Chapitre 1
MARCEL BOULENGER
LETTRES DE CHANTILLY
H. FLOURY 1, BOULEVARD DES CAPUCINES, 1 PARIS
1907
DU MÊME AUTEUR
La femme baroque, roman (épuisé). Le page, roman. La croix de Malte, roman. Couplées, roman. Au pays de Sylvie, nouvelles. Souvenirs du marquis de Floranges (1811-1834). La querelle de l'orthographe. L'amazone blessée, roman.
Plaquettes:
Quarante escrimeurs.--Les quatre maladies du style.
A Louis Legendre
LETTRES DE CHANTILLY
A LA GLOIRE DE CARDUCCI
Les races latines, le sang latin, qu'est-ce que cela signifie? s'écrieront les ethnographes. Il y a du celte, de l'anglo-saxon, du slave, du sémite, parfois du turc, et souvent de l'arabe dans ce qu'on nomme les races latines. C'est là surtout une expression géographique. Elle ne correspond à rien de rigoureux, au contraire. Et quand les Latins se flattent d'une prétendue hérédité, d'on ne sait quelle finesse du goût, comme d'une aisance charmante ou d'une qualité d'esprit qu'ils doivent à leurs ancêtres, ils s'en font beaucoup accroire.
Possible. N'oublions pas toutefois que les ethnographes sont des savants, par conséquent des logiciens, c'est-à-dire des rêveurs qui suivent leurs chimères au-dessus de l'humble, obscure et inexplicable réalité. Certes il existe, quoi qu'ils en pensent, une race latine, et l'on sent qu'on en fait partie à des mouvements secrets, à certains dégoûts dont on n'est pas maître, ainsi qu'à des allégresses involontaires...
Un auteur barbare et savoureux, l'écrivain anglais Rudyard Kipling, conte en l'un de ses livres une histoire admirable. Il s'agit d'un officier de l'armée des Indes qui fut longtemps le prisonnier et l'esclave des Russes, si longtemps qu'après d'interminables aventures, il a, pour ainsi dire, perdu l'esprit, il est devenu presque un sauvage, presque une bête même. Rentrant par hasard dans son régiment et déjeûnant au mess, il ne reconnaît rien, ne se rappelle rien; à la fin du repas enfin, son colonel, pour l'éprouver, se lève et porte la santé de la Reine. Aussitôt l'ancien officier se trouve debout malgré lui, répond au toast sans s'en rendre compte, et selon le rite consacré, brise son verre. Il s'est souvenu inconsciemment de l'émotion traditionnelle et patriotique que cause à tout bon sujet britannique un toast à Sa Gracieuse Majesté: le pauvre homme, soudain galvanisé, s'est à ce coup retrouvé Anglais, voire impérialiste probablement.
Or tout dernièrement, le prix Nobel fut conféré au glorieux poète italien Giosuè Carducci, mort aujourd'hui. Quiconque, en apprenant cet hommage éclatant rendu au vieil aède d'outre-monts, a ressenti subitement un enthousiasme, un mouvement de triomphe et de joie, de pieux amour aussi et comme de respect filial; quiconque a goûté là l'une des belles et violentes émotions de sa vie; quiconque a, d'instinct, crié: Victoire!--peut se dire de bonne et pure race latine! Où qu'il habite, où qu'il soit né, celui-là est un «méditerranéen». Le jour que l'on donna le prix Nobel, des milliers de cives romani se sont reconnus et félicités dans le monde entier. Ainsi que l'officier anglais de Kipling rompait son verre en l'honneur de la reine Victoria, nous eussions tous brisé nos coupes à la gloire de Carducci le Superbe, de Carducci l'Ancien!
Mais, dira-t-on, vous possédez donc l'italien jusqu'à en saisir toutes les finesses poétiques, jusqu'à entendre le rythme de cette langue musicale, la cadence de ses vers, et jusqu'à vous complaire aux jeux délicats des longues et des brèves, des significations détournées ou imprévues, des mots qui se flattent l'un l'autre?
Nullement. Nous lisons, nous autres Français, rebelles aux langues étrangères, l'italien tant bien que mal. Quant aux traductions, s'il s'agit d'un poète surtout, la meilleure ne vaut rien. Aussi est-ce devant la gloire, les idées, les rêves, les gestes et le personnage de Carducci que nous nous inclinons, plutôt que devant son oeuvre elle-même. Nous vénérons ses ambitions artistiques, son énergie, sa fierté, ses attitudes, son rôle en Italie, toute sa vie; nous admirons enfin le héros littéraire qu'il est.
L'humanité a besoin de héros littéraires. Sans quelques écrivains et poètes qui ont réalisé des types parfaits de l'artiste et du lettré, la foule ne saurait comment témoigner son goût pour la littérature. Car elle lit peu, et ne relit presque jamais les très beaux livres: elle est paresseuse, sans curiosité comme sans culture. Mais elle respecte certaines traditions, et s'attache à des modèles convenus et définitifs de grands hommes qui lui sont chers. Ainsi, parce qu'Alfred de Musset a existé, elle reconnaît du charme et de la grâce irrésistible chez les jeunes poètes. Parce que Leconte de Lisle vécut, elle admet l'émouvante noblesse d'une existence dévouée toute entière à la beauté. Renan lui fournit le modèle impérissable d'un penseur quasi-divin. De nos jours, Gabriele d'Annunzio, Edmond Rostand s'inscrivent à leur tour dans cette sorte de Légende Dorée. L'étonnement ou l'enthousiasme universels qu'ils ont suscités auront entretenu la foi populaire. Parce que Giosuè Carducci aura, lui aussi, donné pendant quarante ou cinquante années au monde l'exemple d'un dévouement intransigeant et passionné envers les Muses et les belles-lettres classiques, la postérité inscrira désormais dans son calendrier ce nouveau saint: le poète latin, fier jusqu'à l'orgueil de sa race et de sa tradition, obstiné, presque inattaquable à force de bonne foi, terrible par ses colères, par son mépris, et magnifiquement perdu dans son rêve.
La vie de Carducci fut très simple, et d'une élégance en quelque sorte farouche. Né dans un petit bourg de Toscane, l'an 1836, et fils d'un médecin de campagne, il grandit dans la maremme de Pise, maremme fiévreuse et belle, pareille sans doute à celle qui--Dante l'a chanté--«fit et défit» la tragique Pia. Le jeune Toscan adora tout de suite sa langue maternelle, et l'ancêtre auguste de celle-ci, la langue latine: il fit des vers et devint philologue. Déjà plein de son génie, il gagna vite, comme poète, les suffrages d'un groupe de délicats Florentins, jeunes artistes et lettrés, groupe qu'il nomma lui-même, insolemment et joliment, les Amis Pédants. Le journal de ces humanistes de vingt ans s'appelait le Politien, en souvenir du savant et fin poète qu'aima si tendrement Laurent de Médicis. En même temps, comme Carducci était pauvre, il donnait des leçons, pour vivre. Sa science était profonde: les plus malveillants rendaient hommage à son enseignement. Bientôt il se voyait titulaire, à l'Université de Bologne, de la chaire de littérature. Il ne devait plus abandonner que rarement et cette chaire et cette ville, où s'écoula presque toute sa vie.
Rappelons qu'au temps où le hautain Carducci présidait les Amis Pédants, et contribuait à fonder le Politien, la littérature italienne se trouvait en proie au plus gémissant et veule romantisme. Ecoeuré par ce mauvais ton, notre jeune aède jura de ramener la poésie à ses sources primitives et--en ce pays--nationales, c'est-à-dire aux modèles classiques. Pareil à notre Ronsard, Carducci devint «un antique»; sa muse en italien parla grec et latin, et comme Ronsard aussi, il composa, selon les rythmes anciens, les plus mélodieuses, les plus fortes, nerveuses et frémissantes poésies lyriques dont puissent s'enorgueillir ses compatriotes.
Dans le même temps encore, l'Italie renaissante s'affranchissait du joug monarchique et clérical de l'Autriche. Frénétiquement patriote et libéral, Carducci exécrait les oppresseurs de son pays, étrangers, prêtres et rois. La tourbe pleurarde des romantiques, ses adversaires littéraires, soutenait volontiers, au contraire, ces prêtres, ces rois que le moyen-âge avait respectés. Logique jusqu'au bout, Carducci devait donc, lui, glorifier le paganisme, la joie de vivre, le règne de la radieuse nature, et jeter l'opprobre à ce sombre catholicisme, triste religion d'esclaves qui ruina le monde antique: il publia l'Hymne à Satan, furieuse attaque contre le dieu des humbles et des soumis, contre l'idéal des chrétiens.
