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L’ÉGYPTE DES MAGICIENS - L’ÉNIGME D’EMPIRE.

(1913)

VOYAGE SUR MER. RETOUR A L’ORIENT. UN SERPENT DU VIEUX NIL. EN REMONTANT LE FLEUVE. POTENTATS MORTS. LA FACE DU DÉSERT.

Et de même firent les Magiciens de l’Égypte, grâce à leurs enchantements.

EXODE, VII, 22.

VOYAGE SUR MER

J’avais quitté l’Europe dans le seul but de découvrir le Soleil, et des bruits couraient qu’on devait le trouver en Égypte.

Cependant, je ne m’étais pas rendu compte de ce que j’y trouverais en plus.

Un bateau de la Cie P. et O. nous emmena hors de Marseille. Un sérang de lascars, muni d’un sifflet, portant une chaîne, un châle et des vêtements bleus flottants s’affairait à la cale aux bagages. Quelqu’un au treuil manœuvra mal. A celui-là le sérang appliqua un nom, bien vilain en lui-même, mais qui, sur-le-champ, éveilla chez celui qui l’entendit de délicieux souvenirs.

--O Sérang! cet homme est donc bien sot?

--Très sot, Sahib! Il vient de Surah. Mais seulement pour sa nourriture.

Il eut un large sourire; l’habitant de Surah également. Le treuil se remit à grincer. Les voix, qui criaient: «Laissez aller! Arrêtez!» étaient non moins familières que l’amicale bouffée qui s’échappait de la cuisine des lascars ou le bruit mat des pieds nus se plaquant sur le pont du navire. Certes, sans la présence de quelques impertinentes années écoulées, je n’aurais pas hésité à aller partager avec eux leur riz. Bien, bien gentils, en effet, s’étaient montrés jadis certains sérangs envers de petits blancs, trop petits encore pour avoir de caste! Mais c’était le vaisseau lui-même qui restait l’objet le plus familier entre tous: j’avais oublié,--et rien dans le tarif à bord ne pouvait me le rappeler,--que, dans le métier resplendissant exercé par les paquebots pour voyageurs, survivaient encore des vaisseaux n’ayant qu’une seule hélice.

Ce furent des passagers du Nord Atlantique, habitués à de vrais vaisseaux, qui en firent la découverte et se montrèrent aussi ravis que l’eussent été des touristes américains en train de visiter Stratford-sur-Avon.

--Venez donc voir! s’écrièrent-ils..., il n’a qu’une hélice, rien qu’une! Écoutez comme ça cogne! Réellement, vous l’avez vue leur vieille grange de salon? Ah oui! mais la bibliothèque des officiers? Elle est ouverte pendant deux demi-heures, la semaine, et une demi-heure le dimanche. Il faut verser un dollar et quart pour chaque volume. Voilà un voyage que nous n’aurions pas voulu manquer pour rien au monde. C’est tout comme si on voyageait avec Christophe Colomb.

Ils erraient de-ci de-là sur le port, bavards, émerveillés, et heureux, car ils devaient débarquer à Port-Saïd. Moi aussi, je me livrai à des explorations. Tout, à bord, depuis le linge de table mal repassé, les épais verres à dents pour les apéritifs, l’étalage désordonné des victuailles aux repas jusqu’aux règlements affichés dans la cabine dépourvue de rideaux et où on n’avait pas encore trouvé le moyen de se procurer des plateaux s’adaptant aux couchettes pour le thé du matin, tout retardait à bord du P. O.

Soyons justes, cependant, car il faut reconnaître qu’il y avait des ventilateurs dans les cabines, mais... on les faisait payer en supplément. De même on racontait--bruit non contrôlé--qu’il y avait, malgré tout, moyen de manger sur le pont ou dans sa cabine sans être pour cela obligé d’obtenir un certificat de médecin. Tout le reste était sous l’égide de la vieille devise «Quis separabit» traduisons: «cette ligne diffère entièrement des autres».--Après tout, me dit un Anglo-Indien à qui j’expliquais comment on voyage sur mer--quand on est civilisé--ils ne tiennent pas à vous autres excursionnistes Égyptiens. Ils sont sûrs de nous, parce que...--et il me fournit plusieurs fortes raisons touchant les congés, les finances, l’absence de toute concurrence et la possession du rivage de Bombay.

--Mais, c’est absurde! dis-je, tout ici retarde! Il y a un avis interdisant de fumer sur le pont et d’avoir des lumières non voilées, voilà un lascar là-bas qui se promène avec une bougie dans une lanterne.

Cependant notre vieux rafiau avançait cahin-cahan vers Port-Saïd parce que nous n’avions pas de courrier à bord, et que la Méditerranée, épuisée par de fortes crises d’hystérie en février, s’étalait lisse comme de l’huile.

Je causai quelque temps avec un quartier maître écossais, qui se plaignait de ce que les lascars ne sont plus ce qu’ils étaient autrefois, vu qu’ils ont l’habitude (mais cela a toujours été) de s’engager par clan ou par famille entière--tous les genres mélangés. Le sérang dit que, pour ce qui le concernait, lui, il n’avait remarqué aucune différence depuis vingt ans.--Les hommes sont toujours de plusieurs espèces, Sahib. La raison? c’est que Dieu les diversifie. Pas tous sur le même patron--non pas du tout sur le même patron. Il m’apprit aussi que les gages augmentaient mais que le prix du ghee, du riz, du cari augmentait aussi, ce qui ne faisait pas l’affaire des femmes et des enfants à Porbandar.--Et cela également est ainsi fait, et parler ne saurait le changer en rien. Après Suez, il se serait épanoui en de minces vêtements et en discours plus longs encore, mais l’âpre froid le paralysa tout comme la pensée de séparations récentes et de travail à venir refroidissait le contingent anglo-indien. Peu à peu on parvenait à savoir l’essentiel des vieilles histoires bien connues--tantôt c’était la femme malade qu’il avait fallu laisser, tantôt l’enfant, tantôt l’une de ses filles encore à l’école; telle autre toute petite, qu’on avait confiée à des amis ou à des salariés, séparation certaine pendant tant d’années sans grand espoir ni grand plaisir en perspective. Ce n’était pas une Inde très agréable qu’on entrevoyait à travers les récits. En voici un, par exemple, qui explique bien des choses:

Il y avait dans un village hindou un Patan, musulman employé par l’usurier du village pour faire rentrer l’argent prêté;--c’est loin d’être un métier populaire.--Il se trouvait seul parmi tous ces Hindous et, l’accusation portée contre lui par la cour était ainsi libellée, il avait volontairement fait perdre sa caste à un villageois hindou en le contraignant à accepter des aliments musulmans défendus par sa religion. Lorsque ce pieux villageois avait voulu l’amener devant le chef pour obtenir réparation, l’être impie avait dégainé son couteau afghan, tué le chef et blessé quelques autres en plus. Les témoignages étaient impeccables, et se déroulèrent sans accroc ainsi qu’il doit en être de toutes les affaires bien combinées, et le Patan fut condamné à mort pour homicide volontaire.--Il fit appel, et, grâce à Dieu sait quel arrangement, il obtint la permission de se défendre en personne devant la cour d’appel, «je crois bien qu’il a déclaré qu’il n’avait pas beaucoup confiance dans les avocats, mais que si les sahibs voulaient bien lui accorder une audience, d’homme à homme, il pourrait peut-être en avoir pour son argent.»

Le voilà donc sorti de prison, et, en vrai Patan, ne voulant pas se contenter des faits précis en sa possession, il lui fallut inventer, faire croire qu’il avait été délégué secrètement pour espionner ce village. Puis s’échauffant, il était, certes, l’agent de cet usurier, et sa mission était, si vous voulez, de faire usage de sa persuasion auprès des gens qui faisaient preuve de mauvaise grâce, il travaillait pour le compte d’un Hindou. Forcément beaucoup de gens lui en voulaient. Beaucoup de dépositions étaient véridiques, absolument véridiques, mais ses accusateurs avaient dénaturé les faits abominablement. Par exemple en ce qui concernait ce couteau, certainement il avait eu ce couteau en sa possession tout comme on le prétendait, mais pourquoi? Parce que avec ce même couteau il était en train de découper et de distribuer un mouton rôti dont il venait de faire cadeau en guise de festin aux villageois. A ce même festin où il était assis en paix avec tout son monde, le village s’était soudain dressé, et, sur un ordre donné, s’était emparé de lui, et l’avait traîné à la maison du chef. Comment pouvait-il porter atteinte à la caste de qui que ce fût, puisque tous étaient en train de manger de son mouton? Une fois arrivé dans la cour de la maison du chef ils brandirent leurs gros bâtons, et, en s’excitant les uns les autres, firent mousser leur colère contre lui. Lui était Patan. Il savait ce que voulait dire ce genre de conversation. Un homme ne peut pas obliger les gens à payer leurs dettes sans se faire des ennemis. Il les avertit donc; coup sur coup il les avertit en leur disant:--Laissez-moi tranquille. Ne portez pas la main sur moi. Mais l’agitation ne fit que s’accroître. Il vit bien qu’on avait l’intention de l’assommer à coups de bâton, tout comme un chacal dans un égout. Alors il dit:--Si vous me portez des coups, je frapperai, et moi, quand je frappe, je tue, parce que je suis Patan. Mais les coups furent portés, de lourds coups. C’est pourquoi, avec ce même couteau, qui avait servi à découper le mouton, il frappa le chef.--Aviez-vous l’intention de tuer le chef?--Assurément, je suis Patan. Quand je frappe c’est pour tuer. Je les avais avertis, coup sur coup. Je crois l’avoir atteint au foie, il est mort. Et voilà toute l’affaire, Sahibs. C’était ma vie ou la leur. Ils auraient voulu me priver de la mienne, et cela sur la viande même que je leur donnais gratuitement. Et maintenant qu’allez-vous faire de moi?

En fin de compte, il fut condamné à plusieurs années de prison pour homicide volontaire.

--Mais, dis-je, lorsque l’histoire eut été racontée, qu’est-ce qui a fait accepter par la cour tout le témoignage du village? Il sautait aux yeux qu’il ne fallait pas y croire?

La cour déclara qu’elle ne pouvait pas admettre que tant de gens bien élevés et natifs du pays se fussent concertés pour dire un mensonge.

--Ah oui! Cette cour était-elle depuis longtemps dans le pays?

--Le juge était indigène, me dit-on.

Examinez la chose au point de vue portée générale, et vous vous rendrez compte que la cour était absolument sincère. Ce tribunal n’était-il pas lui-même un produit de la civilisation occidentale et par là forcé de tenir l’enjeu, de prétendre penser selon les idées occidentales, de traduire chaque rang de la société villageoise indienne en son équivalent anglais, et de régler toutes les questions comme les aurait réglées un juge anglais? Il faut donc que les Patans, et incidemment les fonctionnaires anglais, se débrouillent d’eux-mêmes.

Il y a une affreuse maladie du siècle qui s’appelle «snobisme de l’âme». Le germe a été développé avec violence dans les cultures modernes depuis le bacille non complexe, isolé, il y a soixante ans par feu William Makepeace Thackeray. Exactement de même que le major Ponto, avec ses plats d’argent et son garçon d’écurie qui devait jouer le rôle de valet, mentait à lui-même et à ses invités, de même... mais le Livre de Snobs ne peut être rendu d’actualité que par celui qui l’a écrit.

Puis un homme du Soudan, du Sud bien lointain, intervint avec une histoire d’un juge très troublé et d’un prisonnier bien trop calme.

Au grand bazar d’Omdurman où l’on vend de tout, vint, du fin fond de je ne sais quel désert, un jeune homme. Il lui arriva d’entendre un gramophone. L’existence lui parut dénuée de saveur jusqu’au moment où il fut en possession de la créature. Il l’emporta dans son village et, le soir venu, le mit en marche au milieu de ses amis extasiés. Son père, sheik du village, vint écouter avec les autres, constata les cris bruyants produits sans trace de souffle, la puissante musique obtenue sans musiciens et dit, avec assez de justesse:--Cette chose est un diable. Il ne faut pas apporter des diables dans mon village. Mettez-moi cela sous clef.

Ils attendirent qu’il s’en fût allé, puis ils entamèrent un autre air.

Une deuxième fois le sheik vint et réitéra l’ordre, ajoutant que si la boîte chantante se faisait entendre à nouveau il tuerait l’acheteur. Mais leur curiosité et leur joie furent trop fortes, et leur firent braver même cette intimation et, pour la troisième fois (fort tard dans la nuit) ils insérèrent plaque et aiguille et laissèrent délirer le djinn. Donc le sheik avec son fusil tua son fils ainsi qu’il avait promis de le faire, et le juge anglais devant qui il fut traduit finalement eut une peine inimaginable pour sauver cette grave tête grise de la potence. Voici:

--Allons, mon vieux, il faut dire: coupable ou non coupable.

--Mais je l’ai tué avec mon fusil. Voilà pourquoi je suis ici. Je...

--Chut! C’est une formalité exigée par la loi: (A voix basse). «Inscrivez que le vieil idiot ne saisit pas.» Restez tranquille.

--Mais avec mon fusil, je l’ai tué. Que pouvais-je faire d’autre. Il avait acheté un diable dans une boîte et...

--Paix! Cela viendra tout à l’heure. Taisez-vous.

--Mais je suis sheik du village. Il ne faut pas apporter des diables dans le village. Je l’avais prévenu que je le fusillerais.

--Cette affaire est entre les mains de la justice, c’est moi qui juge.

--A quoi bon? je l’ai fusillé. Supposez que votre fils eût apporté un diable dans une boîte jusque dans votre village...

