‹ Les Voyages de PsychodoreChapitre 2 sur 28 · Les Sans-Yeux

Les Sans-Yeux

Depuis que Psychodore avait quitté le pays des Enracinés, une phrase chantait en lui, obsédante :

— Ton âme, amie disparue, est un soleil caché pour moi, mais qui traverse d’autres régions. Et les durées occidentales ne sont ni élyséennes ni infernales, mais elles diffèrent peu des temps de l’est, et des temps du nord, et des temps du midi.

Ah ! la phrase étrange. Elle arrivait comme une femme généreuse et qui d’une main apporte la vérité consolante ; mais bientôt le visage devenait hostile, l’autre main tendait un grand sac vide et un geste impérieux exigeait qu’on le remplît. Psychodore parfois lui parlait comme à un inconnu qui se présenta souriant et flatteur mais qui, sans raison plausible, s’attache à vos pas et qu’on soupçonne enfin d’être un ennemi.

— Pourquoi me suis-tu, lui disait-il, comme un chien fidèle qui veille sur son maître ou comme un loup patient qui guette une proie ? Car tu es, — phrase étrangement double, que j’ai pensée ou que quelqu’un glissa en moi, — faite de lumière et de ténèbre. Tu m’apparais un immense palais qui d’abord semble joyeux et largement ouvert de tous côtés à la clarté du jour. Mais les appartements de l’orient et de l’ouest sont seuls éclairés ; sur les murs aveugles du septentrion et du sud sont tracées de fausses fenêtres qui les égaient de loin, mais qui ne s’ouvriront pas. Je comprends, phrase généreuse, les durées occidentales et les temps de l’est dont tu me parles, car je me sens éternel et la courte ligne de vie que je puis voir se prolonge infinie au delà de l’horizon de la naissance, au delà de l’horizon de la mort. Mais la durée est une ligne sans largeur et je ne sais ce que tu veux dire — sans doute, tu ne veux rien dire mais, railleuse, tu continues l’analogie du temps et de l’espace dans les mots quand elle ne peut plus se continuer dans la pensée — je ne sais ce que tu veux dire, phrase avare ou folle, par les temps du nord et les temps du midi.

C’est surtout au crépuscule, au rebord du fossé hospitalier, que la phrase moitié blanche, moitié noire, pont d’abord, bientôt abîme, torturait Psychodore. Longtemps après que la nuit était tombée, la méditation pénible le tenait éveillé. En vain il essayait de la chasser : les pensées qui ne sont pas encore — tel l’enfant qui va naître tourmente sa mère — font dans l’intelligence un poids instable et douloureux. Souvent, quand la fatigue endormait enfin Psychodore, des rêves venaient lui apporter l’explication. Et il était heureux de savoir. Mais le réveil dissipait l’explication en même temps que le rêve. Et le philosophe ne pouvait même décider si le soleil levant avait éteint pour ses yeux éblouis l’étoile directrice ou s’il avait dispersé une brume trompeuse.

⁂

Le hasard de ses voyages avait conduit Psychodore sur le bord de la mer. En face de lui, une île, couchée mollement, semblait l’appeler comme une femme amoureuse. Il n’obéit point à la séduction. Assis sur la côte, il se mit à tracer sur le sable des droites et des courbes. Il cherchait quelques-uns des mystères de l’espace. Mais toujours la phrase revenait qui parlait consolatrice des durées occidentales et des époques orientales, puis affirmait incompréhensible les temps du nord et les temps du midi. Chaque fois que revenait la phrase, d’abord caressante et chaude comme la langue d’un chien fidèle, bientôt rude et pénétrante comme les crocs d’un loup qui a faim, les yeux de Psychodore quittaient les figures tracées sur le sable et se portaient vers l’île séduisante. Se cachait-elle donc là-bas, de l’autre côté du détroit, la vérité que ses rêves lui donnèrent peut-être et que ses réveils lui reprirent ?

Le philosophe résista tout le jour à l’appel de l’île. Il resta au bord de la mer mangeant des coquilles et cherchant des vérités géométriques. Le soir, sous la lune, l’eau apaisée respira doucement comme une femme qui sommeille et Psychodore dormit auprès de la mer qui dormait.

Le rêve qui expliqua souvent à ses nuits le mystère tourment de ses jours se présenta plus clair que jamais. Hélas ! le réveil éteignit encore cette clarté, sauf une frêle lueur fuyante. Psychodore se rappela seulement ceci. Le rêve avait dit : « Va jusqu’à l’île qui est devant toi, et tu n’oublieras plus les temps du nord et les temps du midi ».

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L’île était un pays charmant, fertile et doux, mais rien ne paraissait y répondre à l’espoir de Psychodore. Après quelques heures de marche, il arriva à une ville. Les rares hommes rencontrés sur le chemin et les nombreux habitants de la cité étaient tous aveugles. Ou plutôt non. Car l’aveugle a des yeux qui ne voient plus, conserve comme un regret l’organe devenu inutile. Les gens de ce pays n’avaient pas les yeux sans regard qui attristent solennellement les visages d’aveugles. Sous le front haut et resserré le nez s’épanouissait large dans la face étroite, tenait toute la place, ne laissait point de lieu vide où pût se poser la noblesse d’un regret ou d’une aspiration. Et les animaux de la contrée, peu différents par le reste des bêtes que Psychodore connaissait, semblaient, par leur tête que rien n’éclairait, des fragments de la ténèbre primitive sculptés par le destin avant qu’il eût prononcé la parole : « Que la lumière soit ».

