Livre II
Deux choses me surprennent également. Je ne parviens pas à comprendre que des amis des lois et de la cité osent nier que Socrate corrompait la jeunesse. Je ne parviens pas à comprendre que des amis des lois et de la cité osent se dire les disciples de Socrate. Ou plutôt je comprends ces choses dès que je consens à reconnaître que certains hommes ne reculent devant aucun mensonge.
Socrate parlait toujours, on le sait, au moyen d’exemples. Quand il méprisait les lois écrites, il prenait pour exemples les lois que ses auditeurs connaissaient le mieux. Cela pour être clair. Il méprisait particulièrement les lois qui pesaient sur lui et sur eux. Cela pour prononcer des paroles efficaces et des paroles courageuses. Grâce à cette particularité, Xénophon, ami des lois de Lacédémone, utilise contre les seules lois d’Athènes les discours par quoi Socrate démolissait toutes les lois écrites. Sathon, qui veut écrire de nouvelles lois, utilise les paroles de Socrate comme si elles ne condamnaient que des lois déjà écrites. En lisant leurs livres, je songe souvent à certain prêtre de Zeus qui approuvait mes discours tant que j’abaissais d’autres dieux. Il lui semblait alors que je glorifiais indirectement son patron. Mais, dès que je méprisais directement le ridicule porte-foudre, ce prêtre cessait d’écouter mes paroles. Et il allait partout disant que j’étais un dévot de Zeus.
Plusieurs, sous des masques de sages, ne sont que des orateurs et des flatteurs du peuple. Semblables à des médecins qui blâmeraient certaines maladies pour vanter d’autres maladies, les orateurs disent qu’il y a de bonnes lois et qu’il y a de mauvaises lois. Tantôt ces hommes utilisent la parole de Socrate en faveur des lois qui leur plaisent ; tantôt, pour se faire écouter ou pour éviter, comme ils disent, « un nouveau crime contre la philosophie, » ils prétendent aimer en Socrate un bon citoyen et un défenseur des lois d’Athènes. Ils se contredisent, ces orateurs, comme il convient à des orateurs. Tous les exemples nous montrent dans l’orateur un homme qui se moque de la vérité et qui dit chaque jour ce qui paraît lui être avantageux ce jour-là. Ainsi ces prétendus philosophes sont les jouets de l’opinion et de la multitude.
Les singuliers raisonnements que ceux de ces gens-là !
Socrate — disent-ils — était supérieur aux faiblesses de l’amour, indifférent aux délicatesses de la table, patient des froids les plus rigoureux comme des chaleurs les plus accablantes. Nulle fatigue ne lui arrachait une plainte ou n’interrompait ce qu’il avait résolu de faire. Ses discours enseignaient les mêmes vertus que son exemple. Donc il ne corrompait pas les jeunes gens.
Mais enseignait-il à mettre ces vertus au service de la patrie et des lois ? Tout au contraire. Ce qu’il aimait dans ces vertus, c’est qu’elles permettent de mépriser les lois et la patrie, leurs promesses et leurs menaces. Donc, pour ceux qui croient à la sainteté des lois écrites, plus il était fort et enseignait la force, plus il était corrompu et corrompait la jeunesse.
Il enseignait à être homme et à ne pas être citoyen.
Sans vanité ni fausse modestie, je rapporterai le mot qu’il dit un jour à mon sujet. Je ne sais quel stupide citoyen me méprisait devant lui, parce que ma mère était thrace.
— Crois-tu donc — dit Socrate — qu’un grand homme ne puisse naître que de deux Athéniens ?
Et son rire était une approbation quand je disais au même imbécile :
— Autochtone fier d’être autochtone, le ventre orgueilleux des cigales se vante tout l’été sur tes oliviers des mérites dont tu te glorifies. Et les puces que tu écrases dès qu’elles sont moins vites que Les doigts sont, comme toi, enfants de ce pays.
« Si l’on veut — continue Xénophon — qu’il ait corrompu la jeunesse, il faudra donc regarder la vertu comme un germe de corruption. » Mais oui, naïf Xénophon, la vertu du philosophe est la pire corruption aux yeux de tes deux patries successives et aux yeux de tous les patriotes de toutes les patries. La vertu se refuse à tuer ; mais toute patrie exige que je tue celui qu’elle appelle l’ennemi. Si je ne réussis pas à le tuer aujourd’hui, peut-être demain il deviendra notre allié et la patrie exigera que je l’aide à assassiner mon ami d’aujourd’hui. La vertu se refuse à tuer ; mais la cité tue le criminel, tue celui qui n’a pas réussi à changer ses lois et son gouvernement ou celui qui n’a pas réussi à maintenir son gouvernement et ses lois, tue celui qui n’honore point ses dieux ridicules ou qui pousse l’insolence jusqu’à dire publiquement la vérité. Des hommes vertueux auraient refusé de broyer la ciguë pour Socrate ou de le conduire en prison. Ils auraient donc été corrompus aux yeux de la loi qui ordonnait ces choses.
La vertu est essentiellement obéissance à la seule conscience, indifférence aux vains bavardages de la loi.
