II - I
UNE CALOMNIE
Les prétendus aveux du Capitaine Dreyfus
MADAME DREYFUS A M. G. CAVAIGNAC
Monsieur le Député,
Dans la séance du 13 janvier 1898, vous avez affirmé qu’un officier, le capitaine Lebrun-Renault, aurait recueilli de la bouche de mon mari, le jour de son horrible supplice, cette parole: «Si j’ai livré des documents sans importance à une puissance étrangère, c’était dans l’espoir de m’en procurer d’autres.»
J’oppose à cette affirmation un démenti catégorique, absolu.
Si--au lendemain du jour où, subissant héroïquement son supplice, mon mari n’a pas cessé de protester hautement de son innocence--un journal a publié le récit dont, sans contrôle et sans preuves, vous vous êtes fait l’écho à la tribune du Parlement, ce journal a altéré la vérité.
Il m’a été dit que le capitaine Lebrun-Renault avait aussitôt démenti les propos qu’une légende lui attribue, qu’il avait dit à ses chefs la vérité, à savoir que mon mari n’avait fait que protester de son innocence, que, par ordre, alors, le silence avait été imposé à cet officier.
J’ignore si ce qui m’a été raconté est exact, je ne puis le vérifier. Si vous voulez vous donner la peine de vous reporter aux journaux de janvier 1895, vous y trouverez d’abord un récit de tous points différent de la conversation qui s’engagea le 5 janvier entre le capitaine Lebrun-Renault et mon mari. Voici le récit du _Figaro_, intitulé: Récit d’un témoin, et signé de M. Eugène Clisson.
«C’est dans cet ordre que le convoi arriva à l’École Militaire, à huit heures moins dix. Dreyfus fut conduit dans une des salles de l’École et laissé sous la garde du capitaine Lebrun-Renault. C’est là dans cette pièce, que la conversation suivante s’engagea:
«Vous n’avez pas songé au suicide, M. Dreyfus? demanda le capitaine Lebrun-Renault.
--Si, mon capitaine, répondit Dreyfus, mais seulement le jour de ma condamnation. Plus tard, j’ai réfléchi. Je me suis dit qu’innocent comme je suis, je n’avais pas le droit de me tuer. On verra dans trois ans quand justice me sera rendue.
--Alors, vous êtes innocent?
--Voyons, mon capitaine, écoutez: on trouve dans un chiffonnier d’une ambassade un papier annonçant l’envoi de quatre pièces. On soumet le papier à des experts, trois reconnaissent mon écriture, deux déclarent que l’écriture n’est pas de ma main, et c’est là-dessus qu’on me condamne!
A dix-huit ans, j’entrais à l’École Polytechnique, j’avais devant moi un magnifique avenir militaire, 300,000 fr. de fortune et la certitude d’avoir dans l’avenir 50,000 fr. de rentes. Je n’ai jamais été un coureur de filles. Je n’ai jamais touché une carte de ma vie, donc je n’ai pas besoin d’argent. Pourquoi aurais-je trahi? Pour de l’argent? Non, alors quoi?
--Et qu’est-ce que c’était que ces pièces dont on annonçait l’envoi?
--Une très confidentielle, et trois autres moins importantes.
--Comment le savez-vous?
--Parce qu’on me l’a dit au procès. Ah! ce procès à huis clos, comme j’aurais voulu qu’il fût public et qu’il eût lieu au grand jour! il y aurait eu certainement un revirement d’opinion.
--Lisiez-vous les journaux en prison?
--Non, aucun; on m’a bien dit que la presse s’occupait beaucoup de moi, et que certains journaux profitaient de cette accusation ridicule pour se livrer à une campagne antisémite. Je n’ai rien voulu lire.
Puis, raide et comme insensible, il ajoute: A présent, c’est fini. On va m’expédier à la presqu’île Ducos; dans trois mois, ma femme viendra m’y rejoindre.
--Et, reprit le capitaine Lebrun-Renault, avez-vous l’intention de prendre la parole tout à l’heure?
--Oui, je veux protester publiquement de mon innocence.
Devant cette déclaration nettement formulée, le capitaine fit informer le général Darras de la résolution de Dreyfus. Elle avait d’ailleurs été prévue, et un roulement de tambours devait lui couper la parole en cas de besoin. Il était neuf heures moins dix lorsque quatre artilleurs entrèrent dans la salle.
--Voici les hommes qui viennent vous prendre, Monsieur, dit le capitaine Lebrun-Renault.
--Bien, mon capitaine, je les suis, mais je vous le répète les yeux dans les yeux, je suis innocent.
