‹ Lettres à M. Panizzi, tome IIChapitre 182 sur 202 · CLXXXVI

CLXXXVI

Paris, 25 juillet 1870.

Mon cher Panizzi,

Tout le monde me dit que je vais mieux, mais je ne m'en aperçois guère. J'ai des nuits très mauvaises, je tousse toujours et les forces ne reviennent pas. Le temps exceptionnel que nous avons ne vient pas à bout de ma bronchite. Que deviendra-t-elle cet hiver? Je ne suppose pas que je pourrai en voir un second. Parmi les choses que je regrette le plus, c'est de partir sans vous dire adieu; je veux dire, sans avoir passé avec vous une bonne soirée à causer _de rebus omnibus et quibusdam aliis_.

Nous avons ici un grand enthousiasme guerrier. Depuis huit jours, il y a eu près de cinq mille enrôlements volontaires. La garde mobile part avec beaucoup d'ardeur, et on voit des jeunes gens qui passaient leur vie sur le boulevard en gants jaunes, avec des lorettes, passer un sac sur le dos pour se rendre aux gares du Nord. Les carlistes mêmes vont à l'armée, où y envoient leurs enfants, et, _proh pudor! horresco referens!_ des zouaves pontificaux quittent Rome pour aller au bord du Rhin.

Il paraît que dans l'Allemagne du Nord l'enthousiasme antifrançais est non moins vif. Dans le Sud ce n'est pas avec la même ardeur qu'on se prépare. Mohl, que vous connaissez, je crois,--c'est un de nos grands orientalistes, Wurtembergeois de naissance et Français d'adoption,--Mohl revient de Stuttgart, et sa conclusion est que tout cela avance la République de vingt ans en Allemagne; on peut ajouter: et en Europe.

Si, comme je l'espère, nous avons l'avantage, ne croyez pas, comme quelques journaux le disent, que la liberté en souffrira. Elle en deviendra plus impérieuse et plus puissante. D'un autre côté, une défaite nous met en république d'un coup, c'est-à-dire dans le plus abominable et inextricable gâchis.

Je ne sais si la paix quand même, que le cabinet anglais a pris pour premier principe, tournera à son avantage. L'Angleterre a perdu son prestige en Europe. Il y a quelques années, elle aurait pu empêcher la guerre. En s'unissant à la France, elle aurait pu diviser à jamais l'Amérique en deux États rivaux; elle aurait pu prévenir la scandaleuse invasion du Danemark, et, aujourd'hui, nous serions probablement tranquilles.

Tenez ceci pour certain. Le secrétaire qui a porté la déclaration de guerre est allé prendre congé de M. de Bismark, avec lequel il avait eu de très bonnes relations. M. de Bismark lui a dit: «Ce sera pour moi le regret de toute ma vie de n'avoir pas été à Ems auprès du roi, lorsque M. Benedetti y est venu.»

Les gens du métier disent que les hostilités ne commenceront pas avant une quinzaine de jours. Nos soldats sont pleins de confiance dans la supériorité de leurs armes. Ils ont tué un Badois en tirant de la rive gauche sur la droite, et ont vu les balles ennemies tomber dans le Rhin.

Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et tenez-moi au courant de vos faits et gestes.

CLXXXVII

Paris, 27 juillet 1870.

Mon cher Panizzi,

Est-ce M. de Bismark ou quelque rédacteur du _Times_ qui a inventé le traité pour l'annexion de la Belgique? Comment M. Gladstone n'a-t-il pas dit qu'il ne savait de quoi il avait pu être question entre la France et la Prusse après Sadowa, mais que les diplomates des deux pays ne traitaient pas par écrit de la peau de l'ours, même ayant envie de la vendre? La chose est démentie ce matin au _Moniteur_.

L'empereur part demain à six heures du matin pour l'armée. Toujours grand enthousiasme. Cent quinze mille enrôlements volontaires. Les militaires ont grande confiance; mais, moi, je meurs de peur.

Adieu, mon cher Panizzi; je viens d'envoyer cinq cents francs pour les blessés, et je vais en donner mille pour tuer des Prussiens.

CLXXXVIII

Paris, 11 août 1870.

Mon cher Panizzi,

Accusez-nous de folie, d'outrecuidance, de poltronnerie même, nous avons mérité tous les reproches, mais ne croyez pas à cette absurde histoire de la Belgique. Avez-vous lu la lettre du général Turr? Admettant qu'on eût voulu s'emparer de la Belgique, qui aurait pu s'y opposer avec la connivence de la Prusse?

J'ai vu avant-hier l'impératrice. Elle est ferme comme un roc, bien qu'elle ne se dissimule pas toute l'horreur de sa situation. Je ne doute pas que l'empereur ne se fasse tuer; car il ne peut rentrer ici que vainqueur, et une victoire est impossible. Rien de prêt chez nous. Tout manque à la fois. Partout du désordre. Si nous avions des généraux et des ministres, rien ne serait perdu; car il y a certainement beaucoup d'enthousiasme et de patriotisme dans le pays. Mais, avec l'anarchie, les meilleurs éléments ne servent de rien. Paris est tranquille; mais, si on distribue des armes aux faubourgs comme le demande Jules Favre, c'est une nouvelle armée prussienne que nous avons sur les bras.

Je suis de nouveau retombé pour être allé au Sénat hier et avant-hier; mais je ne crois pas que ce soit sérieux.

Adieu, mon cher ami; j'ai le cœur trop gros pour en écrire plus long; ne montrez pas ma lettre, je vous en prie.