XIII
Et je n’ai pas dit le monde de la bouche et toutes ses sensualités. La bouche est la bouche avec ses lèvres, ses dents et sa langue, mais les lèvres sont presque toute la bouche; elles sont la bouche que l’on voit, la bouche qui tente la bouche, quand on a soif
D’amour. Les bouches sont chastes ou ne sont pas chastes, selon l’endroit où elles se posent et elles se posent partout, comme les oiseaux, sur toute branche haute et sur toute branche basse, parmi les graines et parmi les fruits. Toute chair leur est savoureuse
Dans l’être qu’elles aiment. Les bouches sont un plaisir. Les bouches sont créatrices de plaisir. Je ne ferai pas la litanie des sensualités de la bouche. Elle est trop longue et elle est trop secrète.
Les bouches refusent la divulgation de leurs joies. Elles les gardent en leurs plis et les reboivent dans l’ombre. Les baisers sont une chose d’ombre, mais ils éclairent la nuit comme les étoiles.
LETTRE VINGT-QUATRIÈME
UNE ET TOUTES
Vous doutiez-vous, mon amie, que beaucoup de femmes suivent passionnément ces lettres que je vous écris du fond de ma solitude? Il m’en revient parfois des échos. Même l’une d’elles sembla froissée, l’autre jour, que j’aie eu l’air de mépriser l’opinion des autres et de n’attacher de prix qu’à la vôtre. Elle me semonçait et me rappelait à l’illustre exemple de Dante Alighieri qui conviait les belles femmes de son temps à s’unir à lui pour exalter celle qu’il avait élue. Cette remarque m’a touché, je l’avoue, moins encore comme un reproche que comme un jugement qui nous met à un si haut rang. Si j’avais une critique à me faire, ce serait tout au plus de m’être servi d’une forme sans valeur réelle. Puisque j’écris publiquement, c’est que je désire des approbations; si je ne voulais plaire à personne qu’à vous, j’aurais ménagé à ces lettres le secret. C’était un axiome dans la littérature d’hier que l’approbation des femmes était un mauvais signe pour un écrivain, et en effet on en vit plus d’un se liquéfier, pour leur agréer, au sentimentalisme le plus sucré et le plus gluant. Mais pouvaient-ils faire autrement et à quelles femmes s’adressaient-ils? Il y en a bien des couches, il y en a bien des sortes. Celles que je convierais, moi, si c’était encore la mode de telles manifestations, à se grouper sans jalousie autour de l’idée que je me fais et que je veux donner de vous, Amazone, seraient les femmes à qui Dante adresse sa deuxième Canzone:
Donne, ch’avete intelletto d’amore...
Celles qui «savent ce que c’est que l’amour» sont aptes aussi à comprendre tout le reste. C’est par l’amour que les femmes entrent dans l’esprit; c’est par lui qu’elles sont lavées des préjugés qui voilent leur intelligence et qu’elles se rendent dignes d’entrer dans la troupe des élues. C’est parmi elles que peuvent seulement se rencontrer les lectrices passionnées des Lettres à l’Amazone. Et j’irais les mépriser? Je ne suis pas si ennemi de moi-même. Quand ce qu’un homme écrit relève de la sensibilité, il ne peut compter que sur la sympathie des femmes ou des hommes doués comme lui d’une âme féminine, mais ceux-là sont si rares et si occupés de leurs propres sensations! Quant aux autres, les fils de ceux qui ont inventé la raison, ils continuent à être trop raisonnables pour s’occuper longtemps d’un problème de sentiment et, leur sensualité satisfaite en même temps que leur besoin de souveraineté, ils s’en vont à leurs affaires.
Stendhal, qui ne passait pas pour un vulgaire sentimental, n’avait qu’un but, dans son âge mûr aussi bien qu’en la jeunesse de sa vie: capter l’un de ces «animaux terribles» que sont les belles femmes délicates, et s’il écrivit, ce fut dans l’espérance d’être lu par quelques-unes, par quelques femmes pareilles à celles qu’il avait aimées, et dont il avait senti l’âme, plus qu’il ne leur avait demandé le plaisir. Même, les femmes qu’il adora le plus, ou bien il ne pouvait les approcher sans tremblement, ou bien, quand il fut plus hardi, il ne put, trop sincère, les convaincre ni même apprendre d’elles s’il avait touché leur cœur. Il y avait en lui du Pétrarque ou même du Dante, de la Vita Nuova, et comme on comprend bien qu’il se soit déclaré Milanais! Ce fut par amour pour un pays où l’amour était la chose sérieuse par excellence, position qu’il n’a jamais pu atteindre en France, pays de la gaudriole et de la fade plaisanterie sur le cocuage, fondements de notre littérature, espoirs académiques de tout écrivain ambitieux.
