‹ Lettres de ChantillyChapitre 3 sur 5 · II

II

Messieurs les touristes, lorsque dans la banlieue ou à la campagne les maçons arrivent et s'installent quelque part, quand leurs détestables échafaudages commencent à se dresser le long d'une belle route ombreuse ou dans un carrefour pittoresque, sur une colline ou au fond d'un bosquet, est-ce que vous ne frémissez pas, est-ce que vous n'avez pas le coeur serré?

Personnellement, je vous avoue cette faiblesse: la vue du moindre échafaudage me fait horreur. Et je ne suis point seul à partager cette crainte et cette répugnance: aux yeux de maints Français raisonnables et nullement neurasthéniques ni maniaques, je vous assure, le maçon est devenu l'ennemi, le fléau, l'annonciateur de la calamité... Pourquoi? Parce qu'en chaque lieu où paraît sa blouse blanche, des hommes ont acheté du terrain, des hommes font bâtir, des hommes habiteront tôt ou tard: et aussitôt, avant tout autre travail, que fait-on? On coupe des arbres, d'abord, avec rage!

Oh! cela, c'est un rite, c'est sacré! Songez donc! Jeter bas des tilleuls et des platanes, massacrer des chênes, abattre de gros hêtres et des ormes superbes! Quelle ivresse! Quel plaisir délicat!... Voir tout à coup un bel espace vide s'élargir et s'arrondir devant la villa, comme une cour d'honneur devant un château, cela vous a, n'est-ce pas? je ne sais quoi de seigneurial et de grand siècle... Et cela vaut bien, à coup sûr, la disparition de ce petit bois frais et délicieux au crépuscule; cela console devant ce tournant de route désormais nu et sans mystère, ou devant ce point de vue devenu bête et froid comme une gravure de prospectus, depuis qu'on a mutilé les marronniers touffus et les pins qui le voilaient à demi. Ce jardin, naguère encore romantique et gracieux, se trouve maintenant tout plat, tout laid, tout carré: mais c'est plus hygiénique, car ces grands diables d'arbres le rendaient bien humide! Ce chemin avait une poésie mélancolique et charmante entre ses peupliers: seulement on vient de les livrer au bûcheron, parce que le sol était sans cesse boueux et défoncé sous ces maudites feuilles...

Je n'exagère rien. J'habite un pays boisé: et je n'y ai point vu un seul terrain changer de propriétaires depuis cinq ans, sans qu'aussitôt la cognée ne se mette à l'oeuvre. Ici on bâtit, on dégage, on «donne de la vue» (!); là-bas, il y a un ruisseau, on veut pouvoir le regarder de sa fenêtre couler librement; plus loin, on fera une prairie, plus loin encore une ou deux allées qui ne serviront à rien: et les beaux vieux troncs centenaires tombent l'un après l'autre... Et je ne parle pas même du propriétaire qui a pris une culotte la veille au baccara, et qui liquide sa futaie pour quelques billets bleus dont il a besoin; ni des conseils municipaux imbéciles qui veulent du pâturage à toute force, aujourd'hui, sans songer que demain ils regretteront amèrement ces taillis qu'ils ont rasés trop vite; ni du petit bourgeois qui après déjeuner, pour faire sa digestion, prend sa hachette et tout en cheminant dans son jardinet, taille ici, taille là, un peu plus, toujours un peu plus--jusqu'à ce qu'il ne reste plus un arbuste...

C'est une maladie terrible, dont souffrent les Français; ils haïssent les arbres, ou plus justement, ils ont la rage de la destruction. Depuis dix ans, depuis vingt ans, on a fait des efforts immenses pour arrêter tous les vandalismes et principalement celui qui s'exerce contre les arbres. On a multiplié les articles et les livres, les conférences, les campagnes de presse, on a organisé des tournées dans les villages, dans les montagnes, harangué les paysans et prêché les grands propriétaires, on a fondé des ligues, institué des fêtes; on a expliqué, démontré au peuple que les arbres étaient la cause de mille bienfaits pour l'agriculture, qu'ils fixaient les terres, influaient heureusement sur l'état climatérique!... Rien n'y fait. Le Français déboise, détruit, ravage. Et il déboisera toujours: il a ça dans le sang. Il faut qu'il abîme tout ce qu'il possède.

On ne me croit pas?

Vous savez que les habitants de Versailles ont signé une vaste pétition afin que les crédits affectés à l'entretien du château et du parc soient augmentés. Eh bien! allez donc y rêver un peu, dans ce parc: hélas! dans quelle misère vous le trouverez, en effet! Mais ce n'est point seulement les charmilles rongées et les allées à l'abandon qui vous feront peine: ce sont aussi, et surtout, les dégâts volontaires commis sur les vases et les statues par des brutes qui y ont écrit leurs noms, à défaut d'immondes ordures, qui les ont mutilés, brisés, etc. Et s'ils en agissent ainsi pour les marbres ou les bronzes, qu'on juge de ce qu'ils peuvent faire aux arbres, leurs ennemis personnels!... Le Français, vous dis-je, aime le sacrilège: il s'y complaît.

Il va de la sorte contre son intérêt, pourtant. La beauté d'un pays constitue, pour ce pays même, une source de revenus. Ruiner un château Renaissance ou un bois pittoresque, c'est éloigner le touriste qui se fût arrêté, qui eût déjeuné là, goûté, couché peut-être. Qu'on prenne exemple sur les Italiens: de quels soins n'entourent-ils point toutes ces merveilles qu'ils possèdent et qui les enrichissent!

Il est vrai qu'ils les aiment, aussi. Un jour à Florence, un lazzarone de très mauvaise mine se trouvait confortablement assis devant un bas-relief que je voulais voir. Avec une politesse prudente, je lui demandai de se lever. Non seulement il y consentit volontiers, mais encore il se mit à considérer longuement le bas-relief en même temps que moi; puis, et sans me demander l'aumône--notez bien ce détail,--il me dit: «Ah! signore, che bellezza!» Je crois entendre et je n'écrirai certainement pas ce qu'un brave apache de Paris m'eût répondu, en pareil cas.

Messieurs les touristes, vous qui avez souffert de rencontrer dans notre belle France tant de lieux indignement déboisés, de grâce, si jamais vous devenez propriétaires du moindre petit bout de terrain ou de la plus chétive maisonnette, ne coupez rien! Avez-vous dans un coin une hachette, une serpette? Jetez-moi ça dans la rivière... Ne conservez qu'un petit sécateur--tout au plus. Songez qu'un gros arbre s'abat en moins d'une heure, et qu'il faut cinquante ans à un chêne pour devenir seulement présentable.

Ou plutôt, non, ne songez à aucun précepte sage, si vous voulez, mais observez seulement que le bois ne vous gêne en rien dès novembre, puisque les feuilles sont tombées, puisque les branches ne barrent donc point la vue et ne causent pas la moindre humidité: alors attendez le printemps, ou mieux encore, l'été. L'ombre, en ces mois caressants, et les oiseaux vous charmeront, et sauveront sans doute vos pauvres arbres. Je ne parle point de l'automne: c'est une féerie. Vous ne voudrez pas en priver vos yeux. Après l'automne, ce sera de nouveau l'hiver: mais il n'y aura plus de feuilles, et... (voir plus haut).

DES NUANCES QUI PASSENT ET UN SON QU'ON OUBLIE

De temps à autre un chroniqueur ou un critique déclare que le roman se meurt en France, et même qu'il est mort. Fausse prophétie, faux acte de décès. Toutes ces oraisons funèbres viennent de l'admiration, de l'envie peut-être que causent aux gens de lettres l'aimable succès et la carrière si rapide des auteurs dramatiques. On voit le moindre jeune maître de notre scène glorifié dans toutes les gazettes et bientôt opulent, alors que son égal en âge et en talent, s'il est romancier, gagne petitement sa vie et son brin de laurier après toute une série d'ouvrages honorables, honorés, et qui, de plus, se sont vendus. De là le chroniqueur ou le critique induit rapidement--a-t-on remarqué l'extraordinaire faculté d'induction des journalistes?--que le roman agonise. Eh bien, c'est inexact.

Le roman ne peut pas mourir parce qu'il aide à la songerie et soulage l'oisiveté. Tant que des hommes et surtout des femmes auront du temps à perdre et feront des rêves, on lira des romans. J'entends bien la réponse: l'automobile; depuis que la fureur de rouler à travers pays, dans le fracas et la poussière, s'est emparée de notre nation, c'en est fait des longues lectures au coin du feu ou sous l'orme du mail. Sans doute, l'industrie automobile s'est accrue au détriment des trouveurs de contes. Mais n'exagérons rien. On roule pendant des journées entières, non pourtant du 1er janvier au 31 décembre. Il y a la pluie, le froid, la migraine, que sais-je encore! Si bien qu'il reste malgré tout aux plus occupés d'entre les oisifs nombre de minutes dont ils ne savent que faire. Elles sont pour nous, qui leur écrivons des histoires de brigands ou d'âmes sensibles.

Qu'on ne vienne pas nous dire: aux heures longues, les oisifs lisent les magazines, chaque jour plus répandus. Assurément, mais tant mieux pour nous, car les conteurs écrivent dans les magazines, lesquels publient des romans et font de la publicité forcée aux romanciers. Donc, tout bénéfice.

Puis les souhaits coupables, répétons-le, le rêve sentimental et la fantaisie de chacun, nous viennent en aide. Les gens qui vivent peu voudraient bien avoir des aventures, eux aussi. La platitude ou la douceur de leur train-train les écoeure. Ils cherchent dans les romans ce que peut-être, en des circonstances meilleures, ils auraient également pu entreprendre et mener à bien, «comme dans les livres». Que toutes les femmes aient demain une garçonnière où aimer en paix à leur guise, et je crois qu'un coup terrible serait alors porté aux romanciers. Et encore... qui sait?

N'oublions pas enfin que notre langue exquise et la grâce incomparable de l'esprit français n'ont jamais cessé non plus de charmer, d'étonner les Barbares, je veux dire l'univers entier, et que la clientèle étrangère suffirait seule--tant que la littérature pornographique ne l'aura pas à la longue repoussée--à soutenir tant bien que mal notre librairie romanesque.

Et puis, voulez-vous une preuve évidente et simple que les contes se vendent toujours? C'est que les éditeurs ne sont point des apôtres ni des sots; qu'ils ont tous une famille à soutenir; et que pourtant ils ne ferment point boutique, mais continuent à publier, entre autres oeuvres, une incroyable quantité de romans.

Néanmoins ils se méfient, pour tout dire, et deviennent, à juste titre, très ombrageux. Le public, assurent-ils, est las des in-12 multicolores. En vérité le public ne peut avoir tort ici, et c'est à nous d'aviser. Qu'on y songe bien, le roman ennuyeux a vécu, si le roman en général ne saurait mourir. Et j'entends par roman ennuyeux celui que les grincheux nommaient déjà ainsi en 1885, le roman à mille nuances, le roman dit psychologique. On en fit de subtils et d'exquis, d'émouvants, d'admirables si l'on veut: mais le genre est plus qu'épuisé. Jamais, du reste, on ne le connut bien vivace: vouloir énumérer tous les mouvements de deux âmes qui s'aiment ou se haïssent, quelle folle ambition! Un conteur adroit, un bon ouvrier se contentera d'exposer des faits éloquents par eux mêmes, et autant que possible, surprenants et variés. Le plus habile et sans doute le plus grand romancier français, Alphonse Daudet, n'en agit guère autrement. Que nos jeunes auteurs renoncent donc désormais aux variations infinies sur l'amour de leurs personnages, sur leur foi, leur espérance et leur charité, leur jalousie, leurs sentiments de haine, d'envie, etc. Plus de dissertations, quelque délicates fussent-elles: des faits, beaucoup de faits, de belles aventures, des circonstances inattendues. Le public veut être amusé. Il semble qu'on oublie l'essentiel aujourd'hui, à savoir qu'un roman est destiné à amuser les gens. Je viens de lire coup sur coup deux livres de critique, où il est traité du roman, les auteurs y portent sur maints volumes récents tous les jugements possibles, sauf un, celui-ci: tel ouvrage est amusant, tel autre ennuyeux. Il faudrait pourtant commencer par là.

En outre, il y a le ton du récit. On écrit court aujourd'hui, on écrit humble, on écrit, pour ainsi dire, démocratiquement. N'en concluez pas qu'on évite les descriptions funestes, les bavardages insipides; bien loin de là, certes! Mais la phrase est brève, cursive et haletante, pauvre en un mot. Pourquoi? Ce ton XVIIIe siècle et «encyclopédique» convient peut-être à la critique, mais non certes à ces poèmes en prose que devraient être par endroits les romans. Il serait beau que dans tous les passages où ne se trouve ni un dialogue, ni le récit d'un évènement soudain ou violent, un romancier fît retentir sous sa plume les longues, les opulentes périodes que l'on aimait autrefois. Oublie-t-on tout à fait l'éloquence et le nombre, les ressources infinies de notre syntaxe si riche voilà deux siècles, la magnifique orchestration des grands classiques? Le langage français fut si divinement noble jadis! Ils durent avoir si bel air, ceux qui le parlaient alors, ou qui l'écrivaient!

Je tiens sous mes yeux un méchant livre de piété intitulé De la dévotion aisée. Pauvre et fade bouquin que composa pour ses ouailles un obscur jésuite nommé Le Moine. Or, on y entend des phrases comme celles-ci: «De semblables considérations sont des extraits qui épuisent le cerveau et le dessèchent, des essences qui se tirent avec peine et goutte à goutte, et sitôt qu'elles sont tirées, elles s'évaporent.

... Les jeux de la sagesse divine sont bien aussi divertissants que les tours d'un bateleur; le concert des cieux est bien aussi agréable, et l'harmonie des saisons mérite bien autant d'attention qu'un concert de bois résonnants, et qu'une harmonie de cordes tendues: et il n'y a point de baladin si juste, et il n'y a point de baladine si parée, qu'il fasse si beau voir danser que le soleil et la lune.

... Il est arrivé de là qu'on a donné le nom de galant à tout ce qu'il y a de plus ingénieux et de plus exquis, de plus raffiné et de plus spirituel dans les arts: on l'a donné à ce je ne sais quoi, qui est comme la fleur et le lustre de chaque chose; et non seulement il y a de la galanterie dans les beaux vers, dans les belles-lettres, dans les belles devises, qui sont des ouvrages de pur esprit; il s'en est même trouvé pour les armes et pour les meubles, pour les exercices et pour les jeux, pour les plaisirs et pour les délices, je dis pour les plaisirs des savants polis, et pour les délices des sages de bel esprit.»

Oh, parbleu, il ne s'agit point d'écrire tous nos récits sur ce ton, non plus que de tomber du roman psychologique au roman d'aventures grossières, au roman qui n'est qu'ingénieux; et certes il ne convient pas moins de fuir la rhétorique vaine que de craindre d'imiter Wells ou Jules Verne. Mais il y a une mesure en tout cela, un tact et un certain goût, dont il est bien permis de croire, en somme, qu'on ne se départira pas de sitôt chez nous. Soyons seulement persuadés que les contes à mille nuances subtiles sont entièrement démodés; qu'enfin le roman gorge-de-pigeon ne se porte plus du tout; et que la langue française ne doit pas servir seulement à dépeindre ou à démontrer, mais qu'encore elle chante, et qu'elle est sonore.

POUR ÉCRIRE «JE VOUS AIME»

Jusqu'à vingt-trois, vingt-cinq ou trente ans lorsqu'on n'est point né trop timide, tout va bien. On ne réfléchit qu'à demi, on se jette aux pieds des femmes, et on leur dit: «Je vous aime» avec une assez glorieuse allégresse. Non certes que l'on croie: «J'ai tant de grâce, je puis tout oser»--mais bien plutôt: «Bah! je suis jeune, j'ai le temps. Si à présent elle se moque de moi, il n'en sera sans doute plus ainsi dans deux jours, dans huit jours, dans six mois. En outre, il y en a tant d'autres...»

Puis le moment vient, peu à peu, de songer: «Si je ne séduis pas tout de suite celle que j'aime, si je la fais rire aujourd'hui, si je la manque en cet instant même, qui sait ce que demain me réserve? Demain j'aurai moins de cheveux et plus de rides, demain le rhumatisme ou la dyspepsie me guette...» De plus, les fringales irrésistibles du début se sont apaisées. Un homme, passé l'adolescence, s'accommode moins bien d'émotions mal venues ou imparfaites, de même qu'un civilisé, moins affamé, fait fi des mets grossiers qui plaisent au sauvage ou au paysan. Enfin, un amant qui n'est plus Chérubin voudra ne rien devoir à l'indulgence de son amie. Celle-ci le trompera, le bafouera, soit; mais il faudra du moins qu'elle ne puisse pas se dire à elle-même, plus tard: «Peuh! il était si ridicule...» Et «la jeune dame» non plus ne devra se montrer ni vulgaire, ni choquante, ni trop sotte: faute de quoi, tout sera gâté. L'amour ira son chemin, mais sans élégance, sans finesse; une fois mort, il ne laissera pas de souvenirs flatteurs, autant dire--soyons francs--pas de souvenirs du tout.

Aussi le délicat craint-il toujours un peu en réalité les scènes d'amour. Quelque ému soit-il, il redoute malgré lui les maladresses qu'il peut commettre, non moins que celles de sa bien-aimée. Il sait fort bien qu'à la moindre défaillance, dans l'avenir, il se rappellera: «Ce n'est pas étonnant! En telle circonstance, ne fut-elle pas déjà niaise, ou étrangement commune? J'aurais dû deviner qu'elle me déplairait un jour...» Quant à ses bévues, à lui, il n'ignore pas les beaux sujets de raillerie qu'elles peuvent fournir, et qu'un moment viendra où tout son prestige, s'il en eut, toute sa domination, tout son charme n'y résisteront point. Or, entre toutes les scènes d'amour, la plus périlleuse peut-être, celle où les chances d'erreur et de balourdise font frémir un homme d'esprit, celle qui est la plus difficile à réussir, mais celle aussi qui, conduite avec tact, a le plus de grâce, c'est assurément la scène angoissante et fugitive de l'aveu. Dire «Je vous aime» d'un ton juste, quand on tremble d'amour, il semble que ce ne soit rien. Mais quelle entreprise!

Je dois et je n'ose Lui dire au matin... La terrible chose Que Saint-Valentin!

Le verbe aimer lui-même, d'abord, s'il est un des plus usités de la langue française, en est aussi l'un des plus chétifs et des plus laids. Aux yeux, rien de moins pittoresque. Regardez bien ce mot: aimer, aime; ni court, ni long, il n'a point de style, il est mou, et la pauvre consonne m, qui le soutient à peine en son milieu, ne lui prête guère de vie. Pour l'oreille, c'est un son nasal et sans nuance, un son neutre, en qui seules des voix bien expertes de comédiennes savent mettre quelque musique. Que vous tâchiez, hors du théâtre, d'en faire autant, et vous prêterez à rire. Une femme spirituelle vous répondra justement que vous n'êtes pas sincère, que vous jouez un rôle. Si d'autre part vous lâchez votre: «Je vous aime», comme vous constateriez: «Il pleut», ou bien: «Allons souper», on n'entendra même pas votre murmure inutile, mieux vaut se taire.

Ce n'est pas tout. Vous ignorez souvent comment l'aveu sera reçu, si l'on se fâchera, si l'on plaisantera. Qu'on fasse du tapage à côté de vous, qu'on vous bouscule, que vous soyez pressé, et vous ne pourrez rien dire, le moment n'étant pas favorable. Parlez comme un livre, on se souviendra «d'avoir déjà lu ça quelque part». Abandonnez-vous à une bonne grosse émotion, l'on sera touchée, certainement, mais non pas séduite, non pas étonnée, ce qu'il faudrait. Comme c'est simple, vraiment, de faire un simple aveu!

