‹ Lettres intimesChapitre 116 sur 134 · CXXI

CXXI

8 février 1865.

Cher ami,

On vous a envoyé, il y a huit jours, vingt-quatre exemplaires de votre hymne; je pense que vous les avez reçus.

Je me lève; il est six heures de l'après-midi; j'ai pris hier des gouttes de laudanum; je suis tout abruti. Quelle vie! Je parie que vous êtes plus malade, vous aussi.

Cependant je sortirai ce soir pour entendre le septuor de Beethoven. Je compte sur ce chef-d'oeuvre pour me réchauffer le sang. Ce sont mes virtuoses favoris qui l'exécuteront.

Après-demain, devant un auditoire de cinq personnes, chez Massart, je lirai Hamlet. En aurai-je la force? Cela dure cinq heures. Il n'y a, sur les cinq auditeurs, que madame Massart qui ait une vague idée du chef-d'oeuvre. Les autres (qui m'ont prié avec instance de leur faire cette lecture) ne savent rien de rien.

Cela me fait presque peur de voir des natures d'artistes subitement mises en présence de ce grand phénomène de génie. Cela me fait penser à des aveugles-nés à qui l'on donnerait subitement la vue. Je crois qu'ils comprendront, je les connais. Mais arriver à quarante-cinq et à cinquante ans sans connaître Hamlet! avoir vécu jusque-là dans une mine de houille! Shakspeare l'a dit: «La gloire est comme un cercle dans l'onde qui va toujours s'élargissant jusqu'à ce qu'il disparaisse tout à fait.»

Bonjour, cher ami; je vous serre la main. La poste a la bonté de vous porter ce billet; je ne doute pas qu'elle n'ait aussi celle de me rapporter de vos nouvelles prochainement.

A vous.

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