu ne l’aurais nullement défini pour moi. Aucun mot n’a le même sens pour deux hommes. Si tu ne sais ces choses, c’est que tu n’as jamais songé à ce que signifie un mot soit pour toi, soit pour moi, soit pour un autre.

Ou bien un mot ne signifie rien pour toi, ou bien il te rappelle une ou plusieurs choses éprouvées par toi. Quand tu prononces le mot homme, tu résumes tout ce que tes sens, ta raison et peut-être ta fantaisie ont expérimenté concernant l’homme. Mais je n’ai pas fait les mêmes expériences que toi. Je n’ai pas rencontré exactement les mêmes hommes ; je ne les ai pas connus dans la même mesure, de la même façon, ayant avec eux exactement les mêmes rapports et me trouvant exactement dans le même état d’esprit. S’il te semble que deux frères jumeaux qui ont toujours vécu ensemble doivent donner au même mot le même sens, tu ne m’as pas encore compris. Puisqu’ils sont deux, quand ils voient ce que tu appelles une chose ils voient nécessairement deux choses différentes ; quand ce que tu appelles un son frappe leurs oreilles, il est nécessaire qu’ils entendent deux sons. Si tu ne comprends pas ces choses, c’est que tu ne peux même donner un sens au mot deux. Si tu ne comprends pas ces choses, libre à toi de te faire une dialectique avec ton ignorance, comme Sathon se fait une dialectique avec sa mauvaise foi.

Puisqu’un mot quel qu’il soit a nécessairement autant de sens qu’il y a d’hommes pour le comprendre, toute dispute est absurde. Si tu disputes contre moi, c’est que tu parles d’une chose, tandis que je parle d’une autre. Mais tu disputes parce que tu crois sottement que nous pouvons parler de la même chose.

Et ici le prudent Antisthène, distinguant avec soin entre les éléments irréductibles de l’expérience et les choses complexes, enseigne comment l’homme raisonnable parle des premiers et comment l’homme raisonnable parle des secondes. Mais c’est là un long discours et, à le vouloir raccourcir, il cesserait d’être clair. Ceux donc qui s’intéressent à ces choses devront les lire dans leur juste étendue au tiers livre du Sathon.

En ce tiers livre, je montre encore que celui qui affirme une qualité d’un sujet agit témérairement dès qu’il n’exprime plus cette qualité par le nom même du sujet. J’ai le droit de dire : L’homme est homme. Je n’ai pas le droit de dire : L’homme est bon, ou : L’homme est mauvais. Car l’homme ne se confond pas avec le bon ou le mauvais, ni le bon ou le mauvais avec l’homme. Quand je veux parler de Socrate avec une complète exactitude et de façon à appuyer sur une base solide un raisonnement rigoureux, la seule chose que je puisse dire, c’est : Socrate est Socrate. Mais nul raisonnement ne se peut appuyer sur une base aussi étroite. C’est pourquoi, dès que tu veux raisonner, tu élargis la base et tu ruines sa solidité. Tu prends plus que tu n’as le droit de prendre. Agis comme il te conviendra, mais souviens-toi toujours que nul raisonnement ne prouve d’une façon absolue, dès que tu parles des choses réelles. Dès que, en dehors des rêves géométriques, tu dis : « J’ai démontré », tu oses un mensonge. Car, si tu as choisi pour point de départ le point exact et l’identité réelle, tu n’as pu faire aucun chemin. Si tu as fait quelque chemin, c’est que tu as admis comme étant le même ce qui n’est pas le même. Renonce donc à démontrer afin de pouvoir parler sans mentir. Fais comme Antisthène. Antisthène, à l’ordinaire, parle comme les autres hommes, sans orgueil philosophique et sans vanité démonstrative. Qu’importe ? Le philosophe se reconnaît aux actes non aux paroles. Antisthène, dès qu’il agit, se montre philosophe, vertueux et orgueilleux.

Pourquoi est-ce que je rappelle ces choses ? Pour qu’on ne dise pas que j’y ai renoncé.

Maintenant, je laisserai parler Socrate selon sa pensée et son génie sans lui imposer ma pensée. Ses interlocuteurs parleront ici comme ils ont parlé dans la réalité. Moi-même je parlerai ici comme dans ma jeunesse, non tout à fait comme aujourd’hui. Les subtilités dialectiques m’irritaient déjà plus qu’elles n’irritaient Socrate. Mais je n’avais pas approfondi toute leur vanité et pourquoi elles sont vaines. Je ne mêlerai pas à ce qui fut dit du vivant de Socrate des choses que j’ai pensées seulement depuis sa mort. Même si je les ai rappelées, c’est uniquement pour que les jaloux n’aillent pas prétendre qu’Antisthène le chien aboie au hasard tantôt une chose tantôt une autre.