Scandale immense! Toute une partie de l'Italie se dressa, indignée, contre Carducci, qui devint alors l'idole des révolutionnaires et des républicains radicaux. Attaque et défense, le combat fut acharné non moins que féroce. Mais le fougueux Giosuè avait bec et ongles. Sa plume était redoutable et son éloquence impétueuse, mordante, âpre[1].
[1] Une anecdote: Giosuè Carducci enfant avait capturé dans la maremme un faucon et un louveteau, qu'il élevait. Son père, pieux catholique, fit abattre ces animaux sanguinaires. De là daterait le premier ressentiment du petit Giosuè contre une religion qui, pensait-il, poussait à détruire les belles bêtes de proie. Sentiment puéril, mais non pas absurde, il s'en faut.
Notons aussi que lors du Congrès de la Paix de 1890, le vieux Carducci publia une Ode sur la Guerre, dans laquelle il exaltait et glorifiait le «sublime fléau», en vouant aux gémonies les pacifistes.
L'unification de l'Italie se fit enfin. Carducci comprit que la Royauté seule pouvait accomplir l'oeuvre de relèvement et de paix. Patriotiquement, il se soumit, et s'inclina, non sans noblesse, devant la grâce infinie de la reine Marguerite, sa tutélaire souveraine. Il termina sa vie, chargé de gloire et d'années, n'ayant pas un instant faibli, ni cessé d'être le plus grand et le plus pur des poètes lyriques, au sens qu'Horace et Ronsard laissèrent à ce titre, comme le plus hardi, le plus indomptable des libres esprits, et--à l'exemple de Pétrarque--le plus raffiné, le plus délicat des savants humanistes. Gabriele d'Annunzio, de nos jours, offre quelques traits de ressemblance avec Giosuè Carducci, qui d'ailleurs fut son maître.
On dressera plus d'une statue--hélas!--à Carducci. Laides et vulgaires, elles encombreront les places de Florence, de Bologne et de Rome. On verra l'émule de Politien, de l'Arioste et du Tasse vêtu d'une redingote de bronze ou de marbre, et ridiculisé à jamais. Au lieu de ces effigies absurdes, je souhaiterais qu'on élevât au poète deux monuments vraiment dignes de lui. L'un à Rome, et non loin du Forum où jadis retentit la voix des Gracques et de Cicéron: là serait placé sur un socle, en un carrefour ou bien au détour d'une rue, ce buste splendide et inachevé de Brutus que tailla Michel-Ange, et qui actuellement se trouve à Florence, au Bargello. Une inscription rappellerait au passant que ce chef-d'oeuvre commémore la mémoire du grand patriote Carducci.
L'autre monument se trouverait dans la baie de Naples, en un site admirable de Sorrente ou du Pausilippe, au lieu que jadis occupa sans doute telle ou telle voluptueuse villa romaine. Là, devant la mer, sous un portique léger, quelque divine statue antique ferait son geste éternel en l'honneur de notre poète, quelque Muse du Vatican ou, qui sait, l'Apollon Citharède lui-même...
Puis, ce n'est pas tout. Il y a dans la vie de Giosuè Carducci une heure charmante: ce fut celle où il sut pencher sa tête, jusque là rebelle, sur la main pleine de grâces de la reine Marguerite. Il n'est plus besoin d'un monument pour conserver ce joli souvenir de galanterie; le marbre ni l'airain ne conviendraient en rien ici, mais bien plutôt il y faudrait quelque commémoration délicate, courtoise, souriante et digne à la fois, quelque louange qui vînt plutôt de chez nous, par exemple un élégant et fin discours, un éloge éloquent, mais en même temps très spirituel, dans le goût de ceux que savent si merveilleusement réussir chaque année, en se jouant, nos messieurs de notre Académie Française.
LE LATIN
De temps à autre, chez nous, quelqu'un demande que les langues mortes ne figurent plus sur les programmes de l'enseignement secondaire. Parfois cet ennemi de nos chétives études classiques est un délicat, qui sait combien rustiques et incomplètes sont les notions de grec et de latin inculquées aux élèves durant leurs classes. «A quoi bon, dit avec dédain ce fin lettré, ennuyer les pauvres lycéens avec des «chrestomathies» ou des morceaux choisis de Cicéron? Est-ce pour dégoûter à jamais les quelques esprits désintéressés ou artistes qui autrement eussent aimé par la suite à découvrir peu à peu, comme firent jadis les humanistes italiens, la grâce ravissante des Muses antiques? Un potache devenu péniblement bachelier éprouve l'horreur de ce qu'il a si péniblement appris. Et tout au plus un très «fort en thème» connaît-il sa littérature grecque et latine comme un commis de librairie peut connaître les livres de sa boutique. Beau résultat, vraiment! Que nos jeunes gens étudient plutôt les langues vivantes ou les cours de la Bourse. Ce sera plus utile que de savoir enfin, au prix de longs et fastidieux efforts, épeler gauchement Tacite ou déchiffrer Horace tant bien que mal.»
D'autres fois, le réformateur est un politicien qui pense à sauver la République en s'acharnant contre la tradition des études gréco-latines. Monstruosité qu'une tradition! Car chacun sait, n'est-ce pas, que voilà l'ennemi, et que la rente remontera, que la terre redeviendra fertile et boisée, que la natalité augmentera, que l'alcoolisme disparaîtra, et que tous les problèmes sociaux enfin se trouveront résolus le jour où nul souvenir d'un passé fumeux et gothique ne subsistera plus en terre française.
Dans l'un et l'autre cas, la menace n'est pas bien grave. Le fin lettré, en effet, n'apporte généralement pas beaucoup de passion dans un débat dont il se soucie peu, au fond; puis il représente une très petite minorité; et vous ne voudriez pas maintenant que l'on se souciât de l'opinion des fins lettrés, je suppose? Quant au politicien, il a bien d'autres nobles besognes à poursuivre: le pays qu'il gouverne a pour mission de donner au monde attentif le spectacle de vastes expériences sociales; il y a là, on en conviendra, du travail plus intéressant, pour un homme d'Etat, que tout ce qui touche aux belles-lettres, ce jeu, cette amusette de mandarins.
Seulement, dans les derniers mois de 1906, le Touring-Club ayant tenu sa séance annuelle, M. Ballif, président, crut devoir s'y élever, au cours de la harangue qu'il prononça, contre l'instruction que l'on donne aux enfants dans les lycées. On leur fait, a-t-il dit, apprendre trop de choses par coeur, et notamment le latin, le grec: une éducation plus pratique serait à souhaiter, par exemple un peu moins de langues mortes et un peu plus d'anglais ou d'allemand[2]. Or, que le président du Touring-Club forme de tels voeux, voilà qui est sérieux et peut alarmer à juste titre un esprit attaché aux études classiques. La très nombreuse et puissante société que l'on nomme Touring-Club poursuit en effet une oeuvre admirable en France: les efficaces, les continuels services qu'elle rend au point de vue archéologique et artistique témoignent de l'intelligence et du bon esprit qui l'animent. Si le président, dans un discours officiel, y condamne l'enseignement des langues mortes, il faut voir là l'opinion d'un public étendu, important et assez généralement éclairé... Malgré les assentiments qu'elle peut rencontrer, il me paraît pourtant que cette opinion repose sur une grande erreur.
[2] Dans la Revue du Touring-Club de janvier 1907, M. Ballif a repris et développé cette idée.
Laissons le grec. De plus autorisés présenteront sans peine, et j'espère victorieusement, sa défense. Mais il nous faut de toutes nos forces réclamer, exiger les études latines. Loin qu'on les restreigne ou supprime, supplions qu'on leur attribue une place encore plus grande sur les programmes, comme moyen de culture dont nul autre n'approche, et comme la meilleure discipline pour ennoblir et peut-être aussi clarifier l'esprit.