Ils lui firent comprendre enfin que, lorsqu’on était gouverné par les Anglais, les pères doivent livrer leurs enfants ayant conclu pacte avec le diable pour être fusillés par le blanc (premier pas, ainsi que vous le voyez, sur la pente descendante de l’assistance gouvernementale) et qu’il devait, lui, faire quelques mois de prison pour s’être mêlé des exercices de tir de l’État.

Nous sommes une grande race. Il y avait une fois dans la Nigritie un jeune juge qui fit attendre pendant plusieurs minutes un prisonnier condamné à mort, pendant qu’il cherchait mot après mot, à travers tout le dictionnaire, en dialecte hausa, pour trouver: Que, Dieu, ait, pitié, de votre, âme.

Et l’on m’a raconté une autre histoire encore--cette fois-ci c’est au sujet du canal de Suez--et qui donne une idée de ce qui pourrait bien arriver un jour à Panama. Il y avait un vapeur marchand chargé de gros explosifs en route pour l’Orient, et tout au bout du canal il arriva très naturellement qu’un matelot renversa une lampe dans le gaillard d’avant. Après un intervalle de vif émoi, l’équipage déguerpit dans la direction du désert qui longeait le canal, tandis que le capitaine et le second ouvrirent tous les robinets et firent couler le bateau, non pas dans le chenal, mais tout contre une berge, en laissant juste assez de place pour qu’un vapeur pût passer. Puis les autorités du canal télégraphièrent à ses affréteurs pour savoir exactement la nature de la cargaison. Il paraît que la réponse les a empêchés de dormir, car c’était à eux qu’incombait le soin de le faire sauter.

Pendant ce temps il fallait bien que la circulation se fît comme à l’ordinaire. Advint un steamer de la Cie P. O. D’un côté le canal, de l’autre l’épave coulée, indiquée par un vieil Arabe dans une barque, portant un drapeau rouge, et on avait ménagé environ cinq pieds de marge de chaque côté pour laisser passer le vapeur P. O. Celui-ci marcha avec d’infinies précautions parce que, voyez-vous, même cinquante tonnes de dynamite ont le pouvoir tout de même de causer quelque commotion à bord d’un paquebot, et le bateau marchand en renfermait bien davantage, sans parler de détonateurs. Par suite de quelque miracle cocasse, il se trouvait que le seul passager qui fût à ce moment au courant de la situation était une vieille dame, plutôt fière de son secret.

--Ah! dit-elle au milieu de cette effarante glissade, vous pouvez être sûr que si tout le monde savait ce que je sais, moi, ils seraient tous de l’autre côté du bateau.

Un peu plus tard, les autorités firent sauter le vapeur avec d’infinies précautions et en se tenant à deux kilomètres de distance. De cette façon il ne détruisit pas le canal de Suez et il ne démolit pas non plus le canal d’eau potable qui le longe, mais creusa seulement un trou de cent pieds, ou cent mètres de profondeur, et disparut ainsi du registre du Lloyd.

Mais nulle histoire ne pouvait détourner pendant très longtemps l’attention des bizarreries de cette étonnante ligne qui existe strictement pour elle-même.--Il y avait une salle de bain (occupée) à l’extrémité d’un passage ouvert à tous les vents. Finalement celui qui se baignait en sortit.

Alors on entendit le garçon, pendant qu’il nettoyait la baignoire pour le successeur:--Celui qui vient de sortir c’est l’ingénieur chef. Il y a mis le temps. Quel sale travail il a dû faire ce matin!

J’éprouve une grande admiration pour les ingénieurs en chef. Ce sont des hommes qui ont à commander et ont besoin de tous les conforts et de toute l’assistance qu’on peut leur fournir, tels que salles de bain bien à eux attenant à leurs cabines où ils peuvent se nettoyer à loisir.

Il n’est pas juste de les mêler avec les passagers vulgaires et on ne le fait pas sur de vrais bateaux. Pas plus que lorsqu’on demande un bain dans la soirée, les garçons ne vous roulent des yeux comme des bedeaux d’église et vous répondent:--Nous allons voir si c’est possible. Ils courent le long du couloir et crient Matcham ou Ponting ou Guttman, et au bout de quinze secondes un de ce rapide trio vous a fait marcher les robinets et tient les serviettes prêtes. Les vrais bateaux ne sont pas des annexes de l’abbaye de Westminster ou de la maison de correction de Borstal. Ils fournissent une bonne commodité en retour de bon argent et je pense que leurs directeurs invitent le personnel à travailler avec le sourire.

Il y a quelques années, on a dû s’imaginer que la P. O. était très supérieure à toutes les lignes existantes, sorte de cérémonie pontificale que l’on ne devait pas critiquer. Il importe fort peu de savoir si vraiment cette idée provenait de sa propre excellence, ou bien du monopole qu’elle exerçait en fait de transport de voyageurs! Actuellement elle ne nourrit pas ses passagers, pas plus qu’elle ne s’occupe d’eux et n’entretient plus ses bateaux assez bien pour lui permettre de se donner des airs, quels qu’ils soient.

Et voilà pourquoi la nature humaine étant ce qu’elle est, elle s’entoure d’une atmosphère peu gracieuse, d’un rituel absurde, pour cacher sa lésinerie et son manque de réelle efficacité.

Ce qu’il lui faut réellement, c’est d’être précipitée brusquement au milieu d’un Atlantique du Nord en plein mois de mars, privée de lascars et contrainte de nager pour sauver sa vie entre un bateau C. P. R. et un bateau du Lloyd de l’Allemagne du Nord--jusqu’à ce qu’elle ait appris à sourire.

UN RETOUR A L’ORIENT

L’Orient est une tranche du monde beaucoup plus grande que les Européens ne tiennent à l’admettre. Les uns disent qu’il commence à St-Gothard, où les odeurs des deux continents se rencontrent et se battent pendant tout le temps que dure ce terrible dîner de wagon-restaurant dans le tunnel. D’autres l’ont découvert à Venise par les chaudes matinées d’avril. Mais l’Orient se trouve partout où l’on aperçoit la voile latine, à gréement en forme de nageoire de requin qui, pendant des centaines d’années, a poursuivi les baigneurs blancs sur toute l’étendue de la Méditerranée. Il lui reste encore dans le sang comme une menace, comme une insinuation de piraterie toutes les fois que passe la voie latine, que ce soit pour pêcher, que ce soit pour porter des fruits ou pour longer la côte.

«Celui-ci n’est pas mon métier de jadis, dit-elle à voix basse à la mer complice. Si chacun exerçait ses droits je serais en train de faire quelque chose de tout à fait différent, car ma mère était la jonque et mon père était le dhow, et à eux d’eux ils ont fait l’Asie.» Alors elle exécute des bordées désordonnées mais effroyablement vives, et, d’une allure traînante, son chapeau sur l’œil, et pour ainsi dire un coutelas dans son ample manche, dépasse le paquebot peu imaginatif.

Même les bateaux chargés de pierre, affairés à allonger la jetée, montrent leur origine sauvage qui éclate en dépit de leur gauche lourdeur. Ils sont tous enfants du Dhow à nez de chameau, principe de tout mal. Pourtant c’était bien agréable de les rencontrer une fois de plus sous le soleil cru, inchangés même jusque dans leurs agrès et leur rapiècement.

Le vieux Port-Saïd de jadis avait disparu sous des kilomètres et des kilomètres de bâtiments neufs où l’on pouvait se promener à loisir sans être rembarré par des soldats.

Il restait encore deux ou trois points de repère; on disait qu’il en existait encore deux ou trois, et certaine Face se montrait encore après bien des années--ravagée mais respectable--rigidement respectable.

--Oui, dit la Face, je suis restée tout le temps ici. Mais j’ai gagné de l’argent, et quand je mourrai je m’en retournerai chez moi pour être enterrée.

--Pourquoi ne pas vous en retourner avant d’être enterrée, ô Face?

--Parce que j’ai vécu ici depuis si, si longtemps. Le foyer n’est bon que pour être enterré.

--Et que faites-vous maintenant?

--Rien, je vis de mes rentes!

Pensez donc! Vivre à tout jamais au milieu d’un spectacle cinématographique de voyageurs excités, inquiets, regarder entrer et sortir, tels des wagons de chemins de fer, des gigantesques bateaux à vapeur sans connaître personne et sans être connu d’âme qui vive; parler cinq ou six langues également bien, et ne posséder aucun pays à soi, aucun intérêt sur terre, sauf une concession dans quelque cimetière continental.

La soirée était froide après une abondante pluie, et les rues à moitié submergées sentaient fort mauvais. Mais nous autres, touristes invaincus, courions de-ci de-là en troupeaux pour voir tout ce qu’il y avait à voir avant le départ du train. La plupart d’entre nous ne vîmes pas le jardin de la Compagnie du Canal qui, par hasard, sert à marquer une ligne de démarcation, à la fois désagréable et exacte, entre l’Orient et l’Occident.

Jusqu’à cet endroit, qui forme une frange de palmiers toute raide sur le fond du ciel, l’élan donné par les souvenirs du foyer et l’intérêt des échos de chez soi suffisent pour rendre le début de ce voyage très agréable au jeune homme, mais arrivé à Suez, il est des choses auxquelles on est obligé de faire face. C’est généralement à cet endroit que les gens les plus sympathiques quittent le bateau--les gens plus âgés, qui se sont découverts et qui vont poursuivre le voyage se sont mis à parler affaires--pas de journaux à bord, rien que des dépêches de Reuter tronquées; le monde entier paraît cruellement grand et absorbé par ses propres affaires. C’est lorsqu’on va faire une promenade que l’on découvre ce petit bout de terrain bien entretenu, avec, de chaque côté du sentier des maisons confortables devant lesquelles se trouvent de petites barrières. Alors on commence à se demander--de préférence dans le crépuscule--quand on pourra revoir ces mêmes palmiers du côté opposé. Puis c’est l’heure sombre des nostalgies, des vains regrets, des sottes promesses, et des faibles désespoirs qui vous enveloppe en même temps que l’odeur d’une terre étrangère et la cadence de langues inconnues.

Les chemins de traverse et les haltes dans les déserts sont toujours fréquentés par les djins et les lutins. Le jeune homme les trouvera qui l’attendent dans le jardin du Canal de la Compagnie de Port-Saïd.

D’autre part, s’il a assez de chance pour avoir gagné l’Orient en héritage, puisqu’il y a des familles qui l’ont servi pendant cinq ou six générations, il ne rencontrera pas de fantômes dans ce jardin, mais une bienvenue libre, amicale et large d’esprits bienfaisants de l’Orient. Les voix des jardiniers et des veilleurs de nuit seront pareilles aux souhaits des domestiques de son père dans la demeure paternelle. Les senteurs du soir et le spectacle des hibiscus et des poinsetties dénoueront sa langue et il dira des paroles et des phrases qu’il croyait avoir complètement oubliées, et il rentrera à bord de son navire (que j’ai vu) comme un prince dans son royaume.

Il y avait un homme dans notre compagnie, un jeune Anglais, à qui l’on venait d’accorder tout ce que son cœur pouvait désirer sous la forme de quelque région primitive située au sud de tout ce qui est sud dans le Soudan, où avec des gages un tiers moins forts que ceux d’un député et dans des conditions de vie qui consterneraient tout fonctionnaire qui se respecte, il verra en tout une douzaine peut-être de blancs par an, et ramassera certainement deux sortes de fièvre. Il avait été amené à travailler très dur pour obtenir ce poste, par suite des arguments d’un ami employé dans la même profession qui l’avait assuré que c’était «un emploi pas trop mauvais» et il était tout feu tout flamme et avait hâte d’arriver à Khartoum faire sa déclaration et commencer son travail. S’il a de la chance il se peut qu’il obtienne une région où les gens sont si vertueux qu’ils ne portent pas de vêtements du tout, et si ignorants qu’ils ne connaissent pas encore les boissons alcooliques.

Le train qui nous conduisit au Caire ressemblait à s’y méprendre à un train quelconque du Sud-Africain--pour cette raison je l’aimais bien,--mais il fut un vrai supplice pour certains habitants des États-Unis. Ils étaient accoutumés au système Pullman, et n’étaient pas à leur aise dans les wagons à couloirs sur les côtés et aux compartiments fermés. L’ennuyeux dans une démocratie «standardisée» est que, lorsqu’elle s’affranchit de ses standards, il ne lui reste plus de quoi l’étayer. Les gens ne sont pas oubliés et les bagages sont rarement égarés sur les voies ferrées du vieux monde. Il y a un rituel prévu pour l’administration de toutes choses, et si un individu consent à s’y conformer et à rester tranquille on s’occupera et de lui et des siens aussi bien que des autres. Les gens que je suivais des yeux ne voulurent pas le croire. Ils couraient de-ci de-là et perdirent leur temps à essayer d’arriver plus vite que leurs voisins.

Voici un fragment de dialogue entendu dans un wagon-restaurant.

--Dites-moi donc! moi et quelques-uns de mes amis allons venir dîner à cette table. Nous ne voudrions pas être séparés et...

--Vous avez votre numéro pour le service, M’sieu?

--Numéro? Quel numéro? Je vous dis que nous voulons déjeuner ici.

--Vous prendrez votre numéro pour le premier service, M’sieu.

--De quoi? Et où diable se procure-t-on ce numéro-là?

--Je vous donnerai le numéro au moment voulu pour le premier service, M’sieu.

--Bien, mais nous voulons déjeuner ici, maintenant.

--Le service n’est pas encore prêt, M’sieu!

Et ainsi de suite, et ainsi de suite, avec des marches, des contre-marches et chacun des mots nerveusement séparés, comme en italiques. En fin de compte ils ont mangé précisément à l’endroit où il y avait de la place pour eux dans ce nouveau monde dans lequel ils s’étaient fourvoyés.

