CHAPITRE X.
D’une opinion très-particulière de l’historien de la société polie.
Qui croirait que, parmi nos contemporains, Molière a rencontré en France un censeur plus sévère, un adversaire à lui seul plus rigoureux que Bossuet, Bourdaloue et Jean-Jacques réunis? Dans un livre où les faits et les personnages du XVIIe siècle sont violentés, torturés de la manière la plus étrange, sous prétexte de faire l’histoire de la société polie, M. Rœderer n’a pas entrepris moins que la réhabilitation complète des précieuses et de l’hôtel de Rambouillet. Il fausse librement toutes les vues, toutes les données de l’histoire, pour les faire cadrer à son bizarre système. En voici un aperçu:
Selon M. Rœderer, la société polie ce sont les précieuses; la préciosité, la morale et la vertu, c’est tout un. Or M. Rœderer imagine un complot de quatre poëtes, ou plutôt quatre scélérats, ligués contre la morale publique et la vertu: ce sont Molière, Boileau, Racine, et la Fontaine. Dans quel intérêt, direz-vous? Dans l’intérêt, répond M. Rœderer, de plaire à Louis XIV en flattant ses penchants vicieux. Ces quatre poëtes travaillant sous la protection du roi, c’est ce que M. Rœderer appelle «le quatrumvirat placé sous les créneaux de Louis XIV.» Je ne m’étonne plus de la sympathie de M. Rœderer pour les précieuses. M. Rœderer nous peint les membres du quatrumvirat réunis, et de concert «pour favoriser les mœurs de la cour, célébrer les maîtresses, exalter sous le nom de munificence royale des profusions ruineuses, au grand préjudice des mœurs générales. On faisait tomber des ridicules, mais on les immolait au vice; et l’honnêteté des femmes était traitée d’hypocrisie, comme si le désordre eût été une règle sans exception.» (Société polie, p. 206.)
Je ne voudrais pas jurer que M. Rœderer n’ait retrouvé le contrat d’association, tant il paraît sûr de son fait. Vainement lui ferait-on observer que Molière et Racine sont restés brouillés depuis la représentation d’Andromaque; c’est-à-dire, depuis le véritable début de Racine; que Louis XIV, loin de protéger la Fontaine, témoigna toujours contre le fabuliste et contre ses ouvrages une invincible antipathie; M. Rœderer ne s’arrête pas à si peu:
«Le quatrumvirat placé sous les créneaux de Louis XIV obtint une victoire facile sur le ridicule; mais il succomba devant l’honnêteté, parce qu’elle était appuyée sur la haute société, qui joignait le bon goût à la délicatesse des mœurs. Cette société faisait cause commune avec la cour contre le mauvais langage et les mauvaises manières, et eut peut-être la plus grande part à leur réprobation; mais elle faisait cause commune avec les bonnes mœurs de la préciosité contre la licence de la cour et contre celle des écrivains nouveaux, et elle eut la plus grande part à leur défaite.» (P. 24.)
Certes, avant M. Rœderer personne n’avait soupçonné ni cette association de Molière, Boileau, la Fontaine et Racine contre les bonnes mœurs et l’honnêteté, ni surtout la défaite du quatrumvirat. Molière et Boileau défaits par les précieuses! Ceux qui aiment le nouveau, quoi qu’il coûte, auront ici lieu d’être satisfaits.
Et quel but pensez-vous que se proposât Molière dans le Misanthrope? Peindre la vertu, et la faire estimer et chérir jusque dans les excès comiques où elle peut s’emporter? Point du tout! La véritable intention de Molière était de servir les maîtresses de Louis XIV; et en cela il était soufflé par Louis XIV lui-même. Préparer le triomphe du vice, tel est le sens mystérieux du caractère d’Alceste:
«En considérant la position de Molière et le plaisir que le roi prenait à diriger son talent, on se persuaderait sans peine qu’en approchant l’oreille des rideaux du roi, on surprendrait quelques paroles dites à demi-voix pour désigner à Molière ce caractère qui, bien que respecté au fond du cœur, avait quelque chose d’importun pour les maîtresses, et pour les femmes qui aspiraient à le devenir.» (P. 219.)
Vous en seriez-vous douté? Non. C’est que vous n’avez pas, comme M. Rœderer, approché l’oreille des rideaux de Louis XIV.
Et Amphitryon? Vous croyez bonnement que c’est une imitation de Plaute; que les personnages de cette comédie sont Jupiter, Alcmène et Amphitryon? Pauvres gens! vues bornées! détrompez-vous: apprenez de M. Rœderer qu’il faut entendre sous ces noms Louis XIV, madame de Montespan, et M. de Montespan; dès lors vous comprenez la malice de ces vers:
Un partage avec Jupiter N’a rien du tout qui déshonore.
C’est ingénieux, n’est-ce pas? M. Rœderer fait des découvertes admirables dans les pièces de Molière! Mais ce n’est pas tout, et voyez jusqu’où va son talent: cet Amphitryon si gai, si comique, M. Rœderer trouve le moyen de le tourner à la tragédie; il mêle là-dedans la mort de madame de Montausier, et veut en rendre Molière responsable. Comment? madame de Montausier serait-elle morte de rire à Amphitryon? Nullement; elle mourut des suites d’une frayeur causée par une vision, une apparition en plein jour. Saint-Simon et mademoiselle de Montpensier s’accordent sur cette histoire: «Madame de Montausier étant dans un passage, derrière la chambre de la reine, où l’on met ordinairement un flambeau en plein jour, elle vit une grande femme qui venait droit à elle, et qui, lorsqu’elle en fut proche, disparut à ses yeux; ce qui lui fit une si grande impression dans la tête et une si grande crainte, qu’elle en tomba malade.» (Mémoires de Mademoiselle.)
Saint-Simon ajoute que la grande femme était mal mise, qu’elle parla à l’oreille de madame de Montausier; et que celle-ci étant sujette à certains dérangements de cerveau, l’on ne sut jamais ce qu’il y avait de réel ou de fantastique dans cette scène.
Vous n’apercevez, je gage, aucun rapport entre cette aventure lugubre et Amphitryon? C’est que vous n’avez pas les yeux de lynx de M. Rœderer.
M. Rœderer, avec une sagacité nonpareille, devine et affirme sans hésiter que le fantôme inconnu n’était autre que M. de Montespan, déguisé en grande femme mal mise, pour, à l’aide de ce costume, pénétrer plus facilement dans les appartements de la reine, et faire à madame de Montausier de sanglants reproches sur sa complaisance pour les amours adultères du roi et de la marquise. Or, comme madame de Montausier mourut de cette affaire, c’est-à-dire de l’effroi d’avoir vu M. de Montespan en grande femme mal mise; et d’autre part Molière ayant composé Amphitryon dans une vue favorable à l’adultère du roi, tout cela donne à M. Rœderer le droit de s’écrier:
«Combien cette mort fait perdre de son esprit et de sa gaieté à l’Amphitryon de Molière! et quelle condamnation la pure vertu dont la société de Rambouillet avait été l’école prononça par cette mort sur la conduite de Louis XIV!» (P. 135.)
La beauté de l’expression répond à la justesse des pensées.
Mais voici le chef-d’œuvre de l’immoralité de Molière, l’ouvrage où se montre en plein son intention perverse de protéger le vice et de faire triompher les mauvaises mœurs, toujours sous les créneaux de Louis XIV, bien entendu. Vous vous hasardez à nommer Tartufe: point! vous n’y êtes pas. C’est les Femmes savantes; Tartufe n’attaque pas les précieuses. Il n’y avait point de précieuses ridicules, point de pédantes; il n’y en a jamais eu; Philaminte et Bélise n’ont jamais existé. Mais il y avait des femmes d’une éclatante vertu, dont la conduite immaculée protestait contre la conduite scandaleuse de madame de Montespan. «C’étaient là les femmes dont les mœurs inquiétaient Molière et offensaient la cour; c’étaient ces femmes-là que le poëte voulait attaquer sous le nom de femmes savantes.» (P. 306-307.)
Pour en venir à bout, Molière profita perfidement d’une circonstance favorable à son dessein. C’est que ces femmes vertueuses «s’appliquaient à l’étude du grec et du latin, à la métaphysique de Descartes, aux sciences physiques et mathématiques; quelques-unes particulièrement à l’astronomie.» (P. 306.) Molière eut la méchanceté noire d’employer ce hasard pour faire illusion au public et masquer son but affreux; mais il n’a pu tromper l’œil vigilant de M. Rœderer.
«Cependant Molière, qui voyait le train de la cour continuer, l’amour du roi et de madame de Montespan braver le scandale, imagina d’infliger un surcroît de ridicule aux femmes dont les mœurs chastes et l’esprit délicat étaient la censure muette, mais profonde et continue, de la dissolution de la cour. Il ne doutait pas que ce ne fût un moyen de plaire au roi et à madame de Montespan..... La pièce des Femmes savantes est une dernière malice de Molière à double fin: d’abord pour se défendre de la réprobation de quelques mots de son langage et de quelques erreurs de sa morale; ensuite pour servir les amours du roi et de madame de Montespan, qui blessaient tous les gens de bien, et dont la mort récente de madame de Montausier était une éclatante condamnation.» (P. 305-306.)
Que de révélations inattendues coup sur coup! Molière défendant son propre langage et les erreurs de sa morale, Molière sapant les bonnes mœurs dans les Femmes savantes!
Le voilà donc connu ce secret plein d’horreur!
«Il est évident par le travail de cette comédie qu’elle n’a été inspirée ni par le spectacle de la société, ni avouée par l’art: c’est une œuvre de combinaison politique, invita Minerva.» (P. 309.)
Quoi! les Femmes savantes ont été faites malgré Minerve? Ah! M. Rœderer, je n’y tiens plus; et, comme dit Sganarelle à don Juan: «Cette dernière m’emporte!» Il faut que la défense des précieuses soit une entreprise bien difficile, puisqu’elle réduit à de telles extrémités!
Le zèle de M. Rœderer pour les précieuses et les précieux ne recule devant aucune tâche, ne s’effraye d’aucun obstacle: il va jusqu’à embrasser l’apologie de l’abbé Cotin! On sait que l’abbé Cotin avait insulté Molière et Boileau dans un libelle rimé, où, parmi cent platitudes atroces, il leur reprochait de ne reconnaître ni Dieu, ni foi, ni loi; d’être des bateleurs, des turlupins, mendiant un dîner qu’ils payaient en grimaces, après s’y être enivrés jusqu’à tomber sous la table[35]. La scène de Vadius et de Trissotin s’était passée chez Mademoiselle, entre Cotin et Ménage, justement à l’occasion du fameux sonnet à la princesse Uranie; et, pour preuve, Saint-Évremond avant Molière avait reproduit cette scène dans sa comédie des Académistes. Ce sonnet à Uranie, et le madrigal sur un carrosse de couleur amarante, sont imprimés dans le recueil de Cotin; Trissotin s’appela Tricotin, c’est-à-dire, triple Cotin, jusqu’à la douzième représentation. Ménage même ajoute que Molière, pour rendre son intention encore plus sensible, avait songé d’affubler l’acteur d’un vieil habit de Cotin. Ce sont là des raisons de quelque poids sans doute, mais non pas pour M. Rœderer. M. Rœderer s’indigne de l’idée qu’on ait pu voir Cotin dans Trissotin. Cette fois, le crime lui paraît si énorme qu’il refuse d’en charger même Molière! Il s’en prend aux commentateurs:
«De nos jours, des commentateurs ont osé (quelle audace!) ce dont les écrits du temps de Molière se sont abstenus, ce à quoi la volonté de Molière a été de ne donner ni occasion, ni prétexte..... Ils veulent que le Trissotin des Femmes savantes soit précisément l’abbé Cotin!..... Mais Trissotin est un homme à marier qui veut attraper une honnête famille, et Cotin était ecclésiastique; Trissotin est un malhonnête homme, et l’abbé Cotin avait une réputation intacte. Un coquin ne prêche pas dix-sept carêmes de suite à Notre-Dame!» Voilà ce qui s’appelle un argument! L’abbé Cotin a prêché dix-sept carêmes de suite à Notre-Dame, donc il ne pouvait être un poëte ridicule, et Molière n’a pu le jouer en cette qualité. J’ose dire que le livre de M. Rœderer est raisonné d’un bout à l’autre avec la même puissance de logique.
[35] Despréaux sans argent, crotté jusqu’à l’échine, S’en va chercher son pain de cuisine en cuisine; Son Turlupin l’assiste, et, jouant de son nez, Chez le sot campagnard gagne de bons dîners, etc.....
Ce même Cotin fit contre son ancien ami Ménage une satire intitulée la Ménagerie. On voit qu’il ne se contentait pas d’être un méchant poëte; il était encore un méchant homme.
A l’occasion de Trissotin, M. Rœderer s’élève contre l’impertinence des faiseurs de clefs. Je suis de son avis; mais pourquoi nous a-t-il donné tout à l’heure une clef de l’Amphitryon? pourquoi prend-il sur lui d’affirmer que, sous le nom de Madelon, Molière a voulu jouer mademoiselle de Scudéry, qui s’appelait Madeleine? Il s’appuie d’un passage du discours de réception de la Bruyère à l’Académie; il aurait dû s’en souvenir plus tôt. La clef du Gargantua et du Pantagruel, celle des Caractères, sont beaucoup plus innocentes que celle qu’il forge pour Amphitryon; c’est l’histoire de la poutre et du fétu de l’Évangile.
Enfin Molière mourut! Dès ce moment le quatrumvirat dont il était l’âme fut considérablement affaibli. A la vérité, Racine, tout faible qu’il était, fit encore Iphigénie, Phèdre, Esther, et Athalie; la Fontaine publia ses meilleures fables, et ses derniers contes; Boileau, ses Épîtres, le Lutrin, et l’Art poétique; mais il n’importe: le parti honorable, la société d’élite, comme l’appelle M. Rœderer (p. 215), commença dès lors à respirer. Le parti honorable, ce sont les précieuses, par opposition au parti déshonorant ou déshonoré, représenté par Molière, Boileau, Racine et la Fontaine, Louis XIV en tête. Peu s’en faut que M. Rœderer ne se réjouisse de la mort de Molière; et, à tout prendre, on ne saurait lui en vouloir, puisque la morale est plus nécessaire que l’esprit, et que «la mort de Molière marqua un terme à la protection que les lettres donnaient à la société licencieuse contre la société d’élite.» (P. 329.) Cette mort fit un bien infini, car avec Molière disparurent les mots grossiers qu’il protégeait, et tout rentra dans l’ordre: les rois n’eurent plus de maîtresses; il n’y eut plus de profusions ruineuses, sous le nom de munificence royale; les mœurs publiques se purifièrent, et devinrent aussi irréprochables que celles même de l’hôtel de Rambouillet; en un mot, le temps de la régence fut l’âge d’or de la morale et de la vertu. Évidemment tout le mal tenait à Molière et aux mots grossiers.
S’arrêter une seule minute à combattre les assertions de M. Rœderer, ce serait insulter à la fois la mémoire de Molière et le bon sens du lecteur. Il a suffi d’exposer ces rêveries; encore ne l’eût-on pas fait si longuement, si le livre qui les contient eût été publié comme les autres livres; mais l’auteur a pris la précaution de ne le pas laisser vendre: il s’est contenté d’en prodiguer de tous côtés les exemplaires en pur don. Par cet ingénieux moyen, il a échappé à l’examen de la critique, ou bien, si quelqu’un en a parlé quelque part, ç’a été pour acquitter en éloges la dette de la reconnaissance ou de l’amitié; en sorte que, depuis tantôt dix ans, les accusations les plus graves, et, disons le mot, les plus calomnieuses, circulent en France, au sein de la société polie, sur le compte des plus nobles caractères et du plus beau génie dont notre nation s’honore. Celui qui a répandu la gloire de notre littérature dans tous les coins du monde civilisé, et l’y maintiendra encore après que la langue française aura cessé d’être une langue vivante, c’est celui-là que M. Rœderer a choisi pour en faire le chef de je ne sais quelle officine ténébreuse, où, sous l’espoir d’un salaire, les quatre premiers poëtes du dix-septième siècle deviendraient les courtisans des courtisanes, les adversaires de l’honnêteté, et les destructeurs de la morale! Tant de frais pour réhabiliter les précieuses ridicules et l’abbé Cotin[36]!
[36] M. Rœderer met toujours Cottin par deux t. Il défigure le nom de son héros, comme ceux de la Fare et de Roberval, qu’il écrit Lafarre, et Robervalle. Ce sont de petits détails, mais non pas sans importance dans un livre qui prétend surtout tirer sa valeur de l’exactitude parfaite des petits détails.
En voici de plus essentiels:
M. Rœderer (p. 195) fait la Fontaine plus jeune que Molière, dont il place la naissance en 1620. L’acte de naissance authentique de Molière, publié en 1821, prouve que Molière est né en 1622, et donne raison à Bret, qui avait indiqué cette date. Ainsi Molière était d’un an plus jeune que la Fontaine.
(P. 28.) Il ne devrait plus être permis de répéter le conte du génie de la Fontaine, éveillé en sursaut à vingt-six ans par la lecture d’une ode de Malherbe. L’ouvrage de M. Walckenaer, fort antérieur à celui de M. Rœderer, a démontré la fausseté de cette historiette.
M. Rœderer donne comme un fait notoire et au-dessus de tout examen la représentation des Précieuses ridicules en province en 1654, c’est-à-dire, cinq ans avant la représentation à Paris. Il affirme, sans aucune preuve, que cette comédie fut jouée à Béziers, durant les états de Provence. C’est là, dit-il, un fait indubitable que personne n’a jamais contredit. Il a été contredit par Somaise, par de Visé, par les frères Parfaict, et après eux par Bret et par M. Taschereau. Il est surtout démenti de la manière la plus formelle par le registre de la Comédie, écrit de la main de la Grange, où il est dit, page 3, que l’Étourdi et le Dépit avaient été joués en province, et, page 12, que les Précieuses étaient une pièce nouvelle; et la Grange, qui y créa le rôle de Jodelet, a répété ce témoignage dans son édition des œuvres de Molière: «En 1659, M. de Molière FIT les Précieuses ridicules.»
Ces preuves avaient été rassemblées dans l’estimable travail de M. Taschereau, que M. Rœderer qualifie d’absurde et d’odieux, parce qu’il contrarie son système sur les Précieuses. Il eût mieux fait de le lire que de l’injurier.
Enfin, M. Rœderer (p. 10) combat l’opinion de ceux qui attribuent à Molière, à Racine, à Boileau, et aux écrivains de leur temps, le perfectionnement de la langue française; et, parmi les auteurs à qui il attribue réellement ce mérite, et qui écrivaient, dit-il, longtemps avant le siècle de Louis XIV, il cite madame de Sévigné entre Regnier, Corneille et Malherbe.
D’abord, ni la langue de Malherbe et de Regnier, ni même la langue de Corneille, n’est celle de Racine et de Boileau.
Ensuite le recueil des lettres de madame de Sévigné ne commence qu’en 1671. Il est vrai que nous n’avons pas toute sa correspondance; mais il faut être aussi prévenu et aussi intrépide que M. Rœderer pour se faire un argument de ces lettres perdues, dont on ignore et le nombre et la date: «Une multitude d’autres sont perdues. On pourrait assurer, sans les connaître, que ce sont les plus curieuses, les plus variées, les plus charmantes.» Tout est possible à M. Rœderer, hormis de dissimuler sa passion. A chaque page de son livre on reconnaît l’homme qui discute avec un parti pris, et ne se fait aucun scrupule d’altérer, de mutiler l’histoire, pour la plier à ses idées.
Quant à dire que Cathos et Madelon sont «des bourgeoises presque canailles;» que Tallemant parle de madame de Sablé «comme d’une intrigante fieffée et d’une insigne catin (p. 240); ces expressions et beaucoup d’autres pareilles, semblent indiquer que l’auteur n’était pas né pour être l’historien de la société polie.
Au reste, cette prétendue histoire de la société polie se résume en trois points: éloge de l’hôtel de Rambouillet; invectives contre Molière; amours de Louis XIV avec Mlle de la Vallière, Mme de Montespan, Mme de Maintenon, Mme de Ludre, Mme de Gramont et Mlle de Fontanges. Sur trente-sept chapitres, les intrigues galantes de Louis XIV en remplissent treize, qui font plus de la moitié du volume. L’auteur prétend que «le triomphe de Mme de Maintenon est celui de la société polie.»--«On sait, dit-il, que le mariage de Mme de Maintenon fut une longue partie d’échecs, où la veuve Scarron fit son adversaire mat en avançant opiniâtrement la religion.» M. Rœderer disserte là-dessus en docteur qui aurait pris ses degrés dans les cours d’amour, et son style cette fois est tout à fait digne de l’hôtel de Rambouillet: «La main du roi fut sollicitée par la religion en faveur de l’amour; l’amour l’aurait peut-être donnée sans elle, et elle ne l’aurait pas donnée sans lui.» (P. 464.) L’abbé Cotin ou l’abbé de Pure n’eût pas rencontré mieux.
Aujourd’hui ces orages sont passés, ces flots de haine, ces torrents d’injures sont écoulés, et Molière est debout. Vivant, il fut vilipendé par les fanatiques et les hypocrites; on se fût scandalisé de l’idée seule de l’admettre à l’Académie française: un comédien! A sa mort le peuple fut ameuté devant sa maison, et sa veuve se vit obligée de jeter de l’argent par les fenêtres, pour qu’on le laissât prendre possession de ce petit coin de terre obtenu par prière. Cent ans après, l’Académie française mettait l’éloge de Molière au concours; il fallut cent autres années pour qu’on osât saisir l’occasion d’élever la première statue de Molière, sur une fontaine, contre un pignon, à l’angle de deux rues fangeuses. Encore un siècle de patience, et Molière obtiendra peut-être sur une place publique de Paris un monument sans partage, digne de lui et de nous. La justice de la postérité est lente, mais elle est sûre, et d’autant plus complète qu’elle s’est fait davantage attendre. Sachons gré à Louis XIV de l’avoir devancée. Elle a commencé enfin pour Molière, celui de tous les génies français qui représente le mieux la France. Ce que Cicéron promettait à Auguste, on peut le promettre bien plus sûrement à Molière: Nulla unquam ætas de laudibus suis conticescet, Aucune époque ne tarira jamais sur tes louanges[37].
[37] La vie de Molière a été souvent écrite. Parmi ses historiens, les plus célèbres sont Grimarest et Voltaire; c’est la source où sont allés puiser tous les autres. Le livre de Grimarest a l’avantage d’être le plus rapproché des faits qu’il expose; mais il manque de critique et de style. L’écrit de Voltaire fourmille d’inexactitudes et de négligences; il n’est digne ni de Voltaire ni de Molière. L’auteur, travaillant pour obliger un libraire, attachait à son œuvre une importance fort médiocre: il comptait en rejeter la responsabilité, et s’évader par l’anonyme. Mais Voltaire aurait dû se rendre plus de justice, et sentir que tout lui serait possible en littérature, hormis de se cacher. Dans ces derniers temps, des découvertes importantes, dues en partie à M. de Beffara, ont révélé des faits jusqu’ici inconnus, et mis à même de rectifier des erreurs graves. En sorte que, pour l’abondance des renseignements comme pour la sûreté de la critique, rien n’approche du travail de M. Jules Taschereau, Histoire de la vie et des ouvrages de Molière, souvent cité dans cette notice. C’est un monument durable, élevé par une main habile et pieuse à la gloire du père de la comédie française.
TABLE.
Pages.
Préface. III
CHAPITRE Ier. Naissance de Molière.--Ses études.--Il se fait comédien ambulant.--Il débute à Paris par les Précieuses ridicules. XI
---- II. Mariage de Molière.--Molière se brouille avec Racine.--Il est accusé d’inceste.--Louis XIV le protége. XVII
---- III. Le Don Juan de Tirso de Molina et celui de Molière.--Fureur des hypocrites en voyant les Provinciales sur le théâtre. XXI
---- IV. Le Misanthrope;--critiqué par J. J. Rousseau. Le Timon de Shakspeare. XXVI
---- V. Tartufe;--attaqué par Bourdaloue, défendu par Fénelon. XXXI
---- VI. Amphitryon, George Dandin, l’Avare.--Les farces de Molière.--Ses derniers ouvrages. XXXVIII
---- VII. Caractère privé de Molière.--Sa mort.--Son talent comme auteur. XLIII
---- VIII. Du génie dramatique de Molière.--Du style de Molière. LII
---- IX. De la moralité des comédies de Molière. Attaques de Bossuet.--Sentiment de Fléchier sur la comédie et les comédiens. LXVII
---- X. D’une opinion très-particulière de l’historien de la société polie. LXXIV
Errata. LXXXIX
Lexique de la langue de Molière. 1
Lettre à M. A. F. Didot, sur quelques points de philologie française. 425
ERRATA.
Page 51, lig. 14: on se contente du simple c devant o et n; lisez: devant o et a.
Page 134, lig. 21:
Nel puet nommer et ne porquant Balbié l’a en souglotant.
lisez en seul mot neporquant, ou en trois mots ne por quant (neque per quantum, non pas même pour autant, nonobstant cela). Il n’y a point de motif de séparer une des trois racines.
Pag. 166, lig. 9: le sepulchre u li bom huem fud enseveliz; lisez: u li bons huem.
LEXIQUE
DE LA
LANGUE DE MOLIÈRE.
A, devant un infinitif, propre à, capable de, de force ou de nature à....
Cherchons une maison à vous mettre en repos.
(L’Ét. V. 3.)
Je me sens un cœur à aimer toute la terre.
(D. Juan. I. 2.)
Je n’ai point un courroux à s’exhaler en paroles vaines.
(Ibid. I. 3.)
Pour de l’esprit, j’en ai sans doute, et du bon goût A juger sans étude et raisonner de tout, A faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre, Figure de savant sur les bancs d’un théâtre.
(Mis. III. 1.)
Et la cour et la ville Ne m’offrent rien qu’objets à m’échauffer la bile.
(Ibid. I. 1.)
Monsieur n’est point une personne à faire rire.
(Pourc. I. 5.)
Des ennuis à ne finir que par la mort.
(Am. Magn. I. 1.)
--A, devant un infinitif, pour en suivi d’un participe présent:
On ne devient guère si riche à être honnêtes gens.
(B. Gent. III. 12.)
En étant honnêtes gens.
L’allégresse du cœur s’augmente à la répandre.
(Éc. des fem. IV. 6.)
En la répandant, lorsqu’on la répand.
Cette tournure correspond au gérondif en do, ou au supin en u des Latins, qui n’est lui-même qu’un datif ou un ablatif, l’un et l’autre marqués en français par à: vires acquirit eundo; diffunditur auditu.
Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens, Et nous faisons contre eux à leur être indulgents.
(Éc. des f. V. 7.)
En leur étant indulgents.
Votre choix est tel, Qu’à vous rien reprocher je serois criminel.
(Sgan. 20.)
En vous reprochant rien, si je vous reprochais rien.
--A, devant un infinitif, marque le but:
... Un cœur qui jamais n’a fait la moindre chose A mériter l’affront où ton mépris l’expose.
(Sgan. 16.)
Pour mériter, tendant à mériter.
Si c’étoit une paysanne, vous auriez maintenant toutes vos coudées franches à vous en faire la justice à bons coups de bâton.
(G. D. I. 3.)
Lorsque si généreusement on vous vit prêter votre témoignage à faire pendre ces deux personnes qui ne l’avoient pas mérité.
(Pourc. I. 3.)
Ah! c’est ici le coup le plus cruel de tous, Et dont à s’assurer trembloit mon feu jaloux.
(Amph. II. 2.)
La chose quelquefois est fâcheuse à connoître, Et je tremble à la demander.
(Ibid. II. 2.)
--A, devant un infinitif, au point de, jusqu’à:
La curiosité qui vous presse est bien forte, M’amie, à nous venir écouter de la sorte!
(Tart. II. 2.)
--A, devant un infinitif, par le moyen de:
Et que deviendra lors cette publique estime Qui te vante partout pour un fourbe sublime, Et que tu t’es acquise en tant d’occasions, A ne t’être jamais vu court d’inventions!
(L’Ét. III. 1.)
--A supprimé.
Voyez PRÉPOSITION supprimée.
--A datif, redoublé surabondamment:
Et je le donnerois à bien d’autres qu’à moi, De se voir sans chagrin au point où je me voi.
(Sgan. 16.)
Que de son cuisinier il s’est fait un mérite, Et que c’est à sa table à qui l’on rend visite.
(Mis. II. 5.)
L’on prescrit aujourd’hui de dire à bien d’autres que moi.... C’est à sa table que l’on rend visite, sous prétexte que les deux datifs font double emploi; mais cette façon de parler est originelle dans notre langue, et nous vient du latin, où cette symétrie des cas est rigoureusement observée entre le substantif et son pronom relatif.
Boileau a dit de même:
«C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler.»
(Sat. IX.)
Vers qu’il lui eût été facile de changer, et qu’il voulut maintenir, avec raison; car ce pléonasme est dans le génie et la tradition de la langue:
LE DRAPIER.
«Par la croix où Dieu s’estendy, «C’est à vous à qui je vendy «Six aulnes de drap, maistre Pierre.»
(Pathelin.)
Voyez DE redoublé surabondamment.
--A VOUS, où nous ne mettons plus que vous.
Voilà un homme qui veut parler à vous.
(Mal. im. II. 2.)
--A datif, marquant la perte ou le profit.
ÊTRE AMI A QUELQU’UN:
Mais, quelque ami que vous lui soyez...
(D. Juan. III. 4.)
Cette tournure vient des Latins, qui l’avaient empruntée aux Grecs.
--A (un substantif) devant, en présence de...
A l’orgueil de ce traître, De mes ressentiments je n’ai pas été maître.
(Tart. V. 3.)
A cette audace étrange, J’ai peine à me tenir, et la main me démange.
(Ibid. V. 4.)
--A pour de; essayer à, manquer à, tâcher à...
Essayez, un peu, par plaisir, à m’envoyer des ambassades, à m’écrire secrètement de petits billets doux, à épier les moments que mon mari n’y sera pas....
(G. D. I. 6.)
Manquez un peu, manquez à le bien recevoir.
(Sgan. 1.)
Depuis assez longtemps je tâche à le comprendre.
(Ibid. III. 5.)
--A pour en, dans: SE METTRE QUELQUE CHOSE A LA TÊTE:
Pensez-vous..... Et, quand nous nous mettons quelque chose à la tête, Que l’homme le plus fin ne soit pas une bête?
(Éc. des Mar. I, 2.)
--A pour contre; CHANGER UNE CHOSE A UNE AUTRE:
Et, des rois les plus grands m’offrît-on le pouvoir, Je n’y changerois pas le bonheur de vous voir.
(Mélicerte. II. 2.)
«Ce jour même, ce jour, l’heureuse Bérénice «Change le nom de reine au nom d’impératrice.»
(RACINE, Bérén.)
--A pour sur, d’après; A MON SERMENT:
Je n’en serai point cru à mon serment, et l’on dira que je rêve.
(G. D. II. 8.)
A mon serment l’on peut m’en croire.
(Amph. II. 1.)
--A dans le sens de par, SE LAISSER SÉDUIRE A....:
Et ne vous laissez point séduire à vos bontés.
(Fem. sav. V. 2.)
.... Et que j’aurois cette faiblesse d’âme De me laisser mener par le nez à ma femme?
(Ibid. V. 2.)
Il est clair que Molière a voulu éviter la répétition de par. A se construit avec laisser; par se construirait avec mener.
Voyez A CAUSE QUE,--A CE COUP,--A CETTE FOIS,--A CRÉDIT,--A LA CONSIDÉRATION,--A L’ENTOUR DE,--A L’HEURE,--A MA SUPPRESSION,--A PLEIN,--A SAVOIR,--AU ET AUX.
ABANDONNER. ABANDONNER SON CŒUR A..., suivi d’un infinitif:
Aussi n’aurois-je pas Abandonné mon cœur à suivre ses appas....
(Éc. des Mar. II. 9.)
ABOYER, métaphoriquement; ABOYER APRÈS QUELQU’UN, en parlant des créanciers:
Nous avons de tous côtés des gens qui aboient après nous.
(Scap. I. 7.)
ABSENT. ABSENT DE QUELQU’UN:
Et qu’un rival, absent de vos divins appas.....
(D. Garcie. I. 3.)
«Nul heur, nul bien ne me contente, «Absent de ma divinité.»
(FRANÇOIS Ier.)
C’est un latinisme: abesse ab.
A CAUSE QUE.
Vous ne lui voulez mal, et ne le rebutez Qu’à cause qu’il vous dit à tous vos vérités.
(Tart. I. 1.)
Et voilà qu’on la chasse avec un grand fracas, A cause qu’elle manque à parler Vaugelas.
(Fem. sav. II. 7.)
«Ceux qu’on nomme chercheurs, à cause que, dix-sept cents ans après J. C., ils cherchent encore la religion.»
(BOSSUET. Or. fun. de la R. d’A.)
ACCESSOIRE. EN UN TEL ACCESSOIRE, en pareille circonstance:
Et tout ce qu’elle a pu, dans un tel accessoire, C’est de me renfermer dans une grande armoire.
(Éc. des f. IV. 6.)
Accessoire paraît un mot impropre, suggéré par le besoin de rimer. On voit, à la plénitude du sens et à la fermeté habituelle de l’expression, que Molière avait, comme Boileau, l’usage de s’assurer d’abord de son second vers. De là vient que souvent le second hémistiche du premier tient de la cheville, comme en cette occasion. (Voyez CHEVILLES.)
ACCOISER, calmer:
Ier MÉDECIN. Adoucissons, lénifions et accoisons l’aigreur de ses esprits.
(Pourc. I. 2.)
L’orthographe primitive est quoi, quoie, de quietus: on devrait donc écrire aussi aquoiser; mais l’écriture s’applique à saisir les sons plutôt qu’à garder les étymologies. C’est une des causes qui transforment les mots.
Accoiser était du langage usuel; Bossuet s’en est servi dans sa Connaissance de Dieu; les éditeurs modernes ont changé mal à propos cette expression. Voici le passage tel qu’on le lit dans l’édition originale donnée par l’auteur:
«Si les couleurs semblent vaguer au milieu de l’air, si elles s’affoiblissent peu à peu, si enfin elles se dissipent, c’est que le coup que donnoit l’objet présent ayant cessé, le mouvement qui reste dans le nerf est moins fixe, qu’il se ralentit, et enfin s’accoise tout à fait.»
On a substitué qu’il cesse tout à fait. (P. 93, éd. de 1846.)
ACCOMMODÉ pour à l’aise, opulent:
J’ai découvert sous main qu’elles ne sont pas fort accommodées.
(L’Av. I. 2.)
Le seigneur Anselme est....... un gentilhomme qui est noble, doux, posé, sage, et fort accommodé.
(Ibid. I. 7.)
«Mon pere estoit des premiers et des plus accommodez de son village.»
(SCARRON, Rom. com., 1e p., ch. XIII.)
Trévoux dit:
«Un homme riche et accommodé, dives.» «Un homme assez accommodé des biens de la fortune.»
(MASCARON.)
Cette locution accommodé des biens de la fortune paraissant trop longue, on a fini par dire simplement accommodé. Mais ce qui est plus singulier, c’est de trouver incommodé aussi absolument et sans régime, pour signifier pauvre, dans la gêne ou la misère.
«Revenons donc aux personnes incommodées, pour le soulagement desquelles nos pères... assurent qu’il est permis de dérober, non-seulement dans une extrême nécessité....»
(PASCAL, 8e Prov.)
(Voyez INCOMMODÉ.)
--ACCOMMODÉ DE TOUTES PIÈCES:
Est-ce qu’on n’en voit pas de toutes les espèces, Qui sont accommodés chez eux de toutes pièces? (Éc. des fem. I. 1.)
On ne sauroit aller nulle part, où l’on ne vous entende accommoder de toutes pièces.
(L’Av. III. 5.)
L’on vous accommode de toutes pièces, sans que vous puissiez vous venger.
(G. D. I. 3.)
Cette métaphore, de toutes pièces, nous reporte au temps de la chevalerie. Un chevalier, accommodé de toutes les pièces de son armure, était accommodé aussi complétement que possible; il n’y manquait rien.
J’ai en main de quoi vous faire voir comme elle m’accommode.
(G. D. II. 9.)
--ACCOMMODER A LA COMPOTE:
Il me prend des tentations d’accommoder tout son visage à la compote...
(G. D. II. 4.)
ACCORD. ÊTRE D’ACCORD DE, convenir, reconnaître:
Autant qu’il est d’accord de vous avoir aimé.
(Amph. II. 6.)
Qu’aux pressantes clartés de ce que je puis être, Lui-même soit d’accord du sang qui m’a fait naître.
(Ib. III. 5.)
--ALLER AUX ACCORDS, être conciliant; accommoder les choses:
Argatiphontidas ne va point aux accords.
(Amph. III. 8.)
ACCOUTUMÉ; AVOIR ACCOUTUMÉ, avoir coutume:
Allez, monsieur, on voit bien que vous n’avez pas accoutumé de parler à des visages.
(Mal. im. III. 6.)
ACCROCHÉ, ACCROCHÉ A QUELQU’UN:
Mais aux hommes par trop vous êtes accrochées.
(Amph. II. 5.)
Sur cette locution par trop, je ferai observer que c’est un des plus anciens débris de la langue française primitive. Par s’y construit, non avec trop, mais avec l’adjectif ou le participe qui le suit, et qui se trouve ainsi élevé à la puissance du superlatif. C’est une imitation de l’emploi de per chez les Latins: pergrandis, pergratus. Cette formule se pratiquait en français avec la tmèse de par; c’était comme si l’on eût dit sans tmèse: Vous êtes trop paraccrochées aux hommes.
Par se construisait de même avec les verbes: parfaire, parachever, parcourir, parbouillir, pargagner:
Pourtant, et s’il eust barguigné Plus fort, il eust par bien gaigné Un escu d’or.
(Le nouveau Pathelin.)
S’il eût marchandé, il eût bien pargagné un écu d’or.
(Voyez Des Variations du langage français, p. 236.)
A CE COUP:
Voyons si votre diable aura bien le pouvoir De détruire, à ce coup, un si solide espoir.
(L’Ét. V. 16.)
(Voyez A CETTE FOIS.)
A CETTE FOIS:
Mais à cette fois, Dieu merci! les choses vont être éclaircies.
(G. D. III. 8.)
Racine a dit pareillement:
«La frayeur les emporte, et, sourds à cette fois, «Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.»
(Phèdre. V. 6.)
A cette fois était la seule façon de parler admise originairement:
«Je ne say plus que vous mander «A cette fois, ne mes que tant «Que je di: a Dieu vous commant.»
(Rom. de Coucy. v. 3184.)
A se mettait pour marquer le temps, où nous mettons aujourd’hui sans prépositions un véritable ablatif absolu; cependant nous disons encore à toujours, à jamais, comme dans le Roman du Châtelain de Coucy:
«Vostre serois à tousjours mais...»
(Coucy. v. 5357.)
«A une aultre fois, ils (les Espagnols) meirent brusler pour un coup, en mesme feu, quatre cents soixante hommes touts vifs.»
(MONT. III. 6.)
Nous dirions: une autre fois.
«En quoy (à bien employer les richesses de l’État) le pape Gregoire treizieme laissa sa memoire recommandable à long temps; et en quoy nostre royne Catherine tesmoigneroit à longues années sa liberalité naturelle et munificence, si les moyens suffisoient à son affection.»
(MONT. Ibid.)
Bossuet dit toujours à cette fois:
«Mais, à cette dernière fois, la valeur et le grand nom de Cyrus fit que..... etc.»
(Hist. Un. IIIe p. § 4.)
ACHEMINER QUELQU’UN A UNE JOIE:
Ah! Frosine, la joie où vous m’acheminez.....
(Dép. am. V. 5.)
ACOQUINER QUELQU’UN A QUELQUE CHOSE:
Et je crois, tout de bon, que nous les verrions (les femmes) nous courir, sans tous ces respects et ces soumissions où les hommes les acoquinent.
(Pr. d’Él. III. 3.)
Mon Dieu, qu’à tes appas je suis acoquiné!
(Dép. am. IV. 4.)
«.... tant les hommes sont accoquinez à leur estre miserable!»
(MONTAIGNE. II. 37.)
COQUIN, au moyen âge, signifiait un mendiant paresseux; d’où l’on est passé à l’idée de malfaiteur ou de voleur dissimulé.
«Lesquels jeunes hommes, venant de la ville de Roches en la ville de Rueil, ou chemin trouvèrent un homme en habit de quoquin.....»
(Lettres de rémission de 1375.)
«Un homme querant et demandant l’aumosne, qui estoit vestu d’un manteau tout plain de paletaux, comme un coquin ou caimant[38].»
(Lettres de 1392.)
«Pierre Perreau, homme plain d’oisiveté... alant mendiant et coquinant par le pays.»
(Lettres de 1460.)
[38] De caimant il nous reste quémander.
Dans les Actes de la vie de saint Jean, il est question d’un jeune homme qui insultait le saint:
«Vocando ipsum coquinum et truantem.»
(DUCANGE, in Coquinus.)
S’acoquiner est donc s’attacher comme fait un mendiant importun à celui qu’il sollicite.
L’étymologie la plus probable dérive coquin de coquina, cuisine, lieu que les coquins hantent volontiers. On voit déjà dans Plaute que cuisinier était synonyme de voleur:
Mihi omnis angulos Furum implevisti in ædibus misero mihi, Qui intromisisti in ædes quingentos coquos.
(Aulul.)
Forum coquinum qui vocant stulte vocant; Nam non coquinum, verum furinum est forum.
(Pseudol.)
Voyez Du Cange, aux mots coquinus et cociones.
Nicot, au mot accoquiner, dit sans autorité que coquin signifiait privé, familier.
A CRÉDIT, gratuitement: MISÉRABLE A CRÉDIT:
C’est jouer en amour un mauvais personnage, Et se rendre, après tout, misérable à crédit.
(Dép. am. I. 2.)
ADIEU VOUS DIS, sorte d’adverbe composé:
Adieu vous dis mes soins pour l’espoir qui vous flatte.
(L’Ét. II. 1.)
Il faut considérer adieu vous dis, ancienne formule, comme adieu tout simplement, sans tenir compte du vous ni du verbe dire: Adieu mes soins pour l’espoir qui vous flatte.
L’édition de P. Didot ponctue, d’après celle de 1770:
Adieu, vous dis, mes soins pour l’espoir qui vous flatte.
