III
Le nouveau tsar, Nicolas Ier, à l'occasion de son couronnement, le 3 septembre 1826, donna à la famille de Lieven une nouvelle preuve de cette bienveillance, dont elle avait été comblée par ses prédécesseurs. Il conféra aux enfants de sa gouvernante et à elle-même le titre de prince et la qualité d'Altesse Sérénissime[526].
[526] Dix-huit mois plus tard, le 12 mars 1828, à la mort de sa belle-mère, Mme de Lieven recevait encore de la famille impériale un brevet de dame d'honneur de l'impératrice Alexandra Féodorovna (Arthur KLEINSCHMIDT, Fürstin Dorothea Lieven dans Westermanns Illustrierte Deutsche Monatshefte, octobre 1898, p. 24).
Christophe Andréïévitch, devenu le prince de Lieven, conserva jusqu'en 1834 le poste d'ambassadeur de Russie en Grande-Bretagne.
De 1826 à cette date, la vie de sa femme se passa en une lutte de tous les instants pour soutenir la politique moscovite, au cours de laquelle elle ne sut pas toujours observer la neutralité entre les partis qu'auraient dû lui imposer les privilèges diplomatiques dont elle jouissait et l'accueil reçu par elle à Londres.
A l'époque où les affaires de Portugal, la guerre russo-turque, l'agitation de la Pologne mettaient aux prises les intérêts des cours de Saint-James et de Saint-Pétersbourg, elle attaqua avec ardeur le ministère de Wellington.
On pût même l'accuser d'avoir, pour assurer la perte de ce dernier, servi d'intermédiaire entre le duc de Cumberland et les amis d'Huskisson. L'existence de cette petite conspiration est très controversée. Le Premier Ministre, en tout cas, était convaincu de sa réalité[527].
[527] La Cour de George IV et de Guillaume IV, p. 91.--Voir une lettre du duc de Wellington au comte d'Aberdeen (Despatches, etc., of Wellington (in continuation of the former series), 8 vol. in-8º, 1867-1880, t. VI, p. 56, 29 juillet 1829) reproduite par M. Robinson (Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London, p. XII).
Un jour, il s'expliqua franchement sur le compte de M. et Mme de Lieven. Le 24 août 1829, il écrivait, parlant d'eux, au comte d'Aberdeen: «Depuis que je suis au ministère, ils ont joué un jeu de parti anglais au lieu de faire les affaires de leur souverain. J'ai les meilleures preuves que tous les deux ont été engagés (comme meneurs) dans les intrigues pour nous priver du pouvoir, depuis janvier 1828, qu'ils ont dénaturé notre conduite et nos vues auprès de leur maître, et qu'ils sont la seule cause de la froideur actuelle entre les deux gouvernements... Dans un autre pays, même en Russie ou en France, ou avec un autre monarque... cela justifierait amplement notre intervention pour obtenir le rappel du prince de Lieven. Mais, à mon avis, cette mesure nous ferait plus de mal que de bien[528].»
[528] Wellington au comte d'Aberdeen, 24 août 1829 (loc. cit., t. VI, p. 103).
«J'ai reconnu, disait encore Wellington, le mois suivant, à Lord Heytesbury, que, depuis l'année 1826, le prince et la princesse de Lieven se sont efforcés de représenter, à Saint-Pétersbourg, ma conduite, soit au gouvernement soit en dehors de celui-ci, de la manière la plus défavorable. Je crois bien que leur mécontentement a commencé à la suite d'une conversation que j'ai eue avec le prince de Lieven, à la fin de 1826, sur la conversion du protocole d'avril 1826 en traité de juillet 1827...
«...Je n'étais pas au pouvoir d'avril 1827 à janvier 1828, et durant ce temps, je sais que le prince et la princesse... ont écrit de moi tout le mal qu'ils pensaient et beaucoup plus qu'ils n'en savaient. Depuis mon retour au ministère, ils ont été ce qu'on appelle en opposition régulière avec le gouvernement, ils ont dénaturé auprès de leur Cour tout ce que nous avons fait et particulièrement tout ce que j'ai fait[529]...»
[529] Wellington à Lord Heytesbury, 8 septembre 1829 (loc. cit., t. VI, p. 145).
Nous savons déjà que si le duc n'exigea pas le rappel de ces singuliers diplomates, ce ne fut que par conscience de sa supériorité.
Les vœux de la princesse furent momentanément comblés par la chute du ministère détesté[530] et l'arrivée au pouvoir de Lord Grey. Toujours selon Wellington, le grand mérite de ce dernier aux yeux de Dorothée était de conserver «encore quelques vieilles idées d'opposition de M. Fox sur ce que les Turcs devaient être chassés d'Europe[531]».
[530] En novembre 1830.
[531] Wellington au comte d'Aberdeen, 29 juillet 1829 (loc. cit., t. VI, p. 58).
Mme de Lieven prend part aux négociations qui précèdent la formation du nouveau cabinet. Lord Grey veut offrir le portefeuille des affaires étrangères à Lord Lansdowne. Elle le décide à en charger son ami, Lord Palmerston, avec lequel elle a dansé sa première valse à Londres[532]. Et c'est cependant ce ministre qui obtiendra ce que son prédécesseur n'avait pas voulu demander: le rappel de l'ambassadeur de Russie!
[532] Ernest DAUDET, Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, p. 170.
Son triomphe, d'ailleurs, ne fut pas de longue durée. Lord Grey n'était pas homme à sacrifier son devoir à ses attachements. Le conflit entre la Belgique et la Hollande, l'insurrection polonaise multipliaient les causes de froissement entre Saint-Pétersbourg et le Foreign office. Bientôt, pour Mme de Lieven, Palmerston ne sera plus qu'un «très petit esprit, lourd, obstiné[533]» et Lord Grey lui-même deviendra une «vieille femme».
[533] GREVILLE, la Cour de George IV et de Guillaume IV, p. 308.
