XVII
On peut donc se fier à la logique naturelle. La logique m’a mené à la contemplation de la beauté que j’ai créée strophe à strophe. C’est bien mon œuvre. Je puis la regarder. Mais donnez-moi encore un peu d’argile fraîche, avec mon ébauchoir.
Il faut que je retouche la courbure indécise des hanches et celle des reins gémellés, il faut que je creuse le dos, afin qu’il ressemble à la plage nacrée où la mer se repose. Je veux modeler jusqu’à la merveille les jeux délicats du rhomboïde et ceux du grand psoas,
Qui fait hancher les femmes. Je veux qu’on devine sous l’ombre de la peau la pointe des trochanters et le bâtonnet fragile des clavicules, car la peau roule autour des muscles,
Et les muscles s’appuient sur les os, comme un lierre solide et rouge. Les os sont la roche dont la chair est la mousse. J’aime, ô ma statue, ton squelette immortel.
Méditez ce dernier mot, mon amie, et cultivez le jardin de votre joie. Levez les yeux vers la fenêtre où les branches curieuses voudraient entrer et laissez-les entrer peut-être, car vous ne les aurez pas toujours et les barbares approchent. Où accrocherez-vous votre hamac, à quels arbres, entre quels murs, sous quelles feuilles et quels oiseaux, parmi quels bruits et au-dessus de quelle herbe? Pour moi, je m’enfonce au cœur cette vision qui semble émaner de vous et que je ne puis plus regarder sans la mélancolie que l’on éprouve devant les choses qui vont finir et que l’on avait crues éternelles. Mais l’Amazone reste et je suis consolé.
LETTRE VINGT-NEUVIÈME
ÉPISODE
Mon amie, vous n’avez pas voulu que j’aille encore voir les jeux monotones de la mer, et je suis resté. Votre douce influence n’a pas eu besoin de beaucoup d’efforts, car j’aime à vous obéir, je vous reconnais la maîtrise dans l’exercice de la volonté. Mais il ne s’agit même pas de volonté, un désir, une réticence ont suffi. Quoique je sois assez têtu sur certains points dont je m’exagère peut-être l’importance, ce qui est bien heureux, car cela m’occupe, j’aime que l’on pèse sur mes décisions et que l’on me donne de bons motifs, et en est-il de meilleurs que ceux qui passent dans votre bouche? Malheureusement, on commence à le savoir et il me viendrait des inquiétudes pour ma liberté, si je ne savais que vous ne voudrez jamais ce qui peut m’être désagréable.
Ah! l’amitié ainsi comprise et ainsi sentie est une douce chose! Elle a tous les charmes des sentiments profonds et rien de la tyrannie des mouvements de vanité. Ce que veut un ami de cette espèce tendre semble si naturel à l’autre qu’il n’a vraiment aucun mérite à obéir. Il veut et cela suffit pour que l’autre volonté se plie à un plaisir qui devient aussitôt le sien; ou plutôt dès qu’une volonté s’exprime, il n’y en a plus qu’une. Il est vrai qu’il arrive souvent qu’il n’y en a jamais qu’une qui parle, l’autre attendant sans cesse le mot d’ordre, non par subordination, mais parce que le goût de la volonté est beaucoup moins répandu qu’on ne le croit. La plupart des volontés sont fugaces et mobiles, ne résistent pas à l’impression du moment, tournent sur elles-mêmes sans trouver le cran d’arrêt qui est la décision, terrible pour certaines natures. C’est pour elles comme de se jeter à l’eau du haut d’un pont, et parfois ils verraient le courant emporter leur bonheur qu’ils crieraient au secours et n’enjamberaient pas. Mais, au fond, ces êtres qui cultivent si peu leur volonté, qui s’en remettent au destin du soin de broder leur vie, sont-ils plus malheureux que les êtres actifs et volontaires?
