‹ Les voix intimes: Premières PoésiesChapitre 1 sur 44 · L'HIRONDELLE

L'HIRONDELLE

C'était un jour de juin. Sous la verte ramée L'onde et l'oiseau mêlaient les accords de leurs voix. Le soleil argentait la pelouse embaumée Et la brise agitait le grand clavier des bois.

Je contemplais, pensif, l'orgueilleuse nature Déroulant au regard ses féeriques splendeurs, Quand, soudain, j'aperçus au fond de la ramure Un petit chantre ailé volant de fleur en fleur.

Je m'approchai--c'était la gentille hirondelle Qui saluait l'aurore aux brillantes couleurs; Joyeuse, elle égrenait sa tendre ritournelle Dans l'air tout imprégné d'agréables senteurs.

Oh! sois la bienvenue, hirondelle vaillante, Compagne de la rose, oiseau consolateur! Lorsque tu viens, petite, une joie éclate Illumine le front du pauvre moissonneur!

Tu veilles sur le grain, de village en village, Et sais le protéger contre le moucheron; Chaque été tu poursuis ta tâche avec courage En brisant sans pitié l'insecte et l'embryon!

Le riche a ses oiseaux qu'à prix d'or il achète, Oiseaux bariolés comme les arcs-en-ciel, Qui soupirent leurs chants, ainsi qu'une fillette, Pour de légers gâteaux ou des rayons de miel.

L'hirondelle se rit des naïves caresses Que le riche prodigue à ses oiseaux aimés; La liberté, voilà sa corbeille d'ivresses! Elle aime le grand air et les nids parfumés.

Elle habite partout: la terre est sa patrie. Des rivages du Gange aux bords du Saint-Laurent, Le laboureur l'accueille avec idolâtrie, Car cet oiseau, pour lui, c'est plus qu'un conquérant!

Puis quand le morne hiver, cet hôte impitoyable, Déroule sur nos prés son tapis de frimas; Quand le nid des amours devient inhabitable, Elle prend son essor, vers de plus chauds climats.

Poussant son vol altier à travers les empires, Les fleuves, les déserts, les pics vertigineux, Elle berce en volant, sur l'aile des zéphires Ses suaves accords qui montent vers les cieux.

Mais vienne le printemps avec ses nids de mousse, Son radieux soleil, ses bosquets enchantés, On la voit aussitôt, comme une amante douce, Joyeuse, revenir aux lieux qu'elle a quittés.

Puissé-je encor longtemps, ô gentille hirondelle, Écouter ta romance et tes cris de bonheur! Ah! reviens sous nos cieux, messagère fidèle, Mettre un rayon d'espoir dans notre pauvre coeur!

Juin 1878.

A MON PÈRE

Quand la première fleur au champ des morts rayonne, J'aime à te visiter, ô modeste colonne, Qui rappelles le nom de mon père chéri; Devant toi je m'incline en fermant les paupières, Et mon âme redit de ferventes prières Pour le chrétien qui dort sous ce gazon fleuri. Méprisant les honneurs que l'orgueilleux envie, Sans fiel il traversa le sentier de la vie En pratiquant toujours la foi de ses aïeux. Il n'aura pas sa place aux pages de l'histoire, Mais son nom restera gravé dans la mémoire Des plus pauvres que lui qu'il aida de son mieux.

Il est là, maintenant, sous quelques pieds de sable, Cet honnête vieillard, doux, généreux, affable, Qui ne faillit jamais aux règles de l'honneur. Chrétiens, qui visitez ce sombre coin de terre, Où l'oiseau, plein d'émoi, gazouille avec mystère, Ah! daignez pour mon père implorer le Seigneur!

12 juillet 1883.

BOUQUET DE VIOLETTES

Page 1