‹ Lettres familièresChapitre 3 sur 160 · LETTRE I 9.

LETTRE I 9.

J’ai reçu votre lettre, mon cher Abbé, qui m’a fait tout le plaisir du monde. Je vous dirai que je fus reçu hier de notre Académie 11, et que je me prépare à faire mes remerciements pour être installé le premier jour de mai 12. Je vous prie de faire part de ceci à M. Suret, et lui témoigner la joie que j’ai d’être son collègue. Je serais bien aise que vous voulussiez entreprendre le voyage de Bagnères 13. A présent que les financiers, les seuls riches du royaume, vont être à l’hôpital 14, nous allons être riches, nous ; car tout se doit regarder par proportion. Ainsi vous allez être aussi grand seigneur avec deux mille livres de rente que si vous en aviez quatre. Vous voyez que vous avez là de quoi vous conduire jusque Bordeaux.

Je suis, monsieur mon très-cher ami, de toute mon âme, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

SECONDAT DE MONTESQUIEU.

Comme je ne sais point l’adresse de M. de Navarre 15, permettez que je lui écrive ici. Je vous prie de vouloir lui laisser lire ces mots 16 :

Les marques de votre souvenir me sont bien chères, monsieur. Monsieur votre père que j’eus l’honneur de voir quelques jours après votre depart, me dit que votre voyage ne serait pas long ; et je vois à présent que les plaisirs vous ont retenu. Vous n’en 17 sauriez goûter de plus solide que celui de voir souvent notre abbé. Car pour les Chloris 18 dont vous étiez autrefois si enchanté, je les donnerais toutes au diable, car si elles sont saines de corps, ce qui est très-rare, elles ne sont point saines d’esprit.

Je suis, monsieur, de toute mon âme, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

SECONDAT DE MONTESQUIEU. 19

(4 avril 1710.)

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