Où l’on voit que l’éditeur prend vous dis pour vous dis-je:--Adieu mes soins, vous dis-je... Ce n’est pas le sens. Vous dis ne s’adresse point à l’interlocuteur de Mascarille, pas plus que ce n’est une apostrophe: adieu vous dis, ô mes soins! C’est tout simplement: Adieu mes soins.
A DIRE VÉRITÉ, pour dire la vérité:
Mais il vaut beaucoup mieux, à dire vérité, Que la femme qu’on a pèche de ce côté.
(Éc. des fem. III. 3.)
ADMETTRE CHEZ QUELQU’UN, introduire:
En vous le produisant, je ne crains point le blâme D’avoir admis chez vous un profane, madame.
(Fem. sav. III. 5.)
ADMIRER DE (un infinitif):
J’admire de le voir au point où le voilà.
(Éc. des fem. I. 6.)
Et j’admire de voir cette lettre ajustée Avec le sens des mots et la pierre jetée.
(Ibid. III. 4.)
--ADMIRER COMME....:
J’admire comme le ciel a pu former deux âmes aussi semblables en tout que les nôtres.....
(Pr. d’Él. IV. 1.)
Pascal a dit j’admire que:
«Car qui n’admirera que notre corps.... soit à présent un colosse, un monde, etc.»
(Pensées, p. 282.)
«Vous admirerez que la dévotion qui étonnoit tout le monde ait pu être traitée par nos pères avec une telle prudence, que....., etc.»
(9e. Prov.)
«Il faudroit admirer qu’elle (cette doctrine) ne produisît pas cette licence.»
(14e Prov.)
ADRESSES, au pluriel:
Enfin, j’ai vu le monde et j’en sais les finesses: Il faudra que mon homme ait de grandes adresses, Si message ou poulet de sa part peut entrer.
(Éc. des fem. IV. 5.)
ADRESSER, diriger, faire arriver:
Mon esprit, il est vrai, trouve une étrange voie Pour adresser mes vœux au comble de leur joie.
(L’Ét. IV. 2.)
AFFECTER, affectionner; rechercher avec affection.
--MONTRER D’AFFECTER, étaler de l’affection ou la laisser paraître:
Vous buviez sur son reste, et montriez d’affecter Le côté qu’à sa bouche elle avoit su porter.
(L’Ét. IV. 5.)
--AFFECTER L’EXEMPLE DE QUELQU’UN:
Diane même, dont vous affectez tant l’exemple, n’a pas rougi de pousser des soupirs d’amour.
(Pr. d’Él. II. 1.)
AFFOLER, v. a. ÊTRE AFFOLÉ DE QUELQU’UN, figurément en être épris:
Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre.
(Méd. malgré lui. III. 7.)
Affoler ne signifie pas rendre fou, comme l’explique le Suppl. au. Dict. de l’Acad., mais blesser, au propre et au figuré. C’est le verbe fouler composé avec a, marquant le progrès d’une action, comme dans alentir, apetisser, agrandir, amaladir. Elle en est affolée, elle en est férue.
«Ha! le brigand! il m’a tout affolée.»
(LA FONT. Le diable de Pap.)
Rendre fou se disait affolir (racines, fol, folle, et a). Montaigne a bien gardé la différence de ces deux mots:
«Et leur sembloit que c’estoit affoler les mystères de Venus, que de les oster du retiré sacraire de son temple.» (II, 12.) Lædere mysteria Veneris.
«Il y a non-seulement du plaisir, mais de la gloire encores, d’affolir ceste molle doulceur et ceste pudeur enfantine.»
(MONT. II. 15.)
On avait composé aussi de foler (fouler) gourfoler ou gourfouler. (Voyez DU CANGE, au mot affolare.)
Ce qui aura conduit à confondre les deux formes de l’infinitif, c’est qu’en effet le présent de l’indicatif est le même: le berger Aignelet, à qui son avocat recommande de ne répondre à toutes les questions autre chose sinon bée, s’y engage:
«Dites hardiment que j’affole, «Si je dis huy autre parole.»
(Pathelin.)
On remarque de plus, dans cet exemple, affolir employé au sens neutre, pour devenir fou.
De même, un peu plus loin, quand le drapier brouille son drap et ses moutons, Pathelin s’écrie vers le juge:
«Je regny sainct Pierre de Rome, «S’il n’est fin fol, ou il affole.»
Il est fou, ou il le devient.
AFFRONTER QUELQU’UN, le tromper effrontément, jusqu’à l’outrager et s’exposer à sa vengeance:
Ah! vous me faites tort! S’il faut qu’on vous affronte, Croyez qu’il m’a trompé le premier à ce conte.
(L’Ét. IV. 7.)
Courons-le donc chercher, ce pendant qui m’affronte.
(Sgan. 17.)
Si j’y retombe plus, je veux bien qu’on m’affronte.
(Éc. des fem. II. 6.)
«A votre avis, le Mogol est-il homme Que l’on osât de la sorte affronter?»
(LA FONT., la Mandr.)
--AFFRONTER UN CŒUR:
Un cœur ne pèse rien, alors que l’on l’affronte.
(Dép. am. II. 4.)
AGRÉER QUE...:
Agréez, monsieur, que je vous félicite de votre mariage.
(Mar. for. 12.)
AGROUPÉ:
Les contrastes savants des membres agroupés, Grands, nobles, étendus, et bien développés.
(La Gloire du Val de Grâce.)
Trévoux le donne comme un terme technique en peinture, et cite cette phrase de Félibien: «Il faut que les membres soient agroupés aussi bien que les corps.»
Sur l’a initial des verbes composés, voyez ASSAVOIR.
AHEURTÉ A QUELQUE CHOSE:
De tout temps elle a été aheurtée à cela.
(Mal. im. I. 5.)
Nicot donne pour exemple:
«Un aheurté plaideur, un homme confit en procès, un plaidereau.»
Selon Trévoux, il se dit aussi absolument: c’est un homme qui s’aheurte, un homme aheurté.
AIENT en deux syllabes:
Ils ne vous ôtent rien, en m’ôtant à vos yeux, Dont ils n’aient pris soin de réparer la perte.
(Psyché. II. 1.)
AIGREUR, ressentiment:
El l’aigreur de la dame, à ces sortes d’outrages Dont la plaint doucement le complaisant témoin, Est un champ à pousser les choses assez loin.
(Éc. des m. I. 6.)
On a peine à concevoir une aigreur qui est un champ.
AIMER (S’) QUELQUE PART, s’y plaire:
Pourquoi me chasses-tu?--Pourquoi fuis-tu mes pas? --Tu me plais loin de moi.--Je m’aime où tu n’es pas.
(Mélicerte. I. 1.)
AIR, façon, manière, AGIR D’UN AIR..... TRAITER D’UN AIR....:
Au contraire, j’agis d’un air tout différent.
(L’Ét. V. 13.)
Et traitent du même air l’honnête homme et le fat.
(Mis. I. 1.)
Et je me vis contrainte à demeurer d’accord Que l’air dont vous viviez vous faisoit un peu tort.
(Ibid. III. 5.)
Parlez, don Juan, et voyons de quel air vous saurez vous justifier.
(D. Juan. I. 3.)
--AVOIR DE L’AIR DE.... ressembler à....:
Et ses effets soudains[39] ont de l’air des miracles.
(Éc. des fem. III. 4.)
[39] Les effets de l’amour.
AJUSTER (S’) A:
Ne voyez-vous pas bien que tout ceci n’est fait que pour nous ajuster aux visions de votre mari......?
(B. gent. V. 7.)
--AU TEMPS:
Suivons, suivons l’exemple, ajustons-nous au temps.
(Psyché. I. 1.)
On remarquera dans ce verbe, s’ajuster à..., le pléonasme du datif qui s’y montre à l’état libre et dans la composition, preuve que le datif redoublé n’est pas plus contraire au génie de la langue française que ne l’est en latin, le redoublement analogue de la préposition adspirar ad, addere ad.
On trouve dans la version des Rois, se juster à et s’ajuster à.
La même observation s’applique à l’expression s’amuser à, qui renferme deux fois le même datif. Le verbe simple est muser; muser à quelque chose, s’amuser.
AJUSTER L’ÉCHINE; voyez ÉCHINE.
A LA CONSIDÉRATION DE... voyez CONSIDÉRATION.
ALAMBIQUER (S’), être ingénieux à se tourmenter:
Pour moi, j’ai déjà vu cent contes de la sorte. Sans nous alambiquer, servons-nous-en: qu’importe?
(L’Ét. IV. 1.)
ALENTIR, ralentir:
Et notre passion, alentissant son cours, Après ces bonnes nuits donne de mauvais jours.
(L’Ét. IV. 4.)
Je veux de son rival alentir les transports.
(Ibid. III. 4.)
(Voyez ASSAVOIR.)
A L’ENTOUR DE:
MORON.
Les voilà tous à l’entour de lui; courage! ferme!
(La Pr. d’Él. Intermède 1er; sc. 4.)
On ne voit pas pourquoi cette locution a été proscrite, ni sur quelle autorité suffisante. Entour est un substantif, puisqu’il a un pluriel: les entours de quelqu’un. A l’entour, soit qu’on l’écrive en deux mots ou en un, n’est pas plus un adverbe que à la hauteur, à la veille, etc.
«Le malheureux lion se déchire lui-même, «Fait résonner sa queue à l’entour de ses flancs.»
(LA FONTAINE.)
Mais M. Boniface interdit ce complément. (Gramm. fr., n° 674.)
A L’HEURE, pour tout à l’heure:
A l’heure même encor, nous avons eu querelle Sur l’hymen d’Hippolyte, où je le vois rebelle.
(L’Ét. I. 9.)
--A L’HEURE QUE:
A l’heure que je parle, un jeune Égyptien....
(L’Ét. IV. 9.)
--A L’HEURE, sur l’heure, à l’instant même:
Et je souhaite fort, pour ne rien reculer, Qu’à l’heure, de ma part, tu l’ailles appeler.
(Fâcheux. I. 10.)
ALLÉGEANCE:
Et quand ses déplaisirs auront quelque allégeance, J’aurai soin de tirer de lui votre assurance.
(L’Ét. II. 4.)
ALLER, construit avec un participe:
Il va vêtu d’une façon extravagante.
(Méd. malgré lui. I. 5.)
Ici il va signifie il sort, il se montre. Aller, construit avec le participe présent, marque d’ordinaire une action en progrès, comme dans cette phrase de Pascal: «Les opinions probables vont toujours en mûrissant.» (12e Prov.)
--ALLER, lié à un autre verbe à l’infinitif:
Molière en fait toujours un verbe réfléchi construit avec en:
Je m’en vais la traiter du mieux qu’il me sera possible.
(Sicilien. 19.)
La voici qui s’en va venir.
(Ibid. 18.)
Le jour s’en va paraître.
(Éc. des fem. V. 1.)
--ALLER A, au sens moral, aspirer à, tendre vers...:
Il ne faut mettre ici nulle force en usage, Messieurs; et si vos vœux ne vont qu’au mariage, Vos transports en ce lieu se peuvent apaiser.
(Éc. des mar. III. 6.)
Tous mes vœux les plus doux Vont à m’en rendre maître en dépit du jaloux.
(Éc. des fem. I. 6.)
Et, comme je vous dis, toute l’habileté Ne va qu’à le savoir tourner du bon côté[40].
(Éc. des fem. IV. 8.)
[40] Le cocuage.
Je gagerois presque que l’affaire va là.
(D. Juan. I. 1.)
Notre honneur ne va point à vouloir cacher notre honte.
(Ibid. III. 4.)
Il ne va pas à moins qu’à vous déshonorer.
(Tart. III. 5.)
Et toute mon inquiétude Ne doit aller qu’à me venger.
(Amph. III. 3.)
Argatiphontidas ne va point aux accords.
(Ibid. III. 8.)
Ce n’est qu’à l’esprit seul que vont tous les transports.
(Fem. sav. IV. 2.)
«De quelque manière qu’il pallie ses maximes, celles que j’ai à vous dire ne vont en effet qu’à favoriser les juges corrompus, les usuriers, les banqueroutiers, les larrons, les femmes perdues, etc.»
(PASCAL. 8e Prov.)
--ALLER DANS LA DOUCEUR, voy. DANS LA DOUCEUR.
ALTÉRÉ, troublé, ému:
Un tel discours n’a rien dont je sois altéré.
(Fem. sav. V. 1.)
AMBIGU, substantif, UN AMBIGU:
C’est un ambigu de précieuse et de coquette que leur personne.
(Préc. rid. I.)
AME QUI FLOTTE SUR DES SOUPÇONS:
Et je veux qu’un amant, pour me prouver sa flamme, Sur d’éternels soupçons laisse flotter son âme.
(Fâcheux, II. 4.)
AMI, ÊTRE AMI A QUELQU’UN:
Mais, quelque ami que vous lui soyez.
(Don Juan. III. 4)
--AMIS D’ÉPÉE:
Vous êtes de l’humeur de ces amis d’épée, Que l’on trouve toujours plus prompts à dégaîner Qu’à tirer un teston s’il le falloit donner.
(L’Ét. III. 5.)
AMITIÉ TUANTE:
Leur tuante amitié de tous côtés m’arrête.
(Amph. III. 1.)
A MOINS QUE, suivi d’un infinitif, sans de:
Le moyen d’en rien croire, à moins qu’être insensé?
(Amph. II. 1.)
A MOINS QUE DE:
A moins que de cela, l’eussé-je soupçonné?
(L’Ét. I. 10.)
AMOUR, féminin:
Il disait qu’il m’aimoit d’une amour sans seconde.
(Éc. des fem. II. 6.)
Vous ne pouvez aimer que d’une amour grossière.
(Fem. sav. IV. 2.)
Pourquoi amour est-il aujourd’hui du masculin au singulier, et du féminin au pluriel? Cette inconséquence est toute moderne, et l’on n’en voit pas le prétexte. Un amour est un petit Cupidon; une amour est une affection de l’âme; on aurait dû y maintenir la même différence qu’entre un satyre et une satire. Amour est demeuré féminin depuis l’origine de la langue jusqu’à la fin du XVIIe siècle.
«Qu’une première amour est belle! «Qu’on a peine à s’en dégager! «Et qu’on doit plaindre un cœur fidèle «Quand il est réduit à changer!»
(QUINAULT. Atys.)
C’est comme le mot orgue, qui est aussi masculin au singulier et féminin au pluriel. Qu’y a-t-on gagné? d’être obligé de dire: C’est un des plus belles orgues du monde.
AMOUREUSEMENT, en parlant de la tendresse filiale:
Elle faisoit fondre chacun en larmes, en se jetant amoureusement sur le corps de cette mourante, qu’elle appeloit sa chère mère.
(Scapin. I. 2.)
Pascal, parlant d’un enfant que veulent ravir des voleurs, et que sa mère s’efforce de retenir:
«Il ne doit pas accuser de la violence qu’il souffre la mère qui le retient amoureusement, mais ses injustes ravisseurs.»
(8e Prov.)
AMPHIBOLOGIE:
Et de même qu’à vous je ne lui suis pas chère.
(Mélicerte. II. 3.)
Il semble que Mélicerte veuille dire: Je ne suis chère ni à lui, ni à vous; et sa pensée est au contraire: Je ne suis pas chère à votre père comme je le suis à vous. L’ellipse combinée avec l’inversion produit cette équivoque, car sans l’inversion la phrase serait encore assez claire: Je ne lui suis pas chère comme à vous, ou de même qu’à vous.
AMPLEMENT AJUSTÉ, paré fastueusement:
Quand un carrosse fait de superbe manière, Et comblé de laquais et devant et derrière, S’est avec grand fracas devant nous arrêté, D’où sortant un jeune homme amplement ajusté......
(Les Fâcheux, I. 1.)
AMUSEMENT, dans le sens où l’on dit amuser quelqu’un, s’amuser à:
Tu prends d’un feint courroux le vain amusement.
(Sgan. 6.)
--Perte de temps, retard:
Moi, je l’attends ici, pour moins d’amusement.
(Tart. I. 3.)
Pour m’arrêter moins longtemps.
Le moindre amusement vous peut être fatal.
(Ibid. V. 6.)
N’est-il point là quelqu’un?--Ah que d’amusement! Veux-tu parler?
(Mis. IV. 4.)
Mais plus d’amusement et plus d’incertitude.
(Ibid. V. 2.)
Amphitryon, c’est trop pousser l’amusement! Finissons cette raillerie.
(Amph. II. 2.)
Henriette, entre, nous est un amusement, Un voilé ingénieux, un prétexte, mon frère, A couvrir d’autres feux dont je sais le mystère.
(Fem. sav. II. 3.)
La Fontaine a dit amusette dans le sens de joujou:
«Le fermier vient, le prend, l’encage bien et beau, «Le donne à ses enfants pour servir d’amusette.»
(Le Corbeau voulant imiter l’Aigle.)
ANCRER (S’) CHEZ QUELQU’UN, se mettre avant dans sa faveur:
A ma suppression il s’est ancré chez elle.
(Éc. des fem. III. 5.)
ANES BIEN FAITS, bien véritables, ânes de tout point:
Ma foi, de tels savants sont des ânes bien faits!
(Fâcheux. III. 2.)
ANGER, verbe actif:
Votre père se moque-t-il de vouloir vous anger de son avocat de Limoges?
(M. de Pourc. I. 1.)
Ce mot vient du latin augere, par la confusion, autrefois très-fréquente de l’n et de l’u. De l’italien montone est venu mouton; de monasterium, par syncope monstier et moustier, de conventus, convent et couvent, etc.
«Il les angea de petits Mazillons, «Desquels on fit de petits moinillons.»
(LA FONTAINE, Mazet.)
Auxit eas. De l’idée d’augmentation à l’idée d’embarras il n’y a presque pas de distance. Mais M. Auger se trompe trois fois quand il dit que anger n’est pas dans Nicot, qu’il vient du latin angere, et qu’il signifie incommoder.
Anger est dans Nicot, mais écrit par un e: enger. Cette orthographe vicieuse a prévalu, et persiste encore dans engeance, dont le sens prouve bien l’étymologie augere. C’est angoisse qui vient d’angere.
Trévoux se trompe encore plus gravement quand il fait venir enger du latin ingignere.
Anger était à la fois verbe actif et verbe neutre, absolument comme augere en latin. Voici les exemples cités par Nicot:
«L’ambassadeur Nicot a engé la France de l’herbe nicotiane,»
où l’on voit que enger n’implique pas une idée de blâme.
«La peste enge fort;...... ceste dartre enge grandement, c’est-à-dire, croist, se dilate, se multiplie.» Auget.
ANGUILLE SOUS ROCHE:
NICOLE. Je crois qu’il y a quelque anguille sous roche.
(B. gent. III. 7.)
Quelque mystère caché.
ANIMALES, au féminin:
Quelques provinciales, Aux personnes de cour fâcheuses animales.
(Fâcheux. II. 3.)
A PLEIN, VOIR A PLEIN, pleinement:
Au travers de son masque on voit à plein le traître.
(Mis. I. 1.)
«Qui voudra connoître à plein la vanité de l’homme.»
(PASCAL. Pensées, p. 195.)
--A PLEINS TRANSPORTS:
Goûter à pleins transports ce bonheur éclatant.
(D. Garc. III. 4.)
APPAS, D’INDIGNES APPAS, au figuré:
Mais l’argent, dont on voit tant de gens faire cas, Pour un vrai philosophe a d’indignes appas.
(Fem. sav. V. 1.)
--APPAS, au singulier, appât:
Qui dort en sûreté sur un pareil appas, Et le plaint, ce galant, des soins qu’il ne perd pas.
(Éc. des fem. I. 1.)
Bossuet écrit de même:
«Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l’appas de sa liberté...»
(Or. fun. de la R. d’Angl.)
APPAT, SOUS L’APPAT DE...:
Ce marchand déguisé, Introduit sous l’appât d’un conte supposé.
(L’Ét. IV. 7.)
APPLICATION, FAIRE UNE APPLICATION, appliquer un soufflet ou un coup de poing:
Chien d’homme! oh! que je suis tenté d’étrange sorte De faire sur ce mufle une application!
(Dép. am. II. 7.)
APPRÊTER A RIRE:
N’apprêtons point à rire aux hommes, En nous disant nos vérités.
(Amph. prol.)
APPROCHE, proximité, rapprochement:
Et quelle force il faut aux objets mis en place, Que l’approche distingue, et le lointain efface.
(La Gloire du Val de Grâce.)
--APPROCHE D’UN AIR:
L’approche de l’air de la cour a donné à son ridicule de nouveaux agréments.
(Comtesse d’Esc.)
APRÈS, préposition, recevant un complément direct:
Attaché dessus vous comme un joueur de boule Après le mouvement de la sienne qui roule.
(L’Ét. IV. 5.)
Si bien donc que done Elvire..... s’est mise en campagne après nous?
(D. Juan. I. 1.)
Plusieurs médecins ont déjà épuisé leur science après elle.
(Méd. m. lui. I. 5.)
La pendarde s’est retirée, voyant qu’elle ne gagnoit rien après moi, ni par prières, ni par menaces.
(G. D. III. 10.)
Ils étoient une douzaine de possédés après mes chausses.
(Pourc. II. 4.)
J’ai mis vingt garçons après votre habit.
(B. g. II. 8.)
Il veut envoyer la justice en mer après la galère du Turc.
(Scapin. III. 3.)
APRÈS-DINÉE, féminin:
L’après-dînée m’a semblé fort longue.--Et moi je l’ai trouvée fort courte.
(Crit. de l’Éc. des fem. I.)
La Fontaine emploie la dînée sans après: «Mais dès la dînée le panier fut entamé.» (Vie d’Ésope.)
Ce mot, la dînée, se rapporte au lieu et à l’heure où l’on mange le dîner, plutôt qu’au dîner lui-même.
--APRÈS-SOUPÉE, par deux e, comme après-dînée:
Si je ne vous croyois l’âme trop occupée, J’irois parfois chez vous passer l’après-soupée.
(Éc. des mar. I. 5.)
Et ce sera tantôt, n’étant plus occupée, Le divertissement de notre après-soupée.
(Ibid. II. 9.)
ARDEURS, vif désir:
J’avois toutes les ardeurs du monde d’entrer dans votre alliance.
(Pourc. III. 9.)
ARDEZ, par apocope, regardez:
MARINETTE.
Ardez le beau museau, Pour nous donner envie encore de sa peau!
(Dép. am. IV. 4.)
ARRÊTER, neutre, pour s’arrêter:
Mais, moi, mon jugement, sans qu’aux marques j’arrête, Fut qu’il n’étoit que cerf à sa seconde tête.
(Fâcheux. II. 7.)
Autant qu’il vous plaira vous pouvez arrêter, Madame, et là-dessus rien ne doit vous hâter.
(Mis. III. 5.)
Nos aïeux paraissent avoir exprimé ou supprimé arbitrairement le pronom des verbes réfléchis. Dans la version des Rois, on lit presque toujours en aller pour s’en aller:
«Goliath ki en vint de l’ost as Philistiens.» (P. 64.) --«Samuel od Saul en alad.» (P. 57.)
Plaindre pour se plaindre:
«Cume deus dameiseles vinrent plaindre ad rei Salomum.»
(P. 235.)
«Pur ço en va e destruis Amalech.»
(P. 53.)
Arrêter était dans les mêmes conditions; et même aujourd’hui l’on ne dit pas arrête-toi, arrêtez-vous, mais arrête! arrêtez!
Cette faculté de prendre ou de laisser le pronom a été cause que beaucoup de verbes sont devenus exclusivement neutres ou actifs, qui dans l’origine étaient réfléchis. Car cette forme réfléchie plaisait à nos pères, pour les verbes exprimant une action dont l’auteur pouvait être aussi l’objet. Ainsi ils disaient se dormir, se disner, se combattre à quelqu’un, se fuir (d’où reste s’enfuir), se mourir, se jouer, etc.; quelques verbes sont restés dans l’indécision, comme arrêter ou s’arrêter.
«Car pour moi j’ai certaine affaire «Qui ne me permet pas d’arrêter en chemin.»
(LA FONTAINE. Le Renard et le Bouc.)
--ARRÊTER AVEC SOI:
Si tu veux me servir, je t’arrête avec moi.
(L’Ét. II. 9.)
Nous dirions aujourd’hui simplement: Je t’arrête.
ARTICLE mis où nous avons coutume de l’omettre, FAIRE LA JUSTICE:
Si c’étoit une paysanne, vous auriez maintenant toutes vos coudées franches à vous en faire la justice à bons coups de bâton.
(G. D. I. 3.)
Nous serons les premiers, sa mère et moi, à vous en faire la justice.
(Ibid. I. 4.)
--Mis en correspondance de un, une:
George Dandin, George Dandin, vous avez fait une sottise la plus grande du monde.
(Ibid. I. 1.)
Elle se prend d’un air le plus charmant du monde aux choses qu’elle fait.
(L’Av. I. 2.)
--Article supprimé où nous le répétons:
Dis si les plus cruels et plus durs sentiments Ont rien d’impénétrable à des traits si charmants.
(L’Ét. I. 2.)
Il nous faut le mener en quelque hôtellerie, Et faire sur les pots décharger sa furie.
(Ibid. I. 11.)
Le mener.... le faire décharger sa furie.
Les querelles, procès, faim, soif et maladie, Troublent-ils pas assez le repos de la vie?
(Sgan. 17.)
Les quatre derniers substantifs sont embrassés dans l’article pluriel, placé une fois pour toutes devant le premier.
Cet emploi de l’article était une tradition du XVIe siècle. Au XVIe siècle, on n’exprimait qu’une fois l’article devant plusieurs substantifs, même de genres différents, pourvu qu’ils fussent au même nombre, c’est-à-dire, tous au pluriel ou tous au singulier:
«Quant à la hardiesse et courage, quant à la fermeté, constance et resolution contre les douleurs, etc.»
(MONTAIGNE. III. 6.)
«Qui ne participe au hasard et difficulté ne peult pretendre interest à l’honneur et plaisir qui suit les actions hasardeuses.»
(Id. III. 7.)
La même règle s’appliquait au pronom possessif:
«Nostre royne Catherine tesmoigneroist sa liberalité et munificence.»
(Id. III. 6.)
«Madame Katerine, ma sœur......, est partie avecques ma litiere et cheval.......»
(LA REINE DE NAVARRE. Lettres. I. p. 290.)
Notre vieille langue avait si fort le goût de l’ellipse, qu’elle s’empressait de l’admettre dès qu’il n’en résultait pas le danger d’être obscur ou équivoque. Le plus, marque du superlatif, ne se répétait pas aussi devant plusieurs adjectifs. La première fois servait pour toute la suite:
«...... Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l’espée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée pour la negociation des perles et du poivre.»
(MONTAIGNE. III. 6.)
Que gagnons-nous à répéter toujours l’article? ce n’est ni de la clarté, ni de la rapidité.
A SAVOIR, voy. ASSAVOIR.
AS DE PIQUE, langue piquante, mauvaise langue:
O la fine pratique, Un mari confident!
MARINETTE.
Taisez-vous, as de pique!
(Dép. am. V. 9.)
Jeu de mots sur le sens figuré du verbe piquer.
ASSASSINANT, adjectif; RIGUEUR ASSASSINANTE:
Et dans le procédé des dieux, Dont tu veux que je me contente, Une rigueur assassinante Ne paroît-elle pas aux yeux?
(Psyché. II. 1.)
(Voyez AMITIÉ TUANTE.)
ASSAVOIR:
Le bal et la grand’bande, assavoir deux musettes.
(Tart. II. 3.)
Toutes les éditions portent mal à propos à savoir en deux mots. Il ne faut point d’à; c’est l’ancien infinitif assavoir. L’usage permet aussi bien de dire: savoir, deux musettes, non qu’alors on supprime l’à, mais on substitue à l’ancienne forme la nouvelle. Faire à savoir n’a point de sens.
Dans l’origine, l’a était employé comme affixe au-devant de certains verbes: asavoir, alogier, apetisser, asasier, alentir, etc.; on ne sait pourquoi les trois derniers ont pris l’r: rapetisser, rassasier, ralentir:
«Dame, je vos fais asavoir «Que j’ai esté et main et soir «Vos homs, vo serfs, vo chevaliers.»
(Roman de Coucy.)
«Israel se fud alogied sur une fontaine.»
(Rois, p. 112.)
Se logea sur une fontaine.
«Li sages est cil qui met en bones gens ce qu’il pot soufrir, sans apetisser et sans acquerre malvaisement.»
(Beaumanoir. I. 22.)
«Li cueur avariscieus ne pot estre assasiez d’avoir.»
(Ibid. p. 21.)
Pascal, dans la première Provinciale:
«Si j’avois du crédit en France, je ferois publier à son de trompe: On fait à savoir (sic) que quand les jacobins disent que la grâce suffisante est donnée à tous, ils entendent que tous n’ont pas la grâce qui suffit effectivement.»
Cette formule de publication s’est transmise, par la tradition orale, du fond du moyen âge; je l’ai encore entendue dans quelques villes de province. Mais quand on l’écrit, il faut mettre assavoir.
ASSEZ BONNE HEURE, de bonne heure:
Ah! pour cela toujours il est assez bonne heure.
(Dép. am. IV. 1.)
Si Molière eût jugé cette expression incorrecte, il lui était aisé de mettre: Il est d’assez bonne heure.
ASSIGNER SUR:
Les dettes que vous avez assignées sur le mariage de ma fille.
(Pourc. II. 7.)
On dirait aujourd’hui: hypothéquées sur le mariage de ma fille.
ASSOUVIR (S’), absolument comme se satisfaire:
Laissez-moi m’assouvir dans mon couroux extrême.
(Amph. III. 5.)
ASSURANCE SUR (PRENDRE):
Ne m’abusez-vous point d’un faux espoir, et puis-je prendre quelque assurance sur la nouveauté surprenante d’une telle conversion?
(D. Juan. V. 1.)
ASSURÉ, absolument, hardi, intrépide:
Est-il possible qu’un homme si assuré dans la guerre soit si timide en amour?
(Am. Magn. I. 1.)
--ASSURER QUELQUE CHOSE A QUELQU’UN:
Pour moi, contre chacun je pris votre défense, Et leur assurai fort que c’étoit médisance.
(Mis. III. 5.)
--ASSURER QUELQU’UN DE SES SERVICES:
Dites-lui un peu que monsieur et madame sont des personnes de grande qualité qui lui viennent faire la révérence comme mes amis, et l’assurer de leurs services.
(B. gent. V. 5.)
--ASSURER (S’), absolument, prendre sécurité, confiance; se rassurer:
A moins que Valère se pende, Bagatelle! son cœur ne s’assurera point.
(Dép. am. I. 2.)
Moins on mérite un bien qu’on nous fait espérer, Plus notre âme a de peine à pouvoir s’assurer.
(D. Garcie. II. 6.)
Quelque chien enragé l’a mordu, je m’assure.
(Éc. des fem. II. 2.)
Ce n’est pas assez pour m’assurer, entièrement, que ce qu’il vient de faire.
(Scapin. III. 1.)
«On ne peut s’assurer, et l’on est toujours dans la défiance.»
(PASCAL. Pensées, p. 406.)
«Voyant trop pour nier et trop peu pour m’assurer.»
(Ibid. p. 210.)
«Je m’assure, mes pères, que ces exemples sacrés suffisent pour vous faire entendre... etc.»
(PASCAL. 11e Prov.)
«On lui a envoyé les dix premières lettres (à Escobar): vous pouviez aussi lui envoyer votre objection, et je m’assure qu’il y eût bien répondu.»
(Id. 12e Prov.)
--ASSURER (S’) A...:
Faut-il que je m’assure au rapport de mes yeux?
(D. Garcie. IV. 7.)
Et n’est-il pas coupable en ne s’assurant pas A ce qu’on ne dit point qu’après de grands combats?
(Mis. IV. 3.)
--ASSURER (S’) DE.... prendre sécurité, compter certitude sur....:
Pour mon cœur, vous pouvez vous assurer de lui.
(Fem. sav. IV. 7.)
--ASSURER (S’) EN QUELQU’UN, EN QUELQUE CHOSE:
Du sort dont vous parlez je le garantis, moi, S’il faut que par l’hymen il reçoive ma foi: Il s’en peut assurer.
(Éc. des mar. I. 3.)
C’est conscience à ceux qui s’assurent en nous.
(Ibid.)
--ASSURER (S’) SUR:
C’est en quoi je trouve la condition d’un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s’assurer sur toute la prudence et toute l’honnêteté de sa conduite.
(D. Juan. III. 4.)
Nos vœux sur des discours ont peine à s’assurer.
(Tart. IV. 5.)
ATTACHE, subst. fém., attachement, ATTACHE A...:
Et sa puissante attache aux choses éternelles.
(Tart. II. 2.)
«Pour moi, je n’ai pu y prendre d’attache.»
(PASCAL. Pensées. p. 115.)
ATTAQUER QUELQU’UN D’AMITIÉ, D’AMOUR:
ZERBINETTE.
Je ne suis point personne à reculer lorsqu’on m’attaque d’amitié.
SCAPIN.
Et lorsque c’est d’amour qu’on vous attaque?
(Scapin. III. 1.)
Zerbinette veut dire: Lorsqu’on me prévient en m’offrant son amitié, comme vient de le faire Hyacinthe.
AU, AUX, dans le, dans les, relativement à:
Je ne me trompe guère aux choses que je pense.
(Dép. am. I. 2.)
Je ne sais si quelqu’un blâmera ma conduite Au secret que j’ai fait d’une telle visite; Mais je sais qu’aux projets qui veulent la clarté, Prince, je n’ai jamais cherché l’obscurité.
(D. Garcie. III. 3.)
L’endurcissement au péché traîne une mort funeste.
(D. Juan. V. 6.)
Comment?--Je vois ma faute aux choses qu’il me dit.
(Tart. IV. 8.)
Et qu’au dû de ma charge on ne me trouble en rien.
(Ibid. V. 4.)
Je trouve dans votre personne de quoi avoir raison aux choses que je fais pour vous.
(L’Av. I. 1.)
Elle se prend d’un air le plus charmant du monde aux choses qu’elle fait.
(L’Av. I. 2.)
Et laver mon affront au sang d’un scélérat.
(Amph. III. 5.)
On souffre aux entretiens ces sortes de combats.
(Fem. sav. IV. 3.)
Je ne m’étonne pas, au combat que j’essuie, De voir prendre à monsieur la thèse qu’il appuie.
(Ibid.)
Molière emploie volontiers aux dans la première partie de la phrase, et dans les dans la seconde.
Nous saurons toutes deux imiter notre mère .......................................... .......................................... Vous, aux productions d’esprit et de lumière, Moi, dans celles, ma sœur, qui sont de la matière.
(Fem. sav. I. 1.)
Aux ballades surtout vous êtes admirable. --Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorable.
(Ibid. III. 5.)
Cet emploi du datif, qui communique au discours tant de rapidité, était régulier dans le XVIe et le XVIIe siècle.
«De toutes les absurdités la plus absurde aux epicuriens est desadvouer la force et l’effect des sens.»
(MONTAIGNE. II. ch. 12.)
«C’est à l’adventure quelque sens particulier qui..... advertit les poulets de la qualité hostile qui est au chat contre eux.»
(Id. I. 1.)
«Il n’est rien qui nous jecte tant aux dangiers qu’une faim inconsiderée de nous en mettre hors.»
(Id. III. 6.)
«Je ne craindray point d’opposer les exemples que je trouveray parmi eulx (les sauvages américains), aux plus fameux exemples anciens que nous ayons aux mémoires de nostre monde par deçà.»
(Id. ibid.)
L’origine et la justification de cet emploi du datif se voient toutes seules: c’est un latinisme. Le datif représente ici l’ablatif avec ou sans préposition.
Pascal a dit, par un latinisme analogue:
«Il étoit naturel à Adam et juste à son innocence...»
(Pensées. p. 323.)
Mais ici le datif dépend plutôt de l’adjectif. Cette expression revient très-souvent dans les Provinciales: au sens de, c’est-à-dire, dans le sens de:
«.... Je lui dis au hasard: Je l’entends au sens des molinistes.»
(1re Prov.)
--AUX, sur les; FAIRE UNE ÉPREUVE A QUELQU’UN:
J’approuve la pensée, et nous avons matière D’en faire l’épreuve première Aux deux princes qui sont les derniers arrivés.
(Psyché. I. 1.)
(Voyez DATIF.)
AUCUN, quelque, le moindre:
Sans me nommer pourtant en aucune manière, Ni faire aucun semblant que je serai derrière.
(Éc. des fem. IV. 9.)
AUDIENCE AVIDE:
Et je vois sa raison D’une audience avide avaler ce poison.
(D. Garcie. II. 1.)
Avaler d’une audience est une expression inadmissible, et qui touche au galimatias. Les Latins, plus hardis que nous, disaient bien densum humeris bibit aure vulgus; mais le français ne souffre pas l’image d’un homme qui avale par l’oreille.
AUNE, TOUT DU LONG DE L’AUNE:
Mme PERNELLE.
C’est véritablement la tour de Babylone, Car chacun y babille, et tout du long de l’aune.
(Tart. I. 1.)
Jusqu’au bout, sans omettre un seul point.
Il est superflu sans doute d’avertir que cette locution est triviale; on est assez prévenu par le caractère de celle qui l’emploie.
AUPARAVANT QUE DE, archaïsme:
JEANNOT.
C’est M. le conseiller, madame, qui vous souhaite le bonjour, et, auparavant que de venir, vous envoie des poires de son jardin.
(C{sse} d’Esc. 13.)
Par avant est une expression composée, que l’on traitait comme un substantif: le par-avant, du par-avant, au par-avant; c’est le datif, ou plutôt l’ablatif absolu des Latins, et l’on construisait comme avant. (Voyez AVANT QUE DE.)
AUPRÈS, adverbe:
Monsieur, si vous n’êtes auprès, Nous aurons de la peine à retenir Agnès.
(Éc. des fem. V. 8.)
AUQUEL pour où:
Et c’est assez, je crois, pour remettre ton cœur Dans l’état auquel il doit être.
(Amph. III. 11.)
AU PRIX DE, en comparaison de:
Tout ce qu’il a touché jusqu’ici n’est que bagatelle, au prix de ce qui reste.
(Impromptu. 3. 1663.)
Comparé à la valeur de ce qui reste.
«Elles filoient si bien, que les sœurs filandières «Ne faisoient que brouiller au prix de celles-ci.»
(LA FONT. La Vieille et ses Servantes.)
«..... Il n’étoit au prix d’elle «Qu’un franc dissipateur, un parfait débauché.»
(BOILEAU. Sat. X.)
AU RETOUR DE, en retour de...:
Et j’en ai refusé cent pistoles, crois-moi, Au retour d’un cheval amené pour le roi.
(Fâcheux. II. 7.)
AUSSI, pour non plus, dans une phrase négative:
Ma foi, je n’irai pas. --Je n’irai pas aussi.
(Éc. des fem. I. 1.)
Si je n’approuve pas ces amis des galants, Je ne suis pas aussi pour ces gens turbulents....
(Ibid. IV. 8.)
L’action que vous avez faite n’est pas d’un gentilhomme, et ce n’est pas en gentilhomme aussi que je veux vous traiter.
(G. D. II. 10.)
La tournure moderne pour employer aussi, serait: aussi n’est-ce pas en gentilhomme, etc....
Mais le XVIIe siècle conservait aussi même après la négation exprimée, qui aujourd’hui commande non plus.
--«Ragotin fit entendre à la Rancune qu’une des comédiennes luy plaisoit infiniment. Et laquelle? dit la Rancune. Le petit homme estoit si troublé d’en avoir tant dit, qu’il respondit: Je ne sçay.--Ny moy aussy, dit la Rancune.»
(SCARRON. Rom. com. 1re p. ch. XI.)
«Ces paroles ne peuvent donc servir qu’à vous convaincre vous-même d’imposture, et elles ne servent pas aussi davantage pour justifier Vasquez.»
(PASCAL. 12e provinc.)
L’étymologie d’aussi est etiam. On disait dans l’origine essi, d’où l’on fit aisément ossi, et l’on écrivit par corruption aussi. Sylvius, dans sa grammaire imprimée chez Robert Estienne, en 1531, dit: «Etiam, eci vel oci; corrupte aussi.» (P. 145.)
AUTANT; IL N’EN FAUT PLUS QU’AUTANT, pour dire il ne s’en faut guère:
On la croyoit morte, et ce n’étoit rien. Il n’en faut plus qu’autant, elle se porte bien.
(Sgan. 6.)
AVALER L’USAGE DE QUELQUE CHOSE, s’y soumettre bon gré malgré:
De ces femmes aux beaux et louables talents, Qui savent accabler leurs maris de tendresses, Pour leur faire avaler l’usage des galants!
(Amph. I. 4.)
AVANCÉ: PAROLE AVANCÉE, donnée:
Me tiendrez-vous au moins la parole avancée?
(Mélicerte. II. 5.)
AVANT, adverbe, pour auparavant:
Mais avant, pour pouvoir mieux feindre ce trépas, J’ai fait que vers sa grange il a porté ses pas.
(L’Ét. II. 1.)
--AVANT JOUR, préposition, avant le jour:
Je veux savoir de toi, traître, Ce que tu fais, d’où tu viens avant jour.
(Amph. I. 2.)
--AVANT QUE (un infinitif), sans de:
Ne me demandez rien avant que regarder Ce qu’à mes sentiments vous devez demander.
(D. Garcie. III. 2.)
Il faut, avant que voir ma femme, Que je débrouille ici cette confusion.
(Amph. II. 1.)
Molière emploie indifféremment ces trois formes: avant de, avant que, avant que de, suivis d’un verbe à l’infinitif.
--AVANT QUE, sans ne:
Allons, courons avant que d’avec eux il sorte.
(Amph. III. 5.)
«Avant qu’on l’ouvrît (la cédule), les amis du prince soutinrent que, etc....»
(LA FONTAINE. Vie d’Ésope.)
«Toutes vos fables pouvoient vous servir avant qu’on sût vos principes.»
(PASCAL. 15e Prov.)
La question de ne, exprimé ou supprimé après avant que, a été fort controversée. M. François de Neufchâteau, dans une lettre au Mercure de France du 26 août 1809, admet la négation quelquefois. On lui répondit par une lettre signée VALANT, où quantité d’exemples sont accumulés, ensuite d’une longue discussion théorique, pour démontrer qu’il ne faut jamais de négation entre avant que et le verbe subséquent; et c’est aussi l’opinion de l’Académie, fondée sur l’usage invariable du XVIIe siècle. Pascal, la Bruyère, la Fontaine, Boileau, Racine, Molière, Regnard, etc., etc., n’emploient pas la négation.
