‹ Les voix qui crient dans le désertChapitre 5 sur 22 · II.--GRANDEUR DE ZLI

II.--GRANDEUR DE ZLI

Le 27 au matin, nous montons insensiblement dans des dunes blanches enchevêtrées où de maigres titariks ont réussi à prendre pied. Deux heures après le départ, le sable cesse, et toute végétation en même temps. Nous franchissons un col mal dessiné. Déjà, de tous côtés, la pierre nous enveloppe, la pierre noire, rugueuse, la pierre morte de l’Adrar. Nous entrons en effet dans le massif de l’Adrar proprement dit, au cœur même de cet étrange soulèvement granitique, où règnent en maîtres le silence et la mort. Dans les cirques sombres que nous franchissons, pas un arbre, pas un brin d’herbe ne pousse. Dans cet excès de dénuement, rien ne vient amuser le regard ou l’adoucir.

Zli, où nous dressons nos tentes vers dix heures, est le point culminant de ce voyage. Nulle part la pierre ne sera plus tragique qu’ici. Le cœur se serre, se noie de tristesse devant ces masses brutales d’où la vie s’est à jamais enfuie. De tous côtés, elles bornent notre horizon, immenses murailles aux replis vierges. Parfois une grande muraille isolée, semblable à ces tas de charbon pulvérulent que l’on voit aux approches des gares ou des usines... Et tout se tait--sinon le vent qui souffle ici d’un bout de l’année à l’autre.

Près du camp, un couloir étroit entre les caillasses, mène à une sorte de grotte. Là, au sein des rochers, dort une eau profonde, comme en une vasque. Il faut encore longer les bords de ce sombre miroir. Alors, du haut d’un dernier étage de rocs, un spectacle surprenant apparaît. La muraille tombe verticale sur une hauteur d’une vingtaine de mètres, et au bas, un lac, un vrai lac d’une centaine de mètres de diamètre, dort son éternel sommeil que rien ne vient jamais troubler. Vers l’est et vers le sud, la paroi tombe à même dans l’eau profonde. Vers le nord, au contraire, la rive est en pente douce, et quelques herbes, un arbre ont poussé là. L’après-midi, nous sommes allés, F. et moi, nager dans ce lac, unique dans tout l’Adrar. L’eau était glacée. Nous sommes rentrés au camp par un raccourci, en nous accrochant de roc en roc, et cette escalade nous a réchauffés.

Au camp, tout reposait. Des hommes, assis près des feux, chantaient doucement. Nous avons mangé notre riz en silence, dans le calme du soir. Peu à peu, les replis de la montagne sont tombés dans l’ombre. L’horizon clos a reculé, laissant plus de solitude encore et plus de désolation entre nous et lui. Et puis, les étoiles ont piqué le ciel, toutes les étoiles, tremblantes dans la froide nuit d’hiver. C’est une heure exquise, avant que la fatigue du jour ne nous terrasse, que de se laisser tenter par l’inconnaissable inconnu de ces lointains scellés. Mais même à cette heure déclive, nos muscles jouent, nous sentons toute notre force. Cette terre misérable, où nous sommes nous-mêmes si misérables, elle a une singulière vertu d’excitation. L’on sent que l’on s’y élève au-dessus de soi-même.

· · ·

La terre est battue de tous les vents, balayée de souffles mortels. Voyez-la: elle est un perpétuel gémissement, elle est une lamentation. Elle est pelée, nettoyée, lavée et relavée, grattée jusqu’à l’os par le vent--les vents du large qui glissent, lèchent sa peau comme des langues de feu, tuent la plante, la pierre même et tout l’ordre de la nature. Elle est la terre de l’aura mystique qui nous fait trembler un peu, tant elle vient de loin, on ne sait d’où...

C’est pourtant notre terre, cette misérable écorce nue, et c’est notre amie, et elle sourit pour nous, cette sombre écorce pelée, ridée de vieillesse et de misère. C’est que rien n’a changé ici, ni les hommes, ni les choses. Aujourd’hui, c’est comme il y a deux mille ans et demain sera encore comme aujourd’hui.