Or si les raffinés éprouvent ces tourments en amour, songe-t-on bien à ceux d'un romancier? L'infortuné! ce n'est pas une femme, lui, qu'il doit séduire, mais toute une foule de lectrices et de lecteurs, et qui ont des souvenirs charmants, et qui le lisent de sang-froid, sinon avec malveillance! Et il peut se rappeler, pour s'achever, les navrantes scènes d'aveux qu'il a vues au théâtre, ces scènes où soudain, après quelques manoeuvres préparatoires, les jeunes premiers se mettent à délirer en phrases entrecoupées qui sont d'un comique sans égal, ou avec des périodes éloquentes qu'on ne saurait entendre sans dégoût. Comment donc écrire, dans un roman, l'inévitable «Je vous aime»?

Une sorte de tradition, tout d'abord, paraît s'être ici imposée à tous les romanciers contemporains: c'est de faire la scène extrêmement brève. Jolie non moins qu'utile tradition, et conforme d'ailleurs à la vérité, puisqu'on n'avoue généralement son amour à une femme qu'au terme d'une visite ou d'une soirée, au moment où l'on n'en peut plus, où le regret de se quitter et l'heure qui s'avance vous donnent toutes les audaces, au moment enfin où, dans un livre, le chapitre va être fini. Donc, la scène sera très courte--comme toutes les scènes d'amour, s'il vous plaît: quoi de plus funeste à l'intérêt d'un conte, quoi de plus écoeurant que des amants qui se font des conférences sur l'état de leurs sensibilités? L'auteur habile et concis se trouve forcé de concentrer une émotion en très peu de mots, ce qui est le suprême de l'art. A lui de nous glisser à sa façon cet éternel aveu, si ressassé, si fade, mais qui, pour un rien, nous enchante. A lui de nous présenter, du geste le plus adroit qu'il pourra et dans une clarté favorable, le vieux bijou.

Le mieux serait évidemment de faire entendre seulement avec précision que le «Je vous aime» a déjà été dit, et comment, que c'en est fait, que cela eut son importance, mais que c'est fini et qu'on n'en parlera plus. Dans son gracieux roman, l'Inconstante, Mme Gérard d'Houville écrit:

«Quand Valentin de Vérovre lui avait demandé si elle voulait bien l'aimer un peu--comme on se demande entre gosses: «Voulez-vous jouer avec moi?»--elle avait dit oui, sans coquetterie, avec simplicité...»

Ce «Voulez-vous jouer avec moi?» ne peint-il pas toute la scène, et en faut-il davantage pour imaginer l'innocente, gamine et tendre bonhomie de ces deux grands enfants-là, quand ils se lièrent?

On peut aussi suggérer le moment où l'amour, déjà né, s'exprime invinciblement, la minute exquise entre toutes où «Je vous aime» perce sous d'autres mots. Il suffit alors de choisir avec beaucoup d'art et de tact la phrase révélatrice: c'est un second moyen, et délicieux, mais difficile, de tourner la difficulté. René Boylesve s'en est fait un jeu dans le Parfum des Iles Borromées:

«--Oh! oh! dit Mme Belvidera, vous voulez faire le mystérieux... ça ne vous va point!

«--Pas plus qu'il ne vous va de plaisanter!...

«--Mais, fit-elle, cela m'arrive quelquefois... prétendriez-vous?...

«Le jeune homme prit un ton si suppliant, si grave, que le seul mot qu'il prononça équivalait au plus franc et au plus passionné des aveux:

«--Je vous en supplie, dit-il, ne plaisantez pas avec moi!

«--Ah! dit-elle, comme si elle venait d'être frappée violemment.»

D'autres auteurs encore, par un procédé très saisissant et plus simple peut-être, n'indiqueront un aveu que par des gestes. Mais prenez garde! la moindre faute ici peut tout abîmer: trop appuyé, le trait devient brutal et choque; pas assez, et l'on ne voit, l'on n'entend rien. Il y faut l'habitude et le goût d'Henri de Régnier, par exemple. Ecoutez-le dans les Vacances d'un jeune homme sage:

«Les yeux de Georges se remplirent de larmes.

«--Elle est jolie?

«Il fit signe que oui.

«Ils étaient assis côte à côte sur le banc. Mme d'Esclaragues se pencha. Elle mit sa main sur l'épaule du jeune homme et doucement, par le cou, lui tourna la tête vers elle.

«--Plus jolie que moi?

«Ils se regardèrent. Georges sourit. Il vit Mme d'Esclaragues approcher son visage du sien. La bouche tendue toucha la sienne et il ferma les yeux.»

Soyez heureux si, par chance, quelque moyen inaccoutumé de tracer la scène vient à se présenter à vous. Ainsi Pierre Louÿs, dans son incomparable Aphrodite, a pu renverser en quelque sorte l'aveu d'amour. Car c'est la femme ici qui, brusquant tout et par une manière de coup d'Etat, dit à l'homme sans plus attendre: «Tu es Démétrios de Saïs; tu as fait la statue de ma déesse; tu es l'amant de ma reine et le maître de ma ville. Mais pour moi tu n'es qu'un bel esclave, parce que tu m'as vue et que tu m'aimes.»

Si cependant, dédaignant tous les subterfuges, quelque ingénieux, quelque troublants fussent-ils, on veut absolument tenter l'épreuve et l'écrire enfin en toutes lettres, ce «Je vous aime», que de précautions ne faudra-t-il pas! Jules Renard, je crois, dans Monsieur Vernet, les a su prendre:

«--Ecoutez, madame Vernet, il y a un mot si souvent dit, si souvent écrit et lu, si fané sous son tas de feuilles mortes, que je m'étais promis de ne jamais m'en servir pour mon usage personnel...

«--Etrange garçon!

«--S'il faut un jour, pensais-je, que je le dise, ce mot, à une femme, je jure que je ne le dirai pas. Je chercherai autre chose, je trouverai; je ne suis pas un sot... Quel orgueil! L'instant est venu et je suis bien obligé de parler comme les autres, et de vous dire, comme le dirait tout le monde à ma place...

«--Ce n'est pas la peine, j'ai bien compris.

«--Le mot vous déplaît, à vous aussi?

«--Le sens.

«--Il n'a rien d'injurieux; si je vous aime...

«--Ah! vous le dites!

«--Oui, il m'échappe...»

Aussi bien, est-il même tout à fait impossible de l'exprimer tout cru, l'aveu si redoutable? Mais non. Relisez plutôt le Lys Rouge:

«Dechartre était près d'elle. Gravement, presque sévèrement, il lui dit:

«--Vous le saviez?

«Elle le regarda et attendit.

«Il acheva:

«--... Que je vous aime?

«Elle continua un moment d'attacher sur lui, en silence, le regard de ses yeux clairs, dont les paupières battaient. Puis elle fit de la tête signe que oui. Et, sans qu'il essayât de la retenir, elle alla rejoindre miss Bell et Mme Marmet qui l'attendaient au bout de la rue.»

Voilà.

Seulement, il faut trouver--et c'est encore, hélas! bien plus difficile de trouver, la plume en main, que d'improviser une déclaration à celle «dont on meurt», même sous l'oeil irrité d'un jaloux, même dans la rue incommode et bruyante, et même lorsqu'en vérité on est épris de toute son âme.

LES LETTRES DE NOS AMIES

Voilà donc un fait bien connu, bien établi, indiscutable, qu'on nous a répété tant et plus au collège, et dont aucun candidat au baccalauréat ne s'aviserait de douter devant l'examinateur, à savoir que les femmes vont plus loin que nous dans le genre épistolaire; ou, en de meilleurs termes, qu'elles écrivent mieux les lettres que nous.

Mais vraiment ces jugements-là sont bientôt portés! Et tous les professeurs qui, de la classe de sixième jusqu'à là rhétorique, nous ont successivement tenu ce propos, d'un petit ton galant et désarmé qui ne leur allait guère, tous ces professeurs nous ont abusés, ou se sont eux-mêmes cruellement trompés. Aux premières lettres d'amies qu'un bachelier reçoit, il peut déjà soupçonner ses maîtres: «Quoi, c'est là, dira-t-il, tout ce talent épistolaire des femmes, qu'on m'aura tant vanté? Peuh! Ne fût le parfum et la douceur du papier, ne fût encore la signature qui m'est si précieuse, ce pauvre billet ne valait pas le timbre.» Puis un âge vient malheureusement où la légende des lettres de femmes ne trompe plus personne. Est-ce que nous les lisons seulement, les épîtres de nos belles et chères correspondantes? Nous les recevons avec des transports de tendresse ou d'affection, c'est entendu, nous les classons pieusement, nous en aimons l'aspect et nous en adorons l'écriture anglaise, mais les lisons-nous? A peine, avouons-le. Et l'instant d'après, il ne nous en souvient plus...

Il est vrai que le fameux axiome, touchant la maîtrise des dames, s'applique au seul passé. Ceux qui nous ont instruits prétendirent, en nous l'apprenant, attirer mieux notre attention sur les grâces inimitables d'une Sévigné ou la mordante vivacité d'une marquise Du Deffand. Toutefois était-ce bien juste, même en ce cas, de soutenir que la gentillesse, la spirituelle coquetterie, le charme souvent inexplicable des anciennes lettres tracées par des doigts féminins l'emportent toujours sur la bonté discrète, l'élégance, la verdeur, la malice ou la noblesse des billets du même temps, signés d'un nom d'homme? Oui, cette Sévigné, délicieux et grand écrivain, porta certes en elle ce qu'on nomme dévotement le «génie de la jolie langue française». Et Mme de Sablé aussi écrivit avec une délicatesse infinie, et l'exquise Ninon de Lenclos eut bien du goût, et l'inquiète Lespinasse nous trouble encore, et tant d'autres... Mais font-elles oublier le souriant Voiture et le limpide Bussy, le bel air de Saint-Evremond ou l'irrésistible majesté de Bossuet, l'étincelante facilité, l'allégresse, l'éloquence, la verve du prince de Ligne, le style nerveux, nombreux, entraînant, leste, admirable de Paul-Louis Courier? Que si même l'on veut s'en tenir aux qualités tout particulièrement féminines, qui donc montra jamais plus d'exigences câlines, plus de séduisantes «chatteries», s'il le jugeait bon, que Voltaire? Et quelle soeur aînée, quelle mère attentive sut trouver des accents plus émus que le sensible, le persuasif et mélodieux Fénelon.

Ne sont-ce point là des hommes qui laissèrent des lettres autant et cent fois plus belles que presque toutes celles dont on fait tant d'honneur aux femmes? Mettons à part Mme de Sévigné: celle-ci est vraiment fée. Mais combien d'autres trop souvent ne cessent de jaboter, non sans agrément ni sans tact sans doute, pourtant avec une abondance insipide et des fadeurs que nous ne goûtons plus. Il faut même que ce soit justement cette abondance-là qui ait donné des illusions aux critiques littéraires. Cependant que maris, fils ou galants travaillaient de leur métier sur les champs de bataille ou dans leur cabinet, les dames d'autrefois n'avaient qu'à se rendre visite, pour causer, ou qu'à écrire, pour causer encore. Elles couvraient ainsi sans fatigue des pages et des pages, afin de s'occuper, et au lieu le lire le journal, qui leur manquait. Si bien que sur dix lettres d'amitié que nous retrouverons, il y en aura bien sept au moins signées par des femmes: et si ce n'est toujours en qualité qu'elles l'emportent, on peut assurer, preuve en main, que c'est en quantité.

Nos professeurs eussent donc mieux fait, je pense, de réviser leur jugement traditionnel avant de nous fournir un nouveau sujet de mélancolie. Il ne faudrait jamais décourager les rhétoriciens. C'est bien assez tôt que la vie en fera des fonctionnaires, des commerçants ou des cercleux réellement incapables d'aligner deux phrases françaises qui aient du ton et de la bonne grâce. Et bien mieux avisé se montrera le professeur qui révèlera à ses jeunes élèves la vérité toute nue, ceci:

«--Messieurs, leur fera-t-il modestement, on ne peut affirmer que les femmes soient allées plus loin que nous dans le genre épistolaire. Il est même certain que nous les y avons presque toujours dépassées, et que nous écrivons encore beaucoup mieux les lettres qu'elles en ce moment même de notre histoire, tout dénués de style et dépourvus de goût que nous soyons malheureusement devenus par l'injure du temps, comme par l'abandon chaque jour plus grand des études classiques.

Mais ce qui ne peut se nier, c'est que les femmes du XVIIe, du XVIIIe et même des premières années du XIXe siècle, n'aient reçu au berceau le plus prodigieux talent d'écrivain, dès qu'on les compare à celles de notre temps, qui ne savent pas seulement mettre en bon français le peu d'esprit qui leur reste--j'entends d'esprit véritable, et non d'argot ou de bagout. Or d'où vient cette décadence, et que le moindre billet d'une humble «caillette» avait jadis tant de saveur et tant de charme? Uniquement de ce que les jeunes filles d'antan étaient mieux élevées que les nôtres.

Je m'explique. J'ai dit mieux élevées, et non pas plus instruites. Assurément on ne leur enseignait point, comme aujourd'hui, un peu de chimie, un peu de physique, un peu de médecine, un peu de droit, un peu d'arts libéraux et de morale civique. Mais on les habillait dès l'enfance comme de petites dames, et on leur apprenait les règles délicates de l'urbanité. On leur montrait à charmer; et charmer, en ce temps-là, c'était à la fois plaire aux yeux, ne jamais choquer le goût qu'on avait difficile, et enchanter l'esprit. Epoques savoureuses, siècles où l'on sut vivre, moeurs divines, une jolie femme alors se croyait engagée d'honneur à causer! Aujourd'hui, elle trouve cela «prétentieux», la sotte. Elle lit son journal, elle s'habille bien, et dispose heureusement des fleurs dans les coupes et les vases de son appartement; mais sa conversation, toute en clichés, en phrases inachevées, en exclamations et en mots de la rue, sa chétive conversation rebute. Hormis la regarder et la caresser, que faire d'une jolie femme aujourd'hui? Au lieu que jadis elles occupaient toute la vie. On venait chez elles «causer la gazette»; et elles s'appliquaient à trouver leurs mots, à ne pas s'embarquer en des phrases ineptes, à respecter les lois du bon langage, à ne dire rien que de gracieux et de bien tourné, de fin s'il se pouvait. Les grands mots eux-mêmes, toujours un peu pénibles à prononcer comme à entendre, pouvaient naître à propos sur leurs lèvres. Tel était l'art et le goût qu'on leur inculquait. Elles s'appliquaient à montrer minutieusement leur esprit. N'en eussent-elles eu qu'un rien, elles savaient le sertir et vous l'offrir. Et l'on s'étonnera que nous relisions voluptueusement jusqu'à leurs lettres les plus familières?

Puis les femmes, avant 1840, avaient le temps de correspondre, de vivre. Elles ne se ruaient pas à chaque instant au télégraphe et au téléphone. Que leur ami lointain se portât un peu moins bien ou un peu mieux, cela ne constituait point l'affaire capitale; tant qu'il ne languissait pas en danger de mort, on ne s'inquiétait guère; on n'éprouvait nul besoin de recevoir trois fois par semaine d'insupportables nouvelles de santé, ou d'autres analogues: l'essentiel étant de savoir si l'esprit se trouvait toujours en bon état, et si la sensibilité demeurait digne d'amour, on s'adressait des billets qui devaient exprimer l'une et témoigner de l'autre.

Cela n'allait pas sans difficulté? Eh non! Mais voyez cette jeune femme, en robe à fleurettes et perruque poudrée: il est midi, elle a donc trois ou quatre bonnes heures avant qu'on ne la vienne visiter ou que le moment de la promenade n'arrive; bien que les toilettes qu'elle porte l'enjolivent à souhait, elle ne passe pas la moitié de ses jours chez le couturier, chez la modiste ou le bottier; ni journaux (on saura les nouvelles tout à l'heure, en causant), ni revues (on n'est pas curieux de tout, on raffine seulement sur quelques points); les romans sont rares; il n'y a donc rien de mieux à faire que d'écrire; et la jeune femme prépare son papier, ses plumes blanches, son cachet à devise, sa cire parfumée, elle approche sa table en bois des îles de la fenêtre qui donne sur le parc ou sur une cour ovale à gros pavés usés; et sans hâte, soigneusement, de tout son coeur, de toute sa malice et de toute sa coquetterie, elle compose sa lettre pimpante et tendre...

Une réponse, non moins flatteuse à lire, lui sera remise par le courrier dans un mois, dans deux mois. Et c'est ainsi que l'on vivait, loin l'un de l'autre, dans un ravissant commerce d'esprit; c'est ainsi que, selon le mot de Mme Du Deffand, on avait l'absence délicieuse...»

Telles sont les paroles qu'un professeur de rhétorique, s'il avait le souci de la vérité, devrait prononcer devant ses élèves. Mais les professeurs de rhétorique ne connaissent guère la vérité le plus souvent; ils l'ont apprise dans les livres, où elle n'est pas toujours. Les romanciers les ont renseignés sur les femmes contemporaines qui écrivent des lettres: et chacun sait que les héroïnes des romanciers sont toutes douées d'une âme exceptionnelle et d'un rare talent épistolaire. Eh bien, ne nous en laissons plus conter si aisément.

D'ailleurs, voici l'été. Les chères belles sont parties pour les champs ou l'océan plaintif. Nous les avons quittées après mille promesses: «Vous m'écrirez?--Me répondrez-vous?--Oui, c'est juré.--N'oubliez pas l'adresse.--Y songez-vous!...» Rien ne les presse, n'est-il pas vrai, dans leurs villas ou leurs châteaux? Elles se sont, tout à l'heure, laissé bercer sur le lac langoureux, elles ont joué au tennis tout leur soûl, se sont baignées, ont chevauché dans la forêt. Elles disposent, encore une fois, de tout leur temps. Vous allez, par conséquent, recevoir un chef-d'oeuvre d'amitié, un souvenir exquis, un trait du coeur inattendu?

Eh bien, prenez votre courrier qu'on vous apporte dans l'instant, et lisez donc vite, dégustez, régalez-vous...

Ensuite, allez quérir dans le plus obscur recueil, dans le plus dédaigné paquet d'archives, les plus insignifiantes missives de la dernière des femmelettes du XVIIe ou du XVIIIe siècle. Je n'en dirai pas plus.

Et cependant, est-il un cadeau plus rare, un souvenir plus personnel et plus exquis que quelques lignes spirituelles ou affectueuses tracées par des doigts de fée sur un papier parfumé? Il n'y a point d'être à qui l'on tienne, il n'y a point d'âme un peu fine enfin qui résiste à cela. Le résultat vaut bien la peine qu'on aura prise. Puis, le geste charmant, pour une femme, que de faire en souriant envoler de ses mains des essaims de lettres légères! Vous savez comment M. Jules Renard a défini les papillons? Des billets doux pliés en deux qui cherchent des adresses de fleurs...

Hélas, qui nous rendra les longues et succulentes correspondances, les lents courriers, la vie sans hâte, la vie artistement vécue!... Le pays où sont tracées ces lignes porte entre tous au regret du vieux temps. Un chemin parmi d'autres s'y trouve, qui s'appelle la Route des Postes, et qui, partant du Château, plonge droit dans la forêt: cette allée servait aux postillons de Condé qui galopaient vers Paris. Il ne faut qu'un peu rêver pour les y voir passer encore à travers la rosée, à l'aube, pressant de leurs grosses bottes leurs chevaux robustes, et portant en leur sacoche plus de billets charmants, avouons-le, qu'il ne s'en écrirait maintenant durant toute une saison sur toutes les plages et dans tous les châteaux de France.