D'ailleurs l'histoire elle-même et les faits nous servent ici. Sait-on bien que dans le pays le plus utilitaire du monde, en Amérique, on commence à réclamer à grands cris les humanités? Une revue universitaire de Chicago, The School review (juin 1906), en fait foi[3]. Des professeurs de sciences et de médecine demandent que leurs élèves aient une culture générale et littéraire, qu'on leur affine, qu'on leur polisse l'esprit. Un professeur d'hydraulique a été jusqu'à composer un programme où le latin occupe la plus belle place, «avant la géométrie, la physique et l'algèbre». Le latin est en effet considéré par eux comme la meilleure gymnastique intellectuelle. Et leurs élèves en ont grand besoin, d'une gymnastique intellectuelle, vu qu'ils ne peuvent tirer parti de l'enseignement qu'on leur donne par rudesse d'esprit, par gaucherie, par défaut de souplesse, de précision et d'ingéniosité. Ils n'ont pas pris l'habitude de soigner leur besogne, ils bâclent, ils ne savent pas travailler. Le niveau intellectuel des étudiants baisse, si bien que les jeunes gens américains tombent dans une espèce de paysannerie. Devenus ingénieurs après cela, ils ne sont capables ni d'écrire, ni de parler convenablement; ils ne peuvent même pas rédiger un rapport utile, et dans toutes les affaires où se trouvent mêlés des ingénieurs, «la plupart des procès viennent de ce qu'ils se sont mal expliqués». La School review préconise chaleureusement, pour remédier à cet état de choses, les études latines.
[3] V. Les Débats du 5 décembre 1906.
Elle a raison. Imitons-la. Il y aurait à ce sujet une belle campagne à tenter dans les journaux et l'opinion publique: il faudrait que des jeunes gens (et non plus ici des professeurs) démontrassent comment ils n'ont jamais eu que faire de ces fameuses notions pratiques, si puériles et vaines, qu'on s'est ingénié à leur inculquer dans les collèges. Six mois d'expérience en apprendront toujours davantage à un futur mécanicien ou directeur d'usine que trois ou quatre ans de vagues conseils au lycée. Rappelez-vous les absurdes bataillons scolaires: une petite semaine de régiment ou deux heures de manoeuvres valaient mieux que ces bêtises. Pour tout citoyen appelé un jour à parler (défendre ses intérêts), à écrire (rédiger des rapports, exposer des affaires, composer des lettres), à penser (ne faut-il pas voter?), il est utile d'avoir acquis la plus grande souplesse d'esprit possible, la meilleure culture, la finesse du raisonnement, le talent d'être clair et précis. Les humanités mènent vite à tout cela.
Et si même elles n'y conduisaient pas aussi sûrement, il y a du moins certaines qualités, entre toutes, que les auteurs latins sont merveilleusement propres à suggérer, par exemple la dignité, la gravité. Il ne convient pas de lever les épaules: un peu plus de gravité nous sauverait de la niaiserie, où nous tombons parfois, et nous préserverait en partie de ces enthousiasmes désordonnés autant que turbulents, dont les suites ne nous font pas toujours honneur. Niera-t-on également que l'estime de soi-même, dont se compose en grande partie la dignité, ne nous fasse parfois défaut? Qu'est-ce que notre admiration continuelle et inexplicable des étrangers, et principalement des Anglo-Saxons? Un citoyen de la grande Rome, jadis, n'éprouvait rien de tel. Au lieu que nous n'osons, nous autres, rien entreprendre, tant nous nous défions sottement ou bassement de nous-mêmes.
Un auteur latin, Ausone, l'a pourtant dit:
Incipe, dimidium facti est coepisse. Supersit Dimidium: rursum hoc incipe, et efficies.
Quant à la manière d'exprimer sa pensée ou de l'écrire, il n'est sans doute point d'entraînement ni de sport intellectuel plus propre à nous aider en cela que la version latine. Outre qu'un usage assidu des auteurs latins est de nature à nous donner le goût et peut-être l'habitude du «style noble»--grâce véritable et trop négligée aujourd'hui,--cet usage nous peut apprendre aussi à user d'une syntaxe moins pauvre et moins monotone que celle du XXe siècle. Un sujet, un verbe, un attribut, voilà l'humble canevas de toutes nos phrases contemporaines. Et plus la langue d'un auteur est ainsi mesquine, plus on dit qu'elle est «pure». Le latin, avec ses longues périodes infiniment variées, nous enseigne au contraire l'art de jeter d'un seul trait sur le papier une idée complète, en un seul paragraphe ou mieux encore en une seule belle phrase, gracieuse ou superbe, ornée d'incidentes toutes diverses entre elles, et aussi bien attachées à la proposition principale que des rameaux délicats à la branche d'un arbre.
Puis les mots latins sont charmants. Leurs significations pleines de nuances aiguisent et forment le jugement, la critique, bientôt le goût. Les verbes, surtout, ont de la malice. Il faudrait les traduire presque tous par «avoir une tendance à...». D'où l'on ne sait quoi de non-exprimé, d'inexprimable peut-être, qui donne soit à une phrase descriptive, tableau de foule, décor ou portrait, soit à une apostrophe oratoire, le plus tragique, si ce n'est le plus savoureux et surprenant éclat. Ailleurs encore, ce sont des verbes presque trop précis et comme frémissants sur la page. Pour le verbe carpere, le lexique donne ce sens: «enlever quelque chose du temps ou de l'espace», ainsi par exemple qu'on dirait en sport: «il enleva ses trente kilomètres dans l'heure». Or, Virgile a écrit des poulains qu'on doit les dresser, dès quatre ans, à savoir, sur la vaste plaine, «carpere gyrum...» Les voyez-vous là-bas, les poulains, enlever au galop leur tournant? Mais Horace a dit aussi: «Carpe diem...» Et comment traduire, cette fois? On ne sait. Peut-être par: «Cueille le jour»?...[4].
[4] Dans une des comédies de Maurice Donnay, et comme le héros et l'héroïne se disposent à sortir, celui-ci considère doucement sa frivole amie et se murmure à lui-même: «Carpe diem!...» Se retournant, surprise: «Qu'est-ce que cela veut dire?» lui demande la jeune femme. «Cela veut dire...», il hésite un moment, puis il sourit et répond: «Cela veut dire: Va mettre ton petit chapeau, et viens...» Tout cela dans un verbe latin!
Il n'y a pas que les verbes. Substantifs et adjectifs ont aussi leurs délicatesses. Voici l'un de ceux-ci, entre mille: lubricus. On trouve dans le dictionnaire: 1º glissant, où l'on glisse; 2º glissant, qui glisse dans la main, poli, lisse; 3º mobile, inconstant, incertain; 4º difficile, chanceux; 5º qui fuit, qui échappe, trompeur. Arrivé à ce dernier sens, qui se défendrait de songer au faune capricieux bondissant le long d'une rive, entre les saules et parmi les roseaux? Or, le faune poursuit la nymphe, elle-même toujours en fuite et souriant un peu plus loin. D'où finalement notre «lubrique». Le trajet est délicieux.
Ajoutons qu'à lire, qu'à étudier sans cesse les auteurs latins, on peut acquérir le respect et même le culte de la beauté. Car on aura beau dire, les mots français sont usés, pour les collégiens surtout qui n'en sauraient, comme de bons lettrés, goûter encore toute la saveur. Une très admirable phrase française finira toujours par leur sembler un peu fade: leur goût étant mal éveillé, ces «graphies» dont ils ont trop l'habitude ne les toucheront jamais beaucoup. Au contraire le professeur qui leur fait entrevoir la splendide noblesse enclose dans une formule latine, ou tout le charme qui s'exhale d'un mélodieux et doux hexamètre, ce professeur, s'il est adroit, leur présente ce qu'il y a de plus émouvant au monde pour de jeunes esprits, c'est-à-dire un mystère qu'on aperçoit un peu, une merveille à demi tirée de l'ombre, la beauté enfin pieusement recouverte d'un voile comme un objet sacré. Ou plutôt, ce maître habile leur parle des sirènes, que nul ne voit, sans doute, mais qui chantent et qu'on entend sur la mer.
Nous n'avons pas besoin de tous ces raffinements! s'écriera-t-on. Donnez-nous des hommes, des citoyens... Eh! c'est le moyen d'en faire. S'il appartient aux races latines de dominer encore le monde, c'est par l'esprit. Jamais les jeunes Français ne seront assez cultivés. Plus on les aura rendus fins et sensés, d'autant mieux ils se gouverneront. Plus ils auront de noblesse et d'élévation dans l'esprit, d'autant plus vite perdront-ils cette pusillanimité qui leur nuit. Préparons de bons humanistes pour obtenir seulement des hommes raisonnables et assez intelligents.
Des citoyens, des soldats, des législateurs? Mais ceux qui ont fait la Révolution et l'Empire lisaient avec goût Tite-Live et Tacite, ne parlaient que des Gracques et rêvaient de César.