Marmontel l’a employée, mais c’est Marmontel.
--AVANT QUE DE....:
Si l’auteur lui eût montré sa comédie avant que de la faire voir au public, il l’eût trouvée la plus belle du monde.
(Crit. de l’Éc. des f. 6.)
Avant que de passer plus avant, je voudrois bien agiter à fond cette matière.
(Mar. for. 5.)
Je les conjure de tout mon cœur de ne point condamner les choses avant que de les voir.
(Préf. de Tartufe.)
«Avant que de les mener sur la place, il fit habiller les deux premiers le plus proprement qu’il put.»
(LA FONT. Vie d’Ésope.)
(Voyez DE supprimé après avant que.)
«Avant que de répondre aux reproches que vous me faites, je commencerai par l’éclaircissement de votre doctrine à ce sujet.»
(PASCAL. 12e Prov.)
AVECQUE, archaïsme:
Vous êtes romanesque avecque vos chimères.
(Ibid. I. 2.)
Les dettes aujourd’hui, quelque soin qu’on emploie, Sont comme les enfants, que l’on conçoit en joie, Et dont avecque peine on fait l’accouchement.
(Ibid. I. 6.)
Si je pouvois parler avecque hardiesse.
(Ibid. 9.)
Et m’en vais tout mon soûl pleurer avecque lui.
(Ibid. II. 4.)
L’union de Valère avecque Marianne.
(Tart. III. 1.)
Et qu’avecque le cœur d’un perfide vaurien Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien.
(Ibid. V. 1.)
Cette forme est si fréquente dans Molière, qu’il a paru inutile d’en rapporter plus d’exemples.
AVENANT QUE, participe absolu, c’est-à-dire, dans le cas où....:
Quelque bien de mon père et le fruit de mes peines, Dont, avenant que Dieu de ce monde m’ôtât, J’entendois tout de bon que lui seul héritât.
(L’Ét. IV. 2.)
AVIOMMES; patois; pour avions:
PIERROT.
Tout gros monsieur qu’il est, il seroit par ma fiqué nayé, si je n’aviomme été là.
(D. Juan. II. 1.)
Cette forme est primitive. L’m à la terminaison caractérise en latin les premières personnes du pluriel, habemus, amamus; vidissemus, audivimus, etc. Aussi les plus anciens textes, par exemple le livre des Rois, ne manquent jamais d’écrire nous attendrum, nous manderum, nous renderum.
Quand le mot suivant avait pour initiale une voyelle, l’m finale s’y détachait:
«.... Salvez seiez de Deu «Li glorius que devum aurer.»
(Roland. st. 32.)
«Que devome aourer» (adorer).
Mais s’il suivait une consonne, il fallait bien, pour n’en pas articuler deux consécutives (ce qui ne se faisait jamais), éteindre l’m et la changer en n. Par exemple:
«Le matin à vos vendrum, e en vostre merci nus mettrum.»
(Rois. p. 37.)
On prononçait vendrome et mettrons.
La dernière forme a supplanté l’autre, et s’est établie exclusivement pour tous les cas.
Mais auparavant l’autre avait régné, et avait été sur le point de triompher aussi; car, pour la fixer, on écrivit longtemps les premières personnes en omes. Marsile parlant de Roland:
«Seit ki l’ocie, tute pais puis auriomes.»
(Roland. st. 28.)
«Qu’en avez fait, ce dit fromons li viez? «--Sire, en ce bois l’avoumes nous laissie.»
(Garin. t. II. p. 243.)
--«Se nous demenomes ensi li uns les aultres, et alomes rancunant, bien voi que nous reperdrons toute la tiere, et nous meismes seromes perdu.»
(VILLEHARDHOIN. p. 199. éd. P. Paris.)
On remarquera dans ce passage la forme moderne nous reperdrons au milieu des formes primitives en omes, qui sont celles que Villehardhoin affectionne.
Qui pourra dire ce qui a déterminé le triomphe définitif de l’une plutôt que de l’autre? Le langage est plein de ces mystères insondables, pareils à ceux de la conception et de la génération humaine: on les suit jusqu’à une certaine limite, où soudain la nature se cache, et disparaît derrière un voile que tous les efforts de la philosophie, aidée de la science, ne parviendront pas à soulever.
Sur l’union du pronom singulier au verbe pluriel, je n’aviomme, voyez à JE.
AVIS FAISABLE, exécutable:
Enfin c’est un avis d’un gain inconcevable, Et que du premier mot on trouvera faisable.
(Fâcheux. III. 3.)
AVISER, actif; AVISER QUELQU’UN DE, le faire songer à...:
De ta femme il fallut moi-même t’aviser.
(Amph. II. 3.)
--Neutre, pour s’aviser:
Sans aller de surcroît aviser sottement De se faire un chagrin qui n’a nul fondement.
(Coc. im. 17.)
Selon la coutume de certains impertinents de laquais qui viennent provoquer les gens, et les faire aviser de boire lorsqu’ils n’y songent pas.
(L’Av. III. 2.)
Je vais vite consulter un avocat, et aviser des biais que j’ai à prendre.
(Scapin. II. 1.)
Réfléchir ou prendre avis touchant les biais que, etc.
AVOIR, auxiliaire, pour être:
Et j’ai pour vous trouver rentré par l’autre porte.
(Fâcheux. I. 1.)
J’ai monté pour vous dire, et d’un cœur véritable...
(Mis. I. 2.)
Au reste, vous saurez Que je n’ai demeuré qu’un quart d’heure à le faire.
(Ibid.)
Pareillement dans la Fontaine:
«Si le ciel t’eût, dit-il, donné par excellence «Autant de jugement que de barbe au menton, «Tu n’aurois pas à la légère «Descendu dans ce puits.»
(Le Renard et le Bouc.)
--AVOIR, N’AVOIR PAS POUR UN.... voyez POUR.
--AVOIR DE COUTUME:
Oui, monsieur, seulement pour vous faire peur, et vous ôter l’envie de nous faire courir toutes les nuits, comme vous aviez de coutume.
(Scapin. II. 5.)
--AVOIR DES CONJECTURES DE QUELQUE CHOSE:
La cabale s’est réveillée aux simples conjectures qu’ils ont pu avoir de la chose.
(2e Placet au R.)
--AVOIR EN MAIN:
J’avois pour de tels coups certaine vieille en main.
(Éc. des f. III. 4.)
--AVOIR FAMILIARITÉ AVEC QUELQU’UN:
Tu as donc familiarité, Moron, avec le prince d’Ithaque?
(Pr. d’Él. III. 3.)
--AVOIR PEINE DE (un infinitif), avoir peine à....:
J’ai peur, si le logis du roi fait ma demeure, De m’y trouver si bien dès le premier quart d’heure, Que j’aie peine aussi d’en sortir par après.
(L’Ét. III. 5.)
Cet amas d’actions indignes dont on a peine.... d’adoucir le mauvais visage.
(D. Juan. IV. 6.)
On ne dirait plus aujourd’hui le visage d’une action; mais le Dictionnaire de l’Académie (1694) cite comme exemple: Cette affaire a deux visages; et l’on dira bien encore: envisager une affaire sous tel ou tel aspect.
--AVOIR POUR AGRÉABLE:
Et je vous supplierai d’avoir pour agréable Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt.
(Mis. I. 1.)
Cette façon de parler est très-fréquente dans Gil Blas.
--AVOIR QUELQU’UN QUI... QUE...:
Et quand on a quelqu’un qu’on hait ou qui déplaît, Lui doit-on déclarer la chose comme elle est?
(Mis. I. 1.)
Cette façon de parler paraît embarrassée et pénible; cependant elle n’a pas été suggérée à Molière par la difficulté de la mesure, car il l’emploie en prose:
Vous avez, monsieur, un certain monsieur de Pourceaugnac qui doit épouser votre fille.
(Pourc. II. 2.)
AVOUER LA DETTE, figurément, ne pas dissimuler:
Ma foi, madame, avouons la dette: vous voudriez qu’il fût à vous.
( Pr. d’Él. IV. 6.)
Regnard, dans le Distrait:
«Parlons à cœur ouvert, et confessons la dette: «Je suis un peu coquet, tu n’es pas mal coquette.»
(IV. 3.)
AYE, ou AY, monosyllabe:
Dans cette joie...--Aye, ay! doucement, je vous prie.
(L’Ét. V. 15.)
AÏE, par l’introduction du d, aïde ou aide, selon la prononciation moderne, syncope d’adjutorium. Aye, aye! c’est-à-dire, à l’aide, à l’aide!
«Certes, nous ne vous faudrons mie: «Tous jours serons en vostre aïe.»
(R. de Coucy. v. 766.)
«... Quant ele vit Arabis si cunfundre, «A halte voix s’escrie: Aïez nous, mahum!»
(Roland. st. 266.)
BABYLONE; LA TOUR DE BABYLONE, comme qui dirait la tour du babil:
C’est véritablement la tour de Babylone, Car chacun y babille, et tout du long de l’aune.
(Tart. I. 1.)
«Le Père Caussin, jésuite, dit, dans sa Cour sainte, que les hommes ont fondé la tour de Babel, et les femmes la tour de babil. Ce quolibet du jésuite n’aurait-il pas donné l’idée de celui que Molière met dans la bouche de madame Pernelle? et le père Caussin ne serait-il pas le docteur dont parle la vieille dévote?»
(M. AUGER.)
BAIE:
C’est une baie Qui sert sans doute aux feux dont l’ingrate le paie.
(Dép. am. I. 5.)
Cette expression, payer d’une baie, nous reporte à la farce de Pathelin, dont la première édition est de 1490. Le prodigieux succès de ce Pathelin fit passer en proverbe plusieurs mots de cette pièce; nous disons encore: revenir à ses moutons. Payer d’une baie est une allusion à cette autre scène excellente, où le berger, acquitté du meurtre des moutons, paye son avocat en lui disant Bée, comme il a fait au juge; et la fourberie retombe sur son auteur.
Messire JEHAN.
«Et comme quoi?
PATHELIN.
«Pour ce qu’en bée «Il me paya subtilement.»
(Le Testament de Pathelin.)
--BAIE (DONNER LA):
Le sort a bien donné la baie à mon espoir.
(L’Ét. II. 13.)
BAILLER, archaïsme, donner:
Un sergent baillera de faux exploits, sur quoi vous serez condamné sans que vous le sachiez.
(Scapin. II. 8.)
Bailler un exploit était le terme consacré en style d’huissier; Molière n’avait garde de changer le mot technique.
BAISSEMENT DE TÊTE:
Quelque baissement de tête, un soupir mortifié, deux roulements d’yeux, rajustent dans le monde tout ce qu’ils (les scélérats) peuvent faire.
(D. Juan. V. 2.)
BALANCER QUELQUE CHOSE:
Un homme qui..... et ne balance aucune chose.
(Mal. im. III. 3.)
Qui ne pèse rien.
BALLE, RIMEUR DE BALLE:
Allez, rimeur de balle, opprobre du métier.
(Fem. sav. III. 5.)
«Balle, en termes d’agriculture, est une petite paille, capsule ou gousse, qui sert d’enveloppe au grain dans l’épi.»
(TRÉVOUX.)
Si balle est ici dans ce sens, rimeur de balle serait une métaphore prise d’un objet qui, devant être rembourré de plume ou de crin, ne l’est que de balle, et ainsi d’une valeur réelle très-inférieure à l’apparence; mais cela paraît forcé.
Trévoux explique rimeur de balle, par allusion à la balle des marchands forains: «On appelle rimeur de balle un poëte dont les vers sont si mauvais, qu’ils ne servent qu’à envelopper des marchandises.» C’est ainsi qu’on dit poëte des halles.
BARBARISMES DE BON GOUT, en matière de bon goût:
Des incongruités de bonne chère et des barbarismes de bon goût.
(B. gent. IV. 1.)
(Voyez SOLÉCISMES EN CONDUITE.)
BARGUIGNER:
A quoi bon tant barguigner et tant tourner autour du pot?
(Pourc. I. 7.)
Barguigner signifie marchander en vieux français; racine bargain, que les Anglais nous ont pris et conservent encore.
«Estagiers de Paris puent barguignier et achater bled, ou marchié de Paris.»
(Livre des mestiers. p. 17.)
Le sire de Coucy, déguisé en mercier ambulant, ouvre sa balle; toute la maison y accourt, et la châtelaine de Fayel elle-même:
«Iluec trouverent le mercier, «E lor dame qui remuoit «Les joiaus, et les bargignoit. «Aulcuns aussy de la mesnie «Ont mainte chose bargignie.... «Et quant rien plus ne bargigna, «Sa marchandise appareilla, «Et prist son fardel à trousser.....
(Roman de Coucy.)
«La dame dist à son valet: «Faites demourer sans long plait «Ce povre home, marchand estragne. «Cilz respont, sans faire bargagne: «Gentilz dame, Dieus le vous mire.»
(Ibid.)
Elle marchandait les joyaux;--et quand on ne marchanda plus rien...;--il répond sans marchander. Barguigner n’a plus aujourd’hui que le sens figuré de marchander.
BASTE, de l’italien basta, suffit:
Baste! songez à vous dans ce nouveau dessein.
(L’Ét. IV. 1.)
Baste! laissons là ce chapitre.
(Méd. m. lui. I. 1.)
BATIR SUR DES ATTRAITS....:
Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissants.
(Éc. des fem. IV. 1.)
C’est l’abrégé d’une expression métaphorique: bâtir, fonder un espoir sur.....
BATTEUR:
Oui, je te ferai voir, batteur que Dieu confonde, Que ce n’est pas pour rien qu’il faut rouer le monde.
(L’Ét. II. 9.)
BEAU, au sens métaphorique de pur:
SGANARELLE.
Vous vous taisez exprès, et me laissez parler par belle malice!
(D. Juan. III. 1.)
BEAUCOUP devant un adjectif ou un partic. passé:
Je vous suis beaucoup obligé.
(Pourc. III. 9.)
Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire!
(Fem. sav. IV. 3.)
BÉCARRE; DU BÉCARRE, terme technique, aujourd’hui inusité:
Ah! monsieur, c’est du beau bécarre!
(Le Sicilien. 2.)
Et là-dessus vient un berger, berger joyeux, avec un bécarre admirable, qui se moque de leur foiblesse.
(Ibid.)
Cela veut dire que la musique passe du mode mineur au majeur.
BÉCASSE BRIDÉE:
Ma foi, monsieur, la bécasse est bridée; et vous avez cru faire un jeu qui demeure une vérité.
(Am. méd. III. 9.)
«Cela se dit figurément, à cause d’une chasse que les paysans font aux bécasses avec des lacets et collets qu’ils tendent, où elles se brident elles-mêmes.»
(TRÉVOUX.)
BEC CORNU, ou mieux BECQUE CORNU:
Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu.
(Éc. des fem. IV. 6.)
Que maudit soit le bec cornu de notaire qui m’a fait signer ma ruine!
(Méd. m. lui. I. 2.)
Becque est formé de l’italien becco, un bouc, mot qui reçoit deux sens métaphoriques, injurieux l’un et l’autre. Becco est un lourdaud, ou un homme que déshonore l’inconduite de sa femme ou de sa sœur (Trésor des trois langues). L’épithète cornu s’explique d’elle-même.
BÉJAUNE, erreur grossière:
C’est fort bien fait d’apprendre à vivre aux gens, et de leur montrer leur béjaune.
(Am. méd. II. 3.)
Monsieur, souffrez que je lui montre son béjaune, et le tire d’erreur.
(Mal. im. III. 16.)
Les jeunes oiseaux ont le bec garni d’une sorte de frange jaune. Ainsi, par métaphore, avoir le bec jaune, c’est manquer d’expérience, être dupe. Molière a écrit aussi bec jaune; conformément à l’étymologie:
Oui, Mathurine, je veux que monsieur vous montre votre bec jaune.
(D. Juan. II. 5.)
«Ce sont six aulnes.... ne sont mie? «Et non sont; que je suis bec jaulne!»
(Pathelin.)
Dans l’origine, les consonnes finales étant muettes lorsque suivait une consonne; on prononçait pour bec, mer, fer, bé, mé, fé.
(Des variations du langage français, p. 44.)
BESOIN, FAIRE BESOIN, être nécessaire:
Aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprêter le souper.
(L’Av. III. 5.)
BIAIS, dissyllabe:
Nous n’aurions pas besoin maintenant de rêver A chercher les biais que nous devons trouver.
(L’Ét. I. 2.)
Des biais qu’on doit prendre à terminer vos feux.
(Ibid. IV. 1.)
Il faut voir maintenant quel biais je prendrai.
(Ibid. IV. 8.)
Pour tâcher de trouver un biais salutaire.
(Ibid. V. 12.)
Et du biais qu’il faut vous prenez cette affaire.
(Sgan. 21.)
Le pousser est encor grande imprudence à vous, Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.
(Tart. V. I.)
--Monosyllabe:
J’ai donc cherché longtemps un biais de vous donner La beauté que les ans ne peuvent moissonner.
(Fem. sav. III. 6.)
--SAVOIR LE BIAIS DE FAIRE QUELQUE CHOSE:
Mais, encore une fois, madame, je ne sais point le biais de faire entrer ici des vérités si éclatantes.
(Ép. dédic. de la Critique de l’Éc. des fem.)
BICÊTRE, voyez BISSÊTRE.
BIEN; AVOIR LE BIEN DE... le plaisir, l’avantage de...:
... J’ai le bien d’être de vos voisins.
(Éc. des mar. I. 5.)
Il s’est dit grand chasseur, et nous a prié tous Qu’il pût avoir le bien de courir avec nous.
(Fâcheux. II. 7.)
BIEN ET BEAU:
Cependant arrivé, vous sortez bien et beau, Sans prendre de repos ni manger un morceau.
(Sgan. 7.)
Remarquez beau, employé comme adverbe. C’était originairement le privilége de tous les adjectifs. Il nous en reste encore de nombreux exemples: voir clair, frapper ferme, parler haut, partir soudain, parler net, etc., etc., pour clairement, fermement, hautement, soudainement, nettement.
«Le fermier vient, le prend, l’encage bien et beau, «Le donne à ses enfants pour servir d’amusette.»
(LA FONTAINE. Le Corbeau voulant imiter l’Aigle.)
BIENSÉANCE; ÊTRE EN LA BIENSÉANCE DE QUELQU’UN, c’est-à-dire, à sa disposition:
Cette maison meublée est en ma bienséance; Je puis en disposer avec grande licence.
(L’Ét. V. 2.)
BISSÊTRE; malheur résultant d’une fatalité. FAIRE UN BISSÊTRE:
Eh bien! ne voilà pas mon enragé de maître? Il nous va faire encor quelque nouveau bissêtre.
(L’Ét. V. 7.)
L’orthographe est bissêtre, et non bicêtre; le mot primitif est bissexte. Du Cange, au mot Bissextus, l’explique infortunium, malum superveniens. La mauvaise influence de l’an et du jour bissextile était proverbiale au moyen âge:
«Cette année-là étoit bissextile, et le bissexte tomba de fait sur les traistres.»
(Orderic Vital. lib. XIII. p. 882.)
«Cette tumultueuse année fut bissextile.... et le bissexte tomba sur le roi et sur son peuple, tant en Angleterre qu’en Normandie.»
(Id. lib. XIII. p. 905.)
C’était une locution populaire: le bissexte est tombé sur telle affaire, pour dire qu’elle avait mal tourné. Nous voyons déjà paraître la forme corrompue bissextre dans Molinet:
«Pour ce que bissextre eschiet, «L’an en sera tout desbauchiet.»
(Le Calendrier.)
L’x s’éteignait dans la prononciation, et laissait prévaloir le t, par la règle des consonnes consécutives. On prononçait donc bissête, et, par l’intercalation euphonique de l’r, bissêtre.
La superstition du jour bissextile remontait aux Romains. Voyez là-dessus le témoignage de Macrobe, au livre Ier, chapitre 13, des Saturnales.
Molière rappelle donc ici, par l’emploi du mot bicêtre, une expression et une superstition du moyen âge.
Le vice d’orthographe tendrait à confondre le bissêtre avec le château de Bicestre ou de Bicêtre. Celui-ci a une tout autre origine: la grange aux Gueux, qui appartenait, en 1290, à l’évêque de Paris, passa plus tard à Jean, évêque de Wincestre, dont le nom, transformé en Bicestre, est resté attaché à cette demeure.
Le peuple dit d’un enfant méchant et tapageur: C’est un bicêtre; ah! le petit bicêtre! Trévoux veut que ce soit par allusion à la prison de Bicêtre; mais ne serait-ce pas plutôt un vestige de la superstition du bissêtre? Ah! le maudit enfant! le petit malheureux! né le jour du bissêtre, sur qui est tombé le bissêtre!
On lit dans le Roman bourgeois, de Furetière:
«Si j’ai fait ici quelque bissêtre;»
Et dans la Noce de village, de Brécourt:
«Avant, je veux faire bissêtre.»
BLANCHIR, NE FAIRE QUE BLANCHIR; au sens métaphorique:
Les douceurs ne feront que blanchir contre moi.
(Dép. am. V. 9.)
Et nos enseignements ne font là que blanchir.
(Éc. des fem. III. 3.)
LE MARQUIS.--Voilà des raisons qui ne valent rien.
CLIMÈNE.--Tout cela ne fait que blanchir.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
Bien que cette expression se trouve dans la bouche de Climène, il ne s’ensuit pas que Molière ait prétendu la blâmer.
Voici comment Furetière expose l’origine de cette métaphore:
«BLANCHIR se dit aussi des coups de canon qui ne font qu’effleurer une muraille, et y laissent une marque blanche. En ce sens, on dit, au figuré, de ceux qui entreprennent d’attaquer ou de persuader quelqu’un, et dont tous les efforts sont inutiles, que tout ce qu’ils ont fait, tout ce qu’ils ont dit, n’a fait que blanchir devant cet homme ferme et opiniâtre.»
BOIRE LA CHOSE; métaphoriquement, se résigner:
Mon frère, doucement il faut boire la chose.
(Éc. des mar. III. 10.)
Molière a dit, par la même figure: Avaler l’usage des galants.
--BOIRE SUR LE RESTE DE QUELQU’UN:
Vous buviez sur son reste, et montriez d’affecter Le côté qu’à sa bouche elle avoit su porter.
(L’Ét. IV. 5.)
BON, BONNE, ironiquement:
Hé, la bonne effrontée!
(Sgan. 6.)
Parbleu! le voilà bon, avec son habit d’empereur romain!
(D. Juan. III. 6.)
D’où viens-tu, bon pendard?
(G. D. III. 11.)
Taisez-vous, bonne pièce!
(Ibid. I. 6.)
Oses-tu bien paroître devant mes yeux, après tes bons déportements?
(Scapin. I. 4.)
--BON A FAIRE A....:
Refuser ce qu’on donne est bon à faire aux fous.
(Dép. am. I. 2.)
--BON ARGENT (PRENDRE POUR DE), prendre au sérieux:
Quoi! tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire?
(D. Juan. V. 2.)
Métaphore tirée de la fausse monnaie.
--AVOIR LE CŒUR BON, c’est-à-dire, en style moderne, bien placé:
Sachez que j’ai le cœur trop bon pour me parer de quelque chose qui ne soit point à moi.
(L’Av. V. 5.)
--LE BON DU CŒUR, substantivement:
Et du bon de mon cœur à cela je m’engage.
(Mis. III. 1.)
Du meilleur de mon cœur.
--BONS JOURS, jours de fête, jours solennels:
Que d’une serge honnête elle ait son vêtement, Et ne porte le noir qu’aux bons jours seulement.
(Éc. des mar. I. 2.)
BOUCHE. BOUCHE COUSUE, adverbialement, pour recommander la discrétion:
Adieu. Bouche cousue, au moins! Gardez bien le secret, que le mari ne le sache pas!
(G. D. I. 2.)
--LAISSER SUR LA BONNE BOUCHE:
Vous n’en tâterez plus, et je vous laisse sur la bonne bouche.
(Ib. II. 7.)
--DANS MA BOUCHE, DANS LEURS BOUCHES, c’est-à-dire d’après mes paroles, à les entendre:
Dans ma bouche, une nuit, cet amant trop aimable Crut rencontrer Lucile à ses vœux favorable.
(Dép. am. II. 1.)
Il n’y a pas moyen d’approuver cette façon de parler.
Ascagne veut dire qu’elle se fit passer pour Lucile, parla comme si elle eût été Lucile. Cette expression étrange paraît tenir à l’inexpérience de Molière, quand il fit le Dépit; mais on est surpris de la retrouver, mieux construite, il est vrai, dans la préface du Tartufe. Il s’agit des hypocrites:
Le Tartufe, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété.
Molière s’exprimerait-il autrement s’il voulait dire que les hypocrites, par leur manière de réciter Tartufe, d’en accentuer les vers, dénaturent la pensée de l’auteur, et font d’un ouvrage innocent un ouvrage impie?
(Voyez MÉTAPHORES VICIEUSES.)
BOUCHON ET BOUCHONNER:
Hai, hai, mon petit nez, pauvre petit bouchon!
(Éc. des m. II. 14.)
Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai.
(Éc. des fem. V. 4.)
Bouchon est ici le diminutif de bouche. Il ne faut pas s’arrêter à ce que cette terminaison on, one, est en italien la marque d’un augmentatif; il est certain qu’en français elle a reçu un emploi opposé, comme de Pierre, Pierron ou Pierrot; de Charles, Charlon ou Charlot, de Gothe, Gothon; de Marie, Marion, etc. Et dans les noms communs, bestion (de beste), valeton (valet), luiton (lutin), tetton (tette), peton (pied), chaton (chat), poupon (poupe, poupée, etc.)
Voici l’article de Furetière: «BOUCHON est aussi un nom de cajollerie qu’on donne aux petits enfants, aux jeunes filles de basse condition: Mon petit cœur, mon petit bouchon.»
BOUGER (SE), verbe réfléchi, pour bouger, neutre:
Et personne, monsieur, qui se veuille bouger Pour retenir des gens qui se vont égorger!
(Dép. am. V. 7.)
BOURLE, de l’italien burla, moquerie, FAIRE UNE BOURLE:
Une certaine mascarade..... que je prétends faire entrer dans une bourle que je veux faire à notre ridicule.
(Bourg. gent. III. 14.)
C’est la leçon de l’édition de 1670, qui est la première. Les éditions modernes mettent bourde, qui est la forme corrompue, aujourd’hui adoptée. Bourle n’est dans aucun dictionnaire; ils donnent tous bourde.
BRANLER LE MENTON, manger:
MASCARILLE.
Oh! tu seras ainsi tenu pour un poltron. --Soit, pourvu que toujours je branle le menton.
(Dép. am. V. 1.)
BRAS, SE METTRE...... SUR LES BRAS:
Voudriez-vous, madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que j’allasse, en vous retenant, me mettre le ciel sur les bras?
(D. Juan. I. 5.)
Qui en touche un (hypocrite), se les attire tous sur les bras.
(Ib. V. 2.)
--SE JETER.... SUR LES BRAS, même sens;
Et je me jetterois cent choses sur les bras.
(Mis. V. 1.)
BRAVADE, FAIRE BRAVADE A QUELQU’UN:
Moi, je serois cocu?--Vous voilà bien malade! Mille gens le sont bien, sans vous faire bravade, Qui, de mine, de cœur, de biens et de maison, Ne feroient avec vous nulle comparaison.
(Éc. des fem. IV. 8.)
Sans vous insulter.
--BRAVADE D’UN DISCOURS:
Je ne sais qui me tient qu’avec une gourmade Ma main de ce discours ne venge la bravade.
(Éc. des fem. V. 4.)
BRAVE en ajustements:
Ta forte passion est d’être brave et leste.
(Éc. des fem. V. 4.)
Est-ce que tu es jalouse de quelqu’une de tes compagnes que tu voies plus brave que toi?
(Am. méd. I. 2.)
BRAVERIE, parure:
LA GRANGE.--Vite, qu’on les dépouille sur-le-champ.
JODELET.--Adieu, notre braverie!
(Préc. rid. 16.)
Pour moi, je tiens que la braverie, que l’ajustement est la chose qui réjouit le plus les filles.
(Am. méd. I. 1.)
BRIDER D’UN ZÈLE:
D’un zèle simulé j’ai bridé le bon sire.
(L’Ét. IV. 1.)
BRILLANTS; qualités brillantes:
Comme par son esprit et ses autres brillants Il rompt l’ordre commun et devance le temps....
(Mélicerte. I. 4.)
--LES BRILLANTS DES YEUX:
Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser.
(Tart. I. 1.)
Et si je rends hommage aux brillants de leurs yeux, De leur esprit aussi j’honore les lumières.
(Fem sav. III. 2.)
--LES BRILLANTS D’UNE VICTOIRE:
Ne vous enflez donc point d’une si grande gloire, Pour les petits brillants d’une faible victoire.
(Mis. III. 5.)
BROUILLER:
Que nous brouilles-tu ici de ma fille?
(L’Av. V. 3.)
--DESTIN BROUILLÉ, embrouillé:
Fut-il jamais destin plus brouillé que le nôtre?
(L’Ét. IV. 9.)
BRUIRE. FAIRE BRUIRE SES FUSEAUX, métaphoriquement, faire tapage:
Le vin émétique fait bruire ses fuseaux.
(D. Juan. III. 1.)
BRUIT. Bruit répandu, ouï-dire:
J’ai rencontré un orfévre qui, sur le bruit que vous cherchiez quelque beau diamant en bague....
(Mar. for. 5.)
--AVOIR UN BRUIT DE, avoir la réputation de:
Hé! là, là, madame la Nuit, Un peu doucement, je vous prie; Vous avez dans le monde un bruit De n’être pas si renchérie.
(Amph. prol.)
«Elle eut le bruit, à la cour, de n’avoir pas sa pareille.»
(LA REINE DE NAV. Hept. nouv. 15.)
On disait de même, donner un bruit à quelqu’un.
Bonnivet, au témoignage de la reine de Navarre,
«Estoit des dames mieulx voulu que ne feut oncques François, tant par sa beauté, bonne grace et parole, que pour le bruit que chacun luy donnoit d’estre l’un des plus adroits et hardis aux armes qui feust de son tems.»
(Heptaméron. nouvelle 14e.)
«Elle connoissoit le contraire du faux bruit que l’on donnoit aux François, car ils estoient plus sages, etc.»
(Ibidem.)
(Voyez la note au mot DONNER UN CRIME.)
--A PETIT BRUIT:
Je me divertirai à petit bruit.
(D. Juan. V. 2.)
BRULER SES LIVRES A QUELQUE CHOSE:
J’y brûlerai mes livres, ou je romprai ce mariage.
(Pourc. I. 3.)
Chicaneau dit pareillement:
CHICANEAU.
«Vous plaidez?
LA COMTESSE.
Plût à Dieu!
CHICANEAU.
J’y brûlerai mes livres!»
(Les Plaideurs. I. 7.)
BRUTALITÉ DE SENS COMMUN ET DE RAISON:
Un homme qui, avec une impétuosité de prévention, une roideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donne au travers des purgations et des saignées.
(Mal. im. III. 3.)
BUTER A QUELQUE CHOSE, prendre cette chose pour but:
Toutes mes volontés ne butent qu’à vous plaire.
(L’Ét. V. 3.)
BUTIN, au lieu de proie, dans le sens métaphorique:
D. ELVIRE.
On ne me verra point le butin de vos feux.
(D. Garcie. III. 3.)
Je ne crois pas qu’on trouve en français un second exemple de cette façon de parler bizarre. Dans une métaphore consacrée, on n’a pas le droit de substituer un synonyme au mot qui fait la figure; autrement cet Anglais aurait bien parlé, qui écrivait à Fénelon: «Monseigneur, vous avez pour moi des boyaux de père,» car entrailles et boyaux sont synonymes, comme proie et butin.
CABALE, pour signifier le parti des faux dévots:
Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale.
(D. Juan. V. 2.)
Pascal, dans les Provinciales, emploie ce mot dans le même sens.
CACHE, cachette:
On n’est pas peu embarrassé à inventer dans toute une maison une cache fidèle.
(L’Av. I. 4.)
«Et qui vous a cette cache montrée?»
(LA FONTAINE.)
CACHEMENT DE VISAGE:
Leurs détournements de tête et leurs cachements de visage firent dire cent sottises de leur conduite.
(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)
CADEAU, dîner en partie de campagne, dont on régale quelqu’un. Molière l’explique lui-même dans ce passage:
Des promenades du temps, Ou dîners qu’on donne aux champs, Il ne faut point qu’elle essaye: Selon les prudents cerveaux, Le mari, dans ces cadeaux, Est toujours celui qui paye.
(Éc. des fem. III. 2.)
Des maris benins qui:
De leurs femmes toujours vont citant les galants, ................................................ Témoignent avec eux d’étroites sympathies, Sont de tous leurs cadeaux, de toutes leurs parties.
(Ib. IV. 8.)
J’aime le jeu, les visites, les assemblées, les cadeaux, et les promenades....
(Mar. forc. 4.)
Le diamant qu’elle a reçu de votre part, et le cadeau que vous lui préparez....
(Bourg. g. III. 6.)
Les déclarations ont entraîné les sérénades et les cadeaux, que les présents ont suivis.
(Ibid. III. 18.)
«Cadeau se dit aussi des repas qu’on donne hors de chez soi, et particulièrement à la campagne. Les femmes coquettes ruinent leurs galants à force de leur faire faire des cadeaux. En ce sens il vieillit.»
(FURETIÈRE.)
--DONNER UN CADEAU:
Nous mènerions promener ces dames hors des portes, et leur donnerions un cadeau.
(Préc. rid. 10.)
Je l’ai fait consentir enfin au cadeau que vous lui voulez donner.
(B. gent. III. 6.)
--CADEAU DE MUSIQUE, DE DANSE:
Elles y ont reçu des cadeaux merveilleux de musique et de danse.
(Am. magn. I. 1.)
CAJOLER, verbe neutre:
Tudieu! comme avec lui votre langue cajole!
(Éc. des fem. V. 4.)
CALOMNIER A QUELQU’UN, c’est-à-dire, DANS QUELQU’UN, sa vertu:
Vous osez sur Célie attacher vos morsures, Et lui calomnier la plus rare vertu Qui puisse faire éclat sous un sort abattu?
(L’Ét. III. 4.)
Et calomnier en elle. Cet exemple se rapporte au datif de perte ou de profit. (Voyez DATIF.)
ÇAMON:
Çamon vraiment! il y a fort à gagner à fréquenter vos nobles.
(B. gent. III. 3.)
Çamon, ma foi! j’en suis d’avis, après ce que je me suis fait.
(Mal. im. I. 2.)
On ne trouve indiqués nulle part le sens précis ni l’origine de cette expression, qui est évidemment une sorte d’exclamation affirmative.
Elle est formée de trois racines, ce a mon, que l’on trouve ainsi divisées dans les plus anciens textes. La reine de Navarre parlant d’un prêcheur:
«Si l’on disoit, en oyant un sermon, «Il a bien dit; je répondrois: Ce a mon.»
(Le Miroir de l’âme péch.)
Il a ce, c’est-à-dire, bien dit. On sous-entend dans la réponse le verbe exprimé dans la demande.
Quand ce verbe dans la demande est accompagné d’une négation, la négation se glisse dans la formule de la réponse, ce qui achève d’en découvrir le sens.
«Or, n’i a fors que del huchier «Nos voisins.--Certes, ce n’a mon.»
(De sire Hains et dame Anieuse. BARBAZ. III. 45.)
Il n’y a que d’appeler nos voisins.--Certes, il n’y a que ce (à faire). Ce, c’est-à-dire, appeler nos voisins.
Reste à expliquer le mot mon.
Il se présente souvent séparé de la formule que j’analyse, et joint au verbe savoir, mis pour chose à savoir. Par exemple, dans Montaigne:
«Sçavoir mon si Ptolémée s’y est aussy trompé aultre foys.»
(MONTAIGNE. Essais. II. 12.)
Mon paraît une transformation de num. Du grec μῶν, est-ce que, les Latins avaient fait num: pourquoi, par une disposition d’organe réciproque, du latin num les Français, à leur tour, n’auraient-ils pas refait mon? Cum, numerus, changent de même leur u en o: comme, nombre.
Mon garde la valeur de num et de μῶν, et répond à n’est-ce pas, pas vrai, qui s’emploient familièrement dans un sens moitié interrogatif, moitié affirmatif: savoir, n’est-ce pas, si Ptolémée jadis ne s’y est pas trompé?--Je répondrais: Il a bien prêché, pas vrai?
Par suite de l’usage, les trois racines se sont fondues en un seul mot, qui a pris pour acception la valeur affirmative de la dernière racine: Il y a tant à gagner avec votre noblesse, n’est-ce pas!--J’en suis d’avis, n’est-ce pas, ou en vérité, après ce que je me suis fait!
A l’appui de l’étymologie que je propose, je ne dois pas omettre de faire observer que um, en latin, au moyen âge, se prononçait on. Voyez ce point développé au mot MATRIMONION.
CAMUS (RENDRE), métaphoriquement, casser le nez, rendre confus:
MATHURINE.
Oui, Charlotte; je veux que monsieur vous rende un peu camuse.
(D. Juan. II. 5.)
Vous remarquerez que l’on emploie à rendre la même pensée deux images contraires: être camus et avoir un pied de nez.
CAPRIOLER, cabrioler:
Parbleu! si grande joie à l’heure me transporte, Que mes jambes sur l’heure en caprioleroient, Si nous n’étions point vus de gens qui s’en riroient.
(Sgan. 18.)
CARACTÈRE, talisman:
Oui, c’est un enchanteur qui porte un caractère Pour ressembler aux maîtres des maisons.
(Amph. III. 5.)
On dit qu’il a un caractère pour se faire aimer de toutes les femmes.
(Pourc. III. 8.)
Le Crispin des Folies amoureuses se dit grand chimiste, qui passait même pour un peu sorcier:
«On m’a même accusé d’avoir un caractère.»
(Fol. am. I. 5.)
«Caractère se dit aussi de certains billets que donnent des charlatans ou sorciers, et qui sont marqués de figures talismaniques ou de simples cachets.» (TRÉVOUX.)
CARÊME-PRENANT, mardi gras, qui touche au mercredi des cendres, jour où prend le carême:
On diroit qu’il est céans carême-prenant tous les jours.
(B. gent. III. 2.)
Un carême-prenant est un masque du mardi gras:
On dit que vous voulez donner votre fille en mariage à un carême-prenant?
(Ibid. V. 7.)
CARESSE, UN PEU DE CARESSE, au singulier:
Cela se passera avec un peu de caresse que vous lui ferez.
(G. D. II. 12.)
CARNE, angle d’une table, d’un volet, etc.:
Je me suis donné un grand coup à la tête contre la carne d’un volet.
(Mal. im. I. 2.)
Carne est le mot simple, dont on rencontre souvent au moyen âge le diminutif carenon (on écrivait carreignon ou quarreignon); la racine est carré, quarré, quarre, qui existe encore dans bécarre, c’est-à-dire B carré.
Dans les Vosges on dit: à la carre du bois; c’est à l’angle. L’équerre, instrument qui fait la carre.
Le quarreignon était une mesure d’une quarte; c’était aussi un coin, un cachet de lettre.
«Blanchandrin fist un brief escrire, Puis mist le carregnon en cire.»
(DU CANGE, in Ceraculum.)
CAROGNE, c’est-à-dire charogne; la grossièreté du mot étant un peu dissimulée par la différence de prononciation:
Voilà nos carognes de femmes!
(G. D. III. 5.)
Ce mot est fréquent dans Molière comme imprécation: ah, carogne!
Primitivement le ch sonnait dur, comme le k. De carnem on fit carn, karn ou charn, et dans la forme moderne chair. Carogne témoigne de l’ancienne prononciation.
J’observe que le CH est entré dans l’orthographe pour un service diamétralement opposé à celui qu’il y fait aujourd’hui. L’h, signe d’aspiration, empêchait le c de s’adoucir, de se briser sur la voyelle suivante, et le maintenait dur.
Car le c tout seul faisait devant chacune des cinq voyelles le rôle du ch moderne (qu’il conserve dans l’italien devant e et i). On lit dans les plus vieux textes, ceval, bouce, ceminée, fresce; cela faisait, comme aujourd’hui, cheval, bouche, cheminée, fraîche. Au contraire, la notation moderne eût représenté keval, bouke, keminée, fraîke.... ce qui est la prononciation picarde. Et pourquoi les Picards prononcent-ils ainsi? pourquoi semblent-ils avoir pris le contre-pied des autres en prononçant un kien, un kat, une mouke, un kemin, un pékeur; et au contraire par ch, chela, chel homme, chelle femme, merchi, chest boin, etc. Est-ce purement et simplement par esprit de contradiction?
Nullement. C’est par fidélité à la langue latine, dont le Belgium de César paraît avoir été plus fortement imprimé que les autres provinces de la conquête romaine.
En effet, les Picards maintiennent le son du k partout où les Latins sonnaient le c dur: vacca, vaque; bucca, bouque; caballus, keval; caro, karn et carogne; catus, carrus, piscator, kat, kar et karrette, péqueur; canis, kien; cacare, kier, etc. Vous voyez qu’ils se reportent toujours à l’étymologie pour maintenir le c dur, sans égard à la nature de la voyelle qui suit en français. Que cette voyelle soit devenue un i, comme dans chien, ou un e, comme dans cheval, n’importe; ils ne s’arrêtent point à la métamorphose; leur oreille se souvient de plus haut: c’était un a en latin, et le c y était dur; ils le garderont dur.
Mais dans ce, ci, merci, et autres pareils, qui ne viennent pas du latin, ou n’y avaient pas le c dur, ils lui laissent la valeur du ch moderne; ils disent merchi, comme les Italiens disent mercè.
Les autres provinces se sont réglées depuis sur la nature des voyelles françaises pour modifier la valeur du c; mais, dans l’origine, elles semblent lui avoir attribué partout, et sans distinction, l’effet du ch moderne. Comment expliquer autrement que de carrus, on ait dit chat, char?
En italien, le ch conserve sa valeur primitive: chiamare, chiave, chiuso.