POUR CAUSER

Oui, je sais bien, il y a le bridge... Le bridge pare à tout, tient lieu de tout, le bridge est tout. On arrive, on s'assied, on prend des cartes, et en voilà pour l'après-midi entière, ou la soirée complète, sinon la nuit. La mode le veut ainsi, il n'y a donc qu'à se soumettre--ou qu'à se démettre, c'est-à-dire ne plus voir personne et vivre en ermite.

Pourtant, soyons justes, certaines minutes de liberté nous restent encore: il faut dîner ensemble, quelquefois, avant de se livrer aux affres des «sans atout». Devant une table à thé, quand on goûte, ou bien encore sur les terrains de tennis, au polo, au bois, aux courses, en visite même, il arrive qu'on ne tienne point les cartes en main: on n'a rien à faire; alors, on se trouve réduit à causer... Ah, quel désastre! Qui, en effet, n'a connu des minutes bien dures dans ces assemblées d'hommes et de femmes réunis, essayant vainement de causer? Rappelez-vous les tristesses d'un dîner en ville, la pauvreté de l'entretien qui se traîne, lamentable, languissant, plein de navrants: «Le temps me paraît bien compromis, après l'orage d'hier...», ou de chétifs: «Alors, vous voici tout à fait réinstallés, maintenant?...» Et le feint, le lugubre enjouement des convives, et les silences douloureux qu'on sent venir, qui vont arriver, qui arrivent, et l'angoisse de la maîtresse de maison qui voudrait éperdument renouer la causerie, mais qui ne peut pas, qui ne sait pas... Qui de vous ne souffre encore à cette seule pensée?

En vérité, hommes et femmes groupés autour d'une nappe fleurie et d'une volaille truffée font le plus souvent peine à entendre. En fut-il toujours ainsi dans notre pays? Non, si l'on en croit les Mémoires, les souvenirs, anecdotes et récits du temps passé, si l'on relit les simples lettres qu'écrivaient nos arrière-grand'mères, si l'on écoute même encore aujourd'hui parler d'anciennes gens, ou mieux encore si l'on s'entretient tout bonnement avec certaines personnes très bien élevées--entendez par là non pas très instruites, mais d'esprit affiné, souple et soucieux de plaire. Un salon, au temps des chaises de poste et des robes à paniers, devait être un lieu de délices, où dès l'entrée la causerie vous environnait de toutes parts, où la gaîté n'allait jamais sans grâce. De même un souper se passait sans doute un peu moins niaisement que les mornes fêtes auxquelles nous donnons encore, et par abus, le même nom. On ne se fût pas contenté alors de déclarer: «Une telle est jolie, faite à ravir et toujours mise, en outre, dans la perfection.» Mais il fallait que l'on pût ajouter: «Elle cause avec goût, elle a beaucoup d'esprit.» Autrement, on ne comptait point, on n'était qu'une jolie femme, un peu plus qu'une jolie bête, mais guère au-dessus.

Eh bien, même en 1906, est-il donc interdit d'aspirer à cette louange exquise: «La jolie madame X... a la tradition du temps jadis. Tout enchante chez elle: la société y est gaie, animée, la chère délicate, la causerie capiteuse...»

Que faut-il donc pour cela? Mon Dieu, il faut se donner un peu de mal... Mais quoi! ici comme ailleurs, on ne récolte que si l'on a semé, c'est bien évident. Personne, même pas une jolie femme, n'a plus en notre siècle qu'à se donner la peine de naître. Si vous voulez le succès, madame, mais j'entends le succès rare, délicieux, fin et voluptueux entre tous, celui qui vous suit toujours lors même que les rides sont venues, vous devez être de tous points charmante, physiquement et moralement; habillez-vous, chapeautez-vous, corsetez-vous de votre mieux, jouez au tennis à ravir, dansez comme Terpsichore et montez à cheval comme Diane Chasseresse: mais parlez aussi, causez, c'est nécessaire, c'est un devoir, il le faut! Point de paresse, point de mollesses, ne vous laissez pas aller, mais pincez-vous, dans le monde, réveillez-vous, contraignez-vous, dites-vous de toutes vos forces: «L'esprit et l'entrain de tous ceux qui m'entourent ne dépendent que de moi: si la conversation s'éteint une seule minute à la table que je préside, je suis déshonorée; si mon interlocuteur se tait à bout de sujets ou d'idées, il est un sot, mais c'est de ma faute...» Travaillez enfin, travaillez en mangeant, en prenant le thé, en soupant, en jouant aux cartes. C'est très pénible? Oui, mais le résultat est la royauté... ou presque. Toutes les pauvres niaises, toutes les pecques silencieuses qui vous entourent vous traiteront de poseuse et mourront de jalousie. Cela vaut bien qu'on s'applique un peu.

Toutefois: «Parler, m'objecterez-vous, c'est déjà fatigant, et quelquefois difficile. Avoir de l'esprit, par surcroît, quelle entreprise! Comment fait-on? Est-ce que cela s'apprend?» Eh, oui! Tout s'apprend. On apprend du moins si bien à faire illusion...

Mais procédons par ordre. Vous voulez que l'on cause à votre table ou dans votre salon? Eh bien, d'abord, soyez aimables, mesdames! Comprenons-nous bien: il ne s'agit pas de se montrer vaguement bienveillantes et d'accueillir avec une banale cordialité le visiteur ou le dîneur. Non, il faut témoigner d'un art plus subtil dans la flatterie. Paraître heureuse de voir celui qui entre, n'importe qui sait faire cette grimace-là: la plus élémentaire politesse y oblige. Mais on ne passe pour une femme vraiment aimable que si l'on sait bien caresser la vanité de ses hôtes: tout est là. Si donc vous voyez pénétrer chez vous un homme qui, par exemple, se croit très beau garçon, dites à propos d'une femme dont on parle: «D'abord est-elle jolie? Car la beauté, c'est presque tout, hélas! pour une femme, comme d'ailleurs pour un homme...» Si c'est un intellectuel qui s'assied à votre table, ne tarissez pas sur le rôle capital de l'intelligence, dès qu'il est question de séduire. Et si l'on vous fait remarquer que vous vous contredites, déclarez sans façon: «Oh, vous savez, nous autres femmes, tout ce qui brille nous attire!...» Flattez sans cesse, hardiment et infatigablement. Personne ne rira, si personne n'est oublié. La vanité des hommes est insondable, et les compliments les plus énormes passent comme du lait, pourvu cependant qu'ils soient toujours impersonnels. Ainsi vous gêneriez--peut-être--un sportsman en lui jetant tout cru: «Vous êtes, monsieur, l'un de nos dix meilleurs cavaliers.» Au lieu que si vous insinuez: «Il y a de l'élégance, pour un homme, à se trouver parmi les dix meilleurs cavaliers de France...», votre ami va passer une soirée charmante. Vous lui aurez glissé cela comme par inadvertance, et sans même l'avoir regardé... Il ne prendra pas la louange pour lui? Allons donc! C'est bien mal le connaître.

Deuxième règle. Etes-vous chez vous, recevez-vous? En ce cas, ne vous accordez aucun répit, et interrogez continuellement. Que l'interrogation devienne sur vos lèvres presque mécanique et machinale. On vous dit: «Récemment, j'ai fait telle chose...» Ajoutez aussitôt: «Le mois dernier?» On n'a point encore trouvé de meilleur moyen pour contraindre à parler les plus paresseux. Mais n'allez pas lancer directement vos interrogations: elles doivent, comme les louanges, arriver en biaisant et par ricochet. Ne demandez pas soudain à un fameux géographe s'il aime les voyages et s'il a fort couru le monde; mais déclarez à son voisin: «Ce doit être passionnant de voir des vrais sauvages, en liberté!» Ne questionnez pas un auteur dramatique sur ses pièces, mais lancez bien haut, en vous adressant à quelque autre: «Le théâtre sera-t-il sombre ou gai, cette année, pessimiste ou optimiste?» N'écoutez pas un mot de la réponse, d'ailleurs: elle s'adresse à tout votre salon, à toute votre table, elle ne vous regarde plus. Prenez seulement garde que la conversation ne s'arrête jamais chez vous, et que tout le monde s'y mette.

Et ceci m'amène à la troisième règle. La voici: soyez charitables, mesdames! Faites à autrui ce que vous voudriez tant, parfois, qu'il vous fît. Je veux dire par là qu'invitées à un dîner ou à un souper, il faut avoir pitié de votre hôtesse: si l'on s'ennuie, si l'on ne cause plus, elle souffre, la pauvre hôtesse, songez-y bien! Même si cela vous coûte, venez-lui donc en aide. Et pour cela, inutile de lancer des traits ou de faire des conférences: mais répondez seulement dès qu'on vous adresse la parole, répondez toujours, n'importe quoi...

Car les femmes répondent bien rarement aux propos qu'on leur tient, ne l'avez-vous point remarqué? Elles approuvent ou désapprouvent avec des mines méprisantes et mille cris d'indignation ou d'enthousiasme, mais voilà tout. Elles s'écrient: «Moi, j'adore le blanc!» pour peu que vous leur parliez du noir. En vérité, ce n'est pas là répondre. Par «oui» et par «non», vous consentez ou vous protestez, sans plus. Répondre, c'est plus exactement ajouter une idée ou du moins une nuance nouvelle à ce qui vient d'être dit; c'est faire observer, par exemple, au monsieur qui déclare adorer la danse, que les ridicules carnets de bal, pareils à des livres de comptes, sont heureusement tombés en désuétude, ou que l'on devrait toujours valser en robes blanches sous des lampes lumineuses, à la façon de la Loïe Fuller; et ce n'est pas du tout répliquer seulement: «Moi, monsieur, j'ai horreur du bal.»

J'avoue qu'un dîner serait un grand travail, et bien épuisant, s'il fallait trouver sans arrêt des considérations délicates ou de vives observations. Ce labeur appartient aux hommes, qui n'ont guère que ce moyen, en somme, pour étonner et séduire. Mais n'oubliez pas que vos réponses peuvent être baroques, singulières, voire complètement absurdes, il n'importe, pourvu seulement que vous les fassiez... Plus même elles sembleront inexplicables, plus vos voisins, frappés de respect pour votre génie, rivaliseront en votre honneur d'éloquence, d'esprit--ou de sottise.

Puis il est bon aussi de s'exercer, devant sa glace, à prendre l'air très fin. On y atteint en souriant plutôt qu'en riant, et en abaissant légèrement les paupières, en voilant un peu le regard comme pour en éteindre la malice: un rien, mais indispensable!...

Maintenant, un dernier mot. Il ne faut pas prendre ces conseils, exagérément pratiques, peut-être, ou précis à l'excès, pour une plaisanterie ou pour de l'ironie. Il n'y a ici ni l'une ni l'autre: ce ne sont que des moyens mécaniques, tout simplement, pour faire semblant d'avoir de l'esprit. Il va de soi, par conséquent, qu'ils s'adressent seulement aux femmes un peu--comment dire?--un peu distraites, ou préoccupées, ou que sais-je...

Il subsiste heureusement un grand nombre d'entre vous, mesdames, pour qui tant de préceptes seront bien superflus. Car il n'est pas besoin de chercher si loin, et avec beaucoup de gaîté, beaucoup de bonne grâce et un peu d'attention, on arrive à tout. Il suffit de rire à propos, quelquefois, pour rendre possible chez vous même une conversation politique--oui, politique!--et il n'y a qu'à se montrer amie cordiale, sinon pour que tout le monde cause dans votre salon, du moins pour que chacun s'y plaise. C'est l'important.

LE CHOIX D'UN LIVRE

Les femmes sont charmantes, et principalement en ceci qu'elles écoutent en général ce qu'on leur dit. Elles n'en agissent qu'à leur tête; mais elles vous écoutent--qui ne sait la grâce modeste, le regard touchant d'une femme attentive?--et elles font semblant d'avoir confiance en vous.

Eh bien, mesdames, écoutez donc encore ceci: il faut lire. Vous ne lisez plus. Pourquoi? Vous avez la chance d'être nées Françaises, c'est-à-dire d'appartenir au premier peuple littéraire du monde, à celui qui a été, depuis trois siècles, comme le fournisseur spirituel de toutes les autres nations. Aujourd'hui encore, le flot montant de nos livres se déverse sur tout le globe; nous avons des écrivains délicieux ou puissants par centaines, par milliers. Arrêtez-vous aux devantures des libraires! Voyez tous ces titres. Ici, je vous signale un dilettante exquis, aimable et raffiné, qui a tracé pour vous sur trois cents pages blanches les arabesques légères de sa pensée. Cet autre, là-bas, a pincé son esprit par les ailes, et il vous l'offre, tout vif. Voici les historiens, grands dénicheurs de vieux papiers, crocheteurs de tiroirs en bois de rose et de bahuts précieux: ils se présentent à vous, les effrontés, avec leurs poches pleines de surprises et la mémoire farcie de racontars de cour, de cancans à faire frémir et de secrets d'Etat qu'ils ne demandent qu'à vous confier. Voilà enfin les romanciers, vos serviteurs particuliers, vos confidents et vos amis, qui vont vous conter à l'oreille, si vous voulez, tout ce qui tourmente vos voisines et tout ce qui pourrait bien un jour vous arriver, car sait-on jamais?...

J'ai vu, de mes yeux vu, des femmes couvertes de fourrures et de bijoux qui descendaient d'une automobile somptueuse, et qui disaient à quelque ami parlant d'un livre nouveau: «Je voudrais bien le lire: vous me le prêterez...» Mais le plus scandaleux, c'était encore que ces mêmes femmes, pourtant intelligentes, et curieuses, et--ne l'oublions pas--millionnaires, attendissent parfaitement un ou deux mois avant qu'on le leur prêtât enfin, ce livre dont elles avaient envie, ce livre que le libraire du coin leur eût vendu, je le répète, trois francs!

A ce prix cependant, il me semble qu'une ou deux journées qui passent un peu plus vite, qu'un motif à rêver, un bon sujet de conversation pour le soir, et peut-être une ou deux idées nouvelles, un jugement--qui sait?--plus tolérant, plus bienveillant, ou plus aigu et plus dédaigneux sur notre pauvre humanité, il me semble bien qu'à ce prix, vraiment c'est donné...

Je connais depuis longtemps l'objection, d'ailleurs. Et il y a sujet de s'y arrêter, j'en conviens. Il est certain qu'on a dégoûté le public avec la réclame et la publicité des libraires. Pas de matin que votre journal ne vous vante un nouveau génie qui vient de se révéler, un livre paru la veille et qui passe tout ce qu'on avait fait en ce genre depuis deux siècles. Il arrive même quelquefois que la rumeur s'étende: échos, médaillons, chroniques, interviews, c'est le grand jeu. Que par surcroît l'auteur se soit donné la peine de naître femme, alors les journalistes, saisis de transports galants, ne se connaissent plus: ils délirent. A demi persuadées, à demi éblouies, vous feuilletez l'ouvrage... et vous jurez, mais trop tard, qu'on ne vous y prendra plus!

Mesdames, ceci repose sur une grosse erreur. Ne vous fiez jamais à ce que les journaux vous apprennent touchant tel ou tel livre. Mais allez tranquillement chez le libraire; et là, gardez-vous également de questionner ce brave homme. Non. Seulement, faites-vous présenter les nouveautés, ouvrez-les, feuilletez-les, flairez-les, pour ainsi dire. Suivez les quelques conseils tout pratiques et très peu littéraires que je vais vous donner ci-dessous: et achetez, hardiment, achetez donc, mes chères compatriotes! Vous faites des aumônes très magnifiques dans mille et une ventes de charité; vous pouvez bien, que dis-je! vous devez donner aussi votre obole, en bonnes Françaises, à la littérature de votre pays.

Toutefois, comprenons-nous. Il ne s'agit nullement pour vous, bien entendu, d'entreprendre des lectures sévères. A quoi bon? Vous n'avez que faire des volumes dits «sérieux». De la philosophie, de la politique, de la théologie? Eh, je vous prie, laissez-nous ces bêtises! Nous n'y entendons déjà presque rien: que si nous en discourons parfois avec prétention, tout le ridicule en rejaillisse uniquement sur nous, de grâce! J'imagine que les seuls ouvrages dignes d'être coupés et maniés par vos doigts fuselés sont les mémoires et les romans.

Oh, je sais bien, il y a les vers; mais un recueil de poèmes demande plutôt à être entendu que lu, et principalement par une nuit de lune. C'est du plaisir en collaboration. Laissons cela. Nous ne traitons ici que des émotions qu'on éprouve, toute seule, au coin du feu.

Aimez-vous à vous déguiser? Ou du moins aimez-vous à vous dire: «Jadis, à telle époque, j'eusse volontiers commis tel ou tel acte. Telle toilette surannée m'eût convenu. J'aurais eu bonne grâce à prononcer telle phrase qui n'est plus de mode, à faire tel geste dont on se moquerait aujourd'hui...» Si vous éprouvez de ces regrets-là, vous êtes une lectrice désignée pour les souvenirs d'autrefois et les mémoires du temps passé. Choisissez donc le siècle entre tous où vous eussiez souhaité de vivre, faites-en confidence à votre libraire, et demandez-lui une liste des mémoires les plus connus qui aient trait à cette époque-là. Notez encore les souvenirs des flâneurs, des gens de lettres, ou des intrigants un peu louches et sans métier défini: ils seront parsemés de potins d'un haut goût. Mais gardez-vous des diplomates et des militaires; car les premiers croient toujours qu'ils font de l'histoire éternelle, et les seconds veulent à tout prix raconter sans fin leurs campagnes. Rien de plus fâcheux que cette obstination.

Il est vrai que, dans les mémoires, il y a d'interminables longueurs. Eh bien, sautez-les; courez aux seuls noms propres et aux anecdotes. Non? Vous préférez les aventures mises au point et déjà «cuisinées»? Alors, tentez le roman historique: c'est un genre très facile, et les auteurs y échouent rarement. Eh, quoi! même Alexandre Dumas père? Mais pourquoi non? Il avait beaucoup plus de talent que ceux, parfois, qui le raillent. Lisez-le avec un sourire, voilà tout. Et d'ailleurs, mesdames, tâchez de faire le plus possible de choses avec un sourire: c'est la sagesse.

Passons aux romans, maintenant, aux vrais romans... Ah, le choix se trouvera plus difficile ici! Néanmoins on y arrive, avec un peu de méthode. D'abord, le poids...

Oui, le poids. Il faut bien des signes matériels où reconnaître un bon roman, sinon, vu le nombre, on serait perdu. Donc, le poids. Neuf fois sur dix, un bon roman n'est point trop lourd. Il a de trois cents à trois cent soixante pages. Au-dessous de ce nombre, l'oeuvre pourra vous séduire, mais vous occupera moins longtemps. Au-dessus, craignez le remplissage et les discours. Songez bien que certains auteurs écrivent des romans pour nous exposer leur programme politique. Faites attention!

Quand vous aurez pesé le livre, feuilletez-le rapidement. Si vous y remarquez un excès de dialogue, ce ne sera sans doute qu'une aventure des plus menues et, quelque esprit qu'on y trouve, un peu fade. Vous n'y songerez plus un quart d'heure après l'avoir lue; cela n'en vaut guère la peine. Si vous apercevez, au contraire, d'énormes paragraphes, avec nombre de mots en «isme» et en «phie», des termes inconnus et compliqués, méfiez-vous! Guettez encore les descriptions. Ont-elles plus d'un tiers de page? En ce cas, soyez prudentes: l'auteur est bavard. Il faudra bien qu'il vous ennuie.