CAVALIERS ANTIQUES
La beauté parfaite est dans la sculpture antique, et point ailleurs. C'est là, uniquement là, qu'on la trouve. L'art avec lequel les artistes anciens surent interpréter la vérité est à jamais perdu.
Seules pourtant, les figures équestres gênent un peu. On ne sait quoi de théâtral choque, même dans les plus appréciées. Les personnages ont toujours l'air de chevaucher des bêtes qui se retiennent. Jamais le cheval ne se porte franchement en avant. Jamais le cavalier ne paraît réellement s'en occuper. Pourquoi?
Voici, à ce sujet, plusieurs remarques, des notes--et quelques réflexions techniques.
Posons tout d'abord ce principe que tous les chevaux réellement bons, c'est-à-dire courageux, ardents, pleins de sang enfin, ont une tendance à donner plus qu'on ne leur demande, à augmenter sans cesse le train dont on les veut mener, et qu'il les faut toujours retenir. Ils prennent leur point d'appui et tous (plus ou moins, bien entendu, suivant leur disposition naturelle ou l'adresse de leur cavalier) tirent sur les rênes afin d'aller de plus en plus vite. Si l'on n'a pas une science d'écuyer consommé, on ne saurait empêcher une monture très vigoureuse de tirer. Pour y parvenir, il faut monter avec un doigté infini, après avoir soigneusement embouché son cheval, en choisissant parmi tous les mors et filets dont on dispose aujourd'hui, ceux qui lui conviennent le mieux. Et, d'autre part, un cavalier qui ne possède point une excellente assiette se trouve par là même incapable d'acquérir cette délicatesse et cette légèreté de main nécessaires pour tromper un cheval, pour l'amuser, pour l'empêcher enfin de se ruer brutalement devant lui en pesant comme un furieux sur la bride.
Observons de plus qu'un cheval puissant et chaud, que l'on conduit sans art, tire un peu davantage chaque fois; et que si l'on n'a point alors, outre des bras solides et des mors ingénieux, de bons et confortables étriers pour se bien établir et caler sur la selle, il devient, je ne dis pas difficile, mais impossible de le tenir. La bête vous mènera où elle voudra, et à l'allure qu'il lui plaira, c'est-à-dire la plus folle.
Or, les anciens embouchaient leurs chevaux de la façon la plus rudimentaire, avec des mors primitifs, ou plutôt de simples filets[5]. Et aussi, et surtout, ils montaient sans étriers. Xénophon leur recommande même[6] de se tenir non point assis comme sur un siège, mais droits, comme s'ils fussent debout, les jambes écartées. Quelle assiette pouvaient-ils donc avoir ainsi? Et comment, dans de telles conditions, eussent-ils pu rester maîtres de montures très généreuses, ou véritablement fortes, et violentes par conséquent? Si leurs chevaux avaient alors fait preuve d'une qualité remarquable, il est à croire qu'ils ne les eussent pu diriger, étant donnés leurs procédés rustiques et leur manière de monter, ni retenir en rase campagne, ni même dresser, ou seulement essayer de dresser. Un pur sang nerveux, de nos jours, ou quelque fougueux irlandais aurait vite fait de jeter par-dessus ses oreilles quiconque s'aviserait de vouloir le monter à la grecque.
[5] XÉNOPHON, dans l'Equitation, X, décrit deux ou trois espèces d'embouchures, assez heureuses, il est vrai, mais cependant insuffisantes, c'est-à-dire soit trop dures, soit trop douces pour dominer ou ne pas irriter un cheval trop «en avant».
[6] Equitation, VII.
On peut donc déjà soutenir sans trop de témérité, et d'après ces premières réflexions,--toutes naturelles, n'est-ce pas?--que les chevaux antiques devaient être plus médiocres et froids que robustes et allant.
Une objection. Les cavaliers de Saumur sont capables de conduire partout des chevaux impatients, même dans la plus vive ou dure chasse, en se passant d'étriers, voire de selle au besoin. Ils accompliront ce joli travail grâce à leur tact équestre, à leur main habile, exquise. Oui, sans doute. Mais ce sont les cavaliers de Saumur, c'est-à-dire les meilleurs de France, sinon d'Europe. Ce seront encore avec eux quelques autres raffinés, très rares, je l'affirme, qui en arriveront là à force de science et d'expérience. Et l'on ne saurait croire que les Grecs et les Romains, qui, tous, montaient presque à cru et sans beaucoup d'étude, aient eu la maîtrise que l'on n'acquiert de nos jours qu'à Saumur ou dans quelques cercles extrêmement restreints de fervents cavaliers. Ni la science des chevaux, ni l'équitation n'étaient fort développées dans l'ancien monde. On ne connut point de Saumur en Attique, non plus que dans la Ville Eternelle. Comment donc toute une cavalerie de simples soldats aurait-elle possédé des talents qui n'appartiennent aujourd'hui qu'aux plus adroits, qu'aux plus excellents spécialistes?
· · ·
Les anciens se mettaient en selle, s'ils étaient malades ou âgés, en se faisant enlever par un palefrenier[7]. Mais, autrement, ils sautaient sur le dos du cheval en se servant de la crinière, ou bien en s'aidant de leur lance qu'ils appuyaient contre le sol. Certaines statues d'amazones semblent indiquer cette manière de s'y prendre[8]. Les chevaux qui supportaient sans trop de colère ces brusques exercices de voltige, et cela dès le départ, dès le premier contact de leurs cavaliers, témoignaient d'un naturel étrangement pacifique. Je me hâte d'ailleurs d'ajouter que ce second argument n'est pas des meilleurs. Car le dressage endort bien des susceptibilités chez un animal, et nous voyons partout des écuyers ordinaires user aisément de cette mise en selle sur des chevaux souvent nerveux. Pourtant la remarque n'aura pas été tout à fait vaine, si on la joint à ce qui précède et à ce qui va suivre.
[7] XÉNOPHON, Equitation, VI.
[8] L'Amazone Mattei, au Vatican, galerie des Statues.
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Comment faut-il se représenter les chevaux antiques? Outre les statues équestres, nous les voyons sur les bas-reliefs, sur les peintures, aux flancs des vases et des sarcophages, aux frises du Parthénon: ce sont des doubles poneys, lourds et ronds, des cobs gras, avec de gros membres et très peu d'encolure. Et répondons tout de suite ici à une observation que l'on fera peut-être: les cygnes des Lédas, dans l'art antique, nous apparaissent comme semblables à de modestes oies; les panthères des Bacchus ont l'air de chiens d'appartement, ou de chats; les coursiers des Dioscures sont manifestement réduits à la taille de petits chevaux de polo. Il est certain que la tradition imposait aux artistes de sacrifier parfois les proportions, et de représenter la figure d'un dieu ou d'un héros comme beaucoup plus importante et plus grande, relativement, que les attributs, les animaux, parfois même les personnages qui l'accompagnent[9].
[9] BURCKHARDT, Cicerone, Art ancien, pp. 76, 102, 113.
Evidemment. Pourtant, cette tradition ne pouvait sans doute commander la même réserve dès qu'il ne s'agissait plus de figures héroïques ou divines, mais de simples humains, comme pour les cavaliers du Parthénon, par exemple. Ceux-ci, du reste, ne semblent pas chevaucher des bêtes dont le sculpteur a volontairement diminué la taille, mais bien des poneys, de vrais poneys, grossement bâtis. On retrouve les mêmes proportions exactement sur la fameuse coupe d'Orvieto (musée de Berlin), où les cavaliers athéniens, passant la «dokimasie», présentent aux magistrats des animaux qui seraient réformés pour défaut de taille par tous nos régiments de cavalerie légère; et sur les arcs de triomphe et autres monuments romains où les chevaux, un peu plus grands cependant, ne dépassent pourtant point la plus petite moyenne, et gardent dans leur structure cet air de lourdeur, majestueuse quelquefois, brillante même, mais au fond chétive. La moindre comparaison de tous ces animaux à têtes énormes et à petits muscles avec quelques-uns de nos beaux et puissants chevaux modernes, serait pénible.
Notons encore que sur les monuments comme sur les vases anciens, nous verrons presque toujours les vaches et les taureaux des sacrifices représentés selon leurs proportions normales et justes. Il y a donc peu de raisons pour que seuls les chevaux aient été, sauf dans les statues et dans les groupes où se trouvaient des héros ou des dieux, rapetissés de parti pris; et nous pouvons, par conséquent, bien établir leur modèle en général: des cobs assez communs, sans encolure, et trop en chair. On se méfierait aujourd'hui d'animaux qui présenteraient cette apparence, et il y a de fortes chances pour que, tout en restant peut-être d'assez convenables routiers de service, ils n'aient ni force réelle, ni vitesse, ni fougue, ni coeur, ni rien[10].
