‹ L’Esclavage des noirs ou l’Heureux NaufrageChapitre 1 sur 35 · L’HEUREUX NAUFRAGE,

L’HEUREUX NAUFRAGE,

DRAME EN TROIS ACTES, EN PROSE.

Repréſenté à la Comédie Françoiſe, en

Décembre 1789.

Par M de Gouges, Auteur des Vœux Forcés.

—————————

A  P A R I S,

—————————

Mars 1792.

PRÉFACE.

DANS les ſiècles de l’ignorance les hommes ſe ſont fait la guerre ; dans le ſiècle le plus éclairé, ils veulent ſe détruire. Quelle eſt enfin la ſcience, le régime, l’époque, l’âge où les hommes vivront en paix ? Les Savans peuvent s’appéſantir & ſe perdre ſur ces obſervations métaphyſiques. Pour moi, qui n’ai étudié que les bons principes de la Nature, je ne définis plus l’homme, & mes connoiſſances ſauvages ne m’ont appris à juger des choſes que d’après mon ame. Auſſi mes productions n’ont-elles que la couleur de l’humanité.

Le voilà enfin, ce Drame que l’avarice & l’ambition ont proſcrit, & que les hommes juſtes approuvent. Sur ces diverſes opinions quelle doit être la mienne ? Comme Auteur, il m’eſt permis d’approuver cette production philantropique ; mais comme témoin auriculaire des récits déſaſtreux des maux de l’Amérique, j’abhorrerois mon Ouvrage, ſi une main inviſible n’eût opéré cette révolution à laquelle je n’ai participé en rien que par la prophétie que j’en ai faite. Cependant on me blâme, on m’accuſe ſans connoître même l’Eſclavage des Noirs, reçu en 1783 à la Comédie Françoiſe, imprimé en 1786, & repréſenté en Décembre 1789. Les Colons, à qui rien ne coûtoit pour aſſouvir leur cruelle ambition, gagnèrent les Comédiens, & l’on aſſure… que l’interception de ce Drame n’a pas nui à la recette ; mais ce n’eſt point le procès des Comédiens ni des Colons que je veux faire, c’eſt le mien.

Je me dénonce à la voix publique ; me voilà en état d’arreſtation : je vais moi-même plaider ma cauſe devant ce Tribunal auguſte, frivole… mais redoutable. C’eſt au ſcrutin des conſciences que je vais livrer mon procès ; c’eſt à la pluralité des voix que je vais le perdre ou le gagner.

L’Auteur, ami de la vérité, l’Auteur qui n’a d’autre intérêt que de rappeller les hommes aux principes bienfaiſans de la Nature, qui n’en reſpecte pas moins les loix, les convenances ſociales, eſt toujours un mortel eſtimable, & ſi ſes écrits ne produiſent pas tout le bien qu’il s’en étoit promis, il eſt à plaindre plus qu’à blâmer.

Il m’eſt donc important de convaincre le Public & les détracteurs de mon Ouvrage, de la pureté de mes maximes. Cette production peut manquer par le talent, mais non par la morale. C’eſt à la faveur de cette morale que l’opinion doit revenir ſur mon compte.

Quand le Public aura lu ce Drame, conçu dans un tems où il devoit paroître un Roman tiré de l’antique féérie, il reconnoîtra qu’il eſt le tableau fidèle de la ſituation actuelle de l’Amérique. Tel que ce Drame fut approuvé ſous le deſpotiſme de la preſſe, je le donne aujourd’hui ſous l’an quatrième de la liberté. Je l’offre au Public comme une pièce authentique & néceſſaire à ma juſtification. Cette production eſt-elle incendiaire ? non. Préſente-t-elle un caractère d’inſurrection ? non. A-t-elle un but moral ? oui ſans doute. Que me veulent donc ces Colons pour parler de moi avec des termes ſi peu ménagés ? Mais ils ſont malheureux, je les plains, & je reſpecterai leur déplorable ſort ; je ne me permettrai pas même de leur rappeller leur inhumanité : je me permettrai ſeulement de leur citer tout ce que j’ai écrit pour leur conſerver leurs propriétés & leurs plus chers intérêts : ce Drame en eſt une preuve.

C’eſt à vous, actuellement, eſclaves, hommes de couleur, à qui je vais parler ; j’ai peut-être des droits inconteſtables pour blâmer votre férocité : cruels, en imitant les tyrans, vous les juſtifiez. La plupart de vos Maîtres étoient humains & bienfaiſans, & dans votre aveugle rage vous ne diſtinguez pas les victimes innocentes de vos perſécuteurs. Les hommes n’étoient pas nés pour les fers, & vous prouvez qu’ils ſont néceſſaires. Si la force majeure eſt de votre côté, pourquoi exercer toutes les fureurs de vos brûlantes contrées ? Le poiſon, le fer, les poignards, l’invention des ſupplices les plus barbares & les plus atroces ne vous coûtent rien, dit-on. Quelle cruauté ! quelle inhumanité ! Ah ! combien vous faites gémir ceux qui vouloient vous préparer, par des moyens tempérés, un ſort plus doux, un ſort plus digne d’envie que tous ces avantages illuſoires avec leſquels vous ont égarés les auteurs des calamités de la France & de l’Amérique. La tyrannie vous ſuivra, comme le crime s’eſt attaché à ces hommes pervers. Rien ne pourra vous accorder entre vous. Redoutez ma prédiction, vous ſavez ſi elle eſt fondée ſur des baſes vraies & ſolides. C’eſt d’après la raiſon, d’après la juſtice divine, que je prononce mes oracles. Je ne me rétracte point : j’abhorre vos Tyrans, vos cruautés me font horreur.