Parlons du sujet. Chaque sujet peut plaire. Cependant, si dans les deux premières pages il est question d'un brillant lieutenant de cavalerie dont toutes les femmes tombent amoureuses, ou d'un jeune et digne ouvrier qui rêve de régénérer la société--remettez le volume à sa place.

Puis, parcourez çà et là quelques phrases. Rien de plus indispensable. Rappelez-vous que le billet suivant: «Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour», ne doit pas être écrit: «Belle Marquise, vos beaux yeux d'amour mourir me font». Tout romancier qui use d'un style singulier, mystérieux et déconcertant, tout romancier qui vous parle de sa «désespérance», quand il pourrait dire son «désespoir», ou de son «âme de joie», quand il pourrait écrire tout simplement «sa joie», se moque de vous, madame, ou du moins il vous bluffe. Ne le souffrez pas.

Un moyen mnémotechnique. Il y a cinq mauvaises notes que l'on peut tout de suite, et rien qu'en entr'ouvrant le volume, donner à un roman, si l'on y aperçoit: 1º le mot «âme» répété souvent; 2º un abus des «plusieurs points» ou des points d'exclamations; 3º des paragraphes de deux pages; 4º l'argot, que ce soit celui qu'on parle dans les salons, ou celui dont on se sert chez le marchand de vin; 5º les sottises, comme, par exemple, la phrase suivante: «Le ciel s'éclairait de clartés enfantines...» De pareilles taches vous sautent-elles aux yeux dès le premier chapitre? N'allez pas plus loin.

Après avoir tenu compte de toutes ces remarques, vous courez, je crois, moins de risques. Alors, emportez le livre et placez-le dans votre boudoir. Vous seriez déjà des converties que vous connaîtriez bien, comme nous, la joie profonde et l'émotion de se trouver, bien enfermées au logis, devant une pile de livres neufs, qui vont nous intriguer tour à tour, et nous secouer, ou nous toucher, ou nous convaincre...

Mais vous ne savez pas... Eh bien, donc, ne lisez pas tout de suite le roman dont vous venez de faire l'emplette. Rien ne vous presse. Posez-le sur un guéridon, et attendez le moment favorable. Ce moment viendra au cours d'une longue soirée ou d'un doux crépuscule. Le feu aura jasé plus familièrement, la lampe brillé plus finement sous sa crinoline de tulle ou de soie. Vous vous serez sentie toute seule, trop seule, un peu rêveuse... Alors, ce sera l'instant. Vous prendrez votre petit bouquin de trois francs. Et peut-être y glisserez-vous, par la suite, comme un remerciement délicat, quelques pétales de cette rose qui couronnait un vase auprès de vous, et se sera fanée pendant que vous lisiez. Car ce que durent les roses, on l'a dit depuis longtemps: l'espace d'un roman.

NE PAS AIMER LA MUSIQUE

Il y a des problèmes insolubles; il y a des catastrophes quotidiennes, que nul n'évite, ou encore des infirmités dont on est affligé, et qui vous torturent. Seriez-vous, par exemple, de ceux qui n'aiment point la musique?

Car il se trouve, oui, il se trouve de pauvres gens qui n'aiment point la musique. Mais cessez de hausser l'épaule, hélas, ou de ricaner avec mépris, et plaignez-les plutôt, car vous ne savez pas comme ils souffrent, les malheureux!

Comprenons-nous bien toutefois: je n'ai pas accusé ces infortunés d'être complètement sourds, ni même prétendu qu'ils fussent insensibles aux mélodies les plus fines de la nature. Taisez-vous avec eux pendant un crépuscule, et ils entendront fort bien tout ce qui se chuchote et se murmure, à cette heure-là, sous les feuilles ou parmi les brins d'herbe. Qu'une cloche s'émeuve à l'horizon, ils vont en écouter longuement l'écho délicat. La mer qui se roule et qui chante sur les plages de Sicile, la confidence interminable que fait la plaine à la montagne, la futaie qui gémit, blessée par le vent, rien de tout cela ne leur échappe. Allons plus loin: ils supportent, pendant un joli souper, quelque bruit lointain et léger de tziganes, appliquant ainsi le précepte d'Aristote qui nomme expressément la musique un art «orgiaque». Ajoutons qu'une valse en sourdine (celle--vous savez bien--qu'on vous a jouée si souvent dans la coulisse, au Vaudeville ou au Gymnase, pendant les scènes d'amour ou de déclaration) ne leur déplaira point, si, d'aventure, ils courtisent une jeune dame. Certains d'entre eux vont même jusqu'à goûter la tendresse exquise de Mozart, la douleur classique de Glück, la volupté, la grâce de quelques contemporains; et l'on en voit qui frissonnent, quand les archets arrachent aux violons des sanglots humains... Cependant, à leur éternel chagrin, tous ces déshérités du ciel n'aiment point la musique, et cela constitue pour eux une irréparable calamité.

Il ne s'agit pas, en effet, dans les thés, les boudoirs et les salons, ou bien encore au cercle, à Puteaux, partout enfin où l'on pense entre cinq et sept, sinon entre deux parties de bridge, il ne s'agit pas de venir ergoter et faire mille réserves, en soutenant par exemple que ces messieurs musiciens abusent vraiment de l'émotion, qu'ils la gâchent; que c'est bien fatigant, à l'Opéra, d'«éprouver» pendant quatre heures de suite; que l'orchestration compliquée de tel compositeur semble d'une prétention puérile, ou les mélodies de tel autre d'une vulgarité rebutante; il ne s'agit pas de blâmer les procédés mélodramatiques de Wagner, ou de regretter que le remplissage gâte les trois quarts des opéras, presque tous les duos et d'ailleurs à peu près tout ce qu'on nous joue dans les théâtres ou les salles de concert... Non, ce sont là des propos d'original ou d'extravagant qui veut se faire remarquer, des paradoxes.

Un monsieur délicat et bien élevé, un homme du monde, ne gâte pas ainsi ses impressions. Et d'abord il n'aime pas la musique: il l'adore. On l'adore. On a un regard spécial, soudain sérieux, et un certain ton de voix pour dire cela, un ton de voix qui ne sert qu'en cette occasion--ou aussi pour parler chevaux, de temps à autre, entre initiés. On «adore» le cheval; on «adore» la musique. Dès qu'on s'est confié cette précieuse faiblesse, la conversation se trouve à la fois enivrante et simplifiée; car elle ne consiste plus, ou presque plus, qu'en l'énoncé de quelques noms propres, compositeurs, chanteurs ou titres de symphonies ou d'opéras, noms prononcés d'une façon lyrique, ou encore avoués avec une sorte de gourmandise, et aussitôt suivis de «Oh», de «Ah», de sourires voluptueux, de «Il est merveilleux dans ce rôle-là», et de «Elle a divinement chanté l'autre soir». Sur quoi, l'un des communiants dans l'enthousiasme général lève un sourcil languissant et fredonne comme malgré lui quelques notes de la partition chérie; son voisin l'imite, un peu en retard; une troisième personne attaque un autre air: deux minutes après la plus horrible cacophonie règne dans la salle, et le malheureux, le pelé, le galeux, celui qui n'aime pas la musique enfin, a, contre toute apparence, l'air d'un sot parce qu'il se tait.

Si, par hasard, la convenance ou la cérémonie arrêtaient sur les lèvres l'essor de ces chansons ailées, l'entretien se bornerait alors aux interjections dévotes ou indignées, non moins laconiques, en tous cas, que passionnées. Et celui qui ne participe pas à cette débauche de sensibilité musicale, celui-là connaît alors toutes les misères, toutes les humiliations de l'exil. Que l'on parle devant lui, en effet, de métallurgie où il n'entend rien, ou de littérature qui ne l'intéresse nullement, son abstention ne fera pas scandale; son silence même, s'il est déférent et poli, semblera du meilleur goût. Il n'en va pas de même dès que l'on se pâme au sujet de musique, et quiconque ne donne pas quelque signe de piété aux mots Schubert, Schumann, quiconque ne hoche pas au moins la tête si l'on cite Berlioz, ou n'a point d'avis sur Claude Debussy,--ah! ce paysan-là n'est qu'un lourdaud sans nerfs, un être bien peu séduisant, peut-être un monstre. On lui dira: «Mais, monsieur, à chacun ses goûts, à chacun ses plaisirs. Je vous comprends parfaitement...» Qu'il n'en croie rien. Il est perdu dans l'esprit des femmes charmantes, celles qui ont une âme, et qui s'en servent.

Un jeune homme, au contraire, se présente modestement dans un salon. Il est distingué, correct, insignifiant, comme il faut être enfin, comme il faut. Aucune grâce physique particulière ne le distingue de son aimable voisin. Nulle grâce spirituelle non plus, car il ne se montre ni éloquent, ni gai, ni fertile en anecdotes ou en bons mots, ni rien enfin. Mais je dirai de lui qu'il a de la musique, comme on disait jadis d'un honnête homme: il a des lettres. Aussi, n'est-il pas plutôt arrivé que des affinités savoureuses le rapprochent des dames qui se trouvent là. Ils se murmurent les uns aux autres: «La neuvième symphonie... la quinzième sonate... Beethoven (avec l'accent allemand)...» Et les âmes se lient, les coeurs s'entendent. Sent-on bien à quels paradis clos il touche ainsi, ce jeune homme, de quelles régions secrètes et désirables on lui donne la clef? Toutes les sensations que, faute d'adresse ou faute de syntaxe, nos belles amies ne savent exprimer, non plus que leurs amoureux d'ailleurs, toutes les rêveries, toutes les éternelles caresses des poètes, d'un seul mot, qui est le titre d'une cavatine célèbre, voilà que notre mélomane vient de les évoquer. Il faudra que les profanes accomplissent des prodiges en parlant, et encore dira-t-on: «Un tel est gentil, mais un peu lassant avec sa manie de bavardise et d'esprit.» Le musicien, au contraire, à l'aide de huit ou dix noms propres, pas davantage, et de cinq à six jeux de physionomie exprimant la béatitude, le musicien fait sa cour. C'est une cour économique. Mais elle suffit. On ne vérifie pas entre dilettantes, et après les premiers mots de passe, on s'embarque tout de suite ensemble pour l'Ile Heureuse. Le compagnon n'est qu'un escroc, ou qu'un niais, et l'île n'existe pas. Mais qu'est-ce que cela fait!...

Je me connais un camarade qui, comme tout le monde, a fait une pièce. On y voit un jeune premier éperdument épris d'une délectable mondaine et déployant un soir, pour séduire sa bien-aimée, des trésors de finesse, d'émotion, de grâce. Peine perdue. Exaspéré, il dit soudain: «Rentrons au salon! Vous me jouerez des valses.

--Vous aimez la musique? fait son amie.

--Je l'adore.»

Un regard profond le remercie pour ce seul mot. La jeune femme ne se donne pas encore, mais déjà elle est touchée, elle comprend...

Ainsi que toutes les pièces encore inachevées, cette comédie atteindra la centième.

EN ÊTRE

En être!...

C'est toute une affaire. Cela occasionne une grosse dépense et demande un travail considérable, ou plus précisément trois genres de travaux, incessants et assidus: travaux manuels, travaux intellectuels et travaux... sentimentaux, si l'on peut dire.

Puis il faut être doué. Si vous ne l'êtes point, c'est-à-dire si vous vivez sans ressentir, devant toute personne qui «en est» indiscutablement, un certain petit mouvement involontaire de respect et d'amour, si d'instinct vous ne recherchez pas avec passion son salut ou sa poignée de main, si vous n'avez pas la foi enfin, inutile d'aller plus loin, ce qui va suivre n'offrira pour vous aucun sens.

Mais si spontanément, et depuis le collège ou depuis la pension, vous vous efforcez vers ce noble idéal, sans une défaillance, sans une distraction, si à toutes les minutes de votre vie vous pensez à l'heure bénie où votre patience sera couronnée, où vous «en serez», sans discussion possible, au vu et au su de tout Paris, alors nous pouvons nous entendre, et voici quelques conseils, ou du moins votre emploi du temps. Programme horriblement chargé, hélas!... mais le résultat, ici, vaudra bien, j'imagine, la peine qu'on aura prise et les soucis dont on aura désolé sa jeunesse. En être, réfléchissez bien à cette félicité: en être!...

Mettez-vous donc au plus vite en apprentissage. Les premiers labeurs ou métiers manuels qui s'offrent à l'activité de quiconque poursuit un rêve si magnifique effraient par leur nombre et leur diversité. On y doit déployer, en effet, les qualités d'un bon mécanicien, d'un cocher parfait, d'un honnête piqueur et, parfois même, d'un jockey de talent: il s'agit, en effet, de pouvoir acheter, apprécier et conduire une automobile respectable, puis d'être en état de monter un cheval en steeple ou en plat, au Concours hippique ou sur les obstacles de Pau; il faut s'entendre en vénerie, suivre les laisser-courre d'un équipage au moins, posséder honnêtement quelques chevaux de courses, et savoir mener sans ridicule un coach au milieu des voitures du Bois. Il importe aussi de jouer au polo: le polo classe tout à fait un homme; c'est une entreprise suprême à laquelle certains ne songent pas; ils ont tort, ne les imitez point: une erreur, un oubli vous seraient reprochés. Il est urgent de jouer au polo. Autre chose: êtes-vous bon tireur? Très important! Vous ne voudriez pas qu'on se moquât de vous dans les battues où l'on vous conviera, cet automne. Et pensez aux pigeons de Monte-Carlo! Songez aussi qu'il vous sera nécessaire d'avoir un petit yacht à voile, si votre fortune ne vous permet pas davantage, ancré dans le port de Trouville: apprenez par conséquent à devenir, coûte que coûte, pilote et marin. Enfin, si l'on vous rit au nez, il sera inévitable d'envoyer des témoins: vous voilà donc forcé de faire un peu d'escrime.

Est-ce tout? Non, il y a le tennis! Tâchez d'y exceller: autrement, qu'iriez-vous faire à Puteaux? Or vous ne comptez point, j'espère, ne pas vous montrer à Puteaux par les beaux crépuscules de juin?... Enfin, hâtez-vous d'acquérir, si vous ne les avez, les notions raffinées d'arpentage et de terrassement qui vous mettront à même de figurer convenablement dans une partie de golf. Le golf est utile: on prend beaucoup le thé sur les terrains de golf, et nul n'ignore combien on trouve aisément l'occasion d'être présenté et représenté, en douceur, et sans qu'il y paraisse, aux personnages les plus influents, dès qu'on sait passer avec grâce une théière ou un sucrier, ramasser gentiment une cuiller, un mouchoir, s'élancer à propos pour cueillir une tasse vide entre des doigts finement gantés. Ne négligez à aucun prix le golf!

Voilà, direz-vous, bien de l'ouvrage? Ce n'est pourtant que l'indispensable. Passons aux travaux intellectuels. Rassurez-vous, d'ailleurs: le tableau des études est beaucoup moins long que l'exposé de la main-d'oeuvre. Ce tableau ne comportera que deux articles: 1º Jouer au bridge comme un maître; 2º connaître par coeur la liste des gens qu'on voit et celle de ceux qu'on ne voit pas, ou qu'on ne voit pas encore, ou qu'on a vus et qu'on ne voit plus.

Sciences subtiles, inégalement ardues cependant. Si les finesses du bridge, en effet, s'acquièrent lentement et à grand'peine, par contre on sait tout de suite quelles sont les personnes qu'on peut, qu'on doit fréquenter, comme celles qu'il vaut mieux ne pas saluer publiquement. Interrogez n'importe qui: il vous répondra là-dessus sans nulle hésitation. N'insistez pas, il est vrai, et ne demandez jamais quelles sont les raisons de ces ostracismes ou de ces engouements. De telles questions sembleraient impertinentes, et n'amèneraient aucun résultat. Contentez-vous des préceptes expérimentaux, mais d'une précision parfaite: «On voit X.; on ne voit pas Y.» C'est la sagesse. C'est le devoir.

Sans doute serait-on également tenté de faire entrer dans la catégorie des travaux de l'esprit une certaine connaissance de la langue anglaise. Car il faut bien être à même d'en murmurer quelques mots, de-ci de là, avec l'accent. Mais je ne puis même pas supposer que vous ayez besoin d'une telle recommandation. On boit, on mange, on dort et on parle anglais. Cela ne fait même pas question.

Inutile encore de chercher à posséder quelques-unes de ces idées courantes qui permettaient naguère de faire la conversation, de parler politique, théâtres, vie parisienne, etc. Partout, aujourd'hui, le bridge a remplacé ces futiles bavardages. Autant de gagné.

Quant au troisième genre de besognes, celles qu'il faut nommer, faute d'un meilleur terme, les travaux du coeur, elles consistent pour vous, mesdames, à faire la charité, autrement dit à courir toutes ces innombrables ventes appelées effectivement de charité, sans en manquer une seule, et à envoyer très exactement aux personnes que vous connaissez des cartes pour les ventes où vous exposerez vous-mêmes, en faveur des pauvres, votre beauté, votre bonne grâce et votre jolie robe... Pour ce qui est de vous, messieurs, que votre rôle soit ici de vous montrer intrépides! Et n'entendez point qu'il vous faudra seulement, par exemple, faire bonne figure si vous allez sur le terrain: cette frivole cérémonie ne dure qu'un instant, ce n'est rien. Non, le champ de bataille où vous devrez à votre tour montrer du coeur, et cela quotidiennement, et en outre d'une manière élégante, avec un certain panache même et quelque dandysme au besoin, le lieu où il conviendra que vous atteigniez à l'héroïsme, c'est la table de jeu de votre cercle et toutes les tables de poker, de baccara ou d'écarté devant lesquelles vous vous serez négligemment assis. Jouez noblement et continuellement, sans mesure comme sans raison. Jouez jusqu'à la ruine, s'il le faut, et au delà: les usuriers ne font jamais grève et n'ont point de repos hebdomadaire, vous les trouverez toujours.

Si vous remplissez convenablement toutes ces obligations, si de plus vous avez soin de ne pas manquer une première ni un vernissage, d'être vus le plus souvent possible dans les restaurants les plus chers; si vous prenez bien garde d'aller à Cannes, à Trouville, à Aix et à Pau quand il convient; si vous passez l'automne dans un nombre suffisant de châteaux, le mois de janvier au Caire, le mois de juillet en croisière, et si vous vous rendez de temps à autre, mystérieusement, à Londres; si votre santé y résiste et que votre fortune n'y succombe point, alors, alors seulement, vous passerez pour «en être», enfin!...

Mais, au fait, pour être de quoi?... On ne sait pas au juste. Du meilleur ton? Il n'y en a plus guère. De la meilleure société? On ne voit pas où la prendre; chacun dit qu'elle n'est pas dans le salon du voisin. De l'élite parisienne? Il faudrait s'entendre: où la placez-vous? Dans le monde? Les gens de lettres le prétendent plein de snobs et de parvenus. Sur le boulevard, en ce cas, dans les couloirs de théâtre et dans les lieux où l'on soupe? Bon! Les mondains jurent que c'est très suspect et tout à fait bohême. Dans les cercles inaccessibles, peut-être, et jalousement gardés? Allons donc! feuilletez leurs annuaires...

Aussi bien, il n'importe. Travaillez de toutes vos forces pour en être, d'abord. Puis, quand vous en serez, il sera temps de réfléchir--si vous vivez encore.