Aujourd’hui l’on se contente du simple c devant o et a: comminciare, decamerone; mais autrefois on y écrivait aussi le ch, comme cela se voit par un manuscrit du XVe siècle, dont voici le titre exact:
--«In ch omincia il libro ch iamato de ch ameron, ch ognominato principe Gh aleotto[41], nel quale si ch ontengono cento novelle..... etc.»
(Cité dans P. PARIS, mss. III. 327.)
Ce qui semble indiquer que, dans l’origine, les Italiens aussi prêtaient au c une action uniforme sur les cinq voyelles. Et en effet, il est plus naturel, quand on pose une règle, de la poser générale; les exceptions viennent ensuite, amenées par le temps, et avec elles les inconséquences. Le cahot de la voiture et le chaos de Démogorgon sonnent à l’oreille comme la dernière moitié de cacao. Concluez donc la prononciation d’après l’orthographe!
[41] La règle relative au c s’appliquait au g, qui n’est qu’un adoucissement du c. Apparemment, sans l’aspiration interposée, le g de Galeatto se fût prononcé comme celui de girare, gelare, au lieu d’être tenu dur comme dans ghiaccia.
CAS, GRAND CAS, chose considérable:
Ce que de plus que vous on en pourroit avoir (d’âge) N’est pas un si grand cas pour s’en tant prévaloir.
(Mis. III. 5.)
«Quoi payer?--La dîme aux bons pères. «--Quelle dîme?--Savez-vous pas? «--Moi, je le sais?--C’est un grand cas, «Que toujours femme aux moines donne.»
(LA FONT. Les Cordeliers de Catalogne.)
CAUSER, parler au hasard:
Le monde, chère Agnès, est une étrange chose! Voyez la médisance, et comme chacun cause!
(Éc. des fem. II. 6.)
Le sens primitif de causer est, en effet, blâmer, gronder, médire. C’était un verbe actif, causer quelqu’un:
«Sa femme l’ot, moult fort le cose.»
(Vie de J. C. dans DUC.)
Sa femme l’entend, et le gronde fort.
«Moult de sa gent parler n’en osent, «Mais par derrière moult l’en chosent.»
(BARBAZ. Fabliaux. I. p. 160.)
Voyez Du Cange, au mot Causare.
CAUTION BOURGEOISE, garantie suffisante:
Je m’en vais gagner au pied, ou je veux caution bourgeoise qu’ils ne me feront pas de mal. (Les yeux de Cathos et ceux de Madelon.)
(Préc. rid. 10.)
Allusion à l’ancienne coutume de livrer en otage au vainqueur un certain nombre des principaux bourgeois. Eustache de Saint-Pierre faisait partie de la caution bourgeoise fournie par la ville de Calais.
LE MARQUIS. Je la garantis détestable!
DORANTE. La caution n’est pas bourgeoise.
(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)
«On appelle caution bourgeoise, dit Furetière, une caution valable et facile à discuter, comme serait celle d’un bourgeois bien connu dans sa ville.»
Au mot caution, Furetière met cet exemple: «On ne veut point prêter aux grands seigneurs sans caution bourgeoise.»
CE interrogatif, lié au verbe pouvoir:
Qui peut-ce être?
(L’Av. IV. 7.)
--CE, suivi du verbe au pluriel:
Il faut que, dans l’obscurité, je tâche à découvrir quelles gens ce peuvent être.
(Sicilien. 5.)
Tous les discours sont des sottises, Partant d’un homme sans éclat; Ce seroient paroles exquises, Si c’étoit un grand qui parlât.
(Amph. II. 1.)
Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons.
(Éc. des fem. III. 2.)
(Voyez CE QUE et CE SONT.)
CÉANS:
Qu’est-ce qu’on fait céans? comme est-ce qu’on s’y porte?
(Tart. I. 5.)
Dénichons de céans, et sans cérémonie.
(Ibid. IV. 7.)
Ce vieux mot est employé dans Tartufe avec une sorte de prédilection. Madame Pernelle, comme aussi madame Jourdain, affectionnent céans.
Et je parle d’un vieux Sosie Qui fut jadis de mes parents, Qu’avec très-grande barbarie A l’heure du dîner l’on chassa de céans.
(Amph. III. 7.)
Céans, racines ci ens, ici dedans; comme léans est pour là ens, là dedans.
Fayel, surprenant le châtelain de Coucy chez sa femme, le chasse avec la suivante Isabelle:
«Or, chastelains, vous en irez, «Isabelle o vous enmenrez; «Car ci ens jamais ne girra.»
(R. de Coucy, V. 4744.)
Car elle ne couchera jamais plus céans.
«Un frère Jean, novice de léans.»
(LA FONTAINE, Féronde.)
Novice de là-dedans.
En prenait autrefois l’s finale euphonique. Cette s s’est conservée aussi dans cette autre forme dedans, où le second d est une euphonique intercalaire. (Des Var. du lang. fr., 93 et 339.)
CEPENDANT QUE...:
Cependant que chacun, après cette tempête, Songe à cacher aux yeux la honte de sa tête...
(L’Ét. V. 14.)
Pendant cela (savoir), que chacune, etc., hoc pendente (seu durante) quod.... Cependant que, fréquent dans la prose de Froissart, est un archaïsme cher à la Fontaine.
CE QUE LE CIEL NOUS A FAIT NAÎTRE, notre origine:
Il y a de la lâcheté à déguiser ce que le ciel nous a fait naître.
(B. gent. III. 12.)
--CE QUE C’EST QUE DE.... pour ce que c’est que le...:
Moi! voyez ce que c’est que du monde aujourd’hui!
(L’Ét. I. 9.)
Quid sit de mundo hodie. (Voyez DE, représentant que le.)
CE QUE... SONT:
Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons.
(Éc. des fem. III. 2.)
On m’a montré la pièce, et comme tout ce qu’il y a d’agréable sont effectivement les idées qui ont été prises de Molière, etc.
(Impr. 3.)
«Son droit? tout ce qu’il dit sont autant d’impostures.»
(RACINE. Les Plaideurs. II. 9.)
L’idée réveillée ici par le singulier ce que, représente des détails, et non pas un ensemble. Le verbe au singulier y serait déplacé; qu’on l’essaye: Monsieur, tout ce qu’il dit est autant d’impostures. Tout ce qu’il y a d’agréable est effectivement les idées, etc.
Cela n’est pas acceptable. Avant de s’accorder entre eux, les mots sont tenus de s’accorder avec la pensée; et quand il y a conflit, c’est la pensée qui doit l’emporter. Aussi, quand une suite de substantifs, même au pluriel, ne réveillent qu’une idée simple, l’idée d’un ensemble, le verbe se met au singulier.
Quatre ou cinq mille écus est un denier considérable!
(Pour. III. 9.)
Voyez la contre-partie de cet article à C’EST.
CE QUI.... CE SONT:
Ce sont charmes pour moi que ce qui part de vous.
(Fem. sav. III. 1.)
Il est permis de supposer que, sans la nécessité de la mesure, Molière n’eût pas donné à l’usage la satisfaction de cette étrange alliance d’un singulier avec un verbe au pluriel. Ce qui part... ce sont charmes.
Je dois observer cependant que Montaigne a écrit:
«Cela, ce sont des effects particuliers.»
(II. ch. 12)
(Voyez des exemples du contraire à l’article C’EST.)
CERVELLE, figurément, la cause pour l’effet; impétuosité, extravagance: ESSUYER LA CERVELLE DE QUELQU’UN:
On n’a point à louer les vers de messieurs tels, A donner de l’encens à madame une telle, Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.
(Mis. III. 7.)
CE SONT, SONT-CE:
C’est comme parle le plus souvent Molière, quand il suit un pluriel; et non pas c’est, est-ce, à la manière de Bossuet:
Comment, ces noms étranges ne sont-ce pas vos noms de baptême?
(Précieuses ridic. 5.)
Ce sont vingt mille francs qu’il m’en pourra coûter.
(Mis. V. 1.)
Il est probable qu’en prose Molière eût dit c’est vingt mille francs, comme dans la phrase de Pourceaugnac citée plus haut; car l’idée ne se porte pas à considérer les francs isolément, mais sur une somme de 20,000 francs.
Ce ne sont plus rien que des fantômes ou des façons de chevaux.
(L’Avare. III. 5.)
C’EST ou EST, en rapport avec un substantif au pluriel:
Et deux ans, dans son sexe, est une grande avance.
(Mélicerte. I. 4.)
Il est clair qu’il n’y a point là de faute, parce que la pensée porte non pas sur le nombre des années, mais sur l’unité de temps représentée par deux ans. Deux ans, c’est une grande avance.
Quatre ou cinq mille écus est un denier considérable!
(Pourc. III. 9.)
Tous les hommes sont semblables par les paroles, et ce n’est que les actions qui les découvrent différents.
(L’Av. I. 1.)
Il est certain que cette façon de parler paraît la plus conforme à la logique habituelle de la langue française, qui gouverne toujours la phrase, non sur les mots à venir, mais sur les mots déjà passés, en sorte qu’une inversion change la règle: J’ai vu maints chapitres; j’ai maints chapitres vus.
Ce est au singulier, représentant cela. Pourquoi mettre le verbe au pluriel? On ne dirait plus aujourd’hui, comme du temps de Montaigne, cela sont.
Mais ce peut être un mot collectif enfermant une idée de pluriel; et quand ce pluriel touche immédiatement au verbe qui le suit, il n’y a point d’inconvénient à mettre ce sont, au lieu de ce est. Nos pères paraissent en avoir jugé ainsi, car la forme ce sont se retrouve dans le berceau de la langue. Elle prédomine dans le livre des Rois:
«Ço sunt les deus ki flaelerent e tuerent ces d’Égypte el désert.»
(Rois. p. 15.)
Le tort des grammairiens est d’avoir rendu cette forme obligatoire; elle n’est que facultative, et il est toujours loisible d’employer c’est devant un nom pluriel. Les grammairiens, qui nous imposent rigoureusement ce sont eux, prescrivent aussi c’est nous, c’est vous, locutions absurdes! Puisqu’on gardait la tradition du moyen âge, il fallait du moins la garder tout entière, et dire, ce sommes nous, c’êtes vous. Mais on n’a obéi qu’à une routine aveugle et inconséquente.
Dans Pathelin, Guillemette recommande à M. Jousseaume de parler bas, par égard pour le pauvre malade; et elle-même s’oublie jusqu’à élever fort la voix. Le drapier ne manque pas d’en faire la remarque:
«Vous me disiez que je parlasse «Si bas, saincte benoiste dame: «Vous criez!
GUILLEMETTE.
C’estes vous, par mame!»
C’est vous, par mon âme!
A la fin, le drapier reconnaît son voleur dans l’avocat:
«Je puisse Dieu desadvouer «Se ce n’estes vous, vous, sans faulte...»
Je renie Dieu si ce n’est vous!
Et dans la scène où Pathelin subtilise le drap: L’honnête homme que feu votre père!
«Vrayment, c’estes vous tout craché!»
C’est vous tout craché.
«On trouve douze rois choisis par le peuple, qui partagèrent entre eux le gouvernement du royaume. C’est eux qui ont bâti les douze palais qui composoient le labyrinthe.»
(BOSSUET. Disc. sur l’hist. un. 3e p.)
«Ce n’est pas seulement des hommes à combattre, c’est des montagnes inaccessibles, c’est des ravines et des précipices d’un côté; c’est partout des forts élevés....»
(Or. fun. du pr. de Condé.)
On voit que Bossuet veut présenter une idée d’ensemble: les rois qui ont bâti le labyrinthe, et ce qu’il y a à combattre; et non pas attirer la pensée, la divertir sur les détails, sur les éléments qui forment cette unité. Il ne veut pas nous faire compter les rois égyptiens ni les sommets des montagnes, mais nous frapper par un tableau; il emploie le singulier.
Cependant, après avoir rapporté ce passage, l’auteur des Remarques sur la langue française et le style déclare avec dureté: «Il faut partout ce sont.» «Il est certain, ajoute-t-il par forme d’atténuation, que les Latins disaient poétiquement animalia currit.» Les Latins n’ont jamais parlé de la sorte, ni en vers ni en prose; l’auteur confond la grammaire latine avec la grecque. Au surplus, la locution ζῶα τρέχει n’a pas le moindre rapport à ce dont il s’agit. On aimerait mieux trouver dans ce livre moins d’érudition, et un peu plus d’égards pour les grandes gloires littéraires de la France. C’est à l’instant même où il vient d’inventer cet animalia currit, que l’auteur reproche à Bossuet des solécismes: «Bossuet a commis cette faute à outrance.... Le solécisme est commis avec une telle insistance, qu’il est permis de croire que Bossuet n’était pas bien fixé sur cette règle d’usage, qu’il rencontre néanmoins quelquefois.» (I. p. 445.) Non, Bossuet n’a pas fait ici de solécisme, et il parlait français autrement que par rencontre et par hasard.
«Ce n’est plus ces promptes saillies qu’il savoit si vite et si agréablement réparer.»
(Or. f. du pr. de Condé.)
Substituez ce ne sont, vous déchirez l’oreille: ce ne sont plus ces....
Voltaire dit pareillement:
«Les saints ont eu des foiblesses; ce n’est pas leurs foiblesses qu’on révère.»
(Canonis. de s. Cucufin.)
L’idée porte sur ce qu’on révère, et non sur les faiblesses des saints.
Et Racine:
«Ce n’est pas les Troyens, c’est Hector qu’on poursuit.»
(Androm.)
L’idée porte de même ici non pas sur les Troyens, mais sur ce qu’on poursuit.
Et comme après un nom collectif au singulier on peut mettre le verbe au pluriel, par rapport à la pensée que ce singulier réveille, de même on peut mettre le verbe au singulier à côté d’un substantif au pluriel, quand il y a unité dans l’idée.
Ainsi, dans Pourceaugnac, Molière a pu dire, et devait dire en effet:
Quatre ou cinq mille écus EST un denier considérable.
(III. 9.)
Sont un denier eût été impropre.
Par la même raison, M. de Chateaubriand a dû écrire:
«Qui racontera ces détails, si je ne les révèle? Ce n’est pas les journaux.»
(De la censure.)
Concluons qu’il y a un art, une délicatesse de style à choisir l’une ou l’autre forme, selon le besoin de la pensée ou de l’harmonie; et c’est à l’usage qu’il fait de cette liberté qu’on reconnaît le bon écrivain.
C’EST A.... A (un infinitif), et non pas de:
C’est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires, A brûler constamment pour des beautés sévères.
(Mis. III. 1.)
C’EST POUR (un infinitif), cela mérite que....:
Certes c’est pour en rire, et tu peux me le rendre.
(Mélic. I. 2.)
--C’EST POUR (un infinitif) QUE....:
Et c’est pour essuyer de très-fâcheux moments, Que les soudains retours de son âme inégale.
(Psyché. I. 2.)
Cela est fait pour.... Cela, savoir que....
C’EST (un infinitif) DE (un infinitif); et non que de:
C’est m’honorer beaucoup de vouloir que je sois témoin d’une entrevue si agréable.
(Mal. im. II. 5.)
C’EST QUE, par syllepse, sans relation grammaticale avec ce qui précède:
Et afin, madame Jourdain, que vous puissiez avoir l’esprit tout à fait content, et que vous perdiez aujourd’hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de monsieur votre mari, c’est que nous nous servirons du même notaire pour nous marier, madame et moi.
(B. gent. V. 7.)
Je vais vous dire une chose, c’est que nous nous servirons, etc.
C’EST TOUT DIT, adverbe; c’est tout dire, tout est dit quand on a dit cela:
Il est fort enfoncé dans la cour, c’est tout dit: La cour, comme l’on sait, ne tient pas pour l’esprit.
(Fem. sav. IV. 3.)
CE QUI EST DE BON, pour ce qu’il y a de bon:
Le mari ne se doute point de la manigance, voilà ce qui est de bon.
(G. D. I. 2.)
CE VOUS EST, CE NOUS EST:
En un mot, ce vous est une attente assez belle Que la sévérité du tuteur d’Isabelle.
(Éc. des mar. I. 6.)
Ce nous est une douce rente que ce M. Jourdain.
(Bourg. gent. I. 1.)
C’est ici le datif de profit: c’est à vous, à nous....
CHAGRIN DÉLICAT, délicatesse chagrine:
S’il faut que cela soit, ce sera seulement pour venger le public du chagrin délicat de certaines gens.
(Préf. de la Crit. de l’Éc. des fem.)
CHAISE pour chaire:
Les savants ne sont bons que pour prêcher en chaise.
(Fem. sav. V. 3.)
«Chaise n’est point une erreur de Martine. Autrefois, on appelait ainsi ce que nous nommons aujourd’hui chaire; on disait: une chaise de prédicateur, de régent. Vaugelas préférait en ce sens le mot chaise, mais il n’excluait pas le mot chaire. Ce dernier ne se dit plus que des siéges ordinaires.» (M. AUGER.)
La note de M. Auger est fort juste; mais il y faut ajouter quelques développements, car ce point touche à l’une des circonstances les plus singulières de l’ancienne langue; c’est l’habitude de grasseyer et de zézayer. Jacques Dubois (Sylvius) et Charles Bouille en font le caractère du parler parisien au XVIe siècle; mais je suis persuadé que la chose est beaucoup plus ancienne et plus générale, au moins en ce qui touche le grasseyement. En effet, les preuves de l’r supprimée, ou transformée en l, se rencontrent partout dans les manuscrits du moyen âge. L’amure pour l’armure, dans la chanson de Roland; quatier, mabre, paller, bone, pour quartier, marbre, parler, borne, dans le Roman de la Rose; asi pour arsi (brûlé), dans les Rois; coupe pour coulpe, dans le Roman du châtelain de Coucy; mellan, huller, supellatif, etc., etc., dans des auteurs de toutes provinces et des plus anciennes époques.
«Item, un estuy à corporaulx, tout ouvré de pelles.»
(Invent. de la Ste.-Chapelle, de 1363.)
«Les entrechamps de grosses pelles fines.»
(Texte de 1336.)
(Voyez Du Cange, au mot Chaste.)
Bouille et Dubois se trompent donc en prenant un abus contemporain pour un abus moderne. C’est une erreur, du reste, assez commune.
Cette précaution prise, voici leur témoignage:
«Je ne veux point oublier ici un autre vice de la prononciation parisienne: c’est la confusion des lettres R et S. Les exemples en sont innombrables, tant en latin qu’en vulgaire. Ils disent Jeru Masia, pour Jesu Maria; misesese, pour miserere; cosona, pour corona. Ma mèse, mon frèse, pour mère, frère; et au rebours, courin, pour cousin; de l’oreille, pour de l’oseille. Et ils ne se contentent pas de pécher de la sorte en parlant, mais c’est qu’ils écrivent comme ils prononcent; et les doctes même ont toutes les peines du monde à se préserver de cette mauvaise habitude, dont les enseignes des rues de Paris rendent témoignage à tous les passants, car on y lit: Au gril cousonné; à l’estelle (l’étoile) cousonnée, au bœuf cousonné.» (De vitiis vulg. ling., p. 36.)
J. Dubois est aussi explicite; il ajoute seulement cette remarque, que les Latins pratiquaient la même confusion, disant indifféremment: Fusius, Valesius, ou Furius, Valerius; arbos, labos, ou arbor, labor; comme les Grecs, θαῤῥέιν et θαρσέιν. (Isagoge in ling. gall., p. 52.)
De cathedram, la première forme française a été chayère ou kayère, d’où par resserrement chaire. Les Picards d’aujourd’hui disent encore une kayelle.
Et chaire, par le zézayement, est devenu chaise, comme hure était devenu huse.
«En la mesme feuille ont mis aussi la figure de la divine infante, couronnée en royne de France, comme vous, vous regardants huze à huze l’un l’autre[42].»
(Sat. Ménippée, p. 104, éd. Charp.)
[42] Sur les anciennes monnaies d’Espagne, Ferdinand et Isabelle sont représentés face à face.
Nous avons repris la forme hure, mais nous avons gardé la forme chaise, créée par un abus, tout en retenant aussi la forme primitive et légitime chaire; mais comme il est convenu qu’il ne peut y avoir dans une langue deux mots synonymes, on s’est empressé d’attacher à chacune de ces formes une nuance de valeur différente.
Combien de mots subsistent honorablement au cœur de notre langue, qui ne sont, comme le mot chaise, que des parvenus sans titres? Par exemple, fauxbourg, chambellan, qui devraient être forsbourg, chamberlan; et bien d’autres!
(Voyez SUS.)
CHALEUR DE, empressement à:
Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages, On s’expose à jouer de mauvais personnages.
(Mis. I. 2.)
--CHALEUR POUR QUELQUE CHOSE:
La chaleur qu’ils ont pour les intérêts du ciel.
(Préf. de Tartufe.)
CHAMAILLER et SE CHAMAILLER:
Nous irons bien armés; et si quelqu’un nous gronde, Nous nous chamaillerons... Moi, chamailler! bon Dieu, suis-je un Roland, mon maître?
(Dép. am. V. 1.)
Sur les verbes réfléchis qui prennent ou laissent le pronom, Voyez ARRÊTER et PRONOM RÉFLÉCHI.
CHAMP, par métaphore pour occasion:
Et l’aigreur de la dame, à ces sortes d’outrages Dont la plaint doucement le complaisant témoin, Est un champ à pousser les choses assez loin.
(Éc. des mar. I. 6.)
Le ressentiment fournit l’occasion de pousser les choses assez loin; l’idée est claire, mais la métaphore est incohérente: une aigreur ne peut être un champ.
--ALLER AUX CHAMPS, aller à la campagne:
Votre maître de musique est allé aux champs, et voilà une personne qu’il envoie à sa place pour vous montrer.
(Mal. im. II. 4.)
CHAMPIONNES, féminin de champion:
Tous viennent sur mes pas, hors les deux championnes.
(L’Ét. V. 15.)
CHANGE; DONNER POUR CHANGE A, c’est-à-dire, en échange de:
C’est ce qu’on peut donner pour change Au songe dont vous me parlez.
(Amph. II. 2.)
CHANGÉ DE:
Vous me voyez bien changé de ce que j’étois ce matin.
(D. Juan. IV. 9.)
Quantum mutatus ab illo.
--CHANGER DE NOTE:
Je te ferai changer de note, chien de philosophe enragé!
(Mar. for. 8.)
Changer de langage, changer de ton. La Fontaine a dit changer de note pour changer de tactique:
«Leur ennemi changea de note, «Sur la robe du dieu fit tomber une crotte: «Le dieu, la secouant, jeta les œufs à bas.»
(L’Aigle et l’Escarbot.)
--CHANGER UNE CHOSE A UNE AUTRE:
Et, des rois les plus grands m’offrît-on le pouvoir, Je n’y changerois pas le bien de vous avoir.
(Mélicerte. II. 3.)
«Cependant l’humble toit devient temple, et ses murs «Changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs.»
(LA FONT. Philémon et Baucis.)
«Peut-être avant la nuit l’heureuse Bérénice «Change le nom de reine au nom d’impératrice.»
(RACINE. Bér. I. 3.)
CHANSONS, REPAÎTRE QUELQU’UN DE CHANSONS:
Il faut être, je le confesse, D’un esprit bien posé, bien tranquille, bien doux, Pour souffrir qu’un valet de chansons me repaisse.
(Amph. II. 1.)
CHANTER DES PROPOS:
Au nom de Jupiter, laissez-nous en repos, Et ne nous chantez plus d’impertinents propos.
(L’Ét. I. 8.)
--CHANTER MERVEILLE, promettre monts et merveilles:
Nous en tenons, madame; et puis prêtons l’oreille Aux bons chiens de pendards qui nous chantent merveille!
(Dép. am. II. 4.)
CHARGER; CHARGER UN COURROUX, y donner de nouveaux motifs:
Mon courroux n’a déjà que trop de violence, Sans le charger encor d’une nouvelle offense.
(Sgan. 6.)
--CHARGER, métaphoriquement, en bonne part:
L’honneur de cet acte héroïque Dont mon nom est chargé par la rumeur publique.
(D. Garcie. V. 5.)
La figure en ce sens ne paraît pas heureuse. On dit cependant le poids d’un grand nom; et Regnard a dit aussi, ironiquement, il est vrai:
«C’est un pesant fardeau qu’avoir un gros mérite.»
(Le Joueur. II. 8.)
--CHARGER LE DOS à quelqu’un, le battre:
Vous n’avez pas chargé son dos avec outrance?
(L’Ét. III. 4.)
--CHARGER QUELQU’UN, courir sur lui pour le battre:
ALAIN.
... Si quelque affamé venoit pour en manger, Tu serois en colère et voudrois le charger.
(Éc. des fem. II. 3.)
Je veux..... ......................................................... Que tous deux à l’envi vous me chargiez ce traître.
(Ibid. IV. 9.)
--CHARGER SUR QUELQU’UN:
D’abord il a si bien chargé sur les recors...
(L’Ét. V. 1.)
Molière s’en est servi pareillement au sens figuré:
Sur mon inquiétude ils viennent tous charger.
(Amph. III. 1.)
CHARITÉS, par antiphrase, imputations médisantes ou calomnieuses; PRÊTER DES CHARITÉS A QUELQU’UN:
Une de ces personnes qui prêtent doucement des charités à tout le monde, de ces femmes qui donnent toujours le petit coup de langue en passant.
(Impromptu. I.)
--CHARITÉ SOPHISTIQUÉE:
Ces faux monnoyeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistiquée.
(1er Placet au roi.)
CHAT, ACHETER CHAT EN POCHE:
Vous êtes-vous mis en tête que Léonard de Pourceaugnac soit homme à acheter chat en poche....?
(Pourc. II. 7.)
Acheter un chat dans la poche du marchand, acquérir un objet sans l’examiner.
«Elles (les filles qui se marient) acheptent chat en sac.»
(MONT. III. 5.)
CHATOUILLANT (adj. verbal), au sens figuré:
... Par de chatouillantes approbations vous régaler de votre travail.
(B. gent. I. 1.)
--CHATOUILLER UNE AME:
J’aime à te voir presser cet aveu de ma flamme: Combattant mes raisons, tu chatouilles mon âme.
(Pr. d’Él. I. 1.)
Racine a dit dans le style noble chatouiller un cœur:
«Ces noms de roi des rois et de chef de la Grèce «Chatouilloient de mon cœur l’orgueilleuse foiblesse.»
(Iphigénie. I. 1.)
La Fontaine emploie chatouiller sans complément:
«Sa sœur se croyant déjà entre les bras de l’amour, chatouillée de ce témoignage de son mérite....»
(Psyché, livre II.)
CHAUDE, L’AVOIR CHAUDE, avec l’ellipse du mot alerte ou alarme:
Mon front l’a, sur mon âme, eu bien chaude pourtant.
(Sgan. 22.)
CHAUSSÉ D’UNE OPINION (ÊTRE):
Chose étrange de voir comme avec passion Un chacun est chaussé de son opinion.
(Éc. des fem. I. 1.)
CHER, précieux:
Et la plus glorieuse (estime) a des régals peu chers.
(Mis. I. 1.)
Otez-moi votre amour, et portez à quelque autre Les hommages d’un cœur aussi cher que le vôtre.
(Fem. sav. V. 1.)
Ce n’est pas à dire un cœur si chéri, mais de si haut prix.
Comme on chérit ce qui est précieux, il est clair que, dans bien des cas, les deux nuances se confondent; mais il en est d’autres aussi où elles sont bien distinctes. Par exemple: des régals peu chers, un cœur aussi cher que le vôtre. Cher ici ne signifie que précieux; car Henriette ne chérit pas le cœur de Trissotin, non plus que Phèdre ne chérit la tête de Thésée.
Tenir cher, dans la vieille langue, apprécier, estimer à haut prix. Les gens de Nevers, quand leur duc Gérard les a quittés, ne tiendront plus rien cher, ni le son de la musique, ni le ramage des oiseaux:
«Son de note, ne cri d’oisiel, «N’ierent mais chaiens chier tenu.»
(La Violette. p. 71.)
L’italien emploie de même caro: questo m’è caro! quanto m’è caro!
CHERCHER DE (un infinitif), chercher à:
Vous ne trouverez pas étrange que nous cherchions d’en prendre vengeance.
(D. Juan. III. 4.)
Molière, conformément au génie de la vieille langue, évite l’hiatus avec un soin extrême; c’est pourquoi il remplace souvent à par de: commencer de pour commencer à; chercher de, obliger de, etc.... A en prendre révolterait l’oreille.
(Voyez DE, remplaçant à entre deux verbes.)
CHÈRE, FAIRE BONNE CHÈRE, dans le sens d’un traiteur qui fait une bonne cuisine, chez qui l’on fait bonne chère:
Comment appelez-vous ce traiteur de Limoges qui fait si bonne chère?
(Pourc. I. 6.)
Chère est l’italien ciera, visage. Il s’est pris par extension pour une nourriture abondante et recherchée, parce qu’une telle nourriture procure un bon visage. C’est dans ce sens que le traiteur de Limoges faisait une bonne chère à ses habitués; mais il est important de retenir l’étymologie du mot chère, pour comprendre l’ancienne acception figurée qui se trouve dans la Fontaine: faire bonne chère à quelqu’un, lui faire bon accueil, bonne mine. Chère d’homme fait vertu, dit un vieux proverbe; c’est face d’homme.
CHEVILLES:
Je ne vous parle point, pour devoir en distraire, Du don de tout son bien, qu’il venoit de vous faire.
(Tart. V. 7.)
Pour devoir en distraire, signifie probablement pour avoir dû vous détourner d’une telle action. Il serait difficile d’être plus obscur. Ce passage, et bien d’autres, font voir que Molière suivait en versifiant la méthode de Boileau, de commencer par le second vers, et d’y renfermer toute l’énergie de la pensée dans les termes les plus propres. Le premier se faisait ensuite du mieux qu’on pouvait, ajusté sur le second. Molière a dû, comme Virgile, laisser souvent des hémistiches vides, qu’il remplissait à la hâte au dernier moment.
Quoi! vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme, Vous résoudre une fois à vouloir être un homme?
(Fem. sav. II. 8.)
Le second vers, ferme, compacte, énergique, était certainement fait avant le premier. Voyant comme on vous nomme n’est que la paraphrase affaiblie et peu claire du mot être un homme.
Pour moi, je ne tiens pas........... Que la science soit pour gâter quelque chose.
(Ibid. IV. 3.)
Voilà la pensée complète, comme elle s’est présentée à Molière. Mais il a fallu remplir l’hémistiche:
Pour moi, je ne tiens pas, quelque effet qu’on suppose, etc.
Plus loin:
Et c’est mon sentiment que.......... La science est sujette à faire de grands sots!
Quelle petite phrase incidente remplira le premier hémistiche en faits comme en propos?
Et c’est mon sentiment qu’en faits comme en propos, La science est sujette à faire de grands sots.
(Ibid. IV. 3.)
CHEVIR DE....:
M. DIMANCHE.--Nous ne saurions en chevir.
(D. Juan. IV. 3.)
La racine de ce vieux mot est chef, que l’on prononçait ché, comme clef se prononce encore clé[43]; ainsi chevir de..., c’est être chef ou maître de....
[43] Des variations du lang. fr., p. 46, 47.
La même racine est celle du vieux mot chevestre, licou, capistrum; d’où il nous reste enchevêtré, qui a le chef pris.
CHÈVRE; PRENDRE LA CHÈVRE, pour s’alarmer; se fâcher:
D’un mari sur ce point j’approuve le souci; Mais c’est prendre la chèvre un peu bien vite aussi.
(Sgan. 12.)
NICOLE. Notre accueil de ce matin l’a fait prendre la chèvre.
(B. gent. III. 10.)
On dit, par une figure analogue, prendre la mouche.
(Voyez MOUCHE.)
CHOISIR DE... (un infinitif):
Choisis d’épouser, dans quatre jours, ou monsieur ou un couvent.
(Mal. im. II. 8.)
CHOIX (LE) DE..., le choix entre:
Le choix d’elle et de nous est assez inégal.
(Mélicerte. I. 5.)
Le choix entre elle et nous.
CHOQUER, v. act., avec un nom de chose, contrarier, contredire:
Vous prétendez choquer ce que j’ai résolu?
(Sgan. I.)
Ce dessein, don Juan, ne choque point ce que je dis.
(Don Juan. V. 3.)
CHOSE ÉTRANGE DE (un infinitif):
Chose étrange de voir comme avec passion Un chacun est chaussé de son opinion!
(Éc. des fem. I. 1.)
De est pour que de: Chose étrange que de voir.....
Chose étrange d’aimer!...
(Ibid. V. 4.)
CHRÉTIEN, PARLER CHRÉTIEN:
Il faut parler chrétien, si vous voulez que je vous entende.
(Préc. rid. 7.)
Parler chrétien, c’est parler le chrétien, comme parler turc, parler français, c’est parler le français, le turc. Parler chrétiennement, c’est tout autre chose: on peut parler chrétien, c’est-à-dire la langue des chrétiens; sans parler chrétiennement, en chrétien, avec des sentiments chrétiens.
CHROMATIQUE, substantif féminin:
Il y a de la chromatique là-dedans.
(Préc. rid. 10.)
Il paraît très-raisonnable de dire la chromatique, comme on dit la rhétorique au féminin. On disait autrefois la mathématique, et les Italiens le disent encore: la matematica. Ce sont autant d’adjectifs devant lesquels on sous-entend, comme en grec, d’où ils sont tirés, le mot science, τέχνη.
CLARTÉ, flambeau:
Monsieur le commissaire, Votre présence en robe est ici nécessaire: Suivez-moi, s’il vous plaît, avec votre clarté.
(Éc. des mar. III. 5.)
--RECEVOIR LA CLARTÉ, naître:
Mais où vous a-t-il dit qu’il reçut la clarté?
(L’Ét. IV. 3.)
--CLARTÉS, renseignements, éclaircissements:
Et j’ai vécu depuis, sans que de ma maison J’eusse d’autres clartés que d’en savoir le nom.
(Ibid. V. 14.)
Et je prétends me faire à tous si bien connoître, Qu’aux pressantes clartés de ce que je puis être Lui-même soit d’accord du sang qui m’a fait naître.
(Amph. III. 5.)
Le voici, Pour donner devant tous les clartés qu’on désire.
(Ibid. III. 9.)
Don Louis du secret a toutes les clartés.
(D. Garcie. V. 5.)
Mais ces douces clartés d’un secret favorable Vers l’objet adoré me découvrent coupable.
(Ibid. V. 6.)
--CLARTÉS, lumières, au sens moral:
Aspirez aux clartés qui sont dans la famille.
(Fem. sav. I. 1.)
Je consens qu’une femme ait des clartés de tout.
(Ibid. I. 3.)
On en attend beaucoup de vos vives clartés, Et pour vous la nature a peu d’obscurités.
(Ibid. III. 2.)
CŒUR BON, AVOIR LE CŒUR BON. Voy. BON.
COIFFER (SE) LE CERVEAU, s’enivrer:
Quel est le cabaret honnête Où tu t’es coiffé le cerveau?
(Amph. III. 2.)
--COIFFER (SE) DE, au sens figuré, s’entêter de:
Faut-il de ses appas m’être si fort coiffé!
(Éc. des fem. III. 5.)
COIN, TENIR SON COIN PARMI....:
Il peut tenir son coin parmi les beaux esprits.
(Fem. sav. III. 5.)
COLLET-MONTÉ, antique, suranné comme la mode des collets montés:
Il est vrai que le mot est bien collet-monté.
(Fem. sav. II. 7.)
Molière souligne cette façon de parler, pour en faire sentir l’affectation ridicule.
COLORÉ, EXCUSES COLORÉES:
Vous nous payez ici d’excuses colorées.
(Tart. IV. 1.)
(Voyez COULEUR, métaphoriquement.)
COMBLÉ; UN CARROSSE COMBLÉ DE LAQUAIS:
Quand un carrosse, fait de superbe manière, Et comblé de laquais et devant et derrière...
(Fâcheux. I. 1.)
COMÉDIE, dans le sens général de représentation dramatique:
Et j’ai maudit cent fois cette innocente envie Qui m’a pris, à dîner, de voir la comédie.
(Fâcheux. I. 1.)
Le père Bouhours fait une remarque pour établir le sens général de ce mot, et qu’on doit dire aller à la comédie, les comédies de M. Corneille, les comédies de M. Racine; après quoi il introduit cette exception assez singulière: «Il n’y a qu’une occasion où l’on doit se servir du mot tragédie, c’est quand on parle des pièces de théâtre qui se représentent dans les colléges. Ce seroit mal dit: J’ai esté à la comédie du collége de Clermont; il faut dire à la tragédie.»
(Remarques nouvelles, p. 93.)
Le collége de Clermont était dirigé par les jésuites; c’est probablement l’unique motif de l’exception du père Bouhours, jésuite.
COMME, lié à un adjectif, en qualité de; COMME CURIEUX:
... Ce gentilhomme françois qui, comme curieux d’obliger les honnêtes gens, a bien voulu, etc...
(Sicilien. II.)
Latinisme: Utpote curiosus.
--COMME SAGE:
Comme sage, J’ai pesé mûrement toutes choses.
(Tart. II. 2.)
Comme un homme sage, en homme sage que je suis.
--COMME, pour comment:
Les auteurs de traités des synonymes, s’engageant à découvrir partout des différences ou des nuances de valeur, n’ont pas manqué d’en signaler entre comme et comment: «L’un est objectif ou relatif à l’effet; l’autre est subjectif ou relatif à l’action.... Dans les Provinciales, Pascal, ayant rapporté en propres termes certaines opinions de Jansénius, ajoute: «Voilà comme il parle sur tous ces chefs,» c’est-à-dire, voilà de quelle sorte sont ses paroles. Et, quelques lignes plus loin, il écrit: «Voilà comment agissent ceux qui n’en veulent qu’aux erreurs.» Comment et non pas comme, parce qu’il s’agit ici d’un fait, et non d’une chose[44].» Je ne comprends rien, je l’avoue, à cette distinction subtile. Ce qui paraît beaucoup plus clair, c’est que ni Molière, ni Pascal, ne mettaient aucune différence entre comme et comment[45]. Sans davantage m’arrêter à discuter la théorie de M. Lafaye, je vais rapporter les exemples de Molière, laissant à d’autres le soin d’y reconnaître le subjectif ou l’objectif:
Qui sait comme en ses mains ce portrait est venu?
(Sgan. 6.)
Non, mais vous a-t-on dit comme on le nomme?--Enrique.
(Éc. des fem. I. 6.)
Comme est-ce que chez moi s’est introduit cet homme?
(Ibid. II. 2.)
Je ne comprends point comme, après tant d’amour et tant d’impatience témoignée, il auroit le cœur de pouvoir manquer à sa parole.
(D. Juan. I. 1.)
Cela se peut-il souffrir à un homme comme vous, qui savez comme il faut vivre?
(Ibid. IV. 7.)
DUBOIS.
... Attendez!... comme est-ce qu’il s’appelle?
(Mis. IV. 4.)
J’ai peine à concevoir, tant ma surprise est forte, Comme un tel fils est né d’un père de la sorte.
(Mélicerte. I. 2.)
Qu’est-ce qu’on fait céans? comme est-ce qu’on s’y porte?
(Tart. I. 5.)
Oui, il faut qu’une fille obéisse à son père; il ne faut point qu’elle regarde comme un mari est fait.
(L’Av. I. 9.)
Je suis bien aise d’apprendre comme on parle de moi.
(L’Av. III. 5.)
Voilà, mon gendre, comme il faut pousser les choses.
(G. D. I. 8.)
J’ai en main de quoi vous faire voir comme elle m’accommode.
(Ibid. II. 9.)
Voilà un de mes étonnements, comme il est possible qu’il y ait des fourbes comme cela dans le monde.
(Pourc. II. 4.)
Qu’importe comme ils parlent, pourvu qu’ils me disent ce que je veux savoir?
(Ibid. II. 12.)
Là, voyons un peu comme vous ferez.
(Ibid. III. 2.)
Jamais il n’a été en ma puissance de concevoir comme on trouve écrit dans le ciel jusqu’aux plus petites particularités de la fortune du moindre des hommes.
(Am. mag. III. 1.)
[44] Synonymes français, par M. B. Lafaye, p. 600.
[45] La forme comme (cume) se rencontre seule dans les Rois. Comment est postérieur, et aura été formé pour l’euphonie.
--ÊTRE EN PEINE COMME IL FAUT FAIRE, en peine de savoir comment il faut faire:
On n’est pas en peine sans doute comme il faut faire pour vous louer.
(Ép. dédic. de l’École des fem.)
(Voyez COMMENT.)
--COMME, combien:
Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre!
(Méd. m. lui. III. 7.)
--COMME.... ET QUE...:
Comme vous êtes un fort galant homme, et que vous savez comme il faut vivre.....
(Mar. for. 4.)
Prince, comme jusqu’ici nous avons fait paroître une conformité de sentiments, et que le ciel a semblé mettre en nous, etc.
(Pr. d’Él. IV. 1.)
«Comme elle possédoit son affection.... et que son heureuse fécondité redoubloit tous les jours les sacrés liens...»
(BOSSUET. Or. fun. d’Henr. d’A.)
«Comme c’est la vocation qui nous inspire la foi, et que c’est la persévérance qui nous transmet à la gloire....»
(Id. Or. fun. de la duch. d’Orl.)
«Comme il fut sorti de Delphes, et que il eut pris le chemin de la Phocide.....»
(LA FONTAINE. Vie d’Ésope.)
--COMME pour que; S’ÉTONNER COMME...:
Je m’étonne comme le ciel les a pu souffrir si longtemps.
(D. Juan. V. 1.)
(Voyez ADMIRER COMME.)
--TOUT COMME, adverbialement:
C’est justement tout comme: La femme est en effet le potage de l’homme.
(Éc. des fem. II. 3.)
COMMENCER DE:
Et déjà mon rival commence de paroître.
(D. Garcie. V. 3.)
............................................. Et veuille que ce frère, où l’on va m’exposer, Commence d’être roi par me tyranniser.
(Ibid. V. 5.)
L’amour a commencé d’en déchirer le voile.
(Éc. des fem. III. 4.)
Commencer à paraît avoir été la forme primitive; c’est celle qu’emploie le plus ancien monument connu de notre langue:
«Saul estoit fis d’un an, quand il comencad a regner.»
(Rois. p. 41.)
Mais plus tard, quand le d euphonique fut tombé, par l’influence de la langue écrite sur la langue parlée, le soin de l’euphonie suggéra d’éviter l’hiatus, en construisant aussi avec de tous ces verbes qui se construisaient déjà avec à.