[10] On peut citer ici l'exemple du hideux cheval de Marc-Aurèle, qui se trouve à Rome sur la place du Capitole, et qui est tout à fait pareil à ces animaux de cirque forain sur lesquels des écuyères en maillot dansent et font des tours. Une pareille bête ne pouvait certainement galoper que sur place.
Il ne faudrait pas non plus être dupe de l'allure caracolante et indomptée que les artistes leur ont donnée le plus souvent, soit dans la cavalcade du Parthénon, soit ailleurs. Précisons, en effet: en quoi consiste tout le brillant des chevaux anciens? Uniquement en ceci, qu'ils se cabrent toujours. Or, cette éternelle cabrade n'est qu'un paisible exercice de manège. On apprenait aux chevaux de parade, que montaient les chefs, à se dresser continuellement sur les jambes de derrière. Xénophon consacre tout un chapitre à cet enseignement spécial[11]. Voyons donc là le travail de chevaux bien mis plutôt que l'impatience d'animaux pleins de sang. Et n'oublions pas, en outre, que cette cabrade n'était aussi qu'une des seules façons que l'on eût alors de représenter tout simplement le galop[12].
[11] Equitation, XI.
[12] Salomon REINACH, la Représentation du galop dans l'art ancien et moderne.
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Il y a dans l'Anabase[13] un passage qui m'a toujours surpris. Arrivés enfin sur le bord de la mer, à Trapézonte, les Grecs, après un mois de repos, donnèrent des jeux, dans lesquels ils firent courir des chevaux: ceux-ci devaient descendre une pente rapide; puis, parvenus au rivage, revenir et remonter jusqu'au sommet d'une colline. C'était là un parcours dur, assurément. Mais la seconde partie, la montée, en fut, paraît-il, accomplie avec peine, «au pas». Si les chevaux avaient été très bons, jamais ils n'eussent, courant ensemble, et dans l'émulation d'une lutte, gravi même une pénible montée «au pas». Il vaut mieux conclure que ce n'étaient que des bêtes de somme, sans courage et sans qualité. Peut-être aussi le parcours était-il immense et de nature à les épuiser complètement? Mais comment supposer qu'un général aussi avisé que Xénophon eût permis qu'on risquât d'abîmer, dans une épreuve pareille, des coursiers qui devaient après cela, et à travers mille périls, ramener jusqu'en Grèce ses hommes et les bagages?
[13] L. IV, chap. VIII.
Une preuve de la médiocrité des chevaux de selle, dans l'antiquité, peut aussi être tirée de la supériorité certaine qu'eurent précisément sur ceux-ci les chevaux de trait. Les grandes épreuves de l'hippodrome sont des courses de chars; quant à celles des chevaux montés, beaucoup plus rares, on n'en parle guère, on semble à peine s'en être soucié. Ce sont les conducteurs de chars que le peuple acclame, les quadriges vertigineux que les poètes chantent, et si les propriétaires de belles écuries faisaient de gros sacrifices, ce n'était qu'en vue des seules luttes d'étalons, de juments ou de poulains attelés. Il faut donc que les meilleurs animaux eussent été réservés pour les chars. On montait les médiocres.
Mais aussi pouvaient-ils tirer à leur aise, les quadriges: leurs cochers, arc-boutés en arrière, le torse entouré de cuir et comme corseté, les guides passées autour des hanches[14], ils semblent en avoir eu, comme on dit, plein les bras. Eh bien, rapprochons ceci de ce que j'avançais au début de ces notes: les seuls bons chevaux antiques, qui furent évidemment ceux qu'on attelait aux chars dans l'hippodrome, tiraient comme des fous, et eussent sûrement échappé à de simples cavaliers.
[14] V. la statue du Cocher, au Vatican, salle du Bige.
Les anciens n'ont, du reste, même en vue des courses de chars, particulièrement distingué ni amélioré aucune race chevaline. Nulle d'entre elles n'était donc nettement préférable aux autres. Les auteurs grecs et latins citent comme remarquables des produits de tous les pays, sans guère insister sur aucun. Il n'y a peut-être qu'un certain cheval des Asturies qu'on retrouve assez souvent; mais ce n'était qu'un trotteur[15].
[15] Pétrone, entre autres, nous le présente (Satyric. LXXXVI) comme un cheval de prix, mais le dit alors croisé de race macédonienne, asturconem macedonicum; et Martial, qui le cite également (XIV, 199), ajoute dans l'épigramme: ad numerum rapidos qui colligit ungues. Or, ces derniers mots définissent, non le galop, je pense, mais le trot, et plus spécialement l'amble.
Ce que nous savons des chevaux de guerre, qui accomplissaient, quand leurs pieds non ferrés les portaient toutefois jusqu'au bout, de longues campagnes, nous démontre leur aptitude à supporter la fatigue des routes, mais nous éclaire peu sur leur qualité. Avouons, si l'on veut, que les anciens montaient un bétail résistant, voilà tout. Qu'on se rappelle la surprise des Romains devant la cavalerie d'Annibal, composée d'animaux africains beaucoup plus rapides, beaucoup plus vifs, beaucoup meilleurs, et aussi endurants.
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Si l'on veut maintenant examiner non plus tant les chevaux eux-mêmes que les talents hippiques des anciens, on verra qu'ils ne pouvaient aller bien loin. Depuis les premières chevauchées[16] jusqu'à la fin de l'empire romain, quels progrès notoires ont-ils accomplis? Ils montent toujours en gars de ferme, sans étriers, avec des selles primitives et des essais de mors. On peut voir cependant d'après la statue d'Herculanum, dite «Alexandre combattant»[17], qu'ils avaient de la souplesse; et conclure de certains conseils que donne Xénophon, comme par exemple de laisser complètement libre la tête d'un cheval qui saute un fossé ou gravit une montée[18], qu'ils avaient compris plusieurs règles premières de l'art équestre. Mais que devait-on attendre d'une cavalerie dont chaque homme, ne pouvant se dresser sur ses étriers, manquait de force soit pour lancer le javelot, soit pour frapper avec son glaive, soit pour contenir ou diriger sa bête?
[16] Diomède et Ulysse, sous Troie, laissant le char de Rhésus, sautent sur ses chevaux et reviennent au camp des Grecs au galop (Iliade, chant X). La première course au cheval monté eut lieu dans la 33e Olympiade, en 648 (Albert MARTIN, les Cavaliers athéniens, p. 166).
[17] Musée de Naples.
[18] Equitation, VIII.
Haranguant ses soldats découragés au milieu de l'Asie, le même Xénophon les exhorte à ne point s'attrister d'être à pied, tandis que les ennemis, eux, sont à cheval: «Car suspendus à leurs chevaux, ceux-ci, dit-il, ont peur, non seulement de nous, mais aussi de tomber[19].»
[19] Anabase, l. III, ch. II.
Et plusieurs siècles encore après, l'on constate, en lisant une épigramme de Martial[20], que la chasse à courre elle-même devait passer pour bien dangereuse, bien casse-cou: «Plus souvent, écrit-il en terminant, le cavalier y reste-t-il que le lièvre.» Encore en ce temps-là donc, les Romains tenaient bien peu solidement à cheval--ou ce Priscus, à qui l'épigramme est adressée, était spécialement mauvais écuyer? Mais Martial nous l'eût dit, hésitant peu d'habitude à signaler les ridicules physiques de son prochain.
[20] L. XII, 14.
Nous avons, il est vrai, le et gressus glomerare superbos de Virgile, qui m'embarrasse, je le confesse, ainsi que le
... Gradibusque sonare Compositis, sinuetque alterna volumina crurum[21].
[21] Géorgiques, l. III, v. 117 et 191-192.
Cet admirable poète, voulant définir ce que les Lapithes, inventeurs de l'équitation, enseignèrent pour la première fois aux chevaux, et ce qu'il convient d'apprendre aux poulains dès qu'ils atteignent quatre ans, emploie des mots d'une précision déconcertante. «Les coursiers des Lapithes, dit-il, surent «stepper», ou «prendre le petit galop rassemblé»--car c'est là ce que signifie, en somme, gressus glomerare superbos; et les poulains doivent commencer après leur troisième année à «faire entendre sur le sol des allures régulières, et à trotter en pliant bien les jambes l'une après l'autre».
