‹ Lettres à SixtineChapitre 7 sur 7 · L'AME EN VOYAGE

L'AME EN VOYAGE

PROSE

24 septembre 1887.

Sous la lampe rose, mes désirs se sont accomplis contre ses désirs:--- et c'était la même ombre luciolée des mêmes reflets, les mêmes étoffes aux vagues papillotements; c'était le même nid sous la lampe rose.

Mes désirs se sont accomplis et pourtant l'amie était absente: il n'y avait rien de ce qui fait d'elle l'amie, ni l'enveloppement des gestes conquérants: ceci est à moi; ni le baiser qui mord; ni le tressaillement de la moelle qui s'électrise depuis le cerveau jusqu'aux orteils; ni les syllabes murmurées à peine, le cri doux et un peu fauve qui dit l'indicible; et pourtant.--oh! tristement!--mes désirs se sont accomplis.

L'amie était absente, je l'ai cherchée en vain. En vain j'ai interrogé la chair en ses secrets: les secrets ont gardé leur secret. Sous la lampe rose, la même lampe rose, ce n' était plus la même amie. L'illusion m'a tendu ses lèvres, la chimère m'a livré sa beauté: l'amie était absente.

Je l'ai cherchée en vain: son âme était en voyage. Et c'était pareil à un songe charnel, quand les imaginations viennent rôder, fantômes, et s'offrir, succubes. Qui donc était là? Qui avait pris sa place, sa forme, ses membres, sa grâce, quelle femme, puisque, elle, je l'ai cherchée en vain?

Son âme était en voyage, quand mes désirs se sont accomplis. O statue, je t'offrais la mienne: pour t'animer, tu n'avais qu'à ne pas détourner la bouche. Une vie, c'est assez pour nous deux qui ne devons pas être séparés. Mais non: statue sous la lampe rose, son corps s'est donné seul; son âme était en voyage.

LE JOUEUR DE FLÛTE

PROSE

I.--Leurs amours, sous le ciel d'Athènes se rythmaient à des accompagnements de flûte. Les sept trous de la syringe, en notes aiguës et douces, répétaient la musique des baisers, berçaient la langueur des attitudes et l'inattendu des étreintes:

--Quel sera notre joueur de flûte?

II.--Elle veut qu'un écho redise l'inexprimable harmonie des baisers qui tombent sur la chair, comme une pluie tiède: vifs et précipités par le désir qui vers le but suprême se hâte, sans respirer les parfums diffusés le long du sentier; lents et ralentis à la volonté du plaisir qui fait l'école buissonnière par monts et par vaux:--

--Quel sera notre joueur de flûte?

III.--L'aveugle désir a des voies droites; il marche d'un train rapide. Aux yeux un bandeau qui lui voile le monde réel, il court haletant, le front en avant, vers l'infini qu'il n'atteindra jamais; éternelle illusion, éternellement renouvelée. Pour noter la course décevante du désir,--

--Quel sera notre joueur de flûte?

IV.--Le plaisir est humain et divin; il est spirituel; ce n'est pas un instinct qui le domine, il a une âme. Il n'est pas égoïste et même ne s'épanouit qu'en autrui. La chair ne frissonne qu'aux frissons de la chair; le plaisir ne vit que du plaisir qu'il donne. Pour chanter cette chanson charmante, cette enivrante chanson, dis, ô, mon amie.

--Quel sera notre joueur de flûte?

V.--Désir, plaisir, passion, la passion qui en dépit de tout, des hommes ennuyés et envieux, de la société stupide et borgne, unit deux êtres, et d'une inéluctable soudure, rive en une seule deux vies; la passion rare et qui fait peur; la dévorante passion qui ne s'attaque qu'aux forts et parfois les dévore; la passion qui ne se nourrit pas seulement de rêves et d'effleurements, mais de chair et de sang, pour dire la passion, une telle passion,--

--Quel sera notre joueur de flûte?

VI.--Et pour rythmer les rires où s'épand la joie de se comprendre, l'insaisissable accord des yeux, les contacts perpétués des doigts, les appels fréquents des lèvres, dis-moi, amie.

--Quel sera notre joueur de flûte?

VII.--Est-ce que c'est moi? Moi, que m'importe ce que j'ai senti! Je veux des baisers nouveaux et de nouveaux baisers, encore,--joncher, comme de roses, ta chair adorée. Puisque c'est moi qui t'aime, pourquoi veux-tu que je sois aussi le joueur de flûte?

9-10 octobre 87.

REMY DE GOURMONT

inv. et scrips.

LE SOURIRE

Assonances

Risus et amicæ laudes.

