Scène XIII ET DERNIÈRE.
les Précédens, VALÈRE, SOPHIE.
SOPHIE, à Valère.
TU me retiens en vain. Je veux abſolument les voir. Cruel ! tu m’as trompée. (À M de Saint-Frémont.) Ah ! Madame, mes forces m’abandonnent. (Elle tombe dans les bras des Eſclaves.)
M DE SAINT-FRÉMONT, à ſon mari.
Mon ami, vous voyez le déſeſpoir de cette Françoiſe ; pourriez-vous n’en être pas touché ?
SOPHIE, revenant à elle, & ſe jettant aux pieds de M. de Saint-Frémont.
Ah Monsieur ! je meurs de douleur à vos pieds ſi vous ne m’accordez leur grace. Elle eſt dans votre cœur & dépend de votre pouvoir. Ah ! ſi je ne puis l’obtenir, que m’importe la vie ! Nous avons tout perdu. Privée d’une mère & de ma fortune, abandonnée d’un père depuis l’âge de cinq ans, je mettois ma conſolation à ſauver deux victimes qui vous ſont chères.
M. DE SAINT-FRÉMONT, à part, dans la plus vive agitation.
Quel ſouvenir… quels traits… quelle époque… ſon âge… Quel trouble s’élève dans mon ame. (À Sophie.) Ah Madame ! répondez à mon empreſſement, puis-je vous demander les noms de ceux qui vous ont donné le jour ?
SOPHIE, s’appuyant ſur Valère.
Hélas !
VALÈRE.
Ôma chère Sophie !
M. DE SAINT-FRÉMONT, plus vivement.
Sophie… (À part.) Elle fut nommée Sophie. (Haut.) Quel nom avez-vous prononcé… Parlez, répondez-moi, de grace, Madame, quelle fut votre mère ?
SOPHIE, à part.
Quel trouble l’agite, plus je l’examine… (Haut.) La malheureuſe Clariſſe de Saint-Fort fut ma mère.
M. DE SAINT-FRÉMONT.
Ah ! ma fille, reconnois-moi. La nature ne m’a point trompé. Reconnois la voix d’un père trop long-tems ſéparé de toi & de ta mère.
SOPHIE.
Ah ! mon père ! je me meurs. (Elle tombe dans les bras des Soldats.)
M. DE SAINT-FRÉMONT.
Ôma fille ! ô mon ſang !
SOPHIE.
Qu’ai-je entendu ? Oui, oui c’eſt lui… Ses traits ſont reſtés gravés dans mon âme… Quel bonheur me fait retrouver dans vos bras ! Je ne puis vous rendre tous les ſentimens qui m’agitent. Mais ces malheureux, ô mon père, leur ſort eſt dans vos mains. Sans leur ſecours votre fille périſſoit. Accordez à la nature la première grace qu’elle vous demande. Habitans, Eſclaves, tombez aux genoux du plus généreux des hommes ; c’eſt aux pieds de la vertu qu’on trouve la clémence. (Tous ſe mettent à genoux, excepté le Juge & les Soldats.)
LES ESCLAVES.
Monſeigneur !
LES HABITANS.
Monſieur le Gouverneur !
M. DE SAINT-FRÉMONT.
Qu’exigez-vous de moi ?
TOUS.
Leur grace.
M. DE SAINT-FRÉMONT, attendri.
Mes enfans ; mon épouſe, mes amis, je vous l’accorde.
TOUS.
Quel bonheur ! (Les Grenadiers & Soldats fléchiſſent le genou, & ſe remettent tout de ſuite.)
LE MAJOR.
Braves guerriers, ne rougiſſez point de ce mouvement de ſenſibilité ; il épure le courage & ne l’avilit pas.
MIRZA.
Grand Dieu ! vous changez notre malheureux ſort ; vous comblez notre félicité ; votre juſtice ne ceſſe jamais de ſe manifeſter.
M. DE SAINT-FRÉMONT.
Mes amis, je vous donne votre liberté, & j’aurai ſoin de votre fortune.
ZAMOR.
Non, mon maître ; gardez vos bienfaits. Le plus précieux à notre cœur eſt de nous laiſſer vivre auprès de vous & de tout ce que vous avez de plus cher.
M. DE SAINT-FRÉMONT.
Quoi ! je retrouve ma fille ! je la ſerre dans mes bras. Un ſort cruel a donc fini de me pourſuivre ! Ô ma chère Sophie ! que je crains d’apprendre le ſort cruel de votre mère.
SOPHIE.
Hélas ! ma pauvre mère n’eſt plus ! mais, mon père, qu’il m’eſt doux de vous voir. (À Valère.) Cher Valère !
VALÈRE.
Je partage ta félicité.
M DE SAINT-FRÉMONT.
Ma fille, ne voyez en moi qu’une tendre mère. Votre père connoît mes intentions, & vous les apprendrez bientôt vous-même. Ne nous occupons plus que du mariage de Zamor & de Mirza.
MIRZA.
Nous allons vivre pour nous aimer. Nous ſerons toujours heureux, toujours, toujours.
ZAMOR.
Oui, ma chère Mirza ; oui, nous ſerons toujours heureux.
M. DE SAINT-FRÉMONT.
Mes amis, je viens de vous accorder votre grace. Que ne puis-je de même donner la liberté à tous vos ſemblables, ou du moins adoucir leur ſort ! Eſclaves, écoutez-moi ; ſi jamais on change votre deſtinée, ne perdez point de vue l’amour du bien public, qui juſqu’à préſent vous fut étranger. Sachez que l’homme, dans ſa liberté, a beſoin encore d’être ſoumis à des loix ſages & humaines, & ſans vous porter à des excès répréhenſibles, eſpérez tout d’un Gouvernement éclairé & bienfaiſant. Allons, mes amis, mes enfans, qu’une fête générale ſoit l’heureux préſage de cette douce liberté.