L’AMAZONE
AVEC UN FRONTISPICE GRAVÉ SUR BOIS PAR P.-EUG. VIBERT
PARIS GEORGES CRÈS ET Cie LES MAITRES DU LIVRE 116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116
MCMXIV
_At medias inter cædes exultat Amazon._
VIRGILE.
PRÉFACE
Ces lettres sont des lettres et non des traités. Il y est parlé de tout et même de rien. Les sujets s’y entremêlent comme les brins d’herbe d’une prairie. Il ne faut se fier que fort peu aux titres qui les décorent et qui ne sont là que pour l’ornement. Il sera certainement question de désir dans la lettre intitulée _Le Désir_, mais aussi de beaucoup d’autres choses.
On ne croirait peut-être pas qu’elles ont été choisies parmi d’autres, ni qu’elles n’aient pas été écrites précisément en vue de l’impression. C’est donc une chose que je ne dirai pas, d’autant plus que cela ne regarde personne, sinon moi et l’Amazone. Mais aucune ne fut préméditée et toutes se ressentent de la couleur de ma sensibilité, le jour que je prenais le morceau de roseau qui me sert de porte-plume.
Beaucoup cependant voudraient savoir si c’est un pur roman ou si l’Amazone a quelque réalité objective. Oh! Quelque réalité! Croyez-vous que l’on puisse n’avoir qu’une certaine dose de réalité mêlée à une certaine dose d’irréalité? Je laisse cette question sans réponse. Nous comptons, l’Amazone et moi, sur la perspicacité des lecteurs.
R. G.
LETTRE PREMIÈRE
LE SOUVENIR
Souvent une idée ou un problème de sentiment surgissent entre nous, mon amie, que les hasards de la conversation nous font trop négliger. Je ne sais si votre esprit impétueux, mais qui aime pourtant à se recueillir, y revient ou non dans la solitude, car nous avons toujours tant de choses à nous dire par la parole ou par le silence, que c’est un point sur lequel je ne trouve jamais l’occasion de vous interroger. Mais moi, qui suis bien plus replié et pour qui la solitude est, presque autant qu’un besoin, une nécessité, je retrouve souvent ces questions dans mon esprit, et comme je les accueille distraitement, leur donnant rendez-vous près de vous, elles ne laissent pas de me hanter, me reprochant mon manque de parole ou le vôtre. C’est que vous m’êtes un tel sujet de distraction! Près de vous, je ne me souviens plus d’un seul de mes desseins, hormis celui de contempler votre visage. Je me perds dans vos yeux. Ils boivent ma pensée, mon âme et tous mes projets. Ils me conquièrent à la minute présente, qui bientôt sera la minute passée, et dont je regretterais tant de m’être laissé éloigner. Je ne suis pas celui qui peut venir vous entretenir d’un sujet, vous débiter sa petite affaire et vous quitter avec une révérence. En vous retrouvant, je retrouve une partie de mon être, mais je ne sais jamais laquelle va surgir à votre invite et je ne veux pas le savoir. Ce sera ceci ou cela, un souvenir ou un désir, dont votre voix fait toujours une merveille. Vous enrichissez soudain ma sensibilité et mon intelligence, ma sensibilité d’abord, délicieusement remuée, comme, par le vent, un feuillage d’acacia fait sur le ciel des dessins imprévus. L’intellect n’a pas toujours l’agilité de suivre les jolis mouvements rapides des grandes ailes vertes. Il lui faut souvent de sévères méditations, rien que pour délimiter l’objet qu’il veut saisir. J’ai donc résolu de vous écrire ce que je n’ai pas pu dire. Aussi bien, je ne me crois pas l’homme des conversations, je trouve la répartie juste au moment qu’il ne fallait pas et, grâce à cette disposition, je dois le plus souvent me réfugier dans le silence. Mais vous ne croyez plus qu’alors je suis distrait par des pensées qui me transportent hors de votre présence. Elle m’est trop chère pour que je consente à m’en aller même une seconde et vous me faites crédit d’une réponse trop lente en passant à un autre sujet. Ah! que l’esprit, la présence d’esprit, est une belle chose et comme je l’admire en vous, fière Amazone jamais prise au dépourvu, toujours prête à saisir la crinière, à sauter en selle et à tendre l’arc sur votre sein brûlé!
