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Je vais, je le sais, choquer, scandaliser beaucoup de bons camarades. Mais quand on se réclame de la liberté, on doit avoir le courage de dire ce qu’on pense, même si on doit déplaire.
Tous nous suivons jour par jour, anxieusement, avec angoisse, la lutte qui se déroule de l’autre côté des Pyrénées. Nous tâchons d’aider les nôtres. Mais cela n’empêche pas, ne dispense pas de tirer les leçons d’une expérience que tant d’ouvriers, de paysans paient là-bas de leur sang.
On a déjà eu en Europe une expérience de ce genre, payée de beaucoup de sang elle aussi. C’est l’expérience russe. Lénine, là-bas, avait publiquement revendiqué un État où il n’y aurait ni armée, ni police, ni bureaucratie distinctes de la population. Une fois au pouvoir, lui et les siens se sont mis, à travers une longue et douloureuse guerre civile, à construire la machine bureaucratique, militaire et policière la plus lourde qui ait jamais pesé sur un malheureux peuple.
Lénine était le chef d’un parti politique, d’une machine à prendre et à exercer le pouvoir. On a pu mettre en doute sa bonne foi et celle de ses compagnons ; on a pu du moins penser qu’il y avait contradiction entre les buts définis par Lénine et la nature d’un parti politique. Mais on ne saurait mettre en doute la bonne foi de nos camarades libertaires de Catalogne. Cependant que voyons-nous là-bas ? Là aussi, hélas, nous voyons se produire des formes de contrainte, des cas d’inhumanité directement contraires à l’idéal libertaire et humanitaire des anarchistes. Les nécessités, l’atmosphère de la guerre civile l’emportent sur les aspirations que l’on cherche à défendre au moyen de la guerre civile.
Nous haïssons, ici, la contrainte militaire, la contrainte policière, la contrainte dans le travail, le mensonge répandu par la presse, la T.S.F., tous les moyens de diffusion. Nous haïssons les différenciations sociales, l’arbitraire, la cruauté.
Eh bien ! il y a, là-bas, contrainte militaire. Malgré l’afflux de volontaires, on a décrété la mobilisation. Le conseil de défense de la Généralité, où nos camarades de la F.A.I. ont quelques-uns des postes dirigeants, vient de décréter l’application aux milices de l’ancien code militaire.
Il y a contrainte dans le travail. Le conseil de la Généralité, où nos camarades détiennent les ministères économiques, vient de décréter l’obligation, pour les ouvriers, d’effectuer autant d’heures supplémentaires non payées qu’il serait jugé nécessaire. Un autre décret prévoit que les ouvriers qui ne produiraient pas à une cadence suffisante seront considérés comme factieux et traités comme tels ; ce qui signifie, tout simplement, l’application de la peine de mort dans la production industrielle.
Quant à la contrainte policière, la police d’avant le 19 juillet a perdu presque tout son pouvoir. En revanche, pendant les trois premiers mois de la guerre civile, les comités d’investigation, les militants responsables, et, trop souvent, des individus irresponsables ont fusillé sans le moindre simulacre de jugement, et par suite sans aucune possibilité de contrôle syndical ou autre. C’est seulement il y a quelques jours qu’on a institué des tribunaux populaires destinés à juger les factieux ou présumés factieux. Il est trop tôt encore pour savoir quel effet aura cette réforme.
Le mensonge organisé existe, lui aussi, depuis le 19 juillet…