Vous qui connaissez bien mes écrits, Amazone, soyez-moi témoin qu’aucune de mes imaginations n’évolua jamais autour de l’adultère et que pour moi le fait social, comme disent les gens graves, n’eut jamais la moindre importance. Il me semble que j’en ai obscurément perçu la bassesse avant même d’avoir réfléchi sur le sujet et que j’ai toujours conçu l’amour comme un fait naturel dont les développements et les complications ne regardent que les patients qui en sont atteints et dont les autres, fussent-ils maris, et par cela même, doivent se détourner avec pudeur. J’ai entendu dire qu’on prenait cela pour une idée romantique. Cela prouverait seulement que le romantisme a été plus près de la nature que toute autre conception littéraire. Mais ce n’est pas vrai. C’est également une idée classique et celle qui fait la beauté de la tragédie racinienne, que les passions y évoluent au-dessus des lois sans rencontrer d’obstacles que dans les caractères.
Et voilà pourquoi, puisque nous parlons littérature, la moderne tragédie bourgeoise, qu’on appelle une pièce, car c’est bien une chose innommable, se traîne, depuis bientôt cent cinquante ans, dans la plus plate équivoque. Dès qu’on voit entrer le mari jaloux et qui fronce les sourcils, eût-il un revolver au poing, on patauge dans la comédie, et c’est le moment de rire. Comment prendre au sérieux une situation qui est la révolte de l’homme contre lui-même, contre les lois qu’il a faites? C’est le maladroit pris à son propre piège et cela relève tout au plus de la peur ou de la pitié physiques. Les femmes, qui n’ont pas fait les lois, mais qui les subissent, ont seules le droit de se révolter sans ridicule; aussi la sympathie va-t-elle toujours instinctivement vers elles, quand, et c’est toujours, elles sont le pivot d’une de ces lugubres farces. Pour qui écrit des œuvres d’imagination, le seul moyen de ne point participer à ces saturnales de la raison est de considérer les lois sociales comme inexistantes et de n’y point mêler les êtres dont on écrit l’histoire. Voyez comme les aventures d’Emma Bovary se déploient librement, comme elles obéissent à la seule loi naturelle des obstacles du caractère, comme le mari est tenu à l’écart. Un maladroit n’eût pas manqué de le faire intervenir, mais Flaubert était au-dessus de telles manœuvres et quand les sentiments du bonhomme éclatent à la fin, c’est de tristesse et non de jalousie; c’est l’âme d’un homme, l’âme d’un pauvre amant, et non celle d’un propriétaire légal, tout gonflé de ses droits. Car l’homme est le propriétaire de sa femme. Les Anglais admettaient, il n’y a pas encore bien longtemps, qu’il pût la vendre. La femme accepte cette position, quelquefois avec une fierté bizarre. Le christianisme l’a tatouée de la devise des esclaves chrétiens: serviam. Elle sert son maître avec une bonne volonté capricieuse, mais réelle, et lui dispense des plaisirs qu’elle ne partage pas, mais dans lesquels elle trouve ceux du putanisme pour lequel elle est si bien faite. J’aimerais parfois plus de noblesse dans les relations d’amour et que les complaisances mutuelles y fussent des conquêtes et jamais le commandement d’un maître.
Mais c’est vouloir réformer la nature ou les mœurs acquises à l’hérédité et je n’ai point le tempérament d’un réformateur. On peut regarder ce qu’on aime et détourner les yeux de ce qu’on n’aime pas. Je n’aime l’amour que dans la liberté, dans l’être qui se reprend sitôt qu’il s’est donné, mais qui ne se reprend peut-être que pour avoir la joie de se donner encore, et j’aime mieux l’être qui ne se donne pas que celui qui abdique sa volonté. Rien de social. Les conditions de la société ne me conviennent pas comme sujet de méditation. Je ne suis pas versé dans l’économie politique, avec laquelle le monde où je vis habituellement, et où je me plais davantage que dans la réalité quotidienne, n’a que très peu de rapports.
Voilà pourquoi mes romans ne sont pas une peinture de la vie légale et pourquoi aussi ils ne peuvent plaire qu’à ceux qui mettent plus loin leur idéal. Il y a un «plus loin» (très beau mot qui appartient à M. Vielé-Griffin) dans plus d’une direction. Qu’importe celle qu’on a prise, pourvu qu’on trouve au bout ou le long du chemin la liberté de l’esprit et le plein développement de ses facultés!
