‹ Lettres d'un innocentChapitre 3 sur 9 · III

III

IL N’Y A PAS DE PIÈCES SECRÈTES CONVAINQUANT DE TRAHISON DREYFUS

Le bordereau échappant à l’accusation, on a cru devoir se rattraper sur les pièces secrètes et on a répandu le bruit dans certains journaux, à grand renfort d’insinuations mensongères, qu’il existait des preuves de la culpabilité de Dreyfus qu’on ne pouvait faire passer sous les yeux du public.

Il est bien entendu, tout d’abord, que les prétendues preuves sont sans valeur contre lui, tant qu’elles ne lui ont pas été communiquées pour lui permettre de les discuter; mais examinons-les à sa place, puisque nous avons, nous, l’avantage d’en connaître la teneur. Elles n’ont aucune portée.

Parmi les documents qu’on a secrètement communiqués au Conseil de guerre, aucun, en fait, ne visait personnellement le capitaine Dreyfus. Ils ne lui étaient donc pas plus applicables qu’au premier venu de ses camarades. Un seul pouvait prêter à l’équivoque: c’est le fameux passage d’une lettre où un attaché d’ambassade écrivait à un autre attaché de ses amis: «Ce canaille de D..., etc.»

C’est sur la coïncidence de cette lettre D avec l’initiale de Dreyfus qu’on a bâti toute la légende des rapports qu’aurait entretenus l’infortuné capitaine avec les attachés militaires d’Allemagne et d’Italie. On a apporté dans la machination de ce roman tant de légèreté et de mauvaise foi, qu’on a été jusqu’à commettre un faux pour le mieux faire accepter par la crédulité publique.

Le 15 septembre 1896, le journal _l’Éclair_, parlant de l’impression décisive qu’avait produite sur le Conseil de guerre le passage sus-relaté, remplaçait l’initiale D par le nom même de Dreyfus et altérait ainsi le texte: «Cet animal de Dreyfus devient bien exigeant.»

A partir de ce moment, trompé par cette audacieuse falsification, beaucoup n’ont plus douté qu’il s’agissait de Dreyfus; mais leur erreur peut-elle persister quand la supercherie qui en a été la cause a été démasquée?

Affirmer que l’initiale D désigne un nom quand elle en peut aussi bien désigner cent autres, c’est pure folie, et il est effroyable de penser que c’est peut-être cependant cette affirmation qui a suffi pour entraîner la condamnation de Dreyfus!

Aussi bien, l’État-Major n’a point été le dernier à sentir l’inanité d’une pareille preuve, et le général de Pellieux, dans le procès Zola, a cru devoir nous rassurer.

Il a admis que l’on pouvait bien n’avoir encore aucune preuve certaine de la culpabilité au moment du verdict de 1894; mais il a ajouté que cette preuve était arrivée deux ans plus tard, au Ministère, en novembre 1896.

Quelle est donc cette révélation confidentielle qui serait venue, après coup, montrer qu’on n’avait à redouter aucune erreur?

Il s’agirait, d’après l’honorable général, d’un bout de lettre non signée, mais accompagnée d’une carte de visite, dans laquelle un des deux attachés militaires des ambassades d’Allemagne et d’Italie aurait, à la veille de l’interpellation Castelin, conseillé à son camarade de ne pas dire un mot de «cette juiverie.»

«Cette juiverie» aurait indiqué Dreyfus, sur lequel il fallait faire le silence.

Que l’État-Major ait pris au sérieux cette note informe, quand elle lui est arrivée par le service de l’espionnage, il faut bien l’admettre, puisqu’il l’invoque comme son plus précieux argument; mais, en vérité, il faut qu’il y ait bien peu réfléchi et son esprit critique s’est singulièrement trouvé en défaut.

Les faux papiers Norton, les faux documents Lemercier-Picard auraient semblé authentiques auprès de ce Memorandum inouï, ridicule, invraisemblable, attribué à un officier d’ambassade: «Nous ne dirons pas un mot de cette juiverie!»

Comment n’a-t-on pas vu qu’il y avait là manifestement une de ces inventions nombreuses à l’aide desquelles un habile faussaire a cherché à dérouter la justice depuis que le commandant Esterhazy s’est vu sérieusement soupçonné? Tout n’en montre-t-il pas le caractère apocryphe?

Quel besoin, d’abord, MM. de Schwartzkoppen et Panizzardi auraient-ils eu de s’exhorter au silence en 1896, quand, depuis 1894, ils se taisaient d’un commun accord?

Quelle idée les aurait pris de s’écrire pour se donner un mot d’ordre qu’il était au moins imprudent de mettre à la portée d’une main indiscrète? Ils se voyaient tous les jours, et souvent plusieurs fois par jour.

De quelles expressions, enfin, se seraient-ils servis pour donner leur avertissement?

Est-ce que le terme «cette juiverie» ne sort pas de la vraisemblance, et répond-il à l’esprit de réserve auquel deux officiers diplomates doivent être accoutumés?

«Cela flaire le faux,» avait dit immédiatement le lieutenant-colonel Picquart, qui avait compris que, en cherchant à compromettre un peu plus Dreyfus, quelqu’un, facile à reconnaître, cherchait à entraver l’enquête ouverte sur le compte d’Esterhazy. Et, après le colonel Picquart, tous ceux qui savent peser d’une main exercée la valeur probante d’un acte dont l’origine est incertaine, répètent sans hésiter: «C’est un faux!»

Voilà donc à quoi se réduisent les preuves mystérieuses sur lesquelles on voulait étayer l’œuvre du Conseil de guerre: quelques fragments, sans authenticité, de correspondance, remis on ne sait par qui au bureau des renseignements de l’État-Major, d’origine louche pour les uns et sans applicabilité pour les autres. Tous ignorés d’ailleurs de Dreyfus et lui étant légalement inopposables.