Ah ! ſi mes conſeils vont juſqu’à vous, ſi vous en reconnoiſſez tout l’avantage, j’oſe croire qu’ils calmeront vos eſprits indomptés, & vous rameneront à une concorde indiſpenſable au bien de la Colonie & à vos propres intérêts. Ces intérêts ne conſiſtent que dans l’ordre ſocial, vos droits dans la ſageſſe de la Loi ; cette Loi reconnoît tous les hommes frères ; cette Loi auguſte que la cupidité avoit plongée dans le chaos eſt enfin ſortie des ténèbres. Si le ſauvage, l’homme féroce la méconnoît, il eſt fait pour être chargé de fers & dompté comme les brutes.

Eſclaves, gens de couleur, vous qui vivez plus près de la Nature que les Européens, que vos Tyrans, reconnoiſſez donc ſes douces loix, & faites voir qu’une Nation éclairée ne s’eſt point trompée en vous traitant comme des hommes & vous rendant des droits que vous n’eûtes jamais dans l’Amérique. Pour vous rapprocher de la juſtice & de l’humanité, rappellez-vous, & ne perdez jamais de vue, que c’eſt dans le ſein de votre Patrie qu’on vous condamne à cette affreuſe ſervitude, & que ce ſont vos propres parens qui vous mènent au marché ; qu’on va à la chaſſe des hommes dans vos affreux climats, comme on va ailleurs à la chaſſe des animaux. La véritable Philoſophie de l’homme éclairé le porte à arracher ſon ſemblable du ſein d’une horrible ſituation primitive où les hommes non-ſeulement ſe vendoient, mais où ils ſe mangoient encore entr’eux. Le véritable homme ne conſidère que l’homme. Voilà mes principes, qui diffèrent bien de ces prétendus défenſeurs de la Liberté, de ces boute-feux, de ces eſprits incendiaires qui prêchent l’égalité, la liberté, avec toute l’autorité & la férocité des Deſpotes. L’Amérique, la France, & peut-être l’Univers, devront leur chûte à quelques énergumènes que la France a produits, la décadence des Empires & la perte des arts & des ſciences. C’eſt peut-être une funeſte vérité. Les hommes ont vieilli, ils paroiſſent vouloir renaître, & d’après les principes de M. Briſſot, la vie animale convient parfaitement à l’homme ; j’aime plus que lui la Nature, elle a placé dans mon ame les loix de l’humanité & d’une ſage égalité ; mais quand je conſidère cette Nature, je la vois ſouvent en contradiction avec ſes principes, & tout m’y paroît ſubordonné. Les animaux ont leurs Empires, des Rois, des Chefs, & leur règne eſt paiſible ; une main inviſible & bienfaiſante ſemble conduire leur adminiſtration. Je ne ſuis pas tout-à-fait l’ennemie des principes de M. Briſſot, mais je les crois impraticables chez les hommes : avant lui j’ai traité cette matière. J’ai ôſé, après l’auguſte Auteur du Contrat Social, donner le Bonheur Primitif de l’Homme, publié en 1789. C’eſt un Roman que j’ai fait, & jamais les hommes ne ſeront aſſez purs, aſſez grands pour remonter à ce bonheur primitif, que je n’ai trouvé que dans une heureuſe fiction. Ah ! s’il étoit poſſible qu’ils puſſent y arriver, les loix ſages & humaines que j’établis dans ce contrat ſocial, rendraient tous les hommes frères, le Soleil ſeroit le vrai Dieu qu’ils invoqueroient ; mais toujours varians, le Contrat Social, le Bonheur Primitif & l’Ouvrage auguſte de M. Briſſot ſeront toujours des chimères, & non une utile inſtruction. Les imitations de Jean-Jacques ſont défigurées dans ce nouveau régime, que ſeroient donc celles de M de Gouges & celles de M. Briſſot ? Il eſt aiſé, même au plus ignorant, de faire des révolutions ſur quelques cahiers de papier ; mais, hélas ! l’expérience de tous les Peuples, & celle que font les François, m’apprennent que les plus ſavans & les plus ſages n’établiſſent pas leurs doctrines ſans produire des maux de toutes eſpèces. Voilà ce que nous offre l’hiſtoire de tous les pays.

Je m’écarte du but de ma Préface, & le tems ne me permet pas de donner un libre cours à des raiſons philoſophiques. Il s’agiſſoit de juſtifier l’Eſclavage des Noirs, que les odieux Colons avoient proſcrit, & préſenté comme un ouvrage incendiaire. Que le public juge & prononce, j’attends ſon arrêt pour ma juſtification.

La Scène ſe paſſe, au premier Acte, dans une Iſle déſerte ; au ſecond dans une grande Ville des Indes, voiſine de cette Iſle, & au troiſième, dans une Habitation proche cette Ville.

Page 1