Or, c’est là le grand point, n’est-ce pas? Il faut donner à sa vie une certaine couleur de bonheur, ne fût-ce que pour éviter la pitié de ses semblables. Eh bien, je ne trouve pas que la volonté soit pour cela d’un grand secours. On peut se donner l’air heureux dans toutes les positions où le hasard nous jette et on peut même presque toujours s’y rendre maître d’un certain bonheur suffisant pour ne pas désirer la mort trois fois par jour. Pour moi, qui n’ai jamais fait grand usage de ma volonté, je ne la désire qu’une fois, le matin à mon réveil, mais dès que je suis debout, ce qui ne tarde pas, cent petits bonheurs se présentent à moi, comme de boire un grand verre d’eau au citron, de fumer des cigarettes, d’aller regarder les arbres et les femmes, parfois même d’écrire, quand j’ai quelque chose en train d’un peu difficile. Quand je me découvre la perspective de passer près de vous quelques instants de la journée, je trouve la vie bonne, comme un enfant qui aperçoit le soleil dans sa chambre. Qu’est-ce que la volonté ferait dans tout cela? Si les êtres que j’aime se détournaient de moi, la volonté la plus violente ne serait-elle pas impuissante à les arrêter? Plus on veut être aimé et moins on y réussit. Je sais bien que vous pouvez m’opposer une preuve du contraire, mais en bon logicien je vous rétorquerai qu’un fait n’est qu’un fait et ne peut pas servir à soutenir un raisonnement général.
Cependant, Amazone, je ne conteste pas que la volonté n’ait eu un grand rôle dans votre vie, mais c’est l’histoire de votre nature, cela, et non pas l’histoire de toutes les natures. Une telle vie, au reste, suscite beaucoup plus l’admiration que les vies passives, mais il n’en résulte pas que la volonté soit une nécessité pour toutes les existences. Je suis persuadé qu’elle aurait achevé de gâcher la mienne, en y multipliant les déconvenues, car il ne suffit pas d’avoir de la volonté, il faut que cela soit une volonté adroite et ferme, qui sache lutter contre le destin. Les velléités, qui sont des volontés maladroites, des volontés commençantes, d’avance découragées, ne servent qu’à compliquer la marche des existences; mieux vaut la passivité pure. D’ailleurs il ne faut pas croire que la volonté soit toujours absente des vies où on ne la voit pas clairement à l’œuvre. Elle peut exister et ne s’appliquer qu’à la domination des forces intérieures de l’esprit. Alors la lutte se passe dans l’ombre et l’on n’en voit les résultats que plus tard, quelquefois même après que toute la vie s’est écoulée sans résultat apparent. Croyez-vous que ces luttes intérieures soient sans beauté?
Il ne faut pas juger les êtres sur leur nature, mais l’usage qu’ils font de leur nature. Il en est qui se sont entièrement recréés et qui ont fini par rendre la plus ingrate presque agréable. Voilà des victoires qui restent presque toujours inconnues. Ah! si on pouvait faire un voyage parmi les volontés et parmi les désirs, que de curieuses sensations on en rapporterait, quels êtres on aurait vus, différents de ceux que nous fait connaître la vie! Mais combien ils seraient désolants et destructeurs du respect que nous avons pour tant de créatures distinguées! Les désirs surtout, matière sur laquelle s’exerce ou ne s’exerce pas la volonté, selon les natures, nous offriraient bien des surprises, et j’avoue que je ne me soumettrais pas volontiers au bon plaisir de ces caravanes psychologiques venant inspecter mes pensées secrètes comme des Arabes sous leur tente. Je vivrais, oui, presque toujours, dans une cage de verre, mais mon cerveau a besoin du secret. Je ne réponds pas de lui, il a des fantaisies terribles. Il est un être pourtant auquel j’ouvrirais bien la porte, parce que je n’ai pas peur de sa curiosité, parce que je crois qu’il n’y trouverait que des mouvements sympathiques à sa propre nature, une maison où sa pensée fraternelle s’est déjà écrite sur toutes les glaces: «Entre: c’est toi-même.»
Vous vous souvenez, mon amie, de l’épisode de belle sauvagerie qui réveilla l’autre soir vos instincts amazoniens, sous les grands arbres de votre jardin qui faisaient au ciel des dessins de point d’Angleterre? Je veux mettre ici le sonnet en prose que je vous envoyai le lendemain. Il finira bien cette lettre, encore que le seul rapport qu’il ait avec elle est d’être pareillement tissé dans ma vie et d’être comme elle plein d’énigmes.