(Voyez DE remplaçant à entre deux verbes.)
COMMENT, comme, à quel point:
Vous ne sauriez croire comment l’erreur s’est répandue, et de quelle façon chacun s’est endiablé à me croire médecin!
(Méd. m. lui. III. 1.)
Comment, c’est-à-dire, à quel point l’erreur s’est répandue. (Voyez COMME.)
COMMERCE, AVOIR COMMERCE CHEZ QUELQU’UN:
.... Cette marquise agréable chez qui j’avois commerce.
(B. Gent. III. 6.)
COMMETTRE A QUELQU’UN, lui confier:
Ce pauvre maître Albert a beaucoup de mérite D’avoir depuis Bologne accompagné ce fils, Qu’à sa discrétion vos soins avoient commis.
(L’Ét. IV. 3.)
Allons, sans crainte aucune, A la foi d’un amant commettre ma fortune.
(Éc. des mar. III. 1.)
«Un voleur se hasarde «D’enlever le dépôt commis aux soins du garde.»
(LA FONT. La Matrone d’Éphèse.)
--COMMETTRE QUELQU’UN A UN SOIN:
Je vous commets au soin de nettoyer partout.
(L’Av. III. 1.)
Allons commettre un autre au soin que l’on me donne.
(Fem. sav. I. 5.)
Le substantif commis n’est autre chose que le participe passé de ce verbe, et se construit de même avec le datif: un commis aux aides, commis à la douane.
--COMMETTRE (SE) DE.... se confier relativement à:
Agnès, dit Horace,
N’a plus voulu songer à retourner chez soi, Et de tout son destin s’est commise à ma foi.
(Éc. des fem. V. 2.)
De est ici le de latin.
COMPAGNONS, pour confrères:
LE NOTAIRE.
Moi! si j’allois, madame, accorder vos demandes, Je me ferois siffler de tous mes compagnons.
(Fem. sav. V. 3.)
COMPAS; RÉGLÉ PAR COMPAS:
Si le chef n’est pas bien d’accord avec la tête, Que tout ne soit pas bien réglé par ses compas.
(Dép. am. IV. 2.)
COMPASSER, verbe actif, mesurer au compas, c’est-à-dire, examiner à la rigueur:
Et quant à moi je trouve, ayant tout compassé, Qu’il vaut mieux être encor cocu que trépassé.
(Sgan. 11.)
COMPATIR AVEC, être compatible avec:
L’engagement ne compatit point avec mon humeur.
(D. Juan. III. 6.)
COMPÉTITER:
GROS-RENÉ.
On voit une tempête, en forme de bourrasque, Qui veut compétiter par de certains... propos...
(Dép. am. IV. 2.)
Furetière et Trévoux ne donnent que compétiteur. Il y a grande apparence que compétiter est forgé par Gros-René d’après ce substantif. On dit, en termes de droit, compéter, mais dans une autre acception que compétiter.
COMPLAISANT A....:
.... Vos désirs lui seront complaisants Jusques à lui laisser et mouches et rubans?
(Éc. des mar. I. 2.)
Mais, au moins, sois complaisante aux civilités qu’on te rend.
(Pr. d’Él. II. 4.)
COMPLEXION; ÊTRE DE COMPLEXION AMOUREUSE...:
Ah, ah! vous êtes donc de complexion amoureuse?
(Pourc. II. 4.)
COMPLIMENT; ÊTRE SANS COMPLIMENT, sans façon:
Non, m’a-t-il répondu, je suis sans compliment, Et j’y vais pour causer avec toi seulement.
(Fâcheux. I. 1.)
--Devoir à quelqu’un un compliment de quelque chose, c’est-à-dire, la politesse de lui en donner avis:
On vous en devoit bien au moins un compliment.
(Fem. sav. IV. 1.)
COMPOSER (SE) PAR ÉTUDE:
Là, tâchez de vous composer par étude; un peu de hardiesse, et songez à répondre résolument sur tout ce qu’il pourra vous dire.
(Scapin. I. 4.)
CONCERT DE MUSIQUE:
Il faut qu’une personne comme vous... ait un concert de musique chez soi tous les mercredis ou tous les jeudis.
(B. gent. II. 1.)
M. Auger blâme cette expression, comme redondante. Il est vrai qu’aujourd’hui l’on a restreint le mot concert à signifier concert de musique, mais ce n’est pas l’acception essentielle du mot; la preuve en est qu’on dit également bien un concert de louanges, un concert d’intrigues. Concerter ne s’applique pas exclusivement à la musique, et déconcerter ne s’y applique pas du tout.
Tout le XVIIe siècle a dit concert de musique.
CONCERTÉ, en parlant d’un seul, par exemple, du ciel:
Une aventure, par le ciel concertée, me fit voir la charmante Élise.
(L’Av. V. 5.)
Concertée veut dire simplement ici préparée.
CONCLURE DE, suivi d’un infinitif:
Et nous conclûmes tous d’attacher nos efforts Sur un cerf que chacun nous disoit cerf dix cors.
(Fâcheux. II. 7.)
(Voyez DE remplaçant à entre deux verbes.)
CONCURRENCE; BONHEUR QUI EST EN CONCURRENCE:
Grâce à Dieu, mon bonheur n’est plus en concurrence.
(Éc. des fem. V. 38.)
En effet, l’amour d’Horace n’a plus à craindre de concurrent, puisque Agnès s’est enfuie du logis d’Arnolphe, pour se mettre sous sa protection.
CONDAMNER D’UN CRIME, c’est-à-dire, pour un crime, à cause d’un crime; latinisme, damnare de...:
Ne me condamnez point d’un deuil hors de saison.
(Sgan. 10.)
Je veux que vous puissiez un peu l’examiner, Et voir si de mon choix l’on peut me condamner.
(Éc. des fem. I. 1.)
L’erreur trop longtemps dure, Et c’est trop condamner ma bouche d’imposture.
(Tart. II. 3)
C’est trop me pousser là-dessus, Et d’infidélité me voir trop condamnée.
(Amph. II. 2.)
Loin de te condamner d’un si perfide trait, Tu m’en fais éclater la joie en ton visage.
(Ibid. II. 3.)
Pascal a dit de même blâmer de:
«Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix, car vous n’en savez rien.»
(Pensées. p. 262.)
(Voyez DE dans tous les sens du latin de.)
CONDITIONNELS: deux conditionnels, le second commandé par le premier:
Pour moi, j’aurois toutes les hontes du monde, s’il falloit qu’on vînt à me demander si j’aurois vu quelque chose de nouveau que je n’aurois pas vu.
(Préc. rid. 10.)
Nous dirions aujourd’hui, si j’ai vu; mais on suivait alors pour les conditionnels une certaine loi de symétrie qui s’appliquait aussi aux futurs. (Voyez FUTURS.)
S’il falloit qu’il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirois hautement que tu en aurois menti.
(D. Juan. I. 1.)
Je leur disois que si quelqu’un leur venoit dire du mal de vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent pas de lui dire qu’il en auroit menti.
(Ibid. II. 7.)
Je croirois que la conquête d’un tel cœur ne seroit pas une victoire à dédaigner.
(Pr. d’Él. IV. 3.)
Si je n’étois sûre que ma mère étoit honnête femme, je dirois que ce seroit quelque petit frère qu’elle m’auroit donné depuis le trépas de mon père.
(Mal. im. III. 8.)
L’usage actuel mettrait: Je dirais que c’est quelque petit frère qu’elle m’a donné, etc.
La Fortune dit à l’enfant qu’elle trouve endormi sur le rebord d’un puits:
«Sus, badin, levez-vous. Si vous tombiez dedans, «De douleur, vos parents, comme vous imprudents, «Croyant en leur esprit que de tout je dispose, «Diroient, en me blâmant, que j’en serois la cause.»
(REGNIER. sat. XIV.)
Cette symétrie, empruntée du latin, était, dans l’ancienne langue, une règle inflexible. Guillemette dit à Patelin, son mari, dans la scène de la folie feinte:
«Par ceste pecheresse lasse, «Si j’eusse aide, je vous liasse[46].»
[46] Si gouvernait le subjonctif devant l’imparfait, comme en latin.
Si adjutorium haberem, te ligarem.
Et Patelin, moqué par Aignelet:
«Par saint Jaques, se je trouvasse «Un bon sergent, te feisse prendre.»
(Pathelin.)
Pascal ne manque jamais à cette loi:
«Si vous ne m’aviez dit que c’est le père le Moine qui est l’auteur de cette peinture, j’aurois dit que c’eût été quelque impie qui l’auroit faite, à dessein de tourner les saints en ridicule.»
(9e Provinciale.)
«S’il s’en trouvoit qui crussent que j’aurois blessé la charité que je vous dois en décriant votre morale...»
(11e Prov.)
--CONDITIONNEL construit avec un indicatif:
Si je me dispense ici de m’étendre sur les belles et glorieuses vérités qu’on pourroit dire d’elle, c’est par la juste appréhension que ces grandes idées ne fissent éclater encore davantage la bassesse de mon offrande.
(Ép. dédic. de l’École des maris.)
Racine a dit de même, dans Andromaque:
«On craint qu’il n’essuyât les larmes de sa mère.»
Sur quoi d’Olivet élève une chicane grammaticale aussi pédante qu’elle est injuste. Rien n’est plus logique, ni plus irréprochable que cette alliance de temps, puisqu’il existe entre les deux l’ellipse bien claire d’une condition:--on craint (si l’on me laissait mon fils) qu’il n’essuyât un jour, etc......--Je me dispense de cet éloge, de peur que (si je l’essayais) le contraste des idées ne fît ressortir la bassesse de mon offrande.
De peur qu’elle revînt, fermons à clef la porte.
(Éc. des mar. III. 2.)
De peur que (si je laissais la porte ouverte) elle ne revînt.
(Voyez SUBJONCTIF.)
CONDUITE, direction:
Et nous verrons ensuite Si je dois de vos feux reprendre la conduite.
(L’Ét. III. 5.)
--CONDUITE, celui qui conduit, comme sentinelle, garde, celui qui fait sentinelle, celui qui garde:
A vous mettre en lieu sûr je m’offre pour conduite.
(Tart. V. 6.)
CONFIRMER QUELQU’UN A (un infinitif), le fortifier dans la résolution de...:
L’air dont je vous ai vu lui jeter cette pierre ............................................... Me confirme encor mieux à ne pas différer Les noces, où j’ai dit qu’il vous faut préparer.
(Éc. des fem. III. 1.)
CONFORME, absolument, et en sous-entendant le complément:
Son cœur, qui vous estime, est solide et sincère, Et ce choix plus conforme étoit mieux votre affaire.
(Mis. I. 1.)
Philinte veut dire que le caractère d’Éliante se rapproche du caractère d’Alceste, et qu’ainsi Alceste, choisissant Éliante au lieu de Célimène, eût fait un choix plus conforme à ses goûts et à ses principes.
Cette absence du complément paraît rendre l’expression trop vague, et laisser la pensée incertaine.
CONGÉ, permission:
Et si dans quelque chose ils vous ont outragé, Je puis vous assurer que c’est sans mon congé.
(L’Ét. I. 3.)
Nous n’oserons plus trouver rien de bon sans le congé de messieurs les experts.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
Et je pense, seigneur, entendre ce langage. Mais sans votre congé, de peur de trop risquer, Je n’ose m’enhardir jusques à l’expliquer.
(Princ. d’Él. I. 1.)
Je lui donne à présent congé d’être Sosie.
(Amph. III. 10.)
CONGRATULANT, adjectif verbal, comme chatouillant:
Ne vous embarquez nullement Dans ces douceurs congratulantes.
(Amph. III. 11.)
CONSCIENCE; C’EST UNE CONSCIENCE, c’est-à-dire, un cas de conscience:
C’est une conscience Que de vous laisser faire une telle alliance.
(Tart. II. 2.)
C’est une conscience de voir une pauvre jeune femme mariée de la façon.
(G. D. III. 12.)
CONSEILLER; (SE) CONSEILLER A QUELQU’UN, prendre le conseil de quelqu’un:
Je me suis même encore aujourd’hui conseillé au ciel pour cela.
(D. Juan. V. 3.)
Mais si je me conseillois à vous pour ce choix?--Si vous vous conseilliez à moi, je serois fort embarrassé.
(Am. magn. II. 4.)
«Il est droit que je me conseille!»
(RUTEBEUF. Le Testam. de l’asne.)
«Comment Panurge se conseille à Her Trippa.--Comment Panurge se conseille à Pantagruel.»
(RABELAIS.)
Sur le fréquent emploi des verbes réfléchis au commencement de la langue, voyez au mot ARRÊTER.
CONSENTIR, verb. act., CONSENTIR QUELQUE CHOSE:
Mais je mourrai plutôt que de consentir rien.
(D. Garcie. I. 5.)
--CONSENTIR QUE, accorder que:
Mais je veux consentir qu’elle soit pour une autre.
(Mis. IV. 3.)
Consentir à ce que rendrait une pensée différente. Alceste ne consent pas à ce que la lettre de Célimène soit pour un autre; il consent, c’est-à-dire, il accorde par hypothèse qu’elle soit pour un autre que lui.
Si consentir que eût été une expression fautive ou seulement insolite, il était facile à Molière de mettre:
Mais je veux accorder qu’elle soit pour un autre.
Pascal, Montaigne et Molière lui-même disent, consentir que pour à ce que:
«Elle (la société de Jésus) consent qu’ils gardent leur opinion, pourvu que la sienne soit libre.»
(PASCAL. 1re Prov.)
«Homere a esté contrainct de consentir que Venus feust blecée au combat de Troie.»
(MONTAIGNE. III. 7.)
Je consens qu’une femme ait des clartés de tout.
(Fem. sav. I. 3.)
CONSÉQUENCE; CHOSE DE CONSÉQUENCE:
Je sais bien qu’un bienfait de cette conséquence Ne sauroit demander trop de reconnoissance.
(Don Garcie. V. 5.)
Que ne me dites-vous que des affaires de la dernière conséquence vous ont obligé à partir sans m’en donner avis?
(D. Juan. I. 3.)
En vérité, monsieur, ce procès m’est d’une conséquence tout à fait grande.
(L’Av. II. 7.)
«Je laisserai beaucoup de petites choses où il fit paroître la vivacité de son esprit.........; elles sont de trop peu de conséquence pour en informer la postérité.»
(LA FONTAINE. Vie d’Ésope.)
«J’ai pensé que le sujet des disputes de Sorbonne étoit........ d’une extrême conséquence pour la religion.»
(PASCAL. 1re Prov.)
--CONSÉQUENCE (FAIRE OU NE FAIRE POINT DE):
Un homme mort n’est qu’un homme mort, et ne fait point de conséquence.
(Am. méd. II. 3.)
Ne produit pas de suites.
--HOMME DE CONSÉQUENCE:
Prépare-toi désormais à vivre dans un grand respect avec un homme de ma conséquence.
(Méd. m. lui. III. 11.)
CONSIDÉRABLE, digne d’être considéré, en parlant des personnes et des choses:
Comme je sais que vous êtes une personne considérable, je voudrois vous prier.....
(Sicilien. 8.)
Je vous tiens préférable A tout ce que j’y vois de plus considérable.
(Mis. I. 2.)
Ah! mon père, le bien n’est pas considérable lorsqu’il est question d’épouser une honnête personne.
(L’Av. I. 5.)
Le bien n’est pas à considérer.
La noblesse, de soi, est bonne; c’est une chose considérable assurément.
(Georges D. I. 1.)
--CONSIDÉRABLE A QUELQU’UN:
Mais si jamais mon bien te fut considérable, Répare mon malheur, et me sois secourable.
(L’Ét. II. 7.)
Monsieur, votre vertu m’est tout à fait considérable.
(Méd. m. l. III. 11.)
«Ces raisons ont..... rendu leur condition (des hommes) si considérable à l’Eglise, qu’elle a toujours puni l’homicide qui les détruit....»
(PASCAL. 1re Prov.)
CONSIDÉRATION; A LA CONSIDÉRATION DE, c’est-à-dire, en considération de:
Je vous donne ma parole, don Pèdre, qu’à votre considération, je vais la traiter du mieux qu’il me sera possible.
(Sicilien. 19.)
CONSOLATIF:
Je suis homme consolatif, homme à m’intéresser aux affaires des jeunes gens.
(Scapin. I. 2.)
Pascal a dit consolatif à..... et consolatif pour....:
«Discours bien consolatif à ceux qui ont assez de liberté d’esprit..., etc.»--«Un beau mot de saint Augustin est bien consolatif pour de certaines personnes.»
(Pensées. p. 51, 310 et 359.)
CONSOLATIF paraît formé de consoler, aussi légitimement que récréatif de récréer, portatif de porter, etc.
CONSOMMER, consumer:
Et, quoi que l’on reproche au feu qui vous consomme.
(Dép. am. III. 9.)
--SE CONSOMMER DANS QUELQUE CHOSE:
La vertu fait ses soins, et son cœur s’y consomme Jusques à s’offenser des seuls regards d’un homme.
(Éc. des m. II. 4.)
On dit encore, au participe, il est consommé dans son art; on disait autrefois se consommer dans un art, dans une science, dans la pratique de la vertu, etc., etc.
Puisqu’en raisonnements votre esprit se consomme.
(Éc. des fem. V. 4.)
Dans l’amour du prochain sa vertu se consomme.
(Tart. V. 5.)
C’est-à-dire éclate au plus haut degré.
Qui se donne à la cour se dérobe à son art; Un esprit partagé rarement s’y consomme, Et les emplois de feu demandent tout un homme.
(La Gloire du Val de Grâce.)
La confusion entre consommer et consumer a été signalée par Vaugelas comme une faute, à la vérité commune chez de bons écrivains, mais enfin comme une faute.
Ménage, sans en donner une bonne raison, n’a pas voulu se rendre à la décision de Vaugelas; mais l’Académie l’a adoptée, et le sens des racines commanderait en effet la distinction, si consommer venait de summa, et consumer de sumere. Je n’en crois rien: consumere est la seule racine des deux formes. L’usage de prononcer le um latin par on (voyez MATRIMONION) a conduit tout d’abord à traduire consumere par consommer.
«Ceste qualité estouffe et consomme les aultres qualités vrayes et essentielles.»
(MONTAIGNE. III. 7.)
Alors la forme consumer n’existait pas; consommer était seul; car il faut toujours se rappeler que notre langue a été soumise à deux systèmes de formation très-différents. Consommer est le mot de première époque, et consumer le mot de seconde époque. L’archaïsme luttait encore du temps de Molière.
CONSTAMMENT, avec constance:
Instruire ainsi les gens A porter constamment de pareils accidents.
(Fem. sav. V. 1.)
CONSTITUER A, c’est-à-dire, préposer à....:
Je vous constitue pendant le souper au gouvernement des bouteilles.
(L’Av. III. 1.)
CONSTRUCTIONS IRRÉGULIÈRES:
Du meilleur de mon cœur je donnerois sur l’heure Les vingt plus beaux louis de ce qui me demeure, Et pouvoir à plaisir sur ce mufle asséner Le plus grand coup de poing qui se puisse donner!
(Tart. V. 4.)
La passion légitime qui trouble Orgon excuse le dérangement grammatical de sa phrase. On le comprend d’ailleurs très-bien. C’est comme s’il disait: Je voudrois donner... et pouvoir, etc...
C’est bien la moindre chose que je vous doive, après m’avoir sauvé la vie.
(D. Juan. III. 4.)
Après que vous m’avez sauvé la vie;--mais l’autre façon est incomparablement plus rapide.
.... Qui pourra montrer une marque certaine D’avoir meilleure part au cœur de Célimène, L’autre ici fera place au vainqueur prétendu, Et le délivrera d’un rival assidu.
(Mis. III. 1.)
C’est-à-dire: Si l’un de nous peut montrer..., l’autre lui fera place.
Aussi ne trouverois-je aucun sujet de plainte, Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte; Et, rejetant mes vœux dès le premier abord, Mon cœur n’auroit eu droit de s’en plaindre qu’au sort.
(Mis. IV. 3.)
J’oserais blâmer cette construction, à cause de l’ambiguïté. Rejetant mes vœux se rapporte à votre bouche; la construction grammaticale semble le rapporter à mon cœur, qui est le sujet de ce second membre de phrase.
C’est prendre peu de part à mes cuisants soucis, Que de rire, et me voir en l’état où je suis.
(Dép. am. IV. 1.)
Dans l’ordre naturel, l’action de voir a précédé celle de rire. Virgile a dit pareillement:
Moriamur, in arma ruamus.
Si l’on commençait par mourir, il ne serait plus temps ensuite de se jeter au milieu des ennemis. Les grammairiens, habiles à couvrir de beaux noms les fautes échappées aux grands poëtes, ont trouvé pour celle-là le terme imposant d’hystérologie, c’est-à-dire renversement de l’ordre, qui met devant ce qui devait être derrière. La faute de Virgile, en bonne foi, n’est pas justifiable; celle de Molière le serait peut-être davantage, en ce qu’on peut dire que l’action de rire et celle de voir sont simultanées.
(Voyez PARTICIPE PRÉSENT.)
CONSULTER, absolument et sans régime, comme délibérer:
Le jour s’en va paroître, et je vais consulter Comment dans ce malheur je dois me comporter.
(Éc. des fem. V. 1.)
Ah! faut-il consulter dans un affront si rude!
(Amph. III. 3.)
Laissez-moi consulter un peu si je le puis faire en conscience.
(Pourc. II. 4.)
--CONSULTER, verb. act.: consulter quelque chose: une maladie, un procès, c’est-à-dire, délibérer là-dessus:
Si Lélie a pour lui l’amour et sa puissance, Andrès pour son partage a la reconnoissance, Qui ne souffrira point que mes pensers secrets Consultent jamais rien contre ses intérêts.
(L’Ét. V. 12.)
Il me semble Que l’on doit commencer par consulter ensemble Les choses qu’on peut faire en cet événement.
(Tart. V. 1.)
J’ai ici un ancien de mes amis, avec qui je serai bien aise de consulter sa maladie.
(Pourc. I. 9.)
Voici un habile homme, mon confrère, avec lequel je vais consulter la manière dont nous vous traiterons.
(Ibid. I. 11.)
Je vous prie de me mener chez quelque avocat, pour consulter mon affaire.
(Ibid. II. sc. 12.)
CONTE; DONNER D’UN CONTE PAR LE NEZ. Voy. NEZ.
CONTENTÉ DE (ÊTRE), être payé, récompensé de:
Vous serez pleinement contentés de vos soins.
(Éc. des mar. III. 5.)
CONTENTEMENT, construit avec le verbe être:
Elle dit que ce n’est pas contentement pour elle que d’avoir cinquante-six ans.
(L’Av. II. 7.)
«Mais vivre sans plaider, est-ce contentement?»
(Les Plaid. I. 7.)
Ce n’est pas contentement pour l’injure que j’ai reçue.
(Méd. m. l. I. 4.)
Ce n’est pas satisfaction pour l’injure que j’ai reçue.
CONTESTE:
La maison à présent, comme savez de reste, Au bon monsieur Tartufe appartient sans conteste.
(Tart. V. 4.)
Conteste est le substantif de contester, dont la forme primitive est contrester (contra stare). Les Italiens disent contrastar, et nous avons formé, à une époque relativement récente, contraste, qui est au fond le même mot que conteste. On a oublié la loi qui changeait l’a des Latins en e français:
«Li marescaus de nostre ost esgarda devant un casal, et pierchut la gent Barile qui venoient huant et glatissant, et menant li grand tempieste, que bien cuidoient contrester à nos fourriers.»
(VILLEHARDHOIN, p. 178, éd. de Mr Paris.)
Nicot écrit contr’ester, et cite pour exemple cette phrase:--«Onc n’avoit trouvé homme qui luy peust contr’ester en champ de bataille Guy de Warwich.»
M. B. Lafaye fait cette distinction chimérique:--«Le conteste est une simple difficulté; la contestation en est la manifestation.» (Synon., p. 391). L’un est le mot ancien, et l’autre le moderne: le sens est identique.
CONTRADICTOIRE A:
Ho, ho! qui des deux croire? Ce discours au premier est fort contradictoire.
(L’Ét. I. 4)
CONTRAIRE PARTI:
... Il se venge hautement en prenant le contraire parti.
(Crit. de L’Éc. des fem. 6.)
Corneille avait dit, dans Cinna:
«Et l’inclination n’a jamais démenti Le sang qui t’avoit fait du contraire parti.»
(V. 1.)
La prose de Molière nous montre que la locution était ainsi faite, et non parti contraire.
«Et chacun s’est rangé du contraire parti.»
(REGNIER. sat. 17.)
CONTRARIÉTÉS, taquineries par représailles:
Laissons ces contrariétés, Et demeurons ce que nous sommes.
(Amph. Prol.)
Il faut noter dans ce mot un exemple de la substitution des liquides l et r. Les racines sont contra et alium; la forme primitive du verbe était contralier.--Dans Partonopeus:
«Ce sont clergastes qui en mesdient (des femmes), «Qui lor meschines contralient. «Ils sont vilains, et eles foles.
(V. 5489.)
«Grant pechie fait qui contralie «Dame qui est d’amors marrie.
(V. 6660.)
«Ahi mon! com ies desdaignouse! «Ahi! com ies contraliouse!
(V. 5423.)
Nous disons armoire (d’armarium, racine, arma), et nous avons raison; nos aïeux écrivaient almarie, almoire, qu’ils prononçaient par au, aumarie, aumoire. (Voyez les Rois, passim.) C’était l’inverse de la faute que nous commettons en disant contrarier, pour contralier.
CONTREFAISEUR DE GENS:
Point de quartier à ce contrefaiseur de gens.
(Impromptu. 3.)
CONTREFAIT, simulé; UN ZÈLE CONTREFAIT:
.... Attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistiquée.
(1er Placet au Roi.)
CONVULSIONS DE CIVILITÉS:
Et, tandis que tous deux étoient précipités Dans les convulsions de leurs civilités....
(Fâcheux. I. 1.)
COQUIN ASSURÉ, effronté coquin:
Que me vient donc conter cet assuré coquin?
(Dép. am. III. 8.)
Marot, dans son Épistre au Roi, pour avoir esté desrobé:
«J’avois un jour ung valet de Gascogne, «Gourmand, yvrogne, et assuré menteur.»
CORDE: SI LA CORDE NE ROMPT, formule empruntée au métier du danseur de corde:
Nous allons voir beau jeu, si la corde ne rompt.
(L’Ét. III. 10.)
CORRESPONDANCE; DE LA CORRESPONDANCE, du retour:
Quoi! écouter impudemment l’amour d’un damoiseau, et y promettre en même temps de la correspondance!
(G. D. I. 3.)
On dit bien, dans ce sens, correspondre à l’amour de quelqu’un; pourquoi pas correspondance à l’amour?
COTE DE SAINT LOUIS; ÊTRE DE LA CÔTE DE SAINT LOUIS, d’une antique noblesse:
Est-ce que nous sommes, nous autres, de la côte de saint Louis?
(B. gent. III. 12.)
Comme Ève était de la côte d’Adam.
COUCHER DE, mettre au jeu; figurément:
Tu couches d’imposture, et tu m’en as donné.
(L’Ét. I. 10.)
Coucher de signifie être au jeu pour une somme de: «parce qu’en effet on couche, on étend l’argent sur une table, sur une carte..... On le dit figurément des paroles: Ce garçon ne demande pas moins qu’une fille de 100,000 écus; il couche trop gros.--Il ne couche pas moins que de faire employer pour lui toutes les puissances.......»
(TRÉVOUX.)
«Vous couchez d’imposture, et vous osez jurer!»
(CORN. Le Ment.)
«J’aurai mille beaux mots chaque jour à te dire; «Je coucherai de feux, de sanglots, de martyre.»
(Id. La suite du Menteur.)
Sur quoi Voltaire remarque qu’on disait, en termes de jeu, couché de 20 pistoles, de 30 pistoles; couché belle.
Les éditions modernes ont tu payes. Ce n’était pas la peine de changer, pour prêter à Molière une faute de versification.
COULEUR, métaphoriquement, faux prétexte, mensonge:
Sous couleur de changer de l’or que l’on doutoit.
(Étourdi. II. 7.)
(Voyez DOUTER.)
Ils ont l’art de donner de belles couleurs à toutes leurs intentions.
(2me Placet au Roi.)
Molière a dit, par la même métaphore, excuses colorées.
Vous nous payez ici d’excuses colorées.
(Tart. IV. 1.)
«Des peuples surprins soubs couleur d’amitié et de bonne foy.»
(MONTAIGNE. III. 6.)
Cette métaphore est restée en usage parmi le peuple: C’est une couleur; on lui a donné une couleur.
«Au reste, leurs injustices (des Romains) étoient d’autant plus dangereuses, qu’ils savoient mieux les couvrir du prétexte spécieux de l’équité, et qu’ils mettoient sous le joug insensiblement les rois et les nations, sous couleur de les protéger et de les défendre.»
(BOSSUET. Hist. univ., IIIe p.)
--COULEUR DE FEU, subst. masc.; UN COULEUR DE FEU:
Je vous trouve les lèvres d’un couleur de feu surprenant.
(Impromptu. 3.)
Couleur de feu est ici un terme composé, dans lequel le mot couleur, pas plus que le mot feu, ne fait prédominer son genre. L’ensemble est au neutre, dont, en français, la forme ne se distingue pas de celle du masculin.
COUPER A, couper court à:
Tout cela va le mieux du monde; Mais enfin coupons aux discours.
(Amph. III. 11.)
--COUPER CHEMIN A:
A tous nos démêlés coupons chemin, de grâce.
(Mis. II. 1.)
COURIR A, recourir:
Et je suis en suspens si, pour me l’acquérir, Aux extrêmes moyens je ne dois point courir.
(L’Ét. III. 2.)
COURAGE, non pas dans le sens restreint de valeur, mais dans le sens large du latin animus, disposition morale qu’une épithète détermine en bien ou en mal:
O la lâche personne!--ô le foible courage!
(Dép. am. IV. 4.)
COURRE; COURRE UN LIÈVRE:
Quand il vous plaira, je vous donnerai le divertissement de courre un lièvre.
(G. D. I. 8.)
C’est la forme primitive dérivée de currere, comme ponre (pondre) de ponere. Il est demeuré comme terme de chasse. Des vocabulaires techniques seraient de précieux répertoires de notre vieille langue.
COURT, pris adverbialement:
Et moi, pour trancher court toute cette dispute....
(Fem. sav. V. 3.)
--DEMEURER COURT A QUELQUE CHOSE:
N’as-tu point de honte, toi, de demeurer court à si peu de chose?
(Scapin. I. 2.)
--COURT, adjectif; COURT DE, pour à court de....:
Et que tu t’es acquise (la gloire) en tant d’occasions, A ne t’être jamais vu court d’inventions.
(L’Ét. III. 1.)
Sur l’emploi de à dans ce passage, voyez: A, par le moyen de.
--COURT JOINTÉ (court est ici adverbe), terme de manége; cheval court jointé, comme celui du chasseur dans les Fâcheux:
Point d’épaules non plus qu’un lièvre; court jointé.
(Fâcheux. II. 7.)
«Court jointé, c’est le nom qu’on donne au cheval qui a le paturon court, qui a les jambes droites depuis le genou, jusqu’à la couronne.» (TRÉVOUX.)
COUSU DE PISTOLES:
On viendra me couper la gorge, dans la pensée que je suis tout cousu de pistoles!
(L’Av. I. 5.)
La Fontaine:
«Son voisin, au contraire, étoit tout cousu d’or.»
(Le Savetier et le Financier.)
COUVRIR, au figuré, excuser, autoriser, dissimuler:
Ciel, faut-il que le rang dont on veut tout couvrir, De cent sots tous les jours nous oblige à souffrir!
(Fâcheux, I. 6.)
Je veux changer de batterie, couvrir le zèle que j’ai pour vous, et feindre d’entrer, etc.
(Mal. im. I. 10.)
«Nostre religion est faite pour extirper les vices: elle les couvre, les nourrit, les incite.»
(MONTAIGNE.)
CRACHÉ, TOUT CRACHÉ, c’est-à-dire ressemblant:
LUCAS. Le v’là tout craché comme on nous l’a défiguré.
(Méd. m. l. I. 6.)
Cette métaphore, aujourd’hui reléguée parmi le bas peuple, était, au XVIe siècle, du langage ordinaire. Pathelin, qui, comme avocat, s’exprime toujours bien, l’emploie sans difficulté. Il loue le drapier, monsieur Jousseaume, de ressembler à défunt son père:
«Vrayment c’estes vous tout poché. Car quoy? qui vous auroit craché Tous deux encontre la paroy D’une maniere et d’un arroy, Si seriez vous sans difference.»
Plus loin, faisant à sa femme le récit de cette scène:
«Et puis, fais-je, saincte Marie! Comment prestoit il doucement Ses denrées si humblement? C’estes, fais-je, vous tout craché.»
(Pathelin.)
Observez que nos pères disaient c’êtes vous, et non c’est vous. Ils gardaient au moins l’accord des personnes, en quoi ils se montrent meilleurs logiciens que leur postérité.
CRAINTE, adverbialement; CRAINTE DE....:
Crainte pourtant de sinistre aventure, Allons chez nous achever l’entretien.
(Amph. I. 2.)
Pascal emploie de la même façon manque:
«Manque de loisir; manque d’avoir contemplé ces infinis.»
(PASC. Pensées, p. 367, 120, 124.)
Et l’usage commun a consacré faute de...., c’est-à-dire de ou par crainte, manque, faute.
Le peuple dit peur de.... Le caprice de l’usage n’a point admis cette expression.
CRAYON, un dessin, une esquisse:
Ce n’est ici qu’un simple crayon, un petit impromptu, dont le roi a voulu faire un divertissement.
(Préf. de l’Amour médecin.)
CRÉDIT, PRENDRE CRÉDIT SUR:
Et voir si ce n’est point une vaine chimère Qui sur ses sens troublés ait su prendre crédit.
(Amph. III. 1.)
CRIER QUELQU’UN, LE GRONDER:
Tu ne me diras plus, toi qui toujours me cries, Que je gâte en brouillon toutes tes fourberies.
(L’Ét. II. 14)
Pourquoi me criez-vous?--J’ai grand tort, en effet!
(Éc. des fem. V. 4.)
Cet archaïsme rappelle le petit pays où Agnès a été élevée loin de toute pratique, comme dit Arnolphe.
--CRIER APRÈS QUELQU’UN:
... de zèles indiscrets qui... crieront en public après eux, qui les accableront d’injures.
(D. Juan. V. 2.)
Ses plus célèbres philosophes (de l’antiquité) ont donné des louanges à la comédie, eux qui.... crioient sans cesse après les vices de leur siècle.
(Préf. de Tartufe.)
--CRIER VENGEANCE AU CIEL:
Voilà qui crie vengeance au ciel.
(L’Av. I. 5.)
CRINS-CRINS, de méchants violons, par onomatopée:
Monsieur, ce sont des masques, Qui portent des crins-crins et des tambours de basques.
(Fâcheux, III. 5.)
CROIRE, actif; CROIRE QUELQUE CHOSE, croire à quelque chose:
Un Turc, un hérétique, qui ne croit ni ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou......
(D. Juan. I. 1.)
Mais encore faut-il croire quelque chose dans le monde. Qu’est-ce donc que vous croyez?
(Ibid. II. 1.)
Molière emploie croire quelque chose et croire à quelque chose:
Un homme qui croit à ses règles plus qu’à toutes les démonstrations des mathématiques.
(Mal. im. III. 3.)
--CROIRE A QUELQU’UN:
Allez, ne croyez point à monsieur votre père.
(Tart. II. 2.)
A qui croire des deux?
(Am. méd. II. 5.)
Et, au contraire, dans l’Étourdi:
Oh! oh! qui des deux croire? Ce discours au premier est fort contradictoire.
(L’Ét. I. 4.)
--CROIRE DU CRIME A QUELQUE CHOSE:
Un homme qui croit à ses règles plus qu’à toutes les démonstrations des mathématiques, et qui croiroit du crime à les vouloir examiner.
(Mal. im. III. 3.)
Qui croiroit qu’il y a du crime. La forme elliptique de Molière est cent fois préférable.
CUL-DE-COUVENT, comme cul-de-basse-fosse, cul-de-sac, c’est-à-dire sac, fosse, et couvent sans issue par l’extrémité opposée à l’entrée:
Vous rebutez mes vœux et me poussez à bout; Mais un cul-de-couvent me vengera de tout!
(Éc. des fem. V. 4.)
Voltaire a beaucoup raillé cette expression, cul-de-sac: la métaphore peut manquer de noblesse (quoique, après tout, l’habitude efface le relief de ces locutions), mais elle ne manque pas de justesse, puisque le sac se tient assis sur son fond, et qu’une personne obstinée à traverser une impasse n’en viendrait non plus à bout qu’une obstinée à sortir d’un sac par le fond.
Cul-de-couvent est par analogie. Ce terme énergique est arraché à Arnolphe par la fureur. On voit qu’il est, comme au reste il le dit lui-même, poussé à bout.
CURIOSITÉS au pluriel, dans la même acception qu’au singulier:
Pour les nouveautés On peut avoir parfois des curiosités.
(Éc. des mar. I. 5.)
La faiblesse humaine est d’avoir Des curiosités d’apprendre Ce qu’on ne voudroit pas savoir.
(Amph. II. 3.)
Molière, en ce passage, s’est rencontré avec un poëte du XIIIe siècle, Gibert de Montreuil, qui introduit Gérard de Nevers chantant, dans un couplet:
«Si s’en doit on bien garder D’enquerre par jalousie Chou qu’on ne vouroit trouver.»
(La Violette, p. 68.)
D EUPHONIQUE:
Il porte une jaquette à grands basques plissées, Avec du dor dessus.
(Mis. II. 6.)
Il a du dor à son habit tout depis le haut jusqu’en bas.
(D. Juan. II. 1.)
Dans l’origine du langage, tous les mots étaient armés d’une consonne finale, pour préserver la voyelle précédente du choc et de l’élision contre une voyelle initiale du mot suivant. Quelquefois cette voyelle est demeurée attachée au commencement du mot auquel elle n’appartenait pas. Ainsi le substantif or avait fait le verbe orer, comme argent, argenter; mais, par suite de quelque locution, comme c’est oré, on aura écrit c’est doré, et le mot dorer est resté.
Ma(t) ante (mea amita) est, par la même façon, devenu ma tante. (Voyez au mot D’AUCUNS).
Le d euphonique jouait un grand rôle dans l’ancienne prononciation; on le trouve écrit à chaque page du Livre des Rois, de la Chanson de Roland, des Sermons de saint Bernard, etc.
«Cument Semeï ki maldist nostre seignur le rei escaperad il de mort?»
(Rois, p. 193.)
Nous écrivons aujourd’hui entre deux tirets échappera-t-il; il est certain cependant que ce t final appartient au verbe, dont il caractérise la troisième personne.
«Il y en a d’aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents.»
(Mal. imag. II. 7.)
Le d appartient au verbe: il y en ad, comme dans ce vers du Roland:
«En l’oret punt i ad asez reliques.»
«Dans la poignée dorée de Durandal il y a beaucoup de reliques.»
Il serait donc mieux d’imprimer avec dud or..... Il y en ad aucunes.
Mais comme le sens des traditions se perd souvent, on a cru que ce d était l’initiale du second mot, et on l’a si bien cru, que l’usage s’en est établi, et que l’Académie le ratifie en permettant de commencer une phrase par d’aucuns: d’aucuns ont dit, d’aucuns ont pensé..... d’aucuns croiront que j’en suis amoureux..... On voit ici l’origine de cette méprise. C’est justement comme si l’on disait un jour: Mes souliers sont pétroits, sous prétexte qu’on fait sonner le p dans trop étroits.
(Voyez sur le D euphonique: Des Variations du langage français, p. 92 et 339).
D’ABORD QUE:
Je n’en ai point douté d’abord que je l’ai vue.
(Éc. des fem. V. 9.)
DADAIS. Voy. MALITORNE.
DAME! exclamation:
Oh! dame, interrompez-moi donc!...
(D. Juan. III. 1.)
Dame est la traduction primitive de dominum, par syncope domnum, et, par une prononciation altérée, damne, dame, damp. Ce mot s’appliquait au masculin:
«Il est sire et dame du nostre.»
(BARBAZAN, Fabliaux. III, p. 44.)
Dame Dieu, damp abbé.
«Respond Roland: ne place dame Deu...»
(Ch. de Roland, passim.)
Dam-Martin, damp-Pierre, et autres noms propres, déposent encore du sens et de l’étymologie de dame.
Ainsi, cette exclamation signifie simplement Seigneur!
DANS pour à:
N’allez point pousser les choses dans les dernières violences du pouvoir paternel.
(L’Av. V. 4.)
Ne l’examinons point dans la grande rigueur.
(Mis. I. 1.)
--DESCENDRE DANS DES HUMILITÉS:
Non, ne descendez point dans ces humilités.
(Mélicerte. I. 5.)
--S’INTÉRESSER DANS QUELQUE CHOSE:
Et dans l’événement mon âme s’intéresse.
(Éc. des fem. III. 4.)
--DANS L’ABORD, au commencement, dès l’abord:
Elle m’a dans l’abord servi de bonne sorte.
(Ibid. III. 4.)
--DANS LA DOUCEUR, en douceur:
Pour moi, je ne le cèle point, je souhaite fort que les choses aillent dans la douceur.
(D. Juan. V. 3.)
--DANS UNE HUMEUR (ÊTRE):
Vous êtes aujourd’hui dans une humeur désobligeante.
(Sicilien. 7.)
--ASSASSINER QUELQU’UN DANS SON BIEN, SON HONNEUR:
On m’assassine dans le bien, on m’assassine dans l’honneur.
(L’Av. V. 5.)
--COMPRENDRE QUELQU’UN DANS SES CHAGRINS:
Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre.
(Mis. I. 1.)
DATIF, de perte ou de profit:
A qui la bourse?--Ah, dieux, elle m’étoit tombée!
(L’Av. I. 7.)
Exciderat mihi.
Rien ne me peut chasser cette image cruelle.
(Psyché. I. 1.)
Je veux jusqu’au trépas incessamment pleurer Ce que tout l’univers ne peut me réparer.
(Ibid. II. 1.)
Me chasser, me réparer, pour chasser, réparer à moi, à mon bénéfice, ne sont pas conformes à l’usage et ne paraissent pas désirables, à cause de l’équivoque qui peut en résulter.
Vous ne voulez pas, vous, me la faire sortir?