En 1833, les choses se gâtent. D'après un propos tenu à Greville par Mellish, la princesse «passe son temps à intriguer et à brouiller les cartes dans toutes les cours d'Europe». George Villiers l'accuse de chercher «à provoquer une guerre n'importe où[534]».
[534] Ibid., p. 305.
Palmerston, dès lors, est décidé à se débarrasser de son encombrant voisinage. La vacance de l'ambassade d'Angleterre à Saint-Pétersbourg lui en fournit le prétexte.
Le dernier titulaire, Lord Heytesbury, ayant demandé à être relevé de ses fonctions, le cabinet anglais voulut désigner pour son successeur M. Stratford Canning. Nesselrode fit savoir que ce dernier ne serait pas reçu à la Cour impériale: «C'est un homme impossible, soupçonneux, pointilleux, méfiant» avait-il dit pour justifier son refus[535] et Dorothée Christophorovna avait dû transmettre officieusement cette résolution.
[535] Ibid., p. 307.
Palmerston répondit en maintenant la nomination de Stratford Canning.
Par la maladresse de son intervention, Mme de Lieven avait mis les torts de son côté: «Elle s'est emballée, prétend Lady Cowper, et habituée à ce qu'on lui cède, elle a cru qu'elle l'emporterait haut la main[536]».
[536] GREVILLE, la Cour de George IV et de Guillaume IV, p. 308.
La situation devenait grave. La princesse, peu soucieuse de perdre son poste, se précipita en Russie pour arranger le différend. Elle y reçut un accueil des plus flatteurs: «L'Empereur est allé au-devant d'elle en mer, l'a prise à son bord et l'a conduite dans sa voiture au palais, où il l'a fait entrer dans la chambre de l'impératrice, qu'elle a trouvée en chemise[537]». Les souverains ne ménagèrent pas à leur ambassadrice les marques de faveur et de reconnaissance, mais, quand celle-ci revint en Angleterre, en août 1833, la question Stratford Canning n'avait pas fait un pas. Sir Robert Bligh, fils du comte de Darnley, continuait à diriger, en qualité de chargé d'affaires, l'ambassade britannique de Saint-Pétersbourg.
[537] Ibid., p. 325.
Sur ces entrefaites, des causes plus graves vinrent envenimer le conflit entre les puissances anglaise et russe. Les susceptibilités de la première avaient été violemment surexcitées lors du traité d'Unkiar-Skelessi[538] par lequel le tsar et le sultan venaient de former une alliance offensive et défensive. Un instant on put craindre de voir la guerre éclater.
[538] Le 8 juillet 1833.
Le traité de Saint-Pétersbourg accrut encore la mauvaise humeur du gouvernement de Guillaume IV, successeur de son frère George IV[539]. La polémique s'éleva à un ton très vif.
[539] Le traité de Saint-Pétersbourg, signé le 29 janvier 1834, avait obligé les Russes à évacuer la Moldavie et la Valachie, mais, en leur laissant la nomination des hospodars, leur avait conservé une influence dans ces États.
Au mois de mai 1834, le prince de Lieven reçut ses lettres de rappel[540]. Sa carrière diplomatique prenait fin.
[540] La Cour de George IV et de Guillaume IV, p. 342.
Le coup fut profondément sensible à la princesse. Elle s'en vengea plus tard, en appliquant à Lord Palmerston un mot de M. de Talleyrand: «Il dépendra toujours d'un ministre des affaires étrangères, quelque médiocre qu'il soit, de chasser un ambassadeur[541].» Mais, sur le moment, elle éprouva une véritable douleur.
[541] Ernest DAUDET, Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, p. 183.
L'événement l'atteignait, non seulement dans son orgueil, mais aussi dans tout ce qui lui était cher. C'étaient de nouvelles habitudes à prendre, une nouvelle situation à se créer, de nouvelles relations à chercher, toute une vie à refaire.
Cependant le tsar avait pris grand soin de montrer que ce rappel n'était pas une disgrâce. Il avait nommé M. de Lieven à la charge enviée du gouverneur du tsarévitch. L'ex-ambassadeur s'embarqua seulement au mois d'août pour la Russie, sur un navire mis à sa disposition par l'Amirauté.
Madame de Lieven laissa, dans la société de Londres, «un grand vide»[542]. Son salon tenait trop de place dans le monde politique pour qu'il en fût autrement. D'autre part, à côté de ses défauts, l'ambassadrice de Russie possédait des qualités d'intelligence, d'esprit et de charme, «une incontestable supériorité d'attitude et de manières[543]» qui avaient groupé autour d'elle un noyau d'hommes et de femmes distingués, auquel elle allait beaucoup manquer.
[542] La Cour de George IV et de Guillaume IV, p. 342.
[543] M. DE MARCELLUS, Chateaubriand et son temps, p. 269.
«On voit ici avec regret Mme de Lieven faire ses paquets[544]», écrivait la duchesse de Dino, cette belle et captivante nièce de Talleyrand, qui faisait les honneurs de l'ambassade de France. Et Lord Grey, tombé du pouvoir, écrivait à son amie, parlant du départ prochain: «C'est comme un arrêt de mort[545].»
[544] Souvenirs du baron de Barante, t. V, p. 148. La duchesse de Dino à M. de Barante. Londres, 13 juillet 1834.
[545] Ernest DAUDET, Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, p. 150.
Revenue sans enthousiasme en Russie, l'ancienne maîtresse du chancelier d'Autriche ne pouvait plus guère se plaire dans son pays natal.
Elle était trop conquise à la liberté occidentale pour s'accommoder du régime moscovite.
Elle ne pouvait retrouver auprès du tsar un terrain propice aux intrigues de politique extérieure qui la passionnaient si fort: l'immunité diplomatique dont elle avait tant abusé ne l'avait pas suivie à la Cour de son souverain.
D'autre part, depuis de longues années, elle s'était déshabituée du climat russe. Elle avait beaucoup apprécié, à ce point de vue, ses séjours à Berlin et à Londres. Maintenant, elle redoutait l'influence du froid de Saint-Pétersbourg sur sa santé déclinante.