Socrate ne fut pas le premier sophiste que j’écoutai. Avant de l’entendre, j’avais souvent entendu Gorgias et quelquefois, quoique rarement, Prodicos ou Hippias. Malgré les mensonges par quoi Sathon s’est appliqué à déshonorer Gorgias, — mais ils ne déshonorent que Sathon — Gorgias était un maître admirable et que seul Socrate surpassait.

Quand le dialogue que Sathon a appelé Gorgias vint flatter bassement la malignité publique, le vieux sophiste, chargé d’années, vivait encore. Il avait toujours admiré — car il était exempt d’envie — la savante et sournoise rhétorique de Platon prétendu ennemi de la rhétorique. Cette fois, il n’admira pas moins l’injustice de Platon prétendu ami de la justice et il s’écria devant moi :

— Athènes a donné le jour à un nouvel Archiloque !

Car, en ce qui concerne Gorgias et Polos, le dialogue est menteur et injurieux comme les ïambes contre Néobule et Lycambès.

Pour consoler le vieux maître et, à la fois, pour témoigner en faveur de la vérité, je répondis :

— Ce Sathon ment quant aux personnes, mais aujourd’hui il dit vrai quant à la doctrine. Il te calomnie atrocement, mais il expose avec force contre son prétendu Gorgias, plus d’une pensée qu’aime le vrai Gorgias, plus d’une pensée que tu m’avais enseignée avant que Socrate l’enseignât à Sathon et à moi.

Alors Gorgias, tout souriant :

— Tu es généreux, mon Antisthène, et tu pardonnes les injures comme il convient à un disciple de Gorgias et de Socrate. Car cet Aristoclès que les autres nomment Platon et que tu appelles spirituellement Sathon t’a fait autant de tort, quoique d’une autre sorte, qu’à Gorgias. Pour me réfuter sans peine, pour me rendre ridicule, pour paraître seul admirable, ce vaniteux me prête des pensées et des paroles qui ne sont point miennes. Et il fait le même mensonge contre Polos. Quant à toi il te fait une autre sorte d’injure et il publie, comme s’il les avait inventées, des pensées et même des phrases copiées dans tes livres. Tout ce qu’il y a de bon et de vrai dans son nouveau dialogue, il l’a pillé selon sa coutume. Mais cette fois ce n’est pas Épicharme et Sophron qu’il a volés, c’est le seul Antisthène. Quelle doctrine y a-t-il dans son Gorgias, qui ne fût déjà dans ton dialogue intitulé Le Politique ?

Et Gorgias loua Le Politique avec une magnificence généreuse, comme il savait louer, en homme assez riche pour admirer sans envie les richesses des autres :

— C’est toi, mon Antisthène, qui premier as osé écrire nettement cette vérité, — la plus utile des vérités, si jamais les peuples la peuvent entendre — que tout homme d’état est un malfaiteur. Premier tu as osé écrire cette vérité difficile que la richesse et la puissance données à leur patrie par les plus vantés des politiques sont des présents funestes. Et comme tu as rendu sensible cette vérité difficile en comparant ingénieusement ces biens apparents et éblouissants à la toison d’or ! De même que la possession de la toison d’or déchaîna entre Thyeste et Atrée une lutte fratricide et entraîna pour leur descendance des crimes nombreux et de nombreux malheurs, de même tu as vu admirablement…

Mais j’interrompis Gorgias d’un geste qui demande grâce et je dis :

— Sathon ne fait tort aujourd’hui qu’à toi et à notre ami Polos. Car, pour Calliclès, je lui ai entendu dire, en effet, plusieurs des folies et des violences que Sathon met sur ses lèvres. Mais, lorsque Sathon écrit, sans me nommer, des choses que j’ai écrites avant lui il ne commet nulle injustice : chacun a le droit de répéter en nommant le seul Socrate des paroles que Socrate a dites non pour moi, mais pour tous.

— Peut-être, dit Gorgias. Mais Sathon parle au hasard. Demain il prêtera à Socrate des discours contraires à ceux qu’il répète aujourd’hui. Dans le plaisir, qu’il méprise aujourd’hui comme Socrate ou comme un cynique, combien de fois l’ai-je entendu vanter un élément nécessaire du bonheur. Et ces hommes d’état, qu’il méprise aujourd’hui comme Socrate ou comme un cynique, je l’ai entendu les louer en paroles magnifiques et rythmées pour les mêmes raisons que les loue le vulgaire.

— Peut-être il a enfin compris certaines vérités. Réjouissons-nous donc et répétons le proverbe phrygien : Mieux vaut tard que jamais.

Mais Gorgias, secouant sa tête chenue :

— Je suis sans doute trop vieux pour entendre Platon chanter une nouvelle palinodie. Toi, mon Antisthène, qui es encore jeune, souviens-toi de moi chaque fois qu’il se contredira avec impudence.