LE JEUNE HOMME THÉ

OU MASCARILLE

Quand Du Bellay écrivait le Poète courtisan, il raillait un professionnel, un confrère, un homme qui travaillait pour vivre. C'était également par métier que les goinfres et les libertins, à la Théophile ou à la Cyrano, raffinaient sur le tendre. Au lieu que le Mascarille de Molière se présente comme un oisif, un flâneur, presque un homme de cour, un type entièrement nouveau enfin, à jamais insupportable et néfaste, encore vivant aujourd'hui, et qui n'a même pas de nom...

Car on n'a pas tout dit en l'appelant un bel esprit. Saint-Evremond, Fontenelle vécurent en beaux-esprits, et Mascarille les eût divertis. Le nommerons-nous donc un dilettante? Mais ce terme définit un homme très cultivé, qui connaît les derniers secrets d'un ou de plusieurs arts, un homme qui travaille et s'instruit chaque jour, un passionné[22]. Ce n'est pas non plus exactement l'amateur: celui-ci, riche et peu pressé, entreprend souvent de longs et pénibles ouvrages, qui eussent rebuté notre marquis. Mascarille se montre trop occupé d'autre part du parfum de ses gants, de l'embonpoint de ses plumes, comme de la guerre qu'il prétend avoir faite avec Jodelet, pour être tout à fait un homme de lettres; et il aime bien trop aussi, pour un véritable homme du monde, les petits vers, les ruelles où l'on cause, les mots, les pointes, et ce qu'il croit le talent... Non, c'est Mascarille, l'éternel et fade fantoche, le snob, sottement spirituel, «enniaisant», le pousseur de sentiments rares, le bluffeur en dentelles, Mascarille enfin... Et il dure encore, vous dis-je, mis à notre mode et transformé selon notre goût. Allons dans un salon, tenez: le voici.

[22] Il y eut en Angleterre une société de Dilettanti, fondée en 1733. Ce furent de riches gastronomes, délicatement épris d'art antique. Ils rendirent d'immenses services en patronnant et en aidant de leurs deniers de savants archéologues comme Stuart et Revett, qui publièrent le grand ouvrage Antiquities of Athens, ou Rob. Wood, qui explora Balbeck et Palmyre (1753 et 1757).

Ah! en vérité, il est exquis! Rien de plus... confidentiel, semble-t-il, que sa mine et son ton de voix. On le devine, dès son entrée, le familier, l'habitué des femmes: il vient encore d'en quitter une tout à l'heure, sans doute, et connaît plus d'un secret... C'est un assez joli garçon, non point trapu comme un grossier joueur de foot-ball, certes, ni bellâtre comme un officier de cavalerie, mais plutôt frêle au contraire, ou bien un peu gras, et généralement pas très bien portant, légèrement gastralgique ou appendiciteux, sinon sujet aux névralgies, indisposition distinguée entre toutes. Il s'habille avec goût, un tantinet en retard sur la dernière mode, juste ce qu'il faut pour éviter une affectation ridicule.

Sa conversation n'a point cette abondance entreprenante et agressive des bavards qui parlent sur tout et toujours; mais il excelle à répondre, en quelques mots qu'on a peine à remarquer, tant ils témoignent d'une pudeur charmante de sa pensée. Ou bien il glisse çà et là dans l'entretien général, avec une concision mystérieuse, un paradoxe discret, un mot de Tristan Bernard, une anecdote de Guitry. Par contre, il est capable de murmurer pendant deux heures d'horloge dans un petit coin, tête à tête avec une dame de lettres, une jeune femme en instance de divorce, ou une fillette malheureuse et persécutée. Et regardez-le donc, alors: Dieu! qu'il a l'air fin! Ses yeux se plissent, son sourire s'aiguise, son silence même devient inquiétant, et la moindre phrase qu'on lui adresse prend une signification savoureuse à être écoutée ainsi. On lui en sait gré. N'est-ce pas juste?

Que fait il dans la vie, présentement? Des visites. Que fera-t-il un jour? Un roman, c'est fatal, ou une pièce en collaboration. Comment se délasse-t-il de ses travaux intellectuels? En jouant au bridge ou au tennis. N'a-t-il pas une passion avouée? L'automobile. Qu'aime-t-il encore à la folie? La musique, vous pensez bien. Et où ira-t-il cette année? En Norvège et en Egypte.

Mais le suprême entre tous ses mérites, la plus incontestable qualité qu'il ait, c'est assurément de pouvoir avaler du thé à toute heure du jour, sans trêve ni plainte, mieux que cela même, le sourire aux lèvres et comme en se jouant. A Paris en hiver, à Puteaux au printemps, à Deauville au mois d'août, en Touraine pendant l'automne, il ne cesse de boire du thé. De frêles mains lui en apportent des tasses pleines, qu'il accepte avec grâce et qu'il épuise... Ah! nos Mascarilles, au XXe siècle, ne portent ni perruques insolentes, ni scandaleuse petite oie. Ils ne dansent plus la pavane, et ne font plus de madrigaux extravagants. Que non! Ils sont bien plus nuancés, bien plus délicatement ridicules. Ils sont couleur de lune, pour ainsi dire, couleur de thé, ils sont thé comme la lune...

Qui ne sent donc à quels abominables snobismes littéraires ils doivent se vouer tout naturellement? On ne parle pas sans cesse impunément d'art aux jeunes femmes, une tasse fragile aux doigts, on ne fait pas renaître la vieille tradition falote du dandysme, hélas, sans être prêt à aimer éperdument les psychologues en 1888, Oscar Wilde en 1889, les socialistes russes en 1890, les poètes symbolistes en 1892, les romanciers italiens en 1894, les prophètes anarchistes en 1896, les dreyfusards en 1897, les antidreyfusards en 1898, etc. etc.

Car Mascarille est éternel, parbleu! Qu'il se montre impudent ou réservé, qu'il sable le bourgogne ou s'enivre de thé, qu'il arbore des rubans ou revête un veston de tennis, il n'a de goût que pour la «tricherie», que pour ce qu'on n'entend pas très bien, que pour le pathos et la poudre aux yeux. Il aime à lire:

Un oiseau flagellé des vagues aveuglantes Va s'assommer sans voir aux récifs assassins, Et fait noyer aux flots une loque sanglante: Ainsi s'est déchiré mon coeur Aux pointes roses de tes seins.

Ou bien:

Je dors, je n'ai pas mal, je respire si peu, A peine peut-on dire Que mon coeur est vivant comme au creux d'un lys bleu Un papillon qui vire.

Ou bien encore:

Quand, dès l'aube, sonnant ses clochettes de fleurs, La mauve campanule M'appelle dans les bois et met sa bonne odeur Sur mon mouchoir de tulle.

Notre jeune homme thé ne se dit point qu'un papillon ne peut pas davantage virer dans un lys, celui-ci fût-il bleu, qu'une campanule aller mettre de l'odeur sur un mouchoir, même de tulle; que l'image de la mouette et des récifs s'accorde au plus mal avec un coeur et des pointes de seins; qu'au lieu de «flagellé des vagues», il fallait écrire «flagellé par les vagues»; que «sans voir» est du charabia, et que si l'on peut, par exemple, «faire prendre aux enfants de la bouillie», on ne saurait pourtant «faire noyer aux flots quelque chose»; qu'au surplus, la première strophe ci-dessus est un concetto indigne de l'abbé Cotin lui-même, et que les deux dernières ne signifient à peu près rien.

Mais à d'autres! Le bel esprit, qui sait tout sans avoir appris grand'chose, le bel esprit prétend aux sentiments les plus rares, au goût le plus fin. Aussi, pour bien démontrer l'un et faire état des autres, quelles complaisances attendries, quelles pensives extases devant la campanule qui «sonne ses clochettes», non moins que devant les hideux fantômes exposés chaque année au Salon par M. Rodin, non moins que...

Les amateurs, les dilettantes, les dandys, les demi-artistes, tous ces modernes Mascarilles enfin, constituent pour le goût français un péril continuel: ils forment--révérence parler--de véritables foyers d'infection. Il serait patriotique de les envoyer tous coloniser l'Indo-Chine ou le Maroc.

LE DANDYSME

Dandysme, le dandysme! Mot magique! Vocable de luxe, terme précieux, particulièrement cher aux journalistes ou aux jouvenceaux qui débutent dans la littérature! Un artiste célèbre passe-t-il pour un peu excentrique, un poète s'habille-t-il avec soin, un géomètre brille-t-il dans les salons, un joueur de tennis écrit-il des livres de philosophie, qu'aussitôt, dans les chroniques, on parle de dandysme. Si quelque apprenti romancier est encore assez... collégien pour introduire dans son récit un personnage, «le» personnage irrésistible, insupportable et affecté qui, vous savez bien, contemple supérieurement choses et gens derrière «son monocle impitoyable», vous apprendrez que ce fantoche artificiel et agaçant est un dandy. Un homme d'Etat fait des mots, ne prend pas trop au sérieux ses graves besognes: dandysme. Un écrivain traite avec flegme des questions brûlantes, disserte en badinant sur un sujet austère, ou solennellement sur une matière futile: dandysme. Quelqu'un, s'il est bien mis, surprend par la moindre manie: dandysme. Toujours et partout du dandysme. De même que l'expression: «C'est une pose», ou de même que cette autre: «C'est un faiseur», la phrase: «Il y a là du dandysme» ne veut presque plus rien dire, à moins qu'elle ne signifie tout simplement: «Je suis un peu étonné.»

La mode, et aussi les centenaires des grands romantiques, qui se succèdent coup sur coup, veulent qu'en ce moment historiens des moeurs et critiques littéraires étudient de près l'époque du romantisme et de la Restauration: d'où un renouveau de faveur pour les dandys. Deux livres ont paru en moins de six mois sur cet énigmatique, non moins que séduisant sujet[23]. Qu'est-ce donc au juste que le dandysme, d'où cela vient-il exactement, à quels traits reconnaître cette mystérieuse qualité, et comment la définir?

[23] George Brummell et George IV, par ROGER BOUTET DE MONVEL.--Sous Louis-Philippe: Les Dandys, par JACQUES BOULENGER.

La réponse, si l'on voulait, serait bien simple: au début ceux que l'on nomma dandys, chez nous du moins, furent des anglomanes élégants, rien de plus; ensuite, sous l'influence de Barbey d'Aurevilly, le dandysme passa dans la littérature, il devint même une sorte de genre littéraire. Voilà tout. Aujourd'hui ce mot n'offre plus qu'un sens historique, et le dandysme ne correspond à aucune réalité contemporaine. S'il reste encore des dandys, ils sont à Montmartre, dans les brasseries.

L'histoire de cette importation anglaise est bien facile à suivre. Au début du XIXe siècle vécut à Londres un homme de naissance obscure, de fortune relativement modeste, qui n'avait d'autre talent que celui de s'habiller très bien, mais qui était extraordinairement insolent. Je ne dis point qu'il était spirituel, ni plaisant, ni charmant, ni gai, ni triste, ni brutal, ni intrigant; non, il n'était qu'insolent, mais effrontément, incroyablement, magnifiquement insolent. Cela pouvait déplaire, cela pouvait sembler incompréhensible ou grotesque, venant d'un si mince personnage; mais par un coup du sort, le prince de Galles trouva le cas délicieux, Son Altesse daigna rire, et fit de l'insolent son ami très cher: aussitôt toute la société anglaise, qui était et est encore la société la plus snob du monde, devint folle de ce gentleman qui avait séduit le prince de Galles. On adora les impudences de ce roi de la mode, on imita voluptueusement ses attitudes, et l'on ne se crut présentable que si l'on était vêtu comme lui. Cet homme s'appelait George Bryan Brummell. Il fut le premier dandy.

Son règne dura longtemps. Quand il eut disparu, beaucoup d'élégants perpétuèrent à Londres sa tradition: d'ailleurs il va de soi que les jeunes dandys, ses élèves, ont passé sa mesure et témoigné à tout propos non plus d'une insolence, mais bien d'une grossièreté aussi odieuse qu'absurde. Chateaubriand connut à Londres ces goujats du bel air. Aussi bien l'Angleterre allait-elle changer de culte, et bientôt s'éprendre du comte d'Orsay, un parisien qui était aimable, qui riait, et même qui causait.

Cependant, avec une touchante puérilité, les jeunes Français de distinction donnaient--déjà, hélas!--avec fureur dans l'anglomanie. Sous l'impulsion des plus riches d'entre eux et du fameux lord Seymour--celui qu'on surnomma «milord Arsouille»--voici qu'ils se mirent à créer des «clubs», à ne rêver que chevaux de courses, que chasses, que palefreniers et tailleurs anglais. Il fallait donc bien qu'ils se fissent fort d'imiter cette froide humour, cette extravagance sans éclat et cette espèce de morne dédain qu'ils avaient vu si bien réussir de l'autre côté du détroit, et qu'ils devaient juger d'un suprême bon ton. Mais il est à croire que de légers Français tinrent assez mal, sans doute, ce rôle ingrat. Et les viveurs du temps de Louis-Philippe n'eurent probablement du dandy que le nom. Mais on disait toutefois «les dandys», comme on a dit ensuite «les fashionables», puis «les lions». Simple argot du boulevard, simple étiquette.

Enfin, vers 1845, le fameux livre de Barbey d'Aurevilly parut. Or notre magnanime Barbey d'Aurevilly n'était point de ces pauvres gens qui nomment un chat un chat et Rollet un fripon. Pour ce grand et frénétique écrivain, un chat était toujours un léopard ou un tigre, et Rollet l'incarnation de Satan sur la terre. Un héros tel que Brummell le rendit éperdu. Dame! qu'on y songe: la gloire prodigieuse et presque surnaturelle de ce gentleman, sa vie paradoxale, une attitude si passionnément soutenue, une telle morgue basée sur rien, tant d'aplomb et tant de surhumaine impertinence--il y avait de quoi enivrer une cervelle moins excitable que celle du jeune exalté normand. Il écrivit avec ferveur et publia cette étude sur Brummell, l'un de ses meilleurs livres, aujourd'hui célèbre, mais qui alors faisait entrer pour la première fois ce mot, «le dandysme», dans la littérature française.

Quelle fortune il y eut depuis! Barbey d'Aurevilly lui-même fit d'ailleurs de son mieux pour acclimater par son propre exemple, dans le monde des lettres, cette espèce de turbulence grandiose et d'éloquente folie qu'il prenait peut-être, le grand visionnaire, pour du dandysme. Comme si l'insolence et l'habit bleu de cet irritant Brummell pouvait rien avoir de commun avec les carnavalesques fantaisies d'un Barbey d'Aurevilly et sa furia toute française! Quoi qu'il en fût, on prit dès lors peu à peu l'habitude de nommer «dandysme» non plus tant une façon de s'habiller, ni même de parler, qu'une certaine discordance entre les actes qu'une personne accomplissait dans la vie et la façon dont elle les accomplissait. Par exemple Barbey d'Aurevilly, inventeur et--croyaient les gens de lettres--modèle du dandysme, avait exalté l'Eglise et célébré la religion sur le ton le moins pieux qui fût; il avait baisé la mule du Pape un peu à la façon de ce baron féodal qui, pour baiser le pied de son suzerain, porta si rudement ce pied à ses lèvres qu'il fit choir tout de son long le haut seigneur par terre. Le contraste entre la louange religieuse et le ton peu chrétien déconcerta les critiques, et l'on cria de toutes parts au dandysme.

Baudelaire, après Barbey, parla de la mort comme un amateur ferait d'une plante rare ou d'un parfum de choix: dandysme. Les parnassiens voulurent traiter avec une impassibilité apparente des sujets pathétiques: dandysme. Tout ce qui parut un tant soit peu, à tort ou à raison, recherche d'attitude ou d'élégance, tout ce qui dérouta ou surprit un instant, les psychologues de salon, les dilettantes, les décadents, Paul Bourget en son temps, Maurice Barrès au nôtre--on voulut voir partout des dandys. Rien de plus exagéré.

Les hommes à la mode eux-mêmes, à présent, justifieraient très mal ce titre. Il y a quelques années, l'Angleterre adula et glorifia le poète et le causeur Oscar Wilde. Recherché, somptueux et raffiné, très spirituel et contant à merveille, cet esthéticien fashionable mérita peut-être un peu mieux que tant d'autres qu'on eût parlé de dandysme à son sujet. Mais sa vie finit tristement. On dit aussi que le prince de Sagan, naguère, eut de l'esprit; mais quand même cela serait, nous voilà bien loin de Brummell! Et ce n'est point M. Robert de Montesquiou lui-même qui nous y ramènera, tout dandy que certains publicistes l'ont fait.

Il n'y a plus de dandys. Il n'y en aura plus jamais. Le monde où l'on brille est trop vaste, trop encombré et trop dispersé, maintenant, pour qu'une suprématie indiscutée s'y puisse établir. Puis, allez donc faire l'insolent!... Ce sont là moeurs d'autrefois. Pourtant un homme est mort voici moins de quinze ans, qui avait encore poussé jusqu'à la passion et jusqu'au grand art les plaisirs de l'impertinence: ce fut le légendaire et anachronique boulevardier, le brillant escrimeur Alfonso de Aldama. Mais il n'était pas un dandy puisqu'on le contestait, puisque l'on se fâchait de ses incartades, et qu'il allait pour cela sur le pré tous les mois. Voyez-vous Brummell avec un duel sur les bras! On n'ose seulement songer à ce qui fût arrivé s'il eût dû, pour se battre, déranger les plis de son illustre cravate...

On m'objectera peut-être aussi M. Gabriele d'Annunzio, dont les chevaux, les chiens, le mandat politique, les collections d'art et les préfaces... Mais, allons donc! qu'on ne nomme point Gabriele d'Annunzio un dandy! C'est lui faire tort. Il n'est qu'un grand, qu'un admirable artiste, tel qu'on en vit beaucoup dans son pays à l'âge d'or de la Renaissance. Il s'exprime dans ses préfaces sur le ton de Benvenuto Cellini: il en a bien le droit!

Non, que les chroniqueurs s'y résignent, mais sur le boulevard comme dans les lettres, et comme partout, les dandys ont vécu.

NOBLESSE CHEVALINE

Dès le XVIIIe siècle, le goût du sport déconcertait les Français. D'honnêtes gens rapportent avec indignation que l'on eut toutes les peines du monde à empêcher la reine Marie-Antoinette de posséder (ô scandale!) des chevaux de courses. «Et qu'alliez-vous faire en Angleterre? disait Louis XVI au duc d'Orléans.--Sire, j'y apprenais à penser.--Les chevaux, sans doute», répliquait le gros roi du ton le plus bourru. «Comme si, s'écrie un personnage de Restif de la Bretonne, comme si les jambes de leurs coureurs exerçaient les jambes des chevaux de nos postes, de nos dragons et de nos hussards!» Personne enfin n'y entendait rien.

Sous la Restauration, on n'avait pas encore compris. Mme Emile de Girardin, qui, sous le pseudonyme de vicomte de Launay, rédigeait à la Presse de célèbres Courriers de Paris, criblait d'ironies mondaines et de blâmes distingués le nouveau divertissement de la bonne société. Adolphe Dumas, dans une pièce représentée en 1847, craint de ne bientôt plus voir à Paris, grâce à l'envahissement des jockeys et des courses, «ni Français, ni France, ni patrie.» Et Alphonse Karr lui-même écrit avec trivialité, comme toujours, mais cette fois sans bonne humeur, dans ses Guêpes de mai 1841: «Le prétexte est l'amélioration des races de chevaux en France. Jusqu'ici, on n'a fait, pour l'amélioration de la race, qu'estropier et tuer les individus.»

