‹ L’Esclavage des noirs ou l’Heureux NaufrageChapitre 30 sur 35 · Scène VIII.

Scène VIII.

Les Précédens, M. DE SAINT-FRÉMONT, entrant d’un côté & Valère de l’autre. Deux Compagnies de Grenadiers & Soldats conduiſent pluſieurs Eſclaves enchaînés.

VALÈRE, à M. de Saint-Frémont.

AH ! Monſieur, écoutez nos prières : vous êtes François, vous ſerez juſte.

M. DE SAINT-FRÉMONT.

J’approuve votre zèle ; mais dans ce climat il devient indiſcret ; il a même produit beaucoup de mal. Je viens d’être témoin de l’attentat le plus affreux exercé ſur un Magiſtrat. Il a fallu, contre mon caractère, employer la violence pour arrêter la cruauté des eſclaves. Je ſais tout ce que vous devez à ces malheureux ; mais vous n’avez pas le droit de les défendre, ni de changer les loix & les mœurs d’un pays.

VALÈRE.

J’ai du moins le droit que la reconnoiſſance donne à toutes les belles ames : quelque ſoit votre ſévérité ſimulée, mon cœur en appelle au vôtre.

M. DE SAINT-FRÉMONT.

Ceſſez de me prier, il m’en coûte trop pour refuſer.

VALÈRE.

Votre digne épouſe nous avoit fait tout eſpérer.

M. DE SAINT-FRÉMONT.

Elle-même, Monſieur, eſt convaincue de l’impoſſibilité abſolue de ce que vous demandez.

VALÈRE.

Si c’eſt un crime d’avoir tué un monſtre qui faiſoit frémir la nature, ce crime, au moins, eſt excuſable. Zamor défendoit ſa propre vie, & la défenſe eſt de droit naturel.

LE JUGE.

Vous abuſez de la complaiſance de M. le Gouverneur : on vous l’a déjà dit. Les loix les condamnent comme homicides, pouvez-vous les changer ?

VALÈRE.

Non ; mais on pourroit les adoucir en faveur d’un crime involontaire.

LE JUGE.

Ypenſez-vous bien ? les adoucir en faveur d’un eſclave ! Nous ne ſommes pas ici en France, il nous faut des exemples.

M. DE SAINT-FRÉMONT.

C’en eſt fait, il faut que l’arrêt s’exécute.

VALÈRE.

Ces paroles glacent mon ſang & mon cœur oppreſſé… Chère épouſe, que vas-tu devenir ? Ah ! Monſieur, ſi vous connoiſſiez ſa ſenſibilité, ſes malheurs, vous en ſeriez touché ; elle avoit mis toutes ſes eſpérances dans vos bontés ; elle ſe flattoit même que vous lui donneriez des renſeignemens ſur le ſort d’un parent, ſon unique appui, dont elle eſt privée depuis ſon enfance, & qui doit être établi dans quelque partie de ce Continent.

M. DE SAINT-FRÉMONT.

Soyez aſſuré que je vous ſervirai de tout ce qui ſera en mon pouvoir ; mais, quant aux criminels, je ne puis rien faire pour eux. Malheureux Étranger ! allez la conſoler : elle m’intéreſſe ſans la connoître. Trompez-la même, s’il eſt néceſſaire, pour qu’elle ne ſoit pas témoin de cet affreux ſupplice : dites-lui que l’on veut interroger ces malheureux, qu’il faut les laiſſer ſeuls, & que leur grace dépend peut-être de cette ſage précaution.

VALÈRE, pleurant.

Que nous ſommes à plaindre ! Je ne ſurvivrai pas à leur perte. (Il ſort.)

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