Gorgias mourut peu de jours après cet entretien. Je me suis rappelé souvent les paroles de Gorgias chaque fois que Sathon a vanté le plaisir comme un ingrédient nécessaire de la félicité. Et je me suis rappelé les paroles de Gorgias lorsque, à la fin du dialogue intitulé Ménon, j’ai lu, écrit par le même stylet que la juste condamnation de tous les hommes politiques un emphatique éloge des hommes d’état athéniens.

Parce que le peuple et les grands, ces deux populaces, méprisent également les sophistes et leur sagesse, l’énorme Sathon et le capitaine de cavalerie Xénophon se sont appliqués à séparer Socrate des sophistes. Nul mensonge plus éhonté.

Parmi les sophistes, tous n’étaient pas de mœurs pures. Mais ce n’est pas un Sathon ou un Xénophon, et ce n’est pas le peuple, et ce ne sont pas les grands qui ont le droit d’accuser qui que ce soit à ce sujet. Médecins, guérissez-vous vous-mêmes.

Gorgias, d’ailleurs, n’était pas, il s’en faut, le seul honnête homme parmi les sophistes. La vertu de Prodicos, par exemple, était admirable. Socrate l’aimait. Il lui adressait des disciples. Il rappelait avec plaisir que lui-même dans sa jeunesse avait suivi, non sans profit, l’enseignement du sage de Céos. Sathon ne l’ignore pas qui, par une risible inadvertance, le lui fait avouer au dialogue du Ménon et lui fait proclamer que les leçons de Prodicos lui furent utiles comme à d’autres les leçons de Gorgias.

Malgré les erreurs pratiques de quelques-uns d’entre eux, les sophistes méritent la reconnaissance de tout vrai philosophe. Ils nous ont indiqué le chemin de la sagesse. Ils se sont détournés des recherches inutiles de la physique pour étudier les mœurs humaines et chercher des règles de conduite. Ils ont oublié les astres pour songer aux hommes ou, si j’ose répéter le mot un peu superbe qu’Hippias dit un jour devant moi, ils ont fait descendre la philosophie du ciel sur la terre.

Aussi Socrate les aimait. Il pensait avec eux que l’homme ne doit se préoccuper que des choses humaines. Au-dessus des arts particuliers, agriculture, architecture, tissage, navigation, médecine, au-dessus de tous les travaux qui servent à la vie du corps, il mettait l’art d’être homme et de faire grandir et prospérer ce qu’il y a d’humain en chacun de nous. Cet art est précisément la sophistique ou la philosophie. Et Xénophon s’est souvenu avec exactitude quand, au quatrième livre de ses Entretiens mémorables, il a fait appeler par Socrate la sophistique « la plus belle des sciences, le plus grand des talents, un art vraiment royal. »

Le grand mérite des sophistes et la cause véritable pour laquelle les êtres les plus méprisables feignent de les mépriser, c’est que, ayant fait comparaître la cité devant le tribunal de la nature, ils ont entendu la nature condamner la cité et la patrie.

Socrate est un sophiste, le plus grand et le meilleur de tous. Seulement, il n’emploie pas les mêmes mots que les autres. Au lieu de dire la cité, il dit la loi écrite ; au lieu de nommer la nature, il nomme la loi non écrite. Il méprise la loi écrite par respect pour la loi non écrite, comme tous les sophistes dignes de ce beau nom méprisent la cité par amour pour la nature. Mais j’ai traité amplement de ces choses dans mon livre Des Sophistes.

Quelle mauvaise foi chez Xénophon et chez Sathon ! En plusieurs lieux de leurs livres, ils font vanter la loi par Socrate, et rien n’indique qu’il s’agit de la loi non écrite dont la pire ennemie est la loi écrite. Ainsi, même lorsqu’ils rapportent des paroles authentiques, ils savent, par quelque petit retranchement ou quelque légère addition, faire mentir jusqu’à la vérité ; ils lui font dire le contraire de ce qu’elle disait. Et ces misérables osent se prétendre disciples de Socrate le véridique !

Xénophon est peut-être surtout coupable de sottise. Je le soupçonne de n’avoir jamais rien compris qu’aux arts merveilleux de tuer, la chasse et la guerre. Mais que dire de Sathon ? Il comprenait, celui-là. La lumière avait l’espace pour s’épanouir derrière son large front, lisse au temps de Socrate et pur en apparence, ridé aujourd’hui comme coquille d’escargot. Mais il a adopté des opinions d’Héraclite qu’il a connues par Cratyle et il a adopté des de Pythagore qu’Hermogène lui a enseignées. Il doit beaucoup de choses aussi à deux poètes comiques, Sophron et Épicharme. Ce grand pillard est allé écouter les billevesées des prêtres d’Égypte. Toutes les liqueurs de Grèce, de Sicile et de Grande-Grèce, il les a mêlées avec des eaux du Nil. Et il attribue l’odieux mélange à Socrate qui s’en indigne, si l’on se peut indigner dans les champs élyséens, ce que j’ignore.