Aussi ne peut-on s'étonner de la voir se plaindre et se lamenter. Sans doute, elle enveloppe ses sentiments de bien des formes, pour ne pas heurter l'impérial Maître qui peut tout savoir. Mais, cependant, son esprit et son cœur sont pleins du regret de Londres.
Elle se reprend à chérir l'Angleterre. Rien de ce qui s'y passe ne peut la laisser indifférente et, à peine arrivée dans sa nouvelle résidence, elle pense à se faire envoyer des nouvelles du pays, témoin de sa splendeur.
«Daignez me pardonner, chère Lady Stuart, écrit-elle le 10 novembre 1834[546], de répondre si tard à vos aimables et gracieuses paroles. Elles m'ont fait le plus grand plaisir. Vous êtes bien bonne de m'aimer. C'est au reste un acte de justice. J'aime tant toute cette Angleterre, en gros, en détail! Je mets tant de prix à ce qu'on s'y souvienne un peu de moi! Vous me faites la plus aimable des promesses, en me permettant d'espérer de vos nouvelles pour tout événement public ou particulier qui aurait de l'intérêt pour moi. Tout m'intéresse chez vous. Je vous prie de vous souvenir de cela.»
[546] Cette lettre inédite fait partie de la très précieuse collection d'autographes de M. Raoul Warocqué. Nous en devons la communication à l'obligeante entremise de M. G. Van der Meylen. Nous leur exprimons à tous deux notre égale gratitude.
Dans la même lettre, la princesse raconte son installation: «Je ne suis établie en ville que depuis deux jours. Jusqu'ici, j'ai habité la campagne avec la Cour, ce qui fait que je ne connais rien qu'elle et que j'ai maintenant tout à apprendre ici. J'ai une magnifique maison, et bien chaude et bien commode par-dessus le marché. Cela est une vraie jouissance. Je ne puis pas dire que la neige le soit. Nous sommes en plein hiver. J'ai pleuré de chagrin.»
Et elle termine sur ces mots: «Nous avons ici Lord Douro et M. Canning. J'ai un grand plaisir à les voir. Il suffit d'être Anglais pour m'aller droit au cœur.»
Wellington, Aberdeen, Palmerston étaient cependant Anglais, eux aussi...
Mme de Lieven était peut-être plus sincère quand elle écrivait à son frère: «Un changement total de carrière après vingt-quatre ans d'habitudes morales et matérielles, toutes différentes, est une époque grave dans la vie. On dit qu'on regrette même sa prison lorsqu'on y a passé des années. A ce compte, je puis bien regretter un beau climat, une belle position sociale, des habitudes de luxe et de confort que je ne puis retrouver nulle part, et des amis tout à fait indépendants de la politique[547].»
[547] Ernest DAUDET, Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, p. 183.
La princesse ne resta que sept mois à la Cour de Nicolas Ier. Une terrible catastrophe vint l'en arracher à tout jamais.
Le 4 mars 1835, à quelques heures d'intervalle, deux de ses enfants étaient emportés par la fièvre scarlatine. C'étaient les jeunes princes Georges et Arthur, venus au monde à Londres en 1819 et 1825, ses derniers-nés, ses préférés. L'un avait seize ans, l'autre dix.
Affolée, meurtrie, le cœur à jamais brisé, la mère en pleurs ne songea plus qu'à quitter sa patrie dont elle rendait le climat responsable de la mort de ses fils. Elle était d'ailleurs incapable pour longtemps de reprendre son rôle de sûre conseillère auprès du gouverneur du tsarévitch. Elle se rendit avec son mari en Allemagne, puis, bientôt, celui-ci, rappelé par son service et par son zèle de courtisan, la laissa seule sur la terre étrangère, pour rejoindre son élève.
Elle passa l'été à Berlin et à Baden-Baden. En septembre 1835, elle arriva à Paris.
De nouvelles épreuves l'y attendaient.
Elle ne voulait à aucun prix revenir en cette Russie qui lui rappelait tant d'amers souvenirs. Mais, à cette époque, «la loi russe ne reconnaissait pas aux sujets du tsar le droit de sortir de l'Empire[548].»
[548] Ch. SEIGNOBOS, Histoire politique de l'Europe contemporaine. Paris, Armand Colin, 1897, in-8º, p. 560.
L'émigration était considérée comme un crime et pouvait être punie de déportation et de confiscation. Il fallait une autorisation personnelle de l'empereur pour se fixer à l'étranger. Ce dernier l'accordait rarement et au plus pour cinq ans.
Nicolas Ier ne tenait guère à voir son intrigante sujette s'établir de nouveau au loin, libre du frein de ses fonctions officielles. Mais, par-dessus tout, il redoutait de la voir s'installer à Paris.
Or, sa dignité interdisait à Mme de Lieven de reparaître d'une façon suivie à Londres, où elle n'aurait plus retrouvé sa place au premier rang. Paris restait donc la seule ville où son activité intellectuelle pût s'exercer, où elle pût trouver dans le monde qu'elle aimait un oubli de sa douleur, une compensation au vide de son existence.
M. de Lieven, interprétant et exagérant les intentions du souverain, se montra en cette circonstance d'une rigueur difficilement excusable à l'encontre de sa malheureuse femme. Oubliant tout ce qu'il lui devait, oubliant les égards mérités par la détresse de la mère, il voulut l'obliger de revenir à Saint-Pétersbourg.
Mme de Lieven se révolta. Son mari alla jusqu'à la menacer de lui supprimer tout subside. Rien n'y fit[549].
[549] Mme de Lieven passa l'été de 1836 en partie à Valençay, chez le prince de Talleyrand, en partie à Londres chez son amie la duchesse de Sutherland (Souvenirs du baron de Barante, t. V, p. 405. Le comte Molé au baron de Barante, 13 juin 1836).