Comme nous allons vers des terres que nous ne connaissions pas, voici que nous découvrons dans notre cœur de grands espaces inexplorés. Toute cette misère, celle de la terre et la nôtre propre, nous nous y sentons si à l’aise, nous y sommes tellement chez nous! D’abord quelques singularités nous étonnent. Et puis, après, nous sommes forcés de reconnaître que toute cette misère est très naturellement à nous, et que c’est au contraire la cité moderne qui n’est pas à nous et où nous sommes des étrangers. Cette pure simplicité de la vie nomade, cette pure rudesse, voilà les vertus que nous aimons et celles où nous aimons à nous mouvoir. Oh! comme elle est bien à nous, cette terre sans noms que nos Foncins colorent comme négligemment en bleu! Loin des usines et des boutiques et des gares, comme nous nous reconnaissons les uns les autres, nous les soldats, avec, au cœur, toute la joie de la délivrance!

Si loin du progrès, nous sentons que nous sommes des hommes de fidélité, et qu’au fond le progrès nous est égal. Nous ne sommes pas des révoltés, nous aimons même ces douces chaînes coutumières qui nous lient aux grandeurs du monde.

Mais alors, une pensée nous vient. Pourquoi tant d’abandons que nous avons consentis, tant de reniements dont nous sommes coupables, tant de dérélictions qui sont les nôtres?--Pourquoi, parmi ces forces qui s’opposent au progrès abhorré, garder l’armée et rejeter l’Église?

Quand je causais avec Mohammed Fadel, je tenais à rester «Français». Mais alors, tout naturellement, du même mouvement, je lui parlais du Christ en chrétien, et j’eusse éprouvé la plus grande honte à ne pas le faire.

Je me rappelle ces conversations comme la chose la plus étrange du monde. Je n’avais pas la foi et je parlais en croyant, et pourtant je n’avais pas le sentiment de manquer de sincérité. Alors pour la première fois, j’ai compris combien le Christ me liait, comme malgré moi et à mon insu.

Mais alors, quels sont ces détours, ces chemins de traverse? Quels sont ces compromis? Il faut pourtant choisir: si l’on rejette l’autorité, quitter l’armée dont elle est le fondement mystique; si on l’accepte, accepter toute autorité, l’humaine comme la divine. Nous sommes des hommes de fidélité, et voici que pourtant nous sommes hors de la fidélité. Nous ne sommes pas des hommes de reniement, et pourtant nous renions. Nous ne sommes pas des hommes de blasphème, et du soir au matin, du matin au soir, nous jetons au ciel nos blasphèmes.

Que nous reste-t-il donc? Il nous reste notre solitude, notre fierté devant les hommes, et, devant nous, cette petite honte, ce petit regret, cette inquiétude. Il nous reste que nous traînons jusqu’au sein même de l’infidélité le goût ardent de la fidélité.

Ici, l’on sait que la place d’un soldat est dans la solitude, à regarder passer les nuages, les étoiles. Et nous sommes seuls en effet, dans ce monde affreux, qui regardons les étoiles.

Une heure après le départ de Zli, le 1er mars, nous avons rencontré une tombe isolée dans la plaine. Elle doit être de quelque marabout vénéré, car les Fadelya se sont arrêtés et ont prié longuement. Puis la marche a repris, monotone, au pas régulier des chameaux. Un moment, comme nous marchions depuis longtemps dans un grand rag, nous nous sommes trouvés devant une forte ondulation rocheuse qui présentait une pente abrupte. Nos chameaux l’ont gravie lentement, nullement étonnés et toujours flegmatiques. Du haut de la pente, l’horizon est immense. Jusqu’aux lointains où dort la brume solaire, de noires collines ondulent, rayées parfois de lignes blanches qui sont des sables. Plus près de nous, une tache verte. C’est Daï el Tofla, où nous devons nous arrêter aujourd’hui. Ce qui, décidément, caractérise ce pays, c’est qu’il n’y a pas de nuances. A peine de la couleur: du noir, du blanc. C’est ainsi que je voudrais écrire.

«Pas la couleur... Rien que la nuance...» dit Verlaine. Mais Verlaine, ici, nous fait horreur.

A Daï el Tofla déjà le paysage s’adoucit. Nous campons dans le sable fin d’une rivière morte, le Oued N’Beïka. L’horizon s’est élargi. Ce n’est plus l’écorce rugueuse de Zli. Et bientôt les douces palmeraies d’Adrar vont nous accueillir. Heureuses stations, chères aux Maures, dans la chaleur bleue des palmes et la lourdeur des longues siestes!...

Ouakchedda, le 3.--La lumière joue entre les palmiers. Une brise douce agite leurs cimes, tout là-haut. Les troncs écailleux, colonnes graciles, laissent circuler de grandes clartés. Des taches de soleil tremblent sur le sol dur où craquent des palmes mortes.

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