Pour moi, je me glorifie d’avoir entendu dans ma jeunesse deux entre les meilleurs sophistes. Mais je ne mêle pas leurs enseignements et je n’attribuerai pas à Socrate du bourg d’Alopèce ce que j’ai appris par Gorgias de Léontium.

D’ailleurs, je n’ai pas l’injustice de traiter de la même façon les souvenirs de ces deux hommes inégaux. Je sais que je dois à Socrate mille fois plus qu’à Gorgias. Gorgias était admirable pour l’art de persuader et pour la connaissance des vérités morales tant qu’on n’avait pas entendu Socrate. Dès que j’ai entendu Socrate, je ne voulus plus d’autre maître.

Je n’étais pas alors le vieillard que se plaît à dire Sathon, qui vieillit volontiers les autres philosophes comme une femme vieillit ses rivales. Malgré ma jeunesse, j’avais déjà quelques disciples. Je les renvoyai en leur disant : « Quand une époque a le bonheur de posséder un Socrate, c’est lui seul qu’il convient d’écouter ». Aussi longtemps que Socrate a vécu, je n’ai plus consenti à avoir des disciples ; ceux qui venaient vers moi pour apprendre la vérité et les bonnes mœurs, je leur disais : « Venez apprendre avec moi de celui qui m’enseigne ; l’eau est plus fraîche et plus saine qu’on boit à la source ».

Àcette époque, j’habitais le Pirée. Je faisais chaque matin un chemin de quarante stades pour venir entendre Socrate. Je ne rentrais chez moi qu’à la nuit. Aussitôt arrivé, j’écrivais ce que j’avais entendu dans la journée. Matin et soir, le long du chemin, je méditais les paroles de Socrate. Car les paroles de Socrate étaient d’une plénitude inépuisable. Je puis dire que je vivais jour et nuit avec Socrate comme une amante fidèle avec celui qu’elle aime. Quand mon corps était loin de son corps, mes oreilles entendaient toujours non seulement ses paroles mais sa voix ; souvent mes lèvres souriaient parce que mes yeux le croyaient voir.

Les enfants eux-mêmes savent par cœur le texte de l’accusation portée contre Socrate : « Mélétos, fils de Mélétos, du bourg de Lampsaque, accuse Socrate, fils de Sophronisque, du bourg d’Alopèce. Socrate viole les lois en niant les dieux qu’honore la cité et en introduisant de nouveaux dieux, et il est coupable de corrompre la jeunesse. Peine : la mort. »

Les enfants et les hommes répètent par cœur ces paroles honteuses et ils en font honte à Mélétos, fils de Mélétos. Mais, à cause des mensonges de Sathon et de quelques autres, ils négligent de jeter la honte vers le véritable et large but : la cité. Car il est vrai que Socrate, obéissant à la nature ou, comme il disait, aux lois non écrites, violait noblement les lois écrites et les ordres de la cité. Les lois de la cité se sont vengées honteusement, selon leur coutume.

Moi aussi je méprise Anytos, Mélétos et Lycon. Mais, je les méprise pour leur véritable crime : parce qu’ils ont obéi, obéi jusqu’à devenir des meurtriers, aux lois artificielles et menteuses de la Cité. Je les méprise d’avoir été des citoyens, non des hommes.

Antisthène le chien, faisant sa fonction de chien de Socrate, a aboyé contre Mélétos, contre Anytos, contre Lycon ; il ne cessera d’aboyer contre ces misérables qui furent des citoyens, non des hommes. Il les a mordus quand il a pu les mordre. J’ai contribué à faire exiler Anytos et à faire condamner à mort Mélétos.

Peut-être Antisthène le chien a eu tort. Peut-être Socrate me dirait : « Le mal que tu as fait à Mélétos, ajoute-le, loin de l’en retrancher au mal que Mélétos m’a voulu faire ». J’avais entendu souvent de belles paroles de Socrate qui auraient dû me faire entendre, après sa mort, des paroles telles. Hélas ! mes oreilles étaient encore trop jeunes pour de telles paroles.

Je me croyais l’ami de Socrate en le vengeant de ses ennemis. Dans ma vieillesse, je suis plus ami de Socrate et de ce qu’il voulait. Je comprends mieux sa pensée et je regrette d’avoir poursuivi des hommes qu’il n’eût pas poursuivis. Je le regrette d’autant plus que, ayant puni Mélétos et Anytos, les Athéniens croient avoir puni les meurtriers de Socrate. Ils ignorent encore le nom du vrai meurtrier de Socrate et qu’il ne s’appelle ni Mélétos, ni Anytos, ni Lycon, mais qu’il s’appelle Nomos. Ils ont brisé, après s’en être servi, un de leurs innombrables poignards ; ils n’ont pas brisé en eux-mêmes le respect de la loi et le goût du meurtre légal.