Vous souvenez-vous du soir où vous me disiez, avec une fougue douloureuse, l’oubli où tombent les heures d’amour? «Les années, combien en faut-il? effacent, jusqu’au dernier vestige, le souvenir des plus belles et des plus complètes joies charnelles. Il n’en reste rien, rien, rien!» Mais vos dents frémissaient encore des anciennes morsures, et je voyais bien que, si mon amie pouvait encore situer ses souvenirs, elle ne pouvait plus les évaluer.
Quand on se souvient d’une sensation, c’est le souvenir d’un souvenir, la sensation elle-même a fui. L’eau a laissé à sec le lit de la rivière; il n’est même plus humide; des herbes l’emplissent, qui hantent les terrains desséchés; l’intelligence peut affirmer que de l’eau coulait là autrefois, mais la reconstruction de l’image n’amène pas le renouvellement de la sensation: la sensation est morte. C’est toute la question de la mémoire affective qui avait surgi dans votre esprit et passé dans le mien. C’est une question, car il y a des nuances dans l’effacement de la sensation, mais nul rapport, probablement, entre son intensité et les traces qu’elle a pu laisser dans le système nerveux et dans le cerveau où tout s’emmagasine.
En examinant avec soin l’état de mes souvenirs, je ne les trouve pas si complètement détruits que je ne puisse en restaurer quelques empreintes. Peut-être sur ce point la psychologie féminine diffère-t-elle un peu de la nôtre? Ce n’est pas d’aujourd’hui que la femme a été crue capable de perdre jusqu’à la mémoire du don qu’elle a fait d’elle-même. Le mot est dans La Bruyère: «Une femme oublie d’un homme qu’elle n’aime plus jusques aux faveurs qu’il a reçues d’elle.» Au chapitre suivant, il généralise la proposition: «Les amours meurent par le dégoût et l’oubli les enterre.» Mais cela est d’une observation moins serrée, car le dégoût n’est pas nécessaire pour assurer l’oubli qui vient tout seul, comme un fruit du temps. Nous ne retenons donc que le premier aphorisme. C’est celui qui se rapporte directement à ce mélancolique problème: l’effacement des plus passionnantes sensations. J’ajouterai qu’il est un peu élémentaire et qu’il présente comme un fait ce que vous sentez, vous, dans votre psychologie plus affinée, comme un regret.
C’est presque toujours ce qui arrive à ceux qui pratiquent à l’occasion les vieux auteurs. Ils trouvent dans leurs livres plutôt des sujets de méditation que des méditations véritables. Les pensées nous sont des points de départ plutôt que des accomplissements. A vrai dire, je n’ai cité La Bruyère que par une sorte de superstition ou de déférence, car il est évident qu’il n’a pas considéré les choses du point de vue qui nous intéresse, celui de la persistance, volontaire ou involontaire, des sensations chez l’homme et chez la femme ou chez tous les deux séparément. La femme oublie-t-elle plus facilement ou plus fatalement que l’homme? La comparaison et le jugement sont délicats et, à dire vrai, impossibles. Les hommes doivent nécessairement accuser la femme, puisque c’est par elle qu’ils souffrent, mais ils se rendent moins bien compte de ce qu’ils font souffrir. Les deux sexes me semblent avoir un don d’oubli à peu près égal, et si la femme était privilégiée à ce sujet, je n’y verrais que le résultat d’une meilleure organisation passionnelle.