En cette même année 1841 paraissait, sous le titre La Comédie à cheval, une petite brochure, aujourd'hui rare et recherchée; elle était signée Albert Cler, et illustrée assez drôlement dans le goût du temps[24]. Cet Albert Cler aimait les chevaux, sans doute; seulement il était très ancien régime, et n'appréciait que les montures de parade, les courbettes et les grâces solennelles des anciens manèges; l'invasion des pur-sang d'outre-mer lui semblait barbare. A son avis, le cheval arabe était demeuré le «roi des coursiers généreux»; et il ne fallait point lui parler de ces bêtes anglaises, hautes sur pattes et dégingandées, dont, assure-t-il, la meilleure n'eût peut-être pas trouvé acheteur pour trois cents francs sur le marché aux chevaux.

[24] La Comédie à cheval, ou Manies et Travers du monde équestre, Jockey-Club, cavalier, maquignon, olympique, etc., par ALBERT CLER, ill. par MM. Charlet, Tony Johannot, Eug. Giraud et A. Giroux (Paris, Bourdin, 1841, in-12, 153 p.).

Aussi nous conte-t-il, sur la foi d'un vétérinaire au service de Méhémet-Ali, une historiette ingénue. Certains fils d'Albion, en Egypte, s'en étant venus proposer à des Arabes de faire courir des chevaux de pur sang, qui leur appartenaient, contre des chevaux du pays, les indigènes auraient accepté.

«--Mais il nous faut six semaines pour l'entraînement, observèrent tout d'abord les Anglais.

«--Et pendant combien de jours courra-t-on? répliquent les Bédouins stupéfaits.

«--Combien de jours? On courra pendant une heure.

«--Fi donc! Trois heures pour le moins. Autrement, ce serait une dérision.»

Le jour de l'épreuve, on voit, à la grande stupéfaction des nomades, arriver sur le terrain choisi de petits bonshommes «bottés, maigres, pâles ou jaunes», menant en main «deux grandes machines mouvantes», enveloppées dans des couvertures.

Enfin, dit Albert Cler (p. 79), «tandis que le groom amaigri s'élance sur sa monture efflanquée, décousue, un grand et vigoureux bédouin saisit son arme favorite et se place gravement sur un cheval de taille ordinaire, qui prélude en sautant, jouant autour de la tente qu'habite la famille de son maître. La femme, les enfants viennent le caresser, et l'ami du Bédouin promet du regard, de vaincre l'étranger.»

Inutile d'ajouter, n'est-ce pas, que, selon notre auteur, les pur-sang anglais sont honteusement battus et, la course finie, demeurent sur place roides et demi-morts, tandis que les chevaux arabes, «dispos, impatients, frappent du pied la terre, hennissent avec force, s'agitent, se tourmentent, et semblent appeler leurs adversaires à de nouvelles luttes»?

Que dirait aujourd'hui ce puéril Albert Cler, s'il savait que ses pauvres petits chevaux arabes, en réalité, galopent à peu près comme des ânes ou des mulets derrière les puissantes et splendides machines que sont les chevaux de courses; que dans toutes les luttes hippiques, fussent-elles de vitesse ou de fond, durassent-elles plusieurs jours, comme les grands raids sur route, qu'il s'agît de sauts d'obstacles, de longues manoeuvres militaires ou d'épuisantes chasses à courre, c'est toujours et partout le triomphe universel des animaux de pur sang; que des distances de 2.400 mètres sont couvertes par ces êtres volants en deux minutes vingt-huit secondes, comme dans le Derby français de 1905, et en deux minutes trente secondes, comme dans le Derby anglais de la même saison; qu'il y a des courses pendant toute l'année, d'une façon ininterrompue, sur tout le territoire français; que certains mois durant, les Parisiens s'y rendent presque quotidiennement; que des prix de plusieurs centaines de mille francs y sont disputés; et que le gouvernement se préoccupe enfin du sport hippique comme d'une institution sociale, non moins nécessaire à notre République que les circenses l'étaient à la plèbe romaine?

Certes, Albert Cler serait plus que surpris: et il lui faudrait bien faire amende honorable, avec tous les railleurs de 1840, devant les grandes «machines mouvantes», et les dévoués «fashionables» qui seuls alors en cultivaient l'espèce.

Plaisantons toujours un snobisme, surtout quand il nous vient, comme ici, d'Angleterre. Car c'est à notre nation, fine entre toutes, de donner le ton en Europe, et nous n'avons que faire des élégances anglo-saxonnes, tudesques ou cosaques. Pourtant dès qu'un usage est ingénieux et utile, pourquoi ne pas le franciser allègrement? Que les Barbares travaillent et que les Latins profitent, c'est dans l'ordre.

Grâce aux louables efforts des grands éleveurs anglais et français, ce tour de force fut donc réalisé: une race, créée au XVIIIe siècle, a été amenée par la sélection à un degré d'excellence qui ne paraît pas pouvoir être dépassé. Jalousement préservée de tout mélange, cette supérieure espèce chevaline peut seule aujourd'hui répondre exactement à ce terme: une aristocratie. Et non seulement par droit de naissance (qu'est-ce que le chartrier incomplet ou truqué, les filiations souvent obscures, les naissances suspectes, les substitutions, les usurpations et compromis de toutes sortes qui gâtent nos plus vieilles et vénérables familles, à côté de la noblesse régulière, indiscutable et contrôlée d'un grand crack dont l'origine remonte de héros en héros, sans une faute, jusqu'au-delà de 1700?)--mais aussi par droit de mérite: les pur-sang de haute lignée, en effet, prouvent leur valeur et leurs titres au respect, exemple que nos aristocrates humains les mieux nés se gardent trop souvent de suivre. Quand les princes des chevaux ne démontrent pas dans la vie sociale et publique, c'est-à-dire pour eux sur l'hippodrome, qu'ils sont dignes de soutenir l'éclat de leur nom, on ne les envoie pas au haras, et ils ne deviennent pas chefs de famille. Seuls, les meilleurs feront souche. Et ils sont si parfaits, les animaux ainsi obtenus, que retirés des champs de courses et destinés aux usages les plus pénibles, ils deviennent presque aussitôt endurants à miracle, tous leurs organes physiques étant naturellement d'une qualité plus haute, d'une trempe plus fine et plus dure à la fois que ceux des espèces communes. Ajoutons que cette race d'élite atteint à la plus définitive et classique beauté, à celle que nous montrent les statues éternelles de Lysippe: la force et l'élégance confondues, une grande puissance athlétique dans les lignes sveltes, la physionomie nerveuse. L'Apoxyomène du Vatican, le Lutteur Borghèse du Louvre[25] et le cheval Ajax, par exemple, ou tel autre grand pur sang, ce sont des merveilles analogues.

[25] M. Salomon Reinach en attribue l'origine à Lysippe.

Le peuple grec couronnait dans ses jeux solennels les modèles que ses divins sculpteurs reproduisaient ensuite par le bronze ou le marbre. Or, nous acclamons, dans nos jeux olympiques de Longchamp et d'Auteuil, des formes vivantes qui ne le cèdent pas en harmonie, en noblesse, en force ni en grâce aux athlètes hellènes. Seulement, nous n'avons plus ni Polyclètes, ni Lysippes. Prions les dieux que M. Rodin continue à sculpter des ombres et des cauchemars, et qu'il ne soit au grand jamais chargé d'immortaliser le corps admirable, les lignes heureuses d'un gagnant du Derby d'Epsom ou du Grand Prix de Paris!

Le procédé de la sélection, par lequel fut sans cesse maintenue et perfectionnée la descendance des premiers chevaux de sang, remonte d'ailleurs, comme tant d'autres inventions délicates ou belles, jusqu'aux Grecs. Lycurgue y avait déjà songé pour l'amélioration de la race humaine.

«S'il arrive, nous rapporte Xénophon, dans le Gouvernement des Lacédémoniens (ch. I), qu'un vieillard ait une jeune femme, le législateur, voyant qu'à cet âge on met tous ses soins à la garder, fit une loi contre cet abus. Ce vieillard doit donc choisir un homme dont le corps et l'âme lui agréent, et conduire celui-ci auprès de la dite femme afin de se créer des rejetons. Un homme d'autre part, qui ne veut pas épouser une femme, mais qui désire cependant de beaux enfants, est autorisé par la loi, s'il voit une femme intelligente et féconde, à prier le mari de la lui prêter pour en avoir postérité. Lycurgue accorda beaucoup d'autres permissions semblables, se fondant sur ce que les maris désirent donner à leurs fils des frères, qui soient héritiers du même sang et de la même vigueur, sans l'être des biens. Avec un système si contraire à tout autre pour la reproduction de l'espèce, je fais juge qui voudra si Lycurgue a donné à Sparte des hommes supérieurs en force et en stature.»

De pareilles mesures seraient peut-être--qui sait?--appliquées avec fruit parmi nous. Quoi qu'il en soit, la race choisie des pur sang est l'un des plus indiscutables chefs-d'oeuvre de la patience et de l'application humaines. Toutefois, même dans les aristocraties vraiment dignes de ce nom, il y a encore bien des degrés; parmi la cohue des nobliaux sans importance se détachent vivement les groupes des très grands seigneurs, les ducs et pairs, les princes du sang, etc. Ainsi en va-t-il des chevaux: entre la foule des modestes hobereaux de Chantilly ou de Maisons-Laffitte, quelques tribus, quelques familles l'emportent justement sur les autres dans l'opinion publique. De toutes ces hautes lignées, la souveraine en France était en 1905 celle de l'illustre Flying-Fox.

M. Edmond Blanc, propriétaire de cet étalon prestigieux, l'a payé, voici quelques années, près d'un million. M. Edmond Blanc s'était tenu un raisonnement d'une étonnante et audacieuse simplicité. «Flying-Fox, s'était-il dit, a gagné le Derby d'Epsom; c'est le plus célèbre, le meilleur et le plus beau des chevaux de sa génération. Je l'achète un million. Mais je retrouverai tout cet argent[26], car il me donnera des fils qui, logiquement, seront à son image les plus célèbres, les meilleurs et les plus beaux de leurs générations». Et il arriva comme il avait prévu. Dès que l'année fut en effet venue où l'on put voir à l'oeuvre les premiers produits de Flying-Fox, c'est-à-dire en 1904, ceux-ci gagnèrent tranquillement les plus grandes épreuves classiques. Son fils Ajax remporta le Derby de Chantilly et le Grand Prix de Paris. Et encore en 1905, les descendants de cet étalon merveilleux devaient, de l'avis général, atteindre presque sans lutte aux mêmes succès--quand survint cette catastrophe imprévue, la maladie. Un par un, tous les chevaux qui devaient triompher souffrirent soudain du même mal. On dut renoncer à les faire courir, et partout déclarer forfait[27].

[26] On sait qu'une simple saillie de Flying-Fox vaut 10.000 francs.

[27] Le seul qu'il fut possible d'isoler et de préserver de la contagion, est arrivé second dans le Derby d'Epsom.

Au moment d'une lutte suprême, il arriva de même jadis qu'un héros fameux dans l'histoire, le légendaire César Borgia, avait tout prévu et s'était assuré toutes les chances de réussite, mais il se trouva brusquement malade, lui aussi, dans le temps qu'il eût fallu le mieux s'employer: et ce grand prix qu'il convoitait, une couronne héréditaire, lui échappa ainsi «sur le poteau», si l'on peut dire. Dans le cas Borgia, il y avait certes du poison. Ne songera-t-on pas aussi à ce vieux moyen de mélodrame pour l'étrange cas Edmond Blanc?

De graves esprits peuvent tenir en mépris les courses et ceux qui s'y attachent. Il n'en est pas moins vrai que plus d'un psychologue, et plus d'un artiste surtout, y trouveront matière à méditer comme à longuement admirer. Il est plus raisonnable d'applaudir la noblesse chevaline et les belles bêtes victorieuses sur l'hippodrome, que de se laisser surprendre par des aristocraties moins évidentes et des héros moins purs. Voulez-vous une émouvante nouvelle? La glorieuse jument Camargo fut amenée un jour dans le harem de Flying-Fox. On n'ose songer sans trouble au poulain qui sera né de tels parents. Et quel est le rêveur un peu teinté de lettres qui, lisant l'annonce de cette entrevue impressionnante, se sera défendu d'évoquer la noble Thalestris, reine des Amazones, en ce jour mémorable où elle se présenta, suivie de trois cents guerrières toutes resplendissantes d'airain et d'or, devant le camp d'Alexandre le Grand.

«--Que viens-tu faire, illustre Thalestris? lui demanda le Macédonien.

«--Je viens pour avoir un enfant de toi, ô roi des rois. J'en suis digne. Si c'est une fille, je la garderai. Si c'est un garçon, il te sera remis.»

Treize jours, assure Quinte-Curce, furent employés à la satisfaction de son désir.

Le souvenir d'une pareille scène en impose.

NOBLESSE HUMAINE

Un gentilhomme ne réussissait point à Chicago. Non qu'il fût laid ou gauche--au contraire! Mais on avait beaucoup épousé ces messieurs pendant ces derniers mois. Bref, on se trouvait un peu las en Amérique des marquis et des comtes; il fallait réveiller l'attention. Que fit donc notre gentilhomme? Une annonce, tout simplement, une belle annonce dans les journaux de Chicago: «M. le comte de X..., au dernier bal du milliardaire Y..., a perdu une bague d'or ancienne à ses armes (ici, description des armes); le comte de X... tient par dessus toute chose à cette bague dont la reine Elisabeth fit jadis le don gracieux à l'un de ses ancêtres. Le comte de X... promet mille francs de récompense à qui la lui restituera.» Inutile d'ajouter, n'est-ce pas, que le dit comte n'avait jamais ni possédé, ni par conséquent perdu la moindre bague donnée par Elisabeth. Mais dans la semaine, huit ou dix demandes en mariage arrivaient à son hôtel.

Un autre gentilhomme, d'ancienne et célèbre famille, se trouve dans une situation financière peu magnifique. Il est même couvert de dettes, s'il faut tout dire. Or un abominable laideron existe de par le monde: c'est la fille d'un roi du sucre américain, d'un grand banquier juif ou d'un richissime propriétaire bulgare. Le gentilhomme d'ancienne et célèbre famille, au lieu de travailler en quelque autre métier, n'hésite pas: il épouse publiquement le laideron, lui loue son titre, et voilà le gîte, la nourriture, le chauffage, le blanchissage et les voitures assurés pour longtemps.

Un monsieur, d'autre part, sent que la vie lui est à charge parce qu'il ne s'appelle que M. Untel. Au lieu que si on le nommait le comte Untel, il se trouverait infiniment soulagé. Eh bien, son cas n'est pas désespéré. Il y a toujours dans l'univers chrétien quelque ordre monastique en détresse et qu'on pourrait aider pécuniairement; une église va s'effondrer, faute d'argent, un nonce apostolique n'est pas bien logé, une oeuvre pie, une crèche ou un hôpital manquent dans tel ou tel pays. Que le monsieur qui ne s'appelle qu'Untel contribue donc de ses deniers à relever l'ordre monastique, à soutenir l'église vacillante, qu'il offre un petit hôtel au nonce, établisse la crèche ou dote l'hôpital; qu'il fasse après cela quelques démarches à Rome, qu'il consente à payer en outre des droits de chancellerie assez élevés, et le voilà comte ou duc du Pape, le comte Untel, le duc Untel.

Si, par contre, trop fier pour condescendre à tous ces marchandages, il parvient seulement à retrouver quelque nom à particule dans son ascendance maternelle ou dans celle de cousins éloignés; si encore son père a représenté jadis avec éclat un département ou une ville dans quelque Assemblée Nationale--nous apprendrons bientôt à connaître soit Untel de Quelquechose, fils de madame née de Quelquechose, soit Untel du Calvados ou Untel du Vésinet, fils de Untel, délégué du Calvados ou député du Vésinet. Qui l'empêche même d'adopter tout simplement le nom du lieu où il est né, du château qu'il habite?--ce qui va donner Untel de Chatou ou Untel de Préfleury, bientôt M. de Chatou ou M. de Préfleury, et enfin--Napoléon également se couronna de ses propres mains--M. le baron de Chatou ou M. le vidame de Préfleury. (Car on n'est pas juste, en vérité, pour ce titre inexplicablement dédaigné de «vidame». Pourquoi ne le choisit-on jamais? Il sonne aussi bien que «vicomte», à tout prendre, et fleure plus délicatement peut-être la bulle et la charte partie, le polyptique et le censier.)

Sans doute est-elle bien agréable, bien confortable, notre société démocratique où tant de messieurs Untel peuvent ainsi devenir sans bourse délier, et par un simple acte de leur volonté, barons de Chatou, vidames de Préfleury ou princes du Voisinage. Et il faut louer aussi la bonté du Souverain Pontife qui enrichit notre République et les autres Etats chrétiens d'un si grand nombre de comtes et de ducs. Il ne convient pas moins de se réjouir lorsque de nobles jeunes gens pauvres trouvent le moyen de se placer comme consorts dans de bonnes maisons; et comment ne pas admirer l'ingénieuse adresse, l'espiègle et charmante audace avec laquelle ces messieurs savent gagner à l'étranger le coeur des héritières en mal de titre? Toutefois de telles moeurs, on ne saurait le nier, rendent la noblesse suspecte aux uns et doucement bouffonne pour les autres. La pullulation des grands du Pape, et tous ces titres qui naissent par génération spontanée, prêtent à rire, et finissent par indisposer maintes familles où il y aurait preneur pour de bons titres vérifiés. Le peuple lui-même perd tout respect, si les bourgeois se méfient; de vertueux citoyens se croient autorisés à prononcer de fortes paroles contre ces distinctions d'un autre âge; et tandis qu'en Amérique on a vu, par exemple, les sénateurs du Texas proposer en 1903 un projet de loi frappant d'un impôt tous les nobles célibataires existant sur ce territoire, afin de préserver les jeunes filles contre des attaques matrimoniales, on peut lire ici chaque année dans les journaux quelque proposition périodique tendant à supprimer définitivement en France les titres de noblesse. Ce qui arrivera tôt ou tard, d'ailleurs.

Tôt ou tard, parce que les réformes égalitaires sont inévitables. C'est la marée qui monte. Je crois cependant qu'une loi touchant les titres de noblesse ne verra le jour que dans fort longtemps chez nous, à cause du dédain que nos députés auront toujours soin d'affecter dans une telle affaire. Mais quelque éloignée que nous apparaisse encore cette réforme, elle ne sera jamais qu'injuste et vexatoire. Et je ne songe plus là aux sénateurs du Texas: qu'ils désirent réserver pour leurs seuls fils les riches demoiselles indigènes, c'est faire preuve d'un protectionnisme farouche, et le discuter nous entraînerait trop loin à travers l'économie politique. Laissons donc le Texas, et ne méditons que sur notre pays, où vouloir effacer les titres constituerait une entreprise impudente contre la liberté du travail, en même temps qu'une très grave atteinte à la propriété.