(Fem. sav. II. 6.)
--DEUX PRONOMS AU DATIF placés consécutivement:
Allons, monsieur, faites le dû de votre charge, et dressez-lui-moi son procès comme larron et comme suborneur.
(L’Av. V. 4.)
--DATIF marquant la cause, l’occasion:
Un scrupule me gêne Aux tendres sentiments que vous me faites voir.
(Amph. I. 3.)
Dans les tendres sentiments, à l’occasion des tendres sentiments.
L’emploi du datif ou de l’ablatif, car c’est tout un, pour exprimer ce qu’on rend aujourd’hui avec la préposition dans, est un latinisme qui remonte à l’origine de la langue. Je me contenterai de deux exemples pris chez Montaigne:
«De toutes les absurdités, la plus absurde aux epicuriens est desadvouer la force et l’effet des sens.»
(Essais. II. ch. 12.)
«C’est à l’adventure quelque sens particulier qui.... advertit les poulets de la qualité hostile qui est au chat contre eux.»
(Ibid. II. ch. 1.)
Absurdum est epicureis;--inest feli. Cette tournure, qui va se perdant chaque jour, était encore en pleine vigueur du temps de Molière. (Voyez AU, AUX, pour dans).
--DATIF REDOUBLÉ, ou non redoublé:
Non redoublé:
Il vient avec mon père achever ma ruine, Et c’est sa fille unique à qui l’on me destine.
(Éc. des fem. V. 6.)
Redoublé:
Que de son cuisinier il s’est fait un mérite, Et que c’est à sa table à qui l’on rend visite.
(Mis. III.)
(Voyez A, datif redoublé surabondamment.)
DAUBER QUELQU’UN, QUELQUE CHOSE, au figuré:
Je les dauberai tant en toutes rencontres, qu’à la fin ils se rendront sages.
(Crit. de L’Éc. des fem. 6.)
On m’a dit qu’on va le dauber, lui et toutes ses comédies, de la belle manière.
(Impromptu. 3.)
«Daube au coucher du roi Son camarade absent.»
(LA FONT. Les Obsèques de la lionne.)
--DAUBER SUR QUELQU’UN:
Comme sur les maris accusés de souffrance Votre langue en tout temps a daubé d’importance.
(Éc. des fem. I. 1.)
D’AUCUNS, D’AUCUNES:
Il y en a d’aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents.
(Mal. im. II. 7.)
Cette façon de parler n’est explicable que comme un reste de l’ancien langage français, et par le d euphonique. L’écriture a mal figuré l’expression en attachant le d à aucuns; c’est au verbe qu’il appartient: il y en a d aucunes.
Ensuite de cette méprise, dont l’œil seulement, et non l’oreille, pouvait s’apercevoir, s’est établi l’usage de commencer une phrase par d’aucuns: d’aucuns ont pensé...
(Voyez D euphonique, et DE devant certains.)
DAVANTAGE QUE:
Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage Que ce que je lui dis pour le faire être sage.
(L’Ét. I. 9.)
JACQUELINE. Pour un quarquié de vaigne qu’il avoit davantage que le jeune Robin.
(Méd. m. lui. II. 2.)
Il n’y a rien assurément qui chatouille davantage que les approbations que vous dites.
(B. gent. I. 1.)
Tous les grammairiens condamnent hautement cette façon de parler; et tous nos plus habiles écrivains l’ont employée: Amyot, la Bruyère, Sarrasin, Molière, Bouhours, Bossuet, J. J. Rousseau. (Des variations du langage français, p. 425.)
Le substantif avantage se construit avec sur. Davantage (de ou par avantage) marque une comparaison, et se construit comme plus, avec la marque du comparatif que. L’idée de l’adjectif au comparatif prévaut sur la forme du substantif.
Dire, comme font les grammairiens, que davantage est adverbe, par conséquent incapable d’un régime, c’est ne rien dire; c’est mettre en fait le point en question. Au reste, deux autorités sont en présence, on n’a qu’à choisir.
«La foiblesse de l’homme paroît bien davantage en ceux qui ne la connoissent pas qu’en ceux qui la connoissent.»
(PASCAL. Pensées.)
«Il est impossible que cette surprise ne fasse rire, parce que rien n’y porte davantage qu’une disproportion surprenante entre ce qu’on attend et ce qu’on voit.»
(Id. 11e Prov.)
«Je puis dire devant Dieu qu’il n’y a rien que je déteste davantage que de blesser la vérité.»
(PASCAL, Ibidem.)
«L’une en prisant davantage le temporel que le spirituel.»
(Id. 12e Prov.)
«Voulez-vous être rare? Rendez service à ceux qui dépendent de vous. Vous le serez davantage par cette conduite que par ne pas vous laisser voir.»
(LA BRUYÈRE. Des biens de la fortune.)
«Quel astre brille davantage dans le firmament que le prince de Condé n’a fait en Europe?»
(BOSSUET.)
«Une tuile qui tombe d’un toit peut nous blesser davantage, mais ne nous navre pas tant que une pierre lancée à dessein par une main malveillante.»
(J. J. Rousseau. 8e Promenade.)
Mais voici l’oracle qui abat toutes autorités:
«Davantage NE PEUT PAS être suivi d’un complément, comme dans: J’aime davantage la campagne que la ville. Il faut, dans ce cas, employer l’adverbe plus.»
(M. BONIFACE.)
Il faut, paraît bien dur en présence de telles autorités!
DE, dans tous les sens du latin de, touchant, par, à cause de, pour:
Ne me condamnez point d’un deuil hors de saison.
(Sgan. 16.)
Noli damnare me de luctu.
Il me faudroit des journées entières pour me bien expliquer à vous de tout ce que je sens.
(G. D. III. 5.)
Mais je hais vos messieurs de leurs honteux délais.
(Amph. III. 8.)
Ce sont particulièrement ces dernières pour qui je suis, et dont je sens fort bien que je ne pourrai me taire quelque jour.
(Ép. dédic. de l’Éc. des fem.)
«Romains, j’aime la gloire, et ne veux point m’en taire.»
(VOLTAIRE. Rome sauvée.)
Silere de aliqua re.
Molière dit de même;--se découvrir de quelque chose;--désavouer de quelque chose;--éluder de... (Voyez ces mots.)
Hélas! si l’on n’aimoit pas, Que seroit-ce de la vie?
(Pourc. III. 10.)
Quid esset de vita?
«J’ai veu un gentilhomme de bonne maison aveugle nay, au moins aveugle de tel aage qu’il ne sçait que c’est de veue.»
(MONTAIGNE. II. ch. 12.)
Mille gens le sont bien[47], sans vous faire bravade, Qui de mine, de cœur, de biens et de maison, Ne feroient avec vous nulle comparaison.
(Éc. des fem. IV. 8.)
[47] Cocus.
De n’est pas ici marque du génitif: comparaison de mine, de cœur, etc.; c’est le latin de, comme dans ces formules de moi, de soi, pour quant à moi, quant à soi; et dans celles-ci, de l’Allemagne;--de la prière;--de la grâce;--de l’amitié. Comparaison quant à la mine, au cœur, etc.
Le même emploi de de paraît dans cet autre passage: Agnès, dit Horace,
N’a plus voulu songer à retourner chez soi, Et de tout son destin s’est commise à ma foi.
(Éc. des fem. IV. 8.)
C’est un pur latinisme:--Confidere alicui de aliqua re.--Et ce latinisme remonte à l’origine de la langue:
«E tut li poples oïd cume li Reis fist sun cumandement de Absalon.»
(Rois, p. 186.)
De remplit encore l’office du de latin dans cette locution de rien; cela ne sert de rien:
.... se dépouiller de l’un et de l’autre (sa fille et sa fortune) entre les mains d’un homme qui ne nous touche de rien.
(Amour méd. I. 5.)
C’est-à-dire en rien; de (nulla) re; de nihilo, nullatenus.
--DE exprimant la cause, la manière, et répondant à par, avec, pour:
Mais suis-je pas bien fou, de vouloir raisonner Où, de droit absolu, j’ai pouvoir d’ordonner?
(Sgan. I.)
Après quelques paroles dont je tâchai d’adoucir la douleur de cette charmante affligée.
(Scapin. I. 2.)
C’est une dame Qui de quelque espérance avoit flatté mon âme.
(Mis. I. 2.)
Nous faisons maintenant la médecine d’une façon toute nouvelle.
(Méd. m. lui. II. 6.)
Et tâchons d’ébranler, de force ou d’industrie, Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés.
(Tart. IV. 2.)
On dit tous les jours, par la même tournure, de gré ou de force; c’est-à-dire, par gré ou par force.
Vous les voulez traiter d’un semblable langage?
(Tart. I. 6.)
Et, traitant de mépris les sens et la matière, A l’esprit, comme nous, donnez-vous tout entière.
(Fem. sav. I. 1.)
Et traitent du même air l’honnête homme et le fat.
(Mis. I. 1.)
Avec mépris, avec le même air, le même langage.
Je ne vois pas d’autre explication possible à cette locution, traiter du haut en bas, qu’en traduisant du par avec: avec le haut en bas, en mettant en bas ce qui est en haut; c’est-à-dire, en renversant, bouleversant cette personne, en lui mettant la tête aux pieds.
Quel sort ont nos yeux en partage, Et qu’est-ce qu’ils ont fait aux dieux, De ne jouir d’aucun hommage....
(Psyché. I. 1.)
Pour s’emploie plus communément à cet usage: Qu’ont-ils fait pour ne jouir d’aucun hommage?
--DE, entre deux verbes, le second à l’infinitif:
Je croyois tout perdu de crier de la sorte.
(Sgan. 3.)
Et je le donnerois à bien d’autres qu’à moi, De se voir sans chagrin au point où je me voi.
(Ibid. 16.)
Ah! voilà qui me plaît de parler de la sorte!
(Ibid. 18.)
Ai-je fait quelque mal de coucher avec vous?
(Amph. II. 2.)
Il n’est aucune horreur que mon forfait ne passe D’avoir offensé vos beaux yeux.
(Ibid. II. 6.)
Dans ce dernier passage, on pourrait peut-être construire de avec forfait: le forfait d’avoir offensé vos beaux yeux.
Ils se mêlent de trop d’affaires, De prétendre tenir nos chastes feux gênés.
(Amph. II. 3)
Est-ce pour rire, ou si tous deux vous extravaguez, de vouloir que je sois médecin?
(Méd. m. lui. I. 6.)
--DE, entre deux substantifs, où il ne marque pas le génitif du second, mais en fait la qualification du premier:
Réglez-vous, regardez l’honnête homme de père Que vous avez du ciel.
(L’Ét. I. 9.)
D’Olivet essaye d’expliquer le tour par un latinisme, parce que Plaute a dit: Scelus viri, monstrum mulieris.
Vaugelas trouve ce de «bien étrange, mais bien françois.»
«Et puis, à l’aide d’une échelle «Qu’un maraud de valet lui tint.»
(VERGIER. Le Rossignol.)
«Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras.»
(LA FONT. Fables. VII. 16.)
--DE, représentant que le:
C’est un étrange fait du soin que vous prenez A me venir toujours jeter mon âge au nez.
(Éc. des mar. I. 1.)
Chose étrange d’aimer!
(Éc. des fem. V. 4.)
Chose étrange que le soin... que l’aimer! l’infinitif pris substantivement.
Chose étrange de voir comme avec passion Un chacun est coiffé de son opinion!
(Éc. des fem. I. 1.)
La construction grammaticale est: la chose d’aimer,... la chose de voir,... le fait du soin... est étrange. Les infinitifs voir, aimer, sont ici de véritables substantifs; et cette façon d’employer de rentre dans l’article précédent, où l’on voit de entre deux substantifs, servant à qualifier le premier par le second.
(Voyez DU.)
--DE, remplaçant à entre deux verbes:
La crainte fait en moi l’office du zèle..., et me réduit d’applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste.
(D. J. I. 1.)
Ah! je vous apprendrai de me traiter ainsi!
(Amph. III. 4.)
Molière prend cette tournure pour fuir l’hiatus: me réduit à app laudir.--Je vous apprendrai à... Il dit de même commencer de... obliger de... chercher de. (Voyez ces mots.)
Une galère turque où on les avoit invités d’entrer.
(Scapin. III. 3.)
Cet amas d’actions indignes dont on a peine d’adoucir le mauvais visage.
(D. J. IV. 6.)
Peine à adoucir serait insupportable.
«Il exhorta le poëte de ne plus faire de vers la nuit.»
(SCARRON. Rom. com., 1re part., ch. 12.)
Le XVIIe siècle employait sans difficulté de pour à, comme aussi devant pour avant.
Voyez CHERCHER DE,--COMMENCER DE,--CONCLURE DE,--FEINDRE DE et FEINDRE A.
--DE, et non des, devant un adjectif que l’on traite aujourd’hui comme incorporé au substantif:
Et dans tous ses propos On voit qu’il se travaille à dire de bons mots.
(Mis. II. 5.)
On dirait aujourd’hui, sans scrupule, des bons mots.--Bon mot n’étant considéré que pour un substantif, comme jeune homme.
--DE, entre deux substantifs, marquant le sens actif du premier sur le second:
Chez les Latins, amor patris signifiait aussi bien la tendresse du père au fils que celle du fils au père; c’était au reste de la phrase à déterminer l’acception active ou passive. Molière a dit de même, la contrainte des parents, pour exprimer, non la contrainte qu’ils subissent, mais celle qu’ils imposent:
Il y en a d’aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents.
(Mal. im. II. 7.)
(Voyez aux mots CHOIX, CHOSE, HYMEN.)
--DE; supprimé après aimer mieux.... suivi d’un infinitif:
Et j’ai bien mieux aimé me voir aux mains d’un autre, Que ne pas mériter un cœur comme le vôtre.
(Éc. des mar. III. 10.)
J’aimerois mieux mourir que la voir abusée.
(Éc. des fem. V. 2)
--Après à moins que, suivi d’un infinitif:
Et l’on ne doit jamais souffrir, sans dire un mot, De semblables affronts, à moins qu’être un vrai sot.
(Sgan. 17.)
--Après avant que, suivi d’un infinitif:
Laisse-m’en rire encore avant que te le dire.
(L’Ét. II. 13.)
Mais avant que passer, Frosine, à ce discours....
(Dép. am. II. 1.)
J’ai voulu qu’il sortît avant que vous parler.
(Fâcheux. III. 3.)
Avant que nous lier, il faut nous mieux connoître.
(Mis. I. 2.)
Pour la forme, il faudra, s’il vous plaît, qu’on m’apporte, Avant que se coucher, les clefs de votre porte.
(Tart. V. 4.)
--Après plutôt que, suivi d’un infinitif:
................................................... Que son cœur tout à moi d’un tel projet s’offense, Qu’elle mourroit plutôt qu’en souffrir l’insolence.
(Éc. des mar. II. 13.)
Cela paraît une concession à la mesure, car ailleurs Molière exprime le de:
Sinon faites état de m’arracher le jour, Plutôt que de m’ôter l’objet de mon amour.
(Éc. des mar. III. 8.)
--Après valoir mieux que, suivi d’un infinitif:
Il vaut mieux, quand on craint ces malheurs éclatants, En mourir tout d’un coup que traîner si longtemps.
(Mélicerte. II. 5.)
--Après quelque chose:
Je crains fort pour mon fait quelque chose approchant.
(Amph. II. 1.)
--Dans cette locution, rien de tel:
Il n’est rien tel en ce monde que de se contenter.
(D. J. I. 2.)
«Il n’est rien tel que les jésuites.»
(PASCAL. 3e Prov.)
--Après vous plaît-il, suivi d’un infinitif:
Vous plaît-il, don Juan, nous éclaircir ces beaux mystères.
(D. J. I. 3.)
--DE, surabondant, après valoir mieux:
Il leur vaudroit bien mieux, les pauvres animaux, de travailler beaucoup et de manger de même.
(L’Av. III. 5.)
Il vaut bien mieux pour vous de prendre un vieux mari qui vous donne beaucoup de bien.
(Ibid. III. 8.)
Il me vaudroit bien mieux d’être au diable que d’être à lui.
(D. J. I. 1.)
Après prétendre:
C’est en vain que tu prétendrois de me le déguiser.
(Ibid. V. 3.)
--Surabondant avec dont et en:
Ce n’est pas de ces sortes de respects dont je vous parle.
(G. D. II. 3.)
Ce n’est pas de vous, madame, dont il est amoureux.
(Am. magn. II. 3.)
Mais de vous, cher compère, il en est autrement!
(Éc. des fem. I. 1.)
(Voyez A répété surabondamment.)
--Devant besoin; IL EST DE BESOIN:
MARTINE.
Laissez-moi: j’aurai soin De vous encourager, s’il en est de besoin.
(Fem. sav. V. 2.)
--Devant certains:
Il y a de certains impertinents au monde qui viennent prendre les gens pour ce qu’ils ne sont pas.
(Méd. m. lui II. 9.)
--Devant aucuns:
Il y en a d’aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents.
(Mal. im. II. 7.)
(Voyez D euphonique.)
--Devant coutume dans cette locution, avoir de coutume:
... Pour vous ôter l’envie de nous faire courir toutes les nuits, comme vous aviez de coutume.
(Scapin. II. 5.)
--Après à quoi bon, suivi d’un infinitif:
Ah j’enrage!--A quoi bon de te cacher de moi?
(Fâch. III. 4.)
A quoi bon de dissimuler?
(Le Sicilien. 7.)
--DÉ, particule inséparable en composition:
Et l’on me désosie enfin, Comme on vous désamphitryonne.
(Amph. III. 8.)
De avait en latin la même valeur, et Lucile, par le même procédé que Molière, avait forgé deargenture, depeculare et depoculare, voler de l’argent, des coupes:
«Depeculassere[48] aliqua, sperans me ac deargentassere.»
(LUCIL. ap NON. 2. 218.)
[48] Ou depoculassere.
«Me impune irrisum depeculatumque eis.»
(PLAUT. Epidic. IV. 1. 18.)
(Voyez DÉSATTRISTER, DÉSENAMOURER, DÉSUISSER.)
DÉ, TENIR LE DÉ, par métaphore empruntée au jeu, où le dé passe de main en main:
A vous le dé, monsieur.
(Mis. V. 4.)
--TENIR LE DÉ A (un infinitif):
Car madame à jaser tient le dé tout le jour.
(Tart. I. 1.)
DÉBATTU, pour contesté:
Ce titre par aucun ne leur est débattu.
(Tartufe. I. 6.)
DE BOUT EN BOUT, d’un bout à l’autre, complétement:
Vous saurez tout cela tantôt de bout en bout.
(Mélicerte. II. 7.)
DÉBUTER A QUELQU’UN, avec quelqu’un:
Par où lui débuter?
(Dép. am. III. 4.)
Par où lui débuter, signifie que lui dire d’abord. Lui est donc aussi recevable dans une locution que dans l’autre; il n’y a que la différence de l’usage.
DE CE QUE, dans le sens de parce que:
Ce n’est pas tant la peur de la mort qui me fait fuir, que de ce qu’il est fâcheux à un gentilhomme d’être pendu.
(Pourc. III. 2.)
DÉCHANTER; FAIRE DÉCHANTER; métaphoriquement troubler, déranger dans ses entreprises:
Tu vois qu’à chaque instant il te fait déchanter.
(L’Ét. III. 1.)
Il te fait sortir du ton et perdre la mesure.
DÉCHARPIR, séparer des combattants acharnés l’un contre l’autre:
Andrès et Trufaldin, à l’éclat du murmure, Ainsi que force monde accourus d’aventure, Ont à les décharpir eu de la peine assez; Tant leurs esprits étoient par la fureur poussés.
(L’Ét. V. 14.)
Nicot, et Trévoux après lui, donnent le verbe charpir; charpir de la laine, carpere lanam; et par composition, décharpir, charpir entièrement, comme définir, de finir.
Il nous reste encore le substantif charpie.
Décharpir les combattants, est regrettable comme terme expressif; séparer est loin d’atteindre à la même énergie.
DÉCORUM (GARDER LE) DE:
Non, mais il faut sans cesse Garder le décorum de la divinité.
(Amph. prol.)
DÉCOUCHER (SE), se lever:
MORON.
Car en chasseur fameux j’étois enharnaché, Et dès le point du jour je m’étois découché.
(Pr. d’Él. I. 2.)
C’est un archaïsme:
«Quand ce vint à l’endemain, toutes les mesnies de l’ostel s’assemblerent, et vinrent au seigneur à l’heure qu’il fut descouché.»
(FROISSART, Chron. III. 22.)
Dans le récit de l’assassinat du connétable de Clisson par Pierre de Craon:
«Duquel coup il (Clisson) versa jus de son cheval, droit à l’encontre de l’huis d’un fournier, qui jà estoit descouché pour ordonner ses besognes et faire son pain et cuire.»
(Id. IV. ch. 28.)
DÉCOUVRIR (SE) DE...:
Souffrez pour vous parler, madame, qu’un amant Prenne l’occasion de cet heureux instant, Et se découvre à vous de la sincère flamme....
(Fem. sav. I. 4.)
(Voyez DE dans tous les sens du latin de.)
--DÉCOUVRIR QUELQU’UN (un adjectif), démontrer qu’il est ce que marque l’adjectif:
Tous les hommes sont semblables par les paroles; ce n’est que les actions qui les découvrent différents.
(L’Avare, I. 1.)
DE FORCE OU D’INDUSTRIE, par force ou par adresse:
Et tâchons d’ébranler, de force ou d’industrie, Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés.
(Tart. IV. 2.)
(Voyez DE exprimant la cause, la manière.)
DE LA FAÇON, ainsi, de cette sorte:
Est-ce de la façon que l’on doit me parler?
(Mélicerte. II. 5.)
On se riroit de vous, Alceste, tout de bon, Si l’on vous entendoit parler de la façon.
(Mis. I. 1.)
DÉCRIS au pluriel:
Oh! que je sais au roi bon gré de ces décris!
(Éc. des mar. II. 9.)
Le décri est une défense faite à cri public. Cri et crier ont fait décri et décrier: c’est revenir sur la permission ou l’ordonnance proclamée par le cri.
De là l’expression figurée, tomber dans le décri.
DEDANS, préposition:
Et je crois que le ciel, dedans un rang si bas, Cache son origine, et ne l’en tire pas.
(L’Ét. I. 2.)
Il est vrai: c’est tomber d’un mal dedans un pire.
(Ibidem.)
Mon argent bien-aimé, rentrez dedans ma poche.
(L’Ét. II. 6.)
La vieille Égyptienne à l’heure même...--Hé bien? --Passoit dedans la place, et ne songeoit à rien.
(L’Ét. V. 14.)
Je lis dedans son âme, et vois ce qui le presse.
(Dép. am. III. 5.)
Las! il vit comme un saint, et dedans la maison Du matin jusqu’au soir il est en oraison.
(Ibid. III. 6.)
Et je tremble à présent dedans la Canicule.
(Sganarelle. 2.)
Puis-je obtenir de vous de savoir l’aventure Qui fait dedans vos mains trouver cette peinture?
(Ibid. 9.)
Dedans, dessus, dessous, devers, suivis d’un complément, sont aussi vieux que la langue française. Je ne vois pas sur quelle autorité l’on a prétendu, depuis un demi-siècle, les restreindre au rôle d’adverbes. C’est apparemment pour leur inventer une valeur différente de celle de la forme simple dans, sur, sous, vers, dont ils ne sont qu’une variante. Mais après avoir proclamé, d’une manière absolue, qu’il n’y avait dans aucune langue deux mots parfaitement synonymes, il fallait nécessairement reviser la nôtre, constituer à chacun de ses mots un apanage, et le circonscrire, sans égard pour les anciennes limites; autrement cette profonde maxime eût été bien vite renversée.
C’est ce qui fait que Molière, Pascal et Bossuet sont remplis de solécismes posthumes.
«Le sultan dormoit lors, et dedans son domaine «Chacun dormoit aussi.»
(LA FONT. Fables. XI. 1.)
«Ceux qui ont la foi vive dedans le cœur voient...»
(PASCAL. Pensées, p. 173.)
Le dictionnaire de Nicot (1606) donne encore pour exemples:
«Il est dedans la maison;--dedans vingt jours;--dedans l’an et jour de la spoliation et du trouble.»
(Voyez DESSUS, DESSOUS, DEVANT, DEVERS.)
DÉDITES, pour dédisez:
Puisque je l’ai promis, ne m’en dédisez pas.
(Tart. III. 4.)
C’est la leçon donnée par l’édition de P. Didot, 1821. L’édition de 1710 et toutes les modernes ont ne m’en dédites pas.
J’ai vérifié sur l’édition originale, imprimée sous les yeux et aux frais de Molière, par Jean Ribou, le 23 juin 1669, il y a bien dédites. «Ne m’en desdites pas.»
Trévoux:
«Nous desdisons, vous desdisez, et, selon quelques-uns, vous desdites.»
Et il cite, en exemple de cette seconde forme, le vers de Molière.
Je n’hésite pas à penser que Molière a ici péché contre la langue, et même contre le bon usage de son temps. L’Académie a raison, qui prescrit vous dédisez et dédisez-vous, comme vous élisez, cuisez, lisez, vous disez et vous contredisez.
Vous dictes, contraction de dic(i)tis, est une forme isolée, bizarre, dont il serait très-curieux de signaler les premiers exemples, car la forme primitive doit avoir été vous disez; la preuve en demeure dans tous les composés de dire, médire, prédire, maudire, contredire, interdire. Mais cette forme vous dites remonte à une bien haute antiquité: Palsgrave, en 1530, la donne, et ne fait de l’autre aucune mention.
A ce qu’il paraît, Molière s’est laissé entraîner à former le composé comme le simple, et P. Didot à rectifier la faute de Molière. L’un et l’autre a eu tort.
DÉFAIRE (SE), perdre contenance, se démonter:
MORON. Courage, seigneur...., ne vous défaites pas.
(Pr. d’Él. IV. 1.)
Le participe passé est encore en usage: l’air défait, le visage défait.
DÉFENDRE, verbe actif, interdire:
Ah! monsieur, qu’est ceci? je défends la surprise!
(Dép. am. III. 7.)
DÉFÉRER A..., consulter, s’en rapporter à....:
Ce n’est pas à mon cœur qu’il faut que je défère, Pour entrer sous de tels liens.
(Psyché. I. 3.)
DÉFIGURÉ, porteur d’une laide figure:
Alors qu’une autre vieille assez défigurée L’ayant de près, au nez, longtemps considérée...
(L’Ét. V. 14.)
DÉFIGURER (patois), peindre la figure:
LUCAS. Le v’là tout craché, comme on nous l’a défiguré.
(Méd. m. l. I. 6.)
Défiguré est une faute de langage comme la peut faire Lucas; il devait dire simplement figuré; c’est comme parle Célimène:
Voici monsieur Dubois plaisamment figuré.
(Mis. IV. 3.)
DÉGOISER, babiller:
Peste! madame la nourrice, comme vous dégoisez!
(Méd. m. lui. II. 2.)
Racines dé et gosier, comme qui dirait dégosier. S’égosiller est composé d’une manière analogue avec é, répondant au latin ex.
On disait autrefois dégoiser, neutre, et se dégoiser, réfléchi, comme s’égosiller: «Les oiseaux se dégoisent; oiseaux qui se dégoisent. Les oiseaux dégoisent leurs chansonnettes et ramages.»
Nicot, après ces exemples, donne le substantif dégoisement, que nous n’avons plus.
DE LA FAÇON QUE, de la façon dont:
Hélas! de la façon qu’il parle, serait-il bien possible qu’il ne dît pas vrai?
(Mal. im. I. 4.)
Que représente en français les neutres quid, quod, et les cas obliques de qui:--eo modo quo loquitur.
(Voyez QUE répondant à l’ablatif du qui relatif des Latins.)
«De la manière enfin qu’avec toi j’ai vécu, «Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.»
(CORNEILLE, Cinna. V. 1.)
DÉLIBÉRÉS, substantif; UN DÉLIBÉRÉ, un homme délibéré:
Je sais des officiers de justice altérés, Qui sont pour de tels coups de vrais délibérés.
(L’Ét. IV. 9.)
DÉLICATESSE D’HONNEUR, susceptibilité de vertu ou de pruderie:
Je ne vois rien de si ridicule que cette délicatesse d’honneur qui prend tout en mauvaise part.
(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)
Molière a dit aussi, par une expression analogue, un chagrin délicat.
DÉLIÉ, pour mince, transparent:
Cette coiffe est un peu trop déliée; j’en vais quérir une plus épaisse.
(Pourc. III. 2.)
Pascal l’a employé au figuré:
«Cette erreur est si déliée, que, pour peu qu’on s’en éloigne, on se trouve dans la vérité.»
(3e Prov.)
DEMAIN JOUR, comme demain matin:
Et tu m’avois prié même que mon retour T’y souffrît en repos jusques à demain jour.
(Éc. des mar. III. 2.)
DE MA PART, pour ma part, quant à moi:
Je saurai, de ma part, expliquer ce silence.
(Mis. V. 2.)
DÉMÊLÉ, substantif; AVOIR DÉMÊLÉ AVEC QUELQU’UN:
Il en a bien usé, et j’ai regret d’avoir démêlé avec lui.
(D. Juan. III. 6.)
DE MÊME, adverbe employé pour pareil, égal:
C’est un transport si grand qu’il n’en est point de même.
(Éc. des mar. III. 2.)
Jamais il ne s’est vu de surprise de même.
(Tart. IV. 5.)
DÉMENTIR, désavouer, DÉMENTIR UN BILLET:
Ce billet démenti pour n’avoir point de seing.... --Pourquoi le démentir, puisqu’il est de ma main?
(Don Garcie. II. 5.)
Mais Molière jugea lui-même cette expression inexacte; et cinq ans plus tard, lorsqu’il transporta dans le Misanthrope une partie de cette scène de Don Garcie, il corrigea ces vers de la manière suivante:
Le désavouerez-vous pour n’avoir point de seing? --Pourquoi désavouer un billet de ma main?
(Mis. IV. 3.)
--DÉMENTIR QUELQU’UN DE:
A quoi bon se montrer, et, comme un étourdi, Me venir démentir de tout ce que je di?
(L’Ét. I. 5.)
(Voyez MENTIR DE QUELQUE CHOSE.)
--SE DÉMENTIR DE:
Tu te démens bientôt de tes bons sentiments.
(Sgan. 23.)
DEMI; SANS (un substantif) NI DEMI:
Cette infâme, Dont le coupable feu, trop bien vérifié, Sans respect ni demi nous a cocufié.
(Sgan. 16.)
Sans respect ni demi-respect, sans le moindre respect.
DÉMORDRE DES RÈGLES:
C’est un homme qui.... ne démordroit pas d’un iota des règles des anciens.
(Pourc. I. 7.)
DENIER, pour exprimer l’ensemble d’une somme d’argent:
Quatre ou cinq mille écus est un denier considérable, et qui vaut bien la peine qu’un homme manque à sa parole.
(Pourc. III. 9.)
Est un denier, et non pas sont un denier.
(Voyez cet exemple, discuté au mot CE SONT.)
DENT, AVOIR UNE DENT DE LAIT CONTRE QUELQU’UN:
C’est que vous avez, mon frère, une dent de lait contre lui.
(Mal. im. III. 3.)
Une rancune qui date d’aussi loin que possible, du temps où l’on était en nourrice.
--EN DÉPIT DE NOS DENTS:
N’avons-nous pas assez des autres accidents Qui nous viennent frapper, en dépit de nos dents?
(Sgan. 17.)
(Voyez DÉPIT.)
--MALGRÉ MES DENTS:
Ils m’ont fait médecin malgré mes dents.
(Méd. m. lui. III. 1.)
Quoi que je fisse pour m’en défendre.
Et, pour la mieux braver, voilà, malgré ses dents, Martine que j’amène et rétablis céans.
(Fem. sav. V. 2.)
--AVOIR LES DENTS LONGUES, avoir faim; on suppose que la faim aiguise les dents:
On a le temps d’avoir les dents longues, lorsqu’on attend pour vivre le trépas de quelqu’un.
(Méd. m. lui. II. 2.)
--ÊTRE SUR LES DENTS:
La pauvre Françoise est presque sur les dents, à frotter les planchers que.... etc.
(B. Gent. III. 3.)
DÉPARTIR; SE DÉPARTIR DE (un infinitif):
Tu ne t’es pas départi d’y prétendre?
(L’Av. IV. 5.)
La préposition, ici, figure deux fois: à l’état libre et à l’état composé, comme en latin de cedere de; de ducere de; de trahere de; de cidere de, etc., etc.
(Voyez AMUSER (S’) A.)
DÉPIT, EN DÉPIT QUE J’EN AIE:
Il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j’en aie.
(D. Juan. I. 1.)
Je me sens pour vous de la tendresse, en dépit que j’en aie.
(L’Av. III. 5.)
Je prétends le guérir, en dépit qu’il en ait.
(Pourc. II. 1.)
Il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net, D’épouser une fille en dépit qu’elle en ait.
(Fem. sav. V. 1.)
Cette locution, en dépit que j’en aie, est l’analogue de cette autre, malgré que j’en aie, qui s’analyse très-facilement.
Il faut partir, mal gré, c’est-à-dire, tel mauvais gré que j’en aie. C’est une sorte d’accusatif absolu.
(Voyez MALGRÉ QUE J’EN AIE.)
Mais dans l’autre expression on rencontre, de plus, la préposition en, dont rien ne justifie la présence. On ne dirait pas: en mal gré que j’en aie. Il semble que l’on aurait dû dire, avec une exacte parité: dépit que j’en aye, sans en. C’est que cet en n’est pas une préposition, mais une partie mal à propos séparée de l’ancien mot endépit: endépit, comme encharge, encommencement, et les verbes engarder, enrouiller, enseller un cheval, s’engeler, s’endemener, etc., qui sont les anciennes formes. La vraie orthographe serait donc endépit qu’on en ait, et la locution redevient parfaitement claire et logique. Ici, comme en une foule de cas, l’oreille entend juste, mais l’œil voit faux, parce que la main s’est trompée.
DÉPOUILLER (SE) ENTRE LES MAINS DE QUELQU’UN:
Amasser du bien avec de grands travaux, élever une fille avec beaucoup de soin et de tendresse, pour se dépouiller de l’un et de l’autre entre les mains d’un homme qui ne nous touche de rien.
(Am. méd. I. 5.)
DEPUIS, suivi d’un infinitif, comme après:
Depuis avoir connu feu monsieur votre père... j’ai voyagé par tout le monde.
(B. Gent. IV. 5.)
DE QUI, pour dont ou duquel:
Au mérite souvent de qui l’éclat vous blesse Vos chagrins font ouvrir les yeux d’une maîtresse.
(Dép. am. I. 2.)
Depuis huit jours entiers, avec vos longues traites, Nous sommes à piquer deux chiennes de mazettes, De qui le train maudit nous a tant secoués, Que je me sens, pour moi, tous les membres roués.
(Sgan. 7.)
Quoi! me soupçonnez-vous d’avoir une pensée De qui son âme ait lieu de se croire offensée?
(Ibid. III. 4.)
Il court parmi le monde un livre abominable, Et de qui la lecture est même condamnable.
(Mis. V. 1.)
Il était bien facile à Molière de mettre duquel; mais il paraît avoir eu, ainsi que tous ses contemporains, une répugnance décidée à se servir de ce mot, si prodigué de nos jours.
De même:
Tous deux m’ont rencontrée, et se sont plaints à moi D’un trait à qui mon cœur ne sauroit prêter foi.
(Mis. V. 4.)
Il était bien aisé de mettre auquel, si à qui eût été une faute.
(Voyez LEQUEL évité.)
DE QUOI, d’où? comment?
De quoi donc connaissez-vous monsieur?
(Am. méd. II. 2.)
--VOILA BIEN DE QUOI!....
Hé bien? qu’est-ce que cela, soixante ans? voilà bien de quoi!...
(L’Av. II. 6.)
Il y a ici réticence d’un verbe, comme s’étonner, se récrier.
DÉRACINER LES CARREAUX:
NICOLE.--Et d’un grand maître tireur d’armes, qui vient, avec ses battements de pied, ébranler toute la maison, et nous déraciner tous les carriaux de notre salle.
(B. Gent. III. 3.)
DERNIER, extrême, summus:
Je vous vois accabler un homme de caresses, Et témoigner pour lui les dernières tendresses.
(Mis. I. 1.)
On dit qu’avec Bélise il est du dernier bien.
(Ibid. II. 5.)
Les dernières violences du pouvoir paternel.
(L’Av. V. 4.)
.... C’est pour une affaire de la dernière conséquence.
(G. D. III. 4.)
C’est la locution favorite des précieuses: du dernier beau, du dernier galant; je vous aurois la dernière obligation; etc.
Mais Molière n’en prétend blâmer que l’abus, car lui-même en fait un usage fréquent, ainsi que Pascal:
«C’est là où vous verrez la dernière bénignité de la conduite de nos pères.»
(PASCAL, 9e prov.)
DÉROBER, verbe actif, comme voler; DÉROBER QUELQU’UN:
Pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.
(L’Av. I. 5.)
--DÉROBER (SE) D’AUPRÈS DE....:
Il vous dira... que... je me suis dérobée d’auprès de lui.
(G. D. III. 12.)
DÉSATTRISTER:
Donnez-lui le loisir de se désattrister.
(L’Ét. II. 4.)
(Voyez DÉ, particule inséparable en composition.)
DÉSAVOUER QUELQU’UN DE:
Et vous avez eu peur de le désavouer Du trait qu’à ce pauvre homme il a voulu jouer.
(Tart. IV. 3.)
DÈS DEVANT, dès avant:
--Moi je vins hier?--Sans doute; et dès devant l’aurore Vous vous en êtes retourné.
(Amph. II. 2.)
DÉSENAMOURÉ:
Mais est-ce un coup bien sûr que votre seigneurie Soit désenamourée, ou si c’est raillerie?
(Dép. am. I. 4.)
L’absence de ce mot ou d’un équivalent est une lacune sensible dans la langue. Nous sommes réduits à une circonlocution, comme: soit revenu de son amour. Enamouré est aussi une perte, mal dissimulée par amoureux.
On remarquera dans ce mot la présence de l’s euphonique, qui sert à lier sans hiatus les racines: dé (s) enamourer, comme dé (s) enfler, dé (s) habiller, dé (s) honorer, etc. Cette particule inséparable en composition n’est autre que le de latin, qui n’a droit par lui-même à aucune consonne finale. Aussi n’en voit-on pas dans détromper, dédire, défaire, démentir, etc., où elle n’était point nécessaire. On écrivait à la vérité desdire, desfaire; mais c’était pour donner à l’e suivi d’une double consonne le son aigu, que nous obtenons aujourd’hui par l’accent.
DÉSESPÉRER, verbe neutre, se désespérer:
GEORGES DANDIN.--Je désespère!
(G. D. III. 12.)
Les Anglais ont gardé cet emploi du même verbe:
«Despair and Die!»
(SHAKSPEARE. Rich. III.)
Palsgrave (1530), dans sa table des verbes, le donne comme verbe neutre et verbe réfléchi. Voici son article:
«I Despayre, I am in wan hope.--Je despère (sic) primæ conjugat.--Dispayre nat man: God is there he was wonte to be: ne te despère pas; Dieu est là où il souloyt estre.»
Par où l’on voit que désespérer est une forme moderne et allongée. On fit d’abord de desperare, despérer; puis, par l’insertion de l’s euphonique (voy. DÉSENAMOURER), dé(s)espérer.
La première forme est calquée sur le mot latin;
La seconde est ajustée sur le latin, d’après les habitudes françaises.
--DÉSESPÉRÉ CONTRE QUELQU’UN:
J’étois aigri, fâché, désespéré contre elle!
(Éc. des fem. IV. 1.)
DES MIEUX, comme ceux qui (ici le verbe) le mieux:
..... Enfermez-vous des mieux.
(Éc. des fem. V. 4.)
Soyez des mieux enfermés.
Voilà qui va des mieux. Mais parlons du sujet qui m’amène en ces lieux.
(Fem. sav. II. 1.)
DE SOI, en soi, par soi-même:
Cet accident, de soi, doit être indifférent.
(Éc. des fem. IV. 8.)
Le choix du fils d’Oronte est glorieux, de soi.
(Ibid. V. 7.)
La noblesse, de soi, est bonne.
(G. D. I. 1.)
De, dans cette locution, se rapporte au sens du latin de, c’est-à-dire, par rapport à soi, en ce qui la touche.
Il faut observer que ce mot moi est entré dans la langue pour traduire meus, et qu’à l’origine on ne le rencontre pas comme pronom de la première personne; c’est l’adjectif moi, moie; meus, mea. Par conséquent, de moi correspond exactement à la locution latine de meo, employée par Plaute, Térence et Cicéron, dans un sens à la vérité un peu différent; puisqu’il signifie à mes frais; mais mon observation porte surtout sur la forme matérielle.
Les Latins disaient aussi, de me, de te, pour de meo, de tuo: De te largitor (TER.): donne de toi. Sois généreux à tes propres dépens.
DÉSOSIER et DÉSAMPHITRYONNER. Voyez DÉ, particule inséparable en composition.
DESSALÉE; UNE DESSALÉE, une matoise, une rusée:
Vous faites la sournoise; mais je vous connois il y a longtemps, et vous êtes une dessalée.
(G. D. I. 6.)
DESSOUS, substantivement; AVOIR DU DESSOUS:
Est-il possible que toujours j’aurai du dessous avec elle?
(G. D. II. 13.)
«Nous avons toujours du dessus et du dessous, de plus habiles et de moins habiles, de plus élevés et de plus misérables, pour abaisser notre orgueil et relever notre abjection.»
(PASCAL. Pensées. p. 229.)
Il est fâcheux qu’on ait laissé perdre cette expression utile, car on peut avoir du dessous sans avoir complétement le dessous. C’est pour avoir eu trop souvent du dessous dans ses querelles de ménage, que George Dandin finit par avoir le dessous.
--DESSOUS, préposition avec un complément:
Je sais qu’il est rangé dessous les lois d’une autre.
(Dép. am. II. 3.)
Voyez DEDANS, DESSUS, DEVANT, DEVERS.
DESSUISSER (SE), quitter le rôle de Suisse:
Si vous êtes d’accord, par un bonheur extrême, Je me dessuisse donc; et redeviens moi-même,
(L’Ét. V. 7.)
DESSUS, préposition:
Le bonhomme tout vieux chérit fort la lumière, Et ne veut point de jeu dessus cette matière.