⁂

Psychodore apprenait avec une facilité merveilleuse les langues que parlent les hommes. Il sut bientôt le langage pauvre des Sans-Yeux.

Il se garda bien de parler du sens inconnu d’où lui venait une partie de sa sagesse. Ils n’auraient point compris et auraient méprisé pour son orgueil l’homme qui se serait vanté d’une supériorité si absurdement fausse qu’elle n’était même pas exprimable. Il devint l’ami de l’un d’entre eux. Adroitement, il le questionna touchant leurs idées sur l’espace et sur le temps. Il obtint à peu près ceci :

— Le temps, c’est ma vie passée plus ma vie à venir. L’espace, c’est le chemin que je ferai, ajouté au chemin que j’ai fait. Le temps est une ligne tordue, car la joie l’incline à droite et la peine la fait dévier à gauche. Or les joies sont filles des peines, les peines sont filles des joies et, dans le cercle qui peut-être ne se fermera jamais, elles alternent régulièrement comme la saison chaude des récoltes et la saison froide des semailles. L’espace aussi est une ligne tordue ; mais les nécessités ou nos caprices lui infligent des sinuosités que nul esprit ne saurait prévoir. C’est pourquoi nous avons une science du temps et toute science de l’espace est impossible.

⁂

Ainsi cet homme, privé des yeux qui voient l’espace, ne concevait de l’infini étendu que la ligne qui reliait ses diverses situations. Et Psychodore, privé des yeux qui voient le temps, tâtonnait dans l’infini durable avec des mains de souvenir et de prescience, mais ne sortait pas de la ligne qui unissait ses divers moments.

Mais l’effort de la méditation lui fit presque concevoir ce qu’est le temps pour l’être immédiatement supérieur à l’homme terrestre.

— Non, songeait-il, la durée n’est pas une simple ligne sans largeur ni profondeur. Plusieurs pensées m’habitent à la fois et je réalise en même temps plusieurs actes. Je respire et cependant mon cœur bat. Mes mains tiennent des objets, mes dents broient un aliment et mes yeux voient un paysage, sans que mon esprit cesse de penser. Où se placeraient tant d’événements simultanés, sinon sur la largeur du moment et dans sa profondeur ? Telle heure me paraît plus longue que telle autre parce que j’ai moins connu sa largeur. Ainsi mon manteau plié en deux est pour mes yeux trompés plus long que mon manteau largement étendu.

Il se disait encore :

— Ma durée est surtout large pendant l’action. Le sentiment et la pensée la rendent profonde. Quand rien ne l’occupe, je ne vois que sa longueur monotone. Mais pourquoi dirais-je d’une heure qu’elle est vide, d’une autre qu’elle est pleine, si vous n’étiez point, heures, des vases profonds et larges où nous versons des gestes, des méditations, des douleurs et des joies ?

Psychodore songeait ainsi, étendu sur le sable.

Or son doigt traça, presque machinal, deux figures. Les deux dessins représentaient la bien-aimée telle qu’il la vit jadis à la lumière du soleil, telle qu’il la revoyait souvent à la lumière du rêve. Mais l’un des deux portraits la livrait de face ; l’autre disait la grâce fine de son profil. Et Psychodore, ayant vu l’œuvre de son doigt, parla à la bien-aimée :

— Cette figure-ci, disait-il, ne montre que l’un de tes yeux. Elle me rappelle pourtant les deux lumières de ton visage. L’espace est la face de Dieu ; le temps est le profil de Dieu. Je ne suis plus assez ignorant pour croire Dieu moins infini quand je le regarde ici que lorsque je le vois là.

Et sa méditation continuait :

— L’espace a trois dimensions pour ma pensée ordinaire. Un effort me révéla la largeur et la profondeur du temps. Pour Apollon, père des neuf muses, peut-être que l’un et l’autre ont neuf dimensions. Pour le Dieu d’Apollon et des autres dieux, pour celui dont nous ignorons le nom, le temps doit avoir comme l’espace des dimensions en nombre infini.

Mais il se leva, un peu effrayé de sa pensée. Il fit un pas en arrière et, tout tremblant, il murmura :

— Mon esprit a peur. L’esprit de l’homme est faible et lâche. Il recule souvent, tantôt devant la vérité, tantôt devant la folie.

Puis il se calma par ces formules :

— La vérité est un abîme sans fond de lumière égale et monotone. On ne se penche pas sans vertige sur le gouffre infini de l’Unité. Va, Psychodore, obéis aux nécessités de ta frêle humanité et, pour ne point tomber, détourne-toi ou ferme les yeux. Mais ne dis pas que tu n’as point vu, puisque tu as vu et souviens-toi, tout frissonnant d’admiration, de ton rapide regard.

Il s’éloigna du lieu où il avait vu. Et il marchait répétant, en une joie tremblante comme la joie d’amour :

— Ton âme, bien-aimée disparue, est un soleil caché pour moi, mais il éclaire d’autres régions. Et les durées occidentales ne sont ni élyséennes ni infernales. Mais elles diffèrent peu des temps de l’est, et des temps du nord, et des temps du midi.

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