A chacun son ouvrage en effet. Le but de la vie étant de ne pas mourir de faim d'abord, puis de faire fortune s'il se peut, les uns, ayant appris un métier manuel, s'adonneront dans ce double dessein au bâtiment ou à la menuiserie; les autres, ne sachant aucun métier, deviendront fonctionnaires ou chercheront à épouser une dot. Or, qu'offriront ces derniers en échange de la rente qu'une jeune femme va leur apporter? Leur jolie figure? C'est quelque chose. Mais il est une marchandise qui vaut mieux encore, et qui se trouve la ressource dernière de ceux que la nature pourrait avoir disgraciés: un titre. Si bien qu'en livrant contre plus ou moins d'argent cette denrée véritable et précieuse, confirmée par des papiers officiels ou par le consentement universel, les nobles épouseurs de dots s'adonnent à un commerce en sorte irréprochable, et beaucoup moins douteux que celui des roturiers qui n'apportent souvent dans un contrat que leur moustache blonde et leur sourire irrésistible. On n'a pas plus le droit de priver un jeune célibataire du titre que son papa lui donne en son vivant ou lui a laissé par héritage, qu'on ne serait en droit de retirer à un jeune fermier la charrue de ses aïeux, ou à un apprenti ébéniste quelque rabot de famille. La noblesse n'est point du tout une sorte de qualité vague, mystérieuse et inestimable. Les titrés dans la gêne seraient à plaindre en ce cas, et leurs ancêtres n'auraient travaillé qu'en vain, pendant tant de siècles, à la cour, dans les combats, dans les boudoirs et dans les antichambres. Non, un comté, un marquisat, un duché, c'est un capital. Ceux qui le possèdent en ont hérité. Ils peuvent user de ce patrimoine; ils le placent non pas en rente sur l'Etat, mais en rente sur les familles bourgeoises ou yankees. C'est leur droit.

Après tout, voici comment se présente l'affaire: de riches parvenus souhaitent qu'un titre entre dans leur famille; ils en découvrent un disponible, porté par un célibataire peu fortuné, et ce dernier consent à le leur vendre par contrat de mariage. Peu de trafics sont aussi simples et honnêtes. Ajoutons que ce négoce offre le très sérieux avantage d'aider à la conservation de grands et beaux domaines, de châteaux admirables, de parcs, de forêts, comme de certaines traditions de luxe et de vie élégante, qui sont utiles à la beauté de notre pays, à son prestige et, en plus d'une manière, à son commerce. Les socialistes seuls peuvent souhaiter avec quelque logique la suppression des titres de noblesse--si encore ils consentent à confisquer un élément, sinon un instrument de travail pour toute une classe de la société. Mais tous ceux qui admettent la légitimité du capital et des héritages doivent souhaiter le maintien d'un état de choses équitable et normal, qui favorise l'art architectural, l'art des jardins, et fait en outre rentrer en France beaucoup d'argent étranger, ce qui a bien son importance.

Malheureusement, la noblesse est impopulaire. Le citoyen pauvre, qui gagne malaisément son pain, se tient le raisonnement inévitable, éternel: «Pourquoi celui-ci est-il né avec un titre qui lui crée une situation sociale, alors que mon nom de famille me laisse, moi, Jeannot comme devant? C'est injuste. L'égalité doit régner ici-bas.» Ce syllogisme enfantin, à la fois lumineux et absurde, mène le monde. C'est le nouveau catéchisme de la plèbe innombrable, et il faudra que tout lui cède. Il n'y a rien à répondre, les arguments contraires ne pouvant toucher que les esprits cultivés, c'est-à-dire étant inutilisables en ce cas.

Cependant la noblesse est peu appréciée, non seulement par la plèbe, mais encore par les délicats, par l'élite. Les aristocrates intellectuels reprochent aux aristocrates par naissance plusieurs vices, ou faiblesses, et surtout une paresse et une sottise incomparables. Eh bien, là encore, il y a quelque erreur de jugement, quelque partialité, une généralisation un peu hâtive.

Les nobles assurément ne sont pas plus joueurs, débauchés, menteurs, pusillanimes, vaniteux ou indélicats que les bourgeois affligés de la même fortune ou des mêmes dettes, voire que les prolétaires qui souffrent des mêmes appétits. La paresse immense du monde bien né défie toute épithète; mais celle d'un bureaucrate, d'un petit rentier ou d'un roturier de chez Maxim l'égale facilement. Reste la sottise. Ah, pour le coup, il faut avouer que celle de la bonne société est exquise et d'une qualité vraiment supérieure. Pénétrez en quelque réunion distinguée, à l'heure des sandwichs et des infusions à la crème: une ineffable niaiserie flotte dans l'atmosphère; on la flaire dès l'antichambre, et chaque visage en est comme poudré à frimas; le moindre «Oui, mon cher», le plus indifférent des «Et Mme de Z... va bien?», le plus modeste des monosyllabes résonne avec une intonation admirablement godiche. La conversation s'arrête au temps qu'il fait, à de pauvres petits potins, à des opinions chétives et sans nuances; les calomnies elles-mêmes sont puériles, vulgaires ou innocemment invraisemblables. A peine ces gens-là savent-ils parler, construire une phrase qui ait plus de vingt mots. Avec cela, pas la moindre lecture, ces dames et ces messieurs n'achètent jamais un livre--un livre de trois francs! Si par hasard quelqu'un a feuilleté le roman du jour, ou qu'il parle de la nouvelle pièce, il dit: «C'est pas mal», ou bien: «C'est puant, mon cher...» Oui, la bonne société est d'une paysannerie intellectuelle qui fait presque peur. Et de la vanité, en outre: c'est terrible.

Mais n'allons pas prendre une partie pour le tout; la bonne société ne se compose pas que de gens titrés, loin de là; et n'oublions pas qu'il y faut joindre la bourgeoisie millionnaire, la grande finance, la haute industrie, etc. Voilà qui atténue sensiblement le blâme, peut-être[28].

[28] Et puis, bien entendu, n'oublions pas que ces gros jugements sont très... approximatifs. Il va de soi que l'on rencontre partout, et même dans le meilleur monde, des esprits cultivés.

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D'où vient donc que l'on se hâte toujours de juger si mal cette malheureuse aristocratie, qui n'en peut mais, et qu'on veut lui défendre de s'appeler par son nom, ce qui est bien le dernier point de la tyrannie et de la persécution?... Mais de ceci que le public français a sur ce qu'on définit en général la noblesse une idée des plus vagues, flatteuse à l'excès et malveillante à l'excès; de ceci enfin qu'il est mal documenté (selon sa coutume, à vrai dire) sur ce sujet. Qu'est-ce donc en réalité que la noblesse? Il y en a trois.

La véritable, d'abord. L'origine de tout nom de famille est un sobriquet, comme Lescot (l'Ecossais), Lecointre (le bien coiffé), Besson (le jumeau), Voisin, Nepveu (neveu), Dubreuil (du petit bois), Delaborde (de la cabane). Les seigneurs féodaux qui possédaient des domaines grands comme des provinces, ou petits comme des cantons, comprenant bourgs, hameaux ou terres, tirèrent leurs noms et leurs titres de là. S'ils possédaient plusieurs villages ou châteaux, ils donnaient à leurs fils les noms desdits villages ou châteaux, à leur choix; et s'ils avaient plusieurs titres, ils les conféraient également à leurs enfants, par ordre décroissant (duc, prince, comte, etc.). Quand le domaine royal eut absorbé peu à peu toute la France, les descendants des féodaux continuèrent à porter les titres et les noms de leurs ancêtres; de plus les rois, en vertu de leur souveraineté territoriale, se mirent à créer à leur guise des titres de ducs, de marquis, de comtes ou de barons attachés à tels ou tels noms de terres qui leur appartenaient par héritage, ou par conquête. Napoléon Ier et Napoléon III usèrent de ce droit. Tous les titres ainsi conférés, ou possédés depuis les temps féodaux par une même famille, sont réguliers. La République les admet, c'est-à-dire que l'état civil constate l'existence de certains titres attachés à certains noms. Si le citoyen Paul a pour nom de famille Dominique, ou d'Ominique, et qu'un titre de marquis soit attaché à ce nom, ledit citoyen s'appelle régulièrement Paul, marquis Dominique, ou d'Ominique. Si le citoyen Jean Dulouvre, ou du Louvre, aîné d'une très vieille famille, est héritier des titres de duc du Luxembourg, prince de Vincennes, marquis des Tuileries, comte d'Auteuil, vicomte d'Armenonville, et qu'il ait quatre fils, il pourra faire appeler ceux-ci prince de Vincennes, marquis des Tuileries, etc., en se réservant pour lui-même le titre de duc, qui prime les autres. Il s'appelle toujours le citoyen Jean du Louvre; mais la loi lui reconnaît aussi le droit de porter le titre de duc du Luxembourg, qui est une propriété de famille, et d'user des autres, puisqu'ils lui appartiennent également, en faveur de ses enfants[29].

[29] Notons bien ici que c'est la possession légale d'un titre, et non du tout la particule, qui fait la noblesse. La particule n'est qu'une orthographe des noms adoptée généralement par les nobles, et rien de plus. Un M. Delaroche sera noble si, ayant hérité de son père un titre de comte, il s'appelle le comte Delaroche, et non parce qu'il orthographie son nom de Laroche ou de la Roche. Les anoblis des deux empires français ne portent souvent point de particule. Une famille considérable du XVIe siècle, riche de dix ou quinze titres, s'appelait Pot, tout simplement: la femme du connétable de Montmorency, grand-maître de France, était une Pot.

Tout homme qui se prévaudrait sur des actes publics d'un titre non légitimé par son état civil, ou qu'il ne serait pas autorisé à porter[30], s'exposerait à des poursuites judiciaires ou à des amendes. Le sieur Jean du Louvre, duc du Luxembourg, n'a pas plus le droit de signer Jean Duval, par exemple, un papier officiel, que le sieur Jacques Untel de le signer vidame de Préfleury. L'un comme l'autre seraient des faux.

[30] Pour porter en France un titre étranger, il faut aux Français une autorisation (décret du 5 mars 1859). Un avis du Conseil d'administration du ministère de la Justice du 7 Juin 1876, approuvé par le garde des sceaux, déclare qu'il n'y a plus lieu de proposer au président de la République des décisions accordant à des Français le droit de porter en France des titres étrangers par application du décret de 1859.

Faut-il ajouter que d'innombrables irrégularités se commettent chaque jour[31]. La plus commune est de se figurer que le fils ou le frère cadet d'un marquis a quelque droit à se nommer comte, ou vicomte si son père ou son frère est comte. Les membres d'une même famille ne peuvent porter des titres qu'autant que ceux-ci existent dans cette famille. Si un marquis de Montmartre possède aussi le titre de comte de Bréda, il peut le donner à son fils; sinon, celui-ci n'est régulièrement que M. de Montmartre--jusqu'à la mort de son père, s'entend.

[31] Si l'on s'intéresse à cette question, voir l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux, les 10, 20 et 30 août 1906, et le 28 février 1907.

Telle est la noblesse authentique et reconnue. Vient ensuite celle du Pape. Quelle valeur a-t-elle? Devant l'état civil, aucune. Le Pape a tout d'abord perdu en 1870 la souveraineté territoriale, laquelle seule contient logiquement le droit de conférer des titres de noblesse. Puis le décret du 7 juin 1876, proscrivant en France les titres étrangers, s'applique aux distinctions nobiliaires pontificales. Les personnes qui s'en trouvent pourvues peuvent cependant invoquer deux arguments devant leur conscience, sinon devant la loi. Le Pape, diront-ils, est infaillible; nous tenons sa volonté pour sacrée, et notre anoblissement, fruit de son bon vouloir, pour non moins sacré. Ou bien, objecteront-ils encore, l'entrée des troupes italiennes à Rome en 1870 est un crime; le Pape, à nos yeux, n'a jamais cessé d'être souverain dans ses Etats que détiennent injustement des usurpateurs, et c'est du droit d'un souverain qu'il nous a faits ducs et comtes.

Mais l'Etat français ne reconnaît ni le Souverain Pontife comme un roi, ni les titres étrangers comme valables depuis 1876. M. Untel, créé comte du Pape, ne peut donc légalement signer le comte Untel. Il est seulement libre de faire suivre son nom de cette qualité, et d'écrire sur certains actes M. Untel, comte pontifical, ou comte romain--comme il mettrait, M. Untel, physicien ou spirite.

Quant à la troisième noblesse, celle qui naît par génération spontanée, elle n'existe pas du tout, bien qu'innombrable. Tout citoyen qui prend au hasard le nom de sa mère[32], de son château, de son hameau natal ou de tout autre lieu doit être considéré comme portant un pseudonyme. S'il s'illustre sous ce pseudonyme par son prestige, les oeuvres de son esprit ou des actions d'éclat, on l'inscrira peut-être à l'avenir sous son nom véritable suivi de dit de Quelque chose.

[32] La possession ne résulte pas du simple fait d'avoir porté un nom. Jugements à Nîmes, 15 décembre 1810, à Besançon, 6 février 1866: des enfants ne peuvent ajouter à leur nom paternel celui de leur mère, bien que suivant un usage local leur père eût toujours joint ce nom au sien. (DALLOZ, Nom, § 24.) C'est un usage incontesté que, dans le nouveau comme dans l'ancien droit, les enfants légitimes ne portent, en France, que le nom de leur père. (DALLOZ, supplément, Nom, § 23.)

Résumons-nous en un exemple bien connu, celui d'un Parisien universellement sympathique et apprécié, M. le comte de Fels. Son nom, devant la loi, est M. Edmond Frisch (de Fels), comte pontifical[33].

[33] La Cour d'appel de Riom, le 12 juillet 1905, condamnait à une amende un citoyen français qui prétendait porter officiellement le titre de marquis pontifical; ledit citoyen français, n'ayant pas l'autorisation de porter en France le titre de marquis, à lui conféré par un bref du pape, contrevenait à l'article 259 du Code pénal et à l'article Ier du décret du 12 mars 1859 en faisant publiquement usage de ce titre.

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Il est bien certain que du jour au lendemain un décret ou une loi peut interdire en France, officiellement du moins, toute appellation nobiliaire, de quelque nature qu'elle soit. On peut même tenir pour probable que cette mesure injuste et brutale, constituant une véritable spoliation, une atteinte à la propriété, au travail des célibataires pauvres, et finalement au luxe et au commerce français, il est probable que cette stupide violence aura lieu quelque jour. Sera-ce un bien?

Les esprits qui font de l'égalité leur simple idéal applaudiront évidemment. Et ils rentreront chez eux, persuadés que le pays vient de franchir une nouvelle étape vers la lumière. Ceux dont la pensée est moins courte et plus fine, ceux-là sentiront ce jour-là que leur patrie vient encore une fois de renier son passé vénérable et charmant, qu'elle s'est séparée un peu davantage de ses ancêtres, de ses traditions, de ses racines, qu'elle a tué quelque chose de très brillant et de très glorieux qui vivait encore dans la nation, un souvenir joli, un dernier respect, un dernier conte à dormir debout.

Ils se répéteront tristement et pieusement, en guise de funérailles, tous ces vocables héroïques et caressants, impertinents ou tumultueux, La Rochefoucauld, Richelieu, Chevreuse, Luynes, Talleyrand, Montmorency, Uzès, qui unis aux vieux termes de duc, de prince, de marquis, de vicomte, formaient une harmonie nationale. Toutes ces syllabes jointes entre elles évoquaient confusément, et pour le peuple même, un passé chargé d'honneur, des arrière-grands-pères cramponnés au sol, ou cavalcadant par l'Europe, toutes bannières au vent; c'étaient, ces mots de luxe, tout un enchantement, des dentelles et des cordons, des armures ciselées, des sourires, de l'éloquence, de l'audace, des façons, une manière qui n'est qu'à nous, Français. Qu'on nous mutile, qu'on nous change cela, et l'on ternit encore une image, on souille encore de la beauté.

Cependant, les êtres vivants qui détiennent ces titres et ces noms émouvants forment une sorte de classe superflue dans l'humanité. La sottise, la paresse les déprécient... Eh oui! mais sans eux plus de titres, plus de noms. Ainsi que des figurants, ils vont soutenant malgré tout ces dépouilles admirables. Ils sont utiles à l'âme de la France, ces masques. Voyez celui-ci: il passe dans la vie, portant comme une armure éblouissante et toute orfévrie, le nom d'un ancêtre qui galopa devant nos pères à Marignan ou à Fornoue. Enorgueillissons-nous donc s'il nous croise, sourions à son heaume d'or et à son grand panache, et n'allons pas soulever la visière du casque: il n'y a dessous qu'une figure de snob à donner la nausée. On le sait. Cela suffit.

Et pourquoi même réprouver les nobles pontificaux? Ceux-là, si l'on s'en approche, sont plus fâcheux encore; des relents de comptoir et de Bourse planent autour d'eux. Leurs marquisats et leurs comtés appellent des idées de courtages, de trafics dont on ne parle point tout haut, et l'on songe à Turcaret piétinant chez les cardinaux afin d'être duc. Mais quoi! les fastes du Saint-Siège, jadis cour souveraine dans la Ville Eternelle, font encore rêver quelques poètes. Les suisses pontificaux n'ont-ils point bel air, à la porte du Vatican? Or ne songez-vous pas à ces suisses-là, quand vous voyez errer sur notre boulevard quelque prince du Pape?

Bien mieux, je voudrais qu'on allât jusqu'à tolérer sans courroux la troisième noblesse aussi, la spontanée. Elle fait nombre, après tout, elle combat pour les deux autres. C'est une canaille utile, une sorte de chair à canon. Et puis, quels bons acteurs! Les plus insolents, non moins que les plus drôles, se trouvent là.

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Les plus insolents! Ah, c'est ici le point sensible, je pense. Tous ces nobles, gémissent les ennemis des titres, ne se tiennent pas à leur place. Leur morgue déconcerte, leur vanité ne connaît point de limites.

Oui, c'est vrai. Devant l'aristocratie intellectuelle surtout, on ne voit les porteurs de titres ni modestes comme ils devraient l'être, ni même silencieux. Mais qu'importe? Ne sont-ils pas forcés de «morguer» dans les seuls petits coins où l'on boude? Dans la vie réelle, ils ne passent qu'à leur rang de parade, assez loin en somme.

Mais, pleure encore l'égalitaire, le noble m'opprime, moi, avec son nom magique... Brisons là. Ces plaintes sont basses. Un homme qui se laisse opprimer par un autre, qu'est-ce donc? N'a-t-il point honte de réclamer l'effet des lois où l'action personnelle suffit? C'est la fureur du nivelage. C'est la peur. Et c'est l'envie.

A PROPOS DU DUEL

(Réponse à un chroniqueur qui n'aime pas qu'on se batte)

Ah! qu'il est donc gênant de vous répondre, Monsieur, et cependant, il le faut bien. Car enfin, votre article contre le duel, vous nous l'avez jeté à la tête, à nous autres «grotesques paladins» et «Cyranos de salles d'armes»; et nous vous devons, par politesse au moins, de vous le rendre. La politesse fait partie, ainsi que le Code de l'honneur (sur lequel vos amis s'asseyent «comme sur un Bottin», suivant votre expression délicate), de cette civilité puérile et honnête dont vous ne voulez plus. Souffrez que nous n'en ayons pas encore, nous, perdu l'usage et que nous vous adressions courtoisement un ou deux petits mots, en échange de vos gros mots.

J'imiterai votre réserve pour ce qui est, en somme, le fond même de la question: c'est-à-dire l'utilité, sinon la légitimité du duel, et les services discrets que nous rend à chaque instant cette coutume ex machina, si j'ose dire. Sur ce sujet, vous l'avez fort bien écrit, nous sommes encore «réfractaires à une émancipation intégrale»; et puis, pour ne cesser d'employer vos bonnes formules, d'un côté comme de l'autre, dès que revient cette discussion, «on répète la même chose, parce que c'est toujours de la même chose qu'il s'agit».