D’un côté nos fenêtres donnaient sur l’obscurité d’une solitude morne, de l’autre côté sur la noirceur du Canal dont les intervalles étaient constellés par les gigantesques lanternes à l’avant des vapeurs qui voguaient la nuit. Puis venaient des villes éclairées à l’électricité, gouvernées par des commissions mixtes et faisant le trafic du coton. Une ville par exemple comme Zagazig, vue pour la dernière fois par un tout petit garçon que l’on souleva et sortit du wagon, et que l’on déposa au pied d’un mur badigeonné et sous les étoiles nues au milieu d’un espace vide, illimité, parce que, lui disait-on, le train avait pris feu. Étant tout enfant cela ne le tourmenta pas. Ce qui resta dans son esprit tout engourdi par le sommeil fut le nom absurde de l’endroit et la prédiction faite par son père qui lui dit que lorsqu’il serait homme il reviendrait par là «dans un grand bateau à vapeur».

De sorte que, pendant toute sa vie, le nom Zagazig était resté associé dans ses souvenirs avec un hangar en briques, le papillotement d’une mèche de lampe flottant dans de l’huile, un ciel rempli d’yeux, et une locomotive toussant dans un désert au bout du monde. Ces souvenirs renaquirent dans le wagon-restaurant qui avançait avec des cahots au milieu de ce qui semblait être des kilomètres de rues et de factoreries brillamment éclairées. Pas un de tous ceux qui étaient assis à table n’avait même tourné la tête pour regarder le champ de bataille de Kassassin et de Tel-El-Kébir; et puis, après tout, pourquoi l’auraient-ils fait? Ce travail-là est terminé et des enfants se préparent à naître qui diront: «Moi, je me souviens de Gondokoro (ou bien de El Obeid ou de quelque grande bifurcation à laquelle on ne pense même pas encore sur la route d’Abyssinie), avant même qu’une seule factorerie n’eût été fondée, avant que la circulation aérienne ne commençât, oui, quand il y eut une épidémie, oui parfaitement, une épidémie dans la ville elle-même!!...»

L’intervalle n’est pas plus grand que celui qui existe entre le Zagazig d’aujourd’hui et celui de jadis, entre les chars à chevaux de la voie de terre qui existaient du temps du lieutenant Waghorn et l’auto étincelante qui, en un clin d’œil, nous transporta à notre hôtel au centre du Caire, en passant par ce qui ressemblait aux faubourgs de Marseille ou de Rome.

Gardez toujours une ville inconnue pour le matin. «Dans la journée», il est écrit dans le Livre de Perspicuité[5], «tu as de longues occupations.» Notre fenêtre donnait sur la rivière, mais avant même que de s’y diriger on entendait le cri rauque des milans,--de ces mêmes malandrins voleurs de route qui, à cette heure, surveillaient le déjeuner de chaque Anglais dans chaque habitation et dans chaque camp depuis le Caire jusqu’à Calcutta.

[5] Le Coran.

Des voix montaient d’en bas--mots intelligibles en des accents familiers jusqu’à en être exaspérants. Un petit nègre vêtu d’un unique vêtement bleu grimpa, en se servant de ses orteils en guise de doigts, le long d’un mât incliné d’un bateau du Nil, et profila sa silhouette dans l’encadrement de la fenêtre. Alors, parce qu’il se sentait heureux, il se mit à chanter au milieu des milans tournoyants. Et sous notre fenêtre le Nil, le Nil Lui-Même, roulait ses eaux dorées par le soleil, plissées par de fortes brises, avec une foule de bateaux à chargement qui craquaient et attendaient qu’on ouvrît un pont.

Sur le quai aux pierres taillées qui se trouve au-dessus, une file de cochers de fiacre, station de Ticca-gharri, rien de moins, se prélassaient, plaisantaient et tripotaient leurs harnais dans toutes les belles attitudes de l’Orient non ceint. Partout le sol était jonché de canne à sucre mâchée--premier signe de chaleur dans l’univers entier.

Des troupes aux figures d’un rose qui surprenait (chose que l’on n’aurait pas remarquée hier) déambulèrent sur le pont à traverses entre les files d’autos ronflantes et des chameaux baveux: c’était tout entier le monde musulman aux longues vestes aux manches flottantes déjà éveillé et s’adonnant à ses affaires, comme il convient aux gens sensés qui prient à l’aube.

Je me hâtais de traverser le pont pour écouter le bruit des palmiers dans le vent du côté éloigné. Ils chantaient aussi dignement que s’ils eussent été de vrais cocotiers, et la poussée du vent du Nord derrière eux était presque aussi franche que la poussée des Alizés. Puis vint un enterrement--le cadavre recouvert d’un linceul sur l’étroit berceau; les porteurs à l’allure rapide (s’il fut bon, plus il sera enterré vite, plus vite il sera au ciel; s’il a été mauvais, enterrez-le vite à cause de la maisonnée; de toute façon, dit le prophète, que ceux qui le pleurent ne restent pas trop longtemps à pleurer ou sans manger); les femmes derrière agitant les bras et se lamentant, les hommes et les enfants chantant bas et haut.

Ils auraient pu aussi bien sortir de la porte Taksali dans la ville de Lahore par une matinée tout aussi froide que celle-ci, en route pour le champ de sépulture musulman auprès du fleuve. Et les paysannes voilées, traînant la savate, côte-à-côte, coude contre hanche, et la main droite éloquente pivotant, la paume en l’air pour donner de la valeur à chaque phrase criarde, auraient pu être les femmes d’autant de fermiers du Punjab, n’était qu’elles portaient des bracelets et des pantoufles d’un autre genre. Un adolescent aux genoux noueux, perché bien haut sur un âne, tous deux revêtus d’amulettes pour les protéger contre le mauvais œil, mastiquait trois pieds de canne à sucre empourprée qui vous rendait envieux et vous donnait une voluptueuse nostalgie, bien que la canne à sucre d’Égypte ne vaille pas celle de Bombay.

Hans Breitmann écrit quelque part:

Ah, si vous demeurez dans la ville de Leyde Vous rencontrerez à vrai dire Les formes de tous les amis qui vous étaient chers Quand vous aviez six ans.

Ils étaient tous là sous les palmiers chantants: saices, ordonnances, colporteurs, porteurs d’eau, balayeurs des rues, marchands de volailles et le buffle couleur d’ardoise, aux yeux de porcelaine bleue, auquel s’adresse la petite fille qui porte un long bâton. Derrière les haies des jardins bien entretenus était accroupi le jardinier hâlé traçant des sillons indifféremment avec une houe ou son orteil, et sous le réverbère municipal s’adossait langoureusement le policeman au teint bronzé--sa bouche et sa narine mince rappelant un peu l’arabe--ne se souciant nullement d’une effroyable dispute entre deux conducteurs d’ânes. Ils se battaient par-dessus le corps étendu d’un Nubien qui avait choisi ce gîte pour dormir. Au bout d’un instant, l’un deux, en faisant un pas en arrière, planta son pied en plein sur le ventre du dormeur. Le Nubien poussa un grognement, se mit sur le coude, roula les yeux et fit entendre quelques paroles absolument dépourvues de colère. Les deux guerriers s’arrêtèrent aussitôt, ajustèrent leurs burnous et s’enfuirent tout aussi vite que le Nubien de son côté se rendormit. C’était là la vie même, la vie non falsifiée et qui valait tout un désert bourré de momies. Puis au travers de cet ensemble passa, en faisant hurler ses sirènes, en remuant et soulevant les eaux du Nil, un vapeur Cook tout prêt pour emmener des touristes à Assouan.

Du point de vue du Nubien, c’était ce vapeur et non lui-même qui était la merveille, merveille grande comme l’hôtel dirigé par des Suisses, avec son personnel suisse, et dont l’ascenseur était probablement géré par le Nubien. Marids, afrites, gardiens d’or caché qui étouffent ou écrasent le téméraire chercheur; rencontres dans une ruelle obscure du Caire avec les morts enterrés depuis longtemps; avancements inespérés; amours soudainement nées; voilà ce qui forme la matière de la vie courante de toute personne qui se respecte; mais l’homme blanc qui vient de par delà les mers par centaines avec ses femmes dépourvues de voiles, qui se construit des chambres volantes et parle le long de fils de fer, qui remonte et descend follement le cours de la rivière, qui montre un fol empressement à monter sur des chameaux et des ânes, forcé de jeter à terre de l’argent à double poignée, à la fois enfant et sorcier, voilà ce qui, aux yeux du Nubien, doit sortir tout droit des Mille et une Nuits. En tous cas le Nubien était parfaitement sain d’esprit. Ayant mangé il dormait dans le soleil même de Dieu, et je le quittai pour visiter la ville du Caire, ville fortunée, désirable et bien gardée, à la population de laquelle, tant mâle que femelle, Allah a prodigué la subtilité. On sait que leurs bouffons ont surpassé les bouffons de Damas au point de vue raffinement, de même que leurs douze capitaines de police surpassaient en corruption et en audace les plus connus de tout Bagdad au temps de Haroun al Raschid, tandis que leurs vieilles femmes et leurs jeunes épouses sauraient tromper le Diable lui-même. Delhi est un endroit célèbre aux Indes--la plupart des conteurs du Bazar font venir leurs ruffians de là--mais lorsque l’intrigue et l’intérêt palpitant sont à leur comble, que l’histoire s’arrête en attendant que les derniers couris haletants soient tombés sur son tapis, alors, secouant la tête et l’index crochu levé, le conteur continue son récit: «Mais il y avait un homme du Caire, un Égyptien de l’Égypte qui...» et toute la foule sait qu’une histoire de véritable sorcellerie métropolitaine va leur être servie.

UN SERPENT DU VIEUX NIL

Le Caire moderne est un endroit qui a un air négligé. Les rues sont malpropres et mal construites, les trottoirs jamais balayés et souvent démolis, les lignes de tramway plus souvent projetées sur le sol que posées, et les ruisseaux mal entretenus. On s’attend à mieux dans une ville où le touriste dépense tant d’argent chaque saison. Il est entendu que le touriste n’est qu’un chien, mais du moins vient-il un os à la bouche, os que se partagent bien des gens. Vraiment on lui doit une niche plus propre. Officiellement on vous répond que la circulation des touristes compte pour moins que rien en comparaison de l’industrie cotonnière. Tout de même le terrain dans la ville du Caire doit avoir trop de valeur pour qu’on l’emploie à la culture du coton. On pourrait, tout bien considéré, la paver et la balayer. On dit bien qu’il existe des autorités qui passent pour avoir la haute direction des affaires municipales, mais son fonctionnement se trouve être paralysé par ce que l’on appelle «Les Capitulations». On m’a assuré que tout le monde au Caire, exception faite pour les Anglais qui apparemment sont les blancs inférieurs dans ces régions, a le privilège de faire appel au consul de son pays à propos de tout et de rien, que ce soit au sujet d’une boîte à ordures ou d’un cadavre à enterrer. Or, comme presque tous ceux qui sont respectables, et sans aucun doute tous ceux qui ne le sont pas, ont un consul, il s’en suit naturellement qu’il existe un consul par chaque mètre de superficie, chaque arshinon, chaque coudée d’Ézéchiel à l’intérieur de la ville.

Et comme chaque consul montre un zèle extrême en l’honneur de son pays et ne se gêne pas pour ennuyer les Anglais au point de vue des principes généraux, les progrès municipaux sont lents.

Le Caire vous produit l’effet d’être une ville malsaine et pas aérée, même lorsque le soleil et le vent la nettoient ensemble. Le touriste, ainsi que vous vous en apercevez ici même, parle beaucoup, mais l’Européen qui y réside d’une façon permanente n’ouvre pas la bouche plus qu’il ne faut. Les sons vont si vite à travers la surface de l’eau plate! Sans compter que dans ce pays toute la situation est, politiquement et administrativement, fausse.

Voici en effet un pays qui n’est pas un pays, mais bien une bande passablement longue de jardin potager, nominalement sous la direction d’un gouvernement qui n’est pas un gouvernement, mais bien plutôt la satrapie disjointe d’un empire à moitié mort, régi avec hypocrisie par une Puissance qui n’est pas une puissance mais une Agence, laquelle Agence se trouve avoir été embobinée, par suite du temps, de coutumes, de calomnies, jusqu’à être nouée en relations très étroites avec six ou sept Puissances Européennes: toutes ces Puissances possédant des droits, des pots de vin, sans qu’aucun de leurs sujets puisse, apparemment, être justiciable à aucune Puissance qui, directement ou indirectement, ou même de quelque façon que ce soit, passe pour être responsable. Et ce n’est là qu’une simple esquisse de l’ensemble. Compléter le tableau (si quelqu’un au monde en sait assez pour le faire) serait aussi facile que d’expliquer le base ball à un Anglais, ou le jeu du Mur, joué à Eton, à un habitant des États-Unis. Mais c’est un jeu fascinant. Il y a là-dedans des Français dont l’esprit logique se trouve offensé, et ils se vengent en faisant imprimer les rapports financiers et le catalogue du Musée de Bulak en un français pur. Il y a des Allemands là-dedans dont il faut examiner soigneusement les exigences, non pas qu’on puisse les satisfaire en quelque façon que ce soit, mais elles servent à bloquer celles des autres. Il y a des Russes qui ne comptent pas beaucoup actuellement, mais dont on entendra parler plus tard. Il y a des Italiens et des Grecs (tous deux assez satisfaits d’eux-mêmes en ce moment) remplis de haute finance et de belles émotions. Il y a aussi des Pachas Égyptiens qui de temps en temps rentrent de Paris et demandent plaintivement à qui ils sont censés appartenir. Il y a son Éminence le Khédive, et celui-là, il faut en tenir compte, et il y a des femmes tant que vous en voudrez. Et il y a de grands intérêts cotonniers et sucriers anglais, et des importateurs anglais demandant, avec des éclats de voix, pourquoi on ne leur permet pas de faire des affaires d’une façon rationnelle et d’entrer dans le Soudan qui, à leur avis, est mûr pour le développement, si seulement l’administration qui le dirige consentait à agir raisonnablement. Au milieu de tous ces intérêts et de ces passe-temps qui se contrecarrent, le fonctionnaire anglais reste assis, transpirant à grosses gouttes, lui qui a pour tâche d’irriguer, de dessécher ou de défricher pour une bagatelle de dix millions de gens, et il se trouve à tout propos empêtré dans des réseaux d’intrigues qui le font échouer et qui s’étendent à travers une demi-douzaine de harems et quatre consulats. Tout cela vous rend suave, tolérant et l’on acquiert la bienheureuse habitude de ne plus s’étonner de quoi que ce soit.