Mais quoi! tout cheval inquiet ou irrité gressus glomerat superbos; et tout poulain, si piteux soit-il, en arrive à régler son allure. Moins il a de sang, mieux il la règle.
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Concluons: on peut imaginer, sans trop de chances d'erreur, le cavalier antique comme un lad athlétique monté à cru sur un gros cob. Notez que, par un clair soleil, ce groupe, à demi-nu et animé, peut n'être pas sans beauté.
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Cette conclusion est-elle rigoureuse? Non pas, certes; mais assez plausible, pourtant. Et quand elle serait même indiscutable, en quoi nous servirait-elle? Nous n'en goûterons pas moins les frises du Parthénon, heureusement, ni les lumineux tableaux de Virgile. Mais...
Mais... ah, voilà! Lorsque, jeune lycéen, j'apprenais à monter à cheval, je ne m'y sentais guère à l'aise et je tombais souvent. En même temps, je remarquais sur les vignettes de mes livres de classe certains êtres supérieurs qui, sans selle et sans étriers, domptaient des coursiers avec une aisance et une grâce divines. Cela me vexait. Je leur en voulais secrètement. Au cours de mes lectures et de mes promenades, par la suite, ma vieille jalousie m'ayant rendu plus attentif, je conçus quelques soupçons. Il me semble qu'ils étaient fondés. En les exposant, je venge sournoisement une rancune de collège. Rien de plus.
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A Henri de Régnier.
Le splendide animal que Pégase! Qui ne le connaît? Très proche du cheval arabe comme modèle, il est toutefois beaucoup plus grand et porte fièrement la tête au-dessus d'une encolure de pur-sang. De robe entièrement blanche, d'un blanc de neige, on lui voit néanmoins sur la croupe et l'épaule quelques pommelures à peine grises, presque azurées, ainsi que l'extrémité de la crinière et de la queue teintées du même gris bleuâtre. Il laisse pendre ou déploie ses ailes faites de longues plumes dures et pourpres, avec des reflets d'or. Ses naseaux roses s'ouvrent largement aux brises célestes, et si l'on observait quelque défaut en cette bête divine, ce ne serait que dans ses sabots, d'une corne claire et fine, mais qui peuvent à la rigueur sembler un peu trop petits, trop hauts et trop serrés, un peu encastelés, comme on dit.
Tout le monde connaît donc Pégase, voilà qui est entendu. Mais, s'il vous plaît, comment le monte-t-on? Car si le poète qui l'enfourche place ses jambes par-dessus les ailes, il se trouve d'abord juché sur les épaules mêmes du cheval, presque sur le cou, ce qui est aussi laid qu'incommode; puis le mouvement desdites ailes doit lui soulever les deux jambes et... le reste à chaque coup, finalement le jeter par terre, de bien haut! Que notre poète, au contraire, place ses jambes par-dessous les ailes, et il a les cuisses broyées. Se met-il plus loin, sur la croupe? Comment, dans ce cas, se retenir à la crinière pour franchir l'azur immense ou parcourir vertigineusement le champ des étoiles?
Ce problème se trouve encore à résoudre. Archéologues et peintres n'en peuvent mais. Qu'un poète nous livre le secret. Vous, par exemple, Henri de Régnier...
HISTOIRE CONTEMPORAINE D'UN MOT
M. Arsène Darmesteter écrivit dans son livre bien connu, La Vie des mots (p. 105): «On voit avec surprise des mots de formation savante, ayant dans la langue scientifique leur pleine et entière valeur, descendre dans l'usage populaire à des emplois ridicules ou dégradants: le philosophe devient un homme trop habile au jeu; espèce, individu se changent en injures grossières; quolibet aboutit à une plaisanterie sans sel. Le cancan a commencé par être un discours officiel en latin; l'élucubration est devenue un travail ridicule, et si la péroraison est encore un terme noble de rhétorique, il n'en est plus de même de pérorer. Même histoire pour épiloguer, à côté d'épilogue. Ce n'est plus le théologien qui travaille à sophistiquer, à élever de subtils raisonnements; c'est le marchand peu scrupuleux qui sophistique et falsifie ses denrées. Imbécile était un beau mot dans la poésie du XVIIe siècle; les mains imbéciles étaient les mains impuissantes; le XVIIIe siècle a fait de l'imbécile un faible, un impuissant d'esprit, et c'est un des termes les plus méprisants que possède la langue populaire.»
Toutes ces observations philologiques sont délicates. Elles amusent, elles étonnent, elles attachent. Lire certains ouvrages de linguistique, c'est, semble-t-il, dîner finement avec un vieux dilettante qui a beaucoup vécu, beaucoup voyagé, non moins que beaucoup réfléchi, et qui se fait un jeu de vous démontrer, tout en causant, combien le moindre terme dont on se sert peut éveiller de souvenirs et de légendes, et comment on tient à trente ou quarante siècles d'ancêtres par les liens ténus du langage, et pourquoi telle manière de s'exprimer évoque une image savoureuse à laquelle nul ne songeait plus, et de quelle façon telle autre suggère à l'esprit un usage immémorial ou un conte de nourrice, rappelant l'époque où nos pères s'en allaient casque en tête combattre les mécréants, sinon lutter contre les Huns sauvages, voire même poursuivre les ours et les mammouths, que sais-je!... Le linguiste fait pour ainsi dire courir ou voleter devant nous les mots, ces petits êtres vivants, ces bestioles; et à chaque vocable qu'il saisit par les ailes et place tout frémissant sous nos yeux, quelque nouveau décor se développe, scène historique ou tableau de genre... Le linguiste nous montre la lanterne magique.
Mais il y a pour un lettré--ou seulement pour un curieux--un plaisir plus rare encore s'il peut observer lui-même quelqu'un des faits qui servent à illustrer, à prouver ces règles philologiques d'une précision si élégante et d'une rigueur dont les profanes sont toujours surpris. Ainsi, reportons-nous à ce passage de M. Darmesteter cité plus haut. Il est aisé d'en trouver une justification toute récente, et spécialement exquise, puisqu'elle repose sur une déformation de sens qui a lieu en ce moment même, que dis-je! qui commence seulement à avoir lieu, et que rien toutefois ne pourrait plus arrêter, bien qu'elle naisse à peine... C'est un exemple en sa fleur. Nous voulons parler du mot philologue.
Terme de formation savante, et terme noble s'il en fut! Il signifie: homme érudit et particulièrement admirable en tout ce qui touche à la connaissance des langues. Mais encore est-ce là une traduction bien grosse et bien simplifiée. Un jeune Allemand, un petit Anglais qui feraient une version française pourraient s'en contenter, non pas nous toutefois. Quiconque prétend bien connaître un langage doit pouvoir en comprendre tous les termes jusqu'en leurs significations les plus subtiles ou les plus étendues. On nous dit «un philologue»: il faut qu'immédiatement, à ce son ou devant cette graphie, non seulement le sens restreint du dictionnaire se présente à notre pensée, mais encore que nous nous figurions le philologue lui-même, ses ouvrages, son style, son aspect physique, son rôle social, sa tenue dans un salon, ce que l'opinion publique en pense, ce que les chroniqueurs en écrivent, etc... Qu'est-ce donc qu'un philologue? Ou plutôt qu'est-ce, pour un Français de culture moyenne, qu'un philologue dans les dernières années du XIXe siècle?
Eh bien, c'était naguère un personnage assez légendaire et infiniment séduisant.
On ne savait pas très bien à quoi il travaillait sans relâche. Mais le public du moins n'ignorait pas que le labeur de cet érudit fût continuel, minutieux, souvent ingrat, et cependant poursuivi avec une ardeur passionnée, presque voluptueuse. On l'imaginait dans son cabinet de travail, non pas certes entouré de cornues et d'alambics poudreux, comme le docteur Faust, mais du moins perdu parmi les dictionnaires, les brochures et les in-folios.