L’oubli est nécessaire. Quel fardeau ne serait pas pour nous l’évocation volontaire de nos vieilles sensations d’amour, si nous avions ce pouvoir! Le passé se mêlerait au présent, au point de souvent l’abolir, et nous serions incapables de nous livrer pleinement aux séductions de l’immédiat. Loin d’en être augmentée, notre vie s’en trouverait écourtée et comme bornée. Les anciens plaisirs, pour permettre le plein exercice de nos sens, doivent s’effacer ou se durcir et ne laisser en nous que l’idée d’un état imprécis, apte à être seulement perçu par l’intelligence. Nous pouvons souffrir parfois, aux heures de rêve, de ne pouvoir reconstituer dans leur plénitude ces réminiscences, mais que nous souffririons davantage si les fantômes revenaient à la vie! L’oubli du passé est une condition de force, d’aptitude au présent. C’est notre incapacité à le réveiller tout à fait qui nous pousse aux nouvelles expériences où nous espérons toujours nous retrouver tels qu’aux premières, et cette quête mène notre vie et ne la rassasie jamais. Vous connaissez le charme des commencements et quel rajeunissement y puise notre âme. Pour qu’il y ait commencement, il faut qu’il y ait oubli, non pas total sans doute, nous ne serions plus nous-mêmes, mais assez complet pour que la sensation nous paraisse neuve et comme inéprouvée.
L’amazone bondit au milieu du carnage.
Il faut tuer beaucoup d’amours pour arriver à l’amour.
LETTRE DEUXIÈME
ÉLÉVATION
Au moment où l’année se renouvelle, avant et après les fleurs échangées, j’ai pensé à vous, mon amie, à moi, à tous les êtres que nous avons aimés, à ceux qui vivent et à ceux qui sont morts dans les cœurs, et cela a pris la forme d’une _Élévation_, que je vous envoie. C’est peut-être une suite à ma première lettre. Ainsi le point de départ en serait en vous-même, bien que je ne sois pas sûr que cela soit conforme à vos sentiments, car les femmes, et même les Amazones, sont d’un égoïsme surélevé. Elles ne sortent d’elles-mêmes que pour y retomber avec délices, et l’amour dont elles ne sont point la cause les touche rarement, sinon d’une pitié toute extérieure. Mais il y a des volontés mâles en des corps féminins. C’est sur cela que je compte pour atteindre votre sympathie essentielle. Les rêves que réalisèrent Salomon ou Don Juan sont des rêves amazoniens. Au reste vous savez bien à laquelle de la double nature s’attache la mienne, qui est une dans sa multiplicité. Ayons des âmes mystiques pour mieux comprendre le sens des gestes, et non pour les mépriser, car sans cela les âmes désemparées ne sauraient plus comment communiquer entre elles: tout langage est corporel, c’est-à-dire organique.
ÉLÉVATION
SUR L’ANNÉE NOUVELLE
Sors de ton égoïsme, à cette heure première de l’année, cœur desséché par les étés de la vie, pense avec joie à ce qui n’est pas toi, pense aux corps qui sont l’honneur du monde, à la pureté des courbes emmêlées, à la transparence des contours, à la souplesse des ligatures;
Pense aux femmes belles qui ont des amants, pense à la dignité de leur chair consacrée par la volupté, pense aux mouvements de leurs doigts vers le désir qu’elles convoitent, aux sursauts de leur poitrine, aux tressaillements de leurs nerfs;
Pense à leurs têtes sérieuses et à leurs pieds joyeux, à l’humidité de leurs lèvres et à l’éclat de leurs yeux, à leurs gestes qui nagent, à leurs gestes qui s’ouvrent, à leurs bras qui se ferment sur l’amour;
Pense aux femmes belles et ne les désire pas. Élève ton cœur au-dessus de leur beauté, réjouis-toi qu’elles soient contentes avec leur amant et si elles perdent haleine sur le chemin, tends-leur charitablement une main spirituelle;