Ou du moins c’est ce qu’il semblait pendant que je suivais des yeux un grand bal dans un des hôtels. Toutes les races et variétés Européennes en même temps que la moitié des États-Unis s’y trouvaient représentées, mais je crus pouvoir discerner trois groupes distincts: celui des touristes, avec, dans leurs chers petits dos qui se trémoussaient, les plis occasionnés par les malles des paquebots; celui des soldats et des fonctionnaires sûrs d’avance de leurs partenaires, et disant clairement ce qui devait se dire; celui d’un troisième contingent à la voix plus basse, au pas plus doux, aux yeux plus vifs que les deux premiers, très à l’aise comme le sont les bohémiens lorsqu’ils se trouvent sur leur propre terrain, lançant par dessus l’épaule à leurs amis des moitiés de mots en argot local, se comprenant d’un signe de tête et mus par des ressorts n’appartenant qu’à leur clan. Par exemple, une femme parlait un anglais impeccable à son partenaire, un officier anglais. Juste avant que ne commençât la danse suivante, une autre femme lui fit signe de la main à la manière orientale, les quatre doigts abaissés. La première femme traversa la salle et se dirigea vers un palmier qui était dans un vase; la deuxième s’y dirigea aussi jusqu’au moment où toutes les deux s’arrêtèrent sans se regarder, avec le palmier entre elles. Alors celle qui avait fait le signe de la main parla dans une langue étrangère dans la direction du palmier. La première femme, les yeux toujours ailleurs, répondit de la même manière avec un flot de paroles qui passèrent comme une fusillade à travers les feuilles raides, son ton n’avait rien à faire avec celui dont elle se servit pour saluer son nouveau partenaire, qui survint au moment où recommença la musique. Celui-ci était traînant et délicieux, l’autre avait eu l’accent guttural et sec du bazar ou de la cuisine. Elle s’éloigna et au bout d’un instant l’autre femme disparut dans la foule. Très probablement, il ne s’était agi entre elles que de toilette ou d’une question de programme, mais ce qu’il y avait là-dedans de rapide, de furtif, de félin et de calme, cette navette, faite en un clin d’œil, d’une civilisation à l’autre, toutes deux pourtant à ce point distinctes, me resta dans la mémoire. De même la figure exsangue d’un très vieux Turc, frais émoulu de quelque horrible assassinat à Constantinople où il avait failli être tué à coup de pistolet. Mais, disait-on, il avait discuté avec calme en présence du cadavre d’un ancien collègue, en homme pour qui la mort importe peu, jusqu’à ce que les Jeunes Turcs hystériques eussent honte et le laissassent partir--pour entrer dans la lumière et la musique de cet hôtel élégant.

Ces «Mille et une Nuits» modernes sont trop fiévreuses pour des gens tranquilles; je me réfugiai dans un Caire plus raisonnable, les quartiers arabes où tout est tel qu’il était lorsque Marouf le Savetier s’enfuit de Fatima-El-Orra et se rencontra avec le Djin dans l’Adelia Musjid. Les artisans et les marchands étaient assis sur les planches de leurs boutiques, avec, derrière eux, un ample mystère d’obscurité, et les étroits défilés étaient polis jusqu’à hauteur d’épaule par le simple frottement de la marée humaine. Le blanc qui porte chaussure--à moins qu’il ne soit agriculteur,--frôle légèrement, de la main tout au plus, en passant. L’Oriental, lorsqu’il baguenaude, s’appuie, s’adosse aux murs et s’y frotte. Chez ceux dont les pieds sont nus c’est tout le corps qui pense. Et puis il n’est pas bien d’acheter ou de faire quoi que ce soit et d’en finir sur-le-champ. Bon pour ceux qui portent des vêtements serrés ne nécessitant aucun soin. Donc, nous autres, portant robe lâche, pantalon ample, et savate large, faisons de grands saluts complets à nos amis et les multiplions quand il s’agit de ceux à qui nous voulons du mal; si donc il s’agit d’un achat il nous faut toucher du doigt l’étoffe, la louer en citant un proverbe ou deux, et s’il s’agit d’un nigaud de touriste qui s’imagine qu’il ne va pas être volé, ô vrais croyants! approchez-vous, et soyez témoins de quelle manière nous le mettrons à sac.

Mais je n’achetai rien. La ville m’offrait plus de richesses que je ne pus en emporter. Elles sortaient des obscurs couloirs, sur le dos des chameaux basanés, chargés de pots; sur des ânes dont les sabots clapotaient, à moitié enfouis sous des filets gonflés de trèfle coupé; dans des mains exquisement façonnées de petits enfants qui rentraient en vitesse des restaurants avec le repas du soir, le menton collé contre le rebord de l’assiette, les yeux dépassant la pile d’aliments, tout arrondis par la responsabilité ressentie; dans les lumières brisées qui radiaient des chambres surplombant la rue dans lesquelles s’étalaient les femmes, le menton appuyé contre les deux paumes en regardant par des fenêtres surélevées d’un pied à peine au-dessus du niveau du parquet; dans chaque regard jeté dans chaque cour où, auprès du bassin d’eau, fument les hommes; dans les tas de débris et de briques pourries amoncelés au flanc des maisons nouvellement peintes et qui attendaient qu’on s’en servît de nouveau pour en faire des maisons; dans le trémoussement et le glissement des savates sans talons, rouges et jaunes, qu’on entend de tous côtés, et surtout dans les odeurs mélangées si délicieuses de beurre que l’on fait frire, de pain musulman, de kababs, de cuir, de fumée de cuisine, de poivres et de tumeric. Les diables ne peuvent supporter l’odeur de tumeric, mais l’homme sensé l’accepte. Cela évoque le soir qui ramène tout le monde à la maison, le repas du soir, les mains amies qui plongent dans le plat, la face unique, le voile tombé et, en fin de séance, la grosse pipe qui gargouille.

Loué soit Allah pour la diversité de ces créatures et pour les Cinq Avantages du Voyage et pour les gloires des Cités de la Terre! Aroun-al-Raschid dans le bruyant Bagdad de jadis ne connut jamais les délices infinies dont je jouis cet après-midi-là. Il est vrai que l’appel à la prière, la cadence de certains des cris de la rue, et la coupe de certains vêtements différaient assez sensiblement de ce à quoi j’étais accoutumé par l’éducation, mais quant au reste l’ombre sur le cadran avait rétrogradé pour moi de vingt degrés, et je me trouvais en train de dire, tout comme, peut-être, disent les morts lorsqu’ils ont retrouvé leurs esprits: «Voici de nouveau mon monde réel!»

Certains hommes sont musulmans par naissance, certains par éducation, mais je n’ai jamais encore fait la rencontre d’un Anglais qui déteste l’Islam et ses peuples, comme j’ai vu des Anglais détester certaines autres croyances. Musalmani awadani--comme on dit,--là où il y a des musulmans, là se trouve une civilisation qu’on peut comprendre.

Ensuite nous rencontrâmes sur notre route une mosquée abandonnée avec des colonnes en briques autour d’une vaste cour intérieure ouverte au ciel pâle. Elle était complètement vide, exception faite de l’esprit qui lui était propre et qui lui convenait; c’était cela qui vous prenait à la gorge lorsqu’on y entrait. Les églises chrétiennes peuvent faire un compromis avec des statues et des chapelles latérales où les indignes ou les éhontés font un trafic avec des saints abordables. L’Islam, lui, n’a qu’une chaire et une affirmation que l’on soit vivant ou mourant, une seule; et, dans l’endroit où les hommes ont répété cela avec une croyance enflammée, à travers des siècles, l’air en est encore tout vibrant. Actuellement certains prétendent que l’Islam est en train de mourir et que personne n’en a cure; d’autres disent que s’il s’étiole en Europe, il ressuscitera en Afrique et en Asie, et reviendra terrible au bout de quelques années à la tête de tous les neuf fils de Ham; d’autres s’imaginent que les Anglais comprennent l’Islam mieux que n’importe qui, et que dans les siècles à venir l’Islam le reconnaîtra et tout l’univers en sera modifié. Au cas où vous vous rendriez à la mosquée de Al Azhar--université vieille de mille ans du Caire--il vous sera possible d’en juger vous-même. Rien à y voir sauf de multiples cours, fraîches en été, entourées de murs de briques hauts comme des falaises. Des hommes vont et viennent par des entrées sombres donnant sur des cloîtres plus sombres encore, et cela aussi librement que si c’était un bazar. Là nul appareil d’enseignement qui soit agressif et moderne: les étudiants s’asseyent à terre et les maîtres leur enseignent, le plus souvent de vive voix, la grammaire, la syntaxe, la logique; al-hisab qui est l’arithmétique; al-jab’r, w’al muqabalah qui est l’algèbre; al-tafsir, ou commentaires sur le Koran, et le dernier et le plus ennuyeux, al-ahadis, traditions et nouveaux commentaires sur la loi d’Islam, qui de nouveau ramènent, comme toutes choses, au Koran, (car il est écrit: «En vérité Le Quran n’est rien autre qu’une révélation»). C’est un plan d’études très étendu. Nul ne peut s’en rendre maître entièrement, mais libre à chacun d’y séjourner aussi longtemps qu’il le désire. L’université procure des vivres, vingt-cinq mille pains par jour si je ne me trompe; de plus il y a toujours un endroit où se coucher si l’on ne veut pas de chambre fermée et un lit. Rien ne saurait être plus simple, ni, étant donné certaines conditions, plus efficace. Tout près de six cents professeurs qui, officiellement ou non, représentent toutes les variétés de la pensée, enseignent à dix ou douze mille étudiants qui viennent de toutes les communautés musulmanes de l’ouest à l’est entre Manille et le Maroc, et du nord au sud entre Kamechatka et la mosquée malaise à Cape-Town. Ceux-ci s’en vont, à l’aventure, pour devenir maîtres dans de petites écoles, prédicateurs dans des mosquées, étudiants dans la Loi connue par des millions d’êtres (mais rarement par des Européens), rêveurs dévots ou faiseurs de miracles dans l’univers entier. L’individu qui m’intéressait le plus ce fut un Mullah de la frontière indienne, à la barbe rouge, aux yeux caves, qui très certainement ne serait jamais le dernier à une distribution d’aliments, et se dressait, tel un chien-loup hâve au milieu de chiens de berger, dans une petite assemblée sur le seuil d’une porte.

Il y avait encore une autre mosquée somptueusement tapissée et illuminée (chose que le Prophète n’approuve pas) où des hommes parlaient au milieu du sourd marmottement qui, parfois, monte et croît sous les dômes comme un roulement de tambour ou un grondement de ruche avant que l’essaim ne s’élance dehors. A l’extérieur, et au coin même de cet édifice, nous sommes tombés presque dans les bras d’un représentant de Notre Simple Fantassin, personnage qui ne tire pas l’œil et qui personnifie la distraction. La tunique déboutonnée, la cigarette allumée, il était adossé à une grille tandis qu’il contemplait la ville à ses pieds. Les hommes dans les forts, les citadelles et les garnisons par le monde entier montent aussi automatiquement au crépuscule pour jeter un dernier coup d’œil général que le font les moutons au coucher du soleil. Ils parlent peu et reviennent aussi silencieusement en passant sur le gravier qui grince et, détesté des pieds nus, jusqu’à leurs chambres badigeonnées en blanc et leurs vies bien réglées. Un de ceux-ci me dit qu’il se plaisait au Caire. C’était un endroit intéressant.--Croyez-m’en, me dit-il, cela vaut la peine de voir des pays, parce que vous pouvez vous en souvenir plus tard.

Il avait bien raison: les brumes pourpres et citron, formées du crépuscule et du jour qui projetait encore ses reflets, se répandaient au-dessus des rues toutes palpitantes et scintillantes, masquaient les grands contours de la citadelle et des collines du désert et conspiraient à susciter, à éveiller des souvenirs, à les rendre confus, tellement que la Ville sorcière se dépouilla de sa forme vraie et devant moi dansa sous la ressemblance désolante de chaque cité qu’un peu plus bas sur la route j’avais connue et aimée.

C’était là une sorcellerie cruelle, car à l’heure même où mon âme nostalgique venait de se livrer au rêve de l’ombre qui sur le cadran avait rétrogradé, je me rendis compte combien désolés, combien nostalgiques devaient être les jours de tous ceux qui sont parqués en des lieux lointains, au milieu de bruits étranges et d’odeurs étranges.

EN REMONTANT LE FLEUVE

Il y avait une fois un assassin qui s’en tira avec les travaux forcés à perpétuité. Ce qui l’impressionna le plus, dès qu’il eut le temps d’y penser, ce fut l’ennui, réel et assommant, éprouvé par tous ceux qui avaient pris part au rite.--C’était comme si l’on allait chez le Docteur ou chez le Dentiste, expliqua-t-il. C’est vous qui arrivez chez eux, plein de vos affaires à vous, et vous découvrez que tout cela ne forme pour eux qu’une partie de leur travail quotidien. Sans doute, ajouta-t-il, que j’aurais découvert que c’était encore la même chose si,--ahem...--j’étais allé jusqu’au bout!