Mon amie, ceci ressemble moins à une lettre qu’à des pages de mémoires, mais à qui mieux qu’à vous pouvais-je les adresser? Il faut écrire pour soi ou pour une personne que l’on aime et dont l’affection soit prête à vous suivre dans tous les détails et dans toutes les explications. Ainsi seulement on a quelque entrain. Les autres sympathies viennent par surcroît et mieux, trouvant un noyau autour duquel se cristalliser. Des mémoires? J’y viendrai peut-être. Il est trop tôt. Je ne m’intéresse pas encore assez à mon passé sans pourtant m’intéresser beaucoup au présent. Mais il est, on y vit et tant que l’on peut il faut suivre le courant et craindre les escales.
LETTRE VINGT-CINQUIÈME
ANALYSE
Vous n’aurez pas encore cette fois, Amazone errante, la deuxième partie de mon poème. Je la garde en moi, pour qu’elle me donne plus longtemps le plaisir des projets inachevés. J’aime l’inachevé, le différé, la promesse, même quand je sais qu’elle ne se réalisera pas, car je sais aussi que la réalisation vous arrache des mains le rêve qu’elles pétrissaient avec amour. Signe de vieillesse, peut-être, ou de paresse grandissante, ou de méfiance tardive? A force de vivre, d’ailleurs, on s’aperçoit qu’il n’y a pas grande différence entre les rêves et leurs réalisations, sinon que les rêves l’emportaient certainement par la richesse du désir et l’amplitude de l’imagination. Il arrive cependant que les rêves s’éteignent et que l’âme s’en dégoûte, mais c’est une chose qui se produit encore, et d’une façon bien plus assurée, quand l’occasion s’est présentée de les traduire en actes. Ainsi, quoi qu’on fasse, on se retrouve toujours devant le néant ou devant soi-même, ce qui est à peu près la même chose.
Autrefois je ne savais pas résister à un désir, mais j’ai vu que les désirs accomplis et les désirs suspendus mouraient de la même mort, les premiers de saisissement, et les seconds de consomption, ce qui est plus doux, mais ce qui est également la mort. Alors je me suis désintéressé des uns et des autres. Je suis devenu raisonnable. Mais je dis des blasphèmes qui sont aussi des mensonges. L’état de mon esprit n’est tel que par moments, et, quand je suis sain, je dis au contraire: il faut être jusqu’à la fin devant la vie comme un animal aveugle et sans expérience. Tant que nous sommes vivants, c’est pour vivre et il n’est de vie que dans la tendance de l’être à toutes réalisations qui sont en son pouvoir et même à celles qui le dépassent. L’expérience est une grande école de lâcheté: il est vil de s’y courber. Quand on ne se dit pas que tout peut encore advenir, on est digne du royaume des ombres.
Je n’ai que trop de tendances au renoncement par orgueil et s’il est un peu tard pour modifier ma nature, il est toujours temps de la connaître et de l’avouer. Mais j’avouerai aussi que j’ai plus souvent lutté contre mes tendances que je n’y ai cédé. Vous voyez quelles contradictions cela a dû engendrer. Pour moi, je ne les éprouve pas; philosophiquement, je considère la contradiction comme nécessaire à l’équilibre intellectuel et passionnel. Sans elle, on tomberait dans la manie et de la manie dans la conviction, qui est le dernier degré de l’abêtissement. Quand on appuie toujours sur les mêmes sortes de pensées, les mêmes sortes d’actes, on y enfonce, on s’y enlise. Il faut marcher plus légèrement à la surface des choses. J’ai lutté même contre les tendances du sentiment, ce qui n’est pas une petite affaire, car le sentiment nous enveloppe comme une odeur et souvent paralyse notre intelligence. Mais aussi, quand on est vaincu, après de beaux débats, que de joies! On est comme celui qui tombe de sommeil, au moment où il s’allonge dans son lit; il s’endormirait encore quand même il ne devrait pas se réveiller. Cela arrive. Je ne m’en rapporte pas à autrui. C’est mon état, au moment même que je vous parle.
Dans ce sommeil, qui est un peu somnambulique, la lucidité est parfaite et l’on sait très bien que l’on dort, que l’on rêve, qu’on vit dans l’extraordinaire et cela paraît tout naturel. Mais cela est-il tout naturel qu’on s’intéresse à un autre être presque autant qu’à soi-même, sans feintise, sans espoir de faveurs bien particulières (encore que de sa part, tout soit faveur), aux dépens même de paix intérieure, qu’on accepte même qu’il vous fasse souffrir, qu’il vous cause cent inquiétudes et qu’on voie bien qu’il ne s’en soucie pas et qu’il serait même étonné que vous les eussiez éprouvées? Analysons cela. Il faut faire son métier. Il n’y a pas de doute que ce ne soit une variété d’amour.
