‹ Lettres familièresChapitre 119 sur 160 · LETTRE CXVII.

LETTRE CXVII.

Mon cher ami, vous volez dans les vastes régions de l’air, je ne fais que marcher, et nous ne nous rencontrons pas. Dès que j’ai été libre de quitter Paris, je n’ai pas manqué de venir ici, où j’avais des affaires considérables. Je pars dans ce moment pour Clérac, et j’ai avancé mon voyage d’un mois pour trouver M. le duc d’Aiguillon, et finir avec lui 355, parce que ses gens d’affaires barbouillent plus qu’ils n’ont jamais fait. J’ai envoyé le tonneau de vin à mylord Eliban, que vous m’avez demandé pour lui. Mylord me le payera ce qu’il voudra ; et s’il veut ajouter à l’amitié ce qu’il voudra retrancher du prix, il me fera un présent immense : vous pouvez lui mander qu’il pourra le garder tant qu’il voudra, même quinze ans s’il veut ; mais il ne faut pas qu’il le mêle avec d’autres vins, et il peut être sûr qu’il l’a immédiatement comme je l’ai reçu de Dieu ; il n’est pas passé par les mains des marchands.

Mon cher abbé, à votre retour d’Italie, pourquoi ne passeriez-vous pas par Bordeaux, et ne voudriez-vous pas voir vos amis, et le château de la Brède, que j’ai si fort embelli depuis que vous ne l’avez vu ? c’est le plus beau lieu champêtre que je connaisse.

Sunt mihi Cœlicolæ, sunt cætera numina Fauni.

Enfin, je jouis de mes prés, pour lesquels vous m’avez tant tourmenté : vos prophéties sont vérifiées ; le succès est beaucoup au-delà de mon attente ; et l’Éveillé dit : « boudri bien que M. l’abbé de Guasco bis aco ».

J’ai vu la comtesse ; elle a fait un mariage déplorable, et je la plains beaucoup. La grande envie d’avoir de l’argent fait qu’on n’en a point. Le chevalier Citran a aussi fait un grand mariage, dans le même goût, aux îles 356, qui lui a porté en dot sept barriques de sucre une fois payées. Il est vrai qu’il a fait un voyage aux îles, et qu’il a pensé apparemment à vous. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur.

De la Brède, 16 mars 1752.

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