Sans aucun doute. Entrez dans n’importe quel nouvel Enfer ou Paradis, et, sur le seuil bien usé, vous trouverez à vous attendre les experts pleins d’ennui qui assurent le service.

Pendant trois semaines nous restâmes assis sur des ponts copieusement meublés de chaises et de tapis, soigneusement isolés de tout ce qui en quelque façon se rapportait à l’Égypte, et sous le chaperonnage d’un drogman convenablement orientalisé. Deux ou trois fois par jour notre bateau s’arrêtait devant un rivage de boue couvert d’ânes. On sortait des selles de l’écoutille de l’avant, on harnachait les ânes qui étaient ensuite distribués comme autant de cartes, puis nous partions au galop à travers les moissons ou les déserts, selon le cas, on nous présentait en termes retentissants à un temple, puis finalement on nous rendait à notre pont et à nos Baedekers. En tant que confort, pour ne pas dire paresse ouatée, la vie n’avait pas d’égale, et comme la majeure partie des passagers étaient des citoyens des États-Unis (l’Égypte en hiver devrait faire partie des États-Unis comme territoire temporaire) l’intérêt ne faisait pas défaut. C’étaient, en nombre accablant, des femmes, avec, par-ci par-là, un mari ou un père placide, mené par le bout du nez, souffrant visiblement d’une congestion de renseignements sur sa ville natale. J’eus la joie de voir se rencontrer deux de ces hommes. Ils tournèrent le dos résolument à la rivière, coupèrent avec leurs dents et allumèrent leurs cigares, et, pendant une heure et quart, ne cessèrent d’émettre des statistiques touchant les industries, le commerce, la manufacture, les moyens de transport, et le journalisme de leurs villes, mettons Los Angeles et Rochester, N. Y. On aurait dit un duel entre deux enregistreurs de caisse.

On oubliait, bien entendu, que tous ces chiffres lugubres étaient animés pour eux, aussi, à mesure que Los Angeles parlait, Rochester voyait en imagination. Le lendemain je rencontrai un Anglais venu de l’autre bout du monde, c’est-à-dire du Soudan, très renseigné sur un chemin de fer peu connu installé dans un pays qui, de prime abord, n’avait paru être qu’un désert aride et qui s’était révélé en fin de compte comme plein de produits à transporter. Il était lancé en plein flot d’éloquence lorsque Los Angeles, fasciné par le seul roulement de chiffres, accosta et jeta l’ancre.

--Commânt ç’a, interposa-t-il avec vivacité pendant une pause.

On lui expliqua comment; mais il commença aussitôt à mettre mon ami à sec au sujet de cette voie ferrée, mû uniquement par l’intérêt fraternel qu’il éprouvait, ainsi qu’il nous l’expliquait, «pour n’importe quel satané truc qui se fasse où qu’on veut».

--Ainsi donc, poursuivait mon ami, nous allons pouvoir amener du bétail abyssin jusqu’au Caire.

--A pied? Puis un rapide regard lancé vers le Désert:

--Mais non, mais non! par voie ferrée et par la rivière. Et ensuite nous ferons pousser du coton entre le Nil Bleu et le Nil Blanc et «ficherons la pile» aux États-Unis.

--Commânt ç’a?

--Voici. L’interlocuteur étendit en forme d’éventail ses deux doigts sous l’énorme bec intéressé. Voici le Nil Bleu, et voici le Nil Blanc. Il existe une différence de niveau de tant, entre les deux, et ici, dans la fourche formée par mes deux doigts, nous allons...

--Oui, oui, je comprends, vous ferez de l’irrigation en profitant de la petite différence qui existe entre les deux niveaux. Combien d’acres?

De nouveau on renseigna Los Angeles. Il se dilata comme une grenouille sous une ondée.--Et dire que je me figurais que l’Égypte n’était que des momies et la Bible! Moi, je m’y connaissais autrefois en coton. Maintenant nous allons pouvoir causer.

Pendant la journée entière nos deux hommes arpentèrent le pont du navire avec l’insolence distraite des amoureux, et, tels des amoureux, chacun s’en allait dire à la dérobée quelle âme rare était son compagnon.

C’était là un des types à bord, mais il y en avait bien d’autres--des professionnels, qui ne fabriquaient ni ne vendaient rien--ceux-là, la main d’une démocratie exigeante semblait les avoir malheureusement tous coulés dans un même moule. Ils ne se taisaient pas, mais d’où qu’ils venaient leur conversation était aussi conforme à un modèle fixe que le sont les agencements d’un wagon Pullman.

J’en touchai un mot à une femme qui était bien au courant des sermons de l’une et l’autre langue.

--Je crois, dit-elle, que la banalité dont vous vous plaignez...»

--Je n’ai jamais dit banalité, protestai-je.

--Mais vous le pensiez. La banalité que vous avez remarquée provient de ce que nos hommes sont si souvent élevés par des vieilles femmes, des vieilles filles. Pratiquement, jusqu’au moment où il va à l’Université, et même pas toujours à ce moment, un garçon ne peut pas s’en affranchir.

--Alors qu’arrive-t-il?

--Le résultat naturel. L’instinct d’un homme c’est d’apprendre à un garçon à penser par lui-même. Si une femme ne peut pas arriver à faire penser un garçon comme elle, elle se laisse crouler et se met à pleurer. Un homme n’a pas de modèles fixes, il les crée. Il n’y a pas d’être au monde qui soit plus conforme à un modèle fixe qu’une femme. Et cela de toute nécessité. Et maintenant comprenez-vous?

--Pas encore.

--Et bien, l’ennui en Amérique, c’est qu’on nous traite toujours comme des enfants à l’école. Vous pouvez le voir dans n’importe quel journal que vous ramassez. De quoi parlaient-ils tout à l’heure ces hommes?

--De la falsification des denrées, de la réforme de la police, de l’embellissement des terrains vagues dans les villes, répondis-je vivement. Elle leva les deux bras: «J’en étais sûre» s’écria-t-elle, «Notre Grande Politique Nationale de la coéducation ménagère. Frimes et hypocrisies que tout cela! Avez-vous jamais vu un homme conquérir le respect d’une femme en se paradant par le monde avec un torchon épinglé aux pans de ses habits?

--Mais si cette femme le lui ordonne--lui disait de le faire, proposai-je.

--Alors elle le mépriserait d’autant plus. N’en riez pas, vous. Bientôt vous en serez là en Angleterre.

Je retournai auprès de la petite assemblée. Il y avait là une femme qui leur parlait comme quelqu’un qui en a l’habitude depuis le jour de sa naissance. Ils écoutèrent, avec l’extrême attention d’hommes dressés de bonne heure à écouter les femmes, mais non à converser avec elles. Elle était, pour ne pas dire davantage, la mère de toutes les femmes assommantes qui furent jamais, mais lorsqu’elle s’éloigna enfin, personne ne s’aventura à l’avouer.

--Voilà ce que j’appelle se faire traiter comme des enfants à l’école, dit méchamment mon amie.

--Mais voyons, elle les a figés d’ennui; pourtant ils sont si bien élevés qu’ils ne s’en sont même pas rendu compte. Viendra un jour où l’Homme Américain se révoltera.

--Et que fera la Femme Américaine?

--Elle se mettra à pleurer, et ça lui fera beaucoup de bien.

Un peu plus tard, je rencontrai une femme d’un certain État de l’Ouest, et qui voyait pour la toute première fois le grand, l’heureux, l’inattentif monde du Créateur, et se trouvait assez affligée parce qu’il ne ressemblait pas à celui qu’elle connaissait, elle. Elle avait toujours compris que les Anglais étaient brutaux envers leurs femmes.--C’étaient les journaux de son État qui l’affirmaient--(si seulement vous pouviez connaître les journaux de son État!)--Mais jusqu’à présent elle n’avait pas remarqué de sévices exercés et les Anglaises, qu’elle renonçait, disait-elle, à jamais comprendre, avaient l’air de jouir d’une certaine liberté et d’une certaine égalité agréables à l’œil. D’autre part les Anglais se montraient manifestement bons envers des jeunes filles ayant des difficultés au sujet de leurs bagages et de leurs billets lorsqu’elles se trouvaient dans des chemins de fer étrangers. Gens tout à fait gentils, dit-elle en terminant, mais assez dépourvus d’humour.

Un jour elle me montra ce qui avait tout l’air d’être une gravure tirée de quelque journal de modes, représentant une étoffe pour robe--joli médaillon ovale d’étoiles sur un fond de rayures grenat--qui, je ne sais trop pourquoi, me semblait assez familier.

--Que c’est gentil! Qu’est-ce donc? dis-je.

--Notre Drapeau National, répondit-elle.

--Ah oui, mais il n’a pas tout à fait l’air...

--Non; c’est une nouvelle manière d’arranger les étoiles pour qu’elles soient plus faciles à compter et plus décoratives. Nous allons voter là-dessus dans notre État, où nous avons le droit de vote--je voterai quand je serai de retour là-bas.

--Vraiment! et comment voterez-vous?

--C’est là justement à quoi je réfléchis.

--Elle étala le dessin sur ses genoux, elle le contempla la tête penchée d’un côté, comme si, en réalité, il eût été de l’étoffe pour robe.

Et pendant, tout ce temps la terre d’Égypte se déroulait à notre droite et à notre gauche, en marche solennelle. Comme la rivière était basse nous la vîmes du bateau telle une longue plinthe de boue pourpre et brunâtre, qui aurait de onze à vingt pieds de haut, soutenue visiblement tous les cent mètres par des caryatides en cuivre reluisant, sous forme d’hommes nus écopant de l’eau pour les récoltes qui se trouvaient en dessus.

Derrière cette éclatante ligne émeraude courait le fond fauve ou tigré du désert et un ciel bleu pâle encadrait le tout.

C’était là l’Égypte, celle-là même que les Pharaons, leurs ingénieurs, leurs architectes, avaient vue; terre à cultiver, gens et bétail pour travailler, et en dehors de ce travail nulle distraction, aucune attirance, sauf lorsqu’on transportait les morts à leur sépulture au delà des limites des terres cultivables. Lorsque les rives devinrent plus basses la vue s’étendait sur au moins deux kilomètres de verdure bondée, tout comme une arche de Noé, de gens, de chameaux, de moutons, de bœufs, de buffles, et, de temps à autre, d’un cheval. Et les bêtes se tenaient aussi immobiles que des jouets parce qu’elles étaient attachées ou entravées chacune à son hémisphère de trèfle, s’avançant lorsque cet espace se trouvait tondu. Seuls les tout petits chevreaux étaient libres, et jouaient sur les bords plats des toits de boue comme des petits chats.

Rien d’étonnant que «chaque berger soit une abomination pour les Égyptiens». Les sentiers à travers les champs, poussiéreux, foulés des pieds nus, sont ramenés jusqu’à la plus mesquine étroitesse qu’il soit possible d’obtenir; les routes principales sont soulevées bien haut sur les flancs des canaux, à moins que la route permanente de quelque voie de chemin de fer très légère ne puisse être contrainte à les remplacer. Le froment, la canne à sucre, mûre, pâle et à touffe, le millet, l’orge, les oignons, les bouquets de ricin frangés, se bousculent pour trouver place où planter le pied puisque le désert leur refuse l’espace et que les hommes poursuivent le Nil dans sa chute, centimètre par centimètre, chaque matin, avec de nouveaux sillons où faire pousser les melons, tout le long des rives dégouttant encore d’humidité.

Administrativement un tel pays devrait être une pure joie. Les habitants n’émigrent pas; toutes leurs ressources sont là devant les yeux, ils sont aussi accoutumés que leur bétail à être menés de-ci de-là. Tout ce qu’ils désirent, et on le leur a accordé, c’est d’être mis à l’abri de l’assassinat, de la mutilation, du viol et du vol. Tout le reste, ils pourront s’en occuper dans leurs villages silencieux, ombragés de palmiers où roucoulent leurs pigeons et où, dans la poussière, jouent leurs petits enfants.

Mais la civilisation occidentale est un jeu dévastateur et égoïste. Comme la jeune femme de «Notre État» elle dit en substance: «Je suis riche. Je n’ai rien à faire. Il faut que je fasse quelque chose. Je vais m’occuper de réforme sociale.»

Actuellement, il existe en Égypte une petite réforme sociale qui est assez plaisante. Le cultivateur égyptien emprunte de l’argent--ce à quoi sont astreints tous les fermiers.--Cette terre, sans haie, sans fleur sauvage est sa passion par héritage et souffrance, tous deux immémoriaux, il vit grâce à Elle, chez Elle et pour Elle. Il emprunte pour la développer, pour pouvoir en acheter davantage, soit de trente à deux cents livres anglaises par acre, faisant là-dessus un profit, tous frais payés, de cinq à dix livres par acre. Jadis il empruntait à des prêteurs locaux, Grecs pour la plupart, à 30 % par an, ou davantage. Ce taux n’est pas excessif, à condition que l’opinion publique tolère que de temps en temps celui qui emprunte assassine celui qui prête: mais l’administration moderne qualifie cela désordre et meurtre.

Donc il y a quelques années on établit une banque avec garantie sur l’État qui prêtait aux cultivateurs à huit pour cent, et le cultivateur s’empressa de profiter de ce privilège. Il n’était pas plus en retard pour régler que de raison, mais étant fermier il ne payait naturellement pas avant d’avoir été menacé de saisie. De sorte qu’il fit de bonnes affaires et acheta encore de la terre, c’était là ce que désirait son cœur. Cette année-ci, c’est-à-dire 1913, l’administration promulgua soudain des ordres selon lesquels aucun fermier possédant moins de cinq acres ne pourrait emprunter sur ses terres. L’affaire m’intéressait directement, parce que j’avais cinq cents livres sterling d’actions dans cette même banque garantie par l’État et plus de la moitié de nos clients étaient des individus ne possédant pas plus de cinq acres. Donc je pris des renseignements dans des milieux qui semblaient être au courant. On me dit que la nouvelle loi était complètement d’accord avec le Décret des États-Unis, celui de la France et les intentions de la Divine Providence,--ou ce qui revenait au même.

