Livre II · SOCRATE
Pour moi, je crois que, s’il est des dieux, leur félicité est d’être exempts de tout besoin. L’homme ne saurait se donner un bonheur aussi complet. Mais plus il diminue ses nécessités, plus il approche de la condition divine. Et, si le divin te paraît le parfait, plus l’homme diminue ses besoins, plus il approche de la perfection.
Un autre jour, Antiphon lui dit :
— Je veux croire, Socrate, que tu es un homme juste.
— Je m’y efforce, du moins.
— Mais, plus tu réussis à être juste, plus tu avoues que tu n’es point sage.
— Ce que tu dis me paraît étrange, excellent Antiphon.
— Ne me fais pas dire, excellent Socrate, autre chose que ce que je dis. Car c’est assez ta coutume. Je ne dis pas que sagesse et justice soient deux ennemies. Je dis que, puisque tu es juste et que tu ne reçois nul argent de tes disciples, tu avoues par là même que ce que tu leur donnes est sans aucune valeur. Or crois-tu que la sagesse soit sans aucune valeur ?
— Je crois tout le contraire.
— Tu ne donnerais pas gratuitement quoi que soit qui vaille quelque argent, ni ton manteau, ni ta maison, ni les légumes et le pain que tu viens d’acheter.
— Si un jour tu es plus pauvre que moi, Antiphon, et que tu me demandes les choses que tu dis, je les partagerai volontiers avec toi.
— Si un tel jour arrivait, je le considérerais comme malheureux et pour toi et pour moi. Mais je dis mal. Pour toi il serait plus que malheureux, car ce que tu ferais ne serait ni d’un juste ni d’un sage, mais d’un fou.
— Désires-tu que nous examinions, Antiphon, si la sagesse, la justice et cette générosité que tu nommes généreusement folie se peuvent séparer ou non ?
— Je ne désire rien de semblable aujourd’hui, Socrate. Je désire uniquement que tu avoues ceci : en refusant l’argent de tes disciples, tu confesses, toi qui es juste, que ce que tu leur donnes vaut moins que leur argent.
— Et si je ne confessais rien de tel, subtil Antiphon ?… Si ma manière d’agir louait, au contraire, dans la sagesse, un bien tellement supérieur à l’argent que nul argent ne le saurait payer ?…
— Certes, tu dis vrai touchant la valeur incomparable de la sagesse. C’est pourquoi j’exige de mes disciples tout l’argent qu’ils me peuvent donner. Mais ils savent reconnaître, s’ils sont justes, que nul argent n’équivaut à mes bienfaits, et ils doivent, s’ils sont justes, me conserver une éternelle gratitude.
— Si une femme fait payer ses caresses, comment Antiphon appelle-t-il cette femme ?
— Je l’appelle, comme tout le monde, une courtisane. Mais quel rapport ta question peut-elle avoir avec ce que nous disions ?
— Un rapport trop étroit, subtil Antiphon, pour que j’aie besoin de te le dire et pour que je te fasse l’injure de le dire devant toi. L’amour et la sagesse sont de trop grand prix pour qu’on les fasse payer. J’ai toujours soupçonné que ce que vend la courtisane, c’est apparence et grimace, non amour. Et, quand un sophiste vend ses paroles, il y a dans ses paroles apparence et grimace, non sagesse. Dans l’amour véritable et dans la véritable sagesse, la volupté de donner égale, si elle ne le surpasse, le plaisir de recevoir.
— Tu deviens injurieux, Socrate. Comme je vaux mieux que toi, je me retire pour ne pas céder au désir de t’injurier à mon tour.
Le même Antiphon lui disait une autre fois :
— Tes jeunes amis croient apprendre auprès de toi à devenir des hommes d’État. Pourquoi donc ne te mêles-tu pas des affaires publiques que, d’après ces jeunes gens, tu entends si bien ?
— Ceux qui deviennent des hommes politiques n’étaient pas mes vrais amis, — répondit Socrate. Et ils n’ont pas compris mes paroles. Ou plutôt ils se sont appliqués à ne les point comprendre. Je n’enseigne pas à devenir homme d’État ; j’enseigne à ne le point devenir. J’affranchis des servitudes et des ignorances qui engagent à faire de la politique.