Hors de là, on croyait qu'un philologue avait toutes les délicatesses littéraires, voire même artistiques; qu'un homme aussi versé dans toutes les langues anciennes, qui pouvait lire à livre ouvert la Bible en hébreu ou les sagas en scandinave, qui savourait sans en perdre une nuance le grec de Pindare et le latin d'Ennius, le français de la Chanson de Roland, le provençal des troubadours et l'allemand des Niebelungen, on croyait qu'un pareil gourmet de lettres dût montrer un tact esthétique, un atticisme, des susceptibilités extraordinaires. Puis on le supposait volontiers disert, éloquent, d'une bonhomie fine ou ironique, et poète à ses heures. Il avait connu l'Orient et prié sur l'Acropole. Le grand souvenir de Renan durait encore et enchantait Paris. M. Sylvestre Bonnard était un bon philologue. M. Anatole France aussi. A ce moment-là, le mot offrait son sens le plus noble, nullement déformé, mais pur au contraire, et fort attrayant pour quelques-uns, parfois même, pour la foule, poétique et charmant.
Depuis ce temps, les philologues ont vu croître leur importance dans l'Etat, cependant que s'effaçait--hélas!--leur légende. Certains d'entre eux furent officiellement et solennellement consultés pendant l'affaire Dreyfus; ils rendirent des jugements pleins de sens et irréprochablement scientifiques: les voilà dès lors personnages publics, oracles, prophètes. On admire leur méthode impeccable, et la sûreté d'une discipline spirituelle qui en fait des artisans de vérité et de progrès. Rien de plus juste. Mais déjà le sens du mot philologue s'altère: on n'entend plus par là, sur le boulevard, un vieil érudit un peu maniaque et bien agréable; c'est au contraire à une sorte d'inflexible et utile conseiller de l'Etat que l'on songe désormais.
Encore quelques mois, une année, deux années, et nos savants, non contents d'être honorés, prétendront tout naturellement à jouer un rôle dans le pays. Une réforme va leur sembler opportune, en une matière où ils s'estimeront seuls compétents: celle de l'orthographe. Cette réforme compromettra, ou du moins bouleversera de fond en comble la langue et la littérature française. Personne ne la souhaitera, bien mieux, on protestera contre elle!... N'importe, les philologues, ou du moins les dix ou douze hommes d'Etat que l'on nomme désormais ainsi, voudront à toute force la faire voter parce qu'ils sont puissants, et parce qu'ils parlent avec autorité de nécessité sociale et d'avenir... Sent-on bien comme le sens primitif du mot qui nous occupe est ici corrompu?
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La même aventure exactement est donc arrivée à philologue qu'à espèce, quolibet ou élucubration: ce terme de formation savante a déjà pris une signification beaucoup moins élevée, moins distante pour ainsi dire; il se concrétise, pour le peuple, et dans quelque temps on l'emploiera peut-être pour désigner, sinon tout à fait une couleur politique, du moins une nuance. N'en usa-t-on pas de même naguère avec le mot intellectuel?
D'innombrables linguistes, qui n'ont point, eux, de projets officiels, et ne se soucient nullement de légiférer en France, se plaindront. «Pourquoi, s'écrieront-ils, nous confondre tous avec quelques-uns seulement d'entre nous?»
Eh, sans doute, la plainte sera des plus légitimes!... Mais le langage courant ne distingue pas. Comme il advient trop souvent, on aura dit «les» pour «quelques» ou «certains». Et le terme noble, usité jadis dans les seuls milieux lettrés, à la Sorbonne, à l'Institut, va courir les cafés, les rues, les journaux, bientôt enfin retentira dans les discours parlementaires: alors, c'en sera fait...
Du reste, un autre terme à ce moment remplacera ce philologue déchu de sa signification première. On ne saurait prévoir aujourd'hui quel sera ce nouveau venu--ni surtout de quelle manière il nous faudra l'écrire.
LE GOUT FRANÇAIS
Chaque peuple, vaille que vaille, est supérieur aux autres en quelque façon. Ainsi les Anglais se trouvent évidemment doués d'un génie pratique et politique; ainsi appartient-il aux Allemands d'étonner le monde par les déportements de leur musique et les sublimités de leurs philosophies; les méridionaux, dans leurs contrées voluptueuses, ont le coeur furieusement prompt et la passion aisée; l'aplomb sauvage des Américains étourdit; les Russes méprisent, on ne sait trop pourquoi, le monde entier; les Japonais doivent être héroïquement intolérables, etc. A toute grande famille humaine sa vertu spéciale, que les psychologues nationaux définissent, isolent artistement, et savourent en disant: «Voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs...»
Mais nous autres Français, en quoi donc sommes-nous inimitables? Ah, notre qualité à nous, exquise et presque insolente, c'est une grâce native qui nous est échue, une élégance involontaire de l'esprit, moins que rien d'ailleurs, ceci tout simplement: nous avons du goût.
Mais expliquons-nous bien. Car on pourrait confondre, par exemple, le goût avec l'esprit. Les Français se sont toujours montrés et se montrent encore fort spirituels. Toutefois, si nous n'avions que cet avantage, notre littérature et nos arts s'en ressentiraient. L'une serait fade et sans beauté, les autres feraient pitié sans doute par leur sécheresse et leur mièvrerie. Ne savoir que sourire et faire des mots, c'est assez goujat quelquefois. Il arrive qu'un boulevardier soit affligé d'une sensibilité grossière, à peine éveillée, qu'il ait un coeur et des nerfs de rustre, et en même temps qu'il bavarde de la façon la plus piquante. L'esprit n'est qu'une habitude peut-être: dans certaines cervelles les idées s'évoquent les unes les autres, soit par leurs parties sonores, pour ainsi dire, soit par des rapports plus éloignés que ceux auxquels on eût tout d'abord songé. On s'est accoutumé à penser ainsi, acrobatiquement, et voilà tout. Convenons que c'est un jeu de société délicieux. Pourtant, il faut bien avouer aussi qu'un sot peut y exceller. Tandis qu'un délicat ne méritera guère l'estime de ses pareils à moins de montrer en outre du jugement, de la finesse, de la générosité, à moins qu'il ne sache regarder et sentir, à moins qu'il n'ait du goût enfin. Si traiter parfois avec désinvolture des sujets solennels est une preuve de tact, railler ou plaisanter sans cesse démontre tout le contraire. Et en disant que le propre des Français consiste dans le goût, don savoureux qui fait de nous un peuple de qualité, une race «née», et comme l'aristocratie intellectuelle de l'Europe, je n'entends pas seulement, certes, que nous nous connaissons en badinage.
Le goût, c'est une sorte d'instinct qui nous pousse à redouter en général les excès, quels qu'ils soient, à rejeter les coquetteries de nègres ou les violences barbares, à craindre par dessus tout la vulgarité, la bassesse, à comprendre exactement le sens du mot «ridicule», à rechercher avec passion la clarté. On frémit devant le «bluff»; l'obscur et le clinquant rebutent; l'or très pur seul et contrôlé passera, fût-il en minuscules pépites. L'incohérence, la déraison, la bizarrerie, autant de monstres qui ne sauraient plaire à l'homme de goût. Celui-ci ne va-t-il pas jusqu'à tenir parfois pour suspect le génie lui-même? Et les Grecs anciens sont ses maîtres, qui sculptèrent la Vénus de Cnide et le Jupiter d'Otricoli, qui bâtirent les temples de Pestum et de Sicile.
Parbleu! nous sommes loin d'un tel idéal aujourd'hui, en France. Nous avons même beaucoup dégénéré, semble-t-il, artistiquement au moins. Nos machines ronflent, nos automobiles sévissent, notre assistance publique et nos grèves sont organisées avec un soin jaloux; mais notre goût national, où donc en est-il?... On se proclame volontiers dédaigneux du passé, impatient de toute discipline: plus d'un créateur d'art prétend être un primitif comme Giotto, ou comme Vendredi, le compagnon de Robinson Crusoé. En littérature, la crise romantique, encore que salutaire à quelques points de vue, nous a certainement mis en péril; des «écritures artistes» et autres niaiseries faillirent même ensuite nous rejeter en enfance... N'importe! Il fut un temps où nous donnâmes au monde des modèles d'une beauté à peu près parfaite. Et il fut précisément un art, parmi tous les autres, où, durant un demi-siècle, notre goût souverain n'engendra presque sans exception que des chefs-d'oeuvre: je veux dire l'architecture, pendant la première partie du XVIe siècle.
Qu'il s'agît de belles-lettres en effet, ou de sculpture, ou de peinture, ou de musique, on ne saurait trouver une période aussi régulièrement heureuse et fertile que ne le fut pour nos architectes la Renaissance en sa fleur. On avait rapporté d'Italie quelques modèles, un ou deux principes, mais surtout beaucoup de souvenirs et d'enthousiasme. Et ce fut dès lors une sorte de griserie, de féerie: en tous les points de notre sol, au milieu des lacs, au sommet des collines, au creux des forêts domaniales, pavillons et châteaux s'élevèrent à plaisir; les portes des vieilles tours étaient refaites, les cheminées, les escaliers intérieurs, les cours des anciennes citadelles se couvraient d'une dentelle de pierre neuve; on ciselait de pimpantes chapelles dans le flanc des plus sombres cathédrales, et les églises de village se cachaient soudain derrière des façades de palais: un enchantement!...