ÉPISODE
Le chat, bête blessée, bondit. On entend ses griffes dans l’écorce des arbres. Puis c’est le silence. Puis j’écoute ton rêve d’être sauvage et libre parmi les forêts brutales. Nous sentions l’horreur de vivre
Parmi les hommes, troupeau déchu. Pourtant je regardais ta face lumineuse dans la nuit, ton corps enveloppé d’ombre, plus vivant d’être immobile comme un serpent sous les couvertures. Tu disais
Maintenant des choses menues et qui me faisaient rire. Je songeais que les forêts ne sont peut-être belles qu’au sein des villes
Où les lueurs du gaz ont des airs de clair de lune, où la beauté est spirituelle, où l’amie a toute sa douceur.
LETTRE TRENTIÈME
LE RYTHME
Vous savez, mon amie Amazone, que c’est le désarroi des vacances qui a interrompu ces lettres. C’est une époque où tout semble finir et quelquefois pour ne pas recommencer. Chacun s’en va de son côté, des lettres s’égarent, des adresses sont mal données, on s’accuse mutuellement d’indifférence, même d’oubli. Excellent moment pour les ruptures, moment cruel pour ceux qui ressentent la dureté d’une absence et qui en redoutent les effets, sans pouvoir les conjurer. Je sais bien qu’une amitié, même la plus tendre, n’est pas à la merci d’une lettre égarée, mais ce que l’on sait le mieux n’est pas toujours le plus vrai. Quand on s’est répété cela avec confiance, le démon de l’amour-propre parle à son tour: Il m’oublie! Cela fait une blessure, qui fera une cicatrice, et une cicatrice peut défigurer un sentiment. Le mot de La Rochefoucauld sur le vent qui éteint les bougies et active les incendies est plus saisissant comme image que comme déduction psychologique. Les grandes passions ne sont pas toujours activées, mais les passions moyennes sont toujours éteintes par le vent de l’absence, car tout n’est pas qu’apparence et il y a telles passions qui ont l’air des plus modérées et qui sont intérieurement fort violentes et fort vigoureuses. Les âmes sont diverses autant que les corps qui leur servent de soutien: les sentiments manifestés avec exaltation ne sont pas toujours les plus résistants.
J’aime mieux La Rochefoucauld quand il donne pour base à nos sentiments l’amour-propre, c’est-à-dire l’amour de soi-même, l’égoïsme. Malgré que nous voudrions bien qu’il ait tort, dès qu’on réfléchit un peu sur ce point, il faut lui donner raison. On n’aime jamais que soi-même, et au moment où on semble s’absorber en autrui et s’y perdre comme en un océan, la joie que l’on éprouve est le signe certain d’un sentiment égoïste. Je vous l’ai écrit, et peut-être plusieurs fois: sans égoïsme, pas d’amour. Ce n’est que parce que l’on tient beaucoup à soi-même qu’on est capable de se donner à autrui, et c’est pour cela que ce don peut acquérir une grande valeur. Si on pouvait sortir de soi, se dépouiller de tout amour-propre, le monde nous apparaîtrait tel qu’une masse informe et indifférente, car c’est notre sensibilité égoïste qui le crée et le recrée sans cesse à notre image. On se demande même si la sensation purement physique pourrait exister dans un être sans égoïsme, et si l’être lui-même ne se dissoudrait pas en une sorte de néant mécanique.
Mais tout cela, c’est de la métaphysique des sentiments, moins claire encore que celle des idées. Qu’importe l’essence des choses! Il n’est pas besoin, pour aimer, de connaître le mécanisme secret des passions, et, d’ailleurs, les mots ne sont jamais que des mots, ce n’est pas en changeant leur couleur qu’on change leur contenu. Quand je saurai qu’il entre beaucoup d’amour-propre et d’égoïsme dans le tourment de l’absence, cela ne diminuera pas mon chagrin, cela ne fera que m’y renfermer plus étroitement. La fatalité nous aura si longuement éloignés l’un de l’autre cette année qu’il n’y a qu’à en prendre son parti et à rire ironiquement de sa malice. C’est le seul moyen d’humilier la destinée. En s’y conformant, on la désarme, et je crois que la révolte ne fait au contraire que d’augmenter ses rigueurs. La fatalité, la destinée. Nous savons très bien, n’est-ce pas? ce qu’il y a derrière ces mots qui ne sont que des rideaux tirés par nos caprices; mais nos caprices étant eux-mêmes déterminés par l’enchaînement invincible des choses, il semble que l’extravagance de ces mots de pourpre ne soit pas tout à fait ridicule. Et puis, leur noblesse nous flatte. N’est-ce pas quelque chose de se sentir poursuivi par une puissance supérieure?
