IL N’EST PAS QUE...: - IL Y VA DU MIEN, DU VÔTRE:
Mais peut-être il n’est pas que vous n’ayez bien vu Ce jeune astre d’amour, de tant d’attraits pourvu.
(Éc. des fem. I. 6.)
Il n’est pas (possible) que.....
Cette manière d’employer que est toute latine. Hoc est quod ad vos venio (PLAUTE), c’est cela que je viens à vous.
A déboucher la porte il iroit trop du vôtre.
(Remercîment au Roi. 1663.)
Molière a supprimé l’y pour le soin de l’euphonie, ou plutôt cet y s’absorbe dans celui de irait. C’était originairement la coutume, non-seulement pour l’i, mais pour toute voyelle:
«Seignurs baruns, ki i purruns enveier?»
(Roland. st. 18.)
«Le duc Og er e l’arcevesque Turpin.»
(Ibid. st. 12.)
«La fame s’en prist à a percoivre.»
(La Bourse pleine de sens. v. 18.)
On ne compte dans la mesure qu’un seul i, un seul a, un seul e.
(Voyez des Variations du langage français, p. 192, 193.)
Le mien, le vôtre, dans cette locution sont au neutre, signifiant mon intérêt, votre intérêt, ou mon bien et le vôtre, comme en latin meum, tuum: «Nil addo de meo,» (CICER.) Je n’y ajoute rien du mien. «Tetigin’ tui?» (TER.) Ai-je rien pris du tien?
IL supprimé après voilà:
Eh bien! ne voilà pas mon enragé de maître?
(L’Ét. V. 7.)
Ne voilà pas de mes mouchards qui prennent garde à ce qu’on fait?
(L’Av. I. 3.)
Ne voilà pas ce que je vous ai dit?
(G. D. III. 12.)
--IL; deux il se rapportant à des sujets divers:
L’éloge de Louis XIV, dans le ve acte de Tartufe, présente un singulier exemple de mauvais style, où l’incorrection des deux il se montre plusieurs fois. Cette tirade, si souvent reprochée à Molière, vaut la peine d’être examinée. Molière commence par dire de Louis XIV:
Il donne aux gens de bien une gloire immortelle, Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle; Et l’amour pour les vrais ne ferme point son cœur A tout ce que les faux doivent donner d’horreur.....
Ce mais et cette remarque ne semblent-ils pas dire que d’ordinaire l’amour de la vertu exclut la haine du vice?
D’abord il (le roi) a percé par ses vives clartés Des replis de son cœur toutes ces lâchetés.
Son cœur est le cœur de Tartufe.
Venant vous accuser, il s’est trahi lui-même;
Le sujet change: il n’est plus le roi, c’est Tartufe.
Et, par un juste trait de l’équité suprême, S’est découvert au prince un fourbe renommé, Dont sous un autre nom il étoit informé.
Il revient au monarque; sous un autre nom s’applique à Tartufe, et non pas à Louis XIV; c’est Tartufe qui était connu sous un autre nom.
Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté Sa lâche ingratitude et sa déloyauté.
On ne s’exprimerait pas autrement si c’était Louis XIV qui se repentît d’avoir été ingrat et déloyal envers Orgon.
A ses autres horreurs il a joint cette suite,
Le roi a joint cette suite, ou ce supplément, aux autres horreurs de Tartufe.
Et ne m’a jusqu’ici soumis à sa conduite Que pour voir l’impudence aller jusques au bout.
Sa conduite, pour dire que Tartufe commandait à l’exempt.
Oui, de tous vos papiers, dont il (Tartufe) se dit le maître, Il (le roi) veut qu’entre vos mains je dépouille le traître.
Tant d’impropriété de termes, d’incorrection et de négligence, feraient à bon droit soupçonner que ce morceau de placage n’est pas de Molière. Molière en aura donné l’idée et confié l’exécution à quelqu’un des versificateurs de sa troupe. C’est ce qui expliquerait l’étrange disparate de cette tirade dans une pièce qui, parmi toutes celles de Molière, peut réclamer le prix du style.
Enfin, si Molière a versifié lui-même ce passage, il fallait qu’il n’attachât guère d’importance à la matière.
L’amant n’a point de part à ce transport brutal. Il a pour vous, ce cœur, pour jamais y penser, Trop de respect, trop de tendresse: Et si de faire rien à vous pouvoir blesser Il avoit eu la coupable foiblesse, De cent coups à vos yeux il voudroit le percer.
(Amph. II. 6.)
Le premier il se rapporte au cœur; le second, à l’amant, qui est nommé dans la phrase précédente.
Peut-être faudrait-il lire se percer; mais aucune édition ne le donne.
Enfin le Malade imaginaire offre de fréquents exemples de cette incorrection:
Tout le spectacle se passe sans qu’il (le berger) y donne la moindre attention. Mais il se plaint qu’il est trop court, parce qu’en finissant il se sépare de son adorable bergère.
(Mal. im. II. 6.)
Le premier il représente le berger; le second, le spectacle; et le troisième, encore le berger. En finissant, qui grammaticalement ne peut se rapporter qu’au berger, se rapporte au spectacle.
On lit dans la même scène:
Des manières de vers libres tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver.
(Ibid.)
Il paraît qu’il faut en ou les faire trouver.
On l’avertit que le père de la belle a conclu son mariage avec un autre.
(Ibid.)
Son ne désigne pas le mariage du père, comme la phrase le ferait entendre, mais celui de la belle.
Cette pièce est de toutes celles de Molière la plus négligemment écrite. On y sent en quelque sorte la rapidité de l’auteur fuyant devant la mort, qui l’atteignit à la quatrième représentation. Au reste, cette faute d’employer dans la même phrase deux il relatifs à des sujets différents, se rencontre dans les meilleurs écrivains. En voici un exemple de Pascal:
«Les confesseurs n’auront plus le pouvoir de se rendre jugés de la disposition de leurs pénitents, puisqu’ils (les confesseurs) sont obligés de les croire sur leur parole, lors même qu’ils (les pénitents) ne donnent aucun signe suffisant de douleur.»
(10e Prov.)
Et l’on sait pourtant avec quel soin les Provinciales étaient travaillées! Mais nul n’est exempt de faillir, ni Pascal, ni Molière, ni Bossuet.
--IL surabondant:
Chacun fait ici-bas la figure qu’il peut, Ma tante; et bel esprit, il ne l’est pas qui veut!
(Fem. sav. III. 2.)
Cette tournure a une naïveté qui donne du piquant à l’adage. On se tromperait fort de prendre cet il pour une cheville commandée par la mesure.
Son cœur, pour se livrer, à peine devant moi S’est-il donné le temps d’en recevoir la loi.
(Ibid. IV. 1.)
«La source de tout le mal est que ceux qui n’ont pas craint de tenter au siècle passé la réformation par le schisme, ne trouvant point de plus fort rempart contre leurs nouveautés que la sainte autorité de l’Église, ils ont été obligés de la renverser.»
(BOSSUET. Or. fun. de la r. d’A.)
--IL, construit avec qui, dans le sens de celui qui:
Il est bien heureux qui peut avoir dix mille écus chez soi!
(L’Av. I. 5.)
Corneille a dit de même:
«Il passe pour tyran quiconque s’y fait maître.»
(Cinna. II. 1.)
Sur quoi voici la remarque de Voltaire: «Cet il était autrefois un tour très-heureux; la tyrannie de l’usage l’a aboli.»
«Qui se contraint au monde, il ne vit qu’en torture.»
(REGNIER, sat. XV.)
«Et qui jeune n’a pas grande dévotion, «Il faut que pour le monde à le feindre il s’exerce.»
(Id. sat. XIII.)
«Ha, ha! il n’a pas paire de chausses qui veult!»
(Gargantua. I. 9.)
Pathelin fait au drapier compliment sur son activité:
LE DRAPIER.
«Que voulez-vous? il faut songer «Qui veult vivre, et soustenir peine.»
(Pathelin.)
--IL N’EST QUE DE (un infinitif), il n’est rien tel que de...:
Ma foi, il n’est que de jouer d’adresse en ce monde.
(1er Interm. du Malade im. sc. 6.)
--IL M’ENNUIE. (Voyez ENNUYER) (s’):
--IL Y A, CE QU’IL Y A (s.-ent. à faire):
Or sus, mon fils, savez-vous ce qu’il y a? C’est qu’il faut songer, s’il vous plaît, à vous défaire de votre amour.
(L’Av. IV. 3.)
ILLUSTRE; UN ILLUSTRE substantivement:
Madame, voilà un illustre!
(Pourc. I. 3.)
IMBÉCILE, au sens du latin imbecillis:
Est-il rien de plus foible et de plus imbécile!
(Éc. des fem. V. 4.)
Imbécile ne fait qu’exprimer plus fortement, et avec une légère nuance de mépris, l’idée de faiblesse.
«Taisez-vous, nature imbécile!»
(PASCAL. Pensées.)
IMPÉTUOSITÉ DE PRÉVENTION. (Voyez BRUTALITÉ.)
IMPOSER, pour en imposer, mentir.
Tous les grammairiens font une loi d’exprimer en dans ce sens; Molière ne le met jamais:
Jamais l’air d’un visage, Si ce qu’il dit est vrai, n’imposa davantage.
(L’Ét. III. 2.)
C’est bien assez pour moi qu’il m’ait désabusé De voir par quels motifs tu m’avois imposé.
(Ibid. III. 4.)
Faites-moi pis encor: tuez-moi si j’impose.
(Dép. am. I. 4.)
Vous verrez si j’impose, et si leur foi donnée N’avoit pas joint leurs cœurs depuis plus d’une année.
(Éc. des mar. III. 6.)
Je ne sais pas s’il impose; Mais il parle sur la chose Comme s’il avoit raison.
(Amph. III. 5.)
Hélas! à vos paroles je puis répondre ici, moi, que vous n’imposez point.
(L’Av. V. 5.)
«On demande s’il ne lui seroit pas plus aisé d’imposer à celle dont il est aimé, qu’à celle qui ne l’aime point.»
(LA BRUYÈRE, ch. III.)
Tout le XVIIe siècle a parlé ainsi.
«Quelques écrivains, dit Bouhours, ont voulu établir imposturer. Le public s’est contenté du verbe imposer, qui signifie la même chose: vous imposez; il impose à tout l’univers.» (Rem. nouv.)
La Touche, qui écrivait en 1730, dit pareillement: «Imposer tout seul veut dire mentir.» (Art de bien parler françois. II. p. 23.)
La distinction entre imposer et en imposer, dont le premier se prendrait en bonne part, imposer du respect, et l’autre en mauvaise pour tromper, est donc une subtilité chimérique, invention des grammairiens de notre âge. M. N. Landais, par exemple, après avoir cité la phrase de la Bruyère, ajoute: «C’est une faute: il fallait d’en imposer.» M. Boniface s’y accorde. Mais d’où vient à M. Landais et à M. Boniface l’autorité sur Molière et sur la Bruyère?
Les Latins disaient imponere tout seul pour signifier mentir. Imposuit Catoni. (CICER.) Imposuit mihi caupo. (MARTIAL.) Præfectis Antigoni imposuit. (CORN. NEPOS.)--Il a trompé Caton;--le cabaretier m’a dupé;--il donna le change aux lieutenants d’Antigonus.
Quand la pythonisse d’Endor reconnut l’ombre de Samuel, elle s’écria vers Saül: Quare imposuisti mihi? Pourquoi m’avez-vous imposé par votre déguisement?» (Rois, I, cap. 28.)
--IMPOSER, verbe actif, comme IMPUTER; IMPOSER UNE TACHE A QUELQU’UN:
On ne peut imposer de tache à cette fille.
(L’Ét. III. 4.)
--IMPOSER A QUELQU’UN, dans le même sens:
«Quand Diana rapporte avec éloge les sentiments de Vasquez....... il n’est ni calomniateur ni faussaire, et vous ne vous plaignez point qu’il lui impose; au lieu que quand je représente ces mêmes sentiments de Vasquez, mais sans le traiter de phénix, je suis un imposteur, un faussaire, et un corrupteur de ses maximes.»
(PASCAL. 11e Prov.)
Dans l’affaire de Carrouge et Legris, la jeune dame de Carrouge accusait Legris de lui avoir fait violence:
«Jacques Legris s’excusoit trop fort, et disoit que rien n’en estoit, et que la dame lui imposoit induement.»
(FROISSART. Chron. III. ch. 49.)
IMPRESSIONS:
La jalousie a des impressions Dont bien souvent la force nous entraîne.
(Amph. II. 6.)
IMPRIMER; ÊTRE IMPRIMÉ DE QUELQUE CHOSE, en garder une impression profonde, en style néologique, en être impressionné:
Et pourtant Trufaldin Est si bien imprimé de ce conte badin...
(L’Ét. III. 2.)
La Bruyère, dans son discours de réception à l’Académie, dit: «La mémoire des choses dont nous nous sommes vus le plus fortement imprimés.»
(Voyez plus bas S’IMPRIMER QUELQUE CHOSE.)
On ne voit pas pourquoi M. Auger blâme cette expression dans la Bruyère et dans Molière. Il prétend que «Imprimé se dit de ce qui a fait l’impression, et non de ce qui l’a reçue.» Qu’est-ce qui autorise cette loi? Qui est-ce qui l’a portée? Où? Ce sont les questions qu’on a toujours à faire aux grammairiens.
Imprimer a fait impression; impression a produit, de notre temps, impressionner, qui ne manquera pas d’engendrer, au premier jour, impressionnement. Pourquoi d’impressionnement ne ferait-on pas impressionnementer, comme d’ornement nous avons vu sortir ornementer? C’est ainsi qu’on enrichit la langue!
--IMPRIMER DE L’AMOUR:
Sachez donc que vos vœux sont trahis Par l’amour qu’une esclave imprime à votre fils.
(L’Ét. I. 9.)
Nous disons encore bien imprimer de la crainte, de la terreur, du respect: pourquoi pas de l’amour? Ce dernier sentiment peut être aussi vif, aussi soudain et aussi profond que les autres. On ne voit pas d’où naîtrait la distinction.
--IMPRIMER (S’) QUELQUE CHOSE:
Là, regardez-moi là durant cet entretien, Et jusqu’au moindre mot imprimez-le-vous bien.
(Éc. des fem. III. 2.)
Si l’on peut dire s’imprimer quelque chose, la conséquence rigoureuse sera qu’on puisse dire être imprimé de quelque chose, contrairement à la remarque de M. Auger, qui blâme cette façon de parler.
INCLINER QUELQU’UN A ou VERS UNE PERSONNE:
Et je sais encor moins comment votre cousine Peut être la personne où son penchant l’incline.
(Mis. IV. 1.)
INCOMMODÉ; peu accommodé des biens de la fortune:
Vous êtes la grande protectrice du mérite incommodé; et tout ce qu’il y a de vertueux indigents au monde va débarquer chez vous.
(Am. mag. I. 6.)
«Revenons donc aux personnes incommodées, pour le soulagement desquelles nos pères....... assurent qu’il est permis de dérober.»
(PASCAL. 8e Provinciale.)
(Voyez ACCOMMODÉ.)
INCONGRUITÉ DE BONNE CHÈRE:
Vous y trouverez des incongruités de bonne chère et des barbarismes de bon goût.
(B. gent. IV. 1.)
INDÉFENDABLE:
CLIMÈNE (précieuse ridicule).
Cette pièce (l’École des Femmes), à le bien prendre, est tout à fait indéfendable.
(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)
Ce mot paraît un barbarisme forgé par la précieuse; Furetière ne le donne pas, non plus que Trévoux. Montaigne a dit: «La faiblesse d’une cause indéfensible.»
INDICATIF PRÉSENT après que, où nous mettrions le subjonctif:
Vous tournez les choses d’une manière qu’il semble que vous avez raison.
(D. Juan. I. 2.)
Ma foi, monsieur, voilà qui est bien fait! Il semble qu’il est en vie, et qu’il s’en va parler.
(Ibid. V. 5.)
INDIENNE, substantivement; UNE INDIENNE, robe de chambre de toile des Indes:
Je me suis fait faire cette indienne-ci.
(B. gent. I. 1.)
INFINITIF, gouverné par un autre sujet que celui de la phrase:
Il ne vous a pas faite une belle personne, Afin de mal user des choses qu’il vous donne.
(Éc. des fem. II. 6.)
Il, le ciel, ne vous a pas faite, etc..... afin d’user..... non pas afin qu’il use, mais afin que vous usiez. La familiarité du dialogue semble autoriser cette légère irrégularité, surtout quand l’équivoque n’est pas possible.
Elle (la demande) me touche assez pour m’en charger moi-même.
(B. gent. III. 12.)
Pour que je m’en charge moi-même.
--DEUX INFINITIFS de suite:
J’y ai déjà jeté des dispositions à ne pas me souffrir longtemps pousser des soupirs.
(D. Juan. II. 2.)
--INFINITIF ACTIF avec le sens passif:
Nous avons en main divers stratagèmes tout prêts à produire dans l’occasion.
(Pourc. I. 3.)
C’est-à-dire, à être produits.
INFLEXIBLE; ÊTRE INFLEXIBLE A QUELQU’UN:
Si tu m’es inflexible, Je m’en vais me tuer!
(L’Ét. II. 7.)
INGÉRER (S’) DE QUELQUE CHOSE, dans quelque chose:
Et vous êtes un impertinent, de vous ingérer des affaires d’autrui.
(Méd. m. lui. I. 2.)
INSTANCE, pour renchérir sur le mot soin; instance à faire quelque chose:
Et notre plus grand soin, notre première instance Doit être à le nourrir du suc de la science.
(Fem. sav. II. 7.)
INSTRUIT DANS, instruit de...:
Et ce que le soldat dans son devoir instruit Montre d’obéissance au chef qui le conduit...
(Éc. des fem. III. 2.)
INTERDIRE (S’), verbe réfléchi:
Achevez de lire; Votre âme, pour ce mot, ne doit point s’interdire.
(D. Garc. II. 6.)
INTÉRESSER A, ayant pour sujet un nom autre qu’un nom de personne:
Mon devoir m’intéresse, Mon père, à dégager bientôt votre promesse.
(Sgan. 23.)
Intéresser à est ici comme obliger à, engager à.
--S’INTÉRESSER DANS QUELQUE CHOSE:
De vos premiers progrès j’admire la vitesse, Et dans l’événement mon âme s’intéresse.
(Éc. des fem. III. 4.)
INTERPRÉTER A, c’est-à-dire, au sens de:
Aux faux soupçons la nature est sujette, Et c’est souvent à mal que le bien s’interprète.
(Tart. V. 3.)
Je dois interpréter à charitable soin Le désir d’embrasser ma femme?...
(Ibid.)
INTIME (UN), substantivement:
Non, non; c’est mon intime, et sa gloire est la mienne.
(Éc. des fem. V. 7.)
INTRÉPIDITÉ DE BONNE OPINION:
La constante hauteur de sa présomption, Cette intrépidité de bonne opinion....
(Fem. sav. I. 3.)
INTRIGUET; GENS DE L’INTRIGUET:
Et que toute notre famille Si proprement s’habille, Pour être placée au sommet De la salle où l’on met Les gens de l’intriguet.
(Ballet des Nations, à la suite du B. gent.)
Les gens de la basse intrigue, les chevaliers d’industrie. Les anciennes éditions ont entriguet. Les mots latins in et inter faisant en français en et entre, la véritable forme du mot serait effectivement entrigue, de intricare; et il paraît qu’on l’a d’abord dit ainsi.
Notre langue est de double formation. Dans les mots formés à une bonne époque, in, inter sont toujours traduits en, entre; dans les mots de création moderne, on a tout simplement transcrit le radical latin.
De la première formation sont: engager, enhardir, engendrer, entreprendre, entretenir, etc., etc.
De la seconde: inventer, introduire, inspirer, imprimer (jadis empreindre), s’ingénier (primitivement engigner), intermède (primitivement entremets), intention, substantif nouveau du vieux verbe entendre, etc., etc.
INVERSION.
Ah! Octave, est-il vrai ce que Silvestre vient de dire à Nérine, que votre père est de retour, et qu’il veut vous marier?
(Scapin. I. 3.)
Pour juger l’excellence et la rapidité de ce tour, il n’y a qu’à rétablir la construction et l’ordre grammatical ordinaires: «Ce que Silvestre vient de dire à Nérine, que votre père est de retour et qu’il veut vous marier, est-il vrai?»
Il y a longtemps que l’esprit a saisi cette question; aussi quand elle arrive est-elle superflue. L’art de celui qui parle est de ne point se laisser devancer par la pensée de celui qui écoute. De là les constructions renversées, pour être naturelles.
--INVERSION DU PRONOM après un subjonctif, en supprimant que:
Ah! tout cela n’est que trop véritable; Et plût au ciel le fût-il moins!
(Amph. I. 2.)
L’harmonie est bien plus douce par ce tour que par la construction ordinaire:
Et plût au ciel qu’il le fût moins!
INVITÉ DE....
Ils avoient vu une galère turque, où on les avoit invités d’entrer.
(Scapin. III. 3.)
J’AI PEUR, en phrase incidente, pour j’en ai peur, je le crains:
La défense, j’ai peur, sera trop tard venue.
(Mélicerte. I. 5.)
JALOUSIE DE QUELQU’UN au sujet de quelqu’un:
Toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de monsieur votre mari.
(B. gent. V. 7.)
Molière a construit le substantif comme son adjectif: jaloux de, jalousie de.... Ce de est le latin de, touchant, relativement à.
JAMBE; RENDRE LA JAMBE MIEUX FAITE, ironiquement, pour exprimer qu’une chose est sans application utile:
NICOLE. Oui, ma foi, cela vous rendroit la jambe bien mieux faite!
(Bourg. gent. III. 3.)
JE, pronom singulier joint à un verbe au pluriel: je sommes, j’avons, je parlons, etc:
MARTINE.
Ce n’est point à la femme à parler, et je sommes Pour céder le dessus en toute chose aux hommes.
(Fem. sav. V. 3.)
Mon Dieu, je n’avons point étuguié comme vous! Et je parlons tout droit comme on parle cheux nous.
(Ibid. II. 6.)
Pierrot, Charlotte et Mathurine, dans Don Juan, usent également de cette façon de parler, qui attire à la pauvre Martine cette réprimande de Bélise:
Ton esprit, je l’avoue, est bien matériel! Je n’est qu’un singulier, avons est un pluriel. Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire?
Mais il est bon de savoir qu’avant de se trouver dans la bouche des servantes et des paysans, cette façon de parler avait été dans celle des savants et des princes. Henri Estienne en rend témoignage dans ses Dialogues du langage françois italianisé:--«Ce sont les mieux parlants qui prononcent ainsi, «j’allons, je venons, je disnons, je soupons.»
Cette faute, dont il accuse les courtisans de Henri III, remonte beaucoup plus haut, puisqu’on lit, dans une lettre autographe de François Ier à M. de Montmorency:
«J’avons espérance qu’y fera beau tems, veu ce que disent les estoiles que j’avons eu le loysir de veoir.»
(Lett. de la Reine de Navarre. I. 467.)
Il y a plus, cette locution est consignée dans la grammaire de Palsgrave:
«I finde in comon speche suche maners of speking, je trouve dans le commun langage ces façons de parler...... Cependant que j’irons au marché, pour nous irons;--j’avons bien bu, pour nous avons;--allons m’en, de par le diable! pour allons-nous-en;--j’allons bien, pour nous allons bien.»
(Of the verbe, folio 125 au verso.)
(Voyez OUS et des Variations du lang. fr., p. 290-293).
JE SOIS, par exclamation; que je sois:
Je sois exterminé si je ne tiens parole!
(Dép. am. IV. 3.)
JETER DES MENACES, DES LARMES:
Cette doña Elvire,....... dont l’âme irritée ne jetoit que menaces et ne respiroit que vengeance...
(D. Juan. IV. 9.)
Je jette des larmes de joie.
(Ibid. V. 1.)
--JETER UN OBSTACLE à quelque chose:
Et je ne voudrois point, par des efforts trop vains, Jeter le moindre obstacle à vos justes desseins.
(D. Garcie. V. 3.)
JEU; A JEU SUR:
Battre un homme à jeu sûr n’est pas d’une belle âme.
(Amph. I. 2.)
JEU DE MOTS AFFECTÉ:
Ainsi mon cœur, Frosine, un peu trop foible, hélas! Se rendit à des soins qu’on ne lui rendoit pas.
(Dép. am. II. 1.)
Le Dépit amoureux est le second[60] ouvrage de Molière, qui était encore, en ce temps-là, l’écolier des Italiens et des Espagnols.
[60] Suivant l’opinion reçue et l’ordre adopté. Je crois, après un mûr examen, que ce fut le premier. L’Étourdi et le Dépit ayant été composés en province, on n’a pu en savoir la chronologie très-authentique. Il est certain que l’Étourdi, par rapport à la conception comme par rapport au style, montra un progrès immense sur le Dépit.
JOCRISSE; FAIRE LE JOCRISSE:
MARTINE.
Je ne l’aimerois point s’il faisoit le jocrisse.
(Fem. sav. V. 3.)
Et demeure les bras croisés comme un jocrisse.
(Sgan. 16.)
Le Dictionnaire de Trévoux donne le nom de Jocrisse et le dicton populaire où il s’encadre, mais il ne révèle rien sur l’origine de ce personnage, qui paraît nous être venu d’Italie.
JOINDRE pour rejoindre:
Allons vite joindre notre provincial.
(Pourc. I. 3.)
JOINT, adverbialement:
La mémoire du père à bon droit respectée, Joint au grand intérêt que je prends à la sœur, Veut que du moins l’on tâche à lui rendre l’honneur.
(Éc. des Mar. III. 4.)
Ce n’est pas la mémoire unie à l’intérêt; c’est la mémoire du père à bon droit respectée, cela joint à l’intérêt que..... etc. Joint embrasse d’une manière complexe l’idée du vers précédent.
On disait autrefois, joint que, invariable: cela signifie, dit Furetière, ajoutez-y que:
«Joint encore qu’il falloit avoir fini bientôt, et passer rapidement dans un pays!»
(BOSSUET. Hist. univ. I. 11e part. § 5.)
Le participe joint a remplacé dans ces locutions le vieil adverbe jouxte, juxta.
JOUER, actif, suivi d’un nom de chose, éluder:
Jusqu’ici vous avez joué mes accusations.
(G. D. III. 8.)
Les Latins aussi ne disaient ludere en ce sens qu’avec un nom de la personne:
«Sat me lusistis; ludite nunc alios.»
Cependant on trouve aussi, dans Pétrone, ludere vestigia, manquer sous le pied.
--JOUER AU PLUS SUR:
Pour jouer au plus sûr, Il faut me l’amener dans un lieu plus obscur.
(Éc. des fem. V. 2.)
--JOUER (SE), mis absolument comme jouer:
Que veut dire ceci? Nous, nous jouons, je croi.
(Mélicerte. I. 2.)
JOUR, au figuré, notion, connaissance:
Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu, Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu.
(Éc. des f. IV. 6.)
--JOUR A, facilité à:
Je veux vous faire un peu de jour à la pouvoir entretenir
(Sicilien. 10.)
--DONNER UN JOUR, donner une couleur, considérer sous un aspect:
Du semblables erreurs, quelque jour qu’on leur donne,...
(Amph. III. 8.)
JUDAS, adjectivement, pour traître:
COVIELLE. Que cela est Judas!
(B. gent. III. 10.)
JUDICIAIRE, jugement; AVOIR QUELQUE MORCEAU DE JUDICIAIRE:
Vous êtes-vous mis dans la tête que Léonard de Pourceaugnac...... n’ait pas là-dedans quelque morceau de judiciaire pour se conduire?
(Pourc. II. 7.)
J’observe qu’on devrait écrire morseau, car ce mot est un diminutif de mors, un mors de pain, formé du verbe mordre, qui faisait au participe passé mors, d’où morceler (qui serait mieux écrit morseller), et non mordu; comme tordre, tors, et non tordu:
«Adonc repartit l’espousée: «Je ne vous ai pas mors aussy!»
(MAROT.)
JUGEMENT A GAUCHE:
Un envers du bon sens, un jugement à gauche.
(L’Ét. II. 14.)
JURER; JURER DE QUELQUE CHOSE; latinisme, jurare de aliqua re:
Vous avez beau faire la garde: j’en ai juré, elle sera à nous.
(Sicilien. 9.)
JUSTIFIER; JUSTIFIER QUELQUE CHOSE ET SE JUSTIFIER A QUELQU’UN SUR, pour auprès de quelqu’un:
C’est aux vrais dévots que je veux partout me justifier sur la conduite de ma comédie.
(Préf. de Tartufe.)
Et pour justifier à tout le monde l’innocence de mon ouvrage.
(1er Placet au roi.)
... C’est consoler un philosophe que de lui justifier ses larmes.
(Lettre à Lamothe-Levayer)[61].
[61] En lui envoyant un sonnet sur la mort du jeune Lamothe-Levayer.
Votre père ne prend que trop le soin de vous justifier à tout le monde.
(L’Av. I. 1.)
«C’est ainsi que notre bergère se justifiait à Cérès.»
(LA FONTAINE. Psyché. II.)
LA, rapporté à un mot caché dans une ellipse:
Fût-ce mon propre frère, il me la payeroit.
(L’Ét. III. 4.)
La ne se rapporte grammaticalement à rien; le substantif sous-entendu peut être dette. L’usage est de dire aujourd’hui, au masculin ou au neutre: «Il me le payerait; tu me le payeras.»
(Voyez des exemples analogues au mot ÉCHAPPER BELLE (L’).)
--LA, construit avec le verbe être, et représentant un substantif:
Je veux être mère parce que je la suis, et ce seroit en vain que je ne la voudrois pas être.
(Am. mag. I. 2.)
La tient la place du mot mère. Madame de Sévigné prétendait mal à propos étendre ce privilége de l’article, et mettre la en remplacement d’un participe: Êtes-vous enrhumée?--Je la suis. L’article, dans ce dernier cas, représente être enrhumé, qui n’a point de genre; par conséquent: je le suis.
LA CONTRE, contre cela:
On ne peut pas aller là contre.
(D. Juan. I. 2.)
Eh bien! oui; vous dit-on quelque chose là contre?
(Fem. sav. II. 6.)
Mon frère, pouvez-vous tenir là contre?
(Mal. im. III. 21.)
LA DONNER SÈCHE A QUELQU’UN:
Et, sortis de ce lieu, me la donnant plus sèche: Marquis, allons au cours faire voir ma calèche.
(Fâcheux. I. 1.)
(Voyez ÉCHAPPER (L’) BELLE.)
LAIDIR, devenir laid:
Je crains fort de vous voir comme un géant grandir, Et tout votre visage affreusement laidir.
(L’Ét. II. 5.)
Nous n’avons plus que le composé enlaidir.
J’observe que cette terminaison ir, aux verbes neutres, marquait une action en progrès, comme en latin escere: grandir; laidir, emmaladir; assagir, rendre sage; affolir, rendre fou (affoler est autre chose; c’est fouler, blesser, etc.). En termes de marine, calmir c’est être en train de se calmer: la mer calmit, commence à calmir.
LAISSER A (le verbe à l’infinitif sans préposition):
Et laisse à mon devoir s’acquitter de ses soins.
(Amph. I. 2.)
--NE PAS LAISSER DE (un infinitif):
Ce n’est rien, ne laissons pas d’achever.
(Préc. rid. 15.)
Je lui dis que vous n’y êtes pas, madame, et il ne veut pas laisser d’entrer.
(Crit. de l’Éc. des fem. 4.)
Il y a là vingt gens qui sont fort assurés de n’entrer point, et qui ne laissent pas de se presser.
(Impromptu. 3.)
Cela choque le sens commun, Mais cela ne laisse pas d’être.
(Amph. II. 1.)
Ne laissons pas d’attendre le vieillard.
(Scapin. I. 5.)
Ils ne laisseroient pas de l’apprendre, s’ils vouloient écouter les personnes.
(Comtesse d’Escarb. 11.)
Parmi nos bons écrivains, je n’en trouve pas qui aient employé cette autre forme de la même locution, ne pas laisser que de.
«Son orgueil (de Nabuchodonosor) ne laissa pas de revivre dans ses successeurs.»
(BOSSUET. Hist. Univ. IIIe part. § 4.)
«L’eau ne laissa pas d’agir, et de mettre en évidence les figues toutes crues encore et toutes vermeilles.»
(LA FONT. Vie d’Ésope.)
«Cela n’importe, dit le père; on ne laisse pas d’obliger toujours les confesseurs à les croire (les pénitents).»
(PASCAL. 10e Provinc.)
«Je ne laissai pas de compter avec plaisir l’argent que j’avois dans mes poches, bien que ce fût le salaire de mes assassinats.»
(LE SAGE. Gil Blas. II. 6.)
Dans cette façon de parler, laisser représente omettre. On dit omettre de, et non pas omettre que de. Les Italiens disent pareillement: «Egli non lascia di dire il suo parer,» et non pas non lascia che di dire.
Si cette locution nous vient d’eux, il est clair que nous l’avons altérée; s’ils l’ont au contraire prise de nous, c’est la preuve que dans l’origine le que n’y figurait pas.
Thomas Corneille, dans ses notes sur Vaugelas, blâme l’introduction du que parasite dans cette façon de parler; un dictionnaire moderne ne laisse pas de l’autoriser, c’est celui de M. Napoléon Landais.
LANGUE; AVOIR DE LA LANGUE, être bavard:
C’est avoir bien de la langue que de ne pouvoir se taire de ses propres affaires!
(Scap. III. 4.)
--LANGUE qui FAIT UN PAS DE CLERC:
Ce mariage est vrai?--Ma langue en cet endroit A fait un pas de clerc, dont elle s’aperçoit.
(Dépit am. I. 4.)
Il faut observer que cette métaphore bouffonne est placée dans la bouche de Mascarille.
LA PESTE SOIT, telle ou telle chose. (Voyez PESTE.)
LAS! hélas:
Où voulez-vous courir?--Las! que sais-je?
(Tart. V. 1.)
Il faut observer que cet adjectif, depuis longtemps passé à l’état d’interjection, n’était pas primitivement immobile. Une femme s’écriait, hé, lasse! comme en latin me lassam! Dans hélas, l’interjection est hé, comme dans hémi: «Hémi, où arai-je recours? (R. de Coucy.)» Hei mihi,--hei lassum.
LATIN pour latiniste:
Vous êtes grand latin et grand docteur juré.
(Dépit am. II. 7.)
On dit de même familièrement un grand grec, pour helléniste.
LÉGER; DE LÉGER, légèrement:
Mon Dieu! l’on ne doit rien croire trop de léger.
(Tart. IV. 6.)
Au XIIe siècle on disait de legerie, c’est-à-dire, avec légèreté. Roland dit à Charlemagne que ses conseillers l’ont conseillé un peu de léger sur le fait des ambassadeurs de Marsile:
«Loerent vous alques de legerie.»
(Chanson de Roland, st. 14.)
De léger comme de vrai. Les Italiens disent de même di leggiero.
--LÉGER D’ÉTUDE:
Et, de nos courtisans les plus légers d’étude, Elle (la fresque) a pour quelque temps fixé l’inquiétude.
(La Gloire du Val de Grâce.)
LEQUEL:
Molière paraît avoir eu pour ce mot une antipathie si prononcée, il l’emploie si rarement, que j’ai pensé intéressant de recueillir les passages où il se trouve, et ceux ou il est visiblement évité.
Les premiers sont au nombre de huit; les autres sont à peu près innombrables: aussi je me contenterai des principaux de ces derniers.
Ma bague est la marque choisie Sur laquelle au premier il doit livrer Célie.
(L’Ét. II. 9.)
Il n’a pas aperçu Jeannette, ma fillole, Laquelle a tout ouï, parole pour parole.
(Ibid. IV. 7.)
Car goûtez bien, de grâce, Ce raisonnement-ci, lequel est des plus forts.
(Dépit am. IV. 2.)
Le malheureux tison de ta flamme secrète, Le drôle avec lequel...--Avec lequel? poursui.
(Sgan. 6.)
J’ai appris cette nouvelle d’un paysan qu’ils ont interrogé, et auquel ils vous ont dépeint.
(D. Juan. II. 8.)
En vertu d’un contrat duquel je suis porteur.
(Tart. V. 4.)
Est-ce que..... Et que du doux accueil duquel je m’acquittai Votre cœur prétend à ma flamme Ravir toute l’honnêteté?
(Amph. II. 2.)
Je viens, mon fils, avant que de sortir, vous donner avis d’une chose à laquelle il faut que vous preniez garde.
(Mal. im. II. 10.)
(Voyez LEQUEL évité, et OU.)
NOTA. On lit dans l’École des maris:
SGANARELLE (sortant de l’accablement dans lequel il étoit plongé.)
(Éc. des Mar. III. 10.)
Cette indication scénique n’est pas de Molière. On ne la trouve point dans les éditions de 1692 ni de 1710; mais elle se montre dans l’édition de 1774, chez la veuve David. P. Didot (1821) l’a reproduite. C’est style du XVIIIe siècle.
--LEQUEL évité:
En bonne foi, ce point sur quoi vous me pressez....
(Dépit am. II. 1.)
Le foudre punisseur Sous qui doit succomber un lâche ravisseur.
(D. Garcie. I. 2.)
Il eût été facile de mettre,
Sous lequel doit tomber un lâche ravisseur,
si Molière n’avait pris à tâche d’éviter lequel.
Outre que je pourrois désavouer sans blâme Ces libres vérités sur quoi s’ouvre mon âme.
(Ibid. II. 1.)
Cet hymen redoutable Pour qui j’aurois souffert une mort véritable.
(Ibid. IV. 4.)
Et ce sont particulièrement ces dernières (qualités) pour qui je suis.
(Ép. dédic. de l’Éc. des fem.)
C’est un supplice, à tous coups, Sous qui cet amant expire.
(Sicilien. 9.)
Vous avez des traits à qui fort peu d’autres ressemblent.
(Ibid. 12.)
..... De ces galanteries ingénieuses à qui le vulgaire ignorant donne le nom de fourberies.
(Scapin. I. 2.)
L’éducation des enfants est une chose à quoi il faut s’attacher fortement.
(Ibid. II. 1.)
C’est la puissance paternelle, auprès de qui tout le mérite ne sert de rien.
(Scapin. III. 1.)
Voyez aux mots QUI, DE QUI,--QUOI,--OÙ,--d’autres exemples, en grand nombre, qui ne permettent pas de douter que Molière n’évitât de propos délibéré l’emploi de lequel. Apparemment il réservait ce mot pour marquer le sens du latin uter, c’est-à-dire, l’alternative.