Et il suivit les soldats.»
Le lendemain, l’_Agence Havas_ communiqua aux journaux la note suivante, qui établit seulement que le capitaine Lebrun-Renault n’avait fait lui-même aucune communication à la presse:
«Le Ministre de la guerre a interrogé le capitaine de la garde républicaine Lebrun-Renault sur les affirmations qui lui sont attribuées par certains journaux relativement à une conversation avec l’ex-capitaine Dreyfus. Le capitaine Lebrun-Renault a certifié au Ministre qu’il n’a fait aucune communication à aucun organe ni représentant de la presse.»
Le _Figaro_ reproduit cette note en la faisant suivre des lignes suivantes: «C’est absolument exact et le capitaine Lebrun-Renault a dit la vérité en affirmant à son Ministre qu’il n’avait «fait aucune communication à aucun organe ni représentant de la presse.»
«Ce qui est vrai, c’est qu’il y a eu seulement une «conversation» tenue par ce brave officier de la meilleure foi du monde devant des personnes qu’il ne soupçonnait pas devoir la rapporter.
«Nous ne croyons pas d’ailleurs que les règlements interdisent à un militaire d’avoir des conversations de ce genre avec sa famille ou ses amis.»
Ce n’est que dans la _Cocarde_ du 8 janvier que parut, sous la signature de M. Castelin junior, le propos que vous avez reproduit, mais que le journal attribuait à un autre officier que le capitaine Lebrun-Renault.
Aussi bien, l’invraisemblable du récit que vous avez produit à la tribune de la Chambre ne ressort-elle pas avec une souveraine évidence d’une pièce, incontestable celle-là, qui figure au dossier de mon mari et que vous ne pouvez ignorer, dont vous avez dû prendre connaissance pendant votre passage au ministère de la guerre.
Le jour même du rejet de son pourvoi, alors que tout espoir était perdu pour lui, à la veille d’un supplice atroce entre tous, mon mari reçut dans sa prison la visite du commandant du Paty de Clam, que vous connaissez bien, Monsieur le Député, qui avait dirigé l’enquête préliminaire à l’arrestation et qui venait au nom du Ministre de la guerre demander au capitaine Dreyfus s’il voulait reconnaître sa culpabilité.
--Mon mari répondit: «Je suis innocent, je n’ai rien à avouer.»
--N’auriez-vous pas commis une imprudence? dit M. du Paty. N’auriez-vous pas voulu amorcer un agent étranger?
--Je ne connais aucun agent. Je n’ai jamais eu de telles relations, répliqua le capitaine Dreyfus; je n’ai jamais voulu amorcer personne, je suis innocent de ce dont on m’accuse.
--Alors, déclara celui qui a été son bourreau, l’homme qui m’a torturée, moi, malheureuse femme, avec des raffinements de sauvage, alors, si vous dites vrai, vous êtes le plus grand martyr du siècle!
M. du Paty de Clam peut nier cette conversation, mais voici une lettre qui en fait foi, qui a été écrite après que l’envoyé du général Mercier eut quitté la prison du Cherche-Midi, qui fut remise au Ministre, qui figure au dossier du Ministère de la guerre, que, je le répète, vous deviez connaître et qui aurait dû vous empêcher de porter à la tribune de la Chambre l’assertion que vous y avez portée.
Mon mari écrivait au général Mercier:
«Monsieur le Ministre,
J’ai reçu par votre ordre la visite du commandant du Paty de Clam auquel j’ai déclaré encore que j’étais innocent et que je n’avais même jamais commis la moindre imprudence. Je suis condamné, je n’ai aucune grâce à demander, mais au nom de mon honneur, qui, je l’espère, me sera rendu un jour, j’ai le devoir de vous prier de vouloir bien continuer vos recherches.
Moi parti, qu’on cherche toujours, c’est la seule grâce que je sollicite.
ALFRED DREYFUS.»
Et c’est le lendemain du jour où il écrivait cette lettre que mon mari aurait fait l’aveu que vous avez présenté à la Chambre comme la preuve de la culpabilité d’un martyr, d’un innocent!
La démarche de M. du Paty de Clam prouve que jusqu’à la fin le général Mercier a eu des doutes sur la culpabilité de l’homme qu’il n’avait pu faire condamner qu’en violant la loi et qu’en trompant les officiers du Conseil de guerre.
La lettre authentique de mon mari dément le propos qui lui a été prêté.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Député, l’assurance de mes sentiments distingués.
LUCIE DREYFUS.
Paris, 14 janvier 1898.