--Mais, demandai-je, est-ce que cette limitation de crédit n’empêchera pas les hommes qui ont moins de cinq acres d’emprunter davantage pour acheter davantage de terrain et de faire leur chemin dans le monde?

--Si fait, me répondit-on, évidemment. Et c’est justement là ce que nous voulons éviter. La moitié de ces gens-là se ruinent en essayant de s’agrandir. Il faut que nous les protégions contre eux-mêmes.

C’est là, hélas! l’unique ennemi contre lequel aucune loi ne saurait protéger aucun fils d’Adam, puisque les véritables raisons qui font ou perdent un homme sont absurdes ou trop obscènes pour qu’on les atteigne du dehors. Donc je cherchai ailleurs pour découvrir comment le cultivateur allait faire.

Lui? me dit une des nombreuses personnes qui m’avaient renseigné, lui! il va bien, rien à craindre. Il y a environ six façons que je connais, moi, d’éluder le Décret. Et très probablement que le Fellah en connaît six autres. Il a été dressé à se débrouiller tout seul depuis les temps de Ramsès. Ne serait-ce que pour la cession du terrain, il sait falsifier les documents, emprunter assez de terre pour que son bien dépasse cinq acres le temps nécessaire pour faire faire l’enregistrement de l’emprunt; obtenir de l’argent de ses femmes (oui, voilà un résultat du progrès moderne dans ce pays!) ou bien aller retrouver le vieil ami le Grec à 30 %.

--Mais le Grec le ferait saisir et ce serait contraire à la loi, n’est-ce pas? dis-je.

--Ne vous tracassez pas au sujet du Grec. Il sait tourner n’importe quelle loi qui existe pourvu qu’il y ait cinq piastres à gagner là-dedans.

--Sans doute, mais est-ce que réellement la Banque Agricole faisait saisir trop de cultivateurs?

--Pas le moins du monde. Le nombre de petits biens est plutôt en augmentation. La plupart des cultivateurs ne consentent à payer un emprunt que si on les menace d’une assignation. Ils s’imaginent que cela les pose et cependant leur inconséquence fait augmenter le nombre des assignations bien que ces dernières n’impliquent pas toujours la vente du terrain. Et puis il y a autre chose encore: tout le monde (dans la vie réelle) ne réussit pas de même. Ou bien ils ne font pas le métier de fermier comme il faut, ou bien ils s’adonnent au hashish, ou s’entichent bêtement de quelque fille, et empruntent pour elle ou font quelque chose d’analogue; et alors ils sont saisis. Vous avez pu le remarquer.

--Assurément. Et en attendant que fait le fellah?

--En attendant, le fellah a mal lu le Décret--comme toujours. Il s’imagine que son effet sera rétrospectif, et qu’il n’a pas à payer ses dettes anciennes. Il se peut qu’ils causent des embarras, mais je crois que votre Banque restera tranquille.

--Restera tranquille! Avec les trois quarts de ses affaires compromises--et mes cinq cents livres engagées!

--C’est là votre ennui? Je ne crois pas que vos actions montent bien vite, mais si vous voulez vous amuser allez en causer avec les Français.

C’était là évidemment un moyen aussi bon qu’un autre de se distraire. Le Français auquel je m’adressais parlait avec une certaine connaissance de la finance et de la politique et avec la malice naturelle que porte une race logique à une horde illogique:

--Oui, me dit-il. C’est une idée absurde que de limiter le crédit dans de telles circonstances. Mais là n’est pas tout. Les gens ne sont pas effrayés, les affaires ne sont pas compromises par suite d’une seule idée absurde, mais bien par l’éventualité d’autres pareilles.

--Il y a donc bien d’autres idées encore que l’on voudrait essayer dans ce pays?

--Deux ou trois, me répondit-il avec placidité. Elles sont toutes généreuses, mais toutes sont ridicules. L’Égypte n’est pas un endroit où l’on devrait promulguer des idées ridicules.

--Mais, mes actions, mes actions, m’écriai-je, elles ont déjà baissé de plusieurs points.

--C’est fort possible. Elles baisseront davantage. Puis elles remonteront.

--Merci, mais pourquoi?

--Parce que l’idée est fondamentalement absurde. Votre pays ne l’admettra jamais, mais il y aura des arrangements, des accommodements, des ajustements, jusqu’à ce que tout soit comme auparavant. Cela sera l’affaire du fonctionnaire permanent--pauvre diable!--d’y mettre bon ordre. C’est toujours son affaire. En attendant la hausse va se porter sur toutes les denrées.

--Pourquoi cela?

--Parce que le terrain est la principale caution en Égypte. Si un homme ne peut pas emprunter sur cette caution, les intérêts augmenteront sur tous les autres cautionnements qu’il offre. Cela aura une répercussion sur le travail en général, les gages et les contrats gouvernementaux.

Il s’exprimait avec tant de conviction et avec tant de preuves historiques à l’appui, que je voyais perspective sur perspective d’anciens Pharaons, énergiques maîtres de la vie et de la mort, sur tout le parcours de la rivière, arrêtés en plein essor par des comptables impitoyables, qui annonçaient prophétiquement que les dieux eux-mêmes ne sauraient faire que deux et deux fassent plus de quatre. Et la vision, parcourant les siècles, aboutit à une seule petite tête grave, à bord d’un bateau Cook, penchée de côté, en train d’examiner ce problème vital: l’arrangement de notre «Drapeau National» pour que ce soit «plus facile de compter les étoiles.»

--Pour la millième fois loué soit Allah pour la diversité de ses créatures!

POTENTATS MORTS

Les Suisses sont les seules gens qui aient pris la peine de se rendre maîtres de l’art de gérer des hôtels. En conséquence, pour toutes choses qui importent réellement--lits, bains et victuailles--ils contrôlent l’Égypte; et puisque chaque pays fait un retour à sa vie primitive (c’est là la raison pour laquelle les États-Unis trouvent un plaisir extrême à raconter de vieilles histoires) tout Égyptien ancien comprendrait aussitôt la vie qui rugit tout le long de la rivière où tout le monde s’ébat au soleil dans les casernes à touristes revêtues de nickel, la comprendrait et y prendrait part.

De prime abord le spectacle vous permet de moraliser à peu de frais jusqu’au moment où l’on se souvient que les gens occupés ne sont visibles que lorsqu’ils sont oisifs, et les gens riches que lorsqu’ils ont fait fortune. Un citoyen des États-Unis--c’était son premier voyage à l’étranger--m’indiqua du doigt un Anglo-Saxon entre deux âges qui se détendait à la manière de plusieurs écoliers.

--En voilà un exemple! s’écria avec dédain le Fils de l’Activité Fiévreuse. Vous voudriez me faire croire qu’il a jamais rien fait de sa vie? Malheureusement il était tombé sur quelqu’un qui, lorsqu’il est sous le harnais, trouve que treize heures et demie de travail par jour n’est qu’une journée passable.

Parmi l’assemblée se trouvaient des hommes et des femmes brûlés jusqu’à n’avoir plus qu’une seule teinte bleu-noir--des gens civilisés aux cheveux blanchis, aux yeux étincelants. Ils s’appelaient des «fouilleurs», rien que des «fouilleurs», et me découvrirent un monde nouveau. Si l’on accorde que l’Égypte tout entière n’est qu’une vaste entreprise de pompes funèbres, quoi de plus fascinant que d’obtenir la permission du Gouvernement de farfouiller dans un coin quelconque, de former une compagnie et de passer le temps froid à payer des dividendes sous forme de colliers d’améthystes, de scarabées lapis-lazulis, de pots d’or pur, et de fragments de statues inestimables? Ou bien, si l’on est riche, quoi de plus amusant que de fournir le nécessaire pour une expédition jusque sur l’emplacement supposé d’une cité morte, et voir ce qu’il en advient? Il y avait parmi les voyageurs un grand chasseur qui connaissait la plus grande partie du Continent, et qui était tout à fait emballé par ce sport.

--J’ai l’intention de prendre des obligations dans l’exploration d’une ville l’année prochaine, et je surveillerai les fouilles moi-même, dit-il, c’est cent fois plus agréable que la chasse aux éléphants. Dans cette partie-ci on déterre des choses mortes pour les rendre vivantes. N’allez-vous pas vous payer une partie?

Il me fit voir un attrayant petit prospectus. Pour ce qui est de moi-même, je préférerais ne pas profaner les effets ou l’équipement d’un mort, surtout lorsqu’il s’est couché dans la tombe avec la conviction que ces babioles-là sont garantes de son salut. Bien entendu il existe l’autre argument, que font valoir les gens sceptiques, à savoir que l’Égyptien était un fanfaron et un vantard, et que rien ne lui ferait plus de plaisir que la pensée qu’on le regardât, qu’on l’admirât après tant d’années. Pourtant il se pourrait aussi qu’il nous arrive de voler quelque âme offusquée qui ne verrait pas les choses de la même façon.

A la fin du printemps les fouilleurs rentrent en foule du désert et échangent des plaisanteries et des nouvelles sur les vérandas somptueuses. Par exemple la bande A a fait la découverte de choses inestimables, vieilles Dieu sait combien, et ne s’en montre--pas trop modeste. La bande B, moins heureuse, insinue que si seulement la bande A savait à quel point ses ouvriers indigènes ont volé et disposé de leurs vols sous son archéologique nez même, elle ne serait pas si heureuse.

--Bêtise, dit la bande B, nos ouvriers ne sauraient être soupçonnés, et puis nous les avons surveillés.

--Ah! vraiment, leur répond-on. Eh bien, la prochaine fois que vous serez à Berlin, allez au Musée et vous verrez ce que possèdent les Allemands. Ça a dû sortir de votre terrain. La Dynastie en est la preuve. De sorte que la coupe de délice de A est empoisonnée jusqu’à l’année prochaine.

Aucun collectionneur ou directeur de Musée ne devrait avoir de scrupules, et je n’en ai jamais rencontré qui en eût, mais des personnes de quatre nationalités différentes m’ont affirmé avec indignation que les Allemands sont les pillards les plus éhontés de tous.

Explorer c’est une chose à peu près aussi romanesque que le travail de terrasse sur les chemins de fer indiens. Il y a les mêmes tramways à voie étroite, les mêmes ânes, les mêmes équipes reluisantes dans les mines, les mêmes foules, bleu foncé, de femmes et d’enfants chargés de petits paniers pour porter la terre. Mais les houes ne sont pas enfoncées, et les mottes lancées de côté, n’importe comment, et lorsque le travail côtoie la base de quelque énorme muraille les gens se servent de leurs mains soigneusement. Un homme blanc, ou du moins qui l’était le matin à déjeuner, va et vient dans une brume de poussière constamment renouvelée. Des semaines peuvent passer sans qu’on trouve une seule perle en verre, mais n’importe quoi peut surgir à n’importe quel moment, et c’est alors à lui qu’il appartient de répondre au cri annonçant une découverte.

Nous avons eu la bonne fortune de rester quelque temps à la Direction du Musée Métropolitain (New-York) dans une vallée criblée de tombes, comme une garenne. Les écuries, entrepôts et quartiers de domestiques sont de vieilles tombes; on n’y parle que de tombe; leur rêve (l’éternel rêve des fouilleurs) est de découvrir une tombe vierge où gisent les morts intacts avec leurs bijoux sur eux. A quatre kilomètres se trouvent les hôtels éclatants aux larges ailes. Ici il n’y a rien d’autre que le détritus de la mort qui est morte il y a des milliers d’années, sur la tombe de laquelle aucune verdure n’a jamais poussé. Des villages rendus experts par le pillage des tombes pendant deux cents générations s’accroupissent au milieu des amoncellements de débris et huent le touriste quotidien. Des sentiers faits par des pieds nus vont d’une demi-tombe, d’un demi-tas de boue à l’autre, pas beaucoup plus distincts que des traînées de colimaçon, mais on s’en est servi depuis...

Jouer avec le temps est chose dangereuse. Ce matin-là le concierge s’était donné beaucoup de mal pour savoir si nous pouvions gagner trois jours entre deux départs de bateaux. Ce même soir nous nous trouvions parmi des gens pour qui le temps n’avait pas bougé depuis les Ptolémées. Je me demandais de prime abord ce qu’ils auraient dit, eux ou d’autres, si tel ou tel Pharaon avait utilisé pour sa propre gloire les plinthes et les colonnes de tel autre Pharaon avant ou après l’époque de Melchisedech. Tout leur arrière-plan était trop éloigné pour que l’esprit pût se représenter quoi que ce soit avec quelque chance de succès. Le lendemain matin on nous conduisit à la tombe peinte d’un noble--un Ministre de l’Agriculture--mort il y a quatre ou cinq mille ans. Il me dit, en autant de paroles: «Remarquez! Je ressemblais beaucoup à votre ami, feu M. Samuel Pepys, de l’Amirauté. J’ai pris un prodigieux intérêt à la vie, dont j’ai joui complètement, avec le corps et l’esprit à la fois. Je doute que vous trouviez beaucoup de ministères mieux gérés que le mien, ni une maison mieux dirigée, ni des jeunes gens plus agréables... Voici mes filles! L’aînée, vous le voyez bien, ressemble à sa mère; la cadette, ma favorite, passe pour me faire honneur. Maintenant je vais vous montrer toutes les choses que j’ai accomplies et auxquelles je prenais plaisir, jusqu’au moment où vint l’heure de présenter mes comptes ailleurs.»