De guerre lasse, l'empereur et le prince finirent par accorder, sinon une autorisation formelle, du moins un consentement tacite à la séparation. Mais la princesse avait été profondément blessée: désormais, tout est rompu entre elle et ce mari qui, disait-elle justement, lui avait «montré une absence de cœur, de simple pitié[550]» inconcevable.
[550] Ernest DAUDET, Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, p. 228.
Elle apprendra sans émotion sa mort survenue à Rome au cours d'un voyage du tsarévitch[551]. Elle ne conservera de lui que le nom, mais, bizarrerie de la vanité humaine, elle tiendra à ce nom jusqu'à refuser, dit-on, de l'échanger contre celui d'un ami très cher.
[551] Le 29 décembre 1838/10 janvier 1839.
A Paris, où elle s'était installée dans un appartement de l'Hôtel de la Terrasse[552], situé rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries, Dorothée n'avait pas tardé à reconstituer dans son salon l'une de ces réunions d'hommes influents, devenues un besoin pour elle.
[552] Journal le Nord. Correspondance de Paris du 30 janvier 1857.
Déjà, en 1836, M. Molé note que sa maison a «été constamment un centre très actif et de plus d'une couleur[553].»
[553] Souvenirs du baron de Barante, t. V, p. 405. Le comte Molé au baron de Barante. Paris, 13 juin 1836.
Greville la retrouve à l'un de ses voyages en France, en janvier 1837, et il décrit ainsi son existence: «Mme de Lieven paraît s'être fait à Paris une situation des plus agréables. Elle est chez elle tous les soirs et, son salon étant un terrain neutre, tous les partis s'y rencontrent, si bien qu'on y voit les adversaires politiques les plus acharnés engagés dans des discussions courtoises... Parmi les hommes du jour, ceux qu'elle préfère sont Molé, aimable, intelligent, de bonne compagnie et, sinon le plus brillant de tous, du moins celui qui a le plus de sens et de jugement; Thiers, le plus remarquable de beaucoup, plein d'esprit et d'entrain; Guizot et Berryer, tous deux remplis de mérite[554].»
[554] La Cour de George IV et de Guillaume IV, p. 432.
Quelques mois plus tard, le comte Molé écrira de son côté à Barante ces lignes non exemptes de fiel: «Le salon de la princesse de Lieven est toujours le lieu de réunion de toutes les ambitions en travail. Thiers, Guizot et Berryer y vont matin et soir[555].»
[555] Souvenirs du baron de Barante, t. VI, p. 47. Le comte Molé au baron de Barante, 20 août 1837.
A la même époque enfin, Lord Malmesbury parle d'elle en ces termes: «Après avoir été ambassadrice ou plutôt ambassadeur à Londres, Mme de Lieven est venue s'établir à Paris, où son salon est le rendez-vous non seulement du monde élégant, mais aussi des hommes d'État les plus distingués. Guizot n'en bouge pas et Molé y est très assidu. Mlle de Mensingen, une fort jolie chanoinesse, préside la table à thé autour de laquelle se presse le personnel jeune et gai[556].»
[556] Lord MALMESBURY, Mémoires d'un ancien ministre (1807-1869), p. 47, 3 mai 1837.
Au cours d'un voyage en Angleterre, la princesse fut reçue en audience, le 30 juillet 1837, par la reine Victoria. Celle-ci, dit Greville, «s'est montrée fort aimable, mais paraissait intimidée, embarrassée et n'a parlé que de choses insignifiantes. Sa Majesté aura ouï dire que la princesse est une intrigante et elle aura eu peur de se compromettre[557].»
[557] GREVILLE, Les quinze premières années du règne de la reine Victoria, p. 11.
Greville ne croyait pas si bien dire. La souveraine avait été mise en garde par le roi Léopold. Dans une de ses lettres récemment publiées, ce dernier supplie sa jeune amie de se méfier de l'ancienne ambassadrice[558].
[558] Le roi des Belges à la reine Victoria. «Neuilly, 12 juillet 1837.--D'après ce que j'entends, il y a beaucoup d'intrigues actuellement en train en Angleterre. La princesse de Lieven et un autre individu, récemment importé de son pays, semblent s'occuper très activement de ce qui ne les regarde pas; méfiez-vous-en.» (La reine Victoria d'après sa correspondance inédite. Traduction française avec introduction et notes par Jacques Bardoux. Paris, Hachette, 1907, 3 vol. in-8º, t. I, p. 123).
Le roi des Belges à la reine Victoria. «Laeken, 29 juillet 1837.--Je suis heureux de vous voir sur vos gardes vis-à-vis de la princesse de Lieven et de ses pareilles.» (Ibid., t. I, p. 127).
La vie de la princesse de Lieven avait reçu à ce moment une orientation nouvelle.
Le 15 juin 1836[559], invitée à dîner chez le duc de Broglie, elle fut placée à table à côté de M. Guizot. Celui-ci raconte ainsi l'impression qu'il reçut de sa voisine: «Je fus frappé de la dignité douloureuse de sa physionomie et de ses manières; elle avait cinquante ans; elle était dans un profond deuil qu'elle n'a jamais quitté; elle entamait et cessait tout à coup la conversation, comme retombant à chaque instant sous l'empire d'une pensée qu'elle s'efforçait de fuir. Une ou deux fois, ce que je lui dis parut l'atteindre et la tirer un moment d'elle-même; elle me regarda, comme surprise de m'avoir écouté et prenant pourtant quelque intérêt à mes paroles. Nous nous séparâmes, moi avec un sentiment de sympathie pour sa personne et sa douleur, elle avec quelque curiosité à mon sujet[560].»
[559] Ernest DAUDET, Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, p. 236.
[560] M. GUIZOT, Mélanges biographiques et littéraires. Paris, Michel Lévy, 1868, in-8º, p. 206.
L'année suivante, M. Guizot perdit l'un de ses fils[561]. Mme de Lieven lui écrivit: «J'ai acheté chèrement le droit d'entrer plus qu'aucun autre dans vos douleurs. Je cherchais des malheureux, quand le ciel m'a si cruellement frappée. Si votre cœur en cherche à son tour, arrêtez votre pensée sur moi plus malheureuse cent fois que vous, malheureuse au bout de deux ans comme je l'étais le premier jour[562].»