L’amour, en se fixant son but, se fixe ses limites. Quand on l’a atteint et qu’on en a joui avec plénitude on s’aperçoit que l’amour a fondu comme fond un cierge et d’autant plus vite qu’on l’a allumé plus souvent. La durée du cierge dépend de son volume. C’est un phénomène physique, comme tous les phénomènes, et l’ébahissement des amants vient de ce qu’ils n’ont pas étudié cette branche de la physique générale qui enseigne que la fin est la conséquence du commencement. Mais, d’un point de vue plus spécial, cette fin nécessaire est aussi la conséquence du but que les amants se sont fixé. Le coureur n’a plus beaucoup de cœur quand il a atteint la borne. Sa tâche est accomplie. Il va se reposer. Son exaltation, qui est tombée en touchant la limite qu’il avait assignée à son effort, ne lui permettrait pas autre chose. En ce sens on peut dire que ce sont les amants eux-mêmes qui ont déterminé la durée de leur amour. Mais un amour qui serait parti sans but déterminé, il n’y aurait pas de raison pour qu’il s’arrêtât jamais. Ne rencontrant jamais sa limite, il tournerait sans cesse dans la prairie du sentiment et se réjouirait sans cesse de voir renaître à chaque pas, comme une fleur enchantée, le motif même de sa course.
Vous pourrez dire, Amazone, que c’est là un raisonnement scolastique qui ne tient pas compte de la nature physique des choses. Sans doute, mais c’est moins un raisonnement qu’une image. Il est rare que je raisonne comme on raisonne dans les manuels de psychologie. Je vois les propositions se dérouler en une suite de tableaux logiques, ou que je crois tels. Il n’y a pas d’abstrait pour moi. Le monde de ma pensée est un vrai monde doué de vie et de mouvement: je ne le différencie pas toujours, ni d’ailleurs celui des rêves, du monde des perceptions. Maintenant, pour achever le diptyque, je ne vous cacherai pas que je vois le second coureur, après une course plus longue, mais plus lente, s’asseoir tout simplement dans l’herbe et s’endormir, comme la nuit tombe. De sorte que le raisonnement par images et le raisonnement par idées nous mènent au même résultat.
Cependant la vie, qui est un accident physique, ne se déroule pas suivant le raisonnement, mais suivant une chaîne de faits qui réagissent les uns sur les autres et c’est pourquoi elle est pleine de contradictions et d’illogismes, qui en découlent et contristent les gens qui la regardent et n’y participent pas. Rien de ce qui doit arriver n’arrive nécessairement. Dans la série, il y a toujours place pour l’imprévu; cet imprévu qui rend la vie tolérable, en y mettant les attraits d’un jeu suprême où nous sommes perpétuellement les joueurs et les joués.
Voilà. Je serais bien en peine de résumer ma lettre, comme il est de règle dans une bonne composition, par une phrase décisive. Il y a trop de choses disparates. N’y voyez que le désir d’y mettre à nu pour vous quelques-uns de mes mécanismes secrets. C’est un mauvais moyen de plaire, peut-être; pourtant quel autre but aurais-je? Je ne vois de sourire que dans vos yeux. Les hommes sont méchants, la nature est morne. Jamais je n’eus tant besoin de vous.
LETTRE VINGT-SIXIÈME
CONTRADICTIONS
Mon amie, je joins encore à ma lettre quelques sonnets. Ils n’achèvent pas encore mon idée, est-il possible de l’achever? Elle est sur le chantier depuis le commencement du monde et le dernier homme en emportera les derniers murmures sur ses lèvres. Mais chaque homme qui pense ou qui rêve est le dernier, comme il a été le premier. Le monde est son œuvre, il le crée, il le sculpte et il le brise, il l’anéantit et le ressuscite chaque jour de sa vie. Sa vanité est de vouloir que sa création soit éternelle, et même éternelles ses négations. Ah! qu’il serait plus beau de se coucher seul dans la prairie de ses imaginations et d’écraser l’herbe et les fleurs sous un égoïsme ironique. Mais la vanité est plus forte que l’égoïsme même. Elle parle. Il faut qu’elle parle et qu’elle convie les oreilles à sa chanson. Pourtant nul n’écoute. Les rêves sont parallèles: ils ne se rencontrent jamais. C’est la plus grande douleur, et peut-être n’est-elle pas ridicule, quoique la joie soit plus belle. Seulement, elle ne se réalise jamais qu’en les instants si fugitifs qu’on ne voit pas la déesse, mais seulement l’ombre de sa robe immortelle. Aussi, c’est très justement qu’on a douté si elle n’était pas une illusion. Tant pis pour les maladroits ou les distraits. Il faut les laisser à leur scepticisme. Il est noble d’invoquer le bonheur même quand on sait qu’il n’écoute pas, et ce sera ma dernière strophe. Un peu de lyrisme est amusant.
Voici donc ces deux fragments:
ELLE A UN CORPS...
--SONNETS EN PROSE--