Socrate et Antisthène le jurent par le chien : Socrate était coupable aux yeux stupides de la loi. Non, il ne poussait pas la sottise jusqu’à croire aux dieux qu’honore la Cité. Malgré ses mensonges, Sathon lui-même a rapporté, dans son Eutiphron, adoucies et affaiblies, quelques-unes des railleries dont Socrate accablait la religion, cette alliée de la loi écrite, cette mère de milliers de crimes et de myriades de sottises.

Xénophon conte menteusement que Socrate offrait de fréquents sacrifices soit dans sa maison soit sur les autels publics. Je n’ai jamais vu Socrate sacrifier chez lui. Si les circonstances l’engageaient à sacrifier en public, il le faisait comme il obéissait aux autres lois et coutumes dès que coutumes et lois ne causaient de mal à personne. Mais il obéissait en raillant et en se moquant. Son obéissance même restait une leçon d’indépendance.

Il ne cachait point qu’il obéissait par mépris. On se détourne du droit chemin pour ne point tomber dans un abîme ou ne se point meurtrir contre un roc, mais on ne chante point la douceur charmante du rocher ou la plénitude du gouffre.

Quand Socrate sacrifiait, je l’ai toujours entendu railler et se moquer. Il disait :

— Faisons pour ces malheureux dieux ce qu’ils ne sauraient faire pour eux-mêmes.

Il ajoutait :

— Heureusement, ces êtres imaginaires n’exigent que les parties inutilisables de la victime. Ce qui permet à tous les hommes de vivre et aux prêtres d’engraisser.

Un jour, on me demanda devant lui une offrande pour la Mère des Dieux. Je répondis en riant :

— Un riche s’indignerait si j’avais l’insolence d’apporter à sa mère une drachme ou une obole. Pourquoi me demandes-tu de faire une telle injure aux dieux et de les accuser, en me mêlant de leurs affaires de famille, de laisser leur mère dans le besoin ?

Socrate rit de son grand rire et il dit au quêteur qui se retournait vers lui :

— Antisthène a répondu pour tous les hommes pieux. Considère-moi, je te prie, comme un homme pieux.

Le quêteur ne recueillit pas une obole dans l’entourage de Socrate.

Un autre jour, un prêtre orphique vantait devant nous la félicité des initiés dans les champs Élyséens. Je lui demandai :

— Qu’attends-tu donc pour mourir et aller goûter de telles joies ?

— Il attend, dit Socrate, d’être certain des choses qu’il nous raconte.

On sait qu’il ne daigna jamais se faire initier. Il affirmait :

— Le voyage est plus utile que tu fais en toi-même que le voyage qui te conduit à Éleusis.

Il disait encore à ce sujet :

— Si les paroles de l’hiérophante et du dadouque contredisent les paroles de mon daïmon, pourquoi irais-je écouter des mensonges ? Si les paroles du dadouque et de l’hiérophante sont d’accord avec celles de mon daïmon, pourquoi irais-je écouter des paroles solennelles et difficiles alors que mon daïmon me parle familièrement et selon ma capacité de comprendre ? Mais, si l’initiation parle de choses que mon daïmon ignore, pourquoi perdrais-je mon temps à rechercher des connaissances inutiles ?

Xénophon affirme que Socrate croyait à la divination. Jamais Socrate n’a manifesté une telle croyance. Je ne ferai pas à droite le mensonge que Xénophon fait à gauche. J’avoue toute la vérité : j’ignore si Socrate croyait à la divination ou s’il n’y croyait pas. Peut-être l’ignorait-il lui-même. Car la question lui paraissait indigne de tout intérêt. Voici les seules paroles sur ce sujet qui soient sorties de sa bouche devant moi. Et je les ai entendues des fois nombreuses :

— Ne consulte pas les dieux ou les oiseaux, — recommandait Socrate — ne consulte rien ni personne sur ce que tu peux savoir par toi-même. Mais ce que tu ne peux savoir par toi-même n’est pour toi d’aucune utilité.

Ainsi le sage ne daignera même pas se demander s’il croit ou non à la divination puisque, vraie ou fausse, cette science n’est pour lui d’aucun usage.

Donc Mélétos dit vrai quand il déclare que Socrate méprisait les dieux que la cité honore. Le seul tort de Mélétos c’est de blâmer ce qui est digne de louange. Xénophon commet la même faute et en outre il ment sur les faits.

Mélétos dit vrai quand il affirme que Socrate introduisait des divinités nouvelles. Socrate introduisait d’innombrables divinités nouvelles.

Il m’approuvait quand je disais :

— Selon la loi, il y a plusieurs dieux ; selon la nature, il n’y a qu’un dieu.

Il ajoutait que Dieu ne ressemble à aucun être que nous connaissions ou puissions connaître et qu’il est impie de le représenter par des images.