Cette puissance fit donc que je me crus obligé de quitter Paris avant vous cette saison, et elle fit aussi que vous aviez décidé de vous absenter au moment même que j’allais revenir, et, depuis, nous ne nous sommes plus rencontrés. Quand vous regarderez la mer, près de laquelle vous êtes, observez le rythme auquel elle obéit. Je me confie au rythme. Il nous ramènera l’un vers l’autre, aussi sûrement qu’il nous a éloignés. Très souvent nous percevons mal le grand rythme des choses, parce que les oscillations en sont trop grandes, mais il y a des rythmes à courbes de plus en plus restreintes qui sont davantage à la portée de nos sens, de notre raisonnement et de la brièveté de notre vie. Le rythme des absences et des retours est de ceux-là. Il faut que celui qui est parti revienne à son centre. Il est vrai que la même loi fera que celui qui est revenu reparte à son tour, mais les mouvements sont tels qu’ils ménagent aux deux planètes qui s’y soumettent naïvement de notables conjonctions. Et quand les orbites s’éloignent définitivement l’une de l’autre, quand elles ne doivent plus jamais se rencontrer, c’est que leur destinée est accomplie. Mais cela, nous ne le savons jamais, parce que le rythme a des fantaisies, parce qu’il est influencé par d’autres rythmes, parce qu’il est la vie enfin, et non la mécanique. Vous voyez que mon fatalisme est fort tempéré et qu’il contient beaucoup d’espoir. Je suis comme tous ceux qui n’espèrent plus rien, j’espère toujours et j’attends le miracle que je sais bien qui n’existe pas. J’ai toujours été ainsi, d’ailleurs, ce qui prouve que l’on change moins que l’on n’a l’impression de changer. Vous souvenez-vous de cette petite phrase d’un de mes plus anciens livres: «Et moi j’attends celui qui ne viendra jamais.» Je l’attends toujours.
Ne croyez pas ce qui contredirait ce secret de ma nature. Amazone, je vous persécuterai de ma tendresse jusqu’aux confins de l’existence. C’est une résolution qui me fait supporter, non pas gaiement (je ne suis plus jamais gai), mais fermement, les désordres de cette période de l’année. J’en considère les troubles comme une nécessité quasi astronomique. C’est une éclipse de la vie, à laquelle tout participe. J’y ai cédé. Ne suis-je pas resté caché quinze jours sans penser à rien? Il est bien juste que je reconnaisse votre droit à la solitude. Je sais que, comme moi-même, vous la prenez au sérieux et que vous avez une pareille horreur des grèves à la mode, où il faut vivre pour les autres bien plus que pour soi-même. J’aime ce que vous m’écrivez que rien ne vous plaît sinon de regarder la lumière et de regarder votre vie. La mienne n’est plus guère qu’une vision de crépuscule. Relayons-nous, comme les Dioscures, mon amie. Vous serez le jour, et moi je serai la nuit qui regarde le jour à travers l’infini, et l’adore mélancoliquement.