Tenons-nous en donc simplement, comme vous le fîtes, aux gens qui se battent et au monde où l'on se bat. Mais ici, laissez-moi vous avouer qu'il se dégage de tout votre article une incompétence tout à fait sincère. Oui, on sent vraiment et profondément que vous n'en êtes pas, comme vous le proclamez avec beaucoup de feu, et que vous n'y entendez rien du tout, ce qui est très naturel. Mais alors, pourquoi ce grand réquisitoire, et pourquoi risquez-vous d'attrister de pauvres gens que vous connaissez si mal? Serait-ce uniquement pour justifier une fois de plus ce mot immortel de Maurice Donnay, que l'éloquence est l'art de dire des choses vagues avec la dernière violence?

Car enfin, où diable avez-vous pris que des spadassins et des fiers-à-bras s'en aillent ordinairement de par le monde, provoquant les honnêtes gens, terrorisant les pères de famille et tirant le sang des humbles travailleurs? Non, mais c'est à pouffer de rire, Monsieur, cette image de la société moderne! Et les ingénieux auteurs de feuilletons populaires, dont vous vous moquez, n'auront jamais trouvé mieux, j'imagine... Pour moi, qui n'ai vu de ma vie, ailleurs qu'en votre chronique, de semblables traîneurs de flamberges ni de tels croquemitaines, je vous déclare tout net que si d'aventure j'en rencontrais un, je n'aurais pour lui que beaucoup de mépris. Fi donc! le vilain exploit que d'aller s'en prendre à d'innocents et paisibles bourgeois, puis d'amener ces infortunés sur le terrain, et de les blesser là bêtement, puérilement, presque sans risques! Quel est le rustre stupide ou le bas matamore qui se laisserait aller à ça? Nous n'aurions qu'un mot pour lui: il serait un lâche. Or, c'est justement notre coquetterie que de redouter, entre toutes, cette épithète. Votre massacreur odieux s'y serait étrangement mal pris, s'il voulait passer pour un brave. Heureusement--pour lui--que vous l'avez inventé de toutes pièces, car nous l'eussions chassé de toutes nos salles d'armes, pour commencer.

Croyez bien du reste que si la mauvaise fortune amène, par un concours de circonstances absolument inévitables, l'un de nous (du monde où l'on se bat), à entrer en conflit très grave avec l'un de vous (du monde où l'on s'assied sur le code de l'honneur), si les témoins n'ont pu rien arranger du tout, et si nous sommes forcés de nous placer finalement devant vous sur le pré, oh! croyez bien que nous l'avons fort nettement, alors, l'impression d'un immense, d'un puissant ridicule! Accordez-nous un beau jour, on vous en supplie, la grâce de vous refuser une fois pour toutes à ces cérémonies, qui vous bouleversent et nous mettent au supplice. Vous avez des raisonnements sévères pour vous y aider. Nous ne parlons pas la même langue.

Vous n'aimez pas notre courage, notre point d'honneur ne vous touche pas, vous n'êtes pas de la même «religion» que nous: eh bien, c'est votre droit, je ne dis pas que vous ayez tort, et la foi ne se discute guère. Ne vous battez donc plus jamais, que ce soit un fait acquis, et définitif, et même respectable, si vous voulez... Mais, sapristi! laissez-nous vivre, et au besoin mourir à notre guise, et pour nos chimères! Car c'est également notre droit, il me semble.

Votre procédé de discussion est admirable! Vous autres, vous êtes la raison, la sagesse, l'infaillibilité, la sainteté. Vous dites: «On m'insulte, mais je m'en arrange; on insulte ma femme et ma fille, mais elles se défendront aisément toutes seules; moi je ne m'en mêle pas; et cela est exquis, et cela est divin, et cela est sage...» Quand à nous, vos adversaires, nous sommes tous des sots, et tous des bretteurs, qui «transpirons sur des procès-verbaux», quand nous n'avons pas pu «suer sur le terrain». Voilà une manière de présenter les choses, en effet, qui simplifierait le débat. Mais est-ce bien exact? Et vous figurez-vous, par exemple, que nous croyons fermement que Dieu nous juge quand nous luttons, l'épée en main? Ou que nous tenons notre honneur pour entièrement lavé par un coup d'épée? Ou même que nous confondons l'honneur devant la conscience avec le point d'honneur?

Non, certes; seulement nous sommes des gens pratiques, voyez-vous, un peu plus avisés peut-être que les furieux réformateurs: et nous avons remarqué que, neuf fois sur dix, un duel étouffe aussi discrètement que possible un scandale; qu'il arrête jusqu'à un certain point, et non sans un dernier reste d'élégance, la goujaterie d'abord, puis la calomnie trop effrontée, comme aussi pas mal de chantages mondains et quelques abus de presse; qu'il permet seul de se défendre encore assez, lorsqu'il le faut, contre la tyrannie des millionnaires ou l'impudence des parvenus; nous sommes sujets enfin--je vous révèle cette suprême niaiserie--à frémir devant l'obligation de faire un procès et de demander de l'argent à quiconque nous aura craché à la figure ou se sera mis en devoir de caresser, contre son gré, notre bonne amie. Allons, nous voilà déjà moins absurdes, n'est-ce pas?

Cependant il y a, répondra-t-on, des dilettantes du duel, des gourmets... Eh bien oui, c'est vrai, il en existe. On cueille une jouissance rare évidemment à guetter dans les yeux ou sur la face d'un rival le signe de faiblesse, le tressaillement léger qui vous indique sa défaillance, sa défaite. Et vous trouverez des fous qui se font des affaires par plaisir. Mais ils sont cinquante dans Paris, et c'est toujours entre eux, entre escrimeurs, entre habitués, qu'ils se battent. C'est leur sport. Ils se divertissent à s'entre-blesser mutuellement, et portent leur courage à la boutonnière, comme une fleur. Mon Dieu, cela les regarde, et l'on ne commet pas un crime, en France, pour avoir mis une fleur à son habit. Ces raffinés, encore une fois, n'iront point chercher noise à d'honorables chefs de famille. S'ils s'offrent de temps en temps un homme public turbulent ou un snob imbécile, qu'est-ce que cela fait aux gens d'esprit?

Vous nous avez couverts d'opprobre et accablés d'injures--j'exagère? c'est vrai, mais je m'accorde à votre ton--parce que nous aimons mieux nous exposer à une épée que de nous envoyer l'huissier, parce que nous préférons un acte traditionnel et qu'on ne peut vraiment pas qualifier de bas, ni de laid, à celui qui consisterait à s'en aller, tout gémissant, raconter à monsieur le commissaire de police, à messieurs les juges, à messieurs les témoins, les avocats, les assistants et les gardes municipaux, qu'on vous aura ri au nez ou battu; vous vous êtes indigné parce que beaucoup de vos concitoyens qui savent également, Monsieur, soigner longtemps un malade, assumer l'éducation d'un enfant et faire vivre leur famille, se paient parfois le luxe d'être braves encore d'une autre façon; vous avez dit des folies («Un duel ne vous rendra pas une femme enlevée; vous n'en serez pas moins une crapule pour vous être battu...»; mais qui a jamais prétendu le contraire?); vous vous êtes abrité derrière un monceau de projets de loi; vous nous avez traités d'Apaches; vous avez à votre tour «gloussé d'enthousiasme» devant le lâche qui ne soutient pas jusqu'au bout ce qu'il a dit ou fait--et tout cela en vous imaginant déconsidérer le duel dans l'opinion publique?

Mais voulez-vous que je vous découvre une grande vérité? Si vous n'étiez pas ainsi quelques-uns à chercher sans cesse des excuses à la peur (pour un homme de mérite qui se déroberait avec quelque haute raison, songez aux dix mille pleutres qui en commettraient plus effrontément leurs ignobles gestes!) et à rouler des yeux tragiques, et à former des ligues, et à méditer des lois restrictives, on irait certainement beaucoup moins sur le terrain. On n'y va le plus souvent qu'à cause de vous. Vous faites du duel un monstre. Vous lui donnez une saveur de fruit horriblement défendu. Comme c'est malin!

Et puis, si vous voulez résolument que cette vieille coutume tombe en désuétude, mais tâchez donc d'abord d'être polis, vous autres du monde où l'on s'assied sur les procès-verbaux! Nous ne tenons pas à nous battre avec vous--si vous croyez que c'est amusant! Mais pourquoi nous chercher querelle, en ce cas? En somme, vous y pensez beaucoup plus que nous, au duel, et je vous soupçonne à la fin de quelque dépit amoureux devant cette institution qui sent toujours sa galanterie, n'est-ce pas? et n'a point encore entièrement perdu toute sa grâce.

LES JEUX SANGLANTS

La chasse est un divertissement de famille. C'est même le seul peut-être que l'on puisse qualifier ainsi. Tous les autres plaisirs, tels que la débauche, les discussions politiques, les cartes, la table ou le sport, ne sauraient être goûtés à la fois par les différents membres d'une même famille. Un père craindra son fils au baccara du cercle; deux frères qui se livrent à quelque match athlétique, à quelque assaut d'escrime ou de boxe, ne se quittent pas sans amertume; les élections ou l'avenir du socialisme divisent le plus souvent oncles et neveux, beaux-frères et cousins; la tradition demande qu'un vieux monsieur respectable ne roule pas autant que possible sous la nappe en présence de ses petits-enfants; et deux époux ne vont généralement point satisfaire aux inquiétudes de leurs âmes dans la même garçonnière. Au lieu que la chasse...

Ah! la chasse, douce et patriarcale volupté, distraction de tout repos, quelles images réconfortantes et saines évoque ce seul mot... On se figure, dès qu'on le prononce, le petit jeune homme qui a fait l'an passé sa première communion, et auquel on a promis, pour son renouvellement, un beau fusil tout flambant neuf. L'engin de carnage arrive un beau matin du mois d'août: c'est grand-papa qui l'offre, mais toute la famille est là pour la solennité. Chacun en prend sa part: la maman a laissé espérer un costume et une culotte pour courir la plaine et les fourrés, le père donnera les cartouches, et l'oncle Emile ou le cousin Jules sont là aussi qui murmurent au galopin en lui pinçant l'oreille: «Et après le premier perdreau, mon gaillard, on fumera une cigarette tous les deux, et allez donc!...» Arrive là-dessus l'ouverture, vous voyez la scène touchante: le petit en tête, un peu pâle, et puis les grands cousins tout guillerets, le père doucement ému, l'aïeul radieux, qui ne sent plus son rhumatisme ni sa goutte, toute l'édifiante et allègre caravane se met en chemin. Les femmes diront dans la journée, discrètement fières et attendries: «Ces messieurs sont à la chasse.»

Or vous savez ce qu'ils y font, ces messieurs, à la chasse. Les plus modestes s'en vont en rang, droit devant eux à travers quatre ou cinq champs, et fusillent le menu gibier qui se lève quelquefois parmi les betteraves ou le long des sillons. Ou bien, s'ils sont opulents, s'ils font partie des heureux de ce monde, les propriétaires d'une «belle» chasse se postent commodément en des abris bien garantis du soleil ou du vent, et ils massacrent alors par vingtaines et cinquantaines les bestioles ahuries, qu'un régiment de paysans revêtus de blouses blanches poussent impitoyablement sur leurs canons de fusils.

Vous connaissez du reste la réponse de ces dévastateurs: «Nous ne chassons pas, disent-ils, nous tirons. C'est notre adresse et notre coup d'oeil que nous expérimentons, et non pas le gibier qui nous intéresse.» D'accord. Néanmoins les oiseaux, ces fleurs de l'air que le plomb fane et flétrit, tombent, tombent sans cesse; les lièvres et les lapins s'alignent, le ventre crevé, la cervelle répandue; de sveltes chevreuils même succombent sous la mitraille... Et le petit jeune homme, exultant, revient au logis; sa mère l'embrasse, sa soeur l'admire, les cousins porteront sa santé au dessert, et l'auteur de ses jours calcule avec l'ancêtre combien de cadavres déchiquetés le jeune prodige a pu en somme jeter bas depuis le matin.

Si cependant vous parlez à ces mêmes gens de chasse à courre, ou d'une émouvante épreuve de boxe anglaise à poings nus, ou d'un passionnant combat de coqs, ou de quelque splendide et grisante corrida, ah! qu'on les soutienne, ils vont s'évanouir d'horreur et de dégoût!... Des coups de poing, des saignements de nez, quelle barbarie! Lancer l'un contre l'autre deux volatiles irrités, fi donc! voilà qui révolte des nerfs délicats. Les courses de taureaux, cela fait mal au coeur, et quant à la chasse à courre, comment supporter cet amusement cynique et moyen-âgeux, qui forme bien une source importante de revenus pour les paysans de plusieurs contrées comme pour les forêts de l'Etat, mais qui torture d'autre part l'âme fine et tendre des bons citoyens!

Et tous les dignes pères de famille, notaires, magistrats vertueux, bureaucrates et charitables négociants, tous ces braves nemrods de s'unir à l'envi pour former des Sociétés protectrices d'animaux, et de déclamer contre les combats de coqs, assauts de boxe, hallalis et corridas! Les coqs et autres volailles seront réservés aux seules automobiles, qui en font de la bouillie sur les routes. Ce n'est plus un matador qui tuera le taureau dans toutes les formes de l'art, non, c'est l'équarisseur qui l'assommera au fond d'un abattoir. La préfecture de police empêchera l'athlète de combattre publiquement et loyalement dans le «ring»: mais elle a relâché ce matin l'apache qui va suriner dans la nuit quelque vieille, podagre et sourde. Et vous ne voudriez pas que les cerfs et les sangliers continuassent à tomber ainsi devant l'effort intelligent de la meute, au son grandiose et majestueux des fanfares séculaires? Allons donc, une bonne balle, tirée au coin d'un bois, voilà qui convient mieux à nos moeurs, et qui vous supprime une grosse bête en deux secondes, sans faire tant d'histoires!

Eh bien, les sensibles coeurs qui souffrent pour un peu de sang répandu autrement qu'en plaine et en battue, ou bien ailleurs que chez les bouchers, ces coeurs évangéliques ne sont pas très bien inspirés, ce semble. Ils feraient peut-être mieux de songer que ce n'en est point fini sur terre des bestialités et des égorgements, et qu'il s'en faut que le grand sabre des maréchaux ait cessé de retentir avec fracas dans les salons de Berlin, de Londres, de Pétersbourg et de Vienne. Les Barbares sont encore là, qui jadis ont brisé le bel Empire latin. Ils invoquent toujours le droit de la guerre, ces Scythes et ces Goths. Ce n'est pas, je pense, en pleurnichant que l'on prétend former la France aux vertus plus violentes qu'il lui faudrait. Certes un conscrit ne sera pas meilleur patriote pour s'être souvent rougi les mains en tuant, par jeu, des animaux stupides, ou en boxant jusqu'à l'héroïsme. Mais pourra-t-on s'empêcher de penser malgré tout aux rudes divertissements du stade, recherchés par ce petit peuple d'orateurs et d'artistes qui culbuta les hordes de Xerxès? Oubliera-t-on les terribles splendeurs du cirque, dont étaient friands ces légionnaires qui maintinrent pendant cinq siècles l'ordre et la paix romaine dans le monde? Et comment aussi ne pas évoquer, il faut bien le dire, les horreurs jacobines parmi lesquelles avaient grandi les soldats que Napoléon promenait si follement par l'Europe? Assurément nous sommes loin aujourd'hui des «escapades» napoléoniennes, comme disait le marquis de la Seiglière; mais pour défendre seulement contre les Barbares la grâce française, il pourrait être bon que nous fissions tout de même blanc de notre épée quelque jour, et peut-être qu'un peu d'entraînement sanguinaire ne messiérait pas trop...

Toutefois, n'insistons pas sur un argument qui deviendrait vite puéril. Ainsi que tant de grandes vérités, il ne faut qu'indiquer celle-ci. Dès qu'on s'y arrête, elle se voile et se cache de nouveau, délicate et nue, tout au fond de son puits. Une bien autre vertu suffit à faire aimer les «jeux sanglants»: c'est qu'ils sont beaux. Un geste de combat, d'effort, de lutte est presque toujours admirable. Et quand il nous est donné de le voir dans un décor merveilleux, en des arènes provençales par exemple, illuminées par le soleil et pleines d'une foule enivrée, ou parmi les taillis dorés des forêts automnales que traversent au galop les veneurs habillés de pourpre, de sinople ou d'azur--la fête pour notre regard est complète, et presque solennelle, presque divine.

On dit de tous les jeux violents, sanglants ou non, que ce sont des sports. En effet. Et aussi bien les «gens de sport» ont-ils un sens artistique affiné par leur éducation spéciale. Oh, parbleu, ne leur demandez point de jugements sur les arts libéraux! Ils n'ont guère d'opinion, le plus souvent, touchant de tels sujets. Mais en revanche, ils savent, et mieux qu'aucun critique d'art ne le ferait, discerner en plein air, en pleine action, la délicatesse d'une courbe précise, la puissance élégante d'un mouvement. L'expérience leur a enseigné à quel point exact l'effort est superflu, c'est-à-dire mauvais. Ils goûtent en connaisseurs la silhouette d'un pur sang, d'un taureau puissant et racé, d'un hardi chien de meute, les proportions d'un athlète, et cette sobriété, cette aisance, cette force que doit avoir un geste parfait. Ce sont des artistes expérimentaux.

Il ne faut point les contrarier. Et l'on doit non seulement leur permettre d'organiser les plaisirs splendides et un peu sauvages où ils se complaisent, mais encore les remercier de nous y convier, de nous les offrir. Que le peuple acclame les matadors superbes, qu'il applaudisse au courage féroce des coqs de combat, à l'énergie indomptable du pugiliste qui, jeté à terre pour la troisième fois, se relève encore et reprend la lutte. Sachons admirer le chant triomphal des trompes au bord d'un étang que l'ombre envahit, plutôt que de nous tordre désespérément les mains parce qu'un cerf patauge et se noie là-bas, dans l'eau noire, et parce qu'on le donnera tout à l'heure aux chiens en curée. Ira-t-on prêcher une nation, pour l'anoblir, l'instruire et l'élever, lui parlera-t-on vainement de je ne sais quelle morale civique, ou voudra-t-on lui rappeler une religion qui défaille? Lui expliquera-t-on qu'il faut cultiver le Bien ou le Vrai ici-bas? Philosophie, verbiage. La leçon sera meilleure si l'on montre simplement de beaux, de mâles spectacles, et non point dans les musées, parbleu! mais en plein air, en réalité--et fût-ce au prix d'un peu de sang. Un bel effort bien présenté, un beau geste bien téméraire, les chiffonniers, les gars de ferme, les chemineaux mêmes le comprennent et s'y soumettent. Que si ces spectacles confinent parfois à la brutalité, cette vertu de héros est du moins un puissant tonique! Un brutal croit toujours être fort, et les forts crânent et se redressent. Bon exemple.

Mais notre société a des nerfs de femmelette. Elle ne supporte de voir couler que le sang des lapins et des perdrix. Celui de tout autre être vivant la fait tomber en pamoison. Et quand à la beauté, on s'en soucie bien! L'important est d'interdire les corridas et les combats de coqs à Paris! L'important est aussi de couper cinq ou six mille arbres au Bois de Boulogne, afin de bâtir à la place des maisons de rapport. Les arbres qu'on abat saignent pourtant cruellement, eux aussi, Ronsard nous l'a dit autrefois, s'en souvient-on?

Ecoute, bûcheron, arreste un peu le bras; Ce ne sont point des bois que tu jettes à bas; Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force Des Nymphes qui vivoient dessous la dure écorce? Sacrilège meurtrier, si l'on pend un voleur Pour piller un butin de bien peu de valeur, Combien de feux, de fers, de morts et de détresses Mérites-tu, méchant, pour tuer nos Déesses!

FAR WEST!

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