Après Anaxagore qui, malgré l’amitié de Périclès, fut condamné comme athée, Socrate honorait souvent un dieu qu’il appelait l’Esprit. L’Esprit, qui du chaos extérieur a fait un cosmos, est le seul dieu extérieur à l’homme. Antisthène n’accorde à aucun autre être le nom de dieu. Mais Anaxagore parlait de l’Esprit avec assurance. Socrate et Antisthène parlent de l’Esprit avec doute et inquiétude comme on parle d’une chose incertaine, lointaine, que notre œil ne verra jamais, que notre intelligence ne concevra jamais. Même, si je comprends bien certaines paroles que Socrate a prononcées le dernier jour de sa vie et qu’on lira en leur lieu, Socrate, dans sa vieillesse, ne croyait plus à l’Esprit.

Mais Socrate parlait avec assurance d’autres dieux, innombrables, de dieux aussi nombreux que les hommes. Chaque homme est un chaos, mais il y a en chaque homme un dieu qui, si tu le veux, ordonnera en cosmos et en bonheur ton chaos douloureux.

Ce dieu intérieur nous enseigne les lois non écrites, nous arrête au bord des actions mauvaises, nous conseille de désobéir aux lois de la Patrie dès qu’elles sont contraires aux lois non écrites. On sait avec quelle attention scrupuleuse Socrate écoutait son daïmon et lui obéissait. Mais on a conté à ce sujet à ce sujet mille fables ridicules. À en croire le vulgaire des ignorants et le vulgaire des philosophes, Socrate serait un vaniteux qui s’imaginait être seul à avoir un daïmon. Or Socrate ne s’est jamais cru privilégié en rien et il savait que quiconque écouterait avec le même soin que lui son daïmon deviendrait bon et heureux comme lui.

Je lui demandai un jour si, en cas de désaccord, il obéirait de préférence à l’Esprit, ordonnateur du chaos extérieur, ou au daïmon, ordonnateur du chaos intérieur. Il me répondit :

— Peut-être ta question n’a aucun sens. Car, si l’Esprit a quelque chose à me dire, comment pourra-t-il me le dire ?

— Je ne sais, Socrate.

— Crois-tu qu’il puisse m’apparaître sous la forme d’un homme et me parler avec une bouche ?

— Je ne crois pas cela, Socrate.

— Crois-tu qu’il puisse emprunter la voix d’un prêtre ?

— Le prêtre m’a toujours paru le pire ennemi de l’Esprit.

— Ce n’est donc pas du dehors que l’Esprit me parlera ?

— Il y a apparence, en effet.

— Il me parlera donc au dedans de moi-même ?

— C’est probable.

— Mais, la voix divine que j’entends en moi, ne sais-tu pas que je l’appelle mon daïmon ?

— Je le sais, Socrate.

— Si donc l’Esprit a quelque chose à me dire, c’est mon daïmon qui me dira cette chose.

Je lui demandai encore :

— Chaque homme a-t-il comme toi un daïmon pour le conseiller ?

Il me répondit :

— Oui, mais tous ne savent pas l’écouter.

— D’où vient, Socrate, que tous ne savent pas l’écouter ?

— Quand tu es sur l’agora, mon Antisthène, parmi les rumeurs de la foule, entends-tu le souvenir de ma voix aussi nettement que lorsque tu marches seul sur la route du Pirée ?

— Moins nettement, Socrate.

— Et les voix qui sont en toi, où les entends-tu mieux, dans la solitude ou sur l’agora ?

— Dans la solitude.

— Mais la plupart des hommes ne vivent-ils pas toujours comme sur l’agora ?

— Je ne sais ce que tu veux dire, Socrate.

— Ne sont-ils pas toujours attentifs à la voix de la coutume, à la voix de la loi, aux cris d’approbation ou de blâme de la multitude, aux promesses et aux menaces des magistrats, aux paroles vides des prêtres et des oracles ?

— Ils sont toujours attentifs à quelqu’une de ces choses, Socrate.

— Puisque tu sais cela, comment ignorerais-tu quels grands bruits couvrent pour eux la voix douce et profonde de leur daïmon ?

— Je ne l’ignore plus, Socrate. Il faut, pour entendre son daïmon, fermer les oreilles aux bruits du dehors. Désormais donc, pour entendre la vérité qui est en moi, je fermerai mes oreilles aux mensonges de la Cité, des lois et des coutumes.

Nous gardâmes le silence quelques instants ; car je songeais à ce que je venais de dire, et ce que je venais de dire me semblait plus vrai à mesure que j’y songeais davantage. Socrate souriant me regardait songer. Et il regardait autour de nous ceux qui songeait comme moi. Mais, quelqu’un ouvrant la bouche, Socrate lui fit signe d’attendre.

Et je voyais ces choses comme dans un rêve.