Pense aux abandonnées, sois le proxénète, l’invisible ami, assemble les désunis et souffle à leurs oreilles les paroles qui nouent et renouent les corps; apparie les amants, forme de nouveaux couples, sois le complice universel;
Pense aux laides aussi, aux mauvaises, à celles qui n’eurent jamais d’amants, à celles qui rêvent depuis leur adolescence d’un corps proche pour enchanter leurs mains crispées d’être solitaires, à celles qui ne sentirent jamais ces regards qui percent la chair comme un couteau, à celles dont tous les rêves se sont brisés sur un miroir;
Pense à celles qui portent leur peine comme un cancer, avec la pudeur de la douleur, pense aussi à celles qui pressent avec rage leurs seins, leurs hanches, jouent d’un cœur sombre avec la chevelure de leur sexe;
Pense aux timides qui ont peur de leurs désirs, et qui tremblent de peur autant que de volupté, aux naïves qui ne soupçonnent pas d’autres plaisirs, aux chastes dont les corps tombent dans le sommeil comme une belle eau pure glisse entre des rives fleuries;
Pense aussi, je le veux, aux malades que la fièvre leurre, à celles dont la beauté n’est plus qu’une fleur putrescente, à celles dont la vie n’est plus qu’une nuit douloureuse, et refais leur rêve du plaisir perdu, perdu, perdu à tout jamais;
Pense à la peine de vivre pour un cœur sans espoir, pour un corps sans désir, pour des yeux sans sourire; pense à l’horreur des heures qui tombent dans le néant des sensations; pense à celles qui font pitié, mais n’aie pas pitié, pour ne pas augmenter leur détresse;
Pense plutôt à la justice, cela te réconfortera et tu pourras éclater de rire; si ton rire est trop amer, respire des roses rouges ou le paquet des lettres de ta maîtresse en exercice: cela te ramènera à la réalité, qui ne s’inquiète pas des idées métaphysiques.
Passe des lettres d’aujourd’hui à celles d’hier, aime le souvenir des femmes que tu as aimées et ramène à ta bouche le goût de leur chair. Par là tu rentreras dans l’égoïsme dont je t’ai fait sortir un instant et tu y reprendras des forces pour de nouvelles expansions de toi-même.
Il y a dans la piété bouddhiste, aux monastères thibétains, une pratique dont j’aime la signification. Les jours d’orage et de neige, quand le vent comble les précipices, efface les sentiers, les fervents découpent des silhouettes de chevaux en papier, vont au point le plus élevé, et les confient à la tempête. Ces images sont recueillies par Bouddha; il les transforme en animaux véritables, qui aident les pauvres voyageurs à franchir les mauvais pas. Ma rêverie sur les heureuses et les malheureuses n’est pas autre chose. Ce sont des images en papier que je lance à travers leurs songes pour que les unes y trouvent la force d’étreindre leurs chimères et les autres la douceur des anéantissements. Mais c’est surtout la satisfaction d’un renoncement nietzschéen où je tombe quelquefois. Les jours où on sort de l’égoïsme, on sent comme une libération anticipée de la vie. C’est un grand repos, auquel sont propices les jours de fête. Ne plus vivre que juste assez pour goûter les joies du néant, et pour les goûter à peine, à peine, comme une musique lointaine, comme le dernier bruit de la nuit qui s’endort. Jusqu’à ce que tout ressuscite, fleurs plus vives de s’être fermées comme des yeux. Il faut parfois abandonner sa vie, la clore et en mettre la clef dans un trou de mur, comme font les paysans qui s’en vont loin dans les champs. On trouve au retour la ravenelle plus odorante, les hampes du lilas plus larges, et plus luisantes les feuilles du laurier. Mais le voyage au pays du renoncement peut durer moins longtemps encore qu’une brève absence matérielle. Une plongée au gouffre n’est guère, quand on en revient, et avec quelle joie, merveille de simplicité et d’aise, retrouve-t-on la main qui vous y avait jeté et qui ne le savait pas!