Le sourire est un dieu charmant, fait de lumière, limpide comme un vol subtil de libellules qui rase l'eau dormante et bleue des étangs clairs.

Frère d'Eros, il a des ailes minuscules, et les flèches d'argent qui peuplent son carquois ont pour pointe un désir et pour barbe un scrupule.

Ses yeux sont des saphirs profonds comme une joie d'amour; mais l'âme est si mobile, et la prunelle, qu'ils ont l'air d'améthystes, parfois, ou de turquoises.

La bouche est rouge: elle a la grâce d'un pastel et le pourpre très doux, le velours d'un oeillet; quand elle s'ouvre, il en sort soudain une étincelle.

Le Sourire est un dieu charmant, mais si léger qu'il ne pose pas plus qu'un oiseau sur la branche: il voltige et s'envole, il déjoue les aguets;

Quand on croit le tenir, il a fui comme un charme; pas plus qu'une hirondelle on ne le prend au piège, et s'il était captif, il mourrait dans sa cage.

Il s'arrête par-ci, par-là, dans un cortège d'éclairs, jase, et d'un seul coup d'aile part en fusée, revient, s'en va, toujours courant le même arpège.

Il est rayon, il est parfum, il est rosée. Il a des feux d'étoile et des phosphorescences plus douces que la lune dans la nuit argentée:

lueurs comme on en voit présager la naissance et les splendeurs encore confuses de l'aurore; éclat tout plein de grâces, mélancolies, pimpances.

Il est rayon, il a dans son écrin les ors, les violets, les roses, les bleus, les améthystes, les sinoples royaux, les vairs de cyclamor;

les couleurs, mais surtout les nuances: les tristes, ces fleurs décolorées par l'excès des soleils; les joyeuses, ardeurs dont la gamme s'irise;

les blancs trempés un peu de chair ou de vermeil, les outre-mer, ces rêves, et les glauques divins dont on faisait les yeux moqueurs des immortels.

Oh! les piquants bitumes sous des yeux libertins! oh! les piquants cinabres sur des joues de déesses! Diane aux genoux blancs, et toi Vénus aux seins

prédestinés! Il est parfum, et les caresses, des odeurs souveraines épicent ses baisers, tendresses parfumées, affolantes tendresses!

Il est rayon, il est parfum, il est rosée: la gaîté de ses yeux se voile sous des larmes, souvent, pour étonner l'âme dépaysée,

qui ne sait plus, se trouble, hésite et se demande si c'est la joie qui ment, ou si c'est la douleur, ou si le Dieu n'est pas triste et gai, tout ensemble.

Le Sourire est un dieu charmant, un Dieu charmeur.

ENVOI

Ah! chère, il t'aime, il vient à toi, en roi. Il installe son charme et sa grâce en ton coeur: Il adore tes lèvres, tes yeux, tes dents, ta voix.

8-14 novembre 1887.

REMY DE GOURMONT

inv. et scrips. tristis incipit; peregit tristissimus.

Lundi matin, 9 h., 7 novembre 87.

J'ai envie d'écrire des choses mélancoliques. Elle vient de partir.

Nous ne nous étions pas quittés depuis avant-hier soir et il y a un petit moment très pénible à la voir traverser la cour.

Vendredi soir, 9 h.-1/2, 26 novembre.

Il ne faut pas, amie, m'en vouloir de ma soirée; elle a été bonne. Comme le Commandeur avait affaire au Figaro, nous y allons; reçus par Magnard, très bien, auquel je débite mon document Jeanne d'Arc. Très amusé de mon idée; me prie de lui envoyer l'article.

Rencontré là St-Cère. Rendez-vous avec lui demain samedi à 4 h. 1/2 pour faire ensemble un article pour le supplément de samedi prochain.

Le Commandeur reste pour faire une conférence. Donc vu Savaria et passé une heure avec lui.

A demain. Avant 4 h., ou chez moi 7 h., car second rendez-vous avec Savaria à 5 h. 1/2.

Il tuo.

Mercredi, 9 h., 15 décembre 87.

J'ai des remords, amie, d'avoir été, moi aussi, désagréable, sans aucun droit. Et en aurais-je le droit que je ne devrais pas le prendre. Mais, vois-tu, il y a des êtres qui rentrent en leur coquille sitôt qu'on les froisse, un peu, si peu, et tous deux nous en sommes. Ce n'est pas précisément mauvais caractère, du moins au fond; plutôt excès de sensibilité avec aussi pas mal d'orgueil. Te faire de la peine est tout ce qui m'en fait le plus à moi-même et l'instant d'après je souffre plus du trait que j'ai lancé que de celui que j'ai reçu.