Et il me montra, détail par détail, en peinture et en dessin, son bétail, ses chevaux, ses récoltes, ses tournées dans la région, ses comptables présentant les chiffres de revenus, et lui-même le plus affairé des affairés dans la bonne journée.

Mais lorsque nous quittâmes cette antichambre gaie et vînmes au couloir plus étroit où jadis son corps était couché et où toute sa destinée se trouve représentée, je ne pus le suivre aussi bien. Je ne comprenais pas comment lui, avec sa grande expérience de la vie, pouvait être intimidé par des frises d’apparitions à tête de brute, ou satisfait par des files de personnages répétés. Il me l’expliqua à peu près ainsi:

«Nous demeurons sur la rivière, ligne sans largeur ni épaisseur. Derrière nous est le Désert que rien ne peut toucher, où ne va aucun homme tant qu’il n’est pas mort. (On ne se sert pas du terrain cultivable pour faire des cimetières). Alors, pratiquement, nous ne nous mouvons que dans deux dimensions, en aval ou en amont du fleuve. Enlevez le désert auquel nous ne pensons pas plus qu’un homme sain ne pense à la mort et vous verrez que nous n’avons aucun arrière-plan. Notre monde n’est qu’une grande barre de terre brune ou verte et pendant quelques mois rien que de l’eau qui reflète le ciel et qui efface tout. Vous n’avez qu’à regarder les Colosses pour vous rendre compte des proportions extravagantes et immenses que doivent prendre les hommes et leurs travaux dans un tel pays. Rappelez-vous aussi que nos récoltes sont sûres et notre vie très, très aisée. Surtout nous n’avons pas de voisins. C’est-à-dire qu’il nous faut exporter et non importer. Or, je vous le demande, que peut faire un prêtre doué d’imagination, sinon développer le rituel et multiplier les Dieux sur des frises? Le loisir illimité, l’espace limité de deux dimensions, partagé par la ligne hypnotisante de la Rivière, et borné par la mort visible inaltérable, doivent forcément...»

--Mais même alors, interrompis-je, je ne comprends pas vos dieux, votre adoration directe de Bêtes par exemple.

--Vous préférez l’indirecte? L’adoration de l’Humanité avec une lettre majuscule? Mes Dieux, ou plutôt ce que je voyais en eux, me suffisaient.

--Qu’avez-vous vu dans vos Dieux touchant la croyance et la conduite?

--Vous connaissez la réponse à l’énigme du Sphynx?

--Non, murmurai-je, quelle est-elle?

--Tous les hommes sensés ont la même religion, mais aucun homme sensé ne l’avoue. Je dus me contenter de cela car le couloir se terminait en roc solide.

Il y avait d’autres tombes dans la vallée, mais leurs propriétaires étaient muets, excepté un certain Pharaon qui, mû par les mobiles les plus élevés, avait renoncé aux croyances et aux instincts de son pays, et avait failli par là en causer la ruine. Une des découvertes qu’il fit ce fut celle d’un artiste qui voyait les hommes, non sur un seul plan mais modelés, de face ou de trois quarts, avec des membres qui correspondaient à leurs fardeaux et à leurs attitudes. Son œuvre admirablement vivante sautait aux yeux parmi des kilomètres de bas-reliefs faits d’après les vieilles conventions et j’applaudis ainsi que doit le faire un homme bien élevé.

--Mon erreur fut fatale, soupira à mon oreille Pharaon Ahkenaton, je pris les conventions de la vie pour des réalités.

--Ah! ces conventions qui paralysent l’âme, m’écriai-je.

--Vous me méprenez, moi, répondit-il avec plus de hauteur, j’étais si sûr de leur réalité que je pensais qu’elles étaient des mensonges réellement, tandis qu’elles n’ont été inventées que pour couvrir les faits trop crus de l’existence.

--Ah! ces faits crus de l’existence, m’écriai-je encore plus fort, car ce n’est pas souvent qu’on a la chance d’impressionner un Pharaon, il faut que nous les envisagions les yeux ouverts et l’esprit ouvert. L’avez-vous fait, vous?

--Je n’ai eu aucune occasion de les éviter, répondit-il, j’ai violé toutes les conventions de mon pays.

--Ah! quelle noblesse! Et qu’arriva-t-il?

--Ce qui arrive lorsque vous arrachez ce qui recouvre un nid de frelons! La vérité crue de l’existence est que l’humanité est un peu plus bas que les Anges, et les conventions sont basées sur cette vérité pour que les hommes deviennent des Anges. Mais si vous partez, ainsi que je l’ai fait, de la convention que les hommes sont des Anges, ils deviendront assurément plus que jamais des bêtes.

--Cela, répondis-je avec fermeté, n’est plus du tout d’actualité. Vous auriez dû apporter une plus large mentalité, une révélation plus vivifiante, et tout..., et tout..., vous savez bien ce que je veux dire--pour influencer, enfin vous savez bien...

--C’est ce que j’ai fait, répondit Ahkenaton avec tristesse; cela m’a brisé. Et lui aussi se tut parmi les ruines.

Il y a une vallée de rochers et de pierres, de toutes les nuances rouges et brunes, appelée la Vallée des Rois, où un petit moteur à pétrole tousse derrière sa main tout le long du jour, moulant de l’électricité pour éclairer les faces des Pharaons morts à cent pieds sous terre. Par toute la vallée, pendant la saison des touristes, se tiennent des chars-à-bancs et des ânes et des charrettes à sable avec, par-ci par-là, des couples épuisés qui ont quitté la procession, et, reluisants, s’éventent dans quelque fragment d’ombre. Longeant les tombes de la vallée se trouvent les tombes des Rois numérotées soigneusement comme autant d’entrées de mines, avec des marches en ciment qui y montent et des grilles de fer qu’on ferme la nuit et des concierges de la «Section des Antiquités» qui demandent les billets indispensables. On entre, et, de profondeurs sur profondeurs, on entend les voix résonnantes de dragomans énumérant à tour de rôle les noms et les titres de morts illustres et trois fois puissants. Des marches taillées dans le roc descendent jusque dans une obscurité chaude et immobile, des couloirs serpentent et conduisent au-dessus de trous en cul de sac que, dit-on, les constructeurs avisés espéraient dans leur puérilité voir prendre pour les vraies tombes par les voleurs de l’avenir. Le long de ces couloirs, montent et descendent avec bruit toutes les races de l’Europe et une bonne réserve des États-Unis. Leurs pas sont subitement émoussés sur le parquet d’une salle pavée de poussière immémoriale qui ne dansera jamais sous aucun vent. Ils lèvent les yeux vers les ciels blasonnés, se baissent pour examiner les murs minutieusement décorés, tendent le cou pour suivre les sombres splendeurs d’une corniche, retiennent leur souffle, et regrimpent vers l’impitoyable soleil pour replonger dans l’entrée suivante indiquée sur leur programme. Ce qu’ils jugent bon de dire ils le disent à haute voix, et parfois il est intéressant de les entendre. Ce qu’ils éprouvent, vous pouvez le deviner d’après une certaine hâte dans leurs mouvements, quelque chose d’intermédiaire entre la modestie hésitante d’un homme exposé au feu et l’attitude de ceux qui visitent une mine, qui dit clairement «ne ferions-nous pas bien d’avancer?» Après tout, ce n’est pas naturel pour l’homme d’aller sous terre, sauf pour affaires ou pour le dernier voyage. Il a conscience du poids de la terre-mère au-dessus de lui, et lorsqu’à tout son poids à elle,--auquel il s’attend bien,--il faut qu’il ajoute toute la hiérarchie couronnée, à bec, à cornes, à ailes, appartenant à une foi morte qui flamboie chaque fois qu’il tourne les yeux, il a naturellement envie de s’en aller. Même la vue d’un très, très grand roi, en sarcophage, exposé à la lumière électrique, dans une salle remplie de tableaux très fortifiants, ne le retient pas trop longtemps.

Certains affirment que la crypte de St-Pierre à Rome, avec seulement dix-neuf siècles pesant sur les arêtes, mais entourée de tous côtés par les tombes des premiers papes et d’anciens rois, est plus impressionnante que la Vallée des Rois parce qu’elle explique comment une croyance existante est née et de quoi elle est sortie. Mais la Vallée des Rois n’explique rien sinon ce vers si terrible de Macbeth:

Jusqu’à la dernière syllabe du Temps

celle-là,--la Terre ouvre ses lèvres sèches et la dit.

Dans une des tombes il y a une petite chambre dont le plafond, probablement à cause d’un défaut dans le rocher, n’avait pas pu être polissé comme les autres. Donc, le décorateur, très habilement, l’a recouvert d’un fin dessin de toile fignolé, tout pareil à ces morceaux d’étoffe en perse dont on se servirait dans la vie réelle pour cacher un plafond grossièrement fait. Il le fit admirablement, là, dans l’obscurité, et s’en fut. Des milliers d’années après naquit un homme de ma connaissance qui, pour de bonnes et suffisantes raisons, avait une horreur presque folle pour tout ce qui ressemblait à une toile de plafond. Il trouvait des excuses pour ne pas aller dans les magasins de nouveautés à Noël, lorsque des annexes agrandies à la hâte sont cachées, plafond et côtés, par des broderies. Peut-être qu’un serpent ou un lézard était tombé du plafond sur la tête de sa mère avant qu’il ne vînt au monde, peut-être était-ce le souvenir de quelque assaut de fièvre contre lequel il avait fallu lutter sous une tente; quoi qu’il en soit, l’idée que se faisait cet homme du Purgatoire c’était celle d’une chambre brûlante remplie à étouffer, souterraine, avec, étendues sous le plafond, des toiles à dessins. Une seule fois dans sa vie, dans une ville du nord lointain, où il avait à faire un discours, il rencontra cet ensemble parfait. On le conduisit par des couloirs étroits, remplis de monde, chauffés à la vapeur, jusqu’à ce qu’enfin on le planta dans une pièce sans fenêtres visibles (par là, il sut qu’il était sous terre) et immédiatement au-dessous d’une toile à plafond aux chauds dessins ressemblant assez à une doublure de tente, et une fois là il lui fallut dégoiser ce qu’il avait à dire tandis qu’une terreur panique le tenait à la gorge. La seconde fois ce fut dans la Vallée des Rois, où des couloirs presque pareils, remplis de gens, le menèrent jusque dans une chambre taillée dans le roc, à Dieu sait combien de brassées sous terre, tendue de ce qui avait tout l’air d’être une toile perse s’affaissant à moins de trois pieds au-dessus de sa tête. «L’homme que je voudrais bien tenir, dit-il lorsqu’il fut de nouveau dehors, c’est ce décorateur. Croyez-vous qu’il ait eu l’intention de produire cet effet-là?»

Chaque homme a ses terreurs privées, outre celles de sa propre conscience. D’après ce que j’ai vu dans la Vallée des Rois, les Égyptiens le savaient bien apparemment depuis fort longtemps. Ce qui est certain c’est qu’ils l’ont fait sentir à des gens qu’on ne s’attendrait pas à rencontrer en pareille affaire. J’entendais deux voix parlant ensemble au fond d’un couloir, à peu près comme il suit:

Elle.--Sûrement que nous n’étions jamais destinés à voir de l’intérieur ces vieilles tombes.

Lui.--Comment cela?

Elle.--Ne serait-ce que parce qu’ils se font une telle idée de la mort. Bien sûr que leur point de vue en ce qui concerne les choses spirituelles n’était pas aussi large que le nôtre.

Lui.--Eh bien, il n’y a pas de danger que nous nous laissions égarer à ce point de vue. A propos, as-tu acheté au dragoman, ce matin, ce scarabée que l’on disait être authentique?

LA FACE DU DÉSERT

Remonter le Nil c’est en quelque sorte courir la bouline devant l’Éternité. Tant qu’on ne l’a pas vu on ne se rend pas compte de l’étonnante étroitesse de ce mince et humide filet de vie qui se glisse invaincu à travers la gueule de la mort établie. Un coup de fusil couvrirait ses terres cultivées les plus larges, un coup d’arbalète atteindrait les plus étroites. Une fois qu’on les a dépassées un homme peut attendre pour boire jusqu’à ce qu’il atteigne le cap Blanco à l’Ouest (où il pourra faire des signes à un bateau de l’Union Castle s’il veut se désaltérer) ou le club Karachi à l’Est. Mettons quatre mille kilomètres de sécheresse à main gauche et trois mille à main droite.

Le poids du Désert se fait sentir chaque jour à chaque heure. Le matin, lorsque la cavalcade s’en va marchant derrière le dragoman pareil à une tulipe, il dit: «Je suis ici, juste au delà de cette crête de sable rose que vous êtes en train d’admirer. Arrivez, mes jolis messieurs, et je vous conterai votre bonne aventure.» Mais le dragoman dit très clairement: «Si vous plaît M’ssieu, ne vous séparez pas en quoi que ce soit du corps principal», chose que, le Désert le sait bien, vous n’aviez pas le moins du monde l’intention de faire.

A midi, lorsque les maîtres d’hôtel tirent du fond des réfrigérants tout couverts de buée certaines boissons pour le lunch, le Désert gémit plus fort encore que les roues des puits qui se trouvent sur la rive: «Je suis ici, à quelque cent mètres. Pour l’amour de Dieu, mes jolis messieurs, épargnez une gorgée de ce piquant whisky à l’eau minérale que vous portez à vos lèvres. Il y a un homme blanc à quelques centaines de kilomètres d’ici mourant de soif sur mon sein, de la soif que vous guérissez au moyen d’un chiffon trempé dans de l’eau tiède tandis que vous le maintenez, lui, d’une main, et il s’imagine qu’il est en train de vous maudire à haute voix, mais il n’en est rien, car sa langue est sortie de sa bouche et il ne peut pas la rentrer. Merci, mon noble capitaine.» Car naturellement on verse la moitié du breuvage par-dessus bord avec cette prière: «Puisse-t-il arriver à celui qui en a besoin»; tandis que l’on tourne le dos aux crêtes palpitantes et aux horizons fluides qui commencent leur danse à mirage de midi.