LETTRE TROISIÈME
LES DEUX SEXES
Avez-vous lu beaucoup de livres sur l’amour, mon amie? Je ne le crois pas. Avez-vous même lu les plus fameux ou les plus récents? Je ne vous entendis jamais y puiser le moindre aphorisme, y faire la moindre allusion. Vous avez mis vos soins à vivre et non à lire. C’est une grande supériorité sur ceux qui, ayant prétendu cumuler les deux occupations, n’ont très bien rempli ni l’une ni l’autre. Il y en a pourtant quelques-uns qui ont eu la double ambition de vouloir vivre et de vouloir apprendre ce que les hommes avaient pensé de la vie. Cela n’a aucun rapport, je le sais bien, mais les livres sont la première porte que la jeunesse trouve ouverte devant elle, elle s’y jette et cela lui crée des habitudes qui ne sont pas sans agrément, surtout quand on a l’esprit de contradiction un peu développé.
Vous pensez bien que c’est pour moi que je dis cela, et pour vous expliquer la formation de mon caractère et mon goût pour la solitude qui, si profond qu’il soit, se veut tout de même à de certaines heures un compagnon de silence. On s’épargne le bruit de la voix humaine et on entend tout de même la pensée qu’elle charrie quelquefois. Puis la vie est si longue, si longue quand on ne fait que ce qui est nécessaire ou que ce qui est agréable! La lecture, voyez-vous, est une manie comme une autre et qui a cela de bon qu’elle s’exerce par tous les temps, par toutes les saisons, qu’elle est compatible avec presque tous les états corporels et avec presque tous les états d’âme. Montesquieu, homme d’esprit, mais de trop d’esprit, disait qu’il n’avait jamais éprouvé un chagrin qu’une heure de lecture n’eût dissipé. Je trouve au contraire, et c’est encore un de ses mérites, qu’elle renforce la douleur, la prolonge, et la simplifie, en lui communiquant ce caractère de profonde mélancolie par quoi elle devient une compagne digne de nous. Qui voudrait donc se séparer d’une si bonne douleur et consentirait à la voir se dissiper comme une fumée? La lecture, qui a sur la douleur cet effet durable, n’en a aucun sur la fugitive joie; la joie se suffit à elle-même. Mais un livre ou un écrit, quel soit-il, n’est bien goûté que dans ces états de parfaite liberté où nous sommes prêts à recevoir toutes les impressions de l’extérieur à mesure qu’elles pleuvent sur notre être indifférent.
Je ne parle pas de la lecture occasionnelle, de la lecture par curiosité, par ennui. Parfois, les jours de pluie, on se met à l’abri sous un livre, comme, à la promenade, sous un arbre. Pour cela on prend le premier venu, celui qui s’offre à la main. Mais ce n’est plus la lecture choisie et voulue, celle qui devient manie, celle qui devient passion, celle à qui l’on sacrifie tout et que pourtant on n’arrive jamais à rassasier. L’ai-je connue, cette passion? Oui, avec quelques autres, et j’ai trouvé qu’elle leur ressemblait beaucoup. Il s’agit toujours de satisfaire un appétit. Je l’ai dit autrefois et n’y ajouterai qu’un terme en vous le rapportant: «Lire pour lire, apprendre pour apprendre, cela n’est pas supérieur à manger pour manger.» Vous me saurez peut-être gré de ne pas ranger les facultés de l’âme dans les régions hautes et les facultés corporelles dans les régions basses. Il y a encore des gens qui rougissent d’avoir un corps. Ah! comme on sent bien que notre civilisation a des origines spirituelles! Elle nous est tombée du ciel sur les épaules comme un manteau magique. C’est une féerie à laquelle il ne m’est plus possible de participer.