Au surplus, la même remarque s’applique, plus ou moins absolue, à tous les écrivains du XVIIe siècle en général. C’est du siècle suivant que date le fréquent usage de ces formes, duquel, auquel, par lequel, dans lequel, à la faveur duquel, etc., etc., dont le grand siècle exprimait ordinairement la valeur par ce simple monosyllabe où.
Les écrivains de la renaissance avaient fait abus de lequel, mais d’une autre façon, en l’employant à relier les deux parties d’une phrase.
LES UNS DES AUTRES:
Nous devons parler des ouvrages les uns des autres avec beaucoup de circonspection.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
Ici l’on voit la première partie de l’expression invariable; c’est la seconde qui subit l’influence de la construction: parler des ouvrages les uns des autres.
Bossuet maintient l’expression entière invariable, comme un seul mot qui ne se modifierait point au milieu:
«Auparavant l’on mettoit la force et la sûreté de l’empire uniquement dans les troupes, que l’on disposoit de manière qu’elles se prêtassent la main les unes les autres.»
(BOSSUET. Hist. un. IIIe p. § 6.)
Et non: les unes aux autres.
LESTE, au figuré; BRAVE ET LESTE:
Ta forte passion est d’être brave et leste.
(Éc. des fem. V. 4.)
Vous souffrez que la vôtre aille leste et pimpante!
(Éc. des mar. I. 1.)
LEVER UN HABIT, c’est-à-dire, de quoi faire un habit:
C’est que l’étoffe me sembla si belle, que j’en ai voulu lever un habit pour moi.--Oui, mais il ne falloit pas le lever avec le mien.
(B. Gent. II. 8.)
LIBERTÉS au pluriel:
Ma sœur, je vous demande un généreux pardon, Si de mes libertés j’ai taché votre nom.
(Éc. des mar. III. 10.)
LIBERTIN:
C’est être libertin que d’avoir de bons yeux.
(Tart. I. 6.)
Je le soupçonne encor d’être un peu libertin: Je ne remarque pas qu’il hante les églises.
(Ibid. II. 2.)
Laissez aux libertins ces sottes conséquences.
(Ibid. V. 1.)
Libertin, aujourd’hui restreint à la débauche des femmes, signifiait dans l’origine un esprit fort, un libre penseur, et n’emportait pas nécessairement une idée désavantageuse.
«Ce mot, dit Bouhours, signifie quelquefois une personne qui hait la contrainte, qui suit son inclination, qui vit à sa mode, sans s’écarter néanmoins des règles de l’honnêteté et de la vertu. Ainsi l’on dira d’un homme de bien qui ne sauroit se gêner, et qui est ennemi de tout ce qui s’appelle servitude: Il est libertin. Il n’y a pas au monde un homme plus libertin que lui. Une honnête femme dira même d’elle, jusqu’à s’en faire honneur: Je suis née libertine. Libertin et libertine, en ces endroits, ont un bon sens et une signification délicate.» (Remarques nouvelles sur la langue françoise, p. 395, édition de 1675.)
LIBERTINAGE, indépendance d’esprit poussée jusqu’à la témérité:
Mon frère, ce discours sent le libertinage.
(Tart. I. 6.)
«Il y en a bien qui croient, mais par superstition; il y en a bien qui ne croient pas, mais par libertinage.»
(PASCAL. Pensées. p. 227.)
Ainsi le libertinage était l’excès opposé à la superstition; ce que le néologisme dévot de la Harpe, de Mme de Genlis et autres tels apôtres, appelait, au XIXe siècle, le philosophisme.
(Voyez LIBERTIN.)
LICENCIER (SE) A (un infinitif), se donner licence jusqu’à...:
Quoi! ta bouche se licencie A te donner encore un nom que je défends?
(Amph. III. 7.)
LIEU comme endroit:
Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà, qui s’amuse à couper du bois.
(Méd. m. lui. I. 5.)
LOGIS DU ROI, c’est-à-dire, donné par le roi, la prison:
J’ai peur, si le logis du roi fait ma demeure, De m’y trouver si bien dès le premier quart d’heure, Que j’aye peine aussi d’en sortir par après.
(L’Ét. III. 5.)
LONGUEUR, pour durée de temps, lenteur, délais:
Vous pourriez éprouver, sans beaucoup de longueur, Si mon bras sait encor montrer quelque vigueur.
(Sgan. 1.)
Et la grande longueur de son éloignement Me le fait soupçonner de quelque changement.
(Ibid. 2.)
Allons donc, messieurs et mesdames, vous moquez-vous avec votre longueur?
(Impromptu. 1.)
LOUP-GAROU, employé comme une sorte d’adjectif invariable:
Il a le repart brusque et l’accueil loup-garou.
(Éc. des mar. I. 6.)
LUI, que nous employons au datif pour le masculin et le féminin, est souvent, dans Molière, remplacé par à lui, à elle, qui permettent de distinguer les genres:
Venez avec moi, je vous ferai parler à elle.
(G. D. II. 6.)
--LUI, où Molière met ordinairement soi:
Mais il (l’amour) traîne après lui des troubles effroyables.
(Mélicerte. II. 2.)
Je voudrois bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre et ce ciel que voilà là-haut; et si tout cela s’est bâti de lui-même.
(D. Juan. III. 1.)
Je pense qu’il faut dans ces deux passages après soi et de soi-même, comme on lit dans les passages suivants:
Oui, madame, on s’en charge; et la chose, de soi...
(Tart. IV. 5.)
Le choix du fils d’Oronte est glorieux, de soi.
(Éc. des fem. V. 7.)
La noblesse, de soi, est bonne.
(G. D. I. 1.)
De lui, d’elle feraient ici le même solécisme qu’en latin per illum au lieu de per se. (Voyez SOI.)
LUMIÈRE; PARLER AVEC LUMIÈRE; c’est la même métaphore que parler clairement:
Et j’en veux, dans les fers où je suis prisonnière, Hasarder un (avis) qui parle avec plus de lumière.
(Éc. des mar. II. 5.)
--DONNER DE LA LUMIÈRE DE; manifester:
Un cœur de son penchant donne assez de lumière, Sans qu’on nous fasse aller jusqu’à rompre en visière.
(Mis. V. 2.)
--OUVRIR DES LUMIÈRES:
Ouvre-nous des lumières.
(L’Av. IV. 1.)
Lumières n’est pas ici dans le sens du latin faces, mais dans celui de fenêtres, ou toute ouverture par où la lumière s’introduit et la vue peut saisir une perspective. Ouvrir des lumières signifie donc, en style moderne, ouvrir des jours.
La lumière d’un canon est une ouverture au canon.
La vieille langue disait, par une de ces apocopes si fréquentes chez elle, un lu, pour une lumière, c’est-à-dire, une fenêtre. Le paysan picard dit encore: freme ch’ lu, ferme cette lumière. De lu s’est formé lucarne, qui est un lu carré.
(Voyez au mot CARNE.)
Chez les Latins, lumina, en termes d’architecture, signifie également des fenêtres, des jours.
--PETITES LUMIÈRES, au figuré, capacité étroite:
Et comme ses lumières sont fort petites....
(Pourc. III. 1.)
LUMINAIRE (LE) les yeux:
Oui! je devois au dos avoir mon luminaire!
(L’Ét. I. 8.)
L’UN, en parlant de plus de deux:
Je m’offre à vous mener l’un de ces jours à la comédie.
(Préc. rid. 10.)
Ce n’est ici qu’un bal à la hâte; mais l’un de ces jours nous vous en donnerons un dans les formes.
(Ibid.)
Mais par ce cavalier, l’un de ses plus fidèles, Vous en pourrez sans doute apprendre des nouvelles.
(Don Garcie. V. 5.)
C’est mal à propos que les grammairiens ont voulu défendre d’employer l’un en parlant de plus de deux. Cet usage du mot l’un date de l’origine de la langue:
«E partid son pople en treis, e livrad l’une partie à Joab, e l’altre à Abisaï, e la tierce à Ethaï.»
(Rois. p. 185.)
«Sa femme commença à devenir l’une des plus belles femmes qui feust en France.»
(MARGUERITE, Heptam. nouv. 15.)
«Voilà l’un des péchés où mon âme est encline.»
(REGNIER. Sat. 12.)
«L’un des plaisirs où plus il dépensa «Fut la louange: Apollon l’encensa.»
(LA FONT. Belphégor.)
«J’ai vu les lettres que vous débitez contre celles que j’ai écrites à un de mes amis sur le sujet de votre morale, où l’un des principaux points de votre défense est que.....»
(PASCAL. 11e Prov.)
--L’UNE par ellipse, pour l’une de vous, l’une ou l’autre:
Non, je veux qu’il se donne à l’une pour époux.
(Mélicerte. I. 5.)
--L’UN NI L’AUTRE, pour ni l’un ni l’autre:
Vous n’aurez l’un ni l’autre aucun lieu de vous plaindre.
(Mélicerte. II. 6.)
«Mais, aussitôt que l’ouvrage eut paru, «Plus n’ont voulu l’avoir fait l’un ni l’autre.»
(RACINE. Épigr. sur l’Iphigénie de Leclerc.)
MACHER CE QUE L’ON A SUR LE CŒUR:
Mme PERNELLE.
Et je ne mâche point ce que j’ai sur le cœur.
(Tart. I. 1.)
Cette métaphore est empruntée des animaux ruminants: je ne rumine point les griefs dont j’ai à me plaindre.
MA COMMÈRE DOLENTE, expression proverbiale:
Et maintenant je suis ma commère dolente.
(Sgan. 2.)
MAIN; LA MAIN HAUTE. (Voyez HAUT LA MAIN.)
--A TOUTES MAINS, toujours prêt à tous les partis:
C’est un épouseur à toutes mains.
(D. Juan. I. 1.)
(Voyez DONNER LES MAINS.)
MAINTENIR QUELQU’UN, absolument, le maintenir en joie et prospérité:
Le bon Dieu vous maintienne!
(Dép. am. III. 4.)
MAL, adverbe joint à un adjectif. (Voyez MAL PROPRE.)
MAL DE MORT, VOULOIR MAL DE MORT A QUELQU’UN:
Je me veux mal de mort d’être de votre race!
(Fem. sav. II. 7.)
--MAL D’OPINION, qui gît dans l’opinion:
Un mal d’opinion ne touche que les sots.
(Amph. I. 4.)
MALEPESTE DE....:
Malepeste du sot que je suis aujourd’hui!
(L’Ét. II. 5.)
(Que la) male peste (soit) du sot...
(Voyez PESTE.)
MALFAIT, substantif; UN MALFAIT:
Peux-tu me conseiller un semblable forfait, D’abandonner Lélie et prendre ce malfait?
(Sgan. 2.)
MALGRÉ QUE J’EN AIE ou QU’ON EN AIT:
--Me voulez-vous toujours appeler de ce nom? --Ah! malgré que j’en aie, il me vient à la bouche.
(Éc. des fem. I. 1.)
Madame tourne les choses d’une manière si agréable, qu’il faut être de son sentiment malgré qu’on en ait.
(Crit. de L’Éc. des fem. 3.)
Cet exemple n’autorise point l’emploi de malgré que. Malgré que vous disiez... pour quoi que vous disiez, sera toujours un solécisme. Voici la différence: dans malgré qu’on en ait, mal gré ou mauvais gré est le complément naturel et direct d’avoir. C’est une espèce d’accusatif absolu: mauvais gré, tel mauvais gré que vous en ayez.
Mais cette explication n’est plus possible dans malgré que vous disiez, fassiez..., parce que gré ne saurait être ici le complément des verbes faire, dire: on ne dit pas, on ne fait pas un gré. Au contraire, quoi (quid) s’allie très-bien aux verbes faire et dire: quoi que vous fassiez, mot à mot quid quod agas.
La faute est venue de ce qu’on a fait de malgré une sorte d’adverbe, en perdant de vue ses racines. Cela ne fût pas arrivé si l’on avait retenu l’usage d’écrire en deux mots mal gré. Personne ne s’est jamais avisé de dire: En dépit que vous fassiez; parce que dépit est resté visiblement substantif.
(Voyez DÉPIT.)
MALHEURE (A LA):
Et bien à la malheure est-il venu d’Espagne, Ce courrier que la foudre ou la grêle accompagne!
(L’Ét. II. 13.)
A la male ou mauvaise heure: in malora; andate in malora.
«Va-t-en à la malheure, excrément de la terre!»
(LA FONTAINE. Le Lion et le Moucheron.)
MALITORNE:
Nous avons le fils du gentilhomme de notre village, qui est le plus grand malitorne et le plus sot dadais que j’aie jamais vu.
(B. gent. III. 12.)
Malitorne vient sans doute de male tornatus:
«Et male tornatos incudi reddere versus.»
(HOR. de Art. poet.)
MAL PROPRE A...:
Monsieur, je suis mal propre à décider la chose.
(Mis. I. 2.)
Les comédiens, par la crainte d’une équivoque ignoble, substituent je suis peu propre. Le sens n’est pas le même. On employait autrefois mal et peu à cet office avec des nuances différentes. Mal gracieux, mal habile, étaient des expressions moins fortes que peu gracieux, peu habile. Il est regrettable que l’on ait laissé perdre cet emploi de mal. La prononciation a soudé inséparablement l’adverbe à l’adjectif dans maussade (mal sade), c’est-à-dire qui est mal sérieux, d’un sérieux désagréable, déplaisant, et non peu sérieux[62].
[62] Sade marquait un sérieux doux, une contenance réservée avec grâce. Plusieurs écrivains du XVe siècle ont pris sade et son diminutif sadinet pour gentil, agréable. Les Anglais, entraînant l’exagération du mot dans le sens opposé, ont gardé sad pour signifier triste. Le sens primitif était intermédiaire. «Sadde, dit Palsgrave (en 1530), discrete; sadde, full of gravity.» (Fol. 94 verso.)
Sade paraît venir de sedatus, et en exprime parfaitement le sens. Borel dérive maussade de male satus; c’est une étymologie à la façon de Ménage, qui se contente de quelques lettres communes ou analogues pour conclure la filiation. Si maussade vient de satus? Borel n’y a pas réfléchi.
Je me sens mal propre à bien exécuter ce que vous souhaitez de moi.
(Am. magn. I. 2.)
«........ Le galant aussitôt «Tire ses grègues, gagne au haut, «Mal content de son stratagème.»
(LA FONT. Le Renard et le Coq.)
MALVERSATIONS, dans le sens étendu de désordres de conduite:
GEORGE DANDIN (à sa femme.)
Vous avez ébloui vos parents et plâtré vos malversations.
(G. D. III. 8.)
L’Académie n’attribue à ce mot qu’une application restreinte:--«Faute grave commise par cupidité dans l’exercice d’une charge, d’un emploi, dans l’exécution d’un mandat.»
L’explication de Trévoux s’accorde avec celle de l’Académie; ainsi Molière s’est servi d’un mot impropre, ou plutôt n’y aurait-il pas une intention comique dans cette impropriété même? Le paysan enrichi se sert du terme le plus considérable qu’il connaisse pour accuser sa femme, et c’est un terme de finances.
MANIÈRE; D’UNE MANIÈRE QUE, avec l’ellipse de TELLE:
Vous tournez les choses d’une manière qu’il semble que vous avez raison.
(Don Juan. I. 2.)
--DES MANIÈRES (des espèces) DE...:
Vous n’allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou des manières de vers libres.
(Mal. im. II. 6.)
MANQUEMENT DE FOI, DE MÉMOIRE, pour manque:
Et qu’on s’aille former un monstre plein d’effroi De l’affront que nous fait son manquement de foi?
(Éc. des fem. IV. 8.)
Et n’ai-je à craindre que le manquement de mémoire?
(Impromptu. 1.)
MARCHÉ; COURIR SUR LE MARCHÉ DES AUTRES:
MATHURINE.--Ça n’est pas biau de courir su le marché des autres!
(D. Juan. II. 5.)
De mettre l’enchère à ce qu’ils marchandent.
MARCHER SUR QUELQUE CHOSE, métaphoriquement, traiter un sujet avec circonspection:
Mon Dieu, madame, marchons là-dessus, s’il vous plaît, avec beaucoup de retenue.
(C{tesse} d’Esc. 1.)
MARQUIS; LE MARQUIS dans un sens général, et pour désigner toute une classe; DONNER DANS LE MARQUIS:
Vous donnez furieusement dans le marquis!
(L’Av. I. 5.)
Vous vous jetez dans les allures des marquis.
Molière a dit de même:
Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur.
(Mis. II. 5.)
MASQUE, adjectivement, dans le sens d’hypocrite, dissimulée:
La masque, encore après, lui fait civilité!
(Sgan. 14.)
Ah, ah, petite masque, vous ne me dites pas que vous avez vu un homme dans la chambre de votre sœur!
(Mal. im. II. 11.)
--MASQUE DE FAVEUR; faveur simulée qui n’a que l’apparence:
D’un masque de faveur vous couvrir mes dédains!
(D. Garc. II. 6.)
MATIÈRE; DES MATIÈRES DE LARMES:
Ah! Myrtil, vous avez du ciel reçu des charmes Qui nous ont préparé des matières de larmes.
(Mélicerte. II. 6.)
--D’ILLUSTRES MATIÈRES A....:
Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville.... pour chercher d’illustres matières à ma capacité.
(Mal. im. III. 14.)
MATRIMONION, mot latin, mariage:
Quelque autre, sous l’espoir du matrimonion, Aurait ouvert l’oreille à la tentation.
(Dépit am. II. 4.)
Dans l’origine, ces notations om, um, soit en latin, soit en français, soit au commencement ou à la fin des mots, se prononçaient on, et non pas, comme on fait aujourd’hui, ome. Eum se prononçait eon, comme on le voit par l’histoire de ce fanatique du moyen âge qui, entendant chanter à la messe per eum qui venturus est, s’alla persuader qu’il s’agissait de lui, parce qu’il s’appelait Eon[63]. On disait, au XVIIe siècle, de l’opion:
«Lit-on du mal, c’est jubilation; «Lit-on du bien, des mains tombe le livre, «Qui vous endort comme bel opion.»
(SENECÉ.)
[63] Il se donna pour le fils de Dieu, et gagna des partisans, à l’aide desquels il envahissait les monastères et en chassait les moines. Pour arrêter cette espèce d’hérésie ridicule, il ne fallut rien de moins qu’un concile tenu à Reims, et présidé par le pape en personne. Cela se passait en 1148. (Cf. d’Argentré.)
Voltaire a dit encore, au XVIIIe:
«L’opium peut servir un sage: «Mais, suivant mon opinion, «Il lui faut, au lieu d’opion, «Un pistolet et du courage.»
Galbanon, aliboron, rogaton, dicton, toton, sont les mots latins aliorum (barbarement aliborum), galbanum, rogatum, dictum, totum (parce que si le toton s’abat de manière à présenter la face où est inscrite la lettre T, le joueur prend la totalité des enjeux.)
On dit indifféremment factotum et factoton, mais factotum est la prononciation moderne:
«..... Je pense qu’en effet, «Reprit Nuto, cela peut être cause «Que le pater avec le factoton «N’auront de toi ni crainte ni soupçon.»
(LA FONT. Mazet.)
MAUX; DIRE TOUS LES MAUX DU MONDE:
Qu’ils disent tous les maux du monde de mes pièces, j’en suis d’accord.
(Impromptu. 3.)
ME, avec un verbe neutre, comme tomber:
A qui la bourse?--Ah dieux, elle m’étoit tombée!
(L’Ét. I. 7.)
Me est ici au datif: à moi. C’est le datif que les Latins employaient pour exprimer soit le profit, soit la perte: Exciderat mihi marsupium.
(Voyez DATIF.)
MÉCHANT, mauvais; en parlant du goût, d’un art:
Mais peut-être, madame, que leur danse sera méchante? --Méchante ou non, il la faut voir.
(Am. magn. I. 6.)
..... Je n’ai pas si méchant goût que vous avez pensé.
(Ibid. II. 1.)
Il ne faut point perdre de vue le sens primitif de meschant, qui n’est point celui de malus, nequam, auquel seul il est aujourd’hui réduit, mais celui de infortuné, qui a contre soi la chance. Ce radical mes agit de même dans mes-prix, mes-dire, mes-offrir, mes-aventure, mes-estime, etc. (en anglais mis: mistake, misfortune, etc.).
Meschant est le participe de meschoir, pour meschéant. Alain Chartier oppose méchant à heureux:
«Adonc y seras-tu plus meschant de ce que tu cuideras y estre plus heureux.»
(ALAIN CHARTIER. Curial. p. 394.)
Greban dit qu’à la mort de Charles VII les bergers désolés se rassemblaient:
«Car par troupeaux s’assemblèrent ez champs, «Criants: Ha Dieu, que ferons-nous, meschants?»
(Épitaphe de Charles VII.)
Charles Bouille, de Saint-Quentin (1533): «Meschant: qua voce abutentes Galli, virum interdum inopem, interdum iniquum, dolosum et infelicem effantur.» (De vitiis vulgarium Ling., p. 15.) Mais il n’est pas si exact quand il dérive méchant du grec μηχανή, parce que les artisans voués aux arts mécaniques sont d’ordinaire pauvres, et de pauvres deviennent méchants. C’est de l’étymologie à la façon de Ménage.
Meschance a été la forme primitive de méchanceté.
«Tu es le vray Dieu, qui meschance «N’aymes point, ni malignité.»
(MAROT, Psaume 5.)
Ainsi un méchant goût, une méchante danse, c’est un goût, une danse qui ne réussissent point, qui ont la chance contraire.
«Voilà, dit Xanthus, la pâtisserie la plus méchante que j’aie jamais mangée. Il faut brûler l’ouvrière, car elle ne fera de sa vie rien qui vaille.»
(LA FONTAINE. Vie d’Ésope.)
MÉDIRE SUR QUELQU’UN:
Ceux de qui la conduite offre le plus à rire Sont toujours sur autrui les premiers à médire.
(Tart. I. 1.)
«On médit de quelqu’un, et non sur quelqu’un. C’est une légère faute, que Molière eût évitée en mettant:
«Des autres sont toujours les premiers à médire.»
(M. AUGER.)
Le vers de Molière est le plus naturel du monde: celui qu’on propose pour le remplacer offre une inversion tout à fait forcée, et qui trahirait la gêne du poëte. Pourquoi ne dirait-on pas médire sur comme médire de, puisque, dans cette dernière forme, de est le latin de, qui signifie sur? On dit bien malédiction sur lui!
Molière, en construisant le verbe comme substantif, n’a point ici commis de faute, même légère; et c’en est toujours une d’être guindé, soit en vers, soit en prose.
MÊLER pour se mêler:
Faut-il le demander, et me voit-on mêler de rien dont je ne vienne à bout?
(L’Av. II. 6.)
Molière, par égard pour l’euphonie, a fait servir un seul me pour les deux verbes voir et mêler.
(Sur la suppression du pronom des verbes réfléchis, voyez au mot ARRÊTER.)
MÊME, pour le même:
Si sa bouche dit vrai, nous avons même sort.
(Amph. II. 2.)
Tout autre n’eût pas fait même chose à ma place?
(Dép. am. IV. 2.)
--MÊME, précédant son substantif comme en espagnol:
Avoir ainsi traité Et la même innocence et la même bonté!
(Sgan. 16.)
Seigneur, de vos soupçons l’injuste violence A la même vertu vient de faire une offense.
(D. Garcie. IV. 10.)
«Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu...?»
(CORN. Le Cid.)
L’italien a la même construction: l’istessa innocenza e l’istessa bonta.
--LE MÊME DE, le même que:
Je ne suis plus le même d’hier au soir.
(D. Juan. V. 1.)
Je ne suis plus le don Juan d’hier au soir.
«Le curé donc qui s’estoit logé dans la mesme hostellerie de nos comédiens...»
(SCARRON. Rom. com. 1re p. ch. 14.)
De pour que, dans cette locution, est un hispanisme.
(DE MÊME pour PAREIL, voyez de même.)
MÉNAGE; VIVRE DE MÉNAGE:
Qui me vend pièce à pièce tout ce qui est dans le logis!--C’est vivre de ménage.
(Méd. m. lui. I. 1.)
La plaisanterie repose sur la double acception du mot de: vivre avec ménage, épargne; et vivre aux dépens, au moyen de son ménage, de son mobilier.
MENER, pour amener:
Je sais ce qui vous mène.
(Éc. des fem. V. 7.)
MENTIR DE QUELQUE CHOSE:
Mais, à n’en point mentir, il seroit des moments Où je pourrois entrer en d’autres sentiments.
(D. Garcie. I. 5.)
Et, pour n’en point mentir, n’êtes-vous pas méchante De vous plaire à me dire une chose affligeante?
(Tart. II. 4.)
Selon M. Auger, on ne dit point mentir d’une chose. Pourquoi pas? on dit bien se taire de quelque chose.
(Voyez DE dans tous les sens du latin de.)
MÉPRIS avec un nom de nombre, comme d’une chose qui se compte:
J’ai souffert sous leur joug cent mépris différents.
(Fem. sav. I. 2.)
Sur le radical mes, voyez à MÉCHANT.
MERCI DE MA VIE:
Hé! merci de ma vie, il en iroit bien mieux Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux.
(Tart. I. 1.)
Trévoux dit que c’est une espèce de jurement employé par les femmes du peuple.
Merci signifie grâce, miséricorde. Merci de ma vie est l’opposé de mort de ma vie. C’est l’imprécation heureuse substituée à l’imprécation funeste, comme Dieu me sauve! au lieu de Dieu me damne!
L’espagnol et l’italien ont la même formule.
ME SEMBLE, ce me semble:
Nous ne nous sommes vus depuis quatre ans ensemble, Ni, qui plus est, écrit l’un à l’autre, me semble.
(Éc. des fem. I. 6.)
MESSIEURS VOS PARENTS, appliqué aux père et mère:
Je vous respecte trop, vous et messieurs vos parents, pour être amoureux de vous.
(G. D. I. 6.)
La bizarrerie de cette expression disparaît, si l’on réfléchit que messieurs signifie exactement mes seigneurs. Vos parents, votre père et votre mère, qui sont mes seigneurs.
MÉTAPHORES vicieuses, incohérentes, hasardées:
Les exemples n’en sont pas rares dans Molière, à cause de la rapidité avec laquelle il était souvent obligé d’écrire.
--BOUCHE:
Dans ma bouche, une nuit, cet amant trop aimable Crut rencontrer Lucile à ses vœux favorable.
(Dép. am. II. 1.)
Ascagne veut dire qu’à la faveur de la nuit, elle se fit passer, auprès de Valère, pour Lucile. Tout le respect dû à Molière ne saurait empêcher qu’on ne rie de cet amant qui croit rencontrer Lucile, la nuit, dans la bouche d’Ascagne. Molière sans doute serait le premier à s’en moquer.
--RESSORTS:
Fais-moi dans tes desseins entrer pour quelque chose: Mais que de leurs ressorts la porte me soit close, C’est ce qui fait toujours que je suis pris sans verd.
(L’Ét. III. 5.)
On concevrait les ressorts de la porte, mais la porte des ressorts est une image absolument impossible: les ressorts n’ont point de porte.
Ne vous y fiez pas! il aura des ressorts Pour donner contre vous raison à ses efforts.
(Tart. V. 3.)
On ne donne pas raison avec des ressorts. Molière veut dire: il aura des artifices, des ressources.
--POIDS:
Le poids de sa grimace, où brille l’artifice, Renverse le bon droit et tourne la justice.
(Mis. V. 1.)
Et sur moins que cela le poids d’une cabale Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
(Tart. V. 3.)
Le poids d’une cabale paraît une figure plus acceptable que le poids d’une grimace. (Voyez POIDS.)
--NŒUDS:
Je voudrois de bon cœur qu’on pût entre vous deux De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds.
(Tart. V. 3.)
Une ombre n’a point de nœuds; ainsi on ne raccommode pas les nœuds d’une ombre.
L’hymen ne peut nous joindre, et j’abhorre des nœuds Qui deviendroient sans doute un enfer pour tous deux.
(D. Garcie. I. 1.)
Comment des nœuds peuvent-ils devenir un enfer?
--AUDIENCE:
Et je vois sa raison D’une audience avide avaler ce poison.
(D. Garcie. II. 1.)
On ne peut se figurer quelqu’un avalant par l’oreille. Les Latins, plus hardis que nous dans leurs métaphores, disaient bien: densum humeris bibit aure vulgus (HORACE.) Cette image en français paraîtrait ridicule, pour être trop violente. Il faut tenir compte de l’usage.
--FACE:
Et je me vis contrainte à demeurer d’accord Que l’air dont vous viviez vous faisoit un peu tort; Qu’il prenoit dans le monde une méchante face.
(Mis. III. 5.)
La face d’un air?
--PRÊTER LES MAINS:
A vous prêter les mains ma tendresse consent.
(Mis. IV. 3.)
On ne conçoit pas bien ce que c’est que les mains d’une tendresse, ni une tendresse qui prête les mains. Mais ici l’excuse de Molière peut être que prêter les mains est une locution reçue pour dire seconder, et qu’ainsi le sens particulier de chaque mot se perd dans le sens général de l’expression.
La même observation se reproduit sur ce vers:
Pourvu que votre cœur veuille donner les mains Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains.
(Mis. V. 7.)
Les mains d’un cœur sont encore plus choquantes que les mains d’une tendresse.
--BRAS:
Un souris chargé de douceurs Qui tend les bras à tout le monde.
(Psyché. I. 1.)
--DENTS:
Tout cet embarras met mon esprit sur les dents.
(Amph. I. 2.)
Il est superflu de remarquer que les dents d’un esprit, les bras d’un souris, sont des images aussi forcées que les mains d’une tendresse ou d’un cœur.
Les vers suivants présentent une suite d’images tout à fait incohérentes. Il s’agit des ornements gothiques:
Ces monstres odieux des siècles ignorants, Que de la barbarie ont produits les torrents, Quand leur cours, inondant presque toute la terre, Fit à la politesse une mortelle guerre.
(La Gloire du Val de Grâce.)
Comment les torrents de la barbarie peuvent-ils produire des monstres odieux dont le cours inonde la terre? Il faut avouer que La Bruyère n’avait pas tort d’appliquer à ce style le nom de galimathias; mais il avait tort d’appliquer ce jugement au style de Molière en général.
Peut-être faut-il lire, au troisième vers, quand son cours; ce serait alors le cours de la barbarie, et non le cours des monstres. Le passage, après cette correction, n’en serait guère moins mauvais. Il est bien étonnant que Molière, au moment où il venait de donner Tartufe et le Misanthrope, pût écrire des vers comme ceux-là et comme les suivants:
Louis, le grand Louis, dont l’esprit souverain Ne dit rien au hasard et voit tout d’un œil sain, A versé de sa bouche, à ses grâces brillantes, De deux précieux mots les douceurs chatouillantes; Et l’on sait qu’en deux mots ce roi judicieux Fait des plus beaux travaux l’éloge glorieux.
Les précieuses et l’abbé Cotin ont dû se croire vengés.
(Voyez d’autres exemples de métaphores vicieuses aux mots AIGREUR, CHAMP, LANGUE, PEINDRE EN ENNEMIS, RESSORTS, ROIDIR, TRACER, TRAITS, VERSER, VISAGE, etc., etc.)
METTRE, absolument, mettre son chapeau, se couvrir:
Mettons donc sans façon.
(Éc. des fem. III. 4.)
Allons, mettez.--Mon Dieu, mettez.--Mettez, vous dis-je, monsieur Jourdain; vous êtes mon ami.
(Bourg. gent. III. 4.)
--METTRE DESSUS, même sens:
Mettez donc dessus, s’il vous plaît.
(Mar. for. 2.)
Mettez dessus la tête.
--SE METTRE, se vêtir:
Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter, Qu’on serait mal venu de me le disputer.
(Mis. III. 1.)
Voilà ce que c’est que de se mettre en personne de qualité!
(B. gent. II. 9.)
--METTRE A...., appliquer à:
C’est une fille de ma mère nourrice que j’ai mise à la chambre, et elle est toute neuve encore.
(Comtesse d’Esc. 4.)
--METTRE A BAS, métaphoriquement, renverser, terrasser:
C’est maintenant que je triomphe, et j’ai de quoi mettre à bas votre orgueil.
(George D. III. 8.)
--METTRE A BOUT UNE AME:
Et n’est-ce pas pour mettre à bout une âme?
(Amph. II. 6.)
--METTRE A TOUTE OCCASION; mettre une chose à toute occasion, en faire abus, la profaner:
Mais l’amitié demande un peu plus de mystère, Et c’est assurément en profaner le nom Que de vouloir le mettre à toute occasion.
(Mis. I. 2.)
--METTRE AU CABINET:
Franchement, il est bon à mettre au cabinet.
(Ibid. I. 2.)
On a beaucoup disputé sur le sens de cette expression. Les uns veulent que ce soit: bon à serrer, loin du jour, dans les tiroirs d’un cabinet (sorte de meuble alors à la mode); les autres prennent le mot dans un sens moins délicat, et qui s’est attaché à ce vers, devenu proverbe. Je crois que Molière a cherché l’équivoque. Et qu’on ne dise pas que la grossièreté du second sens est indigne d’Alceste; Alceste est poussé à bout, et lui, qui ne s’est pas refusé tout à l’heure une mauvaise pointe sur la chute du sonnet, ne paraît pas homme à refuser à sa colère un mot à la fois dur et comique, bien que d’un comique trivial. C’est justement cette trivialité qui fait rire, par le contraste avec le rang et les manières habituelles d’Alceste.
--METTRE AUX YEUX, devant les yeux:
Je lui mettois aux yeux comme dans notre temps Cette soif a gâté de fort honnêtes gens.
(Mis. I. 2.)
Me mettre aux yeux que le sort implacable Auprès d’elles me rend trop peu considérable.
(Mélicerte. II. 1.)
Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux.
(Tart. I. 1.)
--METTRE BAS, quitter, déposer:
Qui, moi, monsieur?--Oui, vous. Mettons bas toute feinte.
(Éc. des mar. II. 3.)
Allons donc, messieurs, mettez bas toute rancune.
(Am. méd. III. 1.)
--METTRE DANS UN DISCOURS, DANS UN PROPOS:
Si, pour les sots discours où l’on peut être mis, Il falloit renoncer à ses meilleurs amis.
(Tart. I. 1.)
Et pour ne vous point mettre aussi dans le propos.
(Fem. sav. IV. 3.)
--METTRE EN ARRIÈRE, déposer, quitter:
De grâce, parle, et mets ces mines en arrière.
(Mélicerte. I. 3.)
--METTRE EN COMPROMIS, compromettre:
C’est un brave homme: il sait que les cœurs généreux Ne mettent point les gens en compromis pour eux.
(Dép. am. V. 7.)
--METTRE EN MAIN, confier:
Et l’on m’a mis en main une bague à la mode Qu’après vous payerez, si cela l’accommode.
(L’Ét. I. 6.)
--METTRE EN MAIN QUELQU’UN A UN AUTRE:
Pour moi, je ne ferai que vous la mettre en main.
(Éc. des fem. V. 2.)
Je ne ferai que remettre Agnès entre vos mains.
--METTRE PAR ÉCRIT:
Une autre fois je mettrai mes raisonnements par écrit, pour disputer avec vous.
(D. Juan. I. 2.)
Brossette rapporte que Boileau, dans l’épître à son jardinier, avait mis d’abord:
«Mais non; tu te souviens qu’au village on t’a dit «Que ton maître est gagé pour mettre par écrit «Les faits d’un roi, etc.»
Il changea le second vers de cette façon:
«Que ton maître est nommé pour coucher par écrit.»
Apparemment gagé lui parut manquer de dignité, et coucher par écrit lui sembla une expression rustique d’un effet plus piquant que l’expression ordinaire, mettre par écrit.
MEUBLE, comme nous disons mobilier:
Vos livres éternels ne me contentent pas; Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats, Vous devriez brûler tout ce meuble inutile.
(Fem. sav. II. 7.)
MEUBLÉ de science:
Mais nous voulons montrer. . . . . Que de science aussi les femmes sont meublées.
(Fem. sav. III. 2.)
MIEUX, le mieux:
Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux.
(Dép. am. II. 2.)
C’est par là que son feu se peut mieux expliquer.
(D. Garcie. I. 1.)
(Voyez PLUS pour le plus.)
--DU MIEUX QUE pour le mieux que:
Voilà une personne..... qui aura soin pour moi de vous traiter du mieux qu’il lui sera possible.
(Pourc. I. 10.)
(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)
MIGNON DE COUCHETTE:
Le voilà le beau fils, le mignon de couchette!
(Sgan. 6.)
MIJAURÉE. (Voyez PIMPESOUÉE.)
MILLE GENS:
Moi! je serois cocu?--Vous voilà bien malade! Mille gens le sont bien....
(Éc. des fem. IV. 8.)
(Voyez GENS avec un nom de nombre déterminé.)
MINE; AVOIR DE LA MINE:
J’ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.
(L’Ét. I. 6.)
--AVOIR LA MINE DE (un infinitif):
J’ai bien la mine, pour moi, de payer plus cher vos folies.
(Scapin. I. 1.)
--FAIRE LES MINES DE SONGER A QUELQUE CHOSE:
Pour peu que d’y songer vous nous fassiez les mines.
(Mis. III. 7.)
Faire mine de, c’est faire semblant de. Faire mine de désirer, faire mine de songer à quelque chose.
Faire la mine, c’est bouder.
Faire des mines, c’est minauder.
On dirait donc aujourd’hui, et mieux, je crois: pour peu que vous nous fassiez mine d’y songer.
Il est vraisemblable même que Molière, en altérant l’expression consacrée, a cédé à la contrainte du vers.
MINUTER, projeter tacitement, sournoisement:
Je le remerciois doucement de la tête, Minutant à tous coups quelque retraite honnête.
(Fâcheux. I. 1.)
«Minuter secrètement quelque entreprise.» (VAUGELAS.)
Secrètement, dans cet exemple, fait pléonasme:
«Ce marchand minute sa fuite, s’apprête à faire banqueroute. Ce mécontent minute quelque conspiration.» (TRÉVOUX.)
MIRACLE; JEUNE MIRACLE, une jeune beauté:
Qui, dans nos soins communs pour ce jeune miracle, Aux feux de son rival portera plus d’obstacle.
(L’Ét. I. 1.)
MITONNER QUELQU’UN:
Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissants, Et cru la mitonner pour moi durant treize ans....