Le soir le Désert fait de nouveau intrusion--attifé comme une fille Nautch de voiles de pourpre, de safran, de clinquant doré, de vert d’herbe. Elle s’étale sans pudeur devant le touriste ravi, en réseaux tissés en forme de pélicans regagnant à tire d’aile leurs demeures, en franges de canards sauvages, en taches noires sur fond carminé, en bijoux de pacotille faits de nuages couleur d’opale. «Remarquez-moi!» s’écrie-t-elle, comme telle autre femme indigne. «Admirez le jeu de mes traits mobiles, les révélations de mon âme multicolore. Observez mes appâts et mes puissances. Frémissez pendant que je vous fais tressaillir!» Ainsi, elle flotte, passant à travers toutes ses transformations et se retire en haut jusque dans les bras du crépuscule. Mais à minuit elle abandonne tout faux-semblant et descend sous sa forme naturelle, qui dépend de la conscience du contemplateur et de l’éloignement qui le sépare du blanc voisin.

Vous remarquerez dans le Benedicite omnia opera que le Désert est la seule chose à qui l’on n’enjoint pas de «bénir Dieu, le louer et le magnifier à jamais». Cela, c’est parce que au moment où notre illustre père, le Seigneur Adam et son auguste épouse, la Dame Ève, furent chassés du paradis, Eblis le Maudit, craignant que l’homme ne revienne finalement dans les grâces d’Allah, se mit à brûler et à dévaster toute la terre à l’Est et à l’Ouest de l’Éden.

Chose assez bizarre, le Paradis terrestre est à peu près au centre de tous les déserts du monde, en comptant à partir de Gobi jusqu’à Tombouctou, et toute cette terre, en tant que terre, est «exclue de la miséricorde de Dieu». Ceux qui s’en servent le font à leurs risques et périls. En conséquence le Désert produit son propre type d’homme tout comme le fait la mer. J’eus la bonne chance d’en rencontrer un spécimen, âgé environ de vingt-cinq ans. Son travail l’obligeait à longer la mer Rouge, où des hommes sur de rapides chameaux viennent faire la contrebande du hashish et parfois de fusils, avec les dhows qui abordent n’importe quelle plage commode. Les contrebandiers doivent être poursuivis sur des chameaux encore plus rapides, et puisque les puits sont rares et bien connus le jeu consiste à arriver les premiers et à les occuper.

Mais il se peut qu’ils brûlent un puits ou deux et fassent étape de plusieurs jours en un seul. Alors celui qui les poursuit doit prendre de plus grands risques encore et faire des marches plus cruelles afin que la loi soit observée. La seule chose en faveur de la loi est que le hashish sent abominablement--pire qu’un chameau qui a chaud--de sorte que lorsqu’ils accostent on ne perd pas de temps à écouter des mensonges. On ne m’a pas expliqué comment ils se dirigent à travers les solitudes ni par quel art ils maintiennent leur vie au milieu des tempêtes de poussière et de chaleur. Cela on le prenait pour démontré, et celui qui le prenait ainsi était l’individu le plus ordinaire que l’on puisse rencontrer. Il fut très ému d’apprendre que les Français sont en train de faire une route aérienne quelque part au Sahara, au-dessus d’une étendue sans eau de six cents kilomètres, et où, si l’aéroplane venait à subir des avaries en route, le pilote mourrait de soif et se dessécherait à côté de son appareil.

Pour être juste, il faut reconnaître que le Désert prend rarement la peine d’effacer les traces d’un meurtre. Il y a des endroits au Désert, dit-on, où même maintenant l’on rencontre les morts de batailles anciennes, tous aussi visibles que les nids de guêpes de l’an dernier, couchés en monceaux ou éparpillés par la fuite avec, par-ci, par-là, les petites lignes brillantes des cartouches vides qui les avaient fait tomber.

Il y a des vallées et des ravins où les contrebandiers les plus fous ne tiennent pas à se réfugier à certains moments de l’année; de même qu’il y a des demeures faites pour qu’on s’y repose mais où les domestiques indigènes refusent de séjourner parce qu’ils sont arrêtés, en se rendant à la cuisine, par le qui-vive des régiments soudanais qui depuis longtemps sont au Paradis. Et les voix, et les avertissements, et les appels derrière les rochers sont innombrables. Tout cela s’explique par le fait qu’on est très rarement appelé à vivre dans un endroit si calme qu’on peut entendre le murmure rapide de son sang sur son propre tympan. Ni un vaisseau, ni une prairie, ni une forêt ne donnent ce silence-là. Je suis allé une fois à sa recherche, lorsque notre bateau était amarré et que mes compagnons s’en étaient allés voir je ne sais quel spectacle; mais certes, je n’osai m’aventurer à plus d’un kilomètre de la fumée de notre cheminée. C’est alors que je découvris soudain une colline criblée de tombes qui renfermaient des têtes de morts blanches comme du papier, tous ricanant agréablement comme autant d’ambassadeurs du Désert. Mais je n’acceptais pas leur invitation. On m’avait dit que tous les petits diables apprennent à dessiner au désert, ce qui explique les détails compliqués et futiles qui le remplissent. Personne sauf un diable ne songerait à creuser chaque saillie de rocher de lignes indiquant l’action du vent ou à la réduire par les rafales de sable jusqu’à n’être qu’une nervure étincelante; à dresser des collines en forme de pyramides, de sphynx et de faubourgs de villes dévastés; à couvrir des espaces grands comme la moitié d’un comté anglais d’études à la sépia représentant des ravins de Dougas et de Nullahs, se croisant et s’enchevêtrant, chacun étalant une perspective beaucoup trop habile; à oblitérer le travail à demi terminé au moyen d’un lavis de sable à trois teintes, pour le reprendre de nouveau, à la pointe d’argent, au bord de l’horizon. S’ils font cela, c’est pour amener les voyageurs égarés à se figurer qu’ils pourront reconnaître des points de repère, les forcer à courir de-ci de-là dans l’espoir de les identifier, jusqu’au moment où la folie survient. Le Désert n’est qu’artifice de diable, «satanée habileté», pourrait-on dire, bourré de travaux inutiles, toujours promettant quelque chose au prochain détour, toujours conduisant à travers une décoration excessive et un dessin trop souligné pour aboutir à une stérilité toujours égale.

Il y eut un matin surtout, merveilleux entre tous les matins, où nous nous trouvâmes en face du Temple de Abu Simbel taillé dans le roc. Là, quatre personnages gigantesques, chacun haut de soixante pieds, sont assis les mains sur les genoux à attendre le jour du Jugement dernier. A leurs pieds s’étend une petite étendue de blé vert-bleu. Ils ont l’air de retenir derrière eux tout le poids du désert, qui néanmoins déborde d’un côté sous forme d’une cataracte de sable vif orange. On conseille au touriste d’assister au lever du soleil ici, soit en se tenant à l’intérieur du temple où la lueur tombe sur certain autel érigé par Ramsès en son propre honneur, soit du dehors où une autre Puissance prend la direction.

Les étoiles avaient pâli quand nous commençâmes notre veillée; les oiseaux de la rivière chuchotaient tout juste en faisant leur toilette dans la lumière incertaine et empourprée. Puis la rivière se ternit comme de l’étain; la ligne de la cime derrière le Temple se détacha sur le fond laiteux du ciel; on devinait plutôt qu’on ne voyait les quatre silhouettes dans le trou d’ombre au-dessous. Celles-ci se dessinèrent suffisamment énormes, mais sans terreur spéciale, tandis que l’aube de l’Orient accomplit ses rites magnifiques. Quelque roseau de la rive se révéla par réflexion, noir sur argent; des ailes en forme d’arc battirent la surface de l’eau, troublant son immobilité et la transformant en fragments de verre; la cime du désert devint topaze et les quatre silhouettes se détachèrent nettement, sans ombre pourtant, de leur arrière-plan. La lumière plus forte les inonda de rouge depuis la tête jusqu’aux pieds et elles devinrent vivantes, aussi horriblement, aussi fortement mais aussi aveuglément vivantes que des hommes ligotés sur la chaise électrique avant que le courant ne soit ouvert. On sentait que si par un miracle l’aube pouvait être retardée seulement une seconde de plus, elles s’arracheraient de là, se délivreraient, et bondiraient vers Dieu sait quelle vengeance. Mais à cet instant précis le plein soleil les riva à leurs places,--statues, et rien de plus, balafrées de lumière et d’ombre--et un jour nouveau entama son travail.

A quelques mètres de ces grandes images, tout près de la statue d’une princesse égyptienne dont la face rappelait exactement celle de «Elle»[6], se trouvait une tablette de marbre au-dessus de la tombe d’un officier anglais tué dans un combat contre des derviches il y a presque une génération.

[6] Roman de R. Haggard.

A partir de Abu Simbel jusqu’à Wadi Halfa, la rivière, affranchie de la domination des Pharaons, commence à parler d’hommes blancs morts. Il y a trente ans, de jeunes officiers anglais aux Indes mentaient et intriguaient furieusement pour se faire attacher à des expéditions dont les bases se trouvaient parfois à Suakim, parfois tout à fait dans l’air du désert, mais dont aujourd’hui tous les exploits sont oubliés. De temps à autre le dragoman agitant une main lisse dans la direction de l’Est ou vers le Sud-Est rappelle quelque combat. Alors tout le monde murmure: «Ah! oui; ça c’était Gordon, bien entendu» ou bien: «Était-ce après, ou avant Omdurman?» Mais la rivière est bien plus précise. Au moment où le bateau fend de biais, comme un chien dérouté, le cours d’eau qui baisse, tous ces noms connus jaillissent sous les roues du bateau:--«Armée de Hicks--Val Baker--El Teb--Tokar--Tamaï--Tamanieb et Osman Digna!» Son avant vire pour aborder une autre courbe: «Nous ne pouvons pas débarquer des troupes anglaises ou indiennes; si l’on demandait notre avis nous recommanderions l’abandon, jusqu’à un certain point, du Soudan.» C’était là le roucoulement que Lord Granville fit entendre aux conseillers de son Éminence le Khédive, et la phrase revient aussi nette que lorsqu’elle nous choqua en 84. Puis, après une longue étendue se profilant entre des palmiers inondés, vient, bien entendu, Gordon, et un correspondant de guerre irlandais fou, d’une folie délicieuse, emprisonné en même temps que lui dans Khartoum. Gordon,--mil huit cent quatre-vingt-quatre, quatre-vingt-cinq--le chemin de fer Suakim-Berbère réellement commencé et tout aussi réellement abandonné. Korti, Abu Kléa, la Colonne du Désert, un bateau à vapeur appelé le Safieh, et non le Condor, qui sauva deux autres vapeurs qui avaient fait naufrage en revenant d’un Khartoum qui était tombé entre les mains rouges du Mahdi de cette époque-là. Puis--et voici que le glissement égal sur les eaux profondes continue--une autre expédition de Suakim avec encore et pas mal d’Osman Digna et des tentatives renouvelées pour construire le chemin de fer Suakim-Berbère. «Hashin», disent les roues du bateau, ralentissant tout d’un coup, «la Zareba de Mac Neil, le 15e Régiment des Sikhs, et un autre régiment indigène,--Osman Digna, plein de fierté et de puissance, et Wadi Halfa, ville frontière. Puis de nouveau Tamaï; nouveau siège de Suakim, Gemaiza, Handub, Trinkitat et Tokar 1887.»

La rivière rappelle les noms; l’esprit sur-le-champ ramène la physionomie et les tics de langage de quelque adolescent que l’on avait rencontré pendant quelques heures, peut-être dans un train, se rendant en Égypte, dans les temps anciens. Tous deux, nom et physionomie, s’étaient complètement effacés de la mémoire jusqu’à cet instant.

Ce fut une autre génération qui reprit le jeu dix ans plus tard et remporta la partie à Khartoum. Beaucoup de ceux qui étaient à bord du bateau Cook avaient visité la ville. Ils étaient d’accord pour dire que les frais d’hôtel étaient exorbitants, mais que l’on pouvait faire acquisition des curiosités les plus charmantes dans le bazar indigène. Mais je ne n’aime pas les bazars du genre égyptien depuis une découverte que je fis à Assouan.

Il y avait un vieillard--un Musulman--qui me pressait d’acheter quelque marchandise ou autre, mais non pas avec cette infâme camaraderie que des générations de touristes de bas étage ont enseignée aux habitants de la ville, ni, non plus, avec cette façon adroite de faire l’article que l’Égyptien élevé à la ville attrape bien facilement, mais avec une sorte de zèle désespéré, qui était inconnu à toute sa croyance et à sa nature. Il accrochait du doigt, il implorait, il flattait, l’œil peu assuré, et pendant que je me demandais pourquoi, je vis derrière lui la figure bouffie, rose, d’un juif coiffé d’un fez, le surveillant comme une hermine surveille un lapin. Lorsqu’il se déplaçait, le juif le suivait et s’installait de façon à dominer la situation. Le vieillard tantôt le regardait, lui, tantôt me regardait, moi, et renouvelait ses sollicitations. On pouvait de même s’imaginer quelque vieux lapin en train de taper follement sur un tambourin avec une hermine le guettant par derrière. On me dit plus tard que les juifs possèdent la plupart des baraques dans le bazar d’Assouan, les musulmans travaillent pour eux, vu que les touristes exigent la couleur orientale. Comme je n’avais jamais vu un juif en train de forcer la main à un musulman et que je ne m’imaginais pas la chose possible, cette couleur était pour moi à la fois nouvelle et déplaisante.

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