XCVII
Weimar, 11 avril 1863.
Cher ami,
_Béatrice_ vient d'obtenir ici un grand succès. Après la première représentation, j'ai été complimenté par le grand-duc et la grande duchesse, et surtout par la reine de Prusse, qui ne savait quelles expressions employer pour dire son ravissement.
Hier, j'ai été rappelé deux fois sur la scène par le public après le premier acte et après le deuxième. Après le spectacle, je suis allé souper avec le grand-duc, qui m'a comblé de gracieusetés de toute espèce. C'est vraiment un Mécène incomparable. Pour demain, il a organisé une soirée intime où je lirai le poème des _Troyens_. Les artistes de Weimar et ceux qui étaient accourus des villes voisines, et même de Dresde et de Berlin, m'ont donné un immense bouquet.
Demain, je pars pour Löwenberg, où le prince de Hohenzollern m'a invité à venir diriger un concert dont il a fait le programme et qui est composé de mes symphonies et ouvertures.
Puis je retournerai à Paris, où je vous prie de me donner de vos nouvelles.
Trouverai-je _les Troyens_ en répétition?... j'en doute. Quand je suis loin, rien ne va.
Je serai bien content de recevoir un joli petit volume, celui de _Traître ou Héros_? Sera-t-il bientôt prêt?
Hier au soir, j'ai pris, dans ma joie, la liberté d'embrasser ma Béatrice, qui est ravissante. Elle a paru un peu surprise d'abord; puis, me regardant bien en face: «Oh! a-t-elle dit, il faut que je vous embrasse aussi, moi!»
Si vous saviez comme elle a bien dit son
[Illustration: notation musicale: Il m'en souvient!]
On me fait beaucoup d'éloges du travail du traducteur. Quant à moi, je l'ai surpris, malgré mon ignorance de la langue allemande, en flagrant délit d'infidélité en maint endroit. Il s'excuse mal, et cela m'irrite. C'est le même qui traduit mon livre _A travers chants_. Or figurez-vous que, dans cette phrase: «Cet adagio semble avoir été soupiré par l'archange Michel, un soir où, saisi d'un accès de mélancolie, il contemplait les mondes, debout au seuil de l'empyrée;» il a pris l'archange Michel pour _Michel-Ange_, le grand artiste florentin. Voyez le galimatias insensé qu'une telle substitution de personne doit faire dans la phrase allemande. N'y a-t-il pas de quoi pendre un tel traducteur?... Mais quoi! il m'est si dévoué, c'est un si excellent garçon!
Dieu vous garde de voir traduire votre _Héros_: on en ferait un traître! ou votre _Traître_: on en ferait un héros!
Mille amitiés dévouées.
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Tâchez, cher ami, que je trouve sur ma table, à mon retour, une lettre de vous.