(Éc. des fem. IV. 1.)
Métaphore du style le plus familier. Une soupe mitonnée est une soupe que l’on a longtemps et avec patience fait bouillir à petit feu. (Racine, mitis?)
MODÉRATIONS, au pluriel:
Et vous nous faites voir Des modérations qu’on ne peut concevoir.
(Fem. sav. I. 2.)
MODESTE; ÊTRE MODESTE A QUELQUE CHOSE, relativement à quelque chose:
Jamais on ne m’a vu triompher de ces bruits; J’y suis assez modeste.
(Éc. des fem. I. 1.)
MOI, substantif:
Un moi de vos ordres jaloux, Que vous avez du port envoyé vers Alcmène, Et qui de vos secrets a connoissance pleine Comme le moi qui parle à vous.
(Amph. II. 1.)
--MOI-MÊME, où nous dirions lui-même:
Oui, je suis don Juan moi-même.
(D. Juan. III. 5.)
Cette façon de dire paraît plus raisonnable que l’autre, puisque tout y est à la première personne, au lieu d’accoupler la première à la troisième. En effet, je suis don Juan lui-même, reviendrait à: c’est moi qui est don Juan lui-même.
Au surplus, Molière s’est aussi exprimé de cette dernière façon:
N’est-ce pas vous qui se nomme Sganarelle?
--En ce cas, c’est moi qui se nomme Sganarelle.
(Méd. m. lui. I. 6.)
MOMON; JOUER UN MOMON:
Masques, où courez-vous? Le pourroit-on apprendre? Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un momon.
(L’Ét. III. 11.)
Trévoux, et d’après lui le supplément du Dictionnaire de l’Académie, définissent le momon: «Défi d’un coup de dez qu’on fait quand on est en masque.» Cette définition ne s’applique pas au passage précédent ni au suivant:
Est-ce un momon que vous allez porter?
(B. gent. V. 1.)
Le momon pouvait donc être joué et porté. L’explication de Borel paraît lever toute difficulté. Le momon, selon lui, était une sorte de pelote énorme que l’on portait dans les mascarades notables, comme si c’eût été une grosse bourse enflée contenant des enjeux.
Périzonius dérive momon du grec μομμω; Ménage, de Momus, le bouffon des dieux; Nicot, de mon mon, espèce de gromellement que font entendre les masques, dit-il; d’autres, du sicilien momar, un fou. Personne n’a songé à l’allemand mumme, un masque; mummerey, mascarade; d’où en français momerie.
MON ESTIME, au sens passif:
Et qu’il eût mieux valu pour moi, pour mon estime, Suivre les mouvements d’une peur légitime.
(Dép. am. III. 3.)
C’est-à-dire, pour l’estime qu’on fera de moi, dans l’intérêt de ma réputation. Mon estime est ici comme mon honneur.
MONSTRE PLEIN D’EFFROI. (Voyez PLEIN D’EFFROI.)
MONTRE, substantif féminin au sens d’exposition:
Conserve à nos neveux une montre fidèle Des exquises beautés que tu tiens de son zèle.
(La Gloire du Val-de-Grâce.)
Montre s’employait autrefois au sens de revue: la montre des soldats; passer à la montre, c’est passer à la revue:
«Ainsi Richard jouit de ses amours, «Vécut content, et fit force bons tours, «Dont celui-ci peut passer à la montre.»
(LA FONT. Richard Minutolo.)
MONTRER A QUELQU’UN, absolument, pour donner des leçons:
Outre le maître d’armes qui me montre, j’ai arrêté encore un maître de philosophie.
(B. gent. I. 2.)
Votre maître de musique est allé aux champs, et voilà une personne qu’il envoie à sa place pour vous montrer.
(Mal. im. II. 4.)
«Son maître tous les jours vient pourtant lui montrer.»
(REGNARD. Le Distrait.)
Bossuet emploie de la même façon enseigner, comme verbe actif; enseigner quelqu’un:
«J’ai déjà dit que ce grand Dieu les enseigne, et en leur donnant et en leur ôtant le pouvoir.»
(Or. fun. d’Henr. d’A.)
--MONTRER DE (un infinitif):
Vous buviez sur son reste, et montriez d’affecter Le côté qu’à sa bouche elle avoit su porter.
(L’Ét. IV. 5.)
MOQUER; SE MOQUER DE (un infinitif), dans le sens de ne pas vouloir, se mettre peu en peine de, non curare de:
Je me moquerois fort de prendre un tel époux!
(Tart. II. 2.)
Je veux lui donner pour époux un homme aussi riche que sage; et la coquine me dit au nez qu’elle se moque de le prendre.
(L’Av. I. 7.)
C’est-à-dire, non pas qu’elle est indifférente à le prendre ou non, mais qu’elle se moque de la volonté de son père de le lui faire prendre.
On sait leur rendre justice (à certains maris), et l’on se moque fort de les considérer au delà de ce qu’ils méritent.
(G. D. III. 5.)
Quand l’amour à vos yeux offre un choix agréable, Jeunes beautés, laissez-vous enflammer: Moquez-vous d’affecter cet orgueil indomptable Dont on vous dit qu’il est beau de s’armer.
(Prol. de la pr. d’Élide. I.)
C’est que les filles bien sages et bien honnêtes comme vous se moquent d’être obéissantes et soumises aux volontés de leur père.
(Mal. im. II. 7.)
MORCEAU DE JUDICIAIRE. (Voyez JUDICIAIRE.)
MORGUER QUELQU’UN, le braver insolemment:
Et de son large dos morguant les spectateurs.
(Fâcheux. I. 1.)
«...... tous ces vaillants, de leur valeur guerrière, «Morguent la destinée et gourmandent la mort.»
(REGNIER. Sat. VI.)
MOUCHE; LA MOUCHE MONTE A LA TÊTE:
Ah! que vous êtes prompte! La mouche tout à coup à la tête vous monte.
(L’Ét. I. 10.)
C’est une autre forme de la locution proverbiale, prendre la mouche. On dit en italien, la mosca vi salta al naso.
MOUCHER DU PIED (SE):
DORINE.
Certes, monsieur Tartufe, à bien prendre la chose, N’est pas un homme, non, qui se mouche du pied!
(Tart. II. 3.)
Se moucher avec le pied était un tour d’agilité des saltimbanques. De là cette expression ironiquement familière en parlant d’un homme grave et considérable: Il ne se mouche pas du pied! ou, comme dit Mascarille: Il tient son quant-à-moi!
MOUSTACHE; SUR LA MOUSTACHE, à la barbe:
Afin qu’un jeune fou dont elle s’amourache Me la vienne enlever jusque sur la moustache.
(Éc. des fem. IV. 1.)
MOUVEMENT; DE SON MOUVEMENT, proprio motu:
S’il s’attache à me voir, et me veut quelque bien, C’est de son mouvement; je ne l’y force en rien.
(Mélicerte. II. 4.)
MYSTÈRE; FAIRE GRAND MYSTÈRE, c’est-à-dire, grand embarras de quelque chose:
Du nom de philosophe elle fait grand mystère, Mais elle n’en est pas pour cela moins colère.
(Fem. sav. II. 8.)
NE, supprimé; dans une formule interrogative:
De quoi te peux-tu plaindre? ai-je pas réussi?
(L’Ét. IV. 5.)
Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner....
(Sgan. 1.)
Les querelles, procès, faim, soif et maladie, Troublent-ils pas assez le repos de la vie?
(Ibid. 17.)
Et tu trembles de peur qu’on t’ôte ton galant.
(Ibid. 22.)
Dis-tu pas qu’on t’a dit qu’il s’appelle Valère?
(Éc. des mar. II. 1.)
...... Valère est-il pas votre nom?
(Ibid. II. 3.)
L’amour sait-il pas l’art d’aiguiser les esprits?
(Éc. des fem. III. 4.)
Trouvez-vous pas plaisant de voir quel personnage A joué mon jaloux dans tout ce badinage?
(Ibid.)
Pour dresser un contrat m’a-t-on pas fait venir?
(Ibid. IV. 2.)
M’êtes-vous pas venu querir pour votre maître?
(Ibid. IV. 3.)
T’ai-je pas là-dessus ouvert cent fois mon cœur? Et sais-tu pas pour lui jusqu’où va mon ardeur?
(Tart. II. 3.)
Pouvez-vous pas y suppléer de votre esprit?
(Impromptu. 1.)
Il aura un pied de nez avec sa jalousie, est-ce pas?
(G. D. I. 2.)
Pourrois-je point m’éclaircir doucement s’il y est encore?
(Ibid. II. 8.)
Est-ce pas vous, Clitandre?
(Ibid. III. 2.)
--Après à moins que:
La maîtresse ne peut abuser votre foi, A moins que la maîtresse en fasse autant de moi.
(Dép. am. I. 1.)
A moins que Valère se pende, Bagatelle; son cœur ne s’assurera point.
(Dép. am. I. 2.)
A moins que le ciel fasse un grand miracle en vous.
(Ibid. II. 2.)
Et moi, je ne puis vivre à moins que vos bontés Accordent un pardon à mes témérités.
(D. Garcie. II. 6.)
On ne saurait dire que, dans ce dernier exemple, Molière ait cédé aux besoins de la mesure, car il ne lui en coûtait rien de Mettre: N’accordent un pardon.
Et moi, je ne puis vivre à moins que vous quittiez Cette colère qui m’accable.
(Amph. II. 6.)
Et l’on en est réduite à n’espérer plus rien, A moins que l’on se jette à la tête des hommes.
(Psyché. I. 1.)
Si cette suppression avait eu quelque importance dans la coutume du langage du temps, il eût été facile à Molière de mettre:
A moins qu’on ne se jette à la tête des hommes.
Je lui ai défendu de bouger, à moins que j’y fusse moi-même, de peur de quelque fourberie.
(Pourc. I. 6.)
--Après AVANT QUE:
Avant que vous parliez, je demande instamment Que vous daigniez, seigneur, m’écouter un moment.
(D. Garcie. V. 5.)
Allons, courons avant que d’avec eux il sorte.
(Amph. III. 5.)
«Avant qu’on l’ouvrît (la cédule), les amis du prince soutinrent que, etc.»
(LA FONTAINE. Vie d’Ésope.)
«Toutes vos fables pouvoient vous servir avant qu’on sût vos principes.»
(PASCAL. 15e Prov.)
--Après AVOIR PEUR QUE:
J’ai bien peur que ses yeux resserrent votre chaîne.
(Dép. am. IV. 2.)
--D’abord exprimé, puis supprimé après AVOIR PEUR QUE:
J’ai peur qu’elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là.
(D. Juan. I. 1.)
--Après CRAINDRE QUE:
Mais, hélas! je crains bien que j’y perde mes soins.
(D. Garcie. II. 6.)
Je craindrois que peut-être A quelques yeux suspects tu me fisses connoître.
(Fâcheux. III. 1.)
..... Oui, mais qui rit d’autrui Doit craindre qu’à son tour on rie aussi de lui.
(Éc. des fem. I. 1.)
Peut-on craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprits?
(Préf. de Tartufe.)
--Après EMPÊCHER QUE:
Si son cœur m’est volé par ce blondin funeste, J’empêcherai du moins qu’on s’empare du reste.
(Éc. des fem. IV. 7.)
Molière l’a exprimé ailleurs:
Cela n’empêchera pas que je ne conserve pour vous ces sentiments d’estime.....
(Pourc. III. 9.)
Mais il l’a encore supprimé dans ce passage:
Le choix qui m’est offert s’oppose à votre attente, Et peut seul empêcher que mon cœur vous contente.
(Mélicerte. I. 5.)
Je crois qu’ici Molière a cédé à la contrainte de la mesure. Pascal exprime ne:
«M. le premier président a apporté un ordre pour empêcher que certains greffiers ne prissent de l’argent pour cette préférence.»
(18e Prov.)
Au surplus, il est vraisemblable que Molière n’attachait aucune importance à exprimer ou retrancher le ne; son habitude paraît avoir été pour la suppression. Pascal, au contraire, est pour l’expression.
--Après DE PEUR QUE:
De peur que ma présence encor soit criminelle.
(L’Ét. I. 5.)
De peur qu’elle revînt, fermons à clef la porte.
(Éc. des mar. III. 2.)
Ailleurs Molière l’a exprimé:
Ah! Myrtil, levez-vous, de peur qu’on ne vous voie.
(Mélicerte. II. 3.)
--Après DEVANT ou AVANT QUE:
Devant que les chandelles soient allumées.
(Préc. rid. 10.)
--Après GARDER QUE:
Gardons bien que par nulle autre voie elle en apprenne jamais rien.
(Am. magn. I. 1.)
--Après MIEUX QUE, précédé d’une négation:
Je ne crois pas qu’on puisse mieux danser qu’ils dansent.
(Am. magn. II. 1.)
Chacun demeura d’accord qu’on ne pouvoit pas mieux jouer qu’il fit.
(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)
--NE, exprimé; après NE DOUTER POINT QUE:
Oui, je ne doute point que l’hymen ne vous plaise.
(Éc. des fem. II. 7.)
Je ne doute point que vos paroles ne soient sincères.
(Scapin. I. 3.)
BOSSUET a dit:
«Je ne crois pas qu’on puisse douter que Ninus ne se soit attaché à l’Orient.»
(Hist. Un. IIIe p. § 4.)
Ici pourtant l’expression est différente de celle de Molière, en ce que le premier ne s’attache, non pas au verbe douter, mais au verbe croire. Il paraît que le XVIIe siècle tenait pour règle invariable d’exprimer ne après douter que, quel que fût d’ailleurs le sens de la phrase, affirmatif ou négatif. Ninus s’était attaché à l’Orient, je ne crois pas qu’on en puisse douter; c’est ce que veut dire Bossuet, et il met deux négations. Il me semble que dans cet exemple la seconde est de trop, mais on observait encore certaines lois de symétrie, tradition de la vieille langue, qu’aujourd’hui nous qualifions pléonasmes.
(Voyez plus bas NE répété par pléonasme.)
--Après IL ME TARDE QUE:
Il me tarde que je ne goûte le plaisir de la voir.
(Sicilien. 10.)
--Après PRENDRE GARDE QUE....:
On m’a chargé de prendre garde que personne ne me vît.
(G. D. I. 2.)
--Après NE TENIR QU’A:
Il ne tiendra qu’à elle que nous ne soyons mariés ensemble.
(G. D. I. 2.)
--Après METTRE EN DOUTE QUE:
Il n’y aura personne qui mette en doute que ce ne soit vous qui m’aurez tuée.
(G. D. III. 8.)
--NE, répété par pléonasme:
Je ne puis pas nier qu’il n’y ait eu des Pères de l’Église qui ont condamné la comédie; mais on ne peut pas me nier aussi qu’il n’y en ait eu quelques-uns qui l’ont traitée un peu plus doucement.
(Préf. de Tartufe.)
Je ne doute point, sire, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté, et ne jettent dans leur parti....
(2me Placet au Roi.)
On pourrait supprimer chaque fois le second ne; la phrase n’en serait pas moins claire, ni l’expression moins complète; mais je crois que le génie de la langue française préfère cette répétition, qui a une foule d’analogues: c’est à vous à parler,--c’est à vous à qui je m’adresse;--c’est de vous dont je m’occupe.--C’est là où vous verrez la bénignité de nos pères.
--NE, ni:
Un mari qui n’ait pas d’autre livre que moi, Qui ne sache A ne B, n’en déplaise à madame.
(Fem. sav. V. 3.)
C’est un archaïsme. Thomas Diafoirus s’en sert également: «Ne plus ne moins que la fleur que les anciens nommoient héliotrope...» (Mal. im. II. 6.) Cette forme, jadis seule en usage, était commode pour l’élision:
«Onc n’avoit vu, ne lu, n’ouï conter....»
(LA FONT. Le Diable de Papefig.)
On disait de même se pour si: se non, sinon. Malgré des réclamations réitérées, certains éditeurs de textes du moyen âge impriment encore avec un accent aigu né, sé, qué, cé, pour ne, se, que, ce; l’élision même de cet e n’a pu leur persuader qu’il n’y faut point mettre d’accent. C’est une obstination bien étrange!
NÉCESSITANT, nécessiteux:
Aussi est-ce à vous seule qu’on voit avoir recours toutes les muses nécessitantes.
(Am. magn. I. 6.)
NÉGATION; DEUX NÉGATIONS REDOUBLÉES. (Voy. à la fin de l’article PAS.)
NEIGE; DE NEIGE, expression de mépris:
Tiens, tiens, sans y chercher tant de façons, voilà Ton beau galant de neige avec ta nonpareille.
(Dép. am. IV. 4.)
Cette expression rappelle le floccifacere et floccipendere des Latins.
«Ah le beau médecin de neige avec ses remèdes!»
(DESTOUCHES. Le Tambour nocturne.)
NE M’EN PARLEZ POINT, incidemment, dans un sens affirmatif et laudatif:
Il y a plaisir, ne m’en parlez point, à travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les délicatesses de l’art.
(B. gent. I. 1.)
N’EN EST-CE PAS FAIT?
Nous rompons?--Oui, vraiment! Quoi? n’en est-ce pas fait?
(Dép. am. IV. 3.)
En, figure ici au même titre que dans c’en est fait; c’est fait de moi, de cela.
NE PERDRE QUE L’ATTENTE DE QUELQUE CHOSE:
Tu n’en perds que l’attente, et je te le promets.
(Dép. am. III. 10.)
On dit dans le même sens, et avec des termes contraires: Tu n’y perdras rien pour attendre.
NE QUE, faisant pléonasme avec seulement. (Voy. SEUL.)
NET, adverbialement:
Madame, voulez-vous que je vous parle net? De vos façons d’agir je suis mal satisfait.
(Mis. II. 1.)
(Voyez PREMIER QUE, FERME, FRANC.)
--NET, adjectif, au sens moral: loyal, sans détour; AME FRANCHE ET NETTE:
Et j’avouerai tout haut, d’une âme franche et nette.....
(Fem. sav. I. 1.)
NEZ; DONNER PAR LE NEZ, au figuré:
Ils nous donnent encore, avec leurs lois sévères, De cent sots contes par le nez.
(Amph. II. 3.)
Par est ici abrégé de parmi; parmi le nez, au milieu du visage.
--C’EST POUR TON NEZ, ironiquement:
C’est pour ton nez, vraiment! cela ce fait ainsi.
(Amph. II. 7.)
«Mais c’est pour leur beau nez! le puits n’est pas commun; Et si j’en avois cent, ils n’en auroient pas un.»
(REGNIER. Macette.)
NI, exprimé seulement au dernier terme de l’énumération:
Dans ses meubles, dût-elle en avoir de l’ennui, Il ne faut écritoire, encre, papier, ni plumes.
(Éc. des fem. III. 2.)
--Exprimé devant chaque terme:
Elle n’a ni parents, ni support, ni richesse.
(Ibid. III. 5.)
--NI, répété après la négation:
Cela n’est pas capable, ni de convaincre mon esprit, ni d’ébranler mon âme.
(D. Juan. V. 2.)
--NI, supprimé. (Voyez L’UN NI L’AUTRE.)
NIER, dénier, refuser:
Et je n’ai pu nier au destin qui le tue Quelques moments secrets d’une si chère vue.
(D. Garcie. III. 2.)
Et tâcher, par des soins d’une très-longue suite, D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite.
(Mis. III. 1.)
Imitant en vigueur les gestes des muets, Qui veulent réparer la voix que la nature Leur a voulu nier, ainsi qu’à la peinture.
(La Gloire du Val-de-Grâce.)
Nous n’employons plus que le composé dénier, et encore il devient rare:
«Pour obtenir les vents que le ciel vous dénie, «Sacrifiez Iphigénie.»
(RACINE. Iphig. I. 1.)
NOIRCIR QUELQU’UN ENVERS UN AUTRE. (Voyez ENVERS.)
NOMBRE; QUELQUE NOMBRE DE, pour quelques:
Je veux jouir, s’il vous plaît, de quelque nombre de beaux jours que m’offre la jeunesse.
(G. D. II. 4.)
NOMPAREIL:
J’ai souhaité un fils avec des ardeurs nompareilles.
(D. Juan. IV. 6.)
«Colette entra dans des peurs nompareilles.»
(LA FONT. Le Berceau.)
Boileau s’est moqué de cette expression, déjà surannée de son temps, aujourd’hui tout à fait hors d’usage:
«Si je voulois vanter un objet nompareil, «Je mettrais à l’instant: Plus beau que le soleil.»
(Sat. II.)
NON CONTENT, employé comme adverbe:
Et, non content encor du tort que l’on me fait, Il court parmi le monde un livre abominable.
(Mis. V. 1.)
Non content ne se rapporte à personne, comme s’il y avait, par exemple, nonobstant...
Et, nonobstant encor le tort que l’on me fait, Il court.....
NOUS, indéterminé, construit avec on:
Au moins, en pareil cas, est-ce un bonheur bien doux Quand on sait qu’on n’a point d’avantage sur nous.
(Dép. am. II. 4.)
Et qu’on s’aille former un monstre plein d’effroi De l’affront que nous fait son manquement de foi?
(Éc. des fem. IV. 8.)
(Voyez VOUS.)
NOUVEAUTÉS, nouvelles:
Je demeure immobile à tant de nouveautés.
(L’Ét. V. 15.)
Seigneur, ces nouveautés ont droit de me confondre.
(D. Garcie.)
NOUVEAUX YEUX: JETER DE NOUVEAUX YEUX SUR..., de nouveaux regards:
Et mon esprit, jetant de nouveaux yeux sur elle...
(Pr. d’Él. I. 1.)
Un esprit qui jette de nouveaux yeux, est apparemment une de ces expressions qui semblaient du jargon à la Bruyère.
NUAGE DE COUPS DE BATONS:
Je vois se former de loin un nuage de coups de bâton qui crèvera sur mes épaules.
(Scapin, I. 1.)
OBJET par excellence, objet aimé:
LA MONTAGNE.
Si ce parfait amour que vous prouvez si bien Se fait vers votre objet un grand crime de rien.
(Fâcheux. I. 1.)
Mon objet, son objet, votre objet, est une expression à l’usage du peuple, comme mon époux, mon épouse, pour mon mari, ma femme. Le ridicule s’y est attaché à cause de l’emphase. Aussi est-ce un valet à qui Molière prête cette façon de parler, Éliante ne s’exprime point comme la Montagne: elle dit, l’objet aimé:
Et dans l’objet aimé tout lui paroît aimable.
(Mis. II. 5.)
Le génie observateur de Molière recueille jusqu’aux nuances de vérité les plus fines et les plus fugitives. On ne le surprend jamais en défaut.
OBLIGER, absolument, dans le sens du latin obligare, lier:
Mes plus ardents respects n’ont pu vous obliger; Vous avez voulu rompre: il n’y faut plus songer.
(Dép. am. IV. 3.)
--OBLIGER A, forcer à:
Je me retire pour ne me voir point obligée à recevoir ses compliments.
(G. D. II. 11.)
«Quoique personne n’ignore les grandes qualités d’une reine dont l’histoire a rempli l’univers, je me sens obligé d’abord à les rappeler à votre mémoire.»
(BOSSUET. Or. fun. d’Henr. d’Angl.)
«Mais je suis obligé à me contraindre.»
(PASCAL. 8e Prov.)
«C’est pourquoi on n’est pas obligé à s’en confesser.»
(Id. 10e Prov.)
Pascal, bien qu’il paraisse préférer obliger à, emploie aussi obliger de:
«Les confesseurs n’auront plus le pouvoir de se rendre juges de la disposition de leurs pénitents, puisqu’ils sont obligés de les en croire sur leur parole.»
(10e Prov.)
Au XVIIe siècle, obliger de paraît avoir été réservé pour signifier rendre le service de:
«Obligez-moi de n’en rien dire.»
(LA FONT. Fables, III. 6.)
C’est-à-dire, rendez-moi le service de n’en rien dire; faites que je vous aie cette obligation.
«Il y a des âmes basses qui se tiennent obligées de tout, et il y a des âmes vaines qui ne se tiennent obligées de rien.»
(SAINT-ÉVREMOND.)
«L’abbesse lui fit réponse qu’elle et ses filles se sentoient infiniment obligées de ses bontés.»
(PATRU.)
Obligées par ses bontés.
--S’OBLIGER DE, s’obliger à..., prendre l’engagement de...:
Un fort honnête médecin..... veut s’obliger de me faire vivre encore trente années.
(3e Placet au Roi.)
Je ne lui demandois pas tant, et je serois satisfait de lui, pourvu qu’il s’obligeât de ne me point tuer.
(Ibid.)
--S’OBLIGER QUE, pour à ce que:
Il s’obligera, si vous voulez, que son père mourra avant qu’il soit huit mois.
(L’Av. II. 2. )
Remarquez que cette locution admet le second verbe au futur de l’indicatif, tandis qu’avec la tournure ordinaire il le faudrait au présent du subjonctif: «Il s’obligera à ce que son père meure.» C’est par où l’autre façon, employée par Molière, peut être utile.
L’analyse d’ailleurs la démontre excellente. Elle revient à ceci: Son père mourra avant huit mois, et à cet égard il s’obligera, il prendra un engagement positif. Cette forme exprime bien mieux la certitude du fils de la mort de son père, que si l’on y employait le conditionnel.
OBSCÉNITÉ, néologisme en 1663:
ÉLISE.
Comment dites-vous ce mot-là, madame?
CLIMÈNE.
Obscénité, madame.
ÉLISE.
Ah! mon Dieu, obscénité! Je ne sais ce que ce mot veut dire, mais je le trouve le plus joli du monde!
(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)
OCCISEUR, meurtrier:
MASCARILLE.
Faisons l’olibrius, l’occiseur d’innocents.
(L’Ét. III. 5.)
Occiseur n’a été recueilli ni dans Trévoux ni dans le supplément au Dictionnaire de l’Académie. Aussi paraît-il forgé par Mascarille, d’après le latin.
ŒIL; CONDUIRE DE L’ŒIL:
Je conduis de l’œil toutes choses.
(Pourc. II. 11.)
--ŒIL CONSTANT (D’UN), sans se troubler, avec fermeté:
J’attendrai d’un œil constant ce qu’il plaira au ciel de résoudre de moi.
(Scapin. I. 3.)
OI rimant avec È:
Ho, ho! les grands talents que votre esprit possède! Diroit-on qu’elle y touche avec sa mine froide?
(Dép. am. I. 1.)
Oi sonnait dans l’origine oué[64]. On prononçait donc frouéde, d’où, par allégement, fréde, comme on prononce encore roide, que l’on commence à écrire raide. C’est une inconséquence de prononcer, comme nous faisons, froide et rède.
[64] J’ai développé ce point dans les Variations du lang. fr., p. 177, 301 et suivantes.
VALÈRE.
Que vient de te donner cette farouche bête?
ERGASTE.
Cette lettre, monsieur, qu’avecque cette boîte On prétend qu’ait reçue Isabelle de vous.
(Éc. des mar. II. 8.)
On prononçait bouéte. Quelques textes imprimés du XVIe siècle l’écrivent même de la sorte, ainsi que les mots vouele, mirouer, etc., pour voile, miroir.
Une tête de barbe, avec l’étoile nette; L’encolure d’un cygne, effilée et bien droite.
(Fâcheux. II. 7.)
D’abord j’appréhendai que cette ardeur secrète Ne fût du noir esprit une surprise adroite.
(Tart. III. 3.)
Qui va là?--Hé! ma peur à chaque pas s’accroist! Messieurs, ami de tout le monde. Ah! quelle audace sans seconde De marcher à l’heure qu’il est!
(Amph. I. 1.)
Toutes ces rimes eussent été exactes au moyen âge, et même encore au XVIe siècle, lorsque Marguerite d’Angoulême, Saint-Gelais et les autres faisaient rimer étoiles et demoiselles, paroisse et pécheresse. Alors on rimait encore pour l’oreille seule; c’est seulement au XVIIe siècle que s’introduisit la coutume vraiment barbare de rimer pour les yeux. La prononciation de la syllabe oi avait changé; mais les poëtes ne voulurent pas renoncer aux anciens priviléges, et ils sacrifièrent la rime véritable pour garder la facilité de rimer en apparence.
OMBRAGE; UN OMBRAGE, un soupçon, ou plutôt la disposition à soupçonner:
Quand d’un injuste ombrage Votre raison saura me réparer l’outrage.
(D. Garcie. I. 3.)
--OMBRAGES, au pluriel, dans le même sens:
Et que de votre esprit les ombrages puissants Forcent mon innocence à convaincre vos sens...
(D. Garc. IV. 8.)
Qu’injustement de lui vous prenez de l’ombrage.
(Mis. II. 1.)
OMBRE; A L’OMBRE DE, figurément, sous la protection de...:
Je souhaiterois que notre mariage se pût faire à l’ombre du leur.
(B. gent. III. 7.)
--OMBRES, apparences:
Mais aux ombres du crime on prête aisément foi.
(Mis. III. 5.)
Vos mines et vos cris aux ombres d’indécence Que d’un mot ambigu peut avoir l’innocence.
(Ibid.)
ON; deux ON se rapportant à deux sujets différents:
Cette faute est très-fréquente dans Molière:
Au moins en pareil cas est-ce un bonheur bien doux Quand on sait qu’on n’a pas d’avantage sur nous.
(Dép. am. II. 4.)
Moins on mérite un bien qu’on nous fait espérer, Plus notre âme a de peine à pouvoir s’assurer.
(D. Garcie. II. 6.)
Je ne sais point par où l’on a pu soupçonner Cette assignation qu’on m’avoit su donner.
(Éc. des fem. V. 2.)
Et l’ennui qu’on auroit que ce nœud qu’on résout Vînt partager du moins un cœur que l’on veut tout.
(Tart. IV. 5.)
Le premier et le dernier on désignent Elmire elle-même; l’intermédiaire se rapporte à Orgon, et au mariage qu’il a résolu de Marianne avec Tartufe.
Mais puisque l’on (Orgon) s’obstine à m’y vouloir réduire, Puisqu’on ne veut point croire à tout ce qu’on (Elmire) peut dire, Et qu’on (Orgon) veut des témoins qui soient plus convaincants, Il faut bien s’y résoudre et contenter les gens.
(Ibid. IV. 5.)
L’embarras d’Elmire, obligée de parler à double sens, peut servir peut-être d’excuse à cet endroit, et donner du moins à cette ambiguïté un air très-naturel.
Que chez vous on vit d’étrange sorte, Et qu’on ne sait que trop la haine qu’on lui porte.
(Ibid. V. 3.)
On vit chez vous d’étrange sorte, et je ne sais que trop la haine que vous lui portez.
On n’attend pas même qu’on en demande (du tabac).
(D. Juan. I. 1.)
Veut-on qu’on rabatte, Par des moyens doux, Les vapeurs de rate Qui nous minent tous? Qu’on laisse Hippocrate, Et qu’on vienne à nous.
(Am. méd. III. 8.)
Le premier on désigne le malade, le second, le médecin qui rabat les vapeurs. Ou bien les deux on se rapportent tous deux au malade, et la phrase revient à celle-ci: veut-on rabattre? Dans ce dernier cas, la tournure est entortillée, inusitée. Molière ne donnait pas beaucoup d’attention au style de ces divertissements.
Et la plus glorieuse (estime) a des régals peu chers, Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers.
(Mis. I. 1.)
Celui qui se voit mêlé n’est pas celui qui mêle.
Et qu’eût-on d’autre part cent belles qualités, On regarde les gens par leurs méchants côtés.
(Ibid. I. 2.)
La personne qui a cent belles qualités n’est pas celle qui regarde les gens par leurs méchants côtés. Molière a parlé plus correctement dans cet autre passage:
Et l’on a tort ici de nourrir dans votre âme Ce grand attachement aux défauts qu’on y blâme.
(Ibid. II. 5.)
Parce qu’il est possible que Célimène soit blâmée par ceux même qui en sa présence ont le tort de nourrir son penchant à la raillerie.
Les exemples suivants sont irréprochables:
En vain de tous côtés on l’a voulu tourner; Hors de son sentiment on n’a pu l’entraîner.
(Ibid. IV. 1.)
Et lorsque d’en mieux faire (des vers) on n’a pas le bonheur, On ne doit de rimer avoir aucune envie, Qu’on n’y soit condamné sur peine de la vie.
(Ibid.)
La faute reparaît dans:
Mais croyez-vous qu’on l’aime, aux choses qu’on peut voir?
(Ibid.)
On lève les cachets, qu’on ne l’aperçoit pas.
(Amph. III. 1.)
Ces grands hauts-de-chausses sont propres à devenir les receleurs des choses qu’on dérobe, et je voudrois qu’on en eût fait pendre quelqu’un.
(L’Av. I. 3.)
On ne peut servir à désigner tout à la fois le voleur et le juge qui le fait pendre.
Molière, parlant en prose, et pour son propre compte, commet cette faute; ce qui achève de montrer combien elle lui était familière, ou que ce n’était point alors une faute reconnue:
On n’ignore pas que souvent on l’a détournée de son emploi (la philosophie) ............... Mais on ne laisse pas pour cela de faire les distinctions qu’il est besoin de faire: on n’enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses que l’on corrompt, avec la malice des corrupteurs................... Et puisque l’on ne garde point cette rigueur à tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même grâce à la comédie.
(Préf. de Tartufe.)
Est-on d’une figure à faire qu’on se raille?
(Psyché. I. 1.)
Aglaure veut dire: Suis-je d’une figure à faire qu’on se raille?
Et, pour donner toute son âme, Regarde-t-on quel droit on a de nous charmer?
(Ibid. I. 2.)
Cette négligence est très-commune dans les premiers écrivains du XVIIe siècle; c’est un des progrès incontestables de l’époque suivante de l’avoir proscrite.
«On amorce le monde avec de tels portraits; «Pour les faire surprendre on les apporte exprès: «On s’en fâche, on fait bruit, on vous les redemande; «Mais on tremble toujours de crainte qu’on les rende.»
(CORN. La Suite du Menteur. II. 7.)
«Si ces personnes étoient en danger d’être assassinées, s’offenseroient-elles de ce que on les avertiroit de l’embûche qu’on leur dresse?... S’amuseroient-elles à se plaindre du peu de charité qu’on auroit eu de découvrir le dessein criminel de ces assassins?»
(PASCAL. 11e Prov.)
«En vérité, mes pères, voilà le moyen de vous faire croire jusqu’à ce qu’on vous réponde; mais c’est aussi le moyen de faire qu’on ne vous croie jamais plus après qu’on vous aura répondu.»
(15e Prov.)
Celui qui répond aux jésuites, et celui qui leur ajoutait foi jusqu’au moment de cette réponse, sont évidemment deux personnes différentes.
ON DIRAIT DE..., cela ressemble à:
Et l’on diroit d’un tas de mouches reluisantes Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel.
(Mélicerte. I. 3.)
Ce n’est pas que le verbe dire s’emploie jamais pour ressembler. Cette formule on dirait de, correspondant au présent cela ressemble à, suppose une ellipse: On dirait (la même chose) de... donc, cela ressemble à...
OPÉRA, en langage de gastronome:
... Et pour son opéra, d’une soupe à bouillon perlé, etc.
(B. gent. IV. 1.)
Son opéra signifie ici son chef-d’œuvre. «Opéra, dit Bouhours, se prend encore pour une chose excellente et pour un chef-d’œuvre.» Scarron écrit: «Toutes vos lettres sont admirables! ce sont ce qu’on appelle des opéra.»
Capi d’opera, des chefs-d’œuvre.
OPÉRER, amener un résultat:
Vous avez bien opéré avec ce beau monsieur le comte, dont vous êtes embéguiné!
(Bourg. gent. III. 3.)
--OPÉRER DANS QUELQUE CHOSE:
AGNÈS.
Vous avez là-dedans bien opéré, vraiment!
(Éc. des fem. V. 4.)
OPINIATRETÉ CIVILE:
Vous avez une civile opiniâtreté qui, etc.
(B. gent. III. 18.)
ORDRE; PAR ORDRE, comme en latin ex ordine:
Eh bien! qu’est-ce? M’as-tu tout parcouru par ordre?
(Amph. III. 2.)
Des pieds à la tête, en détail.
ORDURES, au figuré:
Chaque instant de ma vie est chargé de souillures; Elle n’est qu’un amas de crimes et d’ordures.
(Tart. III. 6.)
Pascal a employé ordure au singulier, dans le même sens:
«Que le cœur de l’homme est creux et plein d’ordure!»
(Pensées. p. 175.)
Ordure est formé de l’ancien adjectif ord, qui vient lui-même de sordidus, en lui ôtant la première lettre et les deux dernières syllabes. Nicot donne les verbes ordir et ordoyer, qui signifient salir, souiller. Ordir est le latin sordere, devenu de verbe neutre verbe actif:
«Trop grande privauté et accointance d’hommes derechef engendre diffame, et ordoye la renommée des femmes très-honnestes.»
(Anc. trad. de BOCCACE, Des Nobles malheureux. liv. 9.)
OU, ubi:
Molière paraît avoir eu une aversion décidée pour lequel, comme relatif. (Voyez LEQUEL.) On ne rencontre presque jamais chez lui ces façons de parler, auquel, par lequel, dans lequel, vers lequel, à l’aide duquel, au sujet desquels, etc.; au lieu de ces détours et de ces syllabes vides, Molière emploie brusquement où.
Où se place chez lui toutes les fois qu’il s’agit d’exprimer la relation du datif ou de l’ablatif.
A, Y, où, sont pour Molière trois termes corrélatifs. Toute phrase qui admettrait l’un, admettra les deux autres.
Comme cet emploi de où est très-commode, très-vif, et tout à fait condamné ou perdu de nos jours, j’ai cru devoir en rassembler tous les exemples fournis par Molière, pour bien faire apprécier ce parti pris du grand écrivain, et les avantages qu’il en tire. La série sera un peu longue: je la divise en exemples dans les vers, et exemples dans la prose.
Exemples dans les vers:
Nous avons eu querelle Sur l’hymen d’Hippolyte, où je le vois rebelle.
(L’Ét. I. 9.)
Je sais un sûr moyen Pour rompre cet achat, où tu pousses si bien.
(Ibid. 10.)
Mais cessez, croyez-moi, de craindre pour un bien Où je serois fâché de vous disputer rien.
(Ibid. III. 3.)
Vous avez vu ce fils où mon espoir se fonde?
(Ibid. IV. 3.)
Mon âme embarrassée Ne voit que Mascarille où jeter sa pensée.
(Dép. am. III. 6.)
Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner Où, de droit absolu, j’ai pouvoir d’ordonner?
