‹ Lettres familièresChapitre 36 sur 160 · LETTRE XXXIV.

LETTRE XXXIV.

Je suis fort aise, mon cher ami, que la lettre que je vous ai donnée pour notre ambassadeur vous ait procuré quelques agréments à Turin, et un peu dédommagé des duretés du marquis d’Orméa 102. J’étais bien sûr que Monsieur et madame de Sénectère se feraient un plaisir de vous connaître, et, dès qu’ils vous connaitraient, qu’ils vous recevraient à bras ouverts. Je vous charge de leur témoigner combien je suis sensible aux égards qu’ils ont eus à ma recommandation. Je vous félicite du plaisir que vous avez eu de faire le voyage avec monsieur le comte d’Egmont : il est effectivement fort de mes amis, et un des seigneurs pour lequel j’ai le plus d’estime. J’accepte l’appointement de souper chez lui avec vous à son retour de Naples ; mais je crains bien que, si la guerre continue, je ne sois forcé d’aller planter des choux à la Brède. Notre commerce de Guienne sera bientôt aux abois ; nos vins nous resteront sur les bras, et vous savez que c’est toute notre richesse. Je prévois que le traité provisionnel de la cour de Turin avec celle de Vienne nous enlèvera le commandeur de Solar 103 ; et, en cas, je regretterai moins Paris. Dites mille choses pour moi à M. le marquis de Breil. L’humanité lui devra beaucoup pour la bonne éducation qu’il a donnée à M. le duc de Savoie 104, dont j’entends dire de très-belles choses. J’avoue que je me sens un peu de vanité de voir que je me formai une juste idée de ce grand homme, lorsque j’eus l’honneur de le connaître à Vienne. Je voudrais bien que vous fussiez de retour à Paris avant que j’en parte ; et je me réserve de vous dire alors le secret du Temple de Gnide105. Tâchez d’arranger vos intérêts domestiques le mieux que vous pourrez, et abandonnez à un avenir plus favorable la réparation des torts du ministère contre votre maison : c’est dans vos principes, vos occupations et votre conduite que vous devez chercher, quant à présent, des armes, des consolations et des ressources. Le marquis d’Orméa n’est pas un homme à reculer ; et, dans les circonstances où l’on se trouve à votre cour, on fera peu d’attention à vos représentations. L’ambassadeur vous salue 106. Il commence à ouvrir les yeux sur son amie ; j’y ai un peu contribué, et je m’en félicite, parce qu’elle lui faisait faire mauvaise figure. Adieu.

De Paris, 1742.

q

Page 1