[561] François Guizot, mort le 15 février 1837.
[562] M. GUIZOT, Mélanges biographiques et littéraires, p. 209.
Le 5 mai 1837, à propos d'une discussion sur les fonds secrets demandés par le ministère Molé, M. Guizot avait expliqué à la tribune pourquoi, peu auparavant, il avait abandonné son portefeuille: «La princesse de Lieven, raconte-t-il, venait quelquefois aux séances de la Chambre des députés; elle assistait à celle-ci, et le lendemain elle m'exprima vivement le plaisir qu'elle avait pris à mon langage et à mon succès. Ainsi commença, entre elle et moi, une amitié qui devint de jour en jour plus sérieuse et plus intime. Nous avions connu, l'un et l'autre, les grandes tristesses humaines et atteint l'âge des mécomptes; l'intimité s'établit entre nous simplement, naturellement, sans aucune pensée politique[563].»
[563] M. GUIZOT, Mélanges biographiques et littéraires, p. 211.
Cette intimité ne se démentit jamais. Les mots décisifs qui la nouèrent semblent avoir été prononcés le 24 juin 1837, au cours d'une visite à Châtenay, chez Mme de Boigne[564]. Dix-huit ans auparavant, les mêmes mots avaient peut-être servi, au cours de l'excursion de Spa, à Dorothée et à Clément de Metternich pour se donner leurs cœurs. Mais, cette fois, les déceptions de jadis devaient être épargnées à l'amante.
[564] Ernest DAUDET, Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, p. 236.
Jusqu'au jour où la mort vint la briser, cette nouvelle union embellit la vieillesse des deux êtres qui l'avaient formée.
Mme de Lieven trouva ainsi, auprès de l'honnête homme qu'elle aimait, le repos et la sécurité d'affection qui, jusqu'alors, lui avaient fait défaut. Cette histoire d'amour forme certainement la plus belle page de sa vie, la plus calme, la plus reposante, et c'est dans la correspondance échangée par elle avec le ministre de Louis-Philippe, correspondance dont la famille de l'académicien conserve précieusement les originaux, que les admirateurs de la princesse iront chercher le meilleur d'elle-même.
Le bruit courut longtemps qu'un mariage secret avait uni les deux amis. M. Guizot lui-même l'a démenti dans une lettre à Lord Aberdeen: «Rien de secret ne nous eût convenu ni à l'un ni à l'autre. De plus, je n'aurais jamais épousé personne sans lui donner mon nom, et elle tenait au sien»[565].
[565] Ernest DAUDET, Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, p. 325.
Mme de Lieven ne tenait pas tant encore au nom qu'au titre. Sa répugnance à le perdre dut bien être la véritable raison qui l'empêcha d'accepter la légitimation des liens de son cœur.
M. Ernest Daudet redit une anecdote qui, assure-t-il, se contait à l'époque où ce mariage aurait pu avoir lieu.
Un jour, en voiture, au bois de Boulogne, Mme de Nesselrode aurait posé cette question à l'ancienne amie de M. de Metternich:
«Ma chère, on dit que vous allez épouser Guizot. Est-ce vrai?
«Et la princesse d'éclater de rire et de s'écrier en se renversant sur les coussins:
--«Oh! ma chère, me voyez-vous annoncée madame Guizot![566]»
[566] Ibid., p. 323.
Quoi qu'il en soit, à dater du jour où elle se donna à son dernier ami, Mme de Lieven fit deux parts de son activité politique: l'une lui sera réservée; elle emploiera l'autre à renseigner le gouvernement russe sur l'état des esprits en France.
Elle apporte d'abord tout son cœur au service de son amant. Quand ce dernier est envoyé à Londres comme ambassadeur de France[567], elle s'ingénie à lui faciliter sa mission, à lui éviter les erreurs et les faux pas sur ce terrain nouveau pour lui. Sa profonde connaissance de la société anglaise lui permet de le mettre en garde contre les maladroites manœuvres, les démarches inutiles, le dangereux enivrement de la situation.
[567] Février 1840.
Le 29 octobre 1840, M. Guizot, rappelé à Paris, reçoit le portefeuille des affaires étrangères. Il conservera le pouvoir jusqu'en 1848[568]. Pendant cette longue période, Mme de Lieven restera l'Égérie du ministre.
[568] M. Guizot fut nommé président du Conseil le 19 septembre 1847.
Dans son salon, celui-ci «règne et gouverne»[569]. Deux fois par jour, à 2 heures et après son dîner, il vient passer quelques moments ou quelques heures auprès d'elle.
[569] Souvenirs du baron de Barante, t. VI, p. 168. La comtesse de Castellane au baron de Barante. Paris, 7 janvier 1839.
[570] Les quinze premières années du règne de la reine Victoria, p. 257.
Non seulement la princesse le conseille ou le réconforte, mais elle agit efficacement pour sa défense quand il est menacé.
Au commencement de 1845, le ministère venait d'être très ébranlé par l'affaire Pritchard. On pouvait craindre de voir Robert Peel se glorifier devant le Parlement d'un triomphe sur la France. Mme de Lieven voit le danger et charge le frère de Greville de demander instamment «que, ni dans le discours de la Reine, ni dans la discussion de l'adresse, il ne soit rien dit qui puisse porter préjudice à Guizot, dont le sort dépend d'une parole imprudente»[570]. Cette intervention fut efficace et Peel parla de la France «de manière à satisfaire pleinement Guizot, sans que la dignité de l'Angleterre ait aucunement à en souffrir»[571].
[571] Ibid., p. 258.
Pendant toute la durée du passage aux affaires de son ami, la princesse, bien qu'assez froidement reçue à la Cour par la reine Amélie et par Madame Adélaïde[572], fut véritablement une puissance avec laquelle comptaient les puissants du jour[573].