Je sortis enfin de mon rêve, demandant :

— Ô Socrate, la divinité que tu appelles mon daïmon, n’est-ce point celle que j’appelle tantôt ma conscience, tantôt ma raison ?

— Tu l’as dit, mon Antisthène ; et le fils de Phænarète vient de réussir sans peine un de ses meilleurs accouchements.

Or Xénophon était là, et Phédon, et Sathon. Leurs oreilles entendirent comme les miennes. Si Phédon et Xénophon avaient le même esprit que moi, si Sathon avait le même bon vouloir et la même bonne foi que moi, ils auraient compris comme j’ai compris.

Mais la troisième accusation est-elle juste et Socrate corrompait-il la jeunesse ?

Les trois accusations sont injustes comme la loi. Les trois accusations sont vraies aux yeux des tyrans qui soutiennent les lois et des imbéciles qui croient à la bonté des lois. C’est pour quoi elles déshonorent, non point les seuls accusateurs et les seuls juges qui condamnèrent, mais quiconque par calcul tyrannique ou par sottise servile vante la loi, quiconque commande au nom de la loi ou obéit aveuglement à la loi.

Socrate, comme tous les sages, parlait contre la loi et contre la cité. Ceux donc qui aiment la loi et la cité doivent affirmer que Socrate et la sagesse corrompent la jeunesse. Longtemps avant Anytos, Mélétos et Lycon, Aristophane le comique avait porté cette accusation contre Socrate.

Mais quelqu’un peut-il aimer la loi et la Patrie pour elles-mêmes et d’un cœur sincère ? Socrate soutenait le contraire.

Il disait, un jour, à Xénophon, qui ne comprenait point :

— Ne cherche jamais à connaître les sentiments du peuple.

— Pourquoi, ô Socrate ?

— Parce que tu ne cherches pas dans les vagues tumultueuses de la mer lorsque tu désires boire.

— Que veux-tu dire, Socrate ?

— La mer ne contient pas d’eau qui puisse étancher ta soif. Tu ne trouveras dans le peuple, pour étancher ton ignorance, nulle parole naïve et qui coule de source.

— N’est-ce pas, Socrate, parce que le peuple lui-même est ignorant ?

— Tu l’as dit, mon Xénophon.

— L’ignorant n’a-t-il pas raison de répéter ce que dit le savant ?

— Tant qu’il est ignorant, comment saurait-il si un autre est savant ?

— Que fera donc l’ignorant ?

— Il doit se taire devant tous tant qu’il est ignorant. Et il doit s’interroger lui-même jusqu’à ce qu’il ne soit plus ignorant.

— Tu es exigeant, excellent Socrate.

— Non, excellent Xénophon, mais c’est la raison que tu accuses d’exigence… Répéter comme vraie une parole dont on n’est pas certain qu’elle est vraie, n’est-ce pas un mensonge ?

— C’est un mensonge.

— D’autre part, les paroles que répète le peuple, crois-tu qu’elles viennent vraiment d’hommes savants ?

— Les magistrats et les orateurs dont le peuple répète les paroles sont assurément plus savants que le peuple.

— Si tu dis vrai, mon Xénophon, si les magistrats et les orateurs savent les choses dont ils parlent, je me réjouis de songer que jamais personne n’a subi aucun dommage pour avoir écouté les magistrats et les orateurs.

— Tu te moques, Socrate. Les histoires et les conversations sont pleines de plaintes et d’indignations sur de tels dommages.

— Celui qui sait les choses dont il parle ne conseille-t-il pas les actions les plus utiles ?

— Je ne sais que répondre, Socrate.

— Le médecin n’est-il pas celui qui sait ce qui convient au corps et qui conseille ce qui convient au corps ?

— C’est bien celui-là que j’appelle médecin.

— Mais, s’il est nuisible au corps, est-ce parce qu’il connaît la médecine ou parce qu’il l’ignore ?

— Parce qu’il l’ignore.

— Et le pilote qui perd le vaisseau, dirons-nous, qu’il est savant dans la science du pilote ou qu’il est ignorant ?

— Qu’il est ignorant.

— Donc le magistrat qui me cause un dommage ignore la science des choses utiles ?

— Il l’ignore, Socrate. Je crois pourtant que le peuple l’ignore plus que lui.

— Mais le magistrat et l’orateur ne sont-ils jamais des mercenaires qui songent à leur propre intérêt non à celui du peuple ?

— Ils sont souvent intéressés, en effet.

— Et n’arrive-t-il jamais, même lorsqu’ils savent, qu’ils mentent soit pour flatter le peuple, soit pour satisfaire quelqu’un qui leur a donné de l’argent, soit pour toute autre raison ?

— Je crois que les magistrats et les orateurs mentent souvent.

— Mais un homme peut-il avoir un plus grand intérêt que celui de dire la vérité ?

— Il me semble qu’il peut en avoir un plus grand.