Mais ce n’est pas de cela que je voulais vous écrire. C’était bien plus élémentaire. J’allais vous faire remarquer le plaisir, de contradiction et de critique, peut-être, que vous prendriez à entrevoir parfois les recueils de pensées sur l’amour. C’est une matière qui ne saurait vous déplaire, même si vous étiez agacée de la prétention des philosophes à connaître votre cœur, à l’avoir jaugé, comme un bateau, à l’avoir habité, dirait-on pas? à avoir estimé ce qu’il peut contenir d’illusions, de désirs, de chimères, de larmes. Pour ma part, je n’ai jamais été entièrement d’accord avec aucun de ces penseurs érotiques, mais il n’en est aucun non plus, presque aucun, qui ne m’ait fait réfléchir sur moi-même et sur mon histoire. C’est-à-dire qu’afin de la mieux comprendre, je confère avec celle d’un autre homme d’expérience ma propre physiologie, car les réflexions sur l’amour comme les réflexions sur la morale sont toujours le produit d’un tempérament. Ériger en lois ses impressions personnelles, c’est le grand effort d’un homme, s’il est sincère. S’il ne l’est pas, il compile, ce qui ne trompe que les novices. Mais parmi ces auteurs qui écrivent sur l’amour avec la sincérité de l’observateur ou de l’expérimentateur, combien y en a-t-il qui se soient mis dans l’état d’ingénuité convenable pour cette besogne, c’est-à-dire qui aient oublié toute littérature? Nous nous repassons, sur l’amour, un tas d’aphorismes antiques ou scolastiques qui n’ont d’autre mérite que l’antithèse oratoire qu’ils contiennent et qui sont nés tous de la vieille opposition des sexes, thème inépuisable de rhétorique.
En amour, selon les psychologues, si la femme rit, l’homme pleure. Peut-il en être autrement, et comment alors bâtirait-on selon les règles le livre attendu? «Chez la femme, dit un des plus fameux et des mieux pensés, le désir satisfait provoque la reconnaissance. Chez l’homme, l’antipathie.» Vous voyez le genre. Il est soumis à l’ondulation, comme le mouvement des vagues, ou au balancement, comme l’escarpolette. Chaque fois que l’homme descend, la femme monte, et réciproquement. On se demande même comment ils peuvent bien arriver à se rencontrer. Évidemment il y a entre les sexes, dans la manière de se comporter en amour, des différences qui ne sont pas seulement organiques, mais il y a aussi des ressemblances nées de l’égalité parfaite que met à ce moment-là, et non à un autre, l’amour entre l’homme et la femme. C’est quand les différences corporelles acquièrent leur importance la plus stricte que les dissemblances psychiques perdent de leur acuité au point de s’unifier même en une ressemblance également ressentie par l’un et par l’autre. C’est là un mystère plus difficile à pénétrer que celui de la disparité fondamentale des sexes, de laquelle, avec une pénétration d’esprit spinozienne, on pourrait assurément inférer des différences de caractère et de conduite plus graves encore que celles que nous constatons. La tendance à se ressembler psychiquement est aussi grande chez de jeunes amants que celle à se ressembler physiquement chez de vieux époux. Et on en conclurait très bien, si on a le goût des conclusions, que l’amour apparie les êtres autant par les ressemblances qu’il crée que par les différences qu’il suppose. Aussi les poètes qui insistent sur la parité des désirs, des rêveries, des aspirations, ne sont pas aussi naïfs que le croient les psychologues qui ne portent leurs vues que sur l’antagonisme qui sépare déjà les amants au moment même de l’amour.
Sans doute, c’est plus amusant parce que c’est plus anecdotique, mais le vrai amour, à moins d’accident, n’a pas d’histoire. Ceux dont on parle ont nom caprice ou passion: ils en sont le jeu ou ils en sont la maladie. Si on définissait d’abord la couleur et même la nuance de l’amour dont il va être question, les livres sur ce sujet seraient plus courts; ils seraient aussi moins confus. Ceux que je connais sont des manuels de jardinage où l’on traite à la fois et pêle-mêle des tulipes et des roses, des belles-de-nuit et du jasmin de Virginie. Oui, toutes ces fleurs ont ceci de commun qu’elles poussent dans la terre, mais pas autre chose. L’amour est physique, tout amour a une base physique, parce que la physique seule existe et que l’âme est une invention de la Sorbonne, mais il se développe selon tant de modes corporels, spirituels et entremêlés, fougueux ou bien tempérés, qu’il faut des chapitres à part. Sans cela, les jardiniers eux-mêmes n’y comprennent plus rien.