LETTRE TRENTE ET UNIÈME
LA NATURE
J’ai été content, mon amie, que vous vous plaisiez à la campagne, le long des chemins creux et des haies vertes, puis roussies, dans les bois, parmi les fougères. La fougère est une plante admirable et je ne connais presque rien de plus séduisant qu’une étendue de fougères, comme on en voit à Compiègne, sous les grands hêtres. Les chansonniers d’autrefois ont fait ce qu’ils ont pu pour déshonorer la fougère, qui en a gardé pour les sots je ne sais quelle odeur de gaudriole, mais il faut savoir recréer les choses à mesure qu’on les voit et en tirer des sensations neuves. Pour moi, je n’ai jamais pu en puiser qu’à la campagne; presque tout m’y est enchantement. Je n’ai même plus besoin de la voir pour être heureux, je l’évoque à mon gré, je me roule en elle, je détiens ses odeurs et ses saveurs. Autrement, vous ne vous expliqueriez pas comment, avec ce goût décidé pour les choses champêtres, ce besoin de communion avec la nature, je m’en tiens si volontairement éloigné. C’est que la nature que j’ai connue dans ma jeunesse, je ne l’ai plus que bien rarement rencontrée. Je me suis fatigué à la chercher, puis je me suis enfermé avec un certain désespoir dans une cellule de pierre et de bois. Il n’est pas trop juste de dire que l’on n’aime qu’une fois et moins juste encore de dire que c’est la première; je crois, au contraire, que c’est en aimant qu’on apprend à aimer, mais il est parfaitement juste de dire qu’il y a des circonstances qu’on ne retrouve pas, celles de la jeunesse même des sensations et de l’étonnement ingénu qu’elles déterminent. L’amour que j’ai éprouvé pour la nature était pur de toute autre sensation. Aucun désir ne me détournait du désir d’aimer tout ce qui est vivant, tout ce qui remue, tout ce qui est vert et tout ce qui est doux. J’aimais jusqu’à la mort, jusqu’à la corruption des choses, jusqu’au fourmillement des vers sur les bêtes tombées dans un coin. L’amour ne connaît pas le dégoût. J’aimais jusqu’à la pluie, je puis encore entendre, en y songeant, son bruit menu sur le feuillage des hêtres et moins sonore sur les feuilles plus molles des tilleuls. Je n’étais plus un enfant, mais les femmes ne m’étaient rien: c’est pour cela que j’aimais la nature. Quand on est jeune, on a l’orgueil d’un dieu. On est inconscient. C’est le contact de la femme qui vous révèle la conscience et qui vous fait chercher vainement le bonheur que vous offraient les choses et la jouissance innocente de soi-même. La vie d’un homme serait belle, peut-être, si elle s’écoulait dans l’inconscience.
Ne croyez pas cependant que je regrette de ne pas être demeuré un animal heureux. D’abord, il n’est guère dans mon caractère de regretter, puis je me souviens que je n’étais nullement un pur animal. Je m’étais appris trop de choses qui me disposaient à la vie parmi les hommes et à la vérité je n’étais retombé que par hasard dans cette sorte d’état de nature. Mais c’est une période qui devait exercer sur mes années futures une influence de tous les instants. J’y ai appris du moins à vivre seul et, privé de la nature, j’en ai retrouvé en moi-même les éléments. J’y ai appris aussi à goûter la vie pour elle-même et à en jouir, même dépouillée de tout plaisir, même réduite à ce que les hommes appellent l’ennui. Si la vie m’était plus clémente, je sens que je me retournerais vers cet état ancien, mais elle me tient enchaîné, et c’est peut-être heureux, car on ne vit pas bien ce qu’on a déjà vécu: les années colorent si différemment les choses, à mesure qu’on s’achemine vers le néant!
C’est au point même que l’on doute si on est bien toujours le même personnage. On se cherche morceau par morceau et quand on a fini de se rassembler, ce n’est plus dans le même équilibre; souvent des parties de soi se sont égarées: se retrouveront-elles jamais? On l’espère, car si on n’espérait pas, on ne pourrait plus même faire semblant de vivre.
Ah! mon amie, cet amour des champs, qui vous a prise si vivement, vous rapproche peut-être encore de moi, mais il vous éloigne aussi, et cela fait que mes pensées doivent vous paraître un peu moroses. Elles le sont. Mais comme c’est probablement leur couleur définitive, moi, du moins, j’en prends mon parti. Votre présence en changera-t-elle la nuance? Je le crois fermement. Telles sont les puissances de la présence. Sa force révulsive est souvent miraculeuse. Voyez les dévots. Ils croient naïvement que Dieu est ici plutôt que là et, quand ils le savent présent, ils oublient leurs peines. Je sens que votre présence agirait de même sur mon âme. Il sort des yeux de l’être que l’on aime une telle lumière, de sa bouche une telle musique! Ici, il faut bien que je m’arrête et que je rêve un peu à mes idées qui se pressent comme une foule, qui veulent toutes entrer à la fois par la porte entr’ouverte. Je les laisse passer. Ce sera long et je ne vous en ferai pas le dénombrement. Je les ai toutes connues, elles me sont toutes familières et toutes me font un salut et m’envoient un sourire mélancolique, comme à un ami dont on sait la peine secrète.