— Il te semble mal, Xénophon. Car le plus grand mal qui puisse arriver à un homme c’est de corrompre son âme. De sorte que l’orateur et le magistrat qui mentent font encore plus de tort à eux-mêmes qu’au peuple. Et ils ignorent plus que le peuple ce qui est le véritable intérêt de l’homme.

— Tu dis des choses étranges, Socrate… Aimerais-tu mieux mourir que mentir ?

— Tout homme doit préférer la mort à ce qui peut l’avilir.

— Tu prononces de belles paroles, Socrate. Et peut-être je les répéterai, car il est plus utile de les répéter que de les croire.

Socrate ne put s’empêcher de rire. Et il dit :

— Ce pauvre Xénophon est ignorant et se croit habile. En quoi il ressemble à un magistrat. Et il vient de parler comme un magistrat parle dans son intimité. De sorte que ceux qui viennent d’entendre ne croiront plus les paroles de Xénophon. Et nul homme averti n’a jamais écouté les paroles d’un magistrat.

On voit par ce seul exemple que Socrate corrompait et comment il corrompait la jeunesse. Socrate était corrupteur comme la vérité. Car le magistrat appelle corrompu celui qui n’obéit pas au magistrat et appelle corrupteur celui qui conseille de désobéir au magistrat. Le maître appelle corrompu l’esclave qui ne lui obéit point et il appelle corrupteur celui qui ne conseille pas à l’esclave d’obéir au maître.

Pour la loi, Socrate corrompait la jeunesse. Mais Socrate savait que c’est la loi qui corrompt tous les hommes. Elle corrompt les magistrats : ils se servent d’elle pour des intérêts apparents, pour voler de l’argent et de l’influence. Elle corrompt les autres hommes : elles les rend attentifs à la voix menteuse des magistrats ; et elle les empêche d’entendre les vérités que dit leur cœur et leur raison.

Quiconque te conseille : « Obéis à la loi » est un corrupteur aux yeux du philosophe. Mais quiconque te conseille : « Obéis à ta conscience » est un corrupteur aux yeux du peuple et des magistrats.

La pourriture et le parfum s’accusent mutuellement de puer.

Un ancien amant du beau Xénophon était devenu le favori de Cyrus le jeune. Cet homme, béotien d’origine et beaucoup plus âgé que le fils de Gryllos, s’appelait Proxénos. J’ai connu ce Proxénos dans ma première jeunesse. Il écoutait Gorgias au temps où j’écoutais Gorgias. Avide de richesses et de plaisir, il n’étudiait sous les sophistes que pour apprendre à parler avec art et se rendre capable de séduire les rois et les assemblées, les jeunes femmes et les éphèbes. Il écrivit au beau garçon qu’il aimait toujours pour l’engager à venir à Sardes ; et il lui promettait, s’il savait plaire à Cyrus, une merveilleuse fortune. Xénophon, déjà décidé dans son cœur ébloui, mais, comme il arrive, un peu honteux de sa décision, montra l’épître à Socrate et lui demanda son avis. Or j’étais présent et, le soir même, en arrivant à ma maison du Pirée, j’ai écrit cet entretien entre Socrate et Xénophon.

Souvent, dans ces Entretiens Véritables, je résume et resserre ce que j’avais d’abord noté avec plus d’étendue. La stupidité ou la mauvaise foi de l’interlocuteur contraignait Socrate à des détours, à des explications presque enfantines, à des répétitions sans nombre. Je trouve sur mes tablettes, certains morceaux de dialogue jusqu’à quinze et dix-huit fois, tantôt absolument identiques, tantôt avec des variantes qui n’offrent aucun intérêt philosophique et qui, pour ceux qui n’ont pas connu les personnages, n’offrent aucun intérêt d’aucune sorte. Ces répétitions inévitables dans la vie, encore que je ne me pique pas de « faire un livre » comme disent quelques-uns, je crois inutile de les imposer au lecteur. Quand j’ai copié une fois de telles paroles, je les néglige aux rencontres nouvelles. Les entretiens que je publie sont véritables en ce sens que je n’y mets pas un mot qui n’ait été dit. Mais ils sont plus courts que les entretiens complets. Certaines longueurs, qui n’étaient pas déplaisantes dans la conversation, deviendraient insupportables à la lecture. Quelquefois cependant, comme je vais le faire, je reproduis mes notes dans toute leur étendue. Afin que ceux qui n’ont pas eu le bonheur de connaître Socrate n’ignorent pas sa façon de parler et quelle souple et persuasive bonté la faisait varier selon l’intelligence de l’interlocuteur. On devine, d’ailleurs, sans que j’aie besoin d’en avertir, que des notes, même cueillies aussitôt après un entretien, font déjà, que nous le voulions ou non, un premier choix dans ce qui a été dit. Notre mémoire, même quand elle s’efforce de repasser par tous les détours, prend, dès que le chemin est indifférent, des raccourcis.

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