‹ Les vignes du SeigneurChapitre 10 sur 18 · IX.

IX.

Je sais une maison, du côté de Lesparre, Qu'un fossé seulement de la route sépare. --On y voit un perron et deux lions devant.-- Seul, à la regarder je m'arrêtais souvent; Elle a ces volets verts que désirait Jean-Jacques Et fleurit d'aubépin son grand portail, à Pâques.

Cet enclot printanier, propice aux heureux jours, Enferme deux époux que vous savez,--Madame, Ils n'ont plus que la joie et le calme dans l'âme, Et le ciel a béni leurs charmantes amours. Tout dans le fond du parc et parmi la grande herbe Je les ai vus passer, l'un sur l'autre appuyés, A travers la bruyère et les bleuets ployés, Elle, les yeux baissés, lui, le regard superbe. --Un tout petit enfant se jouait à leurs pieds.-- Quand nous voyagerons, l'été prochain peut-être, Nous passerons par là, car il faut les connaître.

Lucien est un chasseur habile dans son art, Et puis un agronome. Il a mainte visite Pour ses beaux dahlias en serre, que l'on cite, Nul doute qu'on n'en fasse un préfet--mais plus tard.

Nicette a dix-neuf ans, elle est jolie et belle; J'ai dansé cet hiver une valse avec elle. Un procureur du roi se montrait assidu Sur ses pas;--vous pensez si c'était temps perdu!

Mais me voici, je crois, au bout de mon histoire. Madame, vous avez fait acte méritoire En l'écoutant ainsi, les pieds sur les chenets, Comme s'il s'agissait de deux ou trois sonnets Aussi, puisqu'à présent vous n'attendez personne, Restons encore une heure, et souffrez que je sonne, Afin que vos laquais, en rallumant le feu, Apportent vos albums sur la table de jeu Et puis nous causerons--près de la cheminée Qui bourdonne en lançant sa flamme mutinée-- De tout ce qui n'est pas sérieux ou profond, De l'amour toujours jeune et des vers qui s'en vont.

A THEOPHILE GAUTIER

Nous étions cinq ou six poëtes Dans le divan Le Peletier, Lorsque--trop rares sont ces fêtes!-- L'autre soir, tu parus, Gautier.

Je ne sais quelle humeur quinteuse M'avait faite un vin bourguignon, Et mis sur ma langue pâteuse L'accent d'un critique grognon.

Comme un chat ferait d'un rosaire, Ressuscitant de vieux lazzis, J'égrenais ton vocabulaire De diamants et de rubis.

Tout emmailloté de morale, Je blâmais tes tons enivrés, Et de ta forme sculpturale Les angles aux reflets dorés.

Au grand style, à tout ce que j'aime, Dès le début ayant failli, Je parlai longuement sur ce thème Comme Alexandre Dufaï[2].

[2] Critique du temps, sans valeur.

C'était surtout à ton école Que j'en voulais; à ces enfants Qui, dans un pan de ton étole Se font des manteaux si bouffants;

A ce groupe de flatteurs blêmes Que l'on voit courbés et furtifs, Dans tes livres, dans tes poëmes, Ramasser tes bouts d'adjectifs;

A ces enragés coloristes Devant lesquels Diaz pâlit, Si brillants et pourtant si tristes, Orientaux de chianlit!

Adeptes d'un art inutile, Race d'employés au Trésor, Dans le Sacramento du style Recherchant des pépites d'or.

Ce qu'il fait derrière toi, maître, Ce troupeau si peu clairvoyant, Il ne s'en doute pas peut-être: C'est du Delille flamboyant!

Et bien! oui, j'étais en colère, J'allais, voix en quête d'échos, Comme le prince atrabilaire Criant: «Des mots! des mots! des mots!»

J'étais cruel. De leur folie Tu n'es pas responsable, toi, Noble vin, dont ils sont la lie, Musique, dont ils sont l'aboi.

J'étais injuste. Mais quand même J'aurais eu froidement raison, Quant à mon imprudent blasphème J'eusse conquis l'opinion;

J'omettais dans mon injustice L'enfer auquel on t'a lié, Cet intolérable supplice Par Monsieur de Sade oublié:

Le feuilleton!--Triste machine, Qui fait du matin jusqu'au soir Fonctionner, comme l'usine, L'intelligence au désespoir!

Voilà bientôt dix-sept années, Laps immense! tourment sans fin! Que les muses infortunées Maudissent en choeur Girardin;

Lui qui, dans son avide joie, T'a cloué, Prométhée hardi, Et qui donne à manger ton foie Au feuilleton, chaque lundi!

Quand, loin de notre humaine sphère, La rime voudrait t'emmener, C'est ton article qu'il faut faire, Tout Plaute a sa meule à tourner.

Apprête donc ta plume agile Pour le journal du lendemain: L'inspiration dit Virgile, Le feuilleton dit Laurencin.

Ah! grand et malheureux poëte Par la prose toujours rongé, Ce délire que je regrette, Tu devais en être vengé:

A mon tour,--que Dieu me pardonne!-- Aujourd'hui je change de ton, Car ces stances, je les griffonne Sur la marge d'un feuilleton.

BONNE HUMEUR

SONNET IRRÉGULIER

Voici le temps des bals; Estelle, qu'en dis-tu? Mettons-nous vite à nos toilettes; Moi, je veux être un clown harnaché de sonnettes Et coiffé d'un bonnet pointu

Toi, tu seras marquise, avec des violettes Au creux de ton sein court vêtu; Et de ta bouche en coeur, et de ton oeil battu Naîtront sourires et paillettes.

Puis, tu prendras ton loup acheté chez Babin Avec sa barbe de satin, Barbe aux plis miroitants qui s'envole en cadence,

Petit voile rose au menton, D'où nous est venu ce dicton: «Du côté de la barbe est la toute-puissance.»

MADAME CLORINDE

La semaine dernière, à travers mon binocle, Étant à l'Opéra, --Mignonne statuette enlevée à son socle-- Je vis passer un rat.

Mais un rat, sur ma foi, de structure divine, Un rat fluet, coquin; Bouche-fleur, perles-dents, avec des pieds de Chine, Et l'oeil américain.

Des quinquets de la rampe où je voyais reluire Les coins d'or de ses bas, Elle jetait à tous un agaçant sourire Entre deux entrechats.

Ses bras nus paraissaient appeler des caresses, Arrondis ou tombants, Tandis que sur son dos battaient deux folles tresses Et deux noeuds de rubans.

Pas vingt ans!--Et déjà, ses ennuis, ses caprices, Qui pourrait les compter? Et combien t'ont donné, petit rat de coulisses, Leur coeur à grignotter!

LE MUSICIEN

POËME

DÉDIÉ A M. JULES DE GÈRES

Page 1