Livre II · ARISTIPPE
Tu m’étonnes, Socrate, quand tu déclares laide une partie, quelle qu’elle soit, de l’art de se suffire à soi-même. Mais, si tu le veux, négligeons ce détail. J’appelle sage celui qui sait éviter également la peine d’obéir, la peine de commander, la peine de persuader C’est pourquoi, ayant dit ce qu’il me plaisait de dire, je cesse l’entretien. Ainsi je démontre, une fois encore, qu’Aristippe est le plus libre des hommes.
En prononçant ces derniers mots le cyrénéen s’éloignait d’un air plus railleur que fier. Ou plutôt sa fierté était du rire et une parodie de la fierté véritable. Socrate riait, Antiphon riait ; tous ceux qui étaient là riaient avec eux.
Je me trompe. Il y avait quelqu’un qui ne riait pas.
Anytos, en effet, assistait à l’entretien. Hypocrite comme tous les hommes de son parti et, en paroles, défenseur zèlé des mœurs sévères, cet orateur aristocratique se gonfla d’indignation apparente et s’écria :
— Combien le grand Aristophane a raison quand il dénonce en ce misérable Socrate le pire corrupteur de nos jeunes gens !
Socrate, tout souriant, remarqua :
— Aristippe, — comme Platon et quelques autres — dit plusieurs choses que je ne lui ai pas enseignées. Mais qui donc pourrait répéter des choses que j’enseigne, moi qui ne sais rien que mon ignorance ?