LETTRE QUATRIÈME
CHASTETÉ
Je crois bien, mon amie, que jamais un article de revue ne vous amusa autant que celui où l’on accumula, pour l’édification des frères de la vertu, les _preuves_ de la chasteté de deux amis couchés dans le même lit.
O bouche qui ris en songe sur ma bouche En attendant l’autre rire plus farouche! Vite éveille-toi. Dis, l’âme est immortelle?
Cela vous amusait, cela vous indignait aussi, car vous aviez l’impression le long de cette lecture de participer à un morne blasphème. Avoir sous les yeux tant d’aveux de délire érotique et les traduire par des soupirs spirituels vous semblait extravagant. Puis, vous pouvez croire que deux poètes que vous aimez, et l’un plus encore que l’autre, se soient égarés dans la forêt aux sensualités mystiques et formidables, mais non que, tels deux imbéciles d’un genre nouveau (il est vrai), ils soient allés se réfugier dans des chambres d’hôtel uniquement pour chanter matines et convertir M. Claudel. Pour moi, je n’ai été, je vous l’avoue, ni très amusé ni très indigné. Je connais trop la bonne foi familiale de M. Paterne Berrichon. Il croit que la mémoire de Rimbaud gagnerait beaucoup si on pouvait ranger ce jeune homme parmi les coquebins de l’unisexualité. Je veux bien qu’il ait résisté à Verlaine (Elle me résistait, je l’ai assassinée), et je n’essaierai pas de doser cette résistance et de compter ses compromissions. Je ne suis pas de la partie, mais que tout cela soit chaste, ce serait le faire encore pire qu’on ne le rêve.
Chasteté, voilà un mot dont on abuse un peu. Quand deux hommes au cœur tendre ont l’un pour l’autre une amitié violente et chaste (cela se voit: il y a eu Montaigne et La Boétie, pour ne citer qu’un exemple historique), ils ne quittent pas l’un sa famille et l’autre sa femme pour aller vivre ensemble. L’amitié n’a pas de but qu’elle ne puisse satisfaire au milieu de la vie sociale. C’est le type des sentiments stables et permanents. Mais si elle se brise, l’un des amis ne poursuit jamais l’autre de ses fureurs, comme il arrive aux amants qui trouvent dans la violence une dernière et vaine possession. Appliqué à l’amour, le mot chaste n’a aucun sens ou n’en a qu’un conventionnel, que je ne me charge pas de définir. C’est une épithète qu’on accole à certains noms estimés, comme celui d’épouse. Il est admis que les épouses sont toujours chastes, jusqu’à preuve du contraire, comme les jeunes filles, toujours pures. Mais c’est de la littérature, et de bien mauvais goût. Dans les opéras, ces épithètes cumulent et on les applique à n’importe quoi; exemple:
Demeure chaste et pure!
Mais dans l’amour, de tout ordre qu’il soit, quel emploi peut-on faire du mot chaste qui ne soit suggéré par une impression de repos, par une attitude? Quand une femme s’endort, la tête sur l’épaule de son amant, elle est toujours chaste, mais si elle avait songé à l’être au milieu de ses manifestations, le serait-elle encore? Est-ce avec la main des amants, est-ce avec la bouche des amants, est-ce avec le rêve des amants qu’on peut être chaste? La chasteté en amour n’est qu’une espèce d’avarice, une sorte d’égoïsme. C’est aussi une absurdité. On ne se retire pas du monde à deux pour être chaste, mais on l’est peut-être devenu, du moment qu’on aime, parce que le corps que l’on aime prend une valeur telle qu’on ne peut le qualifier par des mots impudiques.
