‹ Lettres familièresChapitre 29 sur 160 · LETTRE XXVII.

LETTRE XXVII.

J’ai reçu, cher et illustre Abbé 88, avec une véritable joie, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Vous êtes un de ces hommes que l’on n’oublie point, et qui frappez une cervelle de votre souvenir. Mon cœur, mon esprit sont tout à vous, mon cher Abbé.

Vous m’apprenez deux choses bien agréables : l’une, que nous verrons monseigneur Cerati en France ; l’autre que madame la marquise Ferroni se souvient encore de moi. Je vous prie de cimenter auprès de l’un et de l’autre cette amitié que je voudrais tant mériter. Une des choses dont je prétends me vanter, c’est que moi, habitant d’au-delà des Alpes, aie été aussi enchanté d’elle 89 que vous tous.

Je suis à Bordeaux depuis un mois, et j’y dois rester trois ou quatre mois encore. Je serais inconsolable, si cela me faisait perdre le plaisir de voir le cher Cerati. Si cela était, je prétendrais bien qu’il vînt me voir à Bordeaux. Il verrait son ami : mais il verrait mieux la France, où il n’y a que Paris et les provinces éloignées qui soient quelque chose, parce que Paris n’a pas pu encore les dévorer. Il ferait les deux côtés du carré, au lieu de faire la diagonale, et verrait les belles provinces qui sont voisines de l’Océan, et celles qui le sont de la Méditerranée.

Que dites-vous des Anglais ? voyez comme ils couvrent toutes les mers. C’est une grande baleine : Et latum sub pectore possidet œquor90.La reine d’Espagne a appris à l’Europe un grand secret. C’est que les Indes 91, qu’on croyait attachées à l’Espagne par cent mille chaînes, ne tiennent qu’à un fil. Adieu, mon cher et illustre Abbé ; accordez-moi les sentiments que j’ai pour vous. Je suis, avec toute sorte de respect, etc.

De Bordeaux, le 6 mars 1740.

q

Page 1