[572] Lord MALMESBURY, Mémoires d'un ancien ministre, p. 47.
[573] Quand Greville vint à Paris, en 1847, chargé par Lord Clarendon d'une mission officieuse pour tenter d'amener une détente dans les rapports des deux gouvernements britannique et français, c'est d'abord Mme de Lieven qu'il va voir. Déjà quand Lord Palmerston avait voulu venir à Paris, il avait fait tâter le terrain par l'intermédiaire de cette dernière (Les quinze premières années du règne de la reine Victoria, p. 286).
On aimerait à être certain qu'elle n'abusa jamais de cette situation privilégiée.
Greville disait: «Sa présence à Paris... doit être fort utile à sa Cour, car une femme comme elle sait toujours glisser quelque observation intéressante et utile[574].»
[574] La Cour de George IV et de Guillaume IV, p. 432.
Elle avait repris sa correspondance avec la tsarine. «Confiante en sa propre valeur, écrit Mme de Mirabeau, elle s'estimait beaucoup plus pour ce qu'elle «faisait» que pour ce qu'elle «était» et elle se sentait aussi fière d'être, à Paris, mandataire intime de «son Empereur» que d'avoir été à Londres ambassadrice de Russie. Il est incontestable qu'elle fut un précieux auxiliaire pour son pays, qu'elle servait avec une ardeur passionnée[575].»
[575] Correspondant du 10 août 1893, t. CLXXII, p. 533. Lettres de la princesse de Lieven à M. de Bacourt, publiées par la comtesse de Mirabeau, nièce de ce dernier.
En effet, les conseillers de Nicolas se servaient volontiers de leurs intrigantes compatriotes pour se mieux renseigner.
«Au nombre des moyens employés par le gouvernement russe, disait en 1832 le major Lambert, est celui de faire voyager des femmes.
«Vous vous rappelez la belle Mme Narichkine, Mme Ostermann et tant d'autres qui employaient leurs charmes pour saisir des confidences»[576].
[576] Note communiquée par M. Germain Bapst.
Le rôle de Mme de Lieven dut rentrer dans cette catégorie. En tous cas, ce rôle n'était pas ignoré de ses contemporains. Un jour, Mme de Mirabeau, nièce de M. de Bacourt[577], consultait son oncle sur la manière de répondre à une épineuse demande de renseignements. Ce dernier, précisément, était en train d'écrire à la princesse:
[577] Mme de Lieven avait fait la connaissance de M. de Bacourt alors que ce dernier était premier secrétaire d'ambassade à Londres.
«Mon oncle me présente, en me disant de la lire, la lettre qu'il venait de terminer, et dans laquelle il passait en revue divers événements de l'Europe et racontait d'agréables anecdotes inédites; mais il aurait pu, sans se compromettre, publier le tout dans tous les journaux français et étrangers.--Voilà, me dit-il, ce qu'on peut appeler un dîner sans rôti. Emploie le même système; notifie aimablement quelques détails insignifiants et, si on désire des renseignements plus sérieux, on ira les chercher ailleurs»[578].
[578] Correspondant du 10 août 1893, t. CLXXII, p, 531. Lettres de la princesse de Lieven à M. de Bacourt.
Dans une autre occasion, M. de Metternich communiquait au comte de Buol une lettre de miss Marion Ellice: «Il vous suffira, d'ailleurs, de savoir, ajoutait-il, que cette miss Ellice est une personne douée de hautes qualités intellectuelles et que, depuis plusieurs années, elle fait la correspondance de la princesse de Lieven, dont elle est l'amie intime... Vous savez que cette dernière joue le rôle de correspondante personnelle de l'empereur Nicolas. Elle adresse ses rapports à l'impératrice»[579].
[579] Mémoires du prince de Metternich, t. VIII, p. 359. Le prince de Metternich au comte de Buol, 12 juillet 1853.
Vers la même époque, le maréchal de Castellane, avec son rude parler de soldat, confirme ces indications: «La princesse de Lieven et Mme Narichkine, dit-il, sont deux ambassadeurs femelles non avoués, comme l'empereur de Russie en a toujours à Paris»[580].
[580] Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862. Paris, Plon, 1896, 5 vol. in-8º, t. V, p. 27.
Après la mort de la princesse, Lord Malmesbury dira encore qu'elle «avait toujours été employée comme agent secret par l'empereur Nicolas, avec qui elle correspondait directement»[581].
[581] Lord MALMESBURY, Mémoires d'un ancien ministre, p. 237.
Ses familiers connaissaient donc le danger qu'ils couraient en se montrant trop confiants vis-à-vis de l'amie de M. Guizot. Il dut falloir toute l'habileté de celle-ci pour maintenir sa situation mondaine envers et contre tous les soupçons qui pesaient sur elle.
Mme de Lieven n'avait pas tardé à quitter son appartement de l'Hôtel de la Terrasse. Elle avait loué en 1838 l'entresol du bel hôtel de Talleyrand, situé au coin de la rue de Rivoli et de la rue Saint-Florentin, avec vue sur la place de la Concorde. Cet immeuble venait d'être acheté par M. de Rothschild et l'étage en question avait constitué l'appartement particulier du prince de Bénévent. La duchesse de Talleyrand[582] n'avait pas été sans être froissée de cette location. «Comment trouvez-vous Mme de Lieven, disait-elle, qui m'écrit l'autre jour qu'elle cherche à louer l'entresol de M. de Talleyrand pour l'hiver prochain? C'est être bien pressée de me fermer sa porte, car vous pensez bien que c'est précisément cet entresol qu'il me serait impossible de fréquenter»[583].
[582] Dorothée de Courlande, duchesse de Dino, devenue duchesse de Talleyrand par la mort de son beau-père, Archambauld-Joseph de Talleyrand-Périgord, frère du prince de Bénévent, survenue le 28 avril 1838.
[583] Souvenirs du baron de Barante, t. VI, p. 80. La duchesse de Talleyrand au baron de Barante. Baden, 15 juillet 1838.