(L’Ét. III. 5.)
Vous étendiez la patte Plus brusquement qu’un chat dessus une souris.
(Ibid. IV. 5.)
Attaché dessus vous comme un joueur de boule Après le mouvement de la sienne qui roule.
(L’Ét. IV. 5.)
Je veux, quoi qu’il en soit, le servir malgré lui, Et dessus son lutin obtenir la victoire.
(Ibid. V. 11.)
Faites parler les droits qu’on a dessus mon cœur.
(Dép. am. I. 2.)
Il pourroit bien, mettant affront dessus affront, Charger de bois mon dos comme il a fait mon front.
(Sgan. 17.)
Dessus ses grands chevaux est monté mon courage.
(Ibid. 21.)
Dessus quel fondement venez-vous donc, mon frère....
(Éc. des mar. III. 9.)
Si j’avois dessus moi ces paroles nouvelles, Nous les lirions ensemble, et verrions les plus belles.
(Fâch. I. 5.)
Pour moi, venant dessus le lieu, J’ai trouvé l’action tellement hors d’usage....
(Ibid. II. 7.)
Dessus et dessous étaient originairement prépositions, comme leurs formes plus simples, sur et sous.
«Dessus mes piez charrunt.»
(Rois. p. 209.)
«Abaissez as dessuz mei ces ki esturent (steterunt) encuntre mei.»
(Ibid.)
C’est la subtilité des grammairiens modernes qui a inventé de partager la puissance entre sur, sous, et dessus, dessous, et de réduire les seconds au rôle exclusif d’adverbes.
Malherbe et Racan disaient sans scrupule: dessus mes volontés;--dedans la misère;--ce sera dessous cette égide, et Port-Royal s’y accorde; mais l’oracle Vaugelas n’avait pas encore parlé! Il parle, et Ménage déclare, d’après lui, que ces mots, comme prépositions, «ne sont plus du bel usage.» Toutefois Vaugelas veut bien, par grâce, excepter de sa règle trois façons de parler:
1° «Quand on met de suite les deux contraires. Exemple: Il n’y a pas assez d’or ni dessus ni dessous la terre.
2° «Quand il y a deux prépositions de suite, quoique non contraires:--Elle n’est ni dedans ni dessus le coffre.
3° «Lorsqu’il y a une autre préposition devant:--Par-dessus la tête, par-dessous le bras, par dehors la ville,» etc.
L’usage, en rejetant les deux premiers articles de cette loi, a confirmé le dernier, qui n’est pas plus justifié que les deux autres. Que de caprice et d’arbitraire dans tout cela! En vérité, quand on examine les actes de ces tyrans de notre langue, on est honteux d’être soumis à leur autorité.
J’oubliais de dire que Vaugelas reçoit comme légitime dans les vers ce qu’il condamne comme solécisme dans la prose.
(Voyez DEDANS, DESSOUS, DEVANT, DEVERS.)
DÉTACHER (SE) CONTRE QUELQU’UN, se déchaîner:
Et son jaloux dépit, qu’avec peine elle cache, En tous endroits sous main contre moi se détache.
(Mis. III. 3.)
DÉTERMINER A, dans le sens d’ordonner de:
Et cet homme est monsieur, que je vous détermine A voir comme l’époux que mon choix vous destine.
(Fem. sav. III. 6.)
DÉTOUR, angle formé par une rue ou quelque saillie de maison; COIN D’UN DÉTOUR:
Un de mes gens la garde au coin de ce détour.
(Éc. des fem. V. 2.)
DÉTOURNEMENT DE TÊTE:
Leurs détournements de tête et leurs cachements de visage firent dire cent sottises de leur conduite.
(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)
DÉTRUIRE QUELQU’UN, ruiner son crédit:
Quel mal vous ai-je fait, madame, et quelle offense, Pour armer contre moi toute votre éloquence, Pour me vouloir détruire, et prendre tant de soin De me rendre odieux aux gens dont j’ai besoin?
(Fem. sav. IV. 2.)
DEVANT, préposition, pour avant:
Je crie toujours, Voilà qui est beau! devant que les chandelles soient allumées.
(Préc. rid. 10.)
Et, devant qu’il vous pût ôter à mon ardeur, Mon bras de mille coups lui perceroit le cœur.
(Éc. des mar. III. 3.)
«Celle-ci prévoyoit jusqu’aux moindres orages, Et devant qu’ils fussent éclos Les annonçoit aux matelots.»
(LA FONT. Fables. I. 8.)
Pascal fixe l’âge viril à vingt ans:
«Devant ce temps l’on est enfant.»
(Sur l’amour, p. 396.)
«Mais si les Égyptiens n’ont pas inventé l’agriculture, ni les autres arts que nous voyons devant le déluge...»
(BOSSUET. Hist. univ. 3e part.)
«A vous parler franchement, l’intérêt du directeur va presque toujours devant le salut de celui qui est sous la direction.»
(ST.-ÉVREMONT. Conv. du P. Canaye.)
«Il lui demanda, devant que de l’acheter, à quoi il lui seroit propre.»
(LA FONTAINE. Vie d’Ésope.)
Les grammairiens n’ont pas manqué d’exercer sur avant et devant la sagacité de leur esprit subtil. Ils signalent entre avant et devant une différence essentielle, et dont il importe de se bien pénétrer: c’est que «avant est plus abstrait, et devant plus concret[49].» C’est la raison qui fait que, suivant le même auteur, «on n’emploie plus devant par rapport au temps.» L’argument ne paraît pas concluant.
[49] Des Synonymes français, par M. B. Lafaye.
Un autre assure que «le génie de notre langue établit une différence entre les déterminatifs avant et devant[50].» Ce que je puis à mon tour assurer, c’est que devant se trouve comme synonyme d’avant, dans le berceau de notre langue. La traduction des Rois, faite au XIe siècle, s’en sert sans scrupule:--«E pis que nuls qui devant lui out ested envers N. S. uverad (p. 309),» Asa ouvra envers N. S. pis que nul qui eût été devant lui.
[50] Résumé de toutes les grammaires, par N. Landais.
M. Nap. Landais peut-il se flatter de connaître le génie de la langue française mieux que ceux qui l’ont créée; mieux que Bossuet, Pascal, Corneille, Molière, et la Fontaine?
Avant, devant, sont deux formes du même mot inventées pour les besoins de l’euphonie et de la versification, comme dans et dedans, sur et dessus, sous et dessous. La perte de ces doubles formes a été préjudiciable surtout à la poésie, et la suppression de ces petites ressources a contribué, plus qu’on ne pense, à la décadence de l’art.
Comme en certains cas donnés l’on employait indifféremment à et de (voyez DE remplaçant à devant un verbe), de même on substituait l’un à l’autre avant et devant.
Dedans, dessus, dessous, devers, sont dans le même cas. (Voyez ces mots.)
DEVERS, préposition comme vers:
LUCAS.--Tourne un peu ton visage devers moi.
(G. D. II. 1.)
C’est un paysan qui parle, à qui Molière prête des locutions surannées.
Devers et envers ont été jadis employés pour vers, comme on en voit un exemple dans une vieille chanson introduite par Beaumarchais dans le Mariage de Figaro:
«Tournez-vous donc envers ici, «Jean de Lyra, mon bel ami.»
«Enfin la Rancune l’ayant tourné dans sa chaise devers le feu dont l’on avoit chauffé les draps, il ouvrit les yeux.»
(SCARRON. Rom. com. Ire p., ch. XI.)
Mais Molière a mis aussi devers dans la bouche des personnages qui s’expriment avec le plus d’élégance et de correction:
ÉRASTE.
Il a poussé sa chance, Et s’est devers la fin levé longtemps d’avance.
(Fâch. I. 1.)
«C’est ainsi devers Caen que tout Normand raisonne.»
(BOILEAU.)
«J’ai des cavales en Égypte, qui conçoivent au hennissement des chevaux qui sont devers Babylone.»
(LA FONTAINE. Vie d’Ésope.)
Devers et envers sont des formes variées de vers. Vers a été la première forme usitée:
«Si hom peche vers altre, a Deu se purrad acorder; e s’il peche vers Deu, ki purrad pur lui preier?»
(Rois. p. 8.)
«Pur ço que la guerre vers les ennemis Deu mantenist.»
(Ibid. p. 71.)
Beaumanoir n’emploie que vers:
«Li baillis qui est debonaires vers les malfesans... qui vers toz est fel et cruels...»
(T. Ier. p. 18, 19.)
Cependant la version des Rois, qui paraît de la fin du XIe siècle, connaît déjà envers et devers.
«Ore t’aparceif que felenie n’ad en mei ne crimne envers tei.»
(P. 95.)
«E pis que nuls ki devant lui out ested devers Nostre Seignur uverad.»
(P. 309.)
(Voyez DEDANS, DESSOUS, DEVANT.)
DEVOIR; NE DEVOIR QU’A, avec l’ellipse de rien:
Hors d’ici je ne dois plus qu’à mon honneur.
(D. Juan. III. 5.)
DÉVORER DU CŒUR, figur., recevoir avidement:
Et vous devez du cœur dévorer ces leçons.
(Éc. des fem. III. 2.)
DÉVOTS DE PLACE:
Que ces francs charlatans, que ces dévots de place.
(Tart. I. 6.)
Comme les valets de place, qui se tiennent en vue sur les places publiques.
DE VRAI: véritablement, de vero:
Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être.
(D. Juan. I. 1.)
Nous verrons, de vrai, nous verrons!
(Ibid. V. 3.)
Ma foi, c’est promptement, de vrai, que j’achèverai.
(Am. magn. V. 1.)
Cette locution était jadis très-usitée; les exemples en sont fréquents. On disait aussi au vrai:
«Je ne sais pas au vrai si vous les lui devez; «Mais, il me les a, lui, mille fois demandés.»
(REGNARD. Le Légataire. V. 7.)
DEXTÉRITÉS, au pluriel, adresse:
Oui, vos dextérités veulent me détourner D’un éclaircissement qui vous doit condamner.
(D. Garcie. IV. 8.)
Je sais les tours rusés et les subtiles trames Dont pour nous en planter savent user les femmes; Et comme on est dupé par leurs dextérités, Contre cet accident j’ai pris mes sûretés.
(Éc. des fem. I. 1.)
D’HOMME D’HONNEUR; ellipse: foi d’homme d’honneur:
D’homme d’honneur, il est ainsi que je le dis.
(Dép. am. III. 8.)
DIABLE; DIABLE EMPORTE SI...:
Diable emporte si je le suis! (médecin.)
(Méd. mal. lui. I. 6.)
Diable emporte si j’entends rien en médecine!
(Ibid. III. 1.)
C’est une sorte d’atténuation du blasphème complet: Que le diable m’emporte si... On en retranche le pronom personnel, pour moins d’horreur.
--EN DIABLE; COMME TOUS LES DIABLES:
La justice, en ce pays-ci, est rigoureuse en diable contre cette sorte de crime.
(Pourc. II. 12.)
Elle est sévère comme tous les diables, particulièrement sur ces sortes de crimes.
(Pourc. III. 2.)
(Voyez QUE DIABLE!)
DIANTRE, modification de diable; DIANTRE SOIT:
Diantre soit la coquine!
(B. gent. III. 3.)
--DIANTRE, adjectif; comme diable, diablesse:
Qu’on est aisément amadoué par ces diantres d’animaux-là!
(Ibid. III. 10.)
--DIANTRE SOIT DE...:
Diantre soit de la folle, avec ses visions!
(Fem. sav. I. 5.)
--DIANTRE SOIT FAIT DE...:
Encore! diantre soit fait de vous! Si... je le veux.
(Tart. II. 4.)
DIE, dise:
Veux-tu que je te die? une atteinte secrète Ne laisse point mon âme en une bonne assiette.
(Dép. am. I. 1.)
Ah! souffrez que je die, Valère, que le cœur qui vous est engagé.....
(Ibid. V. 9.)
Die n’est pas une forme suggérée par le besoin de la rime; elle est aussi fréquente que dise chez les vieux prosateurs. Malherbe, dans ses lettres, n’en emploie pas d’autre.
Voulez-vous que je vous die?
(Impromptu de Versailles. 3.)
Ainsi cette forme était encore usuelle dans la conversation en 1663.
Cependant, neuf ans après, en 1672, dans les Femmes savantes, Molière tourne en ridicule le quoi qu’on die de Trissotin:
Faites-la sortir, quoi qu’on die, De votre riche appartement.
Cette forme alors était donc déjà surannée.
«Il faut toujours, en prose, écrire et prononcer dise et jamais die, ni avec quoi que, ni dans aucune autre phrase.» C’est la décision de Trévoux, d’après Th. Corneille.
DIFFAMER:
MORON.
Je vous croyois la bête Dont à me diffamer j’ai vu la gueule prête.
(Pr. d’Él. I. 2.)
L’emploi de diffamer pour dévorer, déchirer, en parlant d’un sanglier, pourrait sembler une bouffonnerie de ce fou de cour; mais Furetière nous apprend que «diffamer signifie aussi salir, gâter, défigurer. Il a renversé cette sauce sur mon habit: il l’a tout diffamé. Il lui a donné du taillant de son épée, et lui a tout diffamé le visage. En ce sens il est bas.»
Ainsi Moron parle sérieusement et correctement. Diffamer, aujourd’hui, ne se prend plus qu’au sens moral.
On observera que diffamer, au sens moral, n’emporte pas nécessairement l’idée de calomnie, ni même aucune idée de blâme, puisque Boileau a dit, en parlant des précieuses:
«Reste de ces esprits jadis si renommés, Que d’un coup de son art Molière a diffamés.»
C’est-à-dire, tout simplement: a perdus de réputation. Fame (fama) a été français dans l’origine:
«E vint la fame a tuz ces de Israel, que desconfiz furent li Philistien.»
(Rois. p. 42)
Héli dit à ses fils:
«Votre fame n’est mie saine.»
(Ibid. p. 8.)
Vous n’avez pas bonne réputation.
DIGNE, en mauvaise part:
Et toutes les hauteurs de sa folle fierté Sont dignes tout au moins de ma sincérité.
(Fem. sav. I. 3.)
«Mais il (Vasquez) n’est pas digne de ce reproche.»
(PASCAL. 11e Prov.)
DINER: AVOIR DINÉ, métaphoriquement:
Mme JOURDAIN.--Il me semble que j’ai dîné quand je le vois!
(B. gent. III. 3.)
On dirait, par la même métaphore: Je suis rassasiée de le voir.
DIRE, actif avec un complément direct, désirer; TROUVER QUELQU’UN A DIRE:
Mettez-vous donc bien en tête..... que je vous trouve à dire plus que je ne voudrois dans toutes les parties où l’on m’entraîne.»
(Mis. V. 4.)
Ce verbe dire vient, par une suite de syncopes, non pas de dicere, mais de desiderare, dont on ne retient que les syllabes extrêmes, desiderare, desirare (d’où l’on a fait à la seconde époque désirer), et dere, dont le premier e se change en i, par la règle accoutumée. (V. Des Var. du langage fr., p. 208).
Ce verbe dire était très-usité au XVIe siècle: Montaigne, la reine de Navarre, et les autres, en font constamment usage:
«Que sait-on, si...... plusieurs effects des animaux qui excedent nostre capacité sont produits par la faculté de quelque sens que nous ayons à dire?»
(MONTAIGNE. II. 12.)
A désirer, à regretter; qui nous manque.
«Si nous avions à dire l’intelligence des sons de l’harmonie et de la voix, cela apporteroit une confusion inimaginable à tout le reste de nostre science.»
(Id. Ibid.)
«Ce desfault (une taille trop petite) n’a pas seulement de la laideur, mais encores de l’incommodité, à ceulx mesmement qui ont des commandements et des charges; car l’auctorité que donne une belle presence et majesté corporelle en est à dire.»
(Id. II. 17.)
L’autorité, par suite de ce défaut, se fait désirer, ne s’obtient pas.
La reine de Navarre écrit à chaque instant dans ses lettres: Le roi et madame vous trouvent bien à dire; nous vous trouvons bien à dire. C’est dans ce sens que l’employait encore Célimène en 1666.
Ce mot a disparu, peut-être banni pour laisser régner, sans équivoque possible, dire, venu de dicere.
--DIRE de quelque chose TOUS LES MAUX DU MONDE:
Tous les autres comédiens..... en ont dit tous les maux du monde.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
(Voyez ON DIRAIT DE.)
--DIRE pour redire:
Ayant eu la bonté de déclarer qu’elle (Votre Majesté) ne trouvoit rien à dire dans cette comédie, qu’elle me défendoit de produire en public.
(1er Placet au roi.)
--DIRE construit avec en et à; EN DIRE A, pour être favorable à:
Si le sort nous en dit, tout sera bien réglé.
(L’Ét. V. 2.)
Si le sort nous est propice, nous seconde.
Cette bizarre expression est évidemment calquée sur cette façon de parler usuelle: Le cœur m’en dit; le cœur vous en dit-il? Molière n’a pu s’en servir que dans un ouvrage de sa jeunesse.
--DIRE VÉRITÉ, dire la vérité:
Et s’il avoit mon cœur, à dire vérité....
(Mis. IV. 1.)
DISPENSER (SE) A...., se disposer à:
Et c’est aussi pourquoi ma bouche se dispense A vous ouvrir mon cœur avec plus d’assurance.
(Dép. am. II. 1.)
Autrefois, dispenser se disait en pharmacie, pour disposer, préparer.
«Plusieurs auteurs ont écrit en détail la préparation des remèdes que les apothicaires doivent dispenser. Dispenser la thériaque, c’est-à-dire, la préparer. Les statuts des espiciers portent que les aspirants à la maistrise dispenseront leur chef-d’œuvre en présence de tous les maistres.» (FURETIÈRE.)
Cette ancienne valeur du mot dispenser est encore attestée par le mot anglais dispensary, pharmacie, dont nous avons refait, à notre tour, dispensaire.
DISPUTER A FAIRE QUELQUE CHOSE:
Je suis un pauvre pâtre; et ce m’est trop de gloire Que deux nymphes d’un rang le plus haut du pays Disputent à se faire un époux de mon fils.
(Mélicerte. I. 4.)
DIVERTIR, du latin divertere, détourner, distraire, tourner d’un autre côté:
Après de si beaux coups qu’il a su divertir.
(L’Ét. III. 1.)
Votre feinte douceur forge un amusement, Pour divertir l’effet de mon ressentiment.
(D. Garcie. IV. 8.)
Bonjour.--Hé quoi, toujours ma flamme divertie!
(Fâcheux. II. 2.)
Viendra-t-il point quelqu’un encor me divertir?
(Ibid. III. 3.)
Et, cherchant à divertir cette tristesse, nous sommes allés nous promener sur le port.
(Scapin. II. 11.)
«C’est un artifice du diable, de divertir ailleurs les armes dont ces gens-là combattoient les hérésies.»
(PASCAL. Pensées. p. 237.)
«Si l’homme étoit heureux, il le seroit d’autant plus qu’il seroit moins diverti, comme les saints et Dieu.»
(Id. Ibid. p. 219.)
DONCQUES, archaïsme:
Doncques si le pouvoir de parler m’est ôté, Pour moi, j’aime autant perdre aussi l’humanité.
(Dép. am. II. 7.)
On écrivit originairement avec une s finale, doncques, avecques, ores, illecques, mesmes.
DONNER; DONNER A PLEINE TÊTE DANS....:
Il ne faut point douter qu’elle ne donne à pleine tête dans cette tromperie.
(Am. magn. IV. 4.)
--DONNER AU TRAVERS DE:
Un homme...... qui donne au travers des purgations et des saignées.
(Mal. im. III. 3.)
Donner, dans cette locution, et dans celles qui vont suivre jusqu’à se donner de garde, est pris au sens de tomber ou se lancer avec impétuosité, et il est verbe neutre, ou plutôt réfléchi, mais dépourvu de son pronom. Les Latins disaient de même dare se:--dare se in viam (CIC.); dare se præcipitem: dabit me præcipitem in pistrinum (PLAUT.); dare se fugæ (CIC.)
Molière aussi construit donner avec le datif et avec l’accusatif, c’est-à-dire, avec à et dans.
--DONNER CHEZ QUELQU’UN:
Nous donnions chez les dames romaines, Et tout le monde là parloit de nos fredaines.
(Fem. sav. II. 4.)
--DONNER DANS:
Vous donnez furieusement dans le marquis!
(L’Av. I. 5.)
..... les riches bijoux, les meubles somptueux où donnent ses pareilles avec tant de chaleur.
(Ibid. II. 6.)
--DONNER DANS LA VUE, éblouir:
Ce monsieur le comte qui va chez elle lui donne peut-être dans la vue?
(B. gent. III. 9.)
--DONNER A UN BRUIT, c’est-à-dire, croire à ce bruit:
Enfin il est constant que l’on n’a point donné Au bruit que contre vous sa malice a tourné.
(Mis. V. 1.)
On n’a point donné créance au bruit, etc. Mais, sans recourir à cette ellipse violente, donner au bruit est dit comme donner au piége, c’est-à-dire, dans le piége.
--DONNER DE GARDE (SE), prendre ses précautions:
Je venois l’avertir de se donner de garde.
(L’Ét. IV. 1.)
Il y a deux manières d’expliquer cette locution: en y considérant de comme surabondant, ce qui ne me plaît guère; ou bien en expliquant se donner, par se faire, se mettre. Se donner de garde, se faire de garde, se tenir à l’erte, au guet.
On disait aussi, avec un complément indirect, se donner de garde de quelque chose:
MORON.--Donnez-vous-en bien de garde, seigneur, si vous voulez m’en croire.
(Pr. d’Él. III. 2.)
Se donner de garde est une ancienne façon de dire s’apercevoir de quelque chose, s’en mettre en garde:
«Et fut tout ce fait si soubdainement, que les gens de la ville ne s’en donnerent de garde.»
(FROISSART.)
--DONNER DES REVERS, renverser d’un soufflet, métaphoriquement:
Toutefois n’allez pas, sur cette sûreté, Donner de vos revers au projet que je tente.
(L’Ét. II. 1.)
--EN DONNER A QUELQU’UN, lui en donner à garder, le tromper:
Tu couches d’imposture, et tu m’en as donné.
(L’Ét. I. 10.)
(Voyez COUCHER DE.)
Ah, ah! l’homme de bien, vous m’en vouliez donner!
(Tart. IV. 7.)
Cet en ne se rapporte grammaticalement à rien, comme dans plusieurs expressions analogues: en tenir, en faire, etc.
--EN DONNER DU LONG ET DU LARGE:
Donnons-en à ce fourbe et du long et du large.
(L’Ét. IV. 7.)
Donnons-lui-en dans tous les sens, accommodons-le de toutes les façons possibles, de toutes pièces.
--DONNER LA BAIE....:
Le sort a bien donné la baie à mon espoir.
(L’Ét. II. 13.)
(Voyez BAIE.)
--DONNER LA MAIN ou LES MAINS A..., métaphoriquement, soutenir:
Donne la main à mon dépit, et soutiens ma résolution.....
(B. gent. III. 9.)
Pourvu que votre cœur veuille donner les mains Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains.
(Mis. V. sc. dernière.)
Un cœur qui donne les mains est une image fausse, et une expression forcée.
La Fontaine a dit absolument donner les mains, dans le sens où le vulgaire dit aujourd’hui mettre les pouces:
«De façon que le philosophe fut obligé de donner les mains.»
(Vie d’Ésope.)
--DONNER UN CRIME, UNE RÉPUTATION:
J’ignore le détail du crime qu’on vous donne.
(Tart. V. 6.)
C’est le latin dare crimen alicui.
Je me souviens toujours du soir qu’elle eut envie de voir Damon, sur la réputation qu’on lui donne, et les choses que le public a vues de lui.
(Critique de l’École des fem. sc. 2.)
On disait de même, au XVIe siècle, donner un bruit à quelqu’un: c’était lui attribuer une réputation. Bonnivet était
«Des dames mieux voulu que ne feut oncques François, tant pour sa beauté, bonne grace et parole, que pour le bruit que chacun luy donnoit d’estre l’un des plus adroits et hardis aux armes qui feust de son temps.»
(La R. DE NAV. Heptaméron, nouvelle 14.)
«Elle connoissoit le contraire du faux bruit que l’on donnoit aux François.»
(Ibid.)
(Voyez BRUIT.)
DONT, au sens de par qui, de qui:
C’est moi, vous dis-je, moi, dont le patron le sait.
(Dép. am. III. 7.)
Cette expression pèche par l’équivoque: il semble que Mascarille veuille dire: ego, CUJUS dominus id rescivit,--et il veut dire: A QUO OU per quem dominus id rescivit.
L’ancienne orthographe eût évité cette confusion (aux yeux du moins), en écrivant: dond le patron le sait.--Unde id rescivit.
--DONT, pour de qui, avec un nom de personne:
Messieurs les maréchaux, dont j’ai commandement.
(Mis. II. 7.)
Mon fils, dont votre fille acceptoit l’hyménée.....
(Sgan. 7.)
Et principalement ma mère étant morte, dont on ne peut m’ôter le bien.
(L’Av. II. 1.)
Comme ami de son maître de musique, dont j’ai obtenu le pouvoir de dire qu’il m’envoie à sa place.
(Mal. im. II. 1.)
--DONT, par laquelle:
La beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne.
(D. Juan. I. 2.)
La bassesse de ma fortune, dont il plaît au ciel de rabattre l’ambition de mon amour.....
(Am. magn. I. 1.)
--DONT A LA MAISON, pour à la maison de qui:
L’objet de votre amour, lui, dont à la maison Votre imposture enlève un brillant héritage.
(Dép. am. II. 1.)
Molière ne s’est permis qu’une seule fois cette tournure entortillée, et c’est dans son premier ouvrage; car, malgré la chronologie reçue, je tiens le Dépit amoureux aîné de l’Étourdi.
Bossuet fournit un exemple d’une construction aussi bizarre:
«On a peine à placer Osymanduas, dont nous voyons de si magnifiques monuments dans Diodore, et de si belles marques de ses combats.
(Hist. un. IIIe p. § 3.)
Dont nous voyons de si belles marques de ses combats! pour des combats de qui nous voyons de si belles marques. Il n’y a point de doute que ce ne soit là une construction très-vicieuse. Les saints ont eu leurs faiblesses, dit Voltaire; ce n’est point leurs faiblesses qu’il faut imiter.
--DONT, au neutre, pour de quoi:
Ah! poltron, dont j’enrage! Lâche! vrai cœur de poule!
(Sgan. 21.)
Ah! poltron que je suis, de quoi j’enrage; c’est-à-dire, d’être poltron. Unde venit mihi rabies.
--DONT relatif, séparé de son sujet:
Comme le mal fut prompt, dont on la vit mourir.
(Dép. am. II. 1.)
(Voyez QUI RELATIF, séparé de son sujet.)
D’ORES-EN-AVANT:
THOMAS DIAFOIRUS. Aussi mon cœur, d’ores-en-avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables.
(Mal. im. II. 6.)
Archaïsme, comme ne plus, ne moins. On voit que Thomas Diafoirus est issu de vieille bourgeoisie. On a dit, en ôtant l’s d’ore, dorenavant, et l’on met aujourd’hui un accent sur l’é, dorénavant; en sorte que les racines de ce mot sembleraient être doré et navant. C’est d’ora in avanti, d’ore en avant.
Il est fâcheux que l’Académie consacre l’orthographe et la prononciation vicieuses.
DORMIR SA RÉFECTION, ce qu’il faut pour se refaire.
Le sommeil est nécessaire à l’homme; et lorsqu’on ne dort pas sa réfection, il arrive que.....
(Prol. de la Pr. d’Él., 2.)
DOS; TOMBER SUR LE DOS A QUELQU’UN, en parlant d’un événement fâcheux:
Il faut que tout le mal tombe sur notre dos.
(Sgan. 17.)
DOT, substantif masculin, archaïsme:
L’ordre est que le futur doit doter la future Du tiers du dot qu’il a.
(Éc. des fem. IV. 2.)
Les éditeurs modernes ont substitué «du tiers de dot.»--Il faudrait au moins du tiers de la dot.
C’est une raillerie que de vouloir me constituer son dot de toutes les dépenses qu’elle ne fera point.
(L’Av. II. 6.)
Montaigne fait toujours dot masculin. Ménage: «Il faut dire la dot et non pas le dot, comme dit M. de Vaugelas dans sa traduction de Quinte-Curce, et M. d’Ablancourt dans tous ses livres. Nicot dit le dost, qui est encore plus mauvais que le dot.» (Obs. sur la lang. fr. p. 126.)
L’Avare est de 1668, et Ménage écrivait ses observations en 1672, un an avant la mort de Molière. C’est donc vers cette seconde date que le genre du mot dot a été fixé au féminin.
M. Auger cite ce vers du Riche vilain:
«Un grand dot est suivi d’une grande arrogance.»
Le moyen âge disait dos fém., et dotum, neutre.
(Voyez DU CANGE, au mot dotum.)
DOUBLE, substantif, pièce de monnaie:
Vous ne les auriez pas, s’il s’en falloit un double.
(Méd. m. lui. I. 6.)
Il n’y a point de monsieur maître Jacques pour un double!
(L’Av. III. 6.)
C’est-à-dire qu’il se tient plus cher, à plus haut prix. Le double était une petite monnaie de billon. Il n’y en a point pour un double, espèce d’adage pour exprimer un refus formel, une dénégation.
DOUBLE FILS DE PUTAIN:
Double fils de putain, de trop d’orgueil enflé.
(Amph. III. 7.)
Put, pute, du latin putidus, par apocope, ancien adjectif qui signifiait à peu près vilain, vilaine. Il est encore d’usage dans les Vosges et la Franche-Comté. Un vieux noël en patois lorrain, sur l’Épiphanie, dit, en parlant du roi d’Éthiopie:
«Qui ot ce put chabrouillé?»
Qui est ce vilain barbouillé?
La terminaison ain s’ajoutait volontiers, dans les premiers temps de la langue, aux noms de femme ou de femelle. Ève, Èvain; Berte, Bertain. Dans le roman de Renard, la poule s’appelle Pinte et Pintain. M. Ampère pense que c’est un vestige d’anciennes déclinaisons, et la marque du cas oblique; je suis plus porté à y voir simplement une forme de diminutif.
DOUCEUR DE CŒUR, tendresse, amour:
Il se rend complaisant à tout ce qu’elle dit, Et pourroit bien avoir douceur de cœur pour elle.
(Tart. III. 1.)
DOUTER, verbe actif, DOUTER QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire, le redouter, le tenir suspect:
Sous couleur de changer de l’or que l’on doutoit.
(L’Ét. II. 7.)
De l’or que l’on craignait qui ne fût faux.
Douter, se disait jadis en la forme simple; redouter marquait la répétition, l’augmentation de la crainte. Nicot dit: «DOUBTER, hesitare, dubitare, vereri, timere.»
«Il n’y a homme tant hardi qui ne doubte trop d’en aller cueillir.»
(Amadis. livre II.)
CLOVIS à saint Remi.
«Sire arcevesque, nous lavez «Corps et ame dedans ces fons, «Pour nous garder d’aller à fons «D’enfer, qui tant fait à doubter.»
(Mystère de Ste Clotilde.)
Froissart ne connaît que le verbe douter ou se douter, pour signifier redouter:
«Le clerc se doubta du chevalier, car Il estoit crueux.... il vint en presence du sire de Corasse, et luy dit:.... Je ne suis pas si fort en ce pays comme vous estes; mais sachez que, au plustost que je pourrai, je vous envoierai tel champion que vous doubterez plus que vous ne faictes moi. Le sire de Corasse..... luy dict: Va à Dieu, va; fais ce que tu peux: je te doubte autant mort que vif.».
(FROISSART. Chron. III. ch. 22.)
Se douter avait le même sens. Pathelin confie à sa femme son plan pour duper le drapier: Bon, dit Guillemette:
«Mais se vous renchéez arrière, «Que justice vous en repreigne, «Je me doute qu’il ne vous preigne «Pis la moitié qu’à l’autre fois.»
(Pathelin.)
«Mais si vous ne réussissez pas, et que la justice s’en mêle, j’ai peur qu’il ne vous en arrive la moitié pis que la dernière fois.»
DOUZE, dans une espèce de rébus ou de calembour trivial:
JACQUELINE. Je vous dis et vous douze (10 et 12) que tous ces médecins n’y feront rian que de l’iau claire.
(Méd. m. lui. II. 2.)
DRAPS BLANCS; METTRE QUELQU’UN DANS DE BEAUX DRAPS BLANCS, par ironie:
Ah! coquines, vous nous mettez dans de beaux draps blancs!
(Préc. rid. 18.)
DRESSER; DRESSER UN ARTIFICE:
Et s’il faut par hasard qu’un ami vous trahisse, Que pour avoir vos biens on dresse un artifice?
(Mis. I. 1.)
Mais pour lequel des deux princes au moins dressez-vous tout cet artifice?
(Am. magn. IV. 4.)
--DRESSER SA PROMENADE VERS...., la diriger:
Dressons notre promenade, ma fille, vers cette belle grotte où j’ai promis d’aller.
(Ibid. III. 1.)
«Elle dressa donc ses pas vers le lieu où elle avoit vu cette fumée.»
(LA FONT. Psyché. II.)
DU, pour que le:
C’est un étrange fait du soin que vous prenez A me venir toujours jeter mon âge au nez.
(Éc. des mar. I. 1.)
«C’est dommage du gentilhomme, quand il est ainsi mort.»
(FROISSART. Chron. II. ch. 30.)
«Voyez que c’est du monde et des choses humaines!»
(REGNIER, le mauvais Giste.)
(Voyez DE remplaçant que le.)
DULCIFIÉ, au sens métaphorique:
GROS-RENÉ.
.... Voilà tout mon courroux Déjà dulcifié; qu’en dis-tu, romprons-nous?
(Dép. am. IV. 4.)
--DULCIFIANT, adjectif:
SGANARELLE. Quelque petit clystère dulcifiant.
(Méd. m. lui. II. 7.)
DU MATIN, dès le matin:
Mais demain, du matin, il vous faut être habile A vider de céans jusqu’au moindre ustensile.
(Tart. V. 4.)
--DU GRAND MATIN, dès le grand matin:
Aujourd’hui il est trop tard; mais demain, du grand matin, je l’enverrai querir.
(Mal. im. I. 10.)
DU MIEUX QUE:
Allez; si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que vous pourrez.
(Méd. m. lui. III. 2.)
(Voyez DE exprimant la cause, la manière.)
DU MOINS, pour au moins:
Je vais gager qu’en perruques et rubans il y a du moins vingt pistoles.
(L’Av. I. 5.)
C’est pour éviter l’hiatus a au.
DUPE A (un infinitif):
Et moi, la bonne dupe à trop croire un vaurien....
(L’Ét. II. 5.)
Et moi, qui en croyant un tel vaurien suis une trop bonne dupe.
(Voyez A (un infinitif), capable de, de nature à.)
DURANT QUE:
Je vous dirai..... que, durant qu’il dormoit, je me suis dérobée d’auprès de lui....
(G. D. III. 12.)
C’est le participe ablatif absolu des Latins: durante quod, comme pendant que, pendente quod.
DURER CONTRE QUELQU’UN, DURER A QUELQUE CHOSE:
CLAUDINE. Il a tant bu, que je ne pense pas qu’on puisse durer contre lui.
(G. D. III. 12.)
Il faut observer que ce durer est devenu du style de servante, mais que cette servante parle comme Tite-Live: «Nec poterat durari extra tecta.» On ne pouvait durer hors des maisons; et comme Plaute: «Nequeo durare in ædibus.» Je ne puis durer chez nous.
«....... durate, atque exspectate cicadas.»
(JUVEN. IX. 69.)
Au surplus, Molière a relevé cette expression, en la mettant dans la bouche de l’aimable et spirituelle Élise:
Pensez-vous que je puisse durer à ses turlupinades perpétuelles?
(Crit. de l’Éc. des fem. 1.)
DU TOUT:
..... Mon fils, je ne puis du tout croire Qu’il ait voulu commettre une action si noire.
(Tart. V. 3.)
Je relève ces vers, uniquement pour avoir occasion d’observer que du tout ne s’emploie plus aujourd’hui qu’en des formules négatives, mais qu’il entrait aussi originairement dans des phrases affirmatives. Par exemple:
«Nostre Seignur Deu del tut siwez et de tut vostre quer servez.»
(Rois. p. 41.)
Suivez du tout, c’est-à-dire, absolument, sans restriction, Notre Seigneur Dieu.--Nous sommes appauvris de la moitié de cette locution.
«Pensez, amis, que je faz moult «Quant je me mets en vous du tout «Et de ma mort et de ma vie.»
(Partonopeus. v. 7730.)
Quand je me confie entièrement en vous, quand je vous livre ma mort et ma vie.
E muet étouffé pour la mesure:
Les flots contre les flots font un remue-ménage.
(Dép. am. IV. 2.)
L’édition de P. Didot écrit remû-ménage; l’édition faite sous les yeux de Molière, remue-ménage.
Je pousse, et je me trouve en un fort à l’écart, A la queue de nos chiens, moi seul avec Drécart.
(Fâcheux. II. 7.)
La locution étant ainsi faite, il n’y avait pas moyen de l’employer autrement en vers.
Au reste, il est bon d’observer que dans l’ancienne versification l’e muet ne comptait pas plus à l’hémistiche qu’il ne fait aujourd’hui à la fin d’un vers. Et tout atteste que nos pères avaient l’oreille aussi délicate que nous, pour le moins. Il se passe quelque chose d’analogue en musique. C’est l’altération de la septième dans la gamme mineure; on n’en avait pas l’idée jadis, et nous ne saurions nous en passer. Ce sont des effets de l’éducation, qu’on prend pour des lois naturelles:
Tant de nos premiers ans l’habitude a de force!
--E muet de la seconde ou de la troisième personne, comptant pour une syllabe:
Anselme, mon mignon, crie-t-elle à toute heure.
(L’Ét. I. 6.)
Ah! n’aie pas pour moi si grande indifférence!
(Ibid. II. 7.)
Ils ne vous ôtent rien, en m’ôtant à vos yeux, Dont ils n’aient pris soin de réparer la perte.
(Psyché. II. 1.)
Mais Psyché est écrite avec une précipitation extrême. Molière, depuis ses premiers ouvrages, ne se permettait plus cette négligence.
ÉBAUBI:
Je suis tout ébaubie, et je tombe des nues!
(Tart. V. 5.)
Trévoux dit que c’est une forme populaire et corrompue du mot ébahi. Il se trompe. La forme première est abaubi, et nos pères distinguaient bien esbahi et abaubi:
«Lors le voit morne et abaubit.»
(Rom. de Coucy. v. 185.)
«Li chastelains fut esbahis.»
(Ibid. v. 223.)
La châtelaine de Fayel, voyant dans sa chambre son époux et son amant, demeure stupéfaite:
«Quant ele andeus leans les vist, «Le cuer a tristre et abaubit. «Dont dist come esbahie fame: «Sire diex! quel gent sont cecy?»
(Ibid. v. 4546.)
Esbahi est celui qui reste la bouche béante, comme s’il bâillait. La racine est hiare.
Abaubi a pour racine balbus, dont on fit baube. Louis le Bègue était Loys li Baube:
«Looys, le fil Challe le Chauf, qui Loys li Baubes fut apelez.»
(Chron. de St.-Denys, ad ann. 877.)
Et Philippe de Mouskes:
«Loeys ki Baubes ot nom.»
Louis, surnommé le Bègue.
En composant cet adjectif avec a, qui marquait une action en progrès, on fit abaubir, comme alentir, apetisser, agrandir, et, par la corruption de l’âge, ébaubi.
Un homme ébahi est muet de surprise; l’ébaubi est celui que la surprise fait bégayer, balbutier.
Trévoux dérive esbahir de l’hébreu schebasch, et ébaubi, d’ébahir.
Le verbe était bauboier ou baubier, qui s’écrivait balbier. Il y a dans Partonopeus un exemple naïf d’une femme ébaubie, ou abaubie: c’est quand la fée Mélior, en s’éveillant, ne trouve plus Partonopeus à ses côtés; elle veut l’appeler par son nom:
«Nel puet nomer, et neporquant «Balbié l’a en souglotant: «Parto, Parto, a dit souvent, «Puis dit nopeu, moult feblement; «Et quant a Partonopeu dit «Pasmee ciet desor son lit.»
(Partonopeus. v. 7245.)
(Voyez Du Cange aux mots Balbire et Balbuzare.)
Balbier (baubier), est la forme primitive, tirée de balbus.
Balbutier est de seconde formation, calqué sur balbutire.
ÉBULLITIONS DE CERVEAU:
Je suis pour le bon sens, et ne saurois souffrir les ébullitions de cerveau de nos marquis de Mascarille.
(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)
ÉCHAPPER (L’) BELLE:
Je viens de l’échapper bien belle, je vous jure!
(Éc. des fem. IV. 6.)
Le substantif de l’ellipse paraît être occasion, comme dans vous nous la donnez belle! On comprend que, dans ces formules, l’absence du mot précis a permis à l’usage d’étendre un peu le sens et les applications.
Nous l’avons en dormant, madame, échappé belle!
(Fem. sav. IV. 3.)
L’usage a consacré cette forme avec cette orthographe, parce qu’elle date d’une époque où l’on n’était pas bien rigoureux sur l’accord des participes, et que d’ailleurs l’ellipse du substantif féminin dissimule un peu la faute. Il est certain que, à la rigueur, il faudrait échappée belle. Cependant, en prose même, personne n’a jamais écrit le participe au féminin:
«Ma foi, mon ami, je l’ai échappé belle depuis que je ne t’ai vu!»
(LESAGE, Gil Blas.)
L’italien possède beaucoup de locutions faites, où l’adjectif est ainsi au féminin par rapport à un substantif sous-entendu:--come la passate?--questa non l’intendo;--ei me l’ha fatta;--questa non mi calza, etc., etc., où l’on peut supposer dans l’ellipse les mots vita, cosa, burla, scarpa.
ÉCHELLE; TIRER L’ÉCHELLE APRÈS QUELQU’UN:
LUCAS. Oh, morguenne! il faut tirer l’échelle après ceti-là.
(Méd. m. lui. II. 1.)
Cette figure s’entend assez: quand on tire l’échelle, c’est qu’on n’a plus à laisser monter personne, étant satisfait de ce qui est monté.
ÉCHINE; AJUSTER L’ÉCHINE, bâtonner:
Ah! vous y retournez! Je vous ajusterai l’échine.