(Sgan. 1.)
... Un cœur qui jamais n’a fait la moindre chose A mériter l’affront où ton mépris l’expose.
(Ibid. 16.)
Rien ne me reprochoit Le tendre mouvement où mon âme penchoit.
(D. Garcie. I. 1.)
Puisque chez notre sexe, où l’honneur est puissant...
(Ibid.)
Ah! souffrez, dans les maux où mon destin m’expose.
(Ibid. III. 2.)
Oui, le trépas cent fois me semble moins à craindre Que cet hymen fatal où l’on me veut contraindre.
(D. Garc. III. 1.)
Entretenir ce soir cet amant sous mon nom, Par la petite rue où ma chambre répond.
(Ibid. III. 2.)
Et pour justifier cette intrigue de nuit Où me faisoit du sang relâcher la tendresse.....
(Ibid.)
Elle pourroit se plaindre Du peu de retenue où j’ai su me contraindre.
(Ibid.)
Les noces où j’ai dit qu’il vous faut préparer.
(Éc. des fem. III. 1.)
Considérez un peu, par ce trait d’innocence, Où l’expose d’un fou la haute impertinence.
(Ibid. V. 2.)
Elle a de certains mots où mon dépit redouble.
(Ibid. V. 4.)
Et qu’un premier coup d’œil allume en nous les flammes Où le ciel en naissant a destiné nos âmes.
(Pr. d’Él. I. 1.)
L’estime où je vous tiens ne doit pas vous surprendre.
(Mis. I. 2.)
J’estime plus cela que la pompe fleurie De tous ces faux brillants où chacun se récrie.
(Ibid.)
Des vices où l’on voit les humains se répandre.
(Ibid. II. 5.)
Enfin, toute la grâce et l’accommodement Où s’est avec effort plié son sentiment, C’est de dire, etc.
(Ibid. IV. 1.)
Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m’étonne De cette passion où son cœur s’abandonne.
(Ibid.)
Et je sais encor moins comment votre cousine Peut être la personne où son penchant l’incline.
(Ibid.)
Je vous promets ici d’éviter sa présence, De faire place au choix où vous vous résoudrez.
(Mélicerte. II. 4.)
Vous devez n’avoir soin que de me contenter. --C’est où je mets aussi ma gloire la plus haute.
(Tart. II. 1.)
Fort bien! c’est un recours où je ne songeois pas.
(Ibid. II. 3.)
Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint.
(Ibid. III. 3.)
De vos regards divins l’ineffable douceur Força la résistance où s’obstinoit mon cœur.
(Ibid.)
Il suffit qu’il se rende plus sage, Et tâche à mériter la grâce où je m’engage.
(Ibid. III. 4.)
Et ce sont des papiers, à ce qu’il m’a pu dire, Où sa vie et ses biens se trouvent attachés.
(Ibid. V. 1.)
Aux différents emplois où Jupiter m’engage.
(Amph. Prol.)
Si votre cœur, charmante Alcmène, Me refuse la grâce où j’ose recourir...
(Amph. II. 6.)
Non, il faut qu’il ait le salaire Des mots où tout à l’heure il s’est émancipé.
(Ibid. III. 4.)
Ayez, je vous prie, agréable De venir honorer la table Où vous a Sosie invités.
(Ibid. III. 5.)
J’aurois mauvaise grâce De maltraiter l’asile et blesser les bontés Où je me suis sauvé de toutes vos fiertés.
(Fem. sav. IV. 2.)
Et les soins où je vois tant de femmes sensibles Me paroissent aux yeux des pauvretés horribles.
(Ibid. I. 1.)
Mais vous qui m’en parlez, où la pratiquez-vous?
(Ibid. I. 2.)
Et l’hymen d’Henriette est le bien où j’aspire.
(Ibid.. I. 4.)
Et la pensée enfin où mes vœux ont souscrit....
(Ibid. III. 6.)
Cette pureté Où du parfait amour consiste la beauté.
(Ibid. IV. 2.)
Et madame doit être instruite par sa sœur De l’hymen où l’on veut qu’elle apprête son cœur.
(Ibid. IV. 7.)
Il est une retraite où notre âme se donne.
(Ibid. IV. 8.)
C’est sur le mariage où ma mère s’apprête Que j’ai voulu, monsieur, vous parler tête à tête.
(Ibid. V. 1.)
Le don de votre main où l’on me fait prétendre.
(Ibid.)
Deux époux! C’est trop pour la coutume.--Où vous arrêtez-vous?
(Ibid. V. 3.)
Suivez, suivez, monsieur, le choix où je m’arrête.
(Ibid.)
Molière a même employé où, rapporté à un nom de personne, pour à qui:
Et ne permettez pas....... Que votre amour, qui sait quel intérêt m’anime, S’obstine à triompher d’un refus légitime, Et veuille que ce frère où l’on va m’exposer Commence d’être roi pour me tyranniser.
(D. Garcie. V. 5.)
Et je n’en veux l’éclat que pour avoir la joie D’en couronner l’objet où le ciel me renvoie.
(Ibid.)
Le véritable Amphitryon Est l’Amphitryon où l’on dîne.
(Amph. III. 5.)
Où, dans ce dernier exemple, est adverbe de lieu: dans la maison de qui.
Les Latins de même ont quelquefois employé ubi en relation avec un nom de personne: «Neque nobis præter te quisquam fuit ubi.....» (CICÉRON), pour apud quem.
Exemples dans la prose:
C’est elle (la contrainte) qui me fait passer sur des formalités où la bienséance du sexe oblige.
(Éc. des mar. II. 8.)
Est-il rien de si bas que quelques mots où tout le monde rit?
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
Eh! sans sortir de la cour, n’a-t-il pas (Molière) vingt caractères de gens où il n’a point touché?
(Impromptu. 3.)
Vous ne sauriez m’ordonner rien où je ne réponde aussitôt par une obéissance aveugle.
(Pr. d’Él. II. 4.)
Et rends à chacune les tributs où la nature nous oblige.
(D. Juan. I. 2.)
Laissons là la médecine, où vous ne croyez point.
(Ibid. III. 1.)
Une grimace nécessaire où je veux me contraindre.
(Ibid. V. 2.)
Tous les dérèglements criminels où m’a porté le feu d’une aveugle jeunesse.
(Ibid. V. 3.)
Serait-ce quelque chose où je vous puisse aider?
(Méd. m. lui. I. 5.)
Je viens tout à l’heure de recevoir des lettres par où j’apprends que mon oncle est mort.
(Ibid. III. 11.)
Je te pardonne ces coups de bâton, en faveur de la dignité où tu m’as élevé.
(Ibid. III. 11.)
Vous repentez-vous de cet engagement où mes feux ont su vous contraindre?
(L’Av. I. 1.)
C’en est assez à mes yeux pour me justifier l’engagement où j’ai pu consentir.
(Ibid.)
C’est une chose où vous ne me réduirez point.
(Ibid. I. 6.)
C’est un parti où il n’y a point à redire.
(Ibid.)
C’est une chose où l’on doit avoir de l’égard.
(Ibid. I. 7.)
Elle n’aime ni les superbes habits, ni les riches bijoux, ni les meubles somptueux, où donnent ses pareilles avec tant de chaleur.
(Ibid. II. 6.)
Les alarmes d’une personne toute prête à voir le supplice où l’on veut l’attacher.
(Ibid. III. 8.)
C’est ici une aventure où sans doute je ne m’attendais pas.
(Ibid. III. 11.)
C’est un mariage où vous imaginez bien que je dois avoir de la répugnance.
(Ibid.)
Quand je pourrois passer sur la quantité d’égards où notre sexe est obligé...
(Ibid. IV. 1.)
Ce sont des suites fâcheuses où je n’ai garde de me commettre.
(L’Av. IV. 31)
Ce ne sont point ici des choses où les enfants soient obligés de déférer aux pères.
(Ibid.)
C’est une chose où tu m’obliges par la soumission et le respect où tu te ranges.
(Ibid. IV. 5.)
Je ne vois pas.... le supplice où vous croyez que je puisse être condamné pour notre engagement.
(Ibid. V. 5.)
Une journée de travail où je ne gagne que dix sols.
(G. D. I. 2.)
Si j’avois étudié, j’aurois été songer à des choses où on n’a jamais songé.
(Ibid. III. 1.)
Voilà un coup sans doute où vous ne vous attendiez pas!
(Ibid. III. 8.)
C’est une chose où je ne puis consentir.
(Ibid. III. 12.)
Voilà une connoissance où je ne m’attendois point.
(Pourc. I. 7.)
C’est une chose où il y va de l’intérêt du prochain.
(Ibid. II. 4.)
Les sentiments d’estime et de vénération où votre personne m’oblige.
(Ibid. III. 9.)
Je renonce à la gloire où elles veulent m’élever.
(Am. magn. III. 1.)
Le ciel ne sauroit rien faire où je ne souscrive sans répugnance.
(Ibid.)
Un mariage où je ne me sens pas encore bien résolue.
(Ibid. IV. 1.)
Une aventure merveilleuse où personne ne s’attendoit.
(Ibid. V. 1.)
Que vous arrive-t-il à tous deux où vous ne soyez préparés?
(Ibid. V. 4.)
Je ne veux pas me donner un nom où d’autres en ma place croiroient prétendre.
(B. gent. III. 12.)
C’est une chose où je ne consentirai point.
(Ibid.)
Cette feinte où je me force n’étant que pour vous plaire.....
(Comtesse d’Esc. 1.)
Or çà, ma fille, je vais vous dire une nouvelle où peut-être ne vous attendez-vous pas.
(Mal. im. I. 5.)
Elle m’a expliqué vos intentions, et le dessein où vous êtes pour elle.
(Ibid. I. 9.)
Ces divers emplois de où, y compris la relation à un nom de personne, sont autorisés par l’usage constant des plus anciens monuments de notre langue:
«Où aurai-je fiance?» (R. de Coucy), pour à qui me fierai-je?
--«Karlon, le roi où France apent.» (Les quatre fils Aymon); à qui appartient la France.
«Les fils Garin, où tant a de fierté.»
(Gérars de Viane.)
«Trestous li Deu où croient les François.»
(Ogier le Danois.)
«Où pensez-vous, frère Symon? «Je pens, fait-il, à un sermon «Le meilleur où je pensasse oncques.»
(RUTEBEUF.)
«Et les gens au monde pour la santé où plus il avoit de fiance (Charles V), c’estoit en bons maistres medecins.»
(FROISSART. Chron. II. ch. 70.)
On en citerait des exemples innombrables de Montaigne, de Regnier, de Rabelais, etc.; il n’y a qu’à ouvrir le volume.
En voici de Bossuet et de Pascal:
«Les Égyptiens sont les premiers où l’on ait su les règles du gouvernement.»
(BOSSUET. Hist Un.)
«Ils (les rois) assistoient à une prière pleine d’instruction, où le pontife prioit les dieux, etc.....»
(Ibid.)
«Ils ont pris un si grand soin de les rétablir parmi les peuples où la barbarie les avoit fait oublier... etc.»
(Ibid.)
«Le premier de tous les peuples où l’on voie des bibliothèques est celui d’Égypte.»
(Ibid.)
«Si un animal faisoit par esprit ce qu’il fait par instinct, et s’il parloit par esprit ce qu’il parle par instinct....... il parleroit aussi bien pour dire des choses où il a plus d’affection, comme pour dire: Rongez cette corde qui me blesse, et où je ne puis atteindre.»
(PASCAL. Pensées.)
«Mais pensez un peu où vous vous engagez.»
(PASCAL. 12e Prov.)
«Mais parce qu’il faut que le nom de simonie demeure, et qu’il y ait un sujet où il soit attaché...»
(Ibid.)
«Voilà la doctrine de Vasquez, où vous renvoyez vos lecteurs pour leur édification.»
(Ibid.)
«Je ne vous dirai rien cependant sur les avertissements pleins de faussetés scandaleuses par où vous finissez chaque imposture.»
(Ibid.)
«Les méchants desseins des molinistes, que je ne veux pas croire sur sa parole, et où je n’ai point d’intérêt.»
(1re Prov.)
«Une action si grande, où ils tiennent la place de Dieu.»
(14e Prov.)
Enfin tout le XVIIe siècle a ainsi parlé, et une partie du XVIIIe. C’est de nos jours seulement qu’on a prétendu restreindre où à marquer l’alternative ou le lieu, et qu’on a imposé ces affreuses locutions traînantes par laquelle, dans lesquels, à l’aide desquels, chez lesquels, par rapport auxquelles, etc., etc.
Sur ces deux vers de Corneille,
«Et c’est je ne sais quoi d’abaissement secret «Où quiconque a du cœur ne descend qu’à regret,»
(Ép. à Ariste.)
Voltaire a eu le tort d’écrire lestement: «Cela n’est pas français.» Racine n’a donc pas non plus parlé français lorsqu’il a dit:
«Et voilà donc l’hymen où j’étois destinée?»
(Iphigénie. III. 5.)
et Voltaire lui-même:
«Pardonne à cet hymen où j’ai pu consentir.»
(Alzire. III. 1.)
«La honte où je descends de me justifier.»
(Zaïre. IV. 6.)
«Sais-tu l’excès d’horreur où je me vois livrée?»
(Mérope. IV. 4.)
Alléguer les priviléges de la poésie est une défaite ridicule, qui n’a pu naître que dans un temps où l’on avait perdu le sentiment vrai des choses, et où le raisonnement bannissait la raison. Est-ce qu’un solécisme en prose peut devenir légitime au moyen d’une rime? Il serait absurde de le penser. On me permettra de répéter ici ce que j’ai déjà dit ailleurs: «Ouvrez la Grammaire des grammaires; vous allez être bien édifié! elle distingue où adverbe, où pronom absolu, et où pronom relatif (le pronom relatif ubi!). Elle permet ce dernier où, avec un verbe qui marque une sorte de localité physique ou morale. Mais elle avoue que la poésie s’en sert quelquefois en des cas où il n’y a pas localité physique ou morale.
«C’est à ces faiseurs de galimatias double qu’est abandonnée la police de notre langue! Ce sont là nos instructeurs, et les juges en dernier ressort de Molière, de Pascal, de Bossuet, de tous nos grands écrivains! Il fallait effectivement moins de génie pour composer Tartufe ou les Provinciales, que pour surprendre le pronom où dans une localité morale.»
Reprenons donc, il en est temps, une façon de parler vive, commode, excellente, que nous sommes en train de remplacer par la plus lourde et la plus insipide.
--où, pour jusqu’où:
Je ne sais qui me tient, infâme, Que je ne t’arrache les yeux, Et ne t’apprenne où va le courroux d’une femme.
(Amph. II. 3.)
--où, faisant pléonasme où nous mettrions que:
Et c’est dans cette allée où devroit être Orphise.
(Fâcheux. I. 1.)
«C’est ici où je veux vous faire sentir la nécessité de nos casuistes.»
(PASCAL. 7e Prov.)
«C’est là où vous verrez la dernière bénignité de la conduite de nos pères.»
(Id. 9e Prov.)
--OU (ou bien), pour ni:
Monsieur, j’ai grande honte et demande pardon D’être sans vous connoître ou savoir votre nom.
(Tart. V. 4.)
--OU NON, transporté devant le verbe sur lequel porte l’alternative:
Je ne vais point chercher, pour m’estimer heureux, Si Mascarille ou non s’arrache les cheveux.
(Dép. am. I. 1.)
Ce n’est point Mascarille ou non, c’est s’arrache ou non. En prose, ou bien n’étant pas contraint par le besoin de la mesure, Molière eût suivi la construction ordinaire.
--OU SI, complément d’une interrogation par il, après une troisième personne:
Mon cœur court-il au change? ou si vous l’y poussez?
(Fem. sav. IV. 2.)
OUS, pour vous, dans le langage des paysans:
PIERROT. Je vous dis qu’ous vous teigniois, et qu’ous ne caressiez point nos accordées.... Testiguenne, parce qu’ous êtes monsieur!....
(D. Juan. II. 3.)
Cette suppression du v, suggérée en certains cas par l’instinct de l’euphonie, était régulière et du bon langage dans le vieux français.
Dans la Bourse pleine de sens, de Jean le Gallois d’Aubepierre (XIIIe siècle):
«N’avous honte?--Dame, de quoi?»
Dans la farce de Pathelin, qui est du XVe siècle:
LE DRAPIER.
«Et qu’est cecy? n’avous pas honte? «Par mon serment c’est trop desvé.»
LE JUGE.
«Comment, vous avez la main haute! «A’vous mal aux dens, maistre Pierre?»
MAISTRE JEHAN (à Pathelin malade):
Or, dictes Benedicite.
PATHELIN.
Benedicite, monseigneur.
MAISTRE JEHAN.
Et voicy une grant hydeur! Sça’vous réspondre Dominus?
(Le testament de Pathelin.)
Et encore, au XVIe siècle, cette syncope était maintenue à la cour de François Ier. La reine de Navarre l’emploie dans ses poésies, écrites dans le style le plus élevé du temps:
«Pourquoi a’vous espousé l’estrangière?.... «Mais qu’a’vous faict, voyant ma repentance?...»
(Le Miroir de l’Ame pescheresse.)
Théodore de Bèze consacre cette apocope par une règle formelle. (De linguæ fran. recta pronuntiatione, p. 84.)
(Voyez JE.)
OUTRÉS DE; CONTES OUTRÉS D’EXTRAVAGANCE:
Quoi! tu me veux donner pour des vérités, traître, Des contes que je vois d’extravagance outrés?
(Amph. II. 2.)
OUVERTURE; FAIRE UNE OUVERTURE:
S’il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture.
(Mis. I. 2.)
Bossuet dit: donner ouverture à...
«Le roi n’avoit point donné d’ouverture ni de prétexte aux excès sacriléges.....»
(Or. fun. de la R. d’A.)
(Voyez OUVRIR.)
OUVRIER DE, comme ouvrier en:
On n’a guère vu d’homme qui fût plus habile ouvrier de ressorts et d’intrigues.
(Scapin. I. 2.)
On dit de même, un artisan de troubles.
--OUVRIERS en deux syllabes:
On est venu lui dire, et par mon artifice, Que les ouvriers qui sont après son édifice....
(L’Ét. II. 1.)
Primitivement l’i, dans toutes ces finales en ier, ne sonnait pas; il ne servait qu’à marquer l’accent fermé de l’é. Ainsi l’on prononçait un sangler, un boucler, un rocher, un verger, se coucher. Peu à peu l’on en est venu à faire entendre l’i dans quelques-uns de ces mots, sans pour cela modifier la règle de versification qui les concernait, et l’on s’est récrié sur la barbarie d’oreille de nos pères, quand il n’y avait lieu que d’admirer le peu de mémoire de leurs enfants. En effet, pourquoi dites-vous un sanglier, et ne dites-vous pas un rochier? Pourquoi avez-vous altéré l’orthographe de l’un, et point celle de l’autre? Pourquoi avez-vous introduit la disparité d’écriture et de prononciation entre des mots qui s’écrivaient et se prononçaient jadis de même?
OUVRIR; OUVRIR DES IDÉES:
Je le dois, sire (le succès), à l’ordre qu’elle (Votre Majesté) me donna d’y ajouter un caractère de fâcheux, dont elle eut la bonté de m’ouvrir les idées elle-même...
(Ép. dédic. des Fâcheux.)
«La vérité qui ouvre ce mystère.»
(PASCAL. Pensées.)
--OUVRIR DU SECOURS:
Et contre cet hymen ouvre-moi du secours.
(Tart. II. 3.)
--OUVRIR LES PREMIÈRES PAROLES, comme ouvrir un avis:
Au moins appuyez-moi, Pour en avoir ouvert les premières paroles.
(Fâcheux. III. 3.)
--OUVRIR L’OCCASION DE:
D’autant mieux qu’ayant entrepris de vous peindre, ils vous ouvroient l’occasion de la peindre aussi.
(Impromptu. 1.)
--OUVRIR SES SENTIMENTS, SON INTENTION, comme ouvrir son cœur:
Non, non, ma fille; vous pouvez sans scrupule m’ouvrir vos sentiments.
(Am. magn. IV. 1.)
C’est à quoi j’ai songé, Et je vous veux ouvrir l’intention que j’ai.
(Fem. sav. II. 8.)
--OUVRIR UN MOYEN:
Ne me pourriez-vous point ouvrir quelque moyen?
(Éc. des fem. III. 4.)
(Voyez OUVERTURE.)
PAIN BÉNIT; C’EST PAIN BÉNIT:
C’est conscience à ceux qui s’assurent en nous, Mais c’est pain bénit, certe, à des gens comme vous.
(Éc. des mar. I. 3.)
C’est-à-dire: aux gens de votre sorte, cela vient aussi naturellement que le pain bénit à la messe.
--PAIN DE RIVE, terme technique de gastronomie:
Il ne manqueroit pas de vous parler d’un pain de rive à biseau doré....
(B. gent. IV. 1.)
Pain qui, ayant été placé sur la rive, c’est-à-dire, sur le bord du four, n’a point touché les autres pains, et se trouve cuit et doré tout alentour.
PAMER, verbe neutre, pour se pâmer:
Madame, D’où vous pourroit venir... Ah bons dieux! elle pâme!
(Sgan. 2.)
Dans ses simplicités à tous coups je l’admire, Et parfois elle en dit dont je pâme de rire.
(Éc. des fem. I. 1.)
On n’en peut plus.--On pâme.--On se meurt de plaisir.
(Fem. sav. III. 2.)
«Sire, on pâme de joie ainsi que de tristesse.»
(CORN. Le Cid.)
(Voyez ARRÊTER.)
PAQUET, métaphoriquement au figuré, accident, surprise:
Ah! le fâcheux paquet que nous venons d’avoir!
(L’Ét. II. 13.)
PAR; CONDAMNER PAR, à cause de:
J’ai ouï condamner cette comédie à de certaines gens, par les mêmes choses que j’ai vu d’autres estimer le plus.
(Crit. de l’École des fem. 6.)
--PAR, par rapport à, du côté de:
Les hommages ne sont jamais considérés par les choses qu’ils portent.
(Ép. dédic. de l’École des maris.)
C’est-à-dire qu’en un présent l’intention est plus considérable que la valeur de l’objet offert.
L’expression de Molière paraît obscure en cet endroit; elle est très-claire dans ce vers:
On regarde les gens par leurs méchants côtés.
(Mis. I. 2.)
--PAR, parmi:
D’abord leurs escoffions ont volé par la place.
(L’Ét. V. 14.)
Parmi la place, dans le milieu de la place.
Suivez-moi, que j’aille un peu montrer mon habit par la ville.
(B. gent. III. 1.)
(Voyez PARMI.)
--PAR UN MALHEUR, par malheur;
Et moi, par un malheur, je m’aperçois, madame, Que j’ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme.
(Fem. sav. IV. 2.)
--DE PAR:
Eh! de par Belzébut, qui vous puisse emporter!
(Sgan. 6.)
L’exactitude voudrait qu’on écrivît de part avec un t: ex parte Beelzebut, de la part de Belzébut. Le rapport du génitif, aujourd’hui marqué par de, l’était primitivement par la simple juxtaposition. Les plus anciens textes écrivent de part:--«De part nostre Seigneur» (Rois, 144, 289, 292.)--«Samuel li prophetes vint à Saül de part Deu.» (Rois, 53.)
De part Dieu, aujourd’hui pardieu, opposé à de part le diable ou de part Béelzebut.
(Voyez PAR SOI, et des Variations du langage français, p. 410.)
PARAGUANTE, de l’espagnol para guantes, pour (acheter) des gants; ce qu’on appelle en allemand Trinkgeld, en français pour boire:
Dessus l’avide espoir de quelque paraguante, Il n’est rien que leur art aveuglément ne tente.
(L’Ét. IV. 9.)
PARAITRE AUX YEUX pour paraître simplement:
La géante paroît une déesse aux yeux.
(Mis. II. 5.)
Et les soins où je vois tant de femmes sensibles Me paroissent aux yeux des pauvretés horribles.
(Fem. sav. I. 1.)
--FAIRE PARAÎTRE, montrer, manifester:
Nous allons tous le remercier des extrêmes bontés qu’il nous fait paroître.
(Impromptu. 10.)
Quels sentiments aurai-je à lui faire paroître?
(Tart. V. 4.)
Mais ma discrétion se veut faire paroître.
(Tart. III. 3.)
Mais si son amitié pour vous se fait paroître...
(Mis. I. 1.)
«Une amitié paraît, et ne se fait point paraître. On fait paraître ses sentiments, et les sentiments se font connaître.»
(VOLTAIRE. Mél. t. XXXIX, p. 226.)
Cette critique de Voltaire ne constate que l’usage du XVIIIe siècle; mais est-ce à dire que tout ce qui s’écarte de l’usage du XVIIIe siècle soit mauvais par cela seul? Le XVIIIe siècle, malheureusement, fut trop persuadé de la vérité de ce principe.
Pour en juger ainsi vous avez vos raisons; Mais vous trouverez bon qu’on en puisse avoir d’autres, Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres.
Voltaire croyait sans doute que cette expression, se faire paraître, était créée par Molière pour le besoin de sa rime; il se trompait:
«Il y a si peu de personnes à qui Dieu se fasse paroître par ces coups extraordinaires, qu’on doit profiter de ces occasions.»
(PASCAL. Pensées. p. 338.)
PAR APRÈS, pour après simplement:
Que j’aye peine aussi d’en sortir par après.
(L’Ét. III. 5.)
Par après est la contre-partie de par avant, qui ne s’emploie plus que sous cette forme, auparavant.
Par ainsi est complétement hors d’usage.
--PAR DEVANT, pour devant:
En passant par devant la chambre d’Angélique, j’ai vu un jeune homme.....
(Mal. im. II. 10.)
PARER QUELQUE CHOSE, s’en garantir:
Et quand par les plus grandes précautions du monde vous aurez paré tout cela... vous serez ébahi, etc...
(Scapin. II. 8.)
--PARER (SE) D’UN COUP, d’un malheur:
Pour se parer du coup, en vain on se fatigue.
(Éc. des fem. III. 3.)
... Toutes les mesures qu’il prend pour se parer du malheur qu’il craint.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
Quoi! de votre poursuite on ne peut se parer?
(Tart. IV. 5.)
On dit encore se remparer.
PARLER, verbe actif; PARLER QUELQUE CHOSE:
Je vous demande, ce que je parle avec vous, qu’est-ce que c’est?
(B. gent. III. 3.)
«Si un animal faisoit par esprit ce qu’il fait par instinct, et s’il parloit par esprit ce qu’il parle par instinct...»
(PASCAL. Pensées.)
--PARLER CERCLE ET RUELLE:
Moi, j’irois me charger d’une spirituelle Qui ne parleroit rien que cercle et que ruelle!...
(Éc. des fem. I. 1.)
«Et, sans parler curé, doyen, chantre ou Sorbonne...»
(REGNIER. Sat. XV.)
«Ore ils parloient soldat, et ore citoyen.»
(Id. Sat. II.)
C’est une expression tout à fait analogue à celle du vers célèbre de Juvénal:
Qui Curios simulant et bacchanalia vivunt.
(Voyez ci-dessous PARLER VAUGELAS.)
--PARLER suivi de que, comme dire:
Vous avez ouï parler que ce monsieur Oronte a une fille?
(Pourc. II. 4.)
--PARLER SUR-LE-CHAMP, improviser:
Vous n’allez entendre chanter que de la prose cadencée ou des manières de vers libres, tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d’eux-mêmes, et parlent sur-le-champ.
(Mal. im. II. 6.)
--PARLER TERRE A TERRE:
Expression ridiculisée par Molière:
Il prétend que nous parlions toujours terre à terre,
(Impromptu. 3.)
dit Mlle du Parc, qui représente une précieuse.
--PARLER VAUGELAS:
Et voilà qu’on la chasse avec un grand fracas, A cause qu’elle manque à parler Vaugelas.
(Fem. sav. II. 7.)
C’est-à-dire, à la mode de Vaugelas, le français de Vaugelas. Le mot Vaugelas fait ici le rôle d’un adjectif pris adverbialement, comme grec, latin, dans parler grec, parler latin: c’est loqui græce, latine.
(Voyez PARLER CERCLE.)
PARMI, au milieu, par le milieu de:
On est venu lui dire, et par mon artifice, Que les ouvriers qui sont après son édifice, Parmi les fondements qu’ils en jettent encor, Avoient fait par hasard rencontre d’un trésor.
(L’Ét. II. 1.)
Un trésor supposé, Dont parmi les chemins on m’a désabusé.
(Ibid. II. 5.)
Ce m’est quelque plaisir, parmi tant de tristesse, Que l’on me donne avis du piége qu’on me dresse.
(Éc. des fem. IV. 7.)
Et jamais il ne parut si sot que parmi une demi-douzaine de gens à qui elle avoit fait fête de lui.
(Crit. de L’Éc. des fem. 2.)
Vous devez vous remplir de ce personnage, marquer cet air pédant qui se conserve parmi le commerce du beau monde.
(Impr. I.)
MORON.
Et sa gueule faisoit une laide grimace, Qui parmi de l’écume, à qui l’osoit presser, Montroit de certains crocs.
(Pr. d’Él. I. 2.)
Quelle est ton occupation parmi ces arbres?
(D. Juan. III. 2.)
Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de querelles nous font parmi le monde?
(Amour méd. III. 1.)
Il faut parmi le monde une vertu traitable.
(Mis. I. 1.)
Il court parmi le monde un livre abominable.
(Ibid. V. 1.)
Et parmi leurs contentions Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies.
(Amph. III. 7.)
On ne demeure point tout seul, pendant une fête, à rêver parmi des arbres.
(Am. magn. I. 1.)
Et, parmi cette grande gloire et ces longues prospérités que le ciel promet à votre union.....
(Ibid. IV. 7.)
Parmi l’éclat du sang vos yeux n’ont-ils vu qu’elle?
(Psyché. I. 2.)
Mais c’est, parmi tant de mérite, Trop que deux cœurs pour moi, trop peu qu’un cœur pour vous.
(Ibid. I. 3.)
Parmi a pour racines par et mi, apocope de milieu. Mi, au moyen âge, s’employait comme substantif, pour moitié:
«Et le bacon faisoit par mi tranchier.»
(R. d’Ogier le Danois.)
«Il faisait couper le porc par la moitié.»
Ainsi, sans s’arrêter aux distinctions chimériques ni aux subtilités des grammairiens, parmi s’emploie légitimement où il s’agit d’exprimer, au milieu de.
(Voyez PAR.)
PAROLE, ÊTRE EN PAROLE QUE...: être en pour-parler (pour convenir) que...:
Il est avec Anselme en parole pour vous Que de son Hippolyte on vous fera l’époux!
(L’Ét. I. 2.)
--ÊTRE EN PAROLE, absolument, converser ensemble:
Juste ciel, qu’ils sont prompts! je les vois en parole.
(L’Ét. II. 2.)
--AVOIR DE LA PAROLE POUR TOUT LE MONDE, être affable:
Qu’on dise que je suis une bonne princesse, que j’ai de la parole pour tout le monde, de la chaleur pour mes amis.....
(Am. magn. I. 2.)
PAR OU, pour comment ou de quoi:
Voit-on, dans les horreurs d’une telle pensée, Par où jamais se consoler Du coup dont on est menacée?
(Amph. I. 3.)
PAR SOI, tout seul, per se:
E par soi, é.
(Am. magn. I. 1.)
C’est-à-dire e tout seul, pris à par soi (et non à part soi), é.
Cette valeur de par est un débris de notre langue primitive. Les Latins disaient per me, per te, dans le sens de moi seul, toi seul:
«Quamvis, Scæva, satis per te tibi consulis, et scis...»
(HOR. Ep. 17, lib. 1)
Et nos pères disaient, à l’imitation des Latins, tout par moi, par lui, par eux, par elles:
«Et Felix li sains homs tout par li demoura.»
(Des Trois Chanoines.)
Demeura tout seul.
«Les cloches de l’eglise, de ce soyez certains, «Sonnerent tout par elles, sans mettre piez ne mains.»
(Le Dit du Buef.)
On écrit mal à propos, avec un t, à part, à part soi. Par, ici, vient de per, et non de pars, partis.
Au contraire, il faut mettre un t dans cette autre formule où l’usage moderne l’a supprimé: De part le roi; de part Dieu.
(Voyez DE PAR, à l’article PAR, et des Variations du langage français, p. 407 à 411.)
PARTAGER UN SORT A QUELQU’UN, le lui donner en partage:
Ne faites point languir deux amants davantage, Et nous dites quel sort votre cœur nous partage.
(Mélicerte. II. 6.)
Partager est construit ici comme le latin impertire, dispertire et dispertiri.
PARTI; FAIRE PARTI, monter un coup:
Léandre fait parti Pour enlever Célie.
(L’Ét. III. 6.)
PARTICIPE PRÉSENT mis au lieu de si, suivi d’un conditionnel:
Et trouvant son argent, qu’ils lui font trop attendre, Je sais bien qu’il seroit très-ravi de la vendre.
(L’Ét. I. 2.)
Si Trufaldin trouvait son argent.
Le plus parfait objet dont je serois charmé N’auroit pas mes tributs, n’en étant point aimé.
(Dép. am. I. 3.)
Si je n’en étais pas aimé.
Pascal se sert aussi de cette espèce de participe absolu:
«Quand on auroit décidé qu’il faut prononcer les syllabes pro chain, qui ne voit que, n’ayant point été expliquées, chacun de vous voudra jouir de la victoire?»
(PASCAL. 1re Prov.)
Ces syllabes n’ayant point été expliquées; si elles n’ont pas été expliquées.
--PARTICIPE PRÉSENT qui s’accorde:
De ces petits pourpoints sous les bras se perdants, Et de ces grands collets jusqu’au nombril pendants.
(Éc. des mar. I. 1.)
On veut que pendant s’accorde, parce qu’il est, dit-on, adjectif verbal: une manche pendante; mais on commande de laisser se perdant invariable, parce qu’il est participe. Cette distinction toute moderne a bien l’air d’une chimère et d’un raffinement sophistique; le XVIIe siècle n’en avait nulle idée, et moins encore les siècles précédents:
Si quatre mille écus de rente bien venants, Une grande tendresse et des soins complaisants...
(Éc. des mar. I. 2.)
De ces brutaux fieffés, qui sans raison ni suite De leurs femmes en tout contrôlent la conduite, Et, du nom de maris fièrement se parants, Leur rompent en visière aux yeux des soupirants.
(Ibid. I. 6.)
1er MÉDECIN. Cette maladie procédante du vice des hypocondres.
(Pourc. I. 11.)
Pour remédier à cette pléthore obturante, et à cette cacochymie luxuriante par tout le corps...
(Ibid.)
Une jeune fille toute fondante en larmes.
(Scapin. I. 2.)
Boileau, tout sévère grammairien qu’il était, a dit:
«Et plus loin des laquais, l’un l’autre s’agaçants, «Font aboyer les chiens et jurer les passants.»
(Sat. VI.)
«Entendra les discours sur l’amour seul roulants, «Ces doucereux Renauds, ces insensés Rolands.»
(Sat. X.)
«Cent mille faux zélés, le fer en main courants, «Allèrent attaquer leurs amis, leurs parents.»
(Sat. XII.)
«Infâmes scélérats à sa gloire aspirants, «Et voleurs revêtus du nom de conquérants.»
(Ibid.)
Et Racine:
«Les ennemis, offensés de la gloire, «Vaincus cent fois et cent fois suppliants, «En leur fureur de nouveau s’oubliants[65].»
(Idylle sur la Paix.)
[65] Cette pièce est de 1685, Phèdre est de 1677; ainsi Racine avait composé tous ses ouvrages, hormis Esther et Athalie.
Et Voltaire:
«De deux alexandrins côte à côte marchants, «Que l’un est pour la rime et l’autre pour le sens.»
(Ép. au roi de la Chine.)
Ce sont vestiges de l’ancienne langue. Dans l’origine, le participe présent, placé après son substantif, s’y accordait, comme fait encore le participe passé:
«Les femmes et les meschines vindrent encuntre le rei Saul... charolantes, e juantes, e chantantes que Saul out ocis mille David dis mille.»
(Rois. p. 70.)
«Et ele descirad sa gunelle... si s’en alad criante e plurante.»
(Ibid. p. 164.)
«Li fiz le rei entrerent, et vindrent devant le rei crianz e pluranz.»
(Ibid. p. 167.)
Je trouve, à la vérité, un exemple du participe présent invariable dans le Merlin de Robert de Bouron, écrit au XVe siècle:
«Il voit issir fors bien cent damoiselles et plus, qui viennent carolant et dansant et chantant.»
(DU CANGE, in Charolare.)
Peut-être est-ce à cause de l’intermédiaire qui viennent; et puis sur quel manuscrit Du Cange ou ses continuateurs ont-ils pris ce texte?
Ce qui est certain, c’est que Montaigne fait accorder le participe présent, même des auxiliaires être et avoir:
«Aulcuns choisissants plustost de se laisser desfaillir par faim et par jeusne, estants prins... Combien il eust esté aysé de faire son proufit d’ames si neufves, si affamées d’apprentissage, ayants pour la pluspart de si beaux commencements naturels!»
(Essais. III. 6.)
Mais, comme dans le passage de Robert de Bouron, il tient le participe invariable construit avec un autre verbe:
«Ceulx qui, pour le miracle de la lueur d’ung mirouer ou d’un coulteau, alloient eschangeant une grande richesse en or et en perles.»
(Ibid.)
Cette méthode de l’accord n’était pas sans avantages; par exemple, Montaigne dit des Espagnols qui torturèrent Guatimozin:
«Ils le pendirent depuis, ayant courageusement entreprins de se deslivrer par armes d’une si longue captivité et subjection.»
(Essais, III. 6.)
Ayant, au singulier, fait voir que la phrase se rapporte au cacique, et non à ses bourreaux, qui sont le sujet de la phrase. Si c’étaient les Espagnols qui eussent entrepris, Montaigne eût écrit ayants, avec une s. C’est au reste l’usage latin; voilà pourquoi il a passé dans notre langue: Occiderunt eum luctantem et conantem plurima frustra.
La grammaire de Sylvius, ou Jacques Dubois, rédigée en latin en 1531, ne pose point de règles particulières pour le participe présent; mais, en conjuguant le verbe avoir, elle dit, p. 132:--«habens, habentis; haiant, haiante;» et dans la conjugaison du verbe aimer: «amans, aimant, aimante.»
