‹ Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819Chapitre 11 sur 28 · V

V

Pour ne pas interrompre le rapide exposé des aventures de nos deux personnages, nous avons réservé pour ces pages le récit de leurs dernières rencontres.

Au reste, ce n'était pas tant l'histoire de leur vie que celle de leur commune passion qu'il s'agissait de conter, et les rencontres dont nous allons parler, après l'amour, après la haine, marquent l'oubli, cette seconde mort de toute liaison.

On nous pardonnera de revenir en arrière pour faire assister le lecteur à la mélancolique conclusion de ce roman mi-parti politique, mi-parti sentimental.

Après leur rupture, le prince de Metternich et la princesse de Lieven étaient restés plus de vingt années sans se revoir.

Le temps, ce grand pacificateur, avait fait son œuvre quand, en 1848, ils se retrouvèrent à Brighton.

Le destin avait été cruel pour l'un comme pour l'autre.

Le chancelier, proscrit, chassé de son pays par la révolution, cherchait avec angoisse la place où il pourrait «poser sa tête pour mourir[620].» Infirme, dépouillé de ses biens, abandonné de tous, il ne lui restait, de sa puissance perdue, que le spectacle des ingratitudes dont il était abreuvé. Dans ce désastre, seule, sa confiance en lui-même survivait.

[620] Mémoires du prince de Metternich, t. VIII, p. 43.

Celle qui avait été l'ambassadrice fêtée du tsar, vieillie, malade, brisée dans ses plus pures affections, se trouvait sur la même terre hospitalière, après avoir fui, elle aussi, devant l'émeute populaire.

Cependant, une consolation leur avait été réservée: aux côtés de M. de Metternich, le zèle d'une femme très dévouée s'efforçait de panser les blessures du vieil homme d'État; à ceux de Mme de Lieven, se trouvait l'ami sûr au sort duquel elle avait, avec tendresse, définitivement lié le sien. Mais ce n'était ni à la princesse Mélanie ni à M. Guizot que Clément et Dorothée pensaient quand, jadis, à Aix, ils s'étaient réjouis de ne plus être seuls, chacun de leur côté, dans la vie...

Au mois de novembre 1848, l'un et l'autre étaient venus chercher un peu de calme et de repos au bord de la mer, à Brighton. Ils se virent fréquemment, et leurs relations renouées se continuèrent à Richmond et à Londres, suivant les étapes de l'exil.

La troisième princesse de Metternich parle de ces rencontres dans les termes les plus simples: «La princesse de Lieven est arrivée. J'ai eu avec elle un entretien de deux heures... Je suis allée avec Clément faire une visite à la princesse de Lieven. Nous y avons trouvé M. Guizot... Nous voyons beaucoup la princesse de Lieven. Elle nous tient au courant de tout ce qui se passe à Paris... La comtesse Chreptovitch, fille du comte de Nesselrode, est venue nous voir avec la princesse de Lieven...[621]»

[621] Mémoires du prince de Metternich, t. VIII, p. 36, 37, 42, 85 (Journal de la princesse Mélanie).

Nous connaissons d'autre part, par une lettre de Mme de Lieven à M. de Barante, l'impression de celle-ci: l'ami d'autrefois n'avait pas retrouvé son auréole.

«Je vois M. et Mme de Metternich tous les jours, écrit-elle. Elle, grosse, vulgaire, naturelle, bonne et d'un usage facile. Lui, plein de sérénité, de satisfaction intérieure, d'interminable bavardage, bien long, bien lent, bien lourd, très métaphysique, ennuyeux quand il parle de lui-même et de son infaillibilité, charmant quand il raconte le passé et surtout l'empereur Napoléon[622].»

[622] Souvenirs du baron de Barante, t. VII, p. 421. La princesse de Lieven à M. de Barante, Brighton, 19 janvier 1849.

En août 1850, l'ancien chancelier et l'ex-ambassadrice se retrouvèrent encore à Bruxelles. Le prince s'apprêtait à prendre le chemin du retour vers sa patrie. Mme de Lieven revenait de Schlangenbad et rentrait en France, en passant par l'Angleterre[623]. Ils ne devaient plus se voir. Le journal de la princesse Mélanie nous fait connaître le sujet de quelques discussions politiques auxquelles ils prirent part pendant ces rapides réunions, mais nous ne savons rien de plus sur leurs adieux.

[623] Mémoires du prince de Metternich, t. VIII, p. 88 (Journal de la princesse Mélanie).

Si donc l'on prenait à la lettre les documents que nous venons de citer, aucune fibre du cœur du prince ou de celui de la princesse n'aurait tressailli au cours de ces entrevues.

Même en l'absence de tout document, ne peut-on penser qu'il dut cependant en être autrement? Purent-ils vraiment se côtoyer sans jeter un regard sur le passé? N'étaient-ils pas, l'un pour l'autre, l'évocation vivante de leurs plus brillantes années?

Ils étaient à l'apogée de leurs carrières lorsqu'ils s'étaient aimés. Ils ne se retrouvaient, aigris et désabusés, que pour comparer leurs détresses.

S'ils n'échangèrent pas les paroles émues qui auraient pu leur venir aux lèvres, si même ils en échangèrent dont ils ont gardé le secret, revécurent-ils par la pensée les jours à jamais révolus, ceux où ils s'étaient adressé de si tendres et vibrants serments d'amour?

Pensèrent-ils à ce «toujours» dont ils avaient voulu faire la devise de leur passion et qui n'est pas dans la nature humaine?

Ces deux vaincus se souvinrent-ils de la mélancolique pensée écrite par Jean-Paul sur l'album du Johannisberg, au temps où leurs deux cœurs n'en faisaient qu'un: «Le souvenir est le seul Paradis d'où nous ne puissions être chassés?»

SOURCES

Page 1