Dans la tragédie de Sophocle, c’est Antigone qui est vertueuse aux yeux du philosophe ; c’est Créon, meurtrier d’Antigone, qui est vertueux aux yeux du citoyen. Ceux qui, comme Sathon et Xénophon, veulent confondre le citoyen et le philosophe, détruisent toute sagesse, anéantissent toute philosophie.
Vous êtes contraints d’avouer que Socrate enseignait le mépris des lois reçues. Vous répétez vous-mêmes ses paroles sur l’absurdité de croire que la fève donne au magistrat vertu et connaissance.
Il disait, et vous répétez ces paroles :
— Qui commettrait la folie de confier son vaisseau à un pilote tiré au sort ? A-t-on recours au sort pour choisir un architecte, un menuisier et tant d’autres artisans dont les fautes sont de moins de conséquence que les fautes d’un magistrat ? Te confier à un mauvais pilote, c’est te mettre en péril d’être noyé. Obéir à un élu de la fève, c’est te mettre en péril de commettre l’injustice et de détruire ton âme.
Les magistrats de Lacédémone ou ceux de la République de Sathon auraient obtenu de lui, vous le savez, les mêmes mépris. Ils n’étaient pas les élus de la fève, ces Trente auxquels il refusait de livrer Léon de Salamine ; auxquels il refusait de se taire quand ils lui interdisaient d’enseigner publiquement la vertu, ennemie de toutes les lois écrites et de tous les magistrats extérieurs. Il voulait que tu obéisses seulement à des magistrats intérieurs, ta conscience, ta raison, ton amour du bien, ton amour des hommes.
Mais — insistez-vous — Socrate employait la persuasion, non la violence. — Sans doute. Et c’est pourquoi il voulait qu’on désobéisse aux lois dès que les lois ordonnent la violence.
Ou plutôt il disait ce que je dis, mais avec d’autres paroles. Il disait :
— L’ordre qui s’appuie sur la contrainte, non sur la persuasion, je ne l’appelle plus loi, je l’appelle tyrannie,
Après ces paroles, il est vrai qu’il vantait les lois. Vous répétez ce qu’il disait alors en l’honneur de ce qu’il appelait les lois. Mais vous n’avertissez point qu’il ne donnait pas ce nom à ce que vous et le vulgaire appelez ainsi. Vous lui faites louer sous le nom de loi ce qu’il méprisait sous le nom de tyrannie.
L’accusation reproche à Socrate ses liaisons avec Alcibiade, avec Critias et quelques autres qui ont fait le plus grand mal à leur patrie. On ne vit point, au temps de l’oligarchie, d’homme plus insolent et plus avide que Critias. On ne vit point, au temps de la démocratie, d’homme plus violent, plus débauché, plus insolent et plus néfaste qu’Alcibiade. Ainsi parle à peu près Mélétos.
Nul philosophe ou nul citoyen ne fera l’apologie de Critias ou d’Alcibiade. Mais nul homme de bonne foi ne les considèrera comme de véritables disciples de Socrate et ne dira qu’ils étaient formés sur son modèle.
Mélétos les condamne parce qu’ils sont odieux au peuple. Mais vous, Sathon et Xénophon, pourquoi les blâmez-vous ? Est-ce parce qu’ils furent de mauvais citoyens ou parce qu’ils furent des hommes méchants ? Voilà ce que je voudrais savoir avant d’applaudir à vos reproches ou de rire de vos reproches. Même lorsqu’ils tombent juste, peut-être vos blâmes disent des injustices.
Occupés de leur seul intérêt et de leur seule ambition, Critias et Alcibiade se moquaient également des lois non écrites et des lois écrites.
Tu peux repousser les lois écrites parce qu’elles gênent ta sagesse ou parce qu’elles gênent ta démence. À quoi distinguerai-je celui qui les rejette noblement ou celui qui les rejette d’une façon infâme ? À ce signe : le premier obéit toujours, comme Socrate, aux lois non écrites. Le second leur est plus constamment infidèle qu’aux lois écrites, parce que, à les enfreindre, il risque moins.
Ceux qui rejettent les lois et les coutumes parce qu’elles gênent leurs vices, qu’importe qu’ils aient ou non appris des sophistes les mots qui raillent justement la coutume, la cité et la loi ? Sans l’enseignement des sophistes, il les violeraient en assurant qu’ils les respectent au lieu de les violer en les déclarant absurdes. Des fous peuvent répéter des paroles sages et en justifier leurs folies. Est-ce la faute des paroles sages ? Une vipère qui se nourrit de lait n’en devient pas moins venimeuse. Diras-tu pour cela que le lait est un poison ?
Le mépris de la coutume et des lois est le commencement de la sagesse. Tant que je ne les méprise pas, comment obéirais-je à ma propre conscience ? Mais le tigre ignore également la cité et les lois écrites, la conscience et les lois non écrites. Compare ceux qui obéissent aux premières avec ceux qui obéissent aux secondes. Quant à ceux qui n’écoutent ni les unes ni les autres, il ne sont ni hommes ni citoyens. Ceux-là, les citoyens les méprisent pour des raisons frivoles ; mais nous autres, les hommes, nous les méprisons pour de belles et fortes raisons.
Ni Critias et Alcibiade, ni Xénophon et Sathon ne venaient auprès de Socrate parce qu’il était indifférent aux grossières voluptés ou parce qu’il était pauvre et content de son état. Aucun de ces quatre ne voulait renoncer au plaisir, à l’influence, aux richesses. Ils venaient vers lui parce qu’il était puissant en paroles, parce qu’il tournait et retournait à son gré la pensée de ceux qui l’écoutaient. Sathon et Xénophon, Critias et Alcibiade venaient apprendre de lui l’art de persuader. Mais aucun d’eux ne désirait employer cet art à enseigner la vertu. Les deux faux philosophes voulaient s’en servir pour acquérir une vaine gloire. Les deux hommes méchants voulaient s’en servir à acquérir la tyrannie et tous les faux biens qui l’accompagnent.
Dès qu’ils crurent en savoir assez pour tromper leurs concitoyens, ils abandonnèrent Socrate. Et, se précipitant dans les affaires publiques qu’il enseignait à mépriser, ils s’efforcèrent de faire tout ce qu’il déconseillait et d’acquérir tous les faux biens dont il se moquait.
Ils étaient pourtant intelligents, ces deux infâmes. Leur exemple, ô Socrate, m’empêche de croire à ton dogme touchant la science qui suffirait à créer la vertu. Leur exemple m’empêche de croire vraie la parole trop indulgente que tu aimais à répéter : Nul n’est méchant volontairement.
Il est difficile au philosophe de parler sans rire d’un Sathon ou d’un Xénophon. Dès qu’il s’agit d’un Critias ou d’un Alcibiade, parler sans rire n’est plus seulement chose difficile, c’est chose impossible.
Je vous dirai donc, citoyens, que ces deux hommes n’ont pu être corrompus par Socrate pour la raison bien simple qu’ils étaient incorruptibles. Rien ne les pouvait détourner de la plus civique sainteté. Rien ne pouvait leur faire oublier les véritables dieux de la patrie : richesses, pouvoir, voluptés. Alcibiade a peut-être mutilé les hermès, mais son cœur restait rempli d’Hermès, éloquence trompeuse, négoce voleur et pillage. Il a pu rire de quelques grimaces de piété ; il était incapable de l’impiété profonde et complète de Socrate ou du chien Antisthène. Car le chien Antisthène, levant la patte, compisse tout ce que vous honorez. Il ne compisse pas seulement vos lois apparentes, mais ces lois, non écrites elles aussi, qui régissent votre conduite secrète, qui vous font tout sacrifier au plaisir, à la richesse, à je ne sais quelle prétendue gloire et à je ne sais quel prétendu pouvoir. Le chien Antisthène, patte levée, ne compisse pas seulement les dieux que vous honorez dans les carrefours ou sur les autels, mais ceux que vous gardez fidèlement au temple ignoble de votre cœur, richesses, volupté, puissance, et même ce vain bavardage de fous que vous appelez respectueusement honneur et opinion publique.
Critias, prétendu disciple du corrupteur Socrate, montra son incorruptibilité quand il fut au pouvoir. Il montra combien il haïssait Socrate, mauvais citoyen toujours prêt à désobéir aux ordres des magistrats.
Devenu l’un des trente tyrans et chargé avec Chariclès de rédiger les lois nouvelles, une des premières qu’il forgea fut une arme dirigée contre Socrate et les sophistes. Elle interdisait d’enseigner l’art de la parole.
Les trente tyrans avaient fait périr un grand nombre de citoyens. Ils en avaient ruiné d’autres. Ils en avaient contraint plusieurs à devenir complices de leurs injustices. Or Socrate répétait partout, sur l’agora, aux gymnases, dans les ateliers, une similitude que d’autres ont déjà rapportée fidèlement.
— Si les gardiens d’un troupeau — disait-il — ramenaient chaque soir un bétail moins nombreux et plus maigre, les appellerait-on de bons bergers ? Or je rencontre des flatteurs, des lâches et des imbéciles qui appellent Critias, Chariclès et les vingt-huit autres de bons magistrats. Critias, Chariclès et les vingt-huit autres n’ont-ils donc fait mourir aucun citoyen ? n’ont-ils appauvri personne et corrompu personne ? Ou jugez-vous, hommes athéniens, qu’un homme athénien est une richesse moindre qu’un bœuf ou un mouton ?
Les bons citoyens sont volontiers des espions et des sycophantes. Les bons citoyens étaient nombreux à Athènes. De sorte que les Trente ne tardèrent pas à connaître les propos de Socrate.
Critias et Chariclès le firent donc venir. Ils lui montrèrent la loi qu’ils avaient portée contre quiconque enseignerait aux jeunes gens l’art de parler.
Les trois hommes étaient seuls à cette entrevue. Si je connais ce qui y fut dit, c’est pour l’avoir entendu conter par Socrate le véridique. Je notai cet entretien le soir même. Je copie exactement mes vieilles tablettes.