(Amph. III. 7.)
ÉCLAIRÉ EN HONNÊTES GENS:
L’âge le rendra plus éclairé en honnêtes gens.
(Crit. de l’Éc. des f. 5.)
C’est-à-dire, lui apprendra à les mieux reconnaître.
ÉCLAIRER QUELQU’UN, l’espionner, éclairer ses démarches:
Au diable le fâcheux qui toujours nous éclaire!
(L’Ét. I. 4.)
Dites-lui qu’il s’avance, ............................................... Et qu’il ne se verra d’aucuns yeux éclairé.
(D. Garcie. IV. 3.)
J’ai voulu vous parler en secret d’une affaire, Et suis bien aise ici qu’aucun ne nous éclaire.
(Tart. III. 3.)
Il nous reste en ce sens le substantif éclaireur; aller en éclaireur.
On disait éclairer à quelqu’un, pour signifier lui éclairer son chemin. Nicot fait soigneusement la distinction entre éclairer quelqu’un et à quelqu’un; il explique le second: «Prælucere alicui; lucem facere alicui; lustrare lampade.» Ainsi quand on lit dans Don Juan, act. IV, scène 3,--Allons, monsieur Dimanche, je vais vous éclairer,--il faut entendre ce vous au datif, pour à vous, et non pas à l’accusatif, comme aujourd’hui nous disons, Éclairez monsieur. C’est une politesse très-impolie: monsieur n’a pas besoin qu’on l’éclaire, mais qu’on lui éclaire sa route.
Ce vice du langage moderne paraît né de l’équivoque des formes vous, moi, me, qui servent aussi pour à vous, à moi.
ÉCLATS DE RISÉE, éclats de rire:
A tous les éclats de risée, il haussoit les épaules, et regardoit le parterre en pitié.
(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)
«Ces paroles à quoi Gélaste ne s’attendoit point, et qui firent faire un petit éclat de risée, l’interdirent un peu.»
(LA FONTAINE. Psyché. I.)
ÉCOT; PARLER A SON ÉCOT:
Mais quoi...?--Taisez-vous, vous; parlez à votre écot. Je vous défends tout net d’oser dire un seul mot.
(Tart. IV. 3.)
C’est-à-dire parlez à votre tour, en proportion de votre droit et de votre dû, comme chacun mange à son écot.
ÉCOUTER UN CHOIX, y entendre, l’examiner:
Le choix est glorieux, et vaut bien qu’on l’écoute.
(Tart. II. 4.)
ÉCU; LE RESTE DE NOTRE ÉCU:
Mme JOURDAIN (apercevant Dorimène et Dorante). Ah, ah! voici justement le reste de notre écu! Je ne vois que chagrins de tous côtés.
(B. gent. V. 1.)
Expression figurée, prise du change des monnaies. Voici le reste de notre écu! c’est-à-dire, voici qui complète notre infortune.
EFFICACE, substantif féminin:
On n’ignore pas qu’une louange, en grec, est d’une merveilleuse efficace à la tête d’un livre.
(Préf. des Précieuses ridicules.)
Il est trop heureux d’être fou, pour éprouver l’efficace et la douceur des remèdes que vous avez si judicieusement ordonnés.
(Pourc. I. 11.)
L’efficace, pour l’efficacité, commençait déjà, en 1669, à devenir un terme suranné; mais il a d’autant meilleure grâce dans la bouche d’un personnage grave et doctoral.
Il faut observer qu’il y a dix ans entre les Précieuses ridicules et Monsieur de Pourceaugnac (1659-1669.)
EFFRÉNÉ: PROPOS EFFRÉNÉS:
Comment! il vient d’avoir l’audace De me fermer la porte au nez, Et de joindre encor la menace A mille propos effrénés!
(Amph. III. 4.)
Puisqu’on dit bien une langue sans frein, pourquoi ne dirait-on pas aussi des propos effrénés? La métaphore est la même. Mais on ne saurait approuver des traits effrontés (Tartufe, II. 2); des épigrammes, des coups de langue, peuvent s’appeler des traits, parce que l’effet de l’un comme de l’autre est de blesser, de piquer; mais des traits n’ont pas de front. Il y a incohérence, incompatibilité d’images. C’est Dorine qui est effrontée.
EFFROI, au sens actif. Voyez PLEIN D’EFFROI.
ÉGARER (SE) DE QUELQU’UN:
Je m’étois par hasard égaré d’un frère et de tous ceux de notre suite.
(D. Juan. III. 4.)
Les Italiens disent de même smarrito della via.
J’observe que l’on disait aussi égarer quelqu’un, au même sens que s’égarer de quelqu’un:
«Considerant les mouvements du chien........ à la queste de son maistre qu’il a esgaré.»
(MONTAIGNE, II. 13.)
C’est-à-dire dont il s’est égaré.
Nicot ne donne que la forme s’égarer d’avec: «L’enfant s’est esgaré d’avec son père.»
Ménage dérive égarer de je ne sais quel varare, qu’il traduit par traverser. Égarer, garer, garder, garir (auj. guérir), guérite, garantir, tous ces mots descendent de l’allemand, bewahren (en anglais beware), en passant par la basse latinité, d’où le w se changeait, pour le français, en gu ou g dur. Werdung, guerdon;--Wantus, guant (gant);--Wardia, garde;--Wadium, gage;--Wallia, Gaule;--Warenna (ubi animalia custodiuntur), garenne; etc., etc.
Guérite ou garite signifiait une route à l’écart, un sentier détourné, par où l’on cherchait un refuge devant l’ennemi, sich bewahren, à se garer ou à se garir. De là cette vieille expression, enfiler la guérite, c’est-à-dire, fuir, chercher un asile dans la fuite. De même s’égarer, c’est se jeter dans ce petit chemin perdu, hors de la vue et de la poursuite.
On voit d’un même coup d’œil comment se rattachent à cette famille l’exclamation gare! qui n’est que l’impératif du verbe se garer: se garer des chevaux, des voitures; et le substantif féminin gare; une gare pour les bateaux, la gare d’un chemin de fer. L’enchaînement des idées est donc celui-ci: protection, fuite, écart, égarement.
ÉGAYER SA DEXTÉRITÉ, la faire jouer, en faire parade:
Mais la princesse a voulu égayer sa dextérité, et de son dard, qu’elle lui a lancé un peu mal à propos.... etc.
(Am. magn. V. 1.)
ÉLEVER SES PAROLES, élever la voix:
Plus haut que les acteurs élevant ses paroles.
(Fâcheux. I. 1.)
ÉLISION.
OUI, ne faisant pas élision:
Et son cœur est épris des grâces d’Henriette. --Quoi! de ma fille? --Oui, Clitandre en est charmé.
(Fem. sav. II. 3.)
L’hiatus n’est pas en cet endroit plus choquant que dans cet autre, où la règle du moins n’a pas à se plaindre:
Ces gens vous aiment?--Oui, de toute leur puissance.
(Ibid. II. 3.)
Le repos fortement marqué fait disparaître l’hiatus. Quand ce repos est moindre, Molière ne manque pas d’élider:
Notre sœur est folle, oui!--Cela croît tous les jours.
(Fem. sav. II. 4.)
Sans élision:
Moi, ma mère?--Oui, vous. Faites la sotte un peu!
(Ibid. III. 6.)
OUAIS:
Hé non! mon père.--Ouais! qu’est-ce donc que ceci?
(Ibid. V. 2.)
L’hiatus dans ces passages est moins sensible à l’oreille que dans une foule d’autres, où il est plus réel, quoique dissimulé à l’œil par l’orthographe. Ainsi:
Aucun, hors moi, dans la maison N’a droit de commander.--Oui, vous avez raison.
(Ibid. V. 2.)
Cela est très-légitime; mais on interdirait: il m’a commandé, oui....., qui est pour l’oreille absolument la même chose. Un des pires inconvénients de la versification moderne, c’est que les règles en ont été faites pour le plaisir des yeux, sans égard de celui de l’oreille. C’était précisément le contraire dans l’ancienne poésie française. Aussi les vers modernes, avec leur apparence de politesse et de rigidité, sont-ils remplis d’hiatus et de fautes contre la mesure. C’est ce que j’ai essayé de développer dans mon essai sur les variations du langage français, p. 177.
ELLÉBORE, raison, bon sens:
Vous le voyez, sans moi vous y seriez encore; Et vous aviez besoin de mon peu d’ellébore.
(Sgan. 22.)
Sur cette expression mon peu d’ellébore, voyez PEU pour un peu.
ELLIPSE:
--D’UN VERBE DÉJA EXPRIMÉ, et qui, répété, serait aux mêmes temps, nombre et personne que devant:
Hé bien! vous le pouvez, et prendre votre temps.
(Fâcheux. III. 2.)
Et vous pouvez prendre votre temps.
Oui, toute mon amie, elle est, et je la nomme, Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme.
(Mis. III. 7.)
Toute mon amie qu’elle est, elle est, etc....
Puisse-t-il te confondre, et celui qui t’envoie!
(Tart. V. 4.)
Et confondre celui, etc. Confondre toi et celui...
--D’UN VERBE DÉJA EXPRIMÉ, qui, répété, serait à une autre personne, à un autre nombre ou à un autre temps:
Vous vous moquez de moi, Léandre, ou lui de vous.
(L’Ét. III. 4.)
Ou lui se moque de vous.
Ah! vous ne pouvez pas trop tôt me l’accorder (le pardon), Ni moi sur cette peur trop tôt le demander.
(Dép. am. IV. 3.)
Ni moi je ne peux.....
Il parle d’Isabelle, et vous de Léonor.
(Éc. des mar. III. 10.)
Et vous parlez de Léonor.
Je ne veux point ici faire le capitan, Mais on m’a vu soldat avant que courtisan.
(Fâcheux. I. 10.)
Avant que de me voir courtisan.
Vous attendez un frère, et Léon son vrai maître.
(D. Garcie. V. 5.)
Vous attendez un frère, et le royaume de Léon attend son vrai maître.
Je suis le misérable, et toi le fortuné.
(Mis. III. 1.)
Tu es le fortuné.
Puisque vous n’êtes pas en des liens si doux Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous...
(Ibid. V. 7.)
Comme je trouve tout en vous.
Et comme ses lumières sont fort petites, et son sens le plus borné du monde.....
(Pourc. III. 1.)
Et que son sens est le plus borné du monde.
Ces sortes d’ellipses sont très-favorables à la rapidité du langage, mais la grammaire les repousse. Bossuet en use fréquemment:
«Au point du jour, lorsque l’esprit est le plus net et les pensées le plus pures, ils lisoient, etc.»
(Hist. un. IIIe p. § III.)
Et que les pensées sont le plus pures.
«Le roi de Babylone fut tué, et les Assyriens mis en déroute.»
(Ibid. § iv.)
Et les Assyriens furent mis en déroute.
«M. Arnauld mériteroit l’approbation de la Sorbonne, et moi, la censure de l’Académie.»
(PASCAL, 3e Prov.)
Et moi je mériterais.
--D’UN VERBE NON EXPRIMÉ, mais que la pensée supplée facilement:
....... Ton maître t’a chargé De me saluer?--Oui.--Je lui suis obligé: Va, que je lui souhaite une joie infinie.
(Dép. am. III. 2.)
Va, dis-lui que, etc.
Non, mon père m’en parle, et qu’il est revenu, Comme s’il devoit m’être entièrement connu.
(Éc. des fem. I. 6.)
Et me dit qu’il est revenu.
«Ils ont demandé avec instance que s’il y avoit quelque docteur qui les y eût vues (les cinq propositions), il voulût les montrer: que c’étoit une chose si facile, qu’elle ne pouvoit être refusée.»
(PASCAL, 1re Prov.)
--D’UN SUBSTANTIF OU D’UN ADJECTIF:
Et sur lui, quoiqu’aux yeux il montrât beau semblant, Petit Jean de Gaveau ne montoit qu’en tremblant.
(Fâcheux. II. 7.)
Gaveau était le nom du marchand de chevaux, petit Jean était son fils ou son valet: le petit Jean de chez Gaveau, comme dans la Comtesse d’Escarbagnas:--Voilà Jeannot de monsieur le conseiller qui vous demande, madame. (Sc. 12.)
Comme à de mes amis, il faut que je le chante Certain air que j’ai fait de petite courante.
(Fâcheux. I. 5.)
Comme à l’un de mes amis.
Ressouvenez-vous que, hors d’ici, je ne dois plus qu’à mon honneur.
(Don Juan. III. 5.)
Je ne dois plus rien qu’à mon honneur.
--D’UN PRONOM PERSONNEL:
C’est donc ainsi qu’absent vous m’avez obéi?
(Éc. des fem. II. 2.)
Moi absent, tandis que j’étais absent, me absente.
La tournure en elle-même n’a rien de blâmable; au contraire, elle s’accorde bien avec la passion qui transporte Arnolphe; seulement il est fâcheux que le mot absent soit placé, de manière à faire équivoque: d’après les règles et les usages de la grammaire, le sens serait, vous absent, tandis que vous étiez absent; et c’est moi absent, en mon absence. Il faut que l’intelligence de l’auditeur supplée à l’inexactitude de l’expression.
ÉLUDER QUELQU’UN DE...., c’est-à-dire, à l’aide, au moyen de:
J’éludois un chacun d’un deuil si vraisemblable, Que les plus clairvoyants l’auroient cru véritable.
(L’Ét. II. 7.)
Cet exemple se rapporte à DE, employé pour marquer la cause ou la manière.
EMBÉGUINÉ, coiffé, métaphoriquement:
Ce beau monsieur le comte, dont vous êtes embéguiné!
(B. gent. III. 3.)
Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins?
(Mal. im. III. 3.)
EMBUCHE; METTRE EN EMBUCHE, en embuscade:
Va-t’en faire venir ceux que je viens de dire, Pour les mettre en embûche au lieu que je désire.
(Fâcheux. III. 5.)
Je ferai remarquer qu’on prononce aujourd’hui embûche et embusquer; Nicot ne donne que embuscher. La racine est bois, «car, dit Nicot, les embusches et telles surprinses se font communement dedans le bois.»
Regnard s’est servi de rembûcher, pour dire faire rentrer dans sa cachette:
MERLIN.
«........ Qu’il vous souvienne «Qu’un jour, étant chez vous, par malheur la garenne «S’ouvrit, et qu’aussitôt on vit tous vos garçons «S’armer habilement de broches, de bâtons; «Et qu’ils eurent grand’peine, avec cet air si brave, «A faire rembûcher au fond de votre cave «Et dans votre grenier tous les lapins fuyards, «Qu’on voyoit dans la rue abondamment épars.»
(Le Bal. 2.)
EMMAIGRIR:
Moi, jaloux! Dieu m’en garde, et d’être assez badin Pour m’aller emmaigrir avec un tel chagrin!
(Dép. am. I. 2.)
Emmaigrir et non amaigrir, comme portent les éditions modernes. Emmegrir est dans l’édition faite sous les yeux de Molière.
Et c’est la forme primitive du mot:
«E dist al bacheler: Qu’espelt (quid spectat) que tu es si deshaitez e si emmegriz?»
(Rois. p. 162.)
«Et dit au jeune homme: D’où vient que tu es si défait et si amaigri?»
Nos pères ont composé avec en quantité de verbes, entre autres ceux qui marquent le passage progressif d’un état dans un autre: embellir, enlaidir, emmaladir[51], engraisser, emmaigrir, etc., c’est-à-dire, devenir de plus en plus beau, laid, gras, maigre; tomber malade.
[51] «Le enfançunet que David out engendred de la femme Urie, enmaladid e fut desesperez. (Rois, 160.) Si l’amad tant forment qu’il enmaladid (Rois, 162.) Mes sires me guerpi, pur co que ier e avant ier enmaladi. (Rois 115.)»
Mais comme la notation en sonnait an, d’où vient qu’on a écrit et prononcé anemi, fame, solanel, les mots figurés, ennemi, femme, solennel, on a de même prononcé, et par suite écrit, amaigrir, agrandir, pour emmaigrir, engrandir; certains mots ont conservé leur syllabe initiale en; d’autres ont totalement péri, par exemple, emmaladir, au lieu de quoi il nous faut dire tomber malade; d’autres enfin ont conservé la double forme, comme ennoblir et anoblir, à chacune desquelles les grammairiens sont parvenus à fixer une nuance particulière, d’abord toute de fantaisie, puis adoptée, et maintenant consacrée par l’usage.
Les grammairiens obtiendront peut-être un jour ce résultat pour maigrir et amaigrir. Déjà, dans un Traité des synonymes, je lis sur ces deux verbes: «Nul doute que la particule initiale du second ne vienne du latin ad......... Maigrir est toujours neutre et intransitif; au contraire, amaigrir se prend d’ordinaire dans le sens actif; au lieu d’énoncer simplement le fait, il le fait comprendre davantage, il le montre s’accomplissant dans un objet, etc.»[52].
[52] Traité des Synonymes, par M. B. Lafaye. Mon dessein n’est nullement de faire de la peine à l’auteur de ce travail consciencieux. Je désire montrer seulement combien il est utile de connaître l’ancienne langue pour étudier la langue moderne. S’il eût consulté la vieille langue, M. B. L. n’eût point dit que amaigrir renfermait la préposition ad, et l’erreur du point de départ ne se fût pas répandue sur toute la route.
J’avoue que je ne saisis pas la distinction que l’auteur s’évertue à établir. Le résumé le plus clair de ce long paragraphe, c’est que maigrir est intransitif, et amaigrir, représentatif. Sunt verba et voces. Les faiseurs de synonymes sont les premiers hommes du monde pour trouver un mot à des énigmes qui n’en ont pas.
Je reviens à la distinction d’anoblir et ennoblir, dont on veut que le premier soit pour le sens propre, et le second pour le sens métaphorique. C’est là, dis-je, une distinction toute chimérique. Montaigne se sert d’anoblir au figuré:
«Les lois prennent leur auctorité de la possession et de l’usage: il est dangereux de les ramener à leur naissance[53]; elles grossissent et s’anoblissent en roulant, comme nos rivières.»
(MONTAIGNE. II. 12.)
[53] Les lois civiles et politiques, s’entend; car quant aux lois de la grammaire et du langage, on ne saurait trop en examiner et maintenir l’origine.
Nicot ne connaît pas anoblir, mais seulement ennoblir. Il n’y avait qu’une prononciation; on l’a notée par deux orthographes; puis les gens qui font gloire et métier de raffiner sur les mots, ont voulu assigner à chaque orthographe sa valeur à part.
Le plus simple bon sens indique que toujours l’acception figurée est venue à la suite de l’acception propre: pourquoi donc où l’origine est commune voulez-vous prescrire des formes différentes?
L’étymologie d’ennoblir est in et nobilitare, sans conteste. Et anoblir, d’où viendra-t-il? De ad et nobilitare, sans doute, parce que ad est plus métaphorique que in? Belles finesses!
Dufresny, au contraire, se sert d’ennoblir dans le sens propre:
«Mais ici j’ai de plus un grade que j’ai pris «Avec feu mon mari, doyen de ce bailliage. «C’est ainsi que je vins m’ennoblir au village; «Bonne noblesse au fond, etc.»
(La Coquette de village. I. 1.)
La distinction d’anoblir et ennoblir est toute récente. Le Dictionnaire de l’Académie, de 1718, ne donnait encore qu’ennoblir, avec cette définition: «Rendre plus considérable, plus noble, plus illustre.» Trévoux (1740) met les deux formes, mais seulement comme différence d’orthographe, et en attribuant à chacune les deux valeurs:--«ANOBLIR se dit figurément en parlant du langage: Anoblir son style. (D’Ablancourt.)»
Et au mot ENNOBLIR:--«On distingue ordinairement trois degrés de noblesse: l’ennobli, qui acquiert le premier la noblesse; le noble, qui naît de l’ennobli; l’écuyer ou le gentilhomme, qui est au troisième degré. (Le P. Menestrier.)»
ÉMOUVOIR UN DÉBAT:
Souffrez qu’on vous appelle Pour être entre nous deux juge d’une querelle, D’un débat qu’ont ému nos divers sentiments Sur ce qui peut marquer les plus parfaits amants.
(Fâcheux. II. 4.)
EMPAUMER L’ESPRIT:
Je vois qu’il a, le traître, empaumé son esprit.
(Éc. des fem. III. 5.)
Métaphore prise du jeu de paume. Empaumer la balle, c’est la saisir bien juste au milieu de la paume de la main, ou de la raquette qui remplace la main; ce qui donne moyen de la renvoyer avec le plus de puissance et d’avantage possible.
La racine est palma, syncope du grec παλάμη, paume de la main. Nos pères, ne voulant jamais articuler deux consonnes consécutives, changeaient al en au. Cette règle primitive de formation ou de transformation fut oubliée dès le XVIe siècle; aussi avons-nous aujourd’hui les mots palme, palmé, palmipède.
Nos pères avaient fait le verbe paumoier, que nous avons laissé perdre, et que manier remplace bien faiblement.
EMPÊCHER absolument, dans le sens d’arrêter, embarrasser:
Oui, j’ai juré sa mort; rien ne peut m’empêcher.
(Sgan. 21.)
Mais aux hommes par trop vous êtes accrochées, Et vous seriez, ma foi, toutes bien empêchées Si le diable les prenait tous.
(Amph. II. 5.)
Dis-lui que je suis empêché, et qu’il revienne une autre fois.
(L’Av. III. 13)
«Je suis bien empêché: la vérité me presse, «Le crime est avéré; lui-même le confesse.»
(RACINE. Les Plaideurs. III. 3.)
Les Latins employaient de même impeditus au figuré.
--EMPÊCHER QUE sans ne. (voyez à NE supprimé.)
EMPLOIS; FAIRE SES EMPLOIS DE QUELQUE CHOSE, en faire son occupation favorite:
Et que je fasse enfin mes plus fréquents emplois De parcourir nos monts, nos plaines et nos bois.
(Pr. d’Él. I. 3.)
EMPLOYÉ; C’EST BIEN EMPLOYÉ, espèce d’adage:
Poussez, c’est moi qui vous le dis; ce sera bien employé!
(G. D. I. 7.)
Ce sera un effort bien employé, ce sera bien fait.
EMPORTER, au sens figuré:
Monsieur, cette dernière (abomination) m’emporte, et je ne puis m’empêcher de parler.
(D. Juan. V. 2.)
Métaphore tirée de la balance, quand un plateau emporte l’autre.
EN, archaïsme de prononciation pour on:
MARTINE.
Hélas! l’en dit bien vrai: Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage.
.... Ce que j’ai? --Oui.--J’ai que l’en me donne aujourd’hui mon congé.
(Fem. sav. II. 5.)
Cette confusion de formes, occasionnée par l’analogie des sons, était originairement permanente dans le meilleur langage.
«Et tenoit l’en que le dit arcevesque avoit ung dyable privé qu’il appeloit Toret, par lequel il disoit toutes choses que l’en lui demandoit...... Maugier cheit en la mer, et si se noya que l’en ne le peut sauver.»
(Chr. de Norm., dans le Recueil des historiens des Gaules. XI. 338.)
Les exemples en sont trop communs pour s’arrêter à les recueillir; mais il est intéressant d’observer que cette forme, aujourd’hui reléguée chez le peuple, était encore, au XVIe siècle, en usage à la cour et chez les mieux parlants. Dans l’aînée de toutes les grammaires françaises, celle que Palsgrave écrivit en anglais pour la sœur de Henri VIII (1530), on voit constamment l’en figurer à côté de l’on:
«Au singulier, dit Palsgrave, le pronom personnel a huit formes: je, tu, il, elle, l’en, l’on ou on, et se. Exemple: l’en, l’on ou on parlera, etc.» (Fol. 34 verso.) «Annotations pour savoir quand on doit employer l’en, l’on ou on..... L’en, l’on ou on, peult estre bien joyeux.» (Fol. 102 verso.)
J’ai eu ailleurs l’occasion de montrer que François Ier disait et écrivait: j’avons, j’allons. D’où l’on voit que ces formes, considérées comme des vices de la rusticité, sont nées au Louvre, et sont descendues de la bouche des rois dans celle des paysans.
--EN, préposition, représentant par syllepse le pluriel d’un substantif qui n’a figuré dans la phrase qu’au singulier:
Comme l’amour ici ne m’offre aucun plaisir, Je m’en veux faire au moins qui soient d’autre nature; Et je vais égayer mon sérieux loisir.....
(Amph. III. 2.)
Je veux me faire des plaisirs qui soient.....
--EN sans rapport grammatical:
Mais je ne suis pas homme à gober le morceau, Et laisser le champ libre aux yeux d’un damoiseau. J’en veux rompre le cours.
(Éc. des fem. III. 1.)
Rompre le cours de quoi? Des yeux du damoiseau? Des yeux n’ont point de cours. Cet en figure par syllepse avec l’idée d’intrigue, qu’ont fait naître les premiers vers.
--EN pour avec, de: ASSAISONNER EN:
Il n’y a rien qu’on ne fasse avaler, lorsqu’on l’assaisonne en louanges.
(L’Av. I. 1.)
--EN pour à; S’ALLIER EN:
J’aurois bien mieux fait, tout riche que je suis, de m’allier en bonne et franche paysannerie.
(G. D. I. 1.)
--EN, comme, en qualité de:
Autrement qu’en tuteur sa personne me touche.
(Éc. des mar. II. 3.)
Et je puis sans rougir faire un aveu si doux A celui que déjà je regarde en époux.
(Ibid. 14.)
Je la regarde en femme, aux termes qu’elle en est.
(Éc. des fem. III. 1.)
Je la regarde comme ma femme.
Touchez à monsieur dans la main, Et le considérez désormais, dans votre âme, En homme dont je veux que vous soyez la femme.
(Fem. sav. III. 3.)
Cette locution n’a de remarquable que la façon dont Molière l’a placée. Clitandre agit en homme qui vous aime; c’est la manière de parler toute naturelle: en homme se rapporte au sujet Clitandre. Le sens et la grammaire sont d’accord.
Mais: ma fille, considérez monsieur en homme dont....., en homme ne se rapporte plus du tout au sujet, et semble prêter à une équivoque, comme si l’on disait: Madame, considérez ce malheur en homme courageux, c’est-à-dire, comme si vous étiez un homme courageux.
Cette équivoque est ici impossible, et le sens saute aux yeux; mais enfin j’ai cru qu’il y avait matière à une observation, par rapport à la rigueur de l’exactitude grammaticale.
--EN, à la manière de: EN DIABLE, voyez DIABLE.
--EN surabondant; EN ÊTRE DE MÊME:
Il est très-naturel, et j’en suis bien de même.
(Dép. am. I. 3.)
Hé oui, la qualité! la raison en est belle!
(D. Juan. I. 1.)
Ah! ah! tu t’en avises, Traître, de l’approcher de nous!
(Amph. II. 2.)
Mais de vous, cher compère, il en est autrement.
(Éc. des fem. I. 1.)
De vous, dans ce dernier exemple, est pour quant à vous, de te: quant à vous, il en est autrement. On ne peut donc pas dire que en y fasse un double emploi réel.
Quels inconvénients auroient pu s’en ensuivre!
(Amph. II. 3.)
Molière suivait ici la règle et l’usage de son temps.
Le grammairien la Touche, dans son Art de bien parler français, dit, à l’article du verbe s’ensuivre: «Dans les temps composés, on met toujours la particule en devant l’auxiliaire être:--Ce qui s’en est ensuivi; les procédures qui s’en étaient ensuivies.» (T. II, p. 204.)
Nos pères composaient avec en tous les verbes qui expriment une idée de mouvement, soit progrès, dérangement, métamorphose:--S’ensauver, s’enpartir, s’endormir, s’entourner, s’enaller, s’enrepentir, etc., etc. On disait de même activement, enoindre, enamer, enappeler, ensuivre, etc., dont les simples sont aujourd’hui seuls usités:
«Je n’ignore pas les lois de la nostre (politesse); j’aime à les ensuivre.»
(MONTAIGNE.)
Ces verbes se construisaient encore avec la préposition en, même au commencement du 18e siècle. Fontenelle, dans l’Histoire des oracles: «Voyons ce qui s’en est ensuivi;» et l’abbé d’Olivet, dans sa Prosodie: «De là il s’ensuit...;» ce que M. Landais, avec sa confiance intrépide et accoutumée, ne manque pas d’appeler un solécisme, à cause, dit-il, de la répétition vicieuse des deux en.
Il n’y a pas là de répétition vicieuse, ni de solécisme, non plus que lorsque nous disons d’un homme épris d’une femme: il en est enflammé; il en est ensorcelé;--vous avez ouvert la cage de ces oiseaux; il s’en est envolé deux.
Ensuivre, traduction d’insequi, comme poursuivre de persequi, est dans Nicot et dans Trévoux. Le dimanche ensuivant, pour le dimanche suivant, est du style de procédure.
«Le lendemain, ne fut tenu, pour cause, «Aucun chapitre; et le jour ensuivant, «Tout aussi peu.»
(LA FONTAINE. Le Psautier.)
(Voyez EMMAIGRIR.)
--EN supprimé:
Tu n’es pas où tu crois. En vain tu files doux.
(Amph. II. 3.)
Je vous montrerai bien.... Qu’on n’est pas où l’on croit, en me faisant injure.
(Tart. IV. 7.)
Sosie croit être dans le palais d’Amphitryon, Orgon croit être chez soi; et ni l’un ni l’autre ne s’abuse par cette croyance. Mais il s’agit ici d’un point moral, et non du lieu physique: c’est pourquoi je pense qu’il n’est pas permis de supprimer cet en, qui marque la différence des deux locutions être quelque part et en être à.....
--EN, relatif à un nom de personne:
C’est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête Les moyens les plus prompts d’en faire ma conquête.
(L’Ét. I. 2.)
De faire que Célie soit ma conquête.
Le plus parfait objet dont je serois charmé N’auroit pas mon amour, n’en étant point aimé.
(Dép. am. I. 3.)
C’est-à-dire, si je n’en étais pas aimé.
(Voyez PARTICIPE PRÉSENT, pour si suivi d’un conditionnel.)
Arnolphe dit d’Agnès:
Je l’aurai fait passer chez moi dès son enfance, Et j’en aurai chéri la plus tendre espérance.
(Éc. des fem. IV. 1.)
L’espérance d’Agnès, c’est-à-dire que donnait Agnès.
Ce n’est là qu’une ébauche du personnage; et, pour en achever le portrait, il faudroit bien d’autres coups de pinceau....
(D. Juan. I. 1.)
Mes justes soupçons chaque jour avoient beau me parler, j’en rejetois la voix qui vous rendoit criminel.
(Ibid. I. 3.)
Allons, cédons au sort dans mon affliction; Suivons-en aujourd’hui l’aveugle fantaisie.
(Amph. III. 7.)
Le sort est personnifié dans cet exemple, comme les soupçons dans le précédent.
Et tandis qu’au milieu des béotiques plaines Amphitryon son époux Commande aux troupes thébaines, Il en a pris la forme.
(Ibid. prol.)
Jupiter a pris la forme d’Amphitryon.
--EN, construit avec un verbe, avec ALLER:
Il faut que ce soit elle, avec une parole Qui trouve le moyen de les faire en aller.
(D. Garcie. IV. 6.)
Vous ne voulez pas faire en aller cet homme-là?
(Impromptu. 2.)
L’usage est fort ancien de supprimer le pronom réfléchi:
(Voyez ARRÊTER et PRONOM RÉFLÉCHI.)
Ne devrait-on pas écrire tout d’un mot enaller, comme enflammer, s’envoler, s’enfuir, et tous les composés avec en?
Pourquoi la tmèse est-elle prescrite au participe passé de ce verbe, tandis qu’elle est défendue dans les analogues? Pourquoi faut-il absolument dire il s’en est allé, et ne peut-on dire il s’en est volé, il s’en est flammé?
Le peuple dit toujours: il s’est enallé.
Le livre des Rois tantôt fait la tmèse, et tantôt non.
Ce qui a placé ce verbe dans une catégorie particulière, c’est peut-être l’irrégularité de ses formes à certains temps.
On trouve, dès l’origine de la langue, en aller avec ou sans le pronom réfléchi:
«A tant Samuel s’enturnad, e en Gabaa Benjamin s’enalad, e li altre enalerent od Saul.»
(Rois. p. 44.)
On rencontre, à l’impératif, en va, sans le pronom, et va-t-en, avec le pronom:
«Pur co, enva e oci e destrui Amalech.»
(Ibid. p. 53.)
«Truvad Cisnee, ki cusins fu Moysi, e bonement li dist: Vat en d’ici.»
(Ibidem.)
--EN (S’) ALLER, pour aller simplement. Molière affectionne la première forme:
Oui, notaire royal.--De plus, homme d’honneur. --Cela s’en va sans dire.
(Éc. des mar. III. 5.)
Le commissaire viendra bientôt, et l’on s’en va vous mettre en lieu où l’on me répondra de vous.
(Méd. m. lui. III. 10.)
Mais son valet m’a dit qu’il s’en alloit descendre.
(Tart. III. 1.)
--Avec devoir; EN DEVOIR A QUELQU’UN:
Il ne vous en doit rien, madame, en dureté de cœur.
(Princ. d’Él. III. 5.)
--Avec donner et jouer; EN DONNER D’UNE, et EN JOUER D’UNE AUTRE:
Bon, bon! tu voudrois bien ici m’en donner d’une.
(Dép. am. III. 7.)
Pour toi premièrement, puis pour ce bon apôtre, Qui veut m’en donner d’une, et m’en jouer d’une autre.
(L’Ét. IV. 7.)
Le mot de l’ellipse paraît être le substantif bourde ou plutôt bourle.
(Voyez BOURLE.)
--Avec être; EN ÊTRE JUSQU’A (un infinitif):
Pour moi, j’en suis souvent jusqu’à verser des larmes.
(Psyché, I. 1.)
--Avec payer:
Non, en conscience, vous en payerez cela.
(Méd. m. lui. I. 6.)
--Avec planter; EN PLANTER A QUELQU’UN:
Je sais les tours rusés et les subtiles trames Dont, pour nous en planter, savent user les femmes.
(Éc. des fem. I. 1.)
En figure ici le mot cornes, qu’on laisse de côté par bienséance et discrétion.
--Avec pouvoir; N’EN POUVOIR MAIS:
.... Ayant de la manière Sur ce qui n’en peut mais déchargé sa colère.....
(Éc. des fem. IV. 6.)
Est-ce que j’en puis mais? Lui seul en est la cause.
(Ibid. V. 4.)
Mais est le latin magis, qu’on prononçait, dans l’origine, en deux syllabes: ma-his, l’aspiration remplaçant le g du latin. Mais signifie donc plus, davantage; et je n’en puis mais, non possum magis, c’est-à-dire, je n’en puis rien, pas plus que vous ne voyez.
--EN POUVOIR QUE DIRE, locution elliptique:
Beaucoup d’honnêtes gens en pourroient bien que dire.
(Éc. des fem. III. 3.)
Pourraient bien avoir ou savoir que dire de cela.
Que représente ici quod, comme dans cette locution: faire que sage; c’est faire ce que fait le sage.
--EN, construit avec un substantif ou un adverbe; EN ALGER:
Il va vous emmener votre fils en Alger.--On t’emmène esclave en Alger!
(Scapin. II. 11.)
Cette façon de parler est née de l’horreur de nos pères pour l’hiatus, même en prose. A Alger, leur paraissait intolérable. En pareil cas, ils appelaient à leur secours les consonnes euphoniques, dont l’n était une des principales, et disaient: Aller A(n) Alger. L’identité de prononciation a fait écrire par e, en Alger.
«Je serai marié, si l’on veut, en Alger.»
(CORNEILLE. Le Ment.)
Aujourd’hui, que l’euphonie de notre langue a été détruite par l’intrusion des habitudes étrangères, tous les journaux écrivent, et l’on prononce, à Alger. Cela s’appelle un perfectionnement logique.
--EN-BAS, EN-HAUT, considérés comme substantifs, et recevant encore devant eux la préposition en:
Qu’est ceci? vous avez mis les fleurs en en-bas?--Vous ne m’aviez pas dit que vous les vouliez en en-haut.
(B. gent. II. 8.)
Nicot écrit d’un seul mot embas, enhault. Perrault, parlant de la feuille d’arbre:
«Lorsque l’hiver répand sa neige et ses frimas, «Elle quitte sa tige, et descend en en-bas.»
«Ce mot, en de certaines occasions, doit être regardé comme substantif, car on lui donne une préposition.»
(TRÉVOUX.)
--EN DÉPIT QUE..... Voyez DÉPIT.
--EN LA PLACE DE:
Et qui des rois, hélas! heureux petit moineau, Ne voudrait être en votre place!
(Mélicerte. I. 5.)
ENCANAILLER (S’), néologisme en 1663:
CLIMÈNE (précieuse).--..... Le siècle s’encanaille furieusement!
ÉLISE.--Celui-là est joli encore, s’encanaille! Est-ce vous qui l’avez inventé, madame?
CLIMÈNE.--Hé!
ÉLISE.--Je m’en suis bien doutée.
(Crit. de l’Éc. des f. 7.)
Il paraît que ce mot fit un établissement rapide, car il est dans Furetière (1684), et sans observation.
S’enducailler, que Chamfort avait fait par représailles, n’a pas eu le même bonheur, sans doute parce qu’il était moins nécessaire.
ENCENS, au pluriel; DES ENCENS, des hommages, des louanges:
Cet empire, que tient la raison sur les sens, Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens.
(Fem. sav. I. 1.)
Aux encens qu’elle donne à son héros d’esprit.
(Ibid. I. 3.)
Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens, Qu’un auteur qui partout va gueuser des encens.
(Ibid. III. 5.)
ENCHÈRE; PORTER LA FOLLE ENCHÈRE DE QUELQU’UN:
Vous pourriez bien porter la folle enchère de tous les autres, et vous n’avez point de père gentilhomme.
(G. D. I. 6.)
Porter la folle enchère, c’est couvrir à soi seul les mises de tous les autres enchérisseurs, demeurer seul responsable et payer pour tout le monde, et un peu encore au delà.
ENCLOUURE:
De l’argent, dites-vous: ah! voilà l’enclouure!
(L’Ét. II. 5.)
On a deviné l’enclouure.
(B. gent. III. 10.)
L’enclouure est, au propre, la plaie secrète d’un cheval que le maréchal a piqué jusqu’au vif en le ferrant, et qui fait boîter la bête. Comme il est très-difficile de reconnaître au dehors lequel des clous perce trop avant, on est quelquefois obligé de dessoler entièrement le cheval.
De là, le sens figuré de cette expression: deviner l’enclouure.
Nicot ne donne que enclouer, d’où il paraîtrait que le substantif est plus moderne; mais on le rencontre dès le XIIIe siècle:
«Li rois qui payens asseure «Panse bien cette encloeure (enclouvéure).»
(Complainte de Constantinoble, p. 29.)
ENCORE QUE, quoique:
Encor que son retour En un grand embarras jette ici mon amour....
(Éc. des f. III. 4.)
Les Italiens disent de même ancora che.
«Encore qu’ils soient fort opposés à ceux qui commettent des crimes...»
(PASCAL. 8e Prov.)
La Fontaine affectionne cette expression; elle revient très-souvent aussi dans les Provinciales.
Encore que, pour la construction, est autre que quoique. Quoi n’est pas un adverbe, c’est un pronom neutre à l’accusatif; on ne devrait donc, à la rigueur, l’employer que devant un verbe dont il pût recevoir l’action: quoi que vous disiez; quoi qu’il fasse. Ainsi l’on ne devrait pas dire: quoi qu’ils soient opposés, parce que rien ici ne gouverne quoi. En latin: quod cumque agas, et quamvis sint oppositi. Il faut, en français, prendre l’autre expression, encore que. C’est par abus et par oubli de la valeur des mots qu’on a laissé quoique passer pour adverbe, et en cette qualité usurper indistinctement toutes les positions, au point d’étouffer comme inutile l’autre forme.
ENDIABLER (S’) A (un infinitif):
Chacun s’est endiablé à me croire médecin.
(Méd. m. lui. III. 1.)
ENFLÉ D’UNE NOUVELLE:
Et quand je puis venir, enflé d’une nouvelle, Donner à son repos une atteinte mortelle, C’est lors que plus il m’aime.
(D. Garcie. II. 1.)
ENFONCÉ, par métaphore comme plongé: ENFONCÉ DANS LA COUR:
Il est fort enfoncé dans la cour; c’est tout dit.
(Fem. sav. IV. 3.)
ENGAGÉ DE PAROLE AVEC QUELQU’UN:
J’étois, par les doux nœuds d’une amour mutuelle, Engagé de parole avecque cette belle.
(Éc. des fem. V. 9.)
ENGAGEMENT, condition d’être engagé:
L’engagement ne compatit point avec mon humeur.
(D. Juan. III. 6.)
ENGENDRER la MÉLANCOLIE:
Allons, morbleu! il ne faut point engendrer de mélancolie.
(Méd. m. lui. I. 6.)
--ENGENDRER (S’), se donner un gendre:
Ma foi, je m’engendrois d’une belle manière!
(L’Ét. II. 6.)
Que vous serez bien engendré!
(Mal. im. II. 5.)
Remarquez que dans gendre, engendrer, le d est euphonique, attiré entre l’n et l’r, qui se trouvent rapprochés après la syncope du mot latin: gen(era)re, gen(e)rum. C’est ainsi que Vendres représente Veneris, dans le nom de Port-Vendres, portus Ven(e)ris. Les Grecs disaient de même ἀνδρός pour ἀνρός, syncope d’ἀνερός.
Nr attirait le d intermédiaire; ml attirait le b. De humilem, on fit d’abord humele, qui se lit dans les plus anciens textes; puis, par syncope, humle; et enfin humble.
Les lois de l’euphonie sont les mêmes en tout temps comme en tous lieux; seulement elles sont mieux obéies par les peuples naissants que par les peuples vieillis. Il semble que, chez les derniers, la langue soit devenue plus souple à proportion que l’oreille devenait plus dure.
ENGER. Voyez ANGER.
ENGLOUTIR LE CŒUR:
Pouas! vous m’engloutissez le cœur!
(G. D. III. 11.)
ENGROSSER:
N’a-t-il pas fallu que votre père ait engrossé votre mère pour vous faire?
(D. Juan. III. 1.)
Ce mot ne serait plus souffert sur la scène, à cause du progrès des mœurs.
ENNUYER (S’); JE M’ENNUIE, IL M’ENNUIE, absolument, sans complément; et