La dernière n’a pas encore disparu dans l’ombre que voici une diversion. C’est la lettre d’une inconnue qui veut bien de temps à autre m’envoyer un commentaire délicat sur mes propos. Cette fois il s’agit de l’absence, et elle me demande ou se demande pourquoi «j’en parle si bien»? Moi je demanderais à l’inconnue pourquoi elle a «senti si bien» ma parole et pourquoi la flèche lui est entrée si droit dans le cœur? Mais sans doute, elle ne voudrait pas me répondre qu’on ne trouve exprimés avec justesse que les sentiments que l’on a éprouvés dans une parité d’âmes et une parité de circonstances. C’est le hasard des rencontres qui nous fait trouver des lecteurs où notre sensibilité pénètre, et souvent ceux que l’on aurait voulu toucher demeurent indifférents. Les sensibilités ne vibrent pas au même diapason et quand cela arrive, ce n’est jamais que pour un moment. On serait plus longtemps d’accord, d’un accord de surface, on le serait toujours, si on pouvait n’être pas sincère, si on pouvait monter à volonté le ton ou le descendre, l’incliner selon les mouvements du cœur que l’on voudrait émouvoir. La sincérité est une cause terrible de malentendus. Pourtant n’est-ce pas le seul plaisir de celui qui écrit et comment celui qui lit n’y trouve-t-il pas le plus grand charme? Telle est la folie de la plupart des êtres qu’ils préfèrent les vains compliments de la rhétorique. Ah! comme je comprends les femmes qui «aiment à être battues» ou, pour être romantique, les Desdémone qui adorent encore celui qui les étouffe.
Mon amie, la diversion s’arrête là. Aussi bien j’ai vu au ciel d’heureux présages.
LETTRE TRENTE-DEUXIÈME
PHYSIQUE
Vous le voyez bien, mon amie, que mes suppositions se réalisent presque toujours, puisque vous avez retrouvé dans un bureau de poste le paquet de lettres auquel vous ne vouliez pas croire. Mais rien ne m’a mieux prouvé la solidité de votre amitié et la sûreté de votre caractère. Qu’aurais-je dit, moi, d’un tel silence? Je vous aurais accusée, j’aurais été fâché. Mais une femme comme vous ne perd jamais confiance en soi-même. Le manque de _self-reliance_ est un de mes plus grands défauts. Il me semble que j’arrive toujours à la vie. Je n’ai aucune expérience. Je crains toujours de perdre ce que j’ai conquis, et cette crainte, au cours de mon existence, m’a rendu très malheureux. Votre Emerson a écrit sur cette maladie de l’esprit quelque chose de très bien; je ne me le rappelle plus, quoique j’aie, dans le temps, essayé de mettre ses conseils en pratique. Mais c’était bien inutile. Ce n’est pas une lecture qui peut réformer un caractère. Pourquoi ai-je travaillé dans ma vie? Pas pour l’argent, dont je ne suis pas avide; pas pour la gloire, de laquelle je ne suis pas dupe. Je n’ai jamais pensé qu’à me faire plaisir et je n’y ai guère réussi. Le doute m’a poursuivi jusqu’en dedans de moi-même.
Mais c’est peut-être une volupté, et une volupté égoïste, car c’est encore une manière de s’occuper de soi. Il y a un mysticisme sadique, qui étonne chez les autres, et dont chacun connaît au moins les éléments, selon la qualité de son âme.
Mon amie, je suis interrompu par le soleil, qui vient me chercher, puisque je ne puis aller à lui sur la route et parmi les clairières. Ce soleil de l’automne, comme ses roses, est plus qu’un autre exquis. Il n’a pas les perfidies de celui du printemps, il n’est pas meurtrier, ainsi que celui de l’été. Il est calme, profond et continu, comme un amour heureux, dont il a la brièveté et le sourire un peu mélancolique. Bien qu’on ait dit cela cent fois et mille fois, peut-être avec les mêmes mots, la matière en est toujours neuve. Pas plus que les cœurs féconds, la nature ne s’épuise pas, mais elle se renouvelle, et les cœurs, si parfois ils se rajeunissent, ce n’est qu’en soubresaut, ils n’ont qu’une saison, et elle a beau se prolonger, elle marche vers la nuit, et elle le sait. Voilà-t-il pas encore des choses bien nouvelles? Mais redire les choses déjà dites et faire qu’on croie les entendre pour la première fois, c’est tout l’art d’écrire, mon amie, comme tout l’art de vivre est de revivre, comme tout l’art d’aimer est d’aimer encore.