Je n'ignore pas mon hérésie d'ailleurs. Il ne faut point parler du XVIe siècle dès qu'il s'agit d'églises! Il est aujourd'hui bien établi que le style dit de la Renaissance s'appliqua fort mal aux édifices religieux; que tous ces hommes en pourpoint de satin, avec leurs toquets à plumes et leurs dagues orfévries, n'ont jamais su bâtir les demeures sacrées; qu'ils s'entendaient à orner de colonnettes et de panaches en marbre les châteaux autrefois maussades, mais non à revêtir dignement les murailles d'un saint lieu; que c'est l'architecture romane, et bien mieux encore l'ogivale, principalement celle du XIIIe, qui convient à la prière et aux méditations célestes... Peut-être. Toutefois il est permis de n'aimer point l'ogive exclusivement, de trouver les édifices gothiques dégingandés, inhospitaliers, austères, ambitieux, enchevêtrés, rappelant soit des arêtes de poissons, soit des carcasses de baleines. On admettra bien que certains esprits frivoles ne puissent s'attacher qu'aux seuls monuments où règnent l'ordre, la bonne grâce et l'harmonie, et qu'ils adorent ce XVIe siècle, où les maîtres maçons enfin, mieux instruits, firent régner dans leurs plans une juste cadence... Puis la beauté est divine partout, et bien plaisants nous semblent les esthètes qui décident qu'on ne peut prier que sous une voûte en ogive! Maintes façades d'églises du style Renaissance le plus élégant sont des oeuvres d'un charme profond. Cela ne suffit-il pas?
Or, en un simple bourg d'Ile-de-France qu'on appelle Luzarches, il s'en trouve une, construite sous François Ier, et qui égale certes en perfection tout ce que les anciens bâtirent jamais de plus aimable, de plus noble, de plus décent et de mieux calculé. Qu'on se figure un miracle du goût français. Je ne puis le décrire. Que saurez-vous en effet, si j'use de mots techniques et viens lourdement vous parler de corniche, d'architrave ou d'entablement? Et comment me faire croire, si je dépeins simplement l'émotion délicieuse dont on est saisi devant ce joyau parfait?... Il nous appartient, par droit d'héritage, c'est un bijou de famille; notre race l'a créé, et nos ancêtres nous l'ont légué: jolis ancêtres, et race bien fine en vérité, bien attique, bien exquise, qui conçut de tels chefs-d'oeuvre, qui fit fleurir celui-ci... Et quels titres de noblesse pour un peuple que de pareils vestiges! Presque rien, d'ailleurs, je le répète: une façade toute modeste, un petit portail, un cintre, quelques colonnes engagées, de la ciselure çà et là, et c'est tout. Mais l'ensemble parle, chante, sourit. Et rien qu'à voir s'élever de loin l'église de Luzarches, rose sous le soleil couchant, quand on est venu vers elle à travers la plus élégante et délicate campagne qui soit, on est troublé comme devant un être vivant, on l'aime déjà, et peut-être d'amour.
Hâtons-nous d'en jouir, d'ailleurs, et d'en bien rassasier nos yeux. Car, hélas, elle ne tient plus, la pauvre adorable façade, elle va tomber bientôt, elle penche. On a fait naguère un chemin devant; si bien que, le sol ayant manqué, elle s'est affaissée de dix centimètres au moins. Toutes ses lignes droites deviennent courbes. Elle se fendille: de tristes lézardes, mal bouchées avec du plâtre, la rompent en maints endroits. C'est presque une ruine. Pour la consolider seulement par un «chaînage», il faudrait deux ou trois mille francs: où les prendre?
Mais l'Etat, pensez-vous, veille à cela: il ne laissera point s'écrouler l'un de nos plus incontestables chefs-d'oeuvre nationaux, et puisque cette façade est classée... Classée? Ce serait mal connaître l'esprit qui règne actuellement dans notre pays. On s'y moque bien de la beauté! S'il s'agissait d'archéologie, de science, à la bonne heure! Mais la façade de Luzarches n'offre rien de particulièrement intéressant au point de vue archéologique: il y a d'autres façades de la Renaissance plus «caractéristiques». Celle-ci n'est que belle, celle-ci n'est que parfaite. Peuh! Aussi ne l'a-t-on point cataloguée parmi les monuments historiques: voudriez-vous que l'on prît soin des monuments à cause de leur valeur esthétique? En revanche, le classement fut accordé au clocher, qui n'est pas un chef-d'oeuvre, mais qui est en partie roman. Du roman, vous comprenez! Non loin de là, le portail Renaissance de Belloy, beaucoup plus curieux que celui de Luzarches, mais nullement beau, est classé, lui aussi. L'intérêt archéologique passe bien avant l'intérêt artistique.
De sorte que la façade merveilleuse se dégrade et tombera infailliblement. A moins que d'ici peu un roi du pétrole ou de la viande fumée ne l'achète et ne l'emporte pierre à pierre en Amérique. Les transatlantiques milliardaires nous pillent et nous dévastent sous la direction de nos experts et de nos marchands, ne l'oublions point.
On raconte que Charlemagne pleura en voyant les barques normandes envahir nos côtes. Nous devrions bien pleurer aussi présentement en voyant les marchands envahir nos provinces et nos châteaux, y faire des rafles impitoyables et se sauver chaque fois les mains pleines. Car c'est huit fois sur dix pour des clients américains que les marchands travaillent. Des clients américains! Se rend-on bien compte de tout ce que signifie ce mot? Sait-on bien que c'est effrayant, inévitable et tout-puissant, un client de New-York ou de Chicago? Ces gens-là ont de l'argent, et non pas seulement beaucoup d'argent, mais des fortunes terribles, devant lesquelles nos plus redoutés millionnaires n'ont qu'à baisser le nez.
Il n'y a pas aujourd'hui une vente, soit publique, soit privée, dans laquelle les envoyés de ces nababs n'enlèvent tout ce qui a quelque valeur. Le reste seul est assez bon pour nos musées spéciaux, suffisant pour nos collections particulières et plus qu'honorable pour le Louvre. Et tandis que les universités yankees ne nous permettent plus d'acquérir un seul beau livre ni un manuscrit rare, les brocanteurs au service des Etats-Unis écument la Bretagne, la Vendée, le Poitou, le Nord et le Midi, Paris. On emporte le carrelage des châteaux, les statues des parcs, les boiseries des hôtels, les triptyques anciens, les gravures rarissimes, les documents uniques, les bibelots exquis, héroïques ou précieux.
Tant que les Américains ne se sont offert que nos marquis, nos ducs et nos écrivains, tout allait bien: les marquis font d'autres marquis, les poètes se reproduisent aussi. On en perd, c'est triste, puis on en retrouve, et c'est comme vous voudrez.
Mais quand ils s'en viennent arracher à prix d'or toute la fleur de notre pays, et nous laisser, en échange de nos plus touchantes oeuvres d'art et de nos traces de rêve, quelques dollars et des poignées de louis--pour le coup, c'est de l'abus. On nous prend tout ce que nos aïeux nous avaient légué de plus charmant; et en compensation, voilà des chèques: mettez-les sur vos murs à la place des tapisseries déclouées et des tableaux partis. Cela fait bien, un chèque, de quoi vous plaignez-vous?
Oui, certes, les Français furent autrefois inimitables en matière de goût. Ils en ont laissé maintes preuves: voyez Luzarches, par exemple. Mais la race n'aurait-elle point faibli? On fait partout de grandes manoeuvres, en automne. Les artilleurs ébranlent les routes, les estafettes galopent, l'infanterie rampe dans les champs immenses. Je voudrais me figurer que tant de soldats sont prêts à défendre l'esprit français, la langue française, tout ce qui fait le charme irrésistible de notre patrie... Si toutefois on laisse insoucieusement aller à terre ou partir pour l'étranger nos oeuvres d'art, que protègeront donc nos armées? Des capitaux--seulement. Méditons la vieille expression latine: propter vitam vitæ perdere causas. Et prenons garde de ne pas entrer en décadence tout petit à petit.
LA HAINE DES ARBRES