Puis c'est l'orgueil qui clôt la bouche, arrête les gestes, met une barrière momentanée entre deux êtres qui ne vivent bien qu'au contact l'un de l'autre.

Tout cela est nécessité: là où il y a vie, il y a sensibilité, il y a joie, il y a souffrance et d'autant plus que le tissu vivant est plus délicat, plus plein de nerfs.

Et des paroles, encore qu'elles ne soient point pensées, encore que celui qui les reçoit sache qu'elles ne sont pas pensées, des paroles peuvent blesser, parce que le mal est fait avant que le raisonnement ait eu le temps de l'arrêter.

Les paroles sont terribles, les paroles sont précieuses: l'homme s'attache par la parole. Un mot où se décèle la vivacité d'un sentiment a beaucoup de pouvoir. Là est la force de l'aveu articulé, plus fort même que les actes, car il implique une plus grande domination subie et avouée, proclamée, une plus complète défaite de l'orgueil, un plus absolu détachement de soi.

Je crois bien que cette traduction du proverbe arabe m'est toute personnelle. L'autre jour je le lus sans trop le comprendre et il est probable que je le comprends à ma manière.

Chère, très chère, il me semble que tu es à cent lieues, n'étant plus tout près de moi; et j'écris cela sachant bien que tu le sentiras et que pour toi ce ne sera pas un enfantillage.

Décidément je me persuade que beaucoup de ta mauvaise humeur est de ma faute. Moi aussi je me laisse aller à parler et à agir, comme si tu ne m'aimais pas, et cela est mal, car je sais que cela fait souffrir.

Il vaudrait mieux abuser de l'être qui vous aime que de douter de lui.

Si tu te souviens encore de ce que j'ai pu dire d'amer, tu l'oublieras, car je ne veux rien entre nous qui soit même l'ombre fuyante.

Souviens-toi plutôt que comme un autre toi-même tes affaires, tes soucis, tes joies sont mes affaires, mes soucis, mes joies. Je t'assure qu'en ces temps derniers j'ai partagé toutes tes émotions; ne t'en es-tu pas aperçue? Quand il s'agit de toi, il ne saurait être question de dilettantisme.

A quoi bon aimer, alors, si ce n'est pas pour aimer ainsi? Pourquoi se donner, si on ne se donne qu'à moitié?

Mais tout homme a dans son coeur un méchant qui sommeille.

Ah! ma chère Berthe, si mon méchant se réveille contre toi il faut lui pardonner, car il ne sait ce qu'il fait.

TABLE

BALLADE DE LA ROBE ROUGE A GUSTAVE DORÉ J'espère, Madame VITRAIL ROMANTIQUE RONDEL NOTE (De ces minutes...) IN MANUS LITANIES LES JACYNTHES VAINS BAISERS Je suis parti O mon amie Pourquoi ne pas vous écrire Je retrouve sur un carnet Je sors de chez ces bourgeois Prends-moi tout Relu cette explosion d'invectives Je travaille et voilà que soudainement Copie de notes indéchiffrables Pas deux jours de suite Je m'éveille et prends conscience de moi ENVOI Je t'envoie ces parfums CONCORDANCES Vous devez trouver, mon amie COMMUNIONS Les tortures sont douces SYMBOLES Tu aurais voulu, mon amie CHANT ROYAL DE L'ÉDEN On n'aime qu'une fois JEUNESSE DE NOTRE JOIE Il me semble, mon adorée Sèvres. Toutes ces mêmes choses Bonjour, ma chère adorée Sortant de ce bois sombre Bonjour, ma toute charmante Beaucoup de pages de toi Enfin, je les relis ces pages Que ne pouvons-nous pas faire Je commence une autre feuille Aux heures attristées J'espérais trouver ici de l'étoffe Que j'ai une amie précieuse! Bonjour, mon cher Sphinx Couché dans le sable Vous n'aurez qu'un mot de moi Rentré dans ma chambre, et debout Que d'ironie! que d'ironie! Ainsi cette même qui m'écrivait Je reviens. Vous étiez chez vous INTÉRIEUREMENT L'AME EN VOYAGE, prose LE JOUEUR DE FLÛTE, prose LE SOURIRE, assonances J'ai envie d'écrire des choses Il ne faut pas, amie, m'en vouloir J'ai des remords, amie

ACHEVÉ D'IMPRIMER

le quinze juin mil neuf cent vingt et un PAR Marc TEXIER A POITIERS POUR LE MERCURE DE FRANCE

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