Le miracle est que tous les actes humains se ressemblent et qu’ils soient en même temps différents, qu’une personnalité marque tous ces gestes au fond identiques, qu’il y ait autant de mondes qu’il y a de pensées distinctes et même autant qu’il y a de phases successives dans l’évolution d’une même pensée. Il ne faut pas nous révolter contre cette diversité, mais, au contraire, l’accueillir avec joie et nous plier volontiers à ces changements de nous-mêmes, et il est bon que nous en ayons pleinement conscience, pourvu qu’en même temps nous ayons conscience de notre unité fondamentale. Si peu qu’il en reste, il en reste toujours assez dans un esprit sain pour lui permettre de comparer le présent au passé et de mesurer les modifications de l’âme à travers la vie. Ils me semblent toujours singuliers, et peu attentifs, ceux qui disent de bonne foi: «Je n’ai jamais changé.» Cela signifierait peut-être que, n’étant rien, ils sont devenus rien, la vraie personnalité vivante étant faite de couches successives, à peu près comme un oignon de lis, ou comme ces objets pétrifiés qui se sont recouverts d’un voile de silice, plus épais chaque jour. J’aime assez cette dernière comparaison, car la vie n’est-elle pas nécessairement une lente fontaine pétrifiante? Voilà ce que je crains, et qu’elle ne dessèche peu à peu nos fibres vitales et qu’un jour vienne où, ayant encore les apparences humaines, nous n’en ayons plus que les apparences.
On s’aperçoit un jour de je ne sais quelle raideur dans les articulations de l’esprit. Le sentiment n’est plus perçu que sous les espèces de l’intelligence. On met à le comprendre tout le génie qu’il faudrait pour le sentir comme un parfum. Oui, il y a un jour où l’on se met à vouloir comprendre les parfums et c’est la fin de la sensibilité, sans laquelle l’homme perd la moitié de son agilité et s’enfonce lentement dans les sables mouvants. D’ailleurs, c’est moins peut-être une question d’âge et de durée qu’une question de construction moléculaire. Il est mauvais d’avoir cherché trop tôt à comprendre la vie. Outre que c’est difficile et qu’on y arrive rarement, on n’en serait pas plus avancé d’avoir résolu le problème, car dans tout problème, ce n’est pas la solution qui est la plus importante, c’est la méthode. Or, la méthode intellectuelle est particulièrement stérile. Elle ne livre que les apparences, elle ne permet d’étreindre que les ombres. La vie est d’abord physique, elle s’appuie sur des puissances physiques, elle se développe par des moyens physiques: elle ne se conquiert que par des armes physiques et ne livre son secret que sous des pressions physiques. Une fois en possession de ce secret, on peut le traiter par des réactifs intellectuels, mais il faut l’avoir arraché d’abord du milieu de l’organisme qui le détient.
Voyez la théorie de l’amour, de Schopenhauer, comme sa base physique lui donne l’odeur même de la vérité. Toute métaphysique doit être physique d’abord pour être autre chose qu’une rêverie. Voyez comme la seule religion qui ait conquis les races intellectuelles s’appuie sur des solidités physiques: virginité, union sexuelle, grossesse, naissance, mort, résurrection et ascension physiques, miracles thérapeutiques, tout le poème naturaliste de la chair, joies et douleurs de la chair. Ce n’est que plus tard qu’on a brodé une métaphysique sur cette physique et quand on y a agrégé des symboles ce furent des symboles physiques et qui se mangent: le poisson, l’agneau; le dieu même est festin; il réconforte les corps et saigne dans les bouches! Essayez de toucher à la physique de la métaphysique chrétienne et tout croule: ce n’est plus qu’un jeu prétentieux et maladroit de vieillards platoniciens.
Où suis-je parvenu, mon amie? Voilà où conduit la logique, quand on la laisse faire. Vous me direz si cela vous a amusé. Pour moi, j’y ai pris grand plaisir, comme toujours quand je pense à vous, quand j’écris pour vous.
TABLE DES LETTRES
A