‹ Lettres intimesChapitre 68 sur 134 · LXIX - LXX

LXIX - LXX

Septembre 1838.

Ah! ah! voilà une joie! vous arrivez enfin!

Je vous envoie le seul billet qui me reste.

Venez ce soir après l'opéra à la loge des troisièmes nº 35; c'est celle de ma femme; j'irai vous y retrouver: le plus tôt possible avant ou pendant le ballet.

Massol est malade et il se voit obligé de passer son air du maître d'armes!

22 août 1839.

Mon cher Humbert,

Grand merci de votre longue et charmante lettre! c'est toujours une fête pour moi, quand je reconnais votre écriture sur une enveloppe; mais, cette fois, la fête a été d'autant plus joyeuse, qu'elle s'était attendue plus longtemps. Je ne savais plus ce que vous étiez devenu. Étiez-vous en Sardaigne, à Turin ou à Belley? Je conçois tout le charme que vous devez trouver dans votre immense métairie, et je me dis bien souvent aussi: _O rus, quandò te aspiciam!_ mais rien de plus impossible pour le moment qu'un pareil voyage! C'est trop loin de ma route; il faut que je passe le Rhin et non la Méditerranée.

Pardonnez-moi de vous écrire un peu à la hâte. Depuis huit jours, je cherche en vain le temps de causer à loisir avec vous, et je suis obligé d'y renoncer. Voilà donc quelques lignes sur les choses auxquelles vous voulez bien vous intéresser.

J'ai fini ma grande symphonie avec choeurs; cela équivaut à un opéra en deux actes et remplira tout le concert; il y a quatorze morceaux!

Vous avez dû recevoir trois partitions: le _Requiem_, l'ouverture de _Waverley_ et celle de _Benvenuto_. Je viens de copier pour votre frère, que je remercie de son bon souvenir, toute la scène des ouvriers: _Bienheureux les matelots!_ avec le petit duo d'Ascanio et Benvenuto qui s'y joint. Comme la partition est très simple et que l'accompagnement est tout dans les guitares, il m'a été facile de le réduire, et vous aurez tout de la sorte; mais ça va vous coûter, par la poste, un prix ridicule!

Voici la phrase du serment des ciseleurs:

[Illustration: notation musicale]

Ruolz vient de donner son opéra de _la Vendetta_, que Duprez a soutenu avec frénésie, mais dont le succès est une négation complète. Le public en masse a senti lui-même toute la nullité d'une pareille composition; mais on l'a laissé passer sans rien dire. J'étais cruellement embarrassé pour en rendre compte; mais M. Bertin n'entendait pas raillerie, et il m'a fallu dire à peu près la vérité.

Je n'ai pas revu Ruolz depuis lors.

A propos d'article, lisez donc les _Débats_ d'aujourd'hui dimanche: vous verrez, à la fin, une homélie à l'adresse de Duprez, sous le nom d'_un Débutant_. Cela vous fera rire.

L'_Ode à Paganini_ a paru, il y a huit jours, dans la _Gazette musicale_, avec une faute d'impression atroce, qui rend une strophe inintelligible!

Mille remerciements à votre frère pour la peine qu'il a prise de me traduire Romani. C'est merveilleusement beau, et j'ai trouvé, ainsi que ma femme, une singulière ressemblance entre la couleur de cette poésie et celle des poèmes de Moore. Dites bien à M. Romani, quand vous le verrez, que je l'admire de toute mon âme.

Spontini est toujours plus absurde et plus sottement envieux. Il a écrit à Émile Deschamps avant-hier une lettre incommensurablement ridicule. Le voilà reparti pour Berlin, après avoir désenchanté ici ses plus vrais admirateurs. Où diable le génie a-t-il pu aller se nicher! Il est vrai qu'il a délogé depuis longtemps. Mais enfin _la Vestale_ et _Cortez_ sont toujours là.

Adieu, mon cher ami. Je vous tiendrai au courant des répétitions de _Roméo et Juliette_. Je suis occupé à corriger les copies en ce moment, et je vais de ce pas chez un littérateur allemand qui se charge de la traduction de mon livret. Émile Deschamps m'a fait là de bien beaux vers, à quelques exceptions près. Je vous enverrai cela.

Adieu! adieu!

Votre tout dévoué.