La princesse passa outre à ces susceptibilités. Installée définitivement dans l'hôtel l'année suivante[584], c'est là qu'elle reçut désormais.
[584] Ibid., t. VI, p. 339. La duchesse de Talleyrand au baron de Barante. Paris, 27 septembre 1839.
Elle y passait l'hiver, partageant son été entre Baden-Baden, Schlangenbad, de courts voyages à Londres ou quelques villégiatures chez ses intimes.
A partir de 1845, elle occupa, pendant les mois de la belle saison, un pavillon tout à côté de celui que M. Guizot habitait, dans un coin de Passy, alors presque désert, qu'on appelait Beauséjour, et qui est devenu le boulevard de ce nom[585].
[585] Journal du maréchal de Castellane, t. III, p. 330.--C'est à tort que l'éditeur des Souvenirs du baron de Barante place ce Beauséjour près de Saint-Germain.
Mais quand survint la révolution de 1848, Mme de Lieven dut quitter Paris. Elle était trop compromise par ses relations avec le président du conseil pour ne pas avoir à redouter le contre-coup des événements. Greville raconte ainsi sa fuite, d'après elle-même:
«Elle s'était d'abord réfugiée chez les Saint-Aulaire, puis à l'ambassade d'Autriche: ensuite Pierre d'Arenberg l'a prise sous sa garde et l'a cachée chez le peintre anglais Roberts, qui l'a amenée ici (à Londres) comme sa femme, avec de l'or et des bijoux cachés dans sa robe[586].»
[586] GREVILLE, Les quinze premières années du règne de la reine Victoria, p. 368.
Le train qui la conduisait à Londres transportait aussi M. Guizot, sans qu'elle s'en doutât. Le ministre s'était échappé en passant par la Belgique.
La princesse de Lieven devait rester éloignée de Paris jusqu'au mois d'octobre 1849[587]. Quand elle y revint, son salon reprit vite son importance.
[587] Elle partagea son temps, pendant ce séjour à l'étranger, entre Londres, Richmond, Brighton et Schlangenbad, continuant à recevoir les hommes politiques de tous les partis. Le 3 juillet 1849, le duc Decazes, parlant d'un voyage qu'il venait de faire à Richmond, écrivait au baron de Barante: «Mme de Lieven a son salon ouvert tous les jours à 4 et à 8 heures. Guizot y vient régulièrement à 2 heures et après dîner.» (Souvenirs du baron de Barante, t. VII, p. 456).--En Angleterre, où elle retourna en 1850, elle ne sut résister à son goût pour l'intrigue. Le prince Albert, dans un mémorandum daté d'Osborne, 8 août 1850, raconte que Palmerston s'inquiète du complot tramé contre lui à l'instigation d'étrangers, «se plaignant particulièrement... de Guizot, de la princesse de Lieven, etc., etc.» (La reine Victoria d'après sa correspondance inédite, t. II, p. 388).
La lettre ci-dessous, jusqu'à présent inédite, donne quelques détails sur la vie que menait Mme de Lieven à Richmond. Elle était adressée à M. Jacques Tolstoï, attaché à l'ambassade de Russie à Paris, et provient de la précieuse collection d'autographes de M. le général Rebora.
Richmond, mardi le 15 août 1848.
Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que d'apprendre votre arrivée, Monsieur, et je vous remercie bien vite de l'avis que vous m'en donnez et de votre bonne intention de venir me voir. Permettez-moi de vous proposer demain mercredi. Voulez-vous venir le matin? Je suis visible depuis midi, et je sors à 3 heures pour ma promenade. Ou bien voulez-vous dîner avec moi? Je dîne à 6 heures précises. Si ni l'une ni l'autre de ces propositions ne vous agréent, peut-être seriez-vous ici avant 3 heures pour faire avec moi une promenade dans ce charmant pays. Vous n'aurez plus le temps de me répondre, à moins que ceci ne vous parvienne aujourd'hui de bonne heure. Dans ce cas, dites-moi un mot. Si non, je vous attendrai demain à l'un des moments indiqués, et je vous assure que je m'en réjouis beaucoup.
Mille compliments.
La princesse DE LIEVEN.
Un article du journal l'Événement annonce que le Prince Président en a interdit l'entrée au général Changarnier, et celui-ci s'y rend dès le dimanche suivant comme pour démentir cette information[588]. C'est de ce salon que partent les tentatives de négociations entamées par Guizot, en vue d'une réconciliation et d'une entente de son parti avec Louis-Napoléon. Parlant de ces pourparlers, la maîtresse de maison écrivait à Lord Beauvale (plus tard le comte Melbourne) le 1er décembre 1851: «Beaucoup de personnes prétendent que, tout en ayant l'air de s'y prêter, le président n'a pas grande envie d'user de ce moyen. Un coup d'État le ferait mieux arriver, et il y est tout préparé[589].»
[588] Journal du maréchal de Castellane, t. VI, p. 200.
[589] Les quinze premières années de la reine Victoria, p, 454.
Vingt-quatre heures plus tard, l'événement donnait raison à Mme de Lieven.
Après le 2 décembre, l'influence de cette dernière reste redoutée. Lord Malmesbury a entendu un amusant récit d'un dîner donné par les Douglas pour mettre en rapport le Président et l'ancienne ambassadrice: «Ils ont été comme deux chiens de faïence, et celle-ci a déclaré qu'il n'y avait rien à en faire[590].»
[590] Lord MALMESBURY, Mémoires d'un ancien ministre, p. 160.
Quelques mois plus tard, quand Mlle de Montijo sera fiancée à l'empereur, ses conseillers la conduiront faire une visite rue Saint-Florentin: «Notre future impératrice était dimanche chez Mme de Lieven, écrit M. de Saint-Aulaire, point embarrassée de prendre la première place, de passer la première aux portes et cela, dit-on, de fort bonne grâce[591].»
[591] Souvenirs du baron de Barante, t. VIII, p. 48. Le comte de Saint-Aulaire au baron de Barante, 22 janvier 1853.
L'hommage que rendait ainsi à sa puissance celle qui devait être bientôt, dans sa radieuse beauté, l'impératrice Eugénie, n'empêcha pas la princesse de commettre peu après l'une des plus graves erreurs de sa longue carrière.
De sérieuses complications avaient surgi entre la France et la Russie. La guerre allait éclater entre les deux nations, amenant un désastre pour la seconde. Dans cette guerre, dans cette meurtrissure de sa patrie, Mme de Lieven avait une large part de responsabilité. Elle avait encouragé les illusions du gouvernement du tsar, pensant le nouvel empire français trop peu solide pour risquer une aventure lointaine, convaincue que Napoléon III céderait, si, à Saint-Pétersbourg, on savait être ferme. L'ambassadeur de Russie à Paris, M. de Kisseleff, avait été plus clairvoyant, mais ce furent les conseils de la princesse qui l'emportèrent[592].
[592] Cette action néfaste était connue aux Tuileries, et l'Impératrice disait au maréchal de Castellane: «Oui, c'est cette ambassade de femmes qui a fait la guerre. Les personnes importantes qui allaient dans les salons de Mmes de Lieven, Narichkine, Kalergis disaient que la guerre était impossible, qu'il y avait trop d'intérêts en jeu, que l'industrie était poussée trop loin pour que la guerre pût avoir lieu. Kisseleff, croyant que l'empereur était très capable de la faire et que l'alliance anglaise était probable, écrivait dans un sens opposé; cela lui a valu des avertissements de sa cour; il n'osait plus exprimer ou, du moins, il n'exprimait plus que timidement son opinion» (Journal du maréchal de Castellane, t. V, p. 113).
Quand nos troupes furent parties pour la Crimée, elle prit tristement le chemin de Bruxelles[593]. Malgré la continuation des hostilités, elle obtint à l'automne l'autorisation de revenir à Paris, et s'y tint dans une patriotique réserve, impatiente cependant de voir signer la paix «afin de reprendre sa vie politique habituelle[594]». Le traité de Paris[595] aurait pu le lui permettre, mais la mort ne lui en laissa pas le temps.
[593] Souvenirs du baron de Barante, t. VIII, p. 59. Le comte de Saint-Aulaire au baron de Barante. Paris, 27 février 1854.
[594] Journal du maréchal de Castellane, t. V, p. 95.
[595] Mars 1856.
Depuis longtemps, sa santé, qui n'avait jamais été robuste, était devenue très précaire[596].
[596] En novembre 1852, le maréchal de Castellane note déjà: Elle «est fort souffrante et ne se lève plus de dessus son canapé. Ce qui la soutient, c'est de s'occuper de politique, sa grande passion.» (Journal du maréchal de Castellane, t. IV, p. 408).
Il répète en décembre 1852: «La princesse de Lieven est fort souffrante; elle n'ira pas loin. La politique est la seule chose qui remonte ses forces; elle en a la rage. Sa perte fera un vide à Paris, pour les ambassadeurs surtout. Elle a une correspondance dans toute l'Europe; elle a le besoin de savoir.» (Ibid., t. IV, p. 420).
Au début de l'année 1857, ses forces déclinèrent rapidement. Elle avait alors soixante-douze ans, mais était encore en pleine possession de toutes ses facultés.
Dans la nuit du 26 au 27 janvier, elle s'éteignit sans souffrance, entourée de l'un de ses fils, d'un neveu, de son vieil et fidèle ami, M. Guizot. Celui-ci, dans d'éloquentes lettres au baron de Barante, a tracé, en termes émus, le récit de son agonie[597].
[597] Souvenirs du baron de Barante, t. VIII, p. 156 et 159. M. Guizot au baron de Barante. Paris, 3 février et lundi 9 février 1857.
Quand elle ne fut plus, on remit à l'ancien président du Conseil un billet qu'elle avait griffonné la veille pour lui--son dernier billet, le point final de sa longue correspondance: «Je vous remercie de vingt années d'affection et de bonheur. Ne m'oubliez pas[598].»
[598] Ibid., t. VIII, p. 159. Ces mots rappellent ceux d'un billet de la comtesse Marie Esterhazy à sa mère, dont M. de Metternich avait autrefois parlé à Mme de Lieven. Voir p. 16.
Trois jours plus tard, sa dépouille mortelle quittait l'entresol de l'hôtel de Rothschild pour être transportée au château de Mesohten, en Courlande, «dans le caveau où reposaient déjà son mari et les deux fils qu'elle avait perdus... dans le monument qu'elle leur avait fait élever[599]».
[599] M. GUIZOT, Mélanges biographiques et littéraires, p. 222.
Elle avait déjà vu disparaître ses deux frères, Alexandre et Constantin de Benckendorf. Des trois fils qui lui restaient à son départ de Russie, l'un avait succombé en Amérique, et son mari avait eu la cruauté de ne pas l'en aviser. Elle avait appris la nouvelle par une lettre qu'elle lui avait écrite, retournée par la poste à l'expéditeur avec la mention «Mort»[600].
[600] Les princes Paul et Alexandre qui, seuls, lui survécurent de ses six enfants, moururent célibataires. Le dernier fut lieutenant-général, sénateur, gouverneur civil de Moscou, conseiller privé adjoint du ministre des domaines (ERMERIN, Annuaire de la noblesse de Russie, 2e année, 1892, p. 135).
Le jour qui précéda sa fin, elle demandait encore au baron de Hübner dans quelle ville devait se tenir le Congrès chargé de régler la question de Neuchâtel[601].
[601] Comte DE HÜBNER, Neuf ans de souvenirs d'un Ambassadeur d'Autriche à Paris, 1851-1859, publiés par son fils le comte Alexandre de Hübner, 2 vol. in-8º, Paris, Plon, 1904, t. II, p. 6.
La politique fut ainsi, jusqu'au dernier soupir, le principal intérêt de la vie de cette grande dame d'autrefois que fut la princesse Dorothée de Lieven.