Jehan Masset, dont l’Acheminement à la langue françoyse est imprimé à la suite du dictionnaire de Nicot (1606), ne dit rien non plus du participe; mais, dans les modèles de conjugaison, il le met aussi variable. Page 15: «habens; masculin ayant, féminin ayante.»
Le langage du palais, qui est un témoin si fidèle, fait le participe présent variable. Regnard, dans le Joueur, a reproduit la formule exacte:
«. . . . . . A Margot de la Plante, «Majeure, et de ses droits usante et jouissante.»
En somme, on trouve que l’invariabilité absolue du participe présent ne s’est guère établie que dans le courant du XVIIIe siècle, et que la distinction entre ce participe et l’adjectif verbal est du XIXe. Jusque-là, on ne savait ce que c’était que l’adjectif verbal.
Ce sont les grammairiens très-modernes qui ont enrichi notre langue de ces distinctions souvent insaisissables, et de ces difficultés de participes parfois insolubles.
--PARTICIPE PRÉSENT rapporté par syllepse à un sujet autre que le sujet de la phrase:
Je prétends, s’il vous plaît, Dût le mettre au tombeau le mal dont il vous berce, Qu’avec lui désormais vous rompiez tout commerce; Que, venant au logis, pour votre compliment, Vous lui fermiez au nez la porte honnêtement.
(Éc. des fem. II. 6.)
Venant au logis, lorsqu’il viendra au logis, vous lui fermiez, etc...
Et lui jetant, s’il heurte, un grès par la fenêtre, L’obligiez tout de bon à ne plus y paroître.
(Ibid. II. 6.)
Et lui jetant: ce second participe se rapporte régulièrement à Agnès, et rend plus sensible l’incorrection du premier.
N’ayant ni beauté ni naissance A pouvoir mériter leur amour et leurs soins, Ils nous favorisent au moins De l’honneur de la confidence.
(Psyché. I. 3.)
Aglaure veut dire à sa sœur: Comme nous n’avons ni beauté ni naissance, ils, les princes, nous favorisent...
On peut hardiment proscrire cette tournure, parce qu’elle prête à l’équivoque; il semble ici que ce soient les deux princes qui, sans avoir ni beauté ni naissance, favorisent Aglaure et Cydippe...
PARTICIPE ABSOLU, comme en latin:
Le bon Dieu fasse paix à mon pauvre Martin! Mais j’avois, lui vivant, le teint d’un chérubin.
(Sgan. 2.)
La plupart des exemples de l’article précédent, où l’on voit le participe présent employé d’une manière sujette à l’équivoque, peuvent se rapporter au participe absolu, que les Latins mettaient à l’ablatif.
On connoîtra sans doute que, n’étant autre chose qu’un poëme ingénieux,... on ne sauroit la censurer sans injustice.
(Préf. de Tartufe.)
N’étant autre chose, se rapporte à la comédie dont le nom ne se trouve pas dans cette phrase, mais seulement dans la précédente.
Mais je l’ai vue ailleurs, où m’ayant fait connoître Les grands talents qu’elle a pour savoir l’avenir, Je voulois sur un point un peu l’entretenir.
(L’Ét. I. 4.)
Je l’ai vue..., je voulois, se rapportent à Mascarille, et m’ayant fait connaître, à elle, à Célie, qui n’est désignée qu’après. En sorte que le nominatif est changé, avant que l’auditeur ou le lecteur en puisse être prévenu.
Mais savez-vous aussi, lui trouvant des appas, Qu’autrement qu’en tuteur sa personne me touche...
(Éc. des mar. II. 3.)
Savez-vous, Valère, que moi, Sganarelle, lui trouvant des appas, sa personne me touche autrement qu’en tuteur?
Ces tournures sont fréquentes dans Molière.
J’ai voulu l’acheter, l’édit, expressément, Afin que d’Isabelle il soit lu hautement; Et ce sera tantôt, n’étant plus occupée, Le divertissement de notre après-soupée.
(Ibid. II. 9.)
Isabelle n’étant plus occupée, quand Isabelle ne sera plus occupée.
PARTICIPE PASSÉ invariable en genre:
HIPPOLYTE.
Si, lorsque mes amants sont devenus les vôtres, Un seul m’eût consolé de la perte des autres.
(L’Ét. V. 13.)
ARNOLPHE (à Agnès):
L’air dont je vous ai vu lui jeter cette pierre...
(Éc. des fem. III. 1.)
ELMIRE.
Aurois-je pris la chose ainsi qu’on m’a vu faire?
(Tart. IV. 5.)
Il ne faut pas douter que ce ne soient là des fautes de français. Si Corneille a fait rimer, dans le Menteur, ceux que le ciel a joint avec point, Corneille a eu tort; et tort qui voudrait s’autoriser là-dessus des exemples de Corneille et de Molière.
PARTICULIER (LE), substantif:
Dans le particulier elle oblige sans peine.
(L’Ét. III. 2.)
PAR TROP; par donne à trop la force du superlatif:
Tu m’obliges par trop avec cette nouvelle.
(L’Étourdi. III. 8.)
On trouve dans Térence et dans Priscien, pernimium.
Par, dans la vieille langue, se composait avec les noms, les verbes, les adjectifs et les adverbes, pour leur communiquer la valeur superlative. Pardon (summum donum); paramer (peramare);--parhardi (peraudax);--partrop (pernimium.)
Trop est le substantif trope (troupe), pris adverbialement (turba, truba, trupa); comme mie, pas, point, peu, prou.
(Voyez des Variations du langage français, p. 235.)
PAS, surabondant, pour nier, avec aucun, ni, ne:
Autrefois j’ai connu cet honnête garçon, Et vous n’avez pas lieu d’en prendre aucun soupçon.
(L’Étourdi. I. 4.)
Les bruits que j’ai faits Des visites qu’ici reçoivent vos attraits, Ne sont pas envers vous l’effet d’aucune haine.
(Tart. III. 3.)
Molière a traité aucun absolument comme quelque:
Ne sont pas envers vous l’effet de quelque haine.
Et véritablement c’est la valeur de aucun, dérivé de aliquis: alque, auque, auque un (aliquis unus.) Ainsi le mot aucun est par lui-même affirmatif.
Est-il possible que ce même Sostrate, qui n’a pas craint ni Brennus, ni tous les Gaulois....
(Am. magn. I. 1.)
Ah! vous avez plus faim que vous ne pensez pas!
(L’Ét. IV. 3.)
Ne est l’unique négation que possède la langue française.
Pour l’aider en quelque sorte dans son office, on a déterminé un certain nombre de substantifs monosyllabes, exprimant des objets minimes, des quantités réduites, qui servent de terme de comparaison, et, construits avec ne, semblent prendre à son contact la qualité d’adverbes et de négations; mais il ne faut pas s’y tromper. Ces mots sont: pas, point, rien, mie; ce sont de vrais substantifs à l’accusatif, complément d’un verbe qui se place entre ne et son adjoint. Je ne dis rien; il ne vient pas; ne mentez point[66].
[66] Si mentir n’est plus en français un verbe actif, il l’était en latin, et cela revient au même. Mentior at si quid.... (HOR. sat.)
Maintenant il faut savoir que l’on ne donne à ne qu’un seul de ces adjoints, de ces adverbes artificiels: ne pas;--ne point;--ne mie;--ne... rien. La faute de Martine, dans les Femmes savantes, est de joindre à la négation deux de ces suppléments:
«Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien.» Le vice d’oraison ne consiste donc pas à joindre pas avec rien, comme le prétend Philaminte, mais à joindre pas et rien avec ne.
Cela est si vrai, que Molière a très-souvent fait cette réunion de ne... pas... rien. Mais alors il y a toujours deux verbes, l’un qui supporte l’action négative de ne pas; l’autre qui commande rien.
Les exemples suivants, qui semblent au premier coup d’œil choquer la règle posée par Molière lui-même, analysés d’après ce principe, n’ont plus rien que de très-régulier. On y trouvera partout deux verbes pour les trois mots ne, pas, rien, que la bonne Martine accumulait tous trois sur l’unique verbe servir.
. . . . . Il la gardera bien, Et je ne vois pas lieu d’y prétendre plus rien.
(L’Ét. III. 2.)
Et tu n’as pas sujet de rien appréhender.
(Ibid. V. 7.)
Albert n’est pas un homme à vous refuser rien.
(Dép. am. I. 2.)
Et mon dessein n’est pas de leur rien opposer.
(D. Garcie. V. 6.)
Ce n’est pas ma coutume que de rien blâmer.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
Nous n’avons pas envie aussi de rien savoir.
(Mélicerte. I. 3.)
Auprès de cet objet mon sort est assez doux, Pour ne pas consentir à rien prendre de vous.
(Ibid. II. 6.)
Ce n’est pas mon dessein de me faire épouser par force, et de rien prétendre à un cœur qui se seroit donné.
(L’Av. V. 5.)
Je ne suis point un homme à rien craindre.
(Ibid.)
Il ne faut pas qu’il sache rien de tout ceci.
(G. D. I. 2.)
Mon intention n’est pas de vous rien déguiser.
(Ibid. III. 8.)
Je ne veux point qu’il me dise rien.
(Ibid.)
Ne faites point semblant de rien.
(G. D. I. 2. et B. gent. V. 7.)
Dans ce dernier exemple, rien est visiblement un substantif au génitif, gouverné par un substantif qui le précède, semblant. Ne faites pas semblant de quelque chose, ou qu’il y ait quelque chose.
--PAS, supprimé:
Non, je ne veux du tout vous voir ni vous entendre.
(Amph. II. 6.)
A l’occasion de ce vers, j’observe que du tout, au sens de absolument, complétement, ne sert plus que dans les formules négatives; mais que, dans l’origine, on l’employait également pour affirmer:
--Servite Domino in omni corde vestro. «Nostre Seigneur Deu del tut (du tout) siwez, e de tut vostre quer servez.»
(Rois. p. 41.)
PAS, substantif; PAS A PAS, posément:
Vous achèverez seule; et, pas à pas, tantôt Je vous expliquerai ces choses comme il faut.
(Éc. des fem. III. 2.)
--PAS DEVANT (LE), substantif composé, PRENDRE LE PAS DEVANT:
Du pas devant sur moi tu prendras l’avantage.
(Amph. III. 7.)
L’esprit doit sur le corps prendre le pas devant.
(Fem. sav. II. 7.)
Devant n’est pas ici une préposition qui ferait double emploi avec sur; pas-devant est un mot composé, comme qui dirait le pas antérieur. N’a-t-on pas eu tort de laisser perdre cette expression qui n’a aucun équivalent, et dont l’absence oblige à une périphrase?
(Voyez PERDRE LES PAS DE QUELQU’UN.)
--PASSE; ÊTRE EN PASSE DE:
Nous ne sommes pas encore connues, mais nous sommes en passe de l’être.
(Préc. rid. 10.)
J’ai servi quatorze ans, et je crois être en passe De pouvoir d’un tel pas me tirer avec grâce.
(Fâcheux. I. 10.)
Et je crois, par le rang que me donne ma race, Qu’il est fort peu d’emplois dont je ne sois en passe.
(Mis. III. 1.)
Passe s’appelait autrefois, au jeu de mail et de billard, une porte ou arc de fer, par où la boule ou la bille devait passer. Le joueur assez adroit pour s’être placé le plus près de cet arc était en passe, c’est-à-dire, sur le point de passer. De là l’expression figurée en parlant d’un homme en mesure de réussir. C’est l’explication de Trévoux, qui cite à l’appui les vers du Misanthrope.
PASSER; FAIRE PASSER A QUELQU’UN LA PLUME PAR LE BEC, l’attraper, le duper, sans qu’il puisse se plaindre:
Nous verrons cette affaire, pendard, nous verrons cette affaire. Je ne prétends pas qu’on me fasse passer la plume par le bec.
(Scapin. III. 6.)
«Pour empêcher les oisons de traverser les haies et d’entrer dans les jardins qu’elles entourent, on passe une plume par les deux ouvertures qui sont à la partie supérieure de leur bec. De là le proverbe passer la plume par le bec; de là vient aussi l’expression proverbiale d’oison bridé.» (Note de M. AUGER.)
Ainsi, passer à quelqu’un la plume par le bec, signifie le traiter comme un oison.
--PASSER, se passer:
Vous savez que dans celle[67] où passa mon bas âge...
(Dép. am. II. 1.)
[67] Dans la maison.
--PASSER DE, pour sortir de:
Il y a cent choses comme cela qui passent de la tête.
(Pourc. I. 6.)
--PASSER (SE) DE, se contenter de, et non se priver:
Ce que je trouve admirable, c’est qu’un homme qui s’est passé durant sa vie d’une assez simple demeure en veuille avoir une si magnifique pour quand il n’en a plus que faire.
(D. Juan. III. 6.)
PATINEURS:
CLAUDINE.--Ah! doucement. Je n’aime pas les patineurs.
(G. D. II. 1.)
La racine de ce mot est patte, pour main.
«Les patineurs sont gens insupportables, «Même aux beautés qui sont très-patinables.»
(SCARRON.)
«Patiner, manier malproprement.»
(TRÉVOUX.)
PATROCINER, du latin patrocinari, faire l’avocat:
Prêchez, patrocinez jusqu’à la Pentecôte.
(Éc. des fem. I. 1.)
PAYER; PAYER UN PRIX DE QUELQUE CHOSE:
Non, en conscience, vous en payerez cela.
(Méd. m. lui. I. 6.)
--PAYER DE, alléguer pour excuse:
Tantôt vous payerez de quelque maladie Qui viendra tout à coup, et voudra des délais; Tantôt vous payerez de présages mauvais.
(Tart. II. 4.)
Vous nous payez ici d’excuses colorées.
(Ibid. IV. 1.)
«Je le croiray volontiers, pourveu qu’il ne me donne pas en payement une doctrine beaucoup plus difficile et fantastique que n’est la chose mesme.»
(MONTAIGNE. II. 37.)
--PAYER POUR (un substantif), payer en qualité de. (Voyez GAGER POUR.)
--PAYEROIT, PAYEREZ, de trois syllabes:
Fût-ce mon propre frère, il me la payeroit.
(L’Ét. III. 4.)
Tantôt vous payerez de quelque maladie.
(Tart. II. 4.)
Et l’on m’a mis en main une bague à la mode, Qu’après vous payerez, si cela l’accommode.
(L’Ét. I. 6.)
Molière, s’il eût été d’usage alors de syncoper les mots, eût mis facilement que vous paîrez après.
PAYSANNE, de trois syllabes:
Et la bonne paysanne, apprenant mon désir....
(Éc. des fem. I. 1.)
--de quatre syllabes:
Et cette paysanne a dit, avec franchise, Qu’en vos mains à quatre ans elle l’avoit remise.
(Éc. des f. V. 9.)
--PAYSAN, de trois syllabes:
Je sais un paysan qu’on appeloit Gros-Pierre....
(Ibid. I. 1.)
--de deux:
«Que le paysan recueille, emplissant à milliers «Greniers, granges, chartis, et caves, et celiers.»
(REGNIER. Sat. XV.)
PAYSANNERIE comme bourgeoisie:
J’aurois bien mieux fait...... de m’allier en bonne et franche paysannerie.
(G. D. I. 1.)
L’Académie dit qu’il est peu usité.
PECQUES:
A-t-on jamais vu, dis-moi, deux pecques provinciales faire plus les renchéries que celles-là?
(Préc. rid. 1.)
Molière avait rapporté cette expression du Midi, où l’on dit d’un fâcheux dont on ne peut se débarrasser, que c’est un morceau de poix: es una pegue.
A moins que pecque ne soit une abréviation de pécore, ce qui conviendrait mieux au sens de ce passage.
Trévoux dit que pecq, en vieux français, signifiait un mauvais cheval. Il aurait bien dû en citer des exemples, s’il en connaissait: pour moi, je ne l’ai jamais vu.
PEINDRE EN ENNEMIS, c’est-à-dire, sous les traits d’ennemis:
Et me jeter au rang de ces princes soumis, Que le titre d’amants lui peint en ennemis.
(Pr. d’Él. I. 1.)
Un titre qui peint ne paraît pas une métaphore heureuse.
PEINE; ÊTRE EN PEINE OÙ...:
Ne soyez point en peine où je vous mènerai.
(Éc. des fem. II. 6.)
De savoir où je vous mènerai.
--AVOIR PEINE A, pour avoir de la peine à...:
Comment! il semble que vous ayez peine à me reconnoître!
(Pourc. I. 6.)
«J’ai peine à contempler son grand cœur dans ces dernières épreuves.»
(BOSSUET. Or. fun. de la R. d’A.)
Pascal dit pareillement faire peine, pour faire de la peine:
«La seule comparaison que nous faisons de nous au fini fait peine.»
(Pensées. p. 122, 298.)
PEINTURE, au lieu de portrait:
Je n’ai pas reconnu les traits de sa peinture.
(Sgan. 22.)
Sa peinture ne peut signifier que la peinture dont il est l’auteur, et non la peinture où il a servi de modèle.
(Voyez PORTRAIT, pour peinture, tableau.)
PÈLERIN, CONNAÎTRE LE PÈLERIN:
Si tu connoissois le pèlerin, tu trouverois la chose assez facile pour lui.
(Don Juan. I. 1.)
PENSER, substantif masculin:
Le seul penser de cette ingratitude Fait souffrir à mon âme un supplice si rude....
(Tart. III. 7.)
Ah! fasse le ciel équitable Que ce penser soit véritable!
(Amph. III. 1.)
Dans l’origine, tous les infinitifs pouvaient jouer le rôle de substantifs, moyennant l’addition de l’article, comme tout adjectif pouvait faire l’office d’adverbe:
«Tous les marchers, toussers, mouchers, éternuers, sont différents.»
(PASCAL. Pensées. p. 213.)
Il est évidemment impossible de substituer ici démarche, toux, éternument; et nous n’avons aucun substantif, même approximatif, pour dire le moucher.
--PENSER (verbe) suivi d’un infinitif, pour être près de:
Nous avons aussi mon neveu le chanoine, qui a pensé mourir de la petite vérole.
(Pourc. I. 6.)
PENTE, penchant; AVOIR PENTE A...:
La pente qu’a le prince à de jaloux soupçons.
(Don Garcie. II. 1.)
Un sort trop plein de gloire à nos yeux est fragile, Et nous laisse aux soupçons une pente facile.
(Ibid. II. 6.)
PERDRE FORTUNE:
Et les premières flammes S’établissent des droits si sacrés sur les âmes, Qu’il faut perdre fortune, et renoncer au jour, Plutôt que de brûler des feux d’un autre amour.
(Fem. sav. IV. 2.)
Perdre toute fortune. Fortune est ici pris au sens le plus large du latin fortuna; il ne s’agit pas seulement des biens de la fortune, mais de tout ce qui constitue ici-bas la félicité. C’est en quoi l’expression perdre fortune diffère de perdre sa fortune.
--PERDRE L’ATTENTE de quelque chose. (Voyez NE PERDRE QUE L’ATTENTE.)
--PERDRE LES PAS DE QUELQU’UN, perdre sa trace:
Il m’est, lorsque j’y pense, avantageux sans doute D’avoir perdu ses pas et pu manquer sa route.
(Éc. des f. II. 1.)
--PERDRE TEMPS:
Monsieur, j’ai perdu temps, votre homme se dédit.
(L’Ét. III. 2.)
«Je vais, sans perdre temps, y disposer Oronte.»
(CORNEILLE. La Galerie du Palais.)
M. Auger blâme cette locution comme équivoque: est-ce perdre du temps, ou perdre son temps? La critique est bien vétilleuse, et l’équivoque du sens, argument spécieux auquel on recourt beaucoup trop souvent, n’est presque jamais à craindre.
PÉRICLITER, absolument, courir un danger, risquer:
Mais croyez-vous, maître Simon, qu’il n’y ait rien à péricliter?
(L’Av. II. 1.)
Rien à risquer en faisant cette affaire? croyez-vous que je n’expose rien?
PERSONNE, suivi d’un adjectif, d’un pronom ou d’un participe au masculin:
Personne ne t’est venu rendre visite?
(Crit. de l’Éc. des fem. 1.)
La complaisance est trop grande, de souffrir indifféremment toutes sortes de personnes.--Je goûte ceux qui sont raisonnables, et me divertis des extravagants.
(Ibidem.)
Jamais je n’ai vu deux personnes être si contents l’un de l’autre.
(Don Juan. I. 2.)
Il s’agit d’un amant et de sa fiancée.
Des vers tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d’eux-mêmes et parlent sur-le-champ.
(Mal. im. II. 6.)
--PERSONNE DU MONDE, personne absolument:
Quoi, cousine, personne ne t’est venu rendre visite?--Personne du monde.
(Crit. de l’Éc. des femmes. 1.)
On observera que le mot personne est affirmatif de soi; il sert ici à nier, parce que la pensée le rattache à la négation renfermée dans l’ellipse: personne n’est venu me rendre visite.
PERSONNE. Verbe à une autre personne que son sujet:
VALÈRE. Je vous demande si ce n’est pas vous qui se nomme Sganarelle.
SGAN. En ce cas, c’est moi qui se nomme Sganarelle.
(Méd. m. lui. I. 6.)
Plus loin, Molière a mis, en observant le rapport des personnes:
Ouais! seroit-ce bien moi qui me tromperois?
(Ibid.)
Et que me diriez-vous, monsieur, si c’était moi Qui vous eût procuré cette bonne fortune?
(Dépit am. III. 7.)
Ce ne seroit pas moi qui se feroit prier.
(Sgan. 2.)
Racine a dit pareillement:
«Il ne voit dans son sort que moi qui s’intéresse.»
(Britannicus.)
Les grammairiens, depuis Vaugelas, ont décidé qu’il faut toujours le verbe à la première personne, parce que le pronom y est. La raison paraît douteuse, car il y a aussi un autre verbe qui est placé le premier, et qui est à la troisième personne. Pourquoi l’accord ne se ferait-il pas aussi bien avec ce premier verbe qu’avec le pronom qui le suit?
Celui qui se nomme Sganarelle, c’est moi;--celui qui vous a procuré cette bonne fortune, c’est moi;--celle qui se ferait prier, ce ne serait pas moi:--voilà comme on serait obligé de parler pour satisfaire la logique. Et parce que l’ordre des mots est renversé, le rapport des termes de l’idée change-t-il aussi? Non sans doute. La facilité que laissait l’usage du XVIIe siècle me semble donc, en principe, plus raisonnable que la loi étroite du XIXe. Il est certain d’ailleurs que cette rigueur ne produirait pas toujours un bon effet dans l’application. Par exemple, il n’en coûtait pas davantage, à Racine de mettre:
Il ne voit dans ses pleurs que moi qui m’intéresse.
Mais la pensée ne se présente plus du tout de même. Junie ne veut pas dire: Moi seule je m’intéresse dans ses pleurs; mais: Qui est-ce qui s’intéresse dans ses pleurs?--Moi seule. Dans la première tournure, l’idée qui frappe d’abord, c’est la personne de Junie; dans la seconde, c’est l’isolement et l’abandon de Britannicus. L’une est propre à irriter Néron, l’autre à le désarmer.
Ces délicatesses font le caractère des grands écrivains; et les despotes de la grammaire, avec leur précision géométrique, tendent à les rendre impossibles: ils matérialisent la langue.
PESTE; LA PESTE SOIT, LA PESTE SOIT FAIT; exclamation, suivie du nominatif; LA PESTE DE:
La peste le coquin! La peste le benêt!
(Don Juan. III. 6. et V. 2.)
Peste soit le coquin, de battre ainsi sa femme!
(Méd. m. l. I. 2.)
C’est une inversion: que le coquin soit la peste, c’est-à-dire, soit empesté, devienne la peste elle-même.
La peste soit fait l’homme et sa chienne de face!
(Éc. des f. IV. 2.)
La peste de ta chute, empoisonneur au diable!
(Mis. I. 2.)
Peste du fou fieffé!--Peste de la carogne!
(Méd. m. lui. I. 1.)
PÉTAUD; LA COUR DU ROI PÉTAUD:
Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud.
(Tart. I. 1.)
Les commentateurs, avec assez d’apparence, veulent que ce soit la cour du roi Peto, du roi des mendiants, où règnent le désordre et la confusion. Le mot pétaudière confirme l’autre orthographe.
PETITE OIE, terme de toilette:
MASCARILLE. Que vous semble de ma petite oie? la trouvez-vous congruante à l’habit?
(Préc. rid. 10.)
«Petite oye est ce qu’on retranche d’une oye quand on l’habille pour la faire rostir, comme les pieds, les bouts d’aile, le cou, le foye, le gesier.» (TRÉVOUX.) C’est ce qu’on appelle aujourd’hui un abatis.
Par une métaphore facile à comprendre, petite oie a désigné les accessoires de la toilette, plumes, rubans, dentelles, dont à cette époque le costume masculin était fort chargé:
«Ne vous vendrai-je rien, monsieur? des bas de soie, «Des gants en broderie, ou quelque petite oie?»
(CORNEILLE. La Galerie du Palais.)
La petite oie signifiait aussi, par une métaphore analogue, les plus légères faveurs de l’amour.
PETONS, diminutif de pieds:
Ah! que j’en sais, belle nourrice,.... qui se tiendroient heureux de baiser seulement les petits bouts de vos petons!
(Méd. m. l. III. 3.)
(Voyez BOUCHON.)
PEU pour un peu:
Vous le voyez: sans moi vous y seriez encore, Et vous aviez besoin de mon peu d’ellébore.
(Sgan. 22.)
La suivante veut dire: Vous aviez besoin de ce peu de jugement que m’a départi le ciel. Mais, à prendre sa phrase dans le sens ordinaire de cette tournure, elle dirait: Vous aviez besoin que j’eusse peu de jugement.
Votre peu de foi vous a perdu.--Vous êtes perdu pour avoir eu trop peu de foi. C’est le sens régulier.
Votre peu de foi vous a sauvé. C’est-à-dire, il vous a suffi d’un peu de foi pour être sauvé. C’est le sens exceptionnel que donne ici Molière à cette façon de parler. L’équivoque, sans compter l’usage, ne permet pas de l’admettre.
Voltaire parle plus correctement que Molière, quand il fait dire à Omar:
«Je voulus le punir, quand mon peu de lumière «Méconnut ce grand homme entré dans la carrière.»
(Mahomet. I. 4.)
--QUELQUE PEU:
J’en avois fait à sa mère quelque peu d’ouverture.
(L’Av. II. 3.)
PEUR DE, adverbialement, de peur de:
ALAIN.
J’empêche, peur du chat, que mon moineau ne sorte.
(Éc. des fem. I. 2.)
On dit de même, mais légitimement, faute de, crainte de.--Manque de, souvent employé par Pascal, est aujourd’hui hors d’usage. Toutes ces locutions sont autant d’accusatifs ou d’ablatifs absolus. Si l’on admet les unes, il paraît inconséquent de rejeter les autres, d’approuver faute de, et de blâmer peur de. On allègue l’usage; mais, en bonne grammaire, l’usage nouveau ne devrait point établir de prescription définitive, surtout contre la logique appuyant l’ancien usage.
PEUT-ÊTRE... ET QUE:
Peut-être a-t-il dans l’âme autant que moi de crainte, Et que le drôle parle ainsi, Pour me cacher sa peur sous une audace feinte.
(Amph. I. 2.)
PHILOSOPHE, adjectif comme philosophique:
Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage.
(Mis. I. 1.)
Et je crois qu’à la cour, aussi bien qu’à la ville, Mon flegme est philosophe autant que votre bile.
(Ibid.)
Qu’il a bien découvert ici son caractère, Et que peu philosophe est ce qu’il vient de faire.
(Fem. sav. V. 5.)
«C’étoit la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie.»
(PASCAL. Pensées.)
«Le plus philosophe étoit de vivre simplement.»
(Id. Ibid.)
--PHILOSOPHE, substantif féminin:
C’est une philosophe enfin; je n’en dis rien.
(Fem. sav. II. 8.)
PHLÉBOTOMISER, archaïsme, pour saigner:
1er MÉDECIN. Je suis d’avis qu’il soit phlébotomisé libéralement.
(Pourc. I. 11.)
PIC ou PIQUE, aux cartes:
Molière écrit les deux:
O la fine pratique! Un mari confident!--Taisez-vous, as de pique!
(Dép. am. V. 9.)
Dame et roi de carreau, dix et dame de pique.
(Fâcheux. II. 2.)
Mais lui fallant un pic, je sortis hors d’effroi.
(Ibid.)
Il ne m’en faut que deux, l’autre a besoin d’un pic.
(Ibid.)
Molière altère ici l’orthographe pour le besoin de la rime. Pic, ainsi figuré, signifie autre chose que pique: c’est un terme du jeu de piquet: pic, repic et capot:
Vous allez faire pic, repic et capot tout ce qu’il y a de galant dans Paris.
(Préc. rid. 10.)
«Philis, contre la mort vainement on réclame: «Tôt ou tard qui s’y joue est fait pic et capot.»
(BENSERADE.)
PIÈCE; BONNE PIÈCE, ironiquement:
Taisez-vous, bonne pièce!
(G. D. I. 6.)
(Voyez BON.)
--FAIRE UNE PIÈCE, jouer un tour:
Cet homme-là est un fourbe qui m’a mis dans une maison pour se moquer de moi, et me faire une pièce.
(Pourc. II. 4.)
C’est une pièce que l’on m’a faite, et je n’ai aucun mal.
(Ibid. I. 7.)
Ce sont des pièces qu’on lui fait.
(Ibid. III. 9.)
«Ce ne fut pas sans la garder bonne à Ésope, qui tous les jours faisoit de nouvelles pièces à son maître.»
(LA FONT. Vie d’Ésope.)
PIED; METTRE SOUS LES PIEDS, pour mépriser, négliger:
Moquons-nous de cela, méprisons les alarmes, Et mettons sous nos pieds les soupirs et les larmes.
(Sgan. 18.)
--PIED A PIED, pas à pas, petit à petit:
Pied à pied vous gagnez mes résolutions.
(B. Gent. III. 18.)
PILULE; DORER LA PILULE:
Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule.
(Amph. III. 11.)
PIMPESOUÉE:
Voilà une belle mijaurée, une pimpesouée bien bâtie, pour vous donner tant d’amour!
(B. gent. III. 9.)
«Pimpesouée, femme qui montre des prétentions, avec de petites manières affectées et ridicules. Pimpesouée vient probablement du vieux verbe pimper, qui signifie parer, attifer, dont il nous reste pimpant, et du vieil adjectif souef, souefve, qui voulait dire doux, agréable. (M. AUGER.)
Cette étymologie ne manque pas de vraisemblance; il ne reste plus qu’à trouver quelque part le vieux verbe pimper. J’avoue que, pour moi, je ne l’ai jamais rencontré; mais c’est un mot vraisemblable.
Ménage veut que pimpant soit dit pour pompant. Il est certain qu’on disait, dans le latin du moyen âge, pompare, pour superbire, gloriari:
«Grandisonis pompare modis tragicoque boatu.»
(SEDULIUS.)
(Voyez Du Cange au mot POMPARE.)
Sur l’étymologie de mijaurée, je ne trouve rien de satisfaisant.
PIQUÉ, au figuré; AVOIR L’AME PIQUÉE DE QUELQUE CHOSE:
Pour mettre en mon pouvoir certaine Égyptienne Dont j’ai l’âme piquée, et qu’il faut que j’obtienne.
(L’Ét. V. 6.)
PIS, au neutre, quelque chose de pis:
La prose est pis que les vers.
(Impromptu de Versailles. 1.)
Il s’agit de savoir, de la prose ou des vers, quel est le plus difficile à retenir par cœur; Molière décide que la prose est, à cet égard, pis que les vers.
Pire que les vers, marquerait la prééminence relative de la prose, ce dont il n’est pas question. Pire s’accorderait avec prose; pis, au neutre, se rapporte, à l’idée de retenir par cœur.
C’est l’observation encore plus instinctive que raisonnée de ces nuances délicates qui fait l’habile écrivain.
PLAIDERIE:
Je verrai dans cette plaiderie Si les hommes auront assez d’effronterie...
(Mis. I. 1.)
La racine est plaid:
«Tous les jours le premier aux plaids, et le dernier!»
(RACINE. Les Plaideurs.)
On ne dit plus que plaidoirie.
PLAINTE; MURMURER A PLAINTE COMMUNE, murmurer ensemble, pour le même sujet:
Nous nous voyons sœurs d’infortune; Et la vôtre et la mienne ont un si grand rapport, Que nous pouvons mêler toutes les deux en une, Et dans notre juste transport Murmurer à plainte commune.
(Psyché. I. 1.)
A plainte commune est dit comme à frais communs.
PLAISANT, qui plaît, agréable. Archaïsme:
AGNÈS.
C’est une chose, hélas! si plaisante et si douce!
(Éc. des fem. II. 6.)
«Le plaisant dialogue du legislateur de Platon, avecques ses concitoyens, fera honneur à ce passage.»
(MONTAIGNE. II. 7.)
«Entre les livres simplement plaisants, je treuve des modernes le Decameron de Boccace, etc...»
(Id. Ibid. 10.)
Livres plaisants, c’est-à-dire qui n’apportent que du plaisir, de l’agrément, qu’on lit uniquement pour s’amuser.
«...... Une perception soudaine et vive qui se fait d’abord en nous, à la présence des objets plaisants et fâcheux.»
(BOSSUET. Connaissance de Dieu.)
On s’est permis, dans l’édition in-12 de 1846, de substituer «objets agréables ou déplaisants.» On ne saurait trop vivement blâmer ces témérités, qui n’iraient pas à moins qu’à transformer tous les dix ans les textes les plus précieux et vénérables.
PLANTUREUX, archaïsme, abondant:
Que les saignées soient fréquentes et plantureuses.
(Pourc. I. 11.)
On devrait écrire plentureuses par un e, la racine de ce mot étant, non pas plante, mais plenté, syncopé de plenitatem:
«Vous aurez du foin assez, «Et de l’avoine à plenté.»
(Prose de l’Asne.)
Et non à planter, comme je l’ai vu imprimé. Les ânes mangent de l’avoine, mais ils n’en plantent point; au rebours des hommes.
PLATRER, métaphoriquement, dans le sens où nous disons aujourd’hui replâtrer, dissimuler:
Jusqu’ici vous avez joué mes accusations, ébloui vos parents, et plâtré vos malversations.
(G. D. III. 8.)
Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux Que le dehors plâtré d’un zèle spécieux.
(Tart. I. 6.)
Boileau se sert pareillement du substantif plâtre, au figuré:
«Ses bons mots ont besoin de farine et de plâtre.»
PLEIN, complet:
Il est bien des endroits où la pleine franchise Deviendroit ridicule, et seroit peu permise.
(Mis. I. 1.)
Cette pleine droiture où vous vous renfermez.
(Ibid.)
C’est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme.
(Préf. de Tartufe.)
«Que l’homme contemple donc la nature dans sa haute et pleine majesté!»
(PASCAL. Pensées.)
«La promesse que J. C. nous a faite de rendre sa joie pleine en nous.»
(Id. Ibid.)
(Voyez A PLEIN.)
--PLEIN D’EFFROI, au sens actif, c’est-à-dire qui remplit d’effroi:
Et qu’on s’aille former un monstre plein d’effroi De l’affront que nous fait son manquement de foi?
(Éc. des fem. IV. 8.)
PLUS pour le plus, au superlatif:
Mais je vais employer mes efforts plus puissants, Remuer terre et ciel, m’y prendre de tous sens...
(L’Ét. V. 12.)
Si vous leur dérobez leurs conquêtes plus belles, Et de tous leurs amants faites des infidèles.
(Ibid. V. 13.)
Le remède plus prompt où j’ai su recourir.
(Dép. am. III. 1.)
Mais ce qui plus me plaît d’une attente si chère...
(D. Garcie. I. 3.)
C’est lors que plus il m’aime.
(Ibid. II. 1.)
Qui est plus criminel à votre avis, ou celui qui achète un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n’a que faire?
(L’Avare. II. 3.)
«Quatre cent mille soldats qu’elle entretenoit étoient ceux de ses citoyens qu’elle (l’Égypte) exerçoit avec plus de soin.»
(BOSSUET, Hist. un. IIIe partie.)
«Chargeant de mon débris les reliques plus chères.»
(RACINE. Bajazet.)
Cette façon de parler commençait dès lors à vieillir, et l’on ne tarda pas à la proscrire; mais au XVIe siècle, et surtout au moyen âge, on ne s’en faisait aucun scrupule:
«L’honneur, qui sous faux titre habite avecque nous, Qui nous ôte la vie et les plaisirs plus doux.»
(REGNIER. Sat. VI.)
«Estant là, je furète aux recoins plus cachés.»
(Ibid.)
«Les gens du monde pour la santé où il avoit plus de fiance (Charles V), c’estoit en bons maistres medecins.»
(FROISSART. Chron. II. 70.)
«Gentis rois, dit la dame, par Deu qui maint la sus, Je vos commant la rien el monde que j’aim plus.»
(Chans. des Saxons. I. 85.)
Je vous recommande la chose que j’aime le plus au monde.
«Donez l’or et l’argent, et le vair et le gris; Car doner est la rien qui plus monte à haut pris.»
(Ibid. I. 85.)
«Vous estes, fais-je, du lignage «D’icy entour plus à louer.»
(Pathelin.)
Du lignage des environs le plus à louer.
PLUT A DIEU, suivi de l’infinitif:
Plût à Dieu l’avoir tout à l’heure, devant tout le monde (le fouet), et savoir ce qu’on apprend au collége!
(B. gent. III. 3.)
POIDS; LE POIDS D’UNE GRIMACE:
Le poids de sa grimace, où brille l’artifice, Renverse le bon droit et tourne la justice.
(Mis. V. 1.)
(Voyez TOURNER LA JUSTICE, et MÉTAPHORES VICIEUSES.)
--LE POIDS D’UNE CABALE:
Et, pour moins que cela, le poids d’une cabale Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
(Tart. V. 3.)
Pascal a dit, le poids de la vérité:
«Il est sans doute que le poids de la vérité les déterminera incontinent à ne plus croire à vos impostures.»
(15e Prov.)
La métaphore d’un poids qui détermine la balance à pencher à droite ou à gauche, est juste; celle d’un poids qui embarrasse dans un dédale, ne l’est pas.
--METTRE DU POIDS A QUELQUE CHOSE, y attacher de l’importance:
Mon père est d’une humeur à consentir à tout; Mais il met peu de poids aux choses qu’il résout.
(Fem. sav. I. 3.)
POINT, surabondant avec aucun:
On ne doit point songer à garder aucunes mesures.
