‹ Lettres familièresChapitre 122 sur 160 · LETTRE CXX.

LETTRE CXX.

Vous êtes admirable, mon cher Comte ; vous réunissez trois amis qui ne se sont vus depuis plusieurs années, séparés par des mers ; et vous ouvrez un commerce entre eux. M. Mitchel 361 et moi ne nous étions point perdus de vue ; mais M. d’Ayrolles, que j’ai eu l’honneur de voir à Hanovre, m’avait entièrement oublié. Je n’ai plus de vin de l’année passée ; mais je garderai un tonneau de cette année pour l’un et pour l’autre. Je vous ai déjà mandé que je comptais être à Paris au mois de septembre ; et comme vous devez y être en même temps, je vous porterai la réponse du négociant à l’abbé de la Porte, qui m’a critiqué sans m’entendre. Ce n’est pas un négociant soi-disant, comme vous croyez, c’en est un bien réel et un jeune homme de notre ville 362, qui est l’auteur de cet écrit.

Je vous dirai, mon cher Abbé, que j’ai reçu des commissions considérables d’Angleterre pour du vin 363 de cette année ; et j’espère que notre province se relèvera un peu de ses malheurs ; je plains bien les pauvres Flamands, qui ne mangeront plus que des huîtres, et point de beurre.

Je crois que le système a changé à l’égard des places de la Barrière, et que l’Angleterre a senti qu’elles ne pouvaient servir qu’à déterminer les Hollandais à se tenir en paix, pendant que les autres seront en guerre. Les Anglais pensent aussi que les Pays-Bas sont plus forts, en y ajoutant douze cent mille florins 364 de revenu, qu’ils ne le seraient par les garnisons des Hollandais, qui les défendent si mal ; de plus, la reine de Hongrie 365 a éprouvé qu’on ne lui donnait la paix en Flandre que pour porter la guerre ailleurs. Je ne serais pas étonné non plus que le système de l’équilibre et des alliances changeât à la première occasion. Il y a bien des raisons de ceci ; nous en parlerons à notre aise au mois de septembre ou d’octobre. J’ai reçu une belle lettre de l’abbé Venuti, qui, après m’avoir gardé un silence continuel pendant deux ans sans raison, l’a rompu aussi sans raison.

De la Brède, ce 27 juin 1752.

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