Allez-vous me pardonner ces divagations? Il est si difficile d’être raisonnable sur ce sujet, et c’est vous qui m’y avez provoqué! J’y reviens encore. Qu’est-ce que Verlaine peut bien entendre par la chasteté de son amour pour Rimbaud? Il avait, malgré son goût de l’imprécis, un sens juste de la langue française appuyée sur la langue latine, mais il aimait à prendre les mots selon des nuances nouvelles. Le sens du mot chaste semble ici évident. Pour Verlaine, les relations sexuelles deviennent chastes quand elles sont dictées par l’amour et il ne confond nullement l’amour avec le besoin physique. L’amour, et c’est précisément ce que je vous expliquais plus haut, est chaste quels que soient ses gestes. Verlaine les oppose aux gestes de la _machine obscène_, de la machine qui n’est pas mue par l’amour, quoique ce soient les mêmes. Le sentiment est très juste, la sensation étant très réelle. L’amour confère aux gestes qu’il nécessite un pouvoir d’irradiation qu’ils ne possèdent pas quand ils ne sont mus que par le besoin physique. C’est la chaleur rayonnante du fer rouge comparée à la chaleur de la pointe électrique qui meurt où elle est née. L’intensité de la sensation (rappelez-vous le baiser de l’épigramme grecque, le baiser qui arrache les ongles) donne à ce sensuel étonné l’impression qu’une telle volupté est chaste. Cette intensité l’éblouit, l’enlace, le pénètre, l’éternise. Et quelque chose de tant d’émotion physique a passé dans la poésie surgie au souvenir de cet amour, qui ne se retrouve pas dans l’autre poésie de Verlaine.
Je m’explique mal une telle passion, pareil en cela au commun des hommes qui n’y voit qu’aberration. Mais que d’aberrations dans nos prétendues normes! La géométrie elle-même peut devenir sentiment, disait Pascal. L’intelligence elle-même suggère des passions physiques. Nous ne sommes pas extrêmement choqués du goût d’un Platon pour la beauté d’un Alcibiade. Apprenons à ne pas l’être du goût d’un Verlaine par l’esprit de feu d’un Rimbaud. Des objets dissemblables produisant des effets pareils, cela est commun dans la nature; ceux-là le savent qui ont l’habitude de regarder autour d’eux avec soin et de ne pas se laisser prendre aux apparences. Et n’est-ce pas heureux pour les hommes que la beauté ne soit pas l’unique cause de l’amour, et pour beaucoup de femmes aussi? Tous les dons peuvent remplacer celui-là et la mélancolie qui luit tristement, comme de l’eau dans des yeux usés, a pu allumer bien des flammes au cœur compatissant des belles femmes. Desdémone aima le More et l’aimait encore en mourant de ses mains. L’amour, comme l’esprit, souffle où il veut et, là où il a soufflé, il tend à se réaliser corporellement, puisque les attractions sont physiques, c’est-à-dire corporelles.
Soyez louée par moi, âme royale, d’avoir voulu que je réfléchisse sur le mystère des sympathies défendues et des baisers prohibés. Je l’ai fait avec la froideur et avec le détachement d’un physicien ou d’un pur esprit. Quand mon sentiment ne comprend pas, je m’en rapporte à mon intelligence, mais elle s’exprime un peu gauchement dans cette psychologie nouvelle, vous lui serez indulgente; je sais que cela vous sera facile. Pour moi, si je pouvais aimer encore, et tout amazonienne que vous êtes, je mettrais facilement d’accord les normes de la vie et les inquiétudes de mon sentiment, en vous élisant par-dessus tout ce qui existe. Mais j’ai peur de vos flèches et je dresse mon bouclier, qui est le silence.
LETTRE CINQUIÈME