(D. Juan. III. 5.)
Aucun étant exactement synonyme de quelque, il n’y a pas ici de faute contre le génie de la langue; mais j’avoue qu’il y en a une contre l’usage, qui est vicieux, de considérer aucun comme renfermant une négation.
(Voyez PAS.)
--POINT D’AFFAIRES, exclamation elliptique dont le sens est sans doute celui-ci: Point d’affaires entre nous! je ne vous écoute pas:
Point d’affaires! je suis inexorable.
(G. D. III. 8.)
De la louange, de l’estime, de la bienveillance en paroles, et de l’amitié, tant qu’il vous plaira; mais de l’argent, point d’affaires.
(L’Av. II. 5.)
POMMADER, faire de la pommade:
Que font-elles?--De la pommade pour leurs lèvres.--C’est trop pommadé. Dites-leur qu’elles descendent.
(Préc. rid. 3.)
Cet emploi du participe passé, avec trop et assez, est remarquable, encore que très-usuel: c’est assez bu; c’est assez causé; c’est trop pommadé.
PORTE; ENTRER DANS UNE PORTE:
Entrez dans cette porte, et laissez-vous conduire.
(Éc. des fem. V. 3.)
Il est incommode et fâcheux que nous soyons réduits à un seul mot pour exprimer l’ouverture pratiquée dans la muraille et la pièce de menuiserie destinée à la fermer. Les Latins avaient janua, auxquels correspondaient, dans notre vieille langue, porte et huis[68]. Mais depuis qu’on a banni le second, il faut bien que l’autre fasse un double service, et désigne à la fois les deux choses contraires.
[68] On les confondait souvent dans l’usage; mais enfin huis, d’après sa racine uscire, sortir, marquait l’ouverture qu’on fermait avec la porte.
--LA PORTE DES RESSORTS. (Voyez RESSORTS à l’article MÉTAPHORES VICIEUSES.)
PORTE-RESPECT:
Foin! que n’ai-je avec moi pris mon porte-respect!
(L’Ét. III. 9.)
Je ne sais trop ce qu’entend Lélie par ce terme, si ce n’est un bâton; mais comment la défense d’un bâton est-elle regrettable à qui porte deux pistolets et une épée?
Mais vienne qui voudra contre notre personne: J’ai deux bons pistolets, et mon épée est bonne.
(Ibid.)
PORTER, pour porter en soi, avec soi:
Un dieu qui porte les excuses de tout ce qu’il fait: l’Amour.
(L’Av. V. 3.)
--PORTER DU CRIME DANS..., en mettre où il n’y en a pas:
Il n’y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime.
(Préf. de Tartufe.)
--PORTER DU SCANDALE, causer, entraîner du scandale:
Après son action, qui n’eut jamais d’égale, Le commerce entre nous porteroit du scandale.
(Tart. IV. 1.)
--PORTER UN AIR:
Et partout porte un air qui saute aux yeux d’abord.
(Mis. I. 1.)
Ce monsieur Loyal porte un air bien déloyal!
(Tart. V. 4.)
PORTEUR DE HUCHET:
Dieu préserve, en chassant, toute sage personne D’un porteur de huchet qui mal à propos sonne!
(Fâcheux. II. 7.)
Le huchet est un petit cor de chasseur ou de postillon, qui sert à hucher (appeler) les chiens.
PORTRAIT, pour peinture, tableau, LE PORTRAIT D’UN COMBAT:
Je dois aux yeux d’Alcmène un portrait militaire Du grand combat qui met nos ennemis à bas.
(Amph. I. 1.)
(Voyez PEINTURE pour portrait.)
--PORTRAIT D’UN CŒUR:
Nous allons en tous lieux Montrer de votre cœur le portrait glorieux.
(Mis. V. 4.)
POSSIBLE, adverbe, peut-être:
Son heure doit venir, et c’est à vous, possible, Qu’est réservé l’honneur de la rendre sensible.
(Pr. d’Él. I. 4.)
Primitivement tous les adjectifs s’employaient aussi comme adverbes; notre langue en a conservé de nombreux exemples: voir clair; frapper fort; tenir ferme; partir soudain, etc. Il n’y a aucune raison pour que possible soit exclu de ce privilége. La Fontaine l’y maintenait:
«Ils ne cédoient à pas une nonnain «Dans le désir de faire que madame «Ne fût honteuse, ou bien n’eût dans son âme «Tel récipé, possible, à contre-cœur.»
(L’Abbesse malade.)
«Deux ou trois de ses officiers et autant de femmes se promenoient à cinq cents pas d’elle, et s’entretenoient possible de leur amour.»
(LA FONT. Amours de Psyché. liv. II.)
«Possible personne qu’elle n’étoit descendue sous cette voûte depuis qu’on l’avoit bâtie.»
(Id. Ibid.)
--POSSIBLE QUE, peut-être que...:
Possible que, malgré la cure qu’elle essaie, Mon âme saignera longtemps de cette plaie.
(Dép. am. IV. 3.)
POSTE:
«Poste aussi, avec une diction possessive (un pronom possessif), signifie façon, manière, volonté, guise, comme: Il est fait à ma poste; il luy a aposté ou baillé des tesmoins faits à sa poste.
«Et quand il n’est joinct à telles particules possessives, il signifie pourpensé, attiltré, comme: cela est faict à poste.»
(NICOT.)
TOINETTE. J’avois songé en moi-même que ç’auroit été une bonne affaire de pouvoir introduire ici un médecin à notre poste, pour le dégoûter de son monsieur Purgon.
(Mal. im. III. 2.)
«Que Martial retrousse Venus à sa poste, il n’arrive pas à la faire paroistre si entiere.»
(MONTAIGNE. III. 5.)
«Un valet qui les escrivit soubs moy pensa faire un grand butin de m’en desrober plusieurs pieces choisies à sa poste.»
(Id. II. 37.)
«Dieu fasse paix au gentil Arioste, «Et daigne aussi mettre en lieu de repos «Jean la Fontaine, auteur fait à la poste «Du Ferrarois, adoptant ses bons mots.»
(SENECÉ. Camille.)
A la guise, sur le modèle, dans le goût de l’Arioste.
Les Italiens disent aussi a mia posta, et, sans pronom possessif, alla posta, apposta:
«Ha la bocca fatta apposta «Pel servizio della posta.»
(Duo de Guglielmi.)
Il a la bouche faite à poste pour le service de la poste.
On pourrait croire que nous leur avons emprunté cette expression; mais elle existait dans notre langue depuis un temps bien reculé, avec des acceptions diverses. Posta, dans les actes du moyen âge, signifie une station, un lieu désigné, un poste, et volonté, gré, convenance.
Dans les ordonnances du roi Jean (1355), on trouve faire fausse poste, pour aposter, qui alors n’était pas encore créé. Il s’agit des revues de troupes, où l’on faisait figurer de faux soldats, des hommes apostés, des soldats postiches:
«Nous avons ordené et ordenons que nul ne face fausse poste, sur peine de perdre chevaux et hernois..... avons ordené et ordenons, pour eschiver les fausses postes.....»
(Ap. CANG. in Posta.)
Postiquer, postiqueur, c’était, au sens propre, courir la poste, postillon; au figuré, fourber, intriguer; un intrigant.
Le poste d’un couvent, d’un collége, était le coureur, le messager de la maison.
De cette famille il nous reste la poste; poster, aposter; et postiche.
POSTURE (position), soit en bonne, soit en mauvaise part:
C’est un placet, monsieur, que je voudrois vous lire, Et que, dans la posture où vous met votre emploi, J’ose vous conjurer de présenter au roi.
(Fâcheux. II. 2.)
Un duel met les gens en mauvaise posture.
(Ibid. II. 10.)
Mes affaires y sont en fort bonne posture.
(Éc. des fem. I. 6.)
POT; TOURNER AUTOUR DU POT:
A quoi bon tant barguigner, et tant tourner autour du pot?
(Pourc. I. 7.)
Cette métaphore est du style de Pourceaugnac et de Petit-Jean:
«... Eh! faut-il tant tourner autour du pot?»
(Les Plaideurs. III. 3.)
--POTS CASSÉS; PAYER LES POTS CASSÉS DE QUELQUE CHOSE:
Un cordonnier, en faisant les souliers, ne sauroit gâter un morceau de cuir qu’il n’en paye les pots cassés.
(Méd. m. lui. II. 1.)
Cette expression proverbiale fait allusion à un jeu usité au moyen âge parmi les enfants. Ce jeu consistait à faire circuler rapidement, de proche en proche, un pot qu’il fallait élever en l’air avant de le transmettre à son voisin. Il se trouvait quelque maladroit qui le laissait tomber, et celui-là payait les pots cassés.
Menot parle de ce jeu:
«Le diable et le monde font comme les enfants qui jouent à la balle ou au pot cassé: ils se le passent de main en main; un des joueurs le lève bien haut et le laisse tomber, et le pot vole en éclats[69].»
[69] «Diabolus et mundus faciunt sicut faciunt pueri ludentes ad pilam vel ad potum fractum: dant illum de manu in manum; elevabit quis potum alte, et cadere dimittet, et sic frangetur.»
(Sermones, fol. 15.)
POTAGE; POUR TOUT POTAGE, au sens figuré, uniquement:
Vous n’êtes, pour tout potage, qu’un faquin de cuisinier.
(L’Av. III. 6.)
La Fontaine s’est servi, dans cette locution, du mot besogne au lieu de potage. Le renard invite à dîner madame la cigogne:
«Le galant, pour toute besogne, Avoit un brouet clair; il vivoit chichement.»
(Le Renard et la Cigogne.)
Ailleurs il dit, pour tout mets:
«Le renard dit au loup: Notre cher, pour tout mets J’ai souvent un vieux coq ou de maigres poulets.»
(Le Loup et le Renard.)
POULE LAITÉE:
Avec leur ton de poule laitée, et leurs trois petits brins de barbe relevés en barbe de chat!
(L’Av. II. 7.)
«On dit, pour se moquer d’un lâche, d’un sot qui se mêle du ménage des femmes; que c’est une poule mouillée, une poule laitée, un tâte-poules.» (TRÉVOUX.)
POUR, faisant l’office de seulement:
On nous fait voir que Jupiter n’a pas aimé pour une fois.
(Pr. d’Él. II. 1.)
On est faite d’un air, je pense, à pouvoir dire Qu’on n’a pas pour un cœur soumis à son empire.
(Fem. sav. II. 3.)
Pourquoi ces façons de parler sont-elles tout à fait hors d’usage, et cependant maintient-on encore pour dans cette locution: Cela peut passer pour une fois, c’est-à-dire, une fois seulement? Ce sont là des inconséquences que les écrivains devraient tâcher d’empêcher, ou de corriger.
--POUR, au point de, jusqu’à:
Ma foi, me trouvant las pour ne pouvoir fournir Aux différents emplois où Jupiter m’engage....
(Amph. prol.)
--POUR, en qualité de:
Je suis auprès de lui gagé pour serviteur; Me voudriez-vous encor gager pour précepteur?
(L’Ét. I. 9.)
Et vous l’avez connu pour gentilhomme.
(B. gent. IV. 5.)
Cet emploi de pour est encore usuel dans cette phrase, par exemple: Prendre pour domestique. Connaître pour gentilhomme, gager pour précepteur, ne sont guère que des applications du même principe. Ce qui appauvrit les langues, c’est justement de restreindre la valeur générale d’un mot à quelques formules particulières. Molière, non plus que Bossuet, ne se laisse jamais garrotter dans ces entraves, et c’est là peut-être le caractère essentiel de leur langue, et ce qui lui donne tant d’ampleur.
Les Espagnols emploient de même por devant un adjectif. Tirso de Molina intitule une de ses pièces: «El condemnado por desconfiado.» Le damné pour déconfès, pour être mort sans confession, en qualité de déconfès.
--POUR (un infinitif) marquant, non le but, mais la cause, comme parce que:
Moi... Trahir mes sentiments, et, pour être en vos mains, D’un masque de faveur vous couvrir mes dédains!
(D. Garcie. II. 6.)
Parce que je suis en vos mains, et non afin d’être en vos mains.
Je hais ces cœurs pusillanimes, qui, pour trop prévoir les suites des choses, n’osent rien entreprendre.
(Scapin. III. 1.)
Parce qu’ils prévoient trop.
Tous les désordres, toutes les guerres n’arrivent que pour n’apprendre pas la musique.
(B. gent.)
Parce qu’on n’apprend pas, et non, afin de ne pas apprendre.
C’est pour nous attacher à trop de bienséance Qu’aucun amant, ma sœur, à nous ne veut venir.
(Psyché. I. 1.)
Parce que nous nous attachons, et non, afin de nous attacher.
Et je ne fuis sa main que pour le trop chérir.
(Fem. sav. V. 5.)
On ne s’avise point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la philosophie pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes.
(Préf. de Tartufe.)
Parce qu’elle a été bannie, parce qu’elle a été condamnée.
Pascal dit de même:
«La durée de notre vie n’est-elle pas également et infiniment éloignée de l’éternité pour durer dix ans davantage?»
(Pensées. p. 298.)
C’est-à-dire: Notre vie, parce qu’elle aura duré dix ans de plus ou de moins, ne sera-t-elle pas toujours aussi éloignée de l’éternité? Ce tour, dans Pascal, me paraît un peu obscur, peut-être à cause de la désuétude.
«Et comment est-il possible, reprit Ésope, que vos juments entendent de si loin nos chevaux hennir, et conçoivent pour les entendre?»
(LA FONT. Vie d’Ésope.)
--POUR, uni à l’auxiliaire être. (Voyez ÊTRE POUR.)
--POUR L’AMOUR DE, en mauvaise part:
Que tous ces jeunes fous me paroissent fâcheux! Je me suis dérobée au bal pour l’amour d’eux.
(Éc. des mar. III. 9.)
--POUR CERTAIN:
Tous les bruits de Léon annoncent pour certain Qu’à la comtesse Ignès il va donner la main.
(D. Garcie. I. 2.)
--POUR CE QUI EST DE CELA, sans relation à rien, et en forme d’exclamation, comme en vérité:
Pour ce qui est de cela, la jalousie est une étrange chose!
(G. D. I. 6.)
POURQUOI..., ET QUE...:
GEORGETTE.
Oui; mais pourquoi chacun n’en fait-il pas de même, Et que nous en voyons qui paroissent joyeux Lorsque leurs femmes sont avec les beaux monsieux?
(Éc. des fem. II. 3.)
Le second vers répond à cette tournure: et comment se fait-il que... Rien n’est plus naturel que ce changement subit de construction au milieu d’une phrase, comme rien n’est plus fréquent dans le discours familier.
Néanmoins, ce qui peut passer dans la bouche de Georgette n’est-il pas trop abandonné sous la plume de Voltaire commentant Corneille?
--«Pourquoi dit-on prêter l’oreille, ET QUE prêter les yeux n’est pas français?»
(Sur le vers 27, sc. V, act. 3, de Rodogune.)
POURSUIVRE A, continuer à:
Il ne faut que poursuivre à garder le silence.
(Mis. V. 3.)
POUR UN PEU, pour un moment:
Souffrez que j’interrompe pour un peu la répétition.
(Impromptu. 3.)
POUR VOIR, adverbialement:
Ayez recours, pour voir, à tous les détours des amants.
(G. D. I. 6.)
POUSSER, absolument, insister:
Pousse, mon cher marquis, pousse.
(Critique de l’École des fem. 7.)
Poussez, c’est moi qui vous le dis.
(G. D. I. 7.)
--POUSSER LES CHOSES:
N’allez point pousser les choses dans les dernières violences du pouvoir paternel.
(L’Av. V. 4.)
Voilà, mon gendre, comme il faut pousser les choses.
(G. D. I. 8.)
«Mais, mon père, qui voudroit pousser cela vous embarrasseroit.»
(PASCAL. 9e Prov.)
--POUSSER QUELQU’UN, au sens moral; le pousser à bout:
Vraiment vous me poussez; et, contre mon envie, Votre présomption veut que je l’humilie.
(Dép. am. I. 3.)
«Vous me poussez!--Bonhomme, allez garder vos foins.»
(Les Plaideurs. I. 7.)
--POUSSER DES CONCERTS:
Poussons à sa mémoire Des concerts si touchants, Que du haut de sa gloire Il[70] écoute nos chants.
(Am. magn. 6e intermède.)
[70] Le soleil, c’est-à-dire Louis XIV.
Corneille a dit pousser des harmonies:
«Des flûtes au troisième[71], au dernier des hautbois, «Qui tour à tour en l’air poussoient des harmonies «Dont on pouvoit nommer les douceurs infinies.»
(Le Ment. I. 5.)
[71] Bateau.
Et Pascal, pousser des imprécations:
«D’où vient, disent-ils, qu’on pousse tant d’imprécations...»
(3e Prov.)
--POUSSER LA SATIRE:
Les rieurs sont pour vous, madame, c’est tout dire; Et vous pouvez pousser contre moi la satire.
(Mis. II. 5.)
--POUSSER les tendres sentiments,--l’amusement:
Il nous feroit beau voir, attachés face à face, Pousser les tendres sentiments!
(Amph. I. 4.)
Amphitryon, c’est trop pousser l’amusement.
(Ibid. II. 2.)
--POUSSER SA CHANCE, SA FORTUNE, SON BIDET:
J’avois beau m’en défendre, il a poussé sa chance.
(Fâcheux. I. 1.)
Elle se rend à sa poursuite: il pousse sa fortune; le voilà surpris avec elle par ses parents.
(Scapin. I. 6.)
Moquez-vous des sermons d’un vieux barbon de père; Poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire.
(L’Ét. I. 2.)
--POUSSER UNE MATIÈRE, creuser un sujet:
Nous sommes ici sur une matière que je serai bien aise que nous poussions.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
POUSSEUSES DE TENDRESSE:
Héroïnes du temps, mesdames les savantes, Pousseuses de tendresse et de beaux sentiments...
(Éc. des fem. I. 5.)
(Voyez POUSSER.)
POUVOIR, verbe; IL NE SE PEUT QUE NE...:
Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise?
(D. Juan. III. 2.)
Pacuvius et Lucrèce ont dit potestur, au passif. Non potestur quin traduirait exactement il ne se peut que ne.
(Voyez QUE dans cette formule IL N’EST PAS QUE, p. 333.)
--POUVOIR MAIS, sans exprimer en:
Sur la tentation ai-je quelque crédit, Et puis-je mais, chétif, si le cœur leur en dit?
(Dép. am. V. 3.)
Mais conserve dans cette locution le sens du latin magis. Je n’en puis mais, je ne puis davantage de cela, c’est-à-dire, touchant cela, de hoc.
--POUVOIR; substantif. (Voyez FAIRE SON POUVOIR.)
PRATIQUE, manière de se conduire, intrigue, sourdes menées:
O la fine pratique! Un mari confident!--Taisez-vous, as de pique.
(Dép. am. V. 9.)
Rentrez, pour n’ouïr point cette pratique infâme.
(Éc. des mar. I. 2.)
Dans un petit couvent, loin de toute pratique, Je la fis élever selon ma politique.
(Éc. des fem. I. 1.)
Ses pratiques, je crois, ne vous sont pas nouvelles.
(Amph. prol.)
PRATIQUER DES AMES, les travailler par des intrigues:
Il a tenté Léon, et ses fidèles trames Des grands comme du peuple ont pratiqué les âmes.
(Don Garcie. I. 2.)
PRÉALABLE; AU PRÉALABLE:
Je ne prétends point qu’il se marie, qu’au préalable il n’ait satisfait à la médecine.
(Pourc. II. 2.)
PRÉCIEUSE, substantif. Molière prend toujours ce mot en mauvaise part:
Voyez comme raisonne et répond la vilaine! Peste! une précieuse en diroit-elle plus?
(Éc. des fem. V. 4.)
On voit que Molière avait déterminé de ruiner ce titre; mais il n’y va point brusquement; il garde quelque ménagement pour l’opinion publique, au moyen d’une distinction que tantôt il rappelle, tantôt il a soin d’oublier:
Est-ce qu’il y a une personne qui soit plus véritablement ce qu’on appelle précieuse, à prendre le mot dans sa plus mauvaise signification?
(Crit. de l’Éc. des fem. 2.)
Le bel assemblage que ce seroit d’une précieuse et d’un turlupin!
(Ibid.)
Et cette dernière précieuse se trouve être «la plus grande façonnière du monde,» une femme d’un ridicule accompli dans ses manières comme dans son langage.
Molière avait porté le premier coup aux précieuses en 1659; il revient à la charge quatre ans après: la Critique de l’École des femmes est de 1663.
PRÉCIPITÉ D’UN ESPOIR:
Ah! madame, faut-il me voir précipité De l’espoir glorieux dont je m’étois flatté?
(D. Garcie. III. 2.)
PREMIER; QUI PREMIER, qui le premier:
Maudit soit qui premier trouva l’invention De s’affliger l’esprit de cette vision!
(Sgan. 17.)
Latinisme: qui primus.
«Nous verrons, volage bergere, «Qui premier s’en repentira!»
(DESPORTES.)
Premier s’employait aussi adverbialement:
«Tout ce en Bretagne apparut Quand premier la guerre y esmeut, L’an 300 quarante et un mil, Le derrain jour du mois d’apvril.»
(Chron. de Guill. de Saint-André. v. 104.)
Quand premièrement, pour la première fois.
«Dieu tout premier, puis père et mère, honore.»
(PYBRAC.)
(Voyez plus bas PREMIER QUE.)
--LE PREMIER, le premier venu:
Ma bague est la marque choisie Sur laquelle au premier il doit livrer Célie.
(L’Ét. II. 9.)
Il semblerait qu’il s’agit de deux personnages, le premier et le second. La gêne de l’expression est trop visible.
--PREMIER QUE, avant, ou avant que:
Et là, premier que lui si nous faisons la prise, Il aura fait pour nous les frais de l’entreprise.
(L’Ét. III. 7.)
«Premier que d’avoir mal, ils trouvent le remède.»
(MALHERBE.)
Trévoux cite ce dernier exemple et les suivants: «Il étoit au monde premier que vous fussiez né.--Un moine n’oseroit sortir que premier il n’en ait demandé la permission.--En ce sens il vieillit.» (1740.)
Dans l’origine, tous les adjectifs s’employaient adverbialement sans changer de forme: partir soudain; voir clair; tenir ferme; courir vite; parler net, haut, fort. Dans toutes ces locutions et les semblables, l’adjectif joue le rôle de l’adverbe. Ce privilége de l’adjectif subsiste encore en allemand et en anglais.
Premier pour premièrement était donc une locution très-régulière et très-correcte. Quant à l’adjonction du que, premier que, pour premièrement que, elle est justifiée par cette réflexion fort simple, que premier marque une comparaison, est un véritable comparatif; il est donc naturel qu’il en ait la construction et l’attribut.
(Voyez aux mots FERME, FRANC, NET, POSSIBLE.)
PRENDRE, choisir, préférer:
Ai-je l’éclat ou le secret à prendre?
(Amph. III. 3.)
--LE PRENDRE A (un substantif), s’en rapporter à...:
Si vous le voulez prendre aux usages du mot, L’alliance est plus grande entre pédant et sot.
(Fem. sav. IV. 3.)
--SE PRENDRE A (un infinitif), s’y prendre pour:
Voyons d’un esprit adouci Comment vous vous prendrez à soutenir ceci.
(Mis. V. 4.)
--PRENDRE A TÉMOIN SI...:
Je prends à témoin le prince votre père si ce n’est pas vous que j’ai demandée.
(Pr. d’Él. V. 3.)
(Afin qu’il dise) si ce n’est pas vous... etc.
--PRENDRE CRÉANCE EN QUELQU’UN:
Et tâchez, comme il prend en vous grande créance, De le dissuader de cette autre alliance.
(Éc. des fem. V. 6.)
--PRENDRE DROIT:
Et je serois encore à nommer le vainqueur, Si le mérite seul prenoit droit sur un cœur.
(D. Garcie. I. 1.)
Cependant apprenez, prince, à vous mieux armer Contre ce qui prend droit de vous trop alarmer.
(Ibid. I. 5.)
Et c’est ce qui chez vous prend droit de m’amener.
(Éc. des mar. II. 3.)
Ah! qu’il est bien peu vrai que ce qu’on doit aimer, Aussitôt qu’on le voit, prend droit de nous charmer!
(Pr. d’Él. I. 1.)
Il est très-assuré, sire, qu’il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les tartufes ont l’avantage; qu’ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais.....
(2e Placet au Roi.)
--PRENDRE EN MAIN:
Tous les magistrats sont intéressés à prendre cette affaire en main.
(L’Av. V. 1.)
--PRENDRE FOI SUR...:
Mais je n’ai point pris foi sur ces méchantes langues.
(Éc. des fem. II. 6.)
--PRENDRE GARDE A (un infinitif):
C’est donner toute son attention à faire l’action marquée par cet infinitif:
Prenez bien garde, vous, à vous déhancher comme il faut, et à faire bien des façons.
(Impromptu. 3.)
Prenez garde de marquerait le contraire, et le soin d’éviter.
Les Latins avaient de même vereor ut et vereor ne.
Pascal dit prendre garde que, comme observer, remarquer que:
«Les valets peuvent faire en conscience de certains messages fâcheux; n’avez-vous pas pris garde que c’étoit seulement en détournant leur intention du mal, etc.....»
(7e Prov.)
--PRENDRE INTÉRÊT EN QUELQU’UN:
Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre, Que l’intérêt qu’en vous l’on s’avise de prendre?
(Tart. IV. 5.)
Un ami qui m’est joint d’une amitié fort tendre, Et qui sait l’intérêt qu’en vous j’ai lieu de prendre.
(Ibid. V. 6.)
--PRENDRE LA VENGEANCE DE:
Pour m’ouvrir une voie à prendre la vengeance De son hypocrisie et de son insolence.
(Ibid. III. 4.)
--absolument pour épouser la querelle:
Loin d’être les premiers à prendre ma vengeance, Eux-mêmes font obstacle à mon ressentiment.
(Amph. III. 5.)
Et vous devez, en raisonnable époux, Être pour moi contre elle, et prendre mon courroux.
(Fem. sav. II. 6.)
--PRENDRE LE FRAIS, choisir l’heure du frais:
Pour arriver ici, mon père a pris le frais.
(Éc. des fem. V. 6.)
--PRENDRE LE PIED DE (un infinitif):
De peur que, sur votre foiblesse, il ne prenne le pied de vous mener comme un enfant.
(Scapin. I. 3.)
--PRENDRE LOI DE QUELQU’UN:
Il seroit beau vraiment qu’on le vît aujourd’hui Prendre loi de qui doit la recevoir de lui!
(Éc. des fem. V. 7.)
--PRENDRE PAR LES ENTRAILLES, au figuré, parlant de l’effet des ouvrages de l’esprit:
Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point des raisonnements pour nous empêcher d’avoir du plaisir.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
--PRENDRE PEINE A (un infinitif):
Tant pis encore de prendre peine à dire des sottises.
(Ibid. 1.)
--PRENDRE PLAISIR DE (un infinitif):
Car le ciel a trop pris plaisir de m’affliger.
(Dép. am. II. 4.)
Je prends plaisir d’être seule.
(Crit. de l’Éc. des fem. 1.)
Je pense qu’il ne prend pas plaisir de nous voir.
(D. Juan. III. 6.)
--PRENDRE SOIN A (un infinitif):
C’est un étrange fait du soin que vous prenez, A me venir toujours jeter mon âge au nez.
(Éc. des mar. I. 1.)
--PRENDRE VISÉE QUELQUE PART, diriger là son attention et ses efforts:
Elle est sage, elle m’aime, et votre amour l’outrage. Prenez visée ailleurs, et troussez-moi bagage.
(Ibid. II. 9.)
--SE PRENDRE A QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire, s’y prendre pour la faire:
Elle se prend d’un air le plus charmant du monde aux choses qu’elle fait.
(L’Av. I. 2.)
--SE PRENDRE A QUELQU’UN DE, s’en prendre à lui, l’en accuser:
C’est ainsi qu’aux flatteurs on doit partout se prendre Des vices où l’on voit les humains se répandre.
(Mis. II. 5.)
PRÉPOSITION supprimée, où l’usage moderne est de la répéter, soit devant un nom, soit devant un infinitif:
. . . . . . On sait bien que Célie A causé des désirs à Léandre et Lélie.
(L’Ét. V. 13.)
Nous dirions: à Léandre et à Lélie.
Il n’y a dans Molière qu’un second exemple pareil à celui-ci, c’est-à-dire, où la préposition soit supprimée devant un substantif:
La peste soit de l’homme et sa chienne de face!
(Éc. des fem. IV. 2.)
Et de sa chienne de face.
Pour de l’esprit, j’en ai sans doute, et du bon goût A juger sans étude et raisonner de tout; A faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre, Figure de savant sur les bancs d’un théâtre; Y décider en chef, et faire du fracas A tous les beaux endroits qui méritent des ah!
(Mis. III. 1.)
A y décider.
C’est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires, A brûler constamment pour des beautés sévères; A languir à leurs pieds et souffrir leurs rigueurs; A chercher le secours des soupirs et des pleurs, Et tâcher, par des soins d’une très-longue suite, D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite.
(Ibid.)
Et à souffrir, et à tâcher.
On n’a point à louer les vers de messieurs tels, A donner de l’encens à madame une telle, Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.
(Ibid. III. 7.)
A essuyer la cervelle de nos marquis.
Vous apprendrez, maroufle, à rire à nos dépens, Et sans aucun respect faire cocus les gens!
(Sgan. 8.)
A faire cocus les gens.
Comme si j’étois femme à violer la foi que j’ai donnée à un mari, et m’éloigner jamais de la vertu que mes parents m’ont enseignée!
(G. D. II. 10.)
Le remède plus prompt où j’ai su recourir, C’est de pousser ma pointe et dire en diligence A notre vieux patron toute la manigance.
(Dép. am. III. 1.)
Trouves-tu beau, dis-moi, de diffamer ma fille, Et faire un tel scandale à toute une famille?
(Ibid. III. 8.)
Loin d’assurer une âme, et lui fournir des armes....
(Ibid. IV. 2.)
Peux-tu me conseiller un semblable forfait, D’abandonner Lélie et prendre ce malfait?
(Sgan. 2.)
Et les plus prompts moyens de gagner leur faveur, C’est de flatter toujours le foible de leur cœur, D’applaudir en aveugle à ce qu’ils veulent faire, Et n’appuyer jamais ce qui peut leur déplaire.
(D. Garcie. II. 1.)
Et voulez-vous, charmé de ses rares mérites, M’obliger à l’aimer, et souffrir ses visites?
(Éc. des mar. II. 14.)
En quelle impatience Suis-je de voir mon frère et lui conter sa chance!
(Ibid. III. 2.)
Mais je ne suis pas homme à gober le morceau, Et laisser le champ libre aux yeux d’un damoiseau.
(Éc. des fem. II. 1.)
Il ne veut obtenir Que le bien de vous voir et vous entretenir.
(Ibid. II. 6.)
Employons ce temps à répéter notre affaire, et voir la manière dont il faut jouer les choses.
(Impromptu. 1.)
C’est de ne plus souffrir qu’Alceste vous prétende; De le sacrifier, madame, à mon amour; Et de chez vous enfin le bannir sans retour.
(Mis. V. 2.)
Je vous promets ici d’éviter sa présence, De faire place au choix où vous vous résoudrez, Et ne souffrir ses vœux que quand vous le voudrez.
(Mélicerte. II. 4.)
Mais mon secours pourra lui donner les moyens De sortir d’embarras et rentrer dans ses biens.
(Tart. II. 2.)
Pour m’ouvrir une voie à prendre la vengeance De son hypocrisie et de son insolence, A détromper un père, et lui mettre en plein jour L’âme d’un scélérat qui vous parle d’amour.
(Ibid. III. 4.)
Ce seroit mériter qu’il me la vînt ravir (l’occasion), Que de l’avoir en main, et ne m’en pas servir.
(Ibid.)
Un ordre de vider d’ici, vous et les vôtres, Mettre vos meubles hors, et faire place à d’autres.
(Ibid. V. 4.)
On sait qu’une épître dédicatoire dit tout ce qu’il lui plaît, et qu’un auteur est en pouvoir d’aller saisir les personnes les plus augustes, et de parer de leurs grands noms les premiers feuillets de son livre; qu’il a la liberté de s’y donner autant qu’il veut l’honneur de leur estime, et se faire des protecteurs qui n’ont jamais songé à l’être.
(Ép. déd. d’Amphitryon.)
Cette tournure est ici d’autant plus remarquable, que l’épître est écrite avec un soin particulier, comme adressée au prince de Condé, aussi fin connaisseur dans les choses d’esprit que grand capitaine.
Qui donc est ce coquin qui prend tant de licence Que de chanter et m’étourdir ainsi?
(Amph. I. 2.)
Il me prend des tentations d’accommoder son visage à la compote, et le mettre en état de ne plaire de sa vie aux diseurs de fleurettes.
(G. D. II. 4.)
J’aime bien mieux, pour moi, qu’en épluchant ses herbes Elle accommode mal les noms avec les verbes, Et redise cent fois un bas ou méchant mot, Que de brûler ma viande, ou saler trop mon pot.
(Fem. sav. II. 7.)
Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes, De cette indigne classe où nous rangent les hommes, De borner nos talents à des futilités, Et nous fermer la porte aux sublimes clartés.
(Ibid. III. 2.)
Appelez-vous, monsieur, être à vos vœux contraire, Que de leur arracher ce qu’ils ont de vulgaire, Et vouloir les réduire à cette pureté.....
(Ibid. IV. 2.)
La multiplicité de ces exemples, tant en vers qu’en prose, fait assez voir que Molière, en supprimant en poésie la préposition une fois exprimée, ne cédait pas à la contrainte de la mesure; il suit la coutume de tous les écrivains du XVIIe siècle. Je n’en apporterai qu’un exemple; il est de la Fontaine, et curieux à cause de la longueur de la période, et du nombre de verbes devant lesquels il faut suppléer le de mis au commencement.
«Ésope, pour toute punition, lui recommanda d’honorer les dieux et son prince; se rendre terrible à ses ennemis, facile et commode aux autres; bien traiter sa femme, sans pourtant lui confier son secret; parler peu, et chasser de chez soi les babillards; ne se point laisser abattre au malheur; avoir soin du lendemain....... surtout n’être point envieux du bonheur ni de la vertu d’autrui.......»
(LA FONTAINE. Vie d’Ésope.)
PRESCRIT, fixé, déterminé d’avance, et non pas ordonné:
Pensez-vous qu’à choisir de deux choses prescrites, Je n’aimasse pas mieux être ce que vous dites.....
(Éc. des fem. IV. 8.)
C’est le sens du latin præscriptus, écrit d’avance.
PRÉSENT DU SUBJONCTIF, en relation avec l’imparfait:
Seroit-ce quelque chose où je vous puisse aider?
(Méd. m. l. I. 5.)
Ici l’imparfait serait-ce est une forme convenue pour représenter le présent est-ce: Est-ce quelque chose où je vous puisse aider? Ainsi, la correspondance des temps n’est réellement pas troublée.
PRESSER QUELQU’UN D’UNE COURTOISIE:
Toute la courtoisie enfin dont je vous presse.
(Éc. des fem. IV. 4.)
PRÊT A, près de, sur le point de:
Je vous vois prêt, monsieur, à tomber en foiblesse.
(Sgan. 11.)
Si c’est vous offenser, Mon offense envers vous n’est pas prête à cesser.
(Fem. sav. V. 1.)
--PRÊT DE, disposé à, sur le point de:
Ajoute que ma mort Est prête d’expier l’erreur de ce transport.
(Dép. am. I. 2.)
Molière, en ce sens, a dit deux fois prêt à:
Le voilà prêt à faire en tout vos volontés.
(Ibid. III. 8.)
Et que me sert d’aimer comme je fais, hélas! Si vous êtes si prête à ne le croire pas?
(Mélicerte. II. 3.)
Mais son habitude est prêt de:
Que si cette feinte, madame, a quelque chose qui vous offense, je suis tout prêt de mourir pour vous en venger.
(Pr. d’Él. V. 2.)
Vous n’avez qu’à parler, je suis prêt d’obéir.
(Mélicerte. II. 5.)
Et il n’y a pas quatre mois encore, qu’étant toute prête d’être mariée, elle rompit tout net le mariage....
(L’Av. II. 7.)
Je suis prêt de soutenir cette vérité contre qui que ce soit.
(Ibid. V. 5.)
Est-il l’heure de revenir chez soi quand le jour est prêt de paroître?
(G. D. III. 11.)
Quelques éditions modernes ont imprimé ici près de; cette correction, ou plutôt cette infidélité, est impossible dans les exemples qui précèdent.
Tous les grands écrivains du XVIIe siècle ont employé prêt de pour disposé à:
«Qu’on rappelle mon fils, qu’il vienne se défendre; «Qu’il vienne me parler, je suis prêt de l’entendre.»
(RACINE. Phèdre. V. 5.)
Le bon usage donnait même la préférence à prêt de: «Lorsque prêt signifie sur le point, prêt de est beaucoup meilleur.» (BOUHOURS, Rem. nouv.)
«Elle estoit preste d’accoucher.»
(SCARRON. Rom. com. I. 13.)
«Je le vis tout prest d’abandonner son bucéphale, pour marcher à pied à la teste des fantassins.»
(ST.-ÉVREMOND. Conv. du P. Canaye. éd. de Barbin, 1697.)
LA SERRE.
«Es-tu si prêt d’écrire?
CASSAIGNE.
Es-tu las d’imprimer?»
(BOILEAU.)
«Dites un mot, seigneur, soldats et matelots «Seront prêts avec vous de traverser les flots.»
(CRÉBILLON. Electre.)
«Ce peuple, qui tant de fois a répandu son sang pour la patrie, est encore prêt de suivre les consuls.»
(VERTOY.)
«Ils coururent chez un de ses oncles où il s’étoit retiré, et d’où il étoit prêt de sortir pour aller se battre.»
(FLÉCHIER. Les Grands Jours, p. 194.)
«Elle (Psyché) étoit honteuse de son peu d’amour, toute prête de réparer cette faute si son mari le souhaitoit, et quand même il ne le souhaiteroit pas.»
(LA FONT. Psyché. l. 1.)
C’est paratus de au lieu de paratus ad. La première forme était celle qu’avait choisie le moyen âge:
«S’il y est, il sera tout prest «De vous payer à la raison.»
(Le Nouv. Pathelin.)
«Ouy, mon amy, je suis prest «De vous despescher vistement.»
(Ibid.)
«Je suis tout prest de recevoir.»
(Ibid.)
Les grammairiens modernes reconnaissent l’emploi de prêt de dans tous les écrivains du XVIIe siècle, et, en le tolérant comme un archaïsme, ils s’avisent d’une distinction subtile autant qu’elle est chimérique: Prêt de, disent-ils, s’employait pour disposé à, mais non jamais pour signifier sur le point de, car il fallait toujours alors mettre l’adverbe près de.
On voit par les exemples de Molière la vanité de cette règle. Ma mort est prête d’expier ce transport;--étant toute prête d’être mariée....;--le jour est prêt de paroître; ne sont pas des phrases où l’on puisse substituer disposé à.
La distinction rigoureuse et constante entre l’adverbe près (presso) et l’adjectif prêt (paratus) paraît être venue tard: c’est un des résultats heureux, je crois, de l’analyse moderne. Auparavant on ne distinguait pas entre deux mots que l’oreille identifie; et quant aux compléments à ou de, comme ils s’employaient sans cesse et correctement l’un pour l’autre, ils ne pouvaient qu’entretenir la confusion, loin de l’empêcher.
PRÊTE-JEAN:
C’est ainsi que Molière écrit, et non prêtre Jean, personnage qui est appelé, dans les chroniques latines, presbyter Joannes, et pretiosus Joannes. J. Scaliger était pour le dernier.
Ce qui s’agite dans les conseils du prête-Jean ou du Grand Mogol.
(Comtesse d’Escarb. 1.)
«On appela d’abord prêtre Jean un prince tartare qui combattit Gengis. Des religieux envoyés auprès de lui prétendirent qu’ils l’avaient converti, l’avaient nommé Jean au baptême, et même lui avaient conféré le sacerdoce: de là cette qualification de prêtre Jean, qui est devenue depuis, on ne sait pourquoi, celle d’un prince nègre, moitié chrétien schismatique et moitié juif. C’est de ce dernier qu’il est question ici.» (M. AUGER.)
Voici à présent l’explication de Trévoux:
«Prestre Jean. On appelle ainsi l’empereur des Abyssins, parce que autrefois les princes de ce pays étoient réellement prestres, et que le mot Jean, en leur langue, veut dire Roi.
«..... Le nom de prestre Jean est tout à fait inconnu en Éthiopie; et cette erreur vient de ce que ceux d’une province où ce prince réside souvent, quand ils lui veulent demander quelque chose, crient Jean coi, c’est-à-dire, mon roi.»
C’est le cas de s’écrier aussi, avec le bonhomme Trufaldin:
Oh! oh! qui des deux croire? Ce discours au premier est fort contradictoire.
Ceux qui voudront en lire davantage sur le prêtre ou prête Jean, peuvent consulter Du Cange au mot Presbyter Joannes.
PRÉTENDRE QUELQU’UN, QUELQUE CHOSE:
C’est inutilement qu’il prétend done Elvire.
(D. Garcie. I. 1.)
Donnez-en à mon cœur les preuves qu’il prétend.
(Ibid. I. 5.)
Quoi! si vous l’épousez, elle pourra prétendre Les mêmes libertés que fille on lui voit prendre?
(Éc. des mar. I. 2.)
Et par de prompts transports donne un signe éclatant De l’estime qu’il fait de celle qu’il prétend.
(Fâcheux. II. 4.)
Et la preuve après tout que je vous en demande, C’est de ne plus souffrir qu’Alceste vous prétende.
(Mis. V. 2.)
Ces deux nymphes, Myrtil, à la fois te prétendent.
(Mélicerte. I. 5.)
Toutes vos poursuites auprès d’une personne que je prétends pour moi.
(L’Av. IV. 3.)
Molière a dit aussi PRÉTENDRE A QUELQU’UN:
Il ne prétend à vous qu’en tout bien et en tout honneur.
(Scapin. III. 1.)
Et PRÉTENDRE SUR QUELQUE CHOSE:
Moi, madame? Et sur quoi pourrois-je en rien prétendre?
(Mis. III. 7.)
--A CE QUE JE PRÉTENDS, j’espère:
Et vous n’y montez pas[72], à ce que je prétends, Pour être libertine et prendre du bon temps.
(Éc. des fem. III. 2.)
[72] Au rang de femme.
PRÊTER LA MAIN A...:
Cela est fort vilain à vous, pour un grand seigneur, de prêter la main, comme vous faites, aux sottises de mon mari.
(B. gent. IV. 2.)
(Voyez au mot DONNER, DONNER LA MAIN ou LES MAINS.)
--PRÊTER LE COLLET, soutenir une lutte:
Je vous prêterai le collet en tout genre d’érudition.
(Am. méd. II. 4.)
PRÉTEXTE A (un infinitif):
Henriette, entre nous, est un amusement, Un voile ingénieux, un prétexte, mon frère, A couvrir d’autres feux dont je sais le mystère.
(Fem. sav. II. 3.)
PRIER D’UNE FÊTE, y inviter:
Pressez vite le jour de la cérémonie; J’y prends part, et déjà moi-même je m’en prie.
(Éc. des f. V. 8.)
PRINCIPAUTÉ; SA PRINCIPAUTÉ, comme sa majesté, son altesse, ou bien sa qualité de prince:
MORON. Je l’ai trouvé un peu impertinent, n’en déplaise à sa principauté.
(Princ. d’Él. III. 3.)
PRISES; EN ÊTRE AUX PRISES, être près d’en venir aux prises:
Souvent nous en étions aux prises; Et vous ne croiriez point de combien de sottises....
(Fem. sav. IV. 2.)
PRODUIRE A QUELQU’UN, lui montrer, lui présenter:
Quoi! deux Amphitryons ici nous sont produits!
(Amph. III. 5.)
Voici l’homme qui meurt du désir de vous voir. En vous le produisant, je ne crains point le blâme D’avoir admis chez vous un profane, madame.
(Fem. sav. III. 5.)
--SE PRODUIRE, se montrer:
Ah, ah! cette impudente ose encor se produire?
(Ibid. V. 3.)
PROMENER, verbe neutre, sans le pronom réfléchi:
Qu’on me laisse ici promener toute seule.
(Am. magn. I. 6.)
Sur la suppression du pronom, voyez ARRÊTER.
--PROMENER QUELQU’UN SUR.... au figuré:
Ma jalousie à tout propos Me promène sur ma disgrâce.
(Amph. III. 1.)
Ramène ma pensée sur ma disgrâce.
PROMETTRE, assurer:
Je vous promets que je ne saurois les donner à moins.
(Méd. m. l. I. 6.)
PRONOM DE LA PREMIÈRE PERSONNE, construit avec un verbe à la troisième:
Et que me diriez-vous, monsieur, si c’étoit moi Qui vous eût procuré cette bonne fortune?
(Dép. am. III. 7.)
Cette tournure ne choque pas, parce que eût figure avec c’était, et non pas avec moi. Au reste, Molière a donné cela au besoin de la mesure, car, deux vers plus loin, il rentre dans la forme ordinaire:
C’est moi, vous dis-je, moi, dont le patron le sait, Et qui vous ai produit ce favorable effet.
(Ibid. III. 7.)
Molière a employé encore ailleurs cette discordance de personnes:
Ce ne seroit pas moi qui se feroit prier.
(Sgan. 2.)
En ce cas, c’est moi qui se nomme Sganarelle.
(Méd. m. lui. I. 6.)
Nous chercherons partout à trouver à redire, Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.
(Fem. sav. III. 2.)
Molière mettait ici le verbe en accord avec le pronom relatif, qui désigne en effet la 3e personne. L’usage prescrit absolument aujourd’hui le verbe à la 1re personne, qui sachions. Au surplus, comme la mesure eût été la même, on est induit à penser que du temps de Molière la règle n’était pas encore fixée sur ce point.
PRONOM RÉFLÉCHI, supprimé:
Les mauvais traitements qu’il me faut endurer Pour jamais de la cour me feroient retirer.
(Fâcheux. III. 2.)
Je ne feindrai point de vous dire que le hasard nous a fait connoître il y a six jours.
(Mal. im. I. 5.)
Molière a voulu fuir le mauvais effet de la répétition nous a fait nous connoître; me feroient me retirer. Il pouvait dire, nous a fait connoître l’un à l’autre; mais il a pensé que la rapidité de l’expression ne faisait ici rien perdre à la clarté, et pour un dialogue était assez correcte.
J’observe que les bons écrivains du XVIIe siècle n’expriment jamais qu’une fois le pronom personnel, quand la tournure de la phrase et l’emploi d’un verbe réfléchi sembleraient, comme ici, exiger qu’il fût exprimé deux fois.
PRONOM RELATIF, séparé de son substantif:
Et j’ai des gens en main que j’emploierai pour vous.
(Mis. III. 5.)
Tandis que Célimène en ses liens s’amuse, De qui l’humeur coquette et l’esprit médisant Semblent donner si fort dans les mœurs d’à présent.
(Ibid. I. 1.)
Ce tour est si fréquent dans Molière et dans tous les écrivains du XVIIe siècle, qu’il a paru superflu d’en rassembler ici d’autres exemples.
PROPOS; METTRE DANS LE PROPOS:
Et, pour ne vous point mettre aussi dans le propos...
(Fem. sav. IV. 3.)
PROPRE, au sens d’élégant, paré:
DORANTE. Comment, monsieur Jourdain, vous voilà le plus propre du monde!
(B. gent. III. 4.)
PROU, adverbe, beaucoup; archaïsme:
J’ai prou de ma frayeur en cette conjecture.
(L’Ét. II. 5.)
Prou, par apocope de proufit (profit). En italien, pro n’est que substantif: Buon pro vi faccia.--Bon prou vous fasse.
La Civilité puérile et honnête apprenait aux enfants à dire à leurs père et mère, après les grâces, prouface, c’est-à-dire, bon prou vous fasse; que ce repas vous profite.
En français, prou fait aussi l’office d’adverbe, comme ces autres substantifs monosyllabes, pas, point, mie, trop, rien.
(Voyez PAS; RIEN.)
«L’un jura foi de roi, l’autre foi de hibou, «Qu’ils ne se goberoient leurs petits peu ni prou.»
(LA FONT. L’Aigle et le Hibou.)
PRUNES; POUR DES PRUNES, pour rien:
CLIMÈNE. Ce le, où elle s’arrête, n’est pas mis pour des prunes.
(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)
Molière prête à Climène cette trivialité, pour faire un contraste plaisant avec le superbe néologisme de cette précieuse, et l’importance qu’elle attache à ce le.
La même intention paraît dans Sganarelle, qui, interrogé au plus fort de son chagrin, répond:
Si je suis affligé, ce n’est pas pour des prunes.
(Sgan. 16.)
ARNOLPHE.
Diantre, ce ne sont pas des prunes que cela!
(Éc. des fem. III. 4.)
PUBLIER POUR (un adjectif), faire passer publiquement pour...:
Et que direz-vous de la marquise Araminte, qui la publie partout pour épouvantable? (la comédie de l’École des femmes).
(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)
PUER SON ANCIENNETÉ:
... Ah! sollicitude à mon oreille est rude; Il put étrangement son ancienneté.
(Fem. sav. II. 7.)
Ce présent se dérive de la forme puir, qui est la primitive; puer est moderne. «C’est puir que sentir bon.» (MONTAIGNE.)
«PUER ou PUÏR, verbe neutre. L’Académie ne parle que de puer, et point du tout de puir. Danet en parle comme l’Académie; mais Richelet, aussi bien que Furetière, les admet tous deux, en disant que ce sont deux verbes défectueux; que puïr ne se dit point à l’infinitif, mais seulement puer, et qu’ils empruntent l’un de l’autre quelques temps. Quoi qu’il en soit, on ne conjugue point je pue, ni je puïs, comme il semble qu’on devroit conjuguer; mais je pus, tu pus, il put.» (TRÉVOUX.)
L’exemple tiré de Montaigne, auquel on en pourrait ajouter mille autres, prouve l’erreur de Richelet et de Furetière quant à l’infinitif puïr: ils ont pris pour défectueux deux verbes très-complets chacun de sa part, mais différents d’âge. Les dernières lignes de Trévoux prouvent qu’en 1740 la forme moderne n’avait pas encore supplanté l’ancienne complétement, et que puïr subsistait toujours dans le présent de l’indicatif. A plus forte raison, en 1672 Molière ne pouvait-il écrire, comme le mettent certaines éditions: «Il pue étrangement.....» (Voyez SENTIR.)
PUNISSEUR; FOUDRE PUNISSEUR:
Il ne veut le montrer qu’en tête d’une armée, Et tout prêt à lancer le foudre punisseur.
(D. Garcie. I. 2.)
PUNITION; FAIRE LA PUNITION DE... SUR...:
Ils en feront sur votre personne toute la punition que leur pourront offrir et les poursuites de la justice, et la chaleur de leur ressentiment.
(G. D. III. 8.)
Molière dit de même, faire la justice d’un crime.
PURGER (SE) DE SA MAGNIFICENCE, l’expliquer, la justifier:
L’autre, pour se purger de sa magnificence, Dit qu’elle gagne au jeu l’argent qu’elle dépense.
(Éc. des fem. I. 1.)
--SE PURGER D’UNE IMPOSTURE, en démontrer la fausseté:
Votre Majesté juge bien elle-même...... quel intérêt j’ai enfin à me purger de leur imposture.
(1er Placet au roi.)
QUAND... ET QUE...:
Enfin, quand il (le ciel) exposeroit à mes yeux un miracle d’esprit, d’adresse et de beauté, et que cette personne m’aimeroit avec toutes les tendresses imaginables; je vous l’avoue franchement, je ne l’aimerois pas.
(Pr. d’Él. III. 4.)
Oui, quand Alexandre seroit ici, et que ce seroit votre amant......
(Sicilien. 12.)
«Quand un homme nous auroit ruinés, estropiés, brûlé nos maisons, tué notre père, et qu’il se disposeroit encore à nous assassiner...»
(PASCAL. 14e Prov.)
Cette tournure paraît lâche et incorrecte. On observera dans la phrase de Pascal une autre négligence, c’est le même nous servant à la fois comme accusatif et comme datif: nous aurait ruinés, nous aurait tué notre père.
QUANT-A-MOI, substantif. (Voyez TENIR SON QUANT-A-MOI).
QUASI, presque:
Figurez-vous donc que Télèbe, Madame, est de ce côté. C’est une ville, en vérité, Aussi grande quasi que Thèbe.
(Amph. I. 1.)
Ce mot a joui d’une grande faveur jusqu’à la fin du XVIIe siècle:
«Nous sommes quasi en tout iniques juges de leurs actions (des femmes).»
(MONTAIGNE. III. 5.)
«....... Notre grande méthode (de diriger l’intention), dont l’importance est telle, que j’oserois quasi la comparer à la doctrine de la probabilité.»
(PASCAL, 7e Prov.)
«Je ne me laisse pas emporter aux haines publiques, que je sais estre quasi toujours injustes.»
(VOITURE.)
«L’amour n’a quasi jamais bien establi son pouvoir qu’après avoir ruiné celui de nostre raison.»
(ST.-ÉVREMOND.)
«Le mot quasi n’est pas mauvais, et il ne faut faire nul scrupule de s’en servir, surtout dans les discours de longue haleine.»
(PATRU.)
Là commencent les retours: Vaugelas, Ménage, Bouhours, Thomas Corneille, ont condamné quasi, les uns plus sévèrement, les autres moins; les plus indulgents ne l’ont toléré que par pitié.
Le temps a donné gain de cause à Vaugelas, qui le proscrivait net, et le chassait du beau langage.
QUE.
Ce mot est entré dans la langue française pour y représenter 1° l’adverbe latin quòd;
2° Les accusatifs du pronom relatif qui, quæ, quod, et le neutre quid;
3° L’adverbe quàm dans les formules de comparaison: plus pieux que vous, magis pius quàm tu.
Enfin, il figure dans quelques autres locutions qui ne sont point prises du latin, et sont des idiotismes de notre langue.
Molière nous fournit des exemples de ces divers emplois de QUE; nous allons les rapporter dans l’ordre où ils viennent d’être mentionnés.
--QUE (quòd), entre deux verbes, tous deux à l’indicatif:
Ah! madame, il suffit, pour me rendre croyable, Que ce qu’on vous promet doit être inviolable.
(D. Garcie. I. 3.)
Est-il possible que toujours j’aurai du dessous avec elle?
(G. D. II. 13.)
Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins?
(Mal. im. III. 3.)
L’idée du second verbe énonce un fait certain, c’est pourquoi on met l’indicatif. Le doute, ou plutôt l’exclamation, s’exprime dans l’autre partie de la phrase. Vous serez toujours embéguiné des médecins;--j’aurai toujours du dessous avec elle;--cela est-il possible?
«Croyez-vous qu’il suffit d’être sorti de moi?»
(CORN. Le Menteur.)
Il suffit d’être sorti de moi.--Le croyez-vous? La première proposition paraît incontestable à Dorante.
Montaigne, parlant du nouveau monde, se sert de la même tournure:
«Bien crains-je que nous luy aurons très fort hasté sa ruine par nostre contagion, et que nous luy aurons bien cher vendu nos opinions et nos arts!»
(MONTAIGNE. III. 6.)
Observez que dans tous ces exemples le premier verbe est au présent de l’indicatif, et le second au futur.
--QUE pour de ce que, répondant au latin quòd, adverbe; S’OFFENSER QUE (suivi d’un autre verbe):
Et cet arrêt suprême Doit m’être assez touchant pour ne pas s’offenser Que mon cœur par deux fois le fasse répéter.
(Éc. des mar. II. 14.)
Vous aurez la consolation qu’elle sera morte dans les formes.
(Am. méd. II. 5.)
Hoc erit tibi solamen quòd..... Cette consolation (savoir) que elle sera morte... etc.
Voilà qui m’étonne, qu’en ce pays-ci les formes de la justice ne soient point observées.
(Pourc. III. 2.)
La Fontaine a dit, par la même tournure, prier que et menacer que.
«Quelques voyageurs le prièrent, au nom de Jupiter hospitalier, qu’il leur enseignât le chemin qui conduisoit à la ville....... Ésope le menaça que ses mauvais traitements seroient sus.»
(Vie d’Ésope.)
Cette construction est très-commode, et abrége un long détour; mais elle ne paraît pas admissible hors du dialogue ou du style familier.
--QUE dans cette formule, IL N’EST PAS QUE; c’est-à-dire, pas possible que:
Il n’est pas que vous ne sachiez quelques nouvelles de cette affaire.
(L’Av. V. 2.)
Le comte de Foix, dit Froissart, fit mourir dans des supplices horribles quinze de ses serviteurs:
«Et la raison que il y mist et mettoit estoit telle: que il ne pouvoit estre que ils ne sceussent de ses secrets.»
(FROISSART, liv. III.)
Les Latins ont de même employé quòd et quin. «Hoc est quòd ad vos venio.» (PLAUTE.) C’est cela que je viens à vous.--«Non possum quin exclamem.» (CICÉRON.) Je ne peux que je ne m’écrie.
(Voy. POUVOIR.)
--QUE, ouvrant une formule de souhait (en latin QUOD UTINAM, Salluste.)
Que puissiez vous avoir toutes choses prospères!
(Dép. am. III. 4.)
Que maudit soit l’amour, et les filles maudites Qui veulent en tâter, puis font les chatemites!
(Dép. am. V. 4)
Le pauvre homme! Allons vite en dresser un écrit, Et que puisse l’envie en crever de dépit!
(Tart. III. 7.)
Cette locution s’explique par l’ellipse: Je souhaite, je prie Dieu que.... etc.
--QU’AINSI NE SOIT, espèce de formule oratoire au commencement d’une phrase, comme le verum enimvero de Cicéron (déjà surannée du temps de Molière):
1er MÉDECIN.
Qu’ainsi ne soit: pour diagnostique incontestable de ce que je dis.....
(Pourc. I. 11.)
--QUE pour à ce que, dans ces formules, QUE JE CROIS, QUE JE PENSE:
Vous n’avez pas été sans doute la première, Et vous ne serez pas, que je crois, la dernière.
(Dép. am. III. 9.)
Vous devez, que je croi, En savoir un peu plus de nouvelles que moi.
(Ibid.)
On aura, que je pense, Grande joie à me voir après dix jours d’absence.
(Éc. des fem. I. 2.)
Parbleu! vous êtes fou, mon frère, que je croi.
(Tart. I. 6.)
Vous n’aurez, que je crois, rien à me repartir.
(Ibid. IV. 4.)
Vous n’êtes pas d’ici, que je crois?
(G. D. I. 2.)
Je n’ai pas besoin, que je pense, de lui recommander de la faire agréable.
(Ibid. II. 5.)
Je m’y suis pris, que je crois, de toutes les tendres manières dont un amant se peut servir.
(Am. magn. I. 2.)
L’usage a prévalu de supprimer dans ces formules le que comme surabondant.
--QUE JE SACHE:
Il n’est point de destin plus cruel, que je sache.
(Amph. III. 1.)
Traduction rigoureuse de la formule latine quod sciam.
--QUE répondant au neutre quod, dans N’AVOIR QUE FAIRE:
Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n’avez que faire.
(Méd. m. lui. I. 2.)
Je n’ai que faire de votre aide.
(Méd. m. lui. I. 2.)
Je n’ai que faire de vos dons.
(L’Av. IV. 5.)
--QUE répondant à l’ablatif du qui relatif latin, où, auquel, dans lequel, par où:
L’argent dans notre bourse entre agréablement; Mais le terme venu que nous devons le rendre, C’est lors que les douleurs commencent à nous prendre.
(L’Ét. I. 6.)
Las! en l’état qu’il est, comment vous contenter?
(Ibid. II. 4.)
A l’heure que je parle, un jeune Égyptien, Qui n’est pas noir pourtant.......
(Ibid. IV. 9.)
D’abord il a si bien chargé sur les recors, Qui sont gens d’ordinaire à craindre pour leur corps, Qu’à l’heure que je parle ils sont encore en fuite.
(Ibid. V. 1.)
Je la regarde en femme, aux termes qu’elle en est.
(Éc. des fem. I. 1.)
Je regarde les choses du côté qu’on me les montre.
(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)
De la façon qu’elle a parlé, tout ce qu’elle en a fait a été sans dessein.
(Sicilien. 16.)
On se défend d’abord; mais, de l’air qu’on s’y prend, On fait entendre assez que notre cœur se rend.
(Tart. IV. 5.)
Est-il possible, notre gendre, qu’il n’y ait pas moyen de vous instruire de la manière qu’il faut vivre parmi les personnes de qualité?
(G. D. I. 4.)
Quo modo vivendum sit.
Nous voilà au temps, m’a-t-il dit, que je dois partir pour l’armée.
(Scapin. II. 8.)
Et l’on vous a su prendre par l’endroit seul que vous êtes prenable.
(1er Placet au roi.)
M. Auger fait ici la remarque suivante:
«Prendre et prenable, appartenant à deux propositions distinctes, devraient avoir chacun leur complément indirect, et ils n’en ont qu’un à eux deux. C’est là qu’est la faute. Il faudrait: On a su vous prendre par l’endroit seul par lequel....»
Je sais bien que M. Auger est avec l’usage, au moins l’usage moderne, et Molière hors de cet usage; mais je ne crains pas de dire: Tant pis pour l’usage moderne! Qui ne voit l’immense avantage de ce rapide monosyllabe que sur cette lourde et pesante tournure, par l’endroit par lequel?
La raison alléguée par M. Auger en faveur de l’usage ne vaut rien. Qu’importe en effet que prendre et prenable n’aient pour eux deux qu’un seul complément, s’ils le gouvernent tous deux de même? Prendre par un endroit; prenable par un endroit. Et où prend-il lui-même cette loi, qu’il faut deux compléments lorsqu’il y a deux propositions distinctes? Enfin, peut-on dire qu’il y ait ici deux propositions distinctes? Ce sont là toutes arguties de grammairien. Pour faire voir la légitimité de la construction de Molière au point de vue de la logique, il n’y a qu’à traduire sa phrase en latin:--Captus es quo loco capi poteras.--Le que n’est aussi exprimé qu’une fois.
Voici un tableau qui fera comprendre, mieux que tous les raisonnements subtils, le jeu de ces relatifs QUI, QUE, QUOI. J’en puise les éléments dans la grammaire de Jehan Masset, imprimée à la suite du dictionnaire de Nicot (1606.)
QUI, nominatif de tout genre et de tout nombre:
{ Le père } Exemples: { La mère } QUI vous aiment. { Les pères } { Les mères }
QUE, accusatif de tout genre et de tout nombre:
Exemples: { Le père, la mère } QUE vous aimez. { Les pères, les mères }
QUE sert aussi pour les neutres quid et quod. Que dites-vous? (quid dicis?) Ce que je sais (quod scio).
QUOI, accusatif neutre.--Quoi voyant, ou ce que voyant..... quod cum videret.--Quoi que vous disiez, littéralement en latin du moyen âge, quid quod dicas.
«De la façon enfin qu’avec toi j’ai vécu, «Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.»
(CORN. Cinna.)
«Au temps que les bêtes parloient.....»
(LA FONTAINE.)
«Le jour suivant, que les vapeurs de Bacchus furent dissipées, Xantus fut extrêmement surpris de ne plus trouver son anneau.»
(Id. Vie d’Ésope.)
«Un jour viendra que votre méchanceté ne trouvera point de retraite sûre, non pas même dans les temples.»
(LA FONT. Vie d’Ésope.)
Un jour viendra dans lequel.
--QUE, suivi de ne, répondant au latin quin ou quin ou quominus:
Et ce bien, par la fraude entré dans ma maison, N’en sera point tiré que dans cette sortie Il n’entraîne du mien la meilleure partie.
(Dép. am. III. 3.)
Entrez dans cette porte, Et sans bruit ayez l’œil que personne n’en sorte.
(Éc. des mar. III. 5.)
Afin que personne, pour empêcher que personne n’en sorte.
Il n’avouera jamais qu’il est médecin,..... que vous ne preniez chacun un bâton.....
(Méd. m. lui. I. 5.)
Quin baculum sumas: A moins que vous ne preniez un bâton.
Je ne sais qui me tient, infâme, Que je ne t’arrache les yeux.
(Amph. II. 3.)
Quin oculos tibi eripiam.
Passe, mon pauvre ami, crois-moi, Que quelqu’un ici ne t’écoute.
(Ibid. III. 2.)
Sors vite, que je ne t’assomme.
(L’Av. I. 3.)
Allez vite, qu’il ne nous voie ensemble.
(Pourc. III. 1.) --NE POUVOIR QUE... NE:
Dans le fond, je suis de votre sentiment, et vous ne pouvez pas que vous n’ayez raison.
(L’Av. I. 7.)
«Non possum quin exclamem.» (CICER.) Je ne puis que je ne m’écrie; je ne puis m’empêcher de m’écrier.
--QUE, répondant au latin quàm, præterquàm, nisi, excepté, sinon:
Mais quoi! que feras-tu que de l’eau toute claire?
(L’Ét. III. 1.)
Ont-elles répondu que oui et non à tout ce que nous avons pu leur dire?
(Préc. rid. 1.)
Où trouver, sire, une protection qu’au lieu où je la viens chercher? et qui puis-je solliciter..... que la source de la puissance et de l’autorité?
(2e Placet au roi.)
Je vous crois trop raisonnable pour vouloir exiger de moi que ce qui peut être permis par l’honneur et la bienséance.
(L’Av. IV. 1.)
Descendons-nous tous deux que de bonne bourgeoisie?
(B. gent. III. 12.)
«Je l’ai suivi (Planude), sans retrancher de ce qu’il a dit d’Ésope que ce qui m’a semblé trop puéril.»
(LA FONT. Vie d’Ésope.)
--QUE répondant au latin cum, lorsque, tandis que:
Il aime quelquefois sans qu’il le sache bien, Et croit aimer aussi, parfois qu’il n’en est rien.
(Mis. IV. 1.)
Tandis qu’il n’en est rien.
Comment voudriez-vous qu’ils traînassent un carrosse, qu’ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes?
(L’Av. III. 5.)
Lorsqu’ils ne peuvent pas.
Où me réduisez-vous, que de me renvoyer à ce que voudront permettre, etc....
(Ibid. IV. 1.)
Lorsque vous me renvoyez.
Et la raison bien souvent les pardonne, Que l’honneur et l’amour ne les pardonnent pas.
(Amph. III. 8.)
--QUE elliptique; tel que, ou, adverbialement, tellement que, de telle sorte que:
Je suis dans une colère, que je ne me sens pas!
(Mar. for. 6.)
Telle, que je ne me sens pas.
J’ai une tendresse pour mes chevaux, qu’il me semble que c’est moi-même.
(L’Av. III. 5.)
Telle, qu’il me semble....
Suis-je faite d’un air, à votre jugement, Que mon mérite au sien doive céder la place?
(Psyché. I. 1.)
D’un tel air que mon mérite, etc.
Et vous me le parez[73] tous deux d’une manière, Qu’on ne peut rien offrir qui soit plus précieux.
(Ibid. I. 3.)
[73] Le choix qu’ils font d’elle.
«Nous ne laissâmes pas toutefois de délier l’homme et la femme, que la crainte tenoit saisis à un point qu’ils n’avoient pas la force de nous remercier.»
(Gil Blas. liv. V. ch. 2.)
On lève des cachets, qu’on ne l’aperçoit pas.
(Amph. III. 1.)
De telle sorte que l’on ne l’aperçoit pas.
Souvent on se marie, Qu’on s’en repent après tout le temps de sa vie.
(Fem. sav. V. 5.)
Tellement, de telle façon que l’on s’en repent.
--QUE, relatif après ce que:
Bon! voilà ce qu’il nous faut qu’un compliment de créancier.
(Don Juan. IV. 2.)
--ET QUE... en relation avec en:
J’en suis persuadé, Et que de votre appui je serai secondé.
(Fem. sav. IV. 6.)
--QUE DIABLE:
Que diable est-ce là? Les gens de ce pays-ci sont-ils insensés?
(Pourc. I. 12.)
Il faut écrire quel diable, qu’on prononçait queu diable, et qu’on a fini par écrire que diable.
(Voyez DIABLE.)
Si vous n’êtes pas malade, que diable ne le dites-vous donc!
(Méd. m. lui. II. 9.)
Dans cette construction, que répond au latin cur. Pourquoi (diable!) ne le dites-vous donc? La véritable ponctuation serait d’isoler le mot diable: Que, diable! ne le dites-vous? Quin, ædepol, illud, aperis? (Voyez, p. 337, QUE suivi de ne.)
On pourrait encore expliquer que diable ne le dites-vous, quel diable ne le dites-vous? c’est-à-dire, quel diable vous empêche de le dire? Ce serait une de ces constructions interrompues dont il y a des exemples dans toutes les langues, et surtout dans la nôtre.
--QUE NE, après tarder:
Adieu; il me tarde déjà que je n’aie des habits raisonnables, pour quitter vite ces guenilles.
(Mar. for. 4.)
--QUE NON PAS, après aimer mieux:
Et tout ce que vous m’avez dit, je l’aime bien mieux une feinte que non pas une vérité.
(Pr. d’Él. V. 2.)
--QUE... QUI:
C’est vous, si quelque erreur n’abuse ici mes yeux, Qu’on m’a dit qui vivez inconnu dans ces lieux.
(L’Ét. V. 14.)
Mais, pour guérir le mal qu’il dit qui le possède, N’a-t-il pas exigé de vous d’autre remède?
(Éc. des fem. II. 6.)
Nous verrons si c’est moi que vous voudrez qui sorte.
(Mis. II. 5.)
Et c’est toi que l’on veut qui choisisses des deux.
(Mélicerte. I. 5.)
Je la recevrai comme un essai de l’amitié que je veux qui soit entre nous.
(Sicilien. 16.)
Mon Dieu, Scapin, fais-nous un peu ce récit qu’on m’a dit qui est si plaisant.....
(Scapin. III. 1.)
Ce gallicisme n’est pas élégant, mais il peut souvent être commode; c’est pourquoi il a été employé par de bons écrivains dans le style familier:
«Et que pourra faire un époux «Que vous voulez qui soit nuit et jour avec vous?»
(LA FONT. Le Mal marié.)
Ce tour, proscrit par la délicatesse raffinée des modernes, était encore d’usage au XVIIIe siècle; Voltaire lui-même ne fait point difficulté de s’en servir:
«Voici cette épître de Corneille, qu’on prétend qui lui attira tant d’ennemis.»
(Comment. sur l’Ép. à Ariste.)
Si l’on essaye d’exprimer la même idée en termes différents, on verra ce que la tournure de Molière et de Voltaire offre d’avantageux.
--QUE construit avec un adjectif, dans le sens où les Espagnols disent por; por grandes que sean los reyes... c’est-à-dire, encore que les rois soient grands, ou quels grands que soient les rois:
Ma crainte toutefois n’est pas trop dissipée; Et, doux que soit le mal, je crains d’être trompée.
(Sgan. 22.)
Cette locution est elliptique; c’est comme s’il y avait, et, quel doux que soit le mal[74]. Pour l’euphonie et la rapidité, on avait fini par omettre quel; mais dans l’origine il était exprimé.
(Voyez QUEL pour tel.... que, p. 341.)
[74] Sur cette tmèse de quel... que, seule forme usitée au moyen âge, et corrompue par l’ignorance de l’âge suivant, voyez des Var. du lang. fr., p. 419, 420, 421.
On doit regretter que ce tour élégant et concis n’ait pas été conservé, au lieu de ce pénible et raboteux quelque... que.
--QUE pour ce que, archaïsme:
Voilà, voilà que c’est de ne pas voir Jeannette, Et d’avoir en tout temps une langue indiscrète.
(L’Ét. IV. 8.)
(Voyez ÊTRE QUE DE, SI (un adjectif) QUE DE, SI PEU... QUE DE... etc., et ENRAGER QUE,--ÉTONNÉ QUE,--FAIRE SEMBLANT QUE,--GARDER QUE, etc.)
QUEL, pour tel... que:
Allez, allez, vous pourrez avoir avec eux (les médecins) quel mal il vous plaira.
(L’Av. I. 8.)
Les grammairiens sont unanimes à déclarer que c’est là une faute grave. Ils veulent: tel mal qu’il vous plaira.
Chez les Latins, talis et qualis étaient corrélatifs, ou se substituaient l’un à l’autre. Par exemple: talis pater, qualis filius; ou bien: qualis pater, talis filius.
Le peuple s’obstine à dire: Prenez lequel que vous voudrez; venez à quelle heure qu’il vous plaira. C’est la tradition de l’ancienne langue:
«Parole a David, si lui dis que il elise de treis choses quele que il volt mielz que je li face.
«E li prophetes vint al rei, si li dist issi de part nostre seignur, e ruvad (rogavit) que il eleist (qu’il choisît, élisît) quel membre que il volsist.»
(Rois. p. 217.)
Supprimez par euphonie le que relatif, vous avez la locution de Molière: Le prophète pria David de choisir quel membre il voudrait que Dieu frappât.
Mais au lieu de supprimer ce que relatif, qui déjà n’était pas indispensable, l’usage moderne le redouble, et dit, avec une harmonie réellement barbare, quelque... que.
(Voyez l’article suivant.)
--QUEL (un adj. ou un subst.) QUE, pour quelque... que:
En quel lieu que ce soit, je veux suivre tes pas.
(Fâcheux. III. 4.)
C’est la véritable locution française, la seule qui ait du sens, et qu’autorisent les origines de la langue.
«E Deu guardad David, quel part qu’il alast.»
(Rois. p. 148.)
«E quel part qu’il (Saül) se turnout, ses adversaires surmontout.»
(Ibid. p. 52.)
«De quel forfait que home out fait en cel tens.....»
(Loix de Guillaume le Conquer.)
Quelque forfait que l’on ait commis en ce temps, l’église y est un asile.
«Quel deul que j’en doie soufrir.»
(R. de Coucy. v. 6151.)
«Je m’en vois, dame! a Dieu le creatour, Comant vo cors, en quel lieu ke je soie.»
(Chanson du sire de Coucy, dans le roman, vers 7413.)
Les Anglais égorgent par surprise les Danois établis à Londres; des jeunes gens nobles, montés sur une nacelle, échappent à cette boucherie:
«Emmi se colent par Tamise, «Ne lor nut tant nord est ne bise, «Qu’en Danemarche n’arrivassent, «Queu mer orrible qu’il trovassent.»
(Benoist de S.-More. Chronique, v. 27550.)
Le vent ne leur nuisit pas tellement qu’ils n’arrivassent en Danemark, quelle horrible mer qu’ils trouvassent.
«En quel oncques liu que je soie.»
(La Violette, p. 44.)
«Avis li fu qu .I. angle de par Dieu li disoit «Qu’aler lessast Flourence quel part que ele voudroit.»
(Le dit de Flourence de Rome.)
Froissart parlant de la cour du comte de Foix:
«Nouvelles de quel royaume ni (et) de quel pays que ce feust là dedans on y apprenoit.»
(Chron. liv. III.)
Quelque... que est une locution dont il est impossible de rendre compte; elle échappe à toute analyse par son absurdité. Pourquoi ces deux que l’un sur l’autre, et quel invariable? Il appartenait à Molière de maintenir au milieu du XVIIe siècle la forme primitive.
Il serait bien à souhaiter qu’on reprît l’ancien usage, et qu’on purgeât notre langue de cet affreux quelque... que.
Nous avons vu Froissart, à la fin du XVe siècle, employer encore la vraie locution. A la même époque, je trouve déjà la mauvaise forme installée dans un chef-d’œuvre, dans la farce de Pathelin:
A moy mesme pour quelque chose Que je te die ne propose........ Dictes hardiment que j’affole Se je dis huy aultre parole A vous n’a quelque aultre personne, Pour quelque mot que l’en me sonne, Fors Bée que vous m’avez aprins.
(Pathelin.)
Ainsi, dès la fin du XVe siècle, les deux locutions étaient en présence, et luttaient. Selon la marche des choses d’ici-bas, la pire devait l’emporter, et son triomphe ne se fit pas attendre. Le XVIe siècle, tant ses ardeurs de grec, de latin, d’italien et d’espagnol lui brouillaient la cervelle, n’entendait plus rien du tout à la première langue française; je ne suis donc pas surpris de voir la forme quelque que mentionnée seule, et consacrée comme une règle dans la grammaire de Palsgrave (1530); c’est au folio 114 (recto), où l’auteur expose que l’on emploie indifféremment quelque et quelconque. Voici ses exemples:
«Quelconque ou quelque excusation que vous alleguez, elle ne vous servira de rien.»
«Quelques dieux, ou quelconques dieux que ils soient.»
«O deesse specieuse, quelque tu soies, si m’engarderay à faire à aultruy mencion quel conques.»
Ces exemples sont pris dans quelque traduction du latin, faite par un célèbre écrivain de l’époque.
Vous observerez que Palsgrave recommande bien surtout de ne jamais faire accorder quel dans quelque ni quelconque. Si l’on trouve parfois dans les livres quelle que, quelsconques ou quellesconques, c’est, dit-il, par une grosse méprise des imprimeurs: «that was done by the errour of the printers.» Il fait de cette invariabilité une règle formelle, que l’âge suivant, avec son inconséquence ordinaire, a gardée pour quelconque, et violée pour quelque. Nous écrivons: une femme quelconque, sans faire accorder quel, et en le faisant accorder: quelle que soit cette femme. Notre grammaire moderne ressemble à un écheveau mêlé.
--QUELQUE SOT, locution elliptique:
LÉLIE.
Tu te vas emporter d’un courroux sans égal.
MASCARILLE.
Moi, monsieur? quelque sot! la colère fait mal.
(L’Ét. II. 7.)
C’est-à-dire, quelque sot s’emporterait; mais moi, non!
Certes je t’y guettois!--Quelque sotte, ma foi!
(Tart. II. 2.)
Quelque sotte y serait prise; mais non pas moi!
Hé, quelque sot! je vous vois venir.
(G. D. II. 7.)
QUÊTE, recherche; LA QUÊTE DE QUELQU’UN:
Si bien qu’à votre quête ayant perdu mes peines...
(L’Ét. V. 14.)
A votre recherche.
C’est le sens primitif du mot: la quête du S. Graal.
QUI, se rapportant à un nom de chose, au lieu de lequel, que Molière et ses contemporains paraissent avoir évité autant que possible:
J’ai conçu, digéré, produit un stratagème Devant qui tous les tiens, dont tu fais tant de cas, Doivent sans contredit mettre pavillon bas.
(L’Ét. II. 14.)
Et pourvu que tes soins, en qui je me repose...
(Ibid. III. 5.)
Et contre cet assaut je sais un coup fourré, Par qui je veux qu’il soit de lui-même enferré.
(Ibid. III. 6.)
Et de ces blonds cheveux, de qui la vaste enflure Des visages humains offusque la figure.
(Éc. des mar. I. 1.)
Je veux une coiffure, en dépit de la mode, Sous qui toute ma tête ait un abri commode.
(Ibid.)
O trois ou quatre fois béni soit cet édit Par qui des vêtements le luxe est interdit!
(Ibid. 9.)
Ce n’est pas que Molière ait sacrifié au besoin de la mesure:
Oui, oui, votre mérite, à qui chacun se rend....
(Ibid.)
Il ne lui en eût pas coûté davantage de mettre auquel, si ce terme eût été alors plus juste et plus conforme à l’usage.
Vous donner une main contre qui l’on enrage.
(Fâcheux. I. 5.)
Cette liberté pour qui j’avois des tendresses si grandes...
(Princ. d’Él. IV. 1.)
Une de ces injures pour qui un honnête homme doit périr.
(D. Juan. III. 4.)
C’est un art (l’hypocrisie) de qui l’imposture est toujours respectée.
(Ibid. V. 2.)
L’honneur vous apprend-il ces mignardes douceurs Par qui vous débauchez ainsi les jeunes cœurs?
(Mélicerte. II. 4.)
Mais les gens comme nous brûlent d’un feu discret, Avec qui pour toujours on est sûr du secret.
(Tart. III. 3.)
Qui se rapporte à feu, et non pas à gens: avec lequel feu.
N’oublie rien..... de ces caresses touchantes à qui je suis persuadé qu’on ne sauroit rien refuser.
(L’Av. IV. 1.)
De grâce, souffrez-moi, par un peu de bonté, Des bassesses à qui vous devez la clarté.
(Fem. sav. I. 1.)
--QUI relatif, séparé de son sujet:
Sans ce trait falot, Un homme l’emmenoit, qui s’est trouvé fort sot.
(L’Ét. II. 14.)
Ah! sans doute, un amour a peu de violence, Qu’est capable d’éteindre une si foible offense.
(Dép. am. IV. 2.)
La tête d’une femme est comme une girouette Au haut d’une maison, qui tourne au premier vent.
(Ib. IV. 2.)
N’allez point présenter un espoir à mon cœur, Qu’il recevroit peut-être avec trop de douceur.
(Mélicerte. II. 3.)
Nous perdons des moments en bagatelles pures, Qu’il faudroit employer à prendre des mesures.
(Tart. V. 3.)
Il me faut aussi un cheval pour monter mon valet, qui me coûtera bien trente pistoles.
(Scapin. II. 8.)
C’est le cheval qui coûtera trente pistoles, et non le valet.
Vous avez notre mère en exemple à vos yeux, Que du nom de savante on honore en tous lieux.
(Fem. sav. I. 1.)
Nos pères sur ce point étoient gens bien sensés, Qui disoient qu’une femme en sait toujours assez...
(Ibid. II. 7.)
Cette construction était une des plus usitées:
«On ne parloit qu’avec transport de la bonté de cette princesse, qui, malgré les divisions trop ordinaires dans les cours, lui gagna d’abord tous les esprits.»
(BOSSUET. Or. fun. de la duch. d’Orl.)
Qui ne se rapporte pas à la princesse, mais à sa bonté, qui lui gagnait tous les esprits.
«Il a eu raison d’interdire un prêtre pour toute sa vie, qui, pour se défendre, avoit tué un voleur d’un coup de pierre.»
(PASCAL, 14e Prov.)
«Votre père Alby fit un livre sanglant contre lui (le curé de St.-Nizier de Lyon), que vous vendites vous-même, dans votre propre église, le jour de l’Assomption.»
(Id. 15e Prov.)
--QUI, répété disjonctivement pour celui-ci, celui-là:
Ils n’ont pas manqué de dire que cela procédoit qui du cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie.
(Méd. m. lui. II. 9.)
«Qui lance un pain, un plat, une assiette, un couteau; «Qui pour une rondache empoigne un escabeau.»
(REGNIER. Le Festin.)
QUITTER SA PART A (un infinitif):
La mienne (ma main), quoiqu’aux yeux elle semble moins forte, N’en quitte pas sa part à le bien étriller.
(Éc. des fem. IV. 9.)
--JE LE QUITTE:
Ho! poussez. Je le quitte, et ne raisonne plus.
(Dép. am. II. 1.)
Oh! je le quitte.
(B. gent. IV. 5.)
Ah! je le quitte maintenant, et je n’y vois plus de remède.
(G. D. III. 13.)
C’est-à-dire, je donne quittance du surplus; j’en ai assez, j’y renonce. Le est ici au neutre, sans relation grammaticale.
«La police feminine a un train mystérieux; il fault le leur quitter.»
(MONTAIGNE. III. 5.)
Le leur abandonner, ne s’en point mêler.
«Mon père, lui dis-je, je le quitte, si cela est.»
(PASCAL. 7e Prov.)
--QUITTER A QUELQU’UN LA PLACE, LA PARTIE, la lui abandonner:
Ma présence le chasse, Et je ferai bien mieux de lui quitter la place.
(Tart. II. 4.)
Mettez dans vos discours un peu de modestie, Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie.
(Ibid. III. 2.)
--«Adrian l’empereur, débattant avecques le philosophe Favorinus de l’interpretation de quelque mot, Favorinus luy en quitta bientost la victoire.»
(MONT. III. 7.)
On disait aussi quitter quelqu’un de quelque chose.
Le baron de la Crasse, de Raymond Poisson, se vante de son talent à jouer la comédie; et pour en donner sur-le-champ un échantillon:
«Autrefois j’ai joué dans les fureurs d’Oreste: «Tiens, tiens, voilà le coup...--Nous vous quittons du reste.»
Et le pelletier vantant ses fourrures à Patelin:
«N’en payez ne denier ne maille, «Se vous en trouvez qui les vaille; «Je vous en quitte.»
(Le Nouv. Pathelin.)
QUOI, adjectif neutre, pour lequel:
Le grand secret pour quoi je vous ai tant cherché.
(Dép. am. I. 2.)
Ce n’est pas le bonheur après quoi je soupire.
(Tart. III. 3.)
Ces disputes d’âges, sur quoi nous voyons tant de folles.
(Am. magn. I. 2.)
Voici de petits vers pour de jeunes amants, Sur quoi je voudrois bien avoir vos sentiments.
(Fem. sav. III. 5.)
.... La dissection d’une femme, sur quoi je dois raisonner.
(Mal. im. II. 6.)
Il est remarquable avec quel soin Molière fuit ce mot lequel.
(Voyez LEQUEL évité.)
«Selon Vaugelas, quoi, pronom relatif, est d’un usage fort élégant et fort commode pour suppléer au pronom lequel en tout genre et en tout nombre. Et de ces deux locutions: le plus grand vice à quoi il est sujet, ou bien auquel il est sujet, il préférait la première.» (M. AUGER.)
Vaugelas ne faisait ici que réduire en maxime l’usage de son temps. Pascal aime beaucoup à se servir de quoi:
«C’est donc la pensée qui fait l’être de l’homme, et sans quoi on ne le peut concevoir.»
(Pensées. p. 43.)
«Elles tiennent de la tige sauvage sur quoi elles sont entées.»
(Ibid. p. 153.)
«Une base constante sur quoi nous puissions édifier.»
(Ibid. p. 296.)
«Je manque à faire plusieurs choses à quoi je suis obligé.»
(Ibid. p. 355.)
RACCROCHER (SE), absolument:
Cet homme me rompt tout!--Oui, mais cela n’est rien; Et de vous raccrocher vous trouverez moyen.
(Éc. des fem. III. 4.)
RAGE; FAIRE RAGE, faire l’impossible:
Notre maître Simon.... dit qu’il a fait rage pour vous.
(L’Av. II. 1.)
Ou au pluriel:
C’est un drôle qui fait des rages!
(Amph. II. 1.)
RAGOUT, figurément:
Je voudrois bien savoir quel ragoût il y a à eux?
(L’Av. II. 7.)
Un amant aiguilleté sera pour elle un ragoût merveilleux.
(Ibid.)
Cette métaphore est mise dans la bouche de Frosine.
RAISON; LA RAISON, pour la justice, ce qui est raisonnable:
Je pense, Dieu merci, qu’on vaut son prix comme elles; Que, pour se faire honneur d’un cœur comme le mien, Ce n’est pas la raison qu’il ne leur coûte rien.
(Mis. III. 1.)
Nous en usons honnêtement, et nous nous contentons de la raison.
(G. D. II. 1.)
--RAISON EN DÉBAUCHE, c’est-à-dire, égarée comme on l’est par la débauche:
Une raison malade, et toujours en débauche.
(L’Ét. II. 14.)
--FAIRE RAISON, venger équitablement:
Une bonne potence me fera raison de ton audace.
(L’Av. V. 4.)
Faire raison, dans le langage bachique, tenir tête à un buveur qui vous provoque:
«Tous trois burent d’autant: l’ânier et le grison Firent à l’éponge raison.
(LA FONT. L’Ane chargé d’éponges.)
RAISONNANT, adjectif, raisonneur:
Je vous trouve aujourd’hui bien raisonnante!
(Mal. im. II. 7.)
RAJUSTER (SE), se raccommoder:
Ils goûtent le plaisir de s’être rajustés.
(Amph. III. 2.)
RAMASSER (SE) EN SOI-MÊME, au sens moral:
Lorsque, me ramassant tout entier en moi-même, J’ai conçu, digéré, produit un stratagème...
(L’Ét. II. 14.)
«Je prie Dieu, lorsque je sens que je m’engage dans ces prévoyances, de me renfermer dans mes limites; je me ramasse dans moi-même, et je trouve que je manque à faire plusieurs choses..... etc.»
(PASCAL. Pensées. p. 67.)
RAMENTEVOIR, archaïsme, remettre en l’esprit, rappeler:
Ne ramentevons rien, et réparons l’offense.
(Dép. am. III. 4.)
Le présent de l’indicatif est je ramentois, tu ramentois, etc.
«Ceste opinion me ramentoit l’experience que nous avons.»
(MONTAIGNE. II. 12.)
Les racines sont ad mentem habere, précédées du re itératif.
«Ménage le tire de ramentaire.» (TRÉVOUX.) Mais d’où tire-t-on ramentaire, et où le trouve-t-on?
RANGER QUELQU’UN, avec ou sans complément indirect:
Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens.
(Éc. des fem. V. 7.)
Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir?
(Méd. m. lui. I. 1.)
Ne vous mettez pas en peine: je la rangerai bien.
(Mal. im. II. 8.)
--RANGER AU DESTIN, réduire au destin:
Et ne me rangez pas à l’indigne destin De me voir le rival de monsieur Trissotin.
(Fem. sav. IV. 2.)
RAPATRIAGE et RAPATRIER:
Veux-tu qu’à leur exemple ici Nous fassions entre nous un peu de paix aussi, Quelque petit rapatriage?
(Amph. II. 7.)
Pour couper tout chemin à nous rapatrier, Il faut rompre la paille.
(Dép. am. IV. 4.)
RAPPORTER; SE RAPPORTER, pour s’en rapporter:
Je veux bien aussi me rapporter à toi, maître Jacques, de notre différend.
(L’Av. IV. 4.)
RATE; DÉCHARGER SA RATE:
Il faut qu’enfin j’éclate, Que je lève le masque et décharge ma rate.
(Fem. sav. II. 7.)
REBOURS; CHAUSSÉ A REBOURS, métaphoriquement:
Tout ce que vous avez été durant vos jours, C’est-à-dire, un esprit chaussé tout à rebours.
(L’Ét. II. 14.)
Rebours est un substantif comme revers; aussi dit-on, au rebours de... A rebours est une sorte d’adverbe composé, et, en cette qualité, ne reçoit point de complément.
Rebours était aussi un adjectif, faisant au féminin rebourse:
«Madame, je vous remercie «De m’avoir esté si rebourse.»
(MAROT.)
De m’avoir été si farouche, si intraitable.
Enfin il y avait le verbe rebourser, qui existe encore sous la forme rebrousser; et je ne doute même pas qu’on ne l’ait toujours prononcé de la sorte, comme on a toujours dit du fromage et des brebis, lorsqu’on écrivait du formage et des berbis, à cause de forma et verveces. On a fini par transposer sur le papier l’r qu’on transposait dans la prononciation, pour éviter la double consonne. Ce point est développé dans les Variations du langage français, p. 30.
Mais rebourser ou rebrousser, d’où vient-il?
Je conjecture que l’r y est parasite, comme on en a des exemples dans plusieurs mots[75]; et que rebrousser est le même que reboucher, qui signifie, dans la vieille langue, émousser, au propre et au figuré:
«Puisse être à ta grandeur le destin si propice, «Que ton cœur de leurs traits rebouche la malice!»
(REGNIER.)
Que ton cœur émousse leurs traits; que leurs traits rebroussent sur ton cœur.
[75] Chartre, registre, esclandre, chaufferette (chauffrette), de charta, regestum, scandalum, chaufeta, qui est dans Du Cange.
«Rechignée estoit, et froncé «Avoit le nez et rebourcé.»
(Roman de la Rose.)
Elle avait le nez rebroussé et comme émoussé.
Il peut être curieux d’observer que cette métaphore de la bouche, appliquée au tranchant de l’acier ou à la pointe d’une flèche, nous vient des Grecs:
Στόμα, bouche et tranchant du fer; στομόω, ouvrir la bouche et tremper le fer; στόμωμα et στόμωσις, ouverture de bouche, trempe de fer, le fil d’une lame tranchante.
Le sens propre et le figuré se trouvent réunis dans ces vers d’Œdipe à Créon:
Τὸ σὸν δ’ ἀφῖκται δεῦρ’ ὑπόβλητον στόμα, πολλὴν ἔχον στόμωσιν.
(Οἰδ. ἐπὶ Κολ. v. 828.)
«Et tu viens ici avec ta langue bien affilée.....»
Les outils qui n’avaient plus de taillant étaient autrefois des outils sans bouche, des outils rebouchés:
«Kar rebuchie furent lur hustils de fer.»
(Rois. p. 44.)
Un outil rebouché rebrousse, et en rebroussant il va à rebours.
RECEVOIR, pour souffrir:
Cela ne reçoit point de contradiction.
(L’Av. I. 7.)
Ne voulant point céder, ni recevoir l’ennui Qu’il me pût estimer moins civile que lui.
(Éc. des fem. II. 6.)
Quoi donc! recevrai-je la confusion....
(Impromptu. 9.)
RECONNU DE (ÊTRE)..... pour récompensé:
Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins.
(D. Juan. III. 2.)
RECULER A QUELQUE CHOSE:
Dès demain?--Par pudeur tu feins d’y reculer.
(Éc. des mar. II. 15.)
Hé bien, oui, puisqu’il veut te choisir pour juge, je n’y recule point.
(L’Av. IV. 4.)
RÉDUIT; AME RÉDUITE, soumise, résignée à son sort, comme on dit réduire un cheval:
Il faut jouer d’adresse, et, d’une âme réduite, Corriger le hasard par la bonne conduite.
(Éc. des fem. IV. 8.)
--RÉDUIT EN UN SORT:
Que vous fussiez réduite en un sort misérable.
(Mis. IV. 3.)
RÉGAL, au sens propre, fête, plaisir:
D’où vient qu’il n’est pas venu à la promenade?--Il a quelque chose dans la tête qui l’empêche de prendre plaisir à tous ces beaux régals.
(Am. magn. II. 3.)
--DONNER UN RÉGAL:
Il m’a demandé si vous aviez témoigné grande joie au magnifique régal que l’on vous a donné.
(Am. magn. II. 3.)
--RÉGALS, au sens figuré:
Et la plus glorieuse (estime) a des régals peu chers, Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers.
(Mis. I. 1.)
(Voyez CHER.)
Il faut avouer que cette expression, a des régals peu chers, manque de naturel, et laisse trop voir le besoin de préparer une rime à univers; nouvelle preuve que Molière commençait par faire son second vers. (Voyez CHEVILLES.)
«Une estime glorieuse est chère, mais elle n’a point des régals chers. Il fallait dire des plaisirs peu chers, ou plutôt tourner autrement la phrase. On dit, dans le style bas: cela est un régal pour moi; mais non pas il a des régals pour moi.» (VOLTAIRE.)
RÉGALE, substantif féminin:
Mais quoi! partir ainsi d’une façon brutale, Sans me dire un seul mot de douceur pour régale!
(Amph. I. 4.)
La racine est gale, en italien gala. (Voyez p. 352, RÉGALER D’UNE PEINE.)
RÉGALER QUELQU’UN D’UN BON VISAGE:
Je vous recommande surtout de régaler d’un bon visage cette personne-là.....
(L’Av. III. 4.)
--RÉGALER D’UNE PEINE, indemniser de cette peine:
Mais, pour vous régaler Du souci qui pour elle ici vous inquiète, Elle vous fait présent de cette cassolette.
(L’Ét. III. 13.)
Régaler est la forme itérative de galer, qui signifiait se réjouir, prendre du bon temps; ce qu’on dit en italien far gala. Nous avions aussi en français le substantif gale, racine de régal. Mener gale, ou galer:
«Lesquieulx respondirent qu’ils danceroient et meneroient grant gale.»
(Lettres de rémission de 1380.)
«Icelle femme dit à son mary: Vous ne faites que aler par pays, et galer par les tavernes..... Le suppliant s’en ala jouer et esbattre à la taverne, où il demoura buvant, mengeant et menant gale avec les aultres.»
(Lettres de rém. de 1409.)
(Voyez Du Cange, au mot Galare.)
Galer était aussi un verbe actif; galer quelqu’un, le faire danser, le réjouir.
«Çà, là, galons-le en enfant de bon lieu.»
(LA FONTAINE. Le Diable de Papefig.)
REGARDER; NE REGARDER RIEN, ne regarder à rien:
Pour moi, je ne regarde rien quand il faut servir un ami.
(B. gent. III. 6.)
REGARDS CHARGÉS DE LANGUEUR:
Ces longs soupirs que laisse échapper votre cœur, Et ces fixes regards, si chargés de langueur, Disent beaucoup sans doute à des gens de mon âge.
(Pr. d’Él. I. 1.)
RÉGLER A... régler sur, d’après:
Que sur cette conduite à son aise l’on glose; Chacun règle la sienne au but qu’il se propose.
(D. Garcie. II. 1.)
Le douaire se règle au bien qu’on nous apporte.
(Éc. des fem. IV. 2.)
Vous savez mieux que moi qu’aux volontés des cieux, Seigneur, il faut régler les nôtres.
(Psyché. II. 1.)
REGRETS; FAIRE DES REGRETS, comme faire des cris:
Nous voyons une vieille femme mourante, assistée d’une servante qui faisoit des regrets....
(Scapin. I. 2.)
RÉGULARITÉS, comme règles:
Je traiterai, monsieur, méthodiquement, et dans toutes les régularités de notre art.
(Pourc. I. 10.)
RELATION au sens particulier d’un mot employé dans une locution faite:
Ayons un cœur dont nous soyons les maîtres.
(D. Juan. III. 5.)
Qu’avez-vous fait pour être gentilhomme? Croyez-vous qu’il suffise d’en porter le nom et les armes?
(Ibid. IV. 6.)
Corneille, à qui Molière a emprunté la pensée et presque l’expression de ce passage, a mis le verbe à l’indicatif après que:
«Croyez-vous qu’il suffit d’être sorti de moi?»
(Le Ment. V. 3.)
RELEVÉ; de fortune relevée:
Elle n’a pas toujours été si relevée que la voilà!
(B. gent. III. 12.)
REMENER:
Remenez-moi chez nous.
(Dép. am. IV. 3.)
Et non pas ramenez-moi, comme on parle aujourd’hui. Le simple est menez-moi, et non amenez-moi.
Raconter, rapporter, et plusieurs autres, sont dans le même cas que ramener; c’était autrefois reconter, reporter, etc.
«Si i alad, e remenad ses serfs.»
(Rois. p. 232.)
«Et li poples recontad que li reis ço e ço durreit a celi ki l’ociereit.»
(Ibid. p. 64.)
REMERCIER L’AVANTAGE, rendre grâce à l’avantage:
Certes, il peut remercier l’avantage qu’il a de vous appartenir.
(G. D. I. 5.)
REMETTRE (SE), verbe actif, pour reconnaître, se rappeler:
Vous ne vous remettez point mon visage?
(Pourc. I. 6.)
Vous ne vous remettez pas tout cela?--Excusez-moi, je me le remets.
(Ibid.)
REMONTRER A QUELQU’UN, lui en remontrer:
Que les jeunes enfants remontrent aux vieillards.
(Dép. am. II. 7.)
REMPLACER DE QUELQUE CHOSE, avec quelque chose, par quelque chose:
Elle a suivi le mauvais exemple de celles qui, étant sur le retour de l’âge, veulent remplacer de quelque chose ce qu’elles voient qu’elles perdent.
(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)
RENCHÉRI, adjectif, prude, austère:
Vous avez dans le monde un bruit De n’être pas si renchérie.
(Amph. prol.)
RENDRE (SE) construit avec un adjectif, se montrer, devenir:
Bon! voyons si son feu se rend opiniâtre.
(L’Ét. III. 1.)
Je les dauberai tant en toutes rencontres, qu’à la fin ils se rendront sages.
(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)
Il se rend complaisant à tout ce qu’elle dit.
(Tart. III. 1.)
Non, Damis, il suffit qu’il se rende plus sage.
(Ibid. III. 4.)
Elle se rendra sage; allons, laissons-la faire.
(Fem. sav. III. 6.)
--RENDRE DES CIVILITÉS:
Mais du moins sois complaisante aux civilités qu’on te rend.
(Pr. d’Él. II. 4.)
--RENDRE DES DEHORS, observer les bienséances:
Mais quand on est du monde, il faut bien que l’on rende Quelques dehors civils que l’usage demande.
(Mis. I. 1.)
--RENDRE GRACE SUR QUELQUE CHOSE:
Et le mari benêt, sans songer à quel jeu, Sur les gains qu’elle fait rend des grâces à Dieu.
(Éc. des fem. I. 1.)
--RENDRE INSTRUIT, instruire:
Vous me direz: Pourquoi cette narration? C’est pour vous rendre instruit de ma précaution.
(Éc. des fem. I. 1.)
L’emploi de ce tour est fréquent dans Bossuet: «Plusieurs, dans la crainte d’être trop faciles, se rendent inflexibles à la raison.» (Oraison fun. de la duchesse d’Orléans.)
--RENDRE OBÉISSANCE A QUELQU’UN, lui obéir:
Nous vous avons rendu, monsieur, obéissance.
(Ibid. V. 1.)
RENFORT DE POTAGE:
NICOLE. J’ai encore ouï dire, madame, qu’il a pris aujourd’hui, pour renfort de potage, un maître de philosophie.
(B. gent. III. 3.)
«Le peuple dit d’un écornifleur, que c’est un renfort-potage.» (TRÉVOUX.)
Cette figure est naturellement de la rhétorique de Nicole, qui est cuisinière.
RENGAINER UN COMPLIMENT:
Hé! monsieur, rengaînez ce compliment.
(Mar. for. 16.)
Cette expression existait avant Molière:
«Le compliment fut court, le maire le rengaîne.»
(SENECÉ.)
Pascal a dit RENGAîNER absolument, pour cesser d’attaquer, abandonner une manœuvre, une intrigue commencée:
«On rengaîna, et promptement.»
(Pensées.)[76]
[76] M. Cousin a omis d’indiquer la page où se trouve cette phrase, citée dans son vocabulaire de Pascal, au mot Rengaîner.
--RENGAÎNER UNE NOUVELLE:
CLITIDAS (bouffon.)
Puisque cela vous incommode, je rengaîne ma nouvelle, et m’en retourne droit comme je suis venu.
(Am. magn. V. 1.)
RENGRÉGEMENT, archaïsme:
Rengrégement de mal, surcroît de désespoir!
(L’Av. V. 3.)
La racine de ce mot est l’ancien comparatif de grand, greignour. Il y avait aussi le verbe rengréger (re-en-greger.)
«Chacun rendit par là sa douleur rengrégée.»
(LA FONT. La Matrone d’Éphèse.)
Rengrégement, rengréger, n’ont point d’équivalents dans la langue moderne. Accroître, empirer, remplacent mal le verbe; accroissement est plus faible et moins harmonieux que rengrégement; empirement, bien qu’il se trouve dans Montaigne, n’est pas français, et agrandissement blesserait l’usage dans cette acception, un agrandissement de chagrin.
RENTRER AU DEVOIR, dans le devoir:
Pour rentrer au devoir je change de langage.
(Mélicerte. II. 5.)
--RENTRER DANS SON AME:
Rappelle tous tes sens, rentre bien dans ton âme.
(Amph. II. 1.)
REPAITRE, verbe neutre, manger:
--Mais, seigneur Trufaldin, songez-vous que peut-être Ce monsieur l’étranger a besoin de repaître?
(L’Ét. IV. 3.)
--REPAÎTRE, verbe actif, pris au sens figuré:
Pour souffrir qu’un valet de chansons me repaisse.
(Amph. II. 1.)
RÉPANDRE, distribuer:
Aux pauvres, à mes yeux, il alloit le répandre.
(Tart. I. 6.)
--RÉPANDRE (SE) DANS LES VICES:
C’est ainsi qu’aux flatteurs on doit partout se prendre Des vices où l’on voit les humains se répandre.
(Mis. II. 5.)
RÉPARER, restituer, rendre, et construit de même avec le datif:
Je veux jusqu’au trépas incessamment pleurer Ce que tout l’univers ne peut me réparer.
(Psyché. II. 1.)
REPART, substantif masculin, repartie:
Il a le repart brusque et l’accueil loup-garou.
(Éc. des mar. I. 6.)
RÉPONSE DE... réponse à...:
J’attends avec un peu d’espérance respectueuse la réponse de mon placet.
(3e Placet au roi.)
REPROCHE, tache, sujet de reproche:
Si je ne suis pas né noble, au moins suis-je d’une race où il n’y a point de reproche.
(G. D. II. 3.)
RÉPRÉHENSION, dans le sens de réprimande, mais d’une nuance moins forte:
On souffre aisément des répréhensions, mais on ne souffre pas la raillerie.
(Préf. de Tartufe.)
On dit reprendre et répréhensible; pourquoi ne dirait-on pas répréhension, comme l’on dit comprendre, compréhensible, compréhension?
RÉPUGNANCE AVEC (AVOIR), se mal accorder avec, répugner à:
Une passion...... dont tous les désordres ont tant de répugnance avec la gloire de votre sexe.
(Pr. d’Él. II. 1.)
RÉPUGNER; LE TEMPS RÉPUGNE A...:
M. CARITIDÈS.
Monsieur, le temps répugne à l’honneur de vous voir.
(Fâcheux. III. 2.)
Bien que M. Caritidès s’exprime en général correctement, il est probable que Molière a l’intention de lui prêter ici une expression ridicule par le pédantisme.
REQUÉRIR, querir de nouveau:
Va, va vite requérir mon fils.
(Scapin. II. 11.)
RÉSOUDRE; SE RÉSOUDRE DE (un infinitif), se résoudre à:
Sus, sans plus de discours, résous-toi de me suivre.
(Dép. am. V. 4.)
Il faut attendre Quel parti de lui-même il résoudra de prendre.
(Ibid.)
La haine que pour vous il se résout d’avoir.
(D. Garcie. II. 6.)
Je serois fâché d’être ingrat, mais je me résoudrois plutôt de l’être que d’aimer.
(Pr. d’Él. III. 4.)
RESPIRER LE JOUR, latinisme, vivre:
Je n’entreprendrai point de dire à votre amour Si done Ignès est morte, ou respire le jour.
(D. Garcie. V. 5.)
RESSENTIMENT, en bonne part, sentiment profond, reconnaissance:
Mais apprenez......
Que je garde aux ardeurs, aux soins qu’il me fait voir, Tout le ressentiment qu’une âme puisse avoir.
(D. Garcie. III. 3.)
Madame, je viens... vous témoigner avec transport le ressentiment où je suis des bontés surprenantes dont vous daignez favoriser le plus soumis de vos captifs.
(Pr. d’Él. IV. 4.)
Je n’ai point connu qu’elle ait dans l’âme aucun ressentiment de mon ardeur.
(Am. magn. I. 2.)
ARISTIONE. En vérité, ma fille, vous êtes bien obligée à ces princes, et vous ne sauriez assez reconnoître tous les soins qu’ils prennent pour vous.
ÉRIPHILE. J’en ai, madame, tout le ressentiment qu’il est possible.
(Ibid. III. 1.)
Souffrez, mon père, que je vous en donne ici ma parole, et que je vous embrasse pour vous témoigner mon ressentiment.
(Mal. im. III. 21.)
Ce mot, dont l’usage a déterminé l’acception en mauvaise part, ne signifiait jadis que sentiment avec plus de force, comme le ressouvenir exprime un souvenir qui date de plus loin.
RESSENTIR (SE) D’UNE OFFENSE, la sentir vivement:
Une offense dont nous devons toutes nous ressentir.
(Pr. d’Él. III. 4.)
RESSORT qu’on ne comprend pas, et qui sème un embarras:
Oui, c’est elle, en un mot, dont l’adresse subtile, La nuit, reçut ta foi sous le nom de Lucile, Et qui, par ce ressort qu’on ne comprenoit pas, A semé parmi vous un si grand embarras.
(Dép. am. V. 9.)
Il faut avouer que ce passage, et quelques autres pareils, justifieraient l’accusation de jargon et de galimatias portée par la Bruyère contre Molière, s’il était loyal ou seulement permis de caractériser le style d’un écrivain d’après quelques taches perdues au milieu de beautés excellentes.
(Voyez MÉTAPHORES VICIEUSES.)
RESSOUVENIR; SE RESSOUVENIR, pour se souvenir:
De cet exemple-ci ressouvenez-vous bien; Et quand vous verriez tout, ne croyez jamais rien.
(Sgan. 24.)
Ressouvenez-vous que, hors d’ici, je ne dois plus qu’à mon honneur.
(D. Juan. III. 5.)
Ah! je suis médecin sans contredit. Je l’avois oublié, mais je m’en ressouviens.
(Méd. m. lui. I. 6.)
Attendez qu’on vous en demande plus d’une fois, et vous ressouvenez de porter toujours beaucoup d’eau.
(L’Av. III. 2.)
Laissez-moi faire: je viens de me ressouvenir d’une de mes amies qui sera notre fait.
(Ibid. IV. 1.)
Vous ne vous ressouvenez pas que j’ai eu le bonheur de boire avec vous, je ne sais combien de fois?
(Pourc. I. 6.)
Molière emploie partout se ressouvenir, au lieu de se souvenir. C’est la même prédilection que pour s’en aller au lieu d’aller; par exemple: il s’en va faire jour.
(Voyez EN construit avec ALLER.)
RESTE; DONNER SON RESTE A QUELQU’UN:
Monsieur est frais émoulu du collége: il vous donnera toujours votre reste.
(Mal. im. II. 7.)
Métaphore empruntée au jeu, où le plus fort, sûr de triompher, est toujours en mesure d’offrir à l’autre de jouer son reste.
RETATER QUELQU’UN SUR.... figurément comme sonder:
Je veux la retâter sur ce fâcheux mystère.
(Amph. III. 1.)
RETENIR EN BALANCE, comme tenir en balance:
Oui, rien n’a retenu son esprit en balance.
(Fem. sav. IV. 1.)
RÉTIF A (un substantif):
Vous êtes rétive aux remèdes, mais nous saurons vous soumettre à la raison.
(Méd. m. lui. II. 7.)
RETIRER, se retirer:
Les mauvais traitements qu’il me faut endurer Pour jamais de la cour me feroient retirer.
(Fâcheux. III. 2.)
Retirez-vous d’ici, ou je vous en ferai retirer d’une autre manière.
(Pr. d’Él. IV. 6.)
Molière a supprimé la seconde fois le pronom réfléchi, pour n’avoir pas à mettre deux me ou deux vous, dont le rapprochement eût alourdi sa phrase: me feraient me retirer; je vous ferai vous retirer. (Voyez PRONOM RÉFLÉCHI supprimé.)
RETRANCHER (un substantif) A, pour borner, réduire à:
Je retranche mon chagrin aux appréhensions du blâme qu’on pourra me donner.
(L’Av. I. 1.)
RÉUSSIR, sans impliquer l’idée de bon ou de mauvais succès:
Et comme ton ami, quoi qu’il en réussisse, Je te viens contre tous faire offre de service.
(Fâcheux. III. 4.)
Voyons ce qui pourra de ceci réussir.
(Tart. II. 4.)
M. Auger blâme cet emploi de réussir pour résulter, en se fondant sur l’usage. Il paraît se tromper. On dit: une réussite bonne ou mauvaise; pourquoi le verbe n’aurait-il pas la même ampleur de sens que son substantif? Il a bien réussi, il a mal réussi, personne ne songeait à blâmer cette manière de s’exprimer; preuve que réussir n’emporte pas nécessairement l’idée d’heureux succès. Il reçoit souvent et très-bien cette dernière valeur, mais c’est par extension de sens. Il en est de même des mots heur, succès, fortune, ressentiment, qui sont indifférents par eux-mêmes et indéterminés.
REVENIR AU CŒUR, au sens figuré:
Ces coups de bâton me reviennent au cœur; je ne les saurois digérer.
(Méd. m. lui. I. 5.)
RÉVÉRENCE; PARLANT PAR RÉVÉRENCE pris adverbialement:
Ce damoiseau, parlant par révérence, Me fait cocu, madame, avec toute licence.
(Sgan. 16.)
--RÉVÉRENCE PARLER, comme parlant par révérence:
.... Que j’ai mon haut-de-chausses tout troué par derrière, et qu’on me voit, révérence parler....
(L’Av. III. 2.)
REVERS DE SATIRE, un revirement, un retour de satire:
Pourtant je n’ai jamais affecté de le dire; Car enfin il faut craindre un revers de satire.
(Éc. des fem. I. 1.)
REVOULOIR:
Mais si mon cœur encor revouloit sa prison?
(Dép. am. IV. 3.)
RHABILLER, figurément rajuster, couvrir, déguiser:
Combien crois-tu que j’en connoisse qui, par ce stratagème (l’hypocrisie), ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse.....?
(D. Juan. V. 2.)
RIDICULE, substantif; UN RIDICULE:
Et l’on m’en a parlé comme d’un ridicule.
(Éc. des fem. I. 6.)
Ne voyez-vous pas bien que c’est un ridicule qu’il fait parler?
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
La constance n’est bonne que pour des ridicules.
(D. Juan. I. 2.)
Parbleu, je viens du Louvre, où Cléonte, au levé, Madame, a bien paru ridicule achevé.
(Mis. II. 5.)
Dans une bourde que je veux faire à notre ridicule.
(B. gent. III. 14.)
RIEN, mot positif; quelque chose:
..... Contre la coutume de France, qui ne veut pas qu’un gentilhomme sache rien faire.
(Sicilien. 10.)
C’est-à-dire, qui ne veut pas qu’un gentilhomme sache faire quelque chose.
Il ne sera pas dit que je ne serve de rien dans cette affaire-là.
(Ibid.)
Que je n’y serve de quelque chose.
Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui?
(Tart. V. 7.)
A prendre quelque chose.
Allons, vous dis-je, il n’y a rien à balancer.
(G. D. I. 8.)
Il n’y a chose à balancer, il n’y a pas à balancer.
C’est le sens conforme à l’étymologie rem. (Voy. des Var. du lang. fr., p. 500.)
--RIEN, négatif:
Et sa morale, faite à mépriser le bien, Sur l’aigreur de sa bile opère comme rien.
(Fem. sav. II. 8.)
C’est que la négation est ici renfermée dans l’ellipse: sa morale opère comme rien (n’opère), comme chose qui n’opère pas.
--RIEN, surabondant, NE FAIRE RIEN QUE:
Et plusieurs qui tantôt ont appris mon martyre, Bien loin d’y prendre part, n’en ont rien fait que rire.
(Sgan. 16.)
N’en ont fait chose ou autre chose que rire.
--RIEN MOINS:
Ma comédie n’est rien moins que ce qu’on veut qu’elle soit.
(1er Placet au roi.)
Elle est tout, plutôt que ce qu’on veut qu’elle soