‹ Les vies enclosesChapitre 65 sur 90 · XIII.

XIII.

L'oeil, qu'on croit enchâssé, comme une calme opale, Et prisonnier dans les paupières de chair pâle, Est libre et, par l'air nu, s'évade quelquefois, Si l'aimante une bouche ou le son d'une voix... Exode tout à coup d'une large prunelle Qui, d'un visage cher, réellement descend, Avec tous les reflets de l'horizon en elle, Proche de plus en plus, si proche qu'on la sent, Quand, aux heures d'amour, elle fait ce prodige D'être comme une fleur qui quitterait sa tige Et d'abolir l'espace entre les deux amants. Regard qui bouge et vient, qui se pose et caresse, Plus formel qu'une lèvre ou des attouchements... Sensation physique et qui s'appuie. Ivresse De la chair se pâmant sous ce baiser de l'oeil!

L'oeil voyage. Il franchit le temps et la distance; Même les morts envoient vers nous leur oeil en deuil Qui, des lieux d'autrefois conservant l'accointance, Revient un peu dans nos chambres, comme au parloir, Et pleure avec la pluie aux vitres dans le soir! L'oeil des absents aussi, que le vieux miroir garde, Émerge, se déclôt comme d'un bassin nu, Éclat d'astres lointains jusqu'ici parvenu... C'est avec ces yeux-là que l'ombre nous regarde!

Que d'autres yeux qui sont insistants ou distraits: L'oeil de l'enfant que nous fûmes; l'oeil des portraits; L'oeil en rosace d'une église de village; L'oeil aveugle des puits vitrifié de gel; L'oeil de la lune; l'oeil des choses sans visage; L'oeil des passions; l'oeil du remords; l'oeil d'Abel Dont les pleurs de Caïn lotionnent la plaie; L'oeil de Dieu redoutable en son triangle en or Dont la fatalité géométrique effraie.

Ah! tous ces yeux! tant d'yeux! N'en est-il point encor? Prunelles à venir, prunelles pressenties, Où le Mystère habite, ainsi qu'en des hosties; Car leur fourmillement s'est transsubstantié. Et ces yeux présumés que ma chair sent sur elle, Quand ils m'ont, dans des soirs tristes, communié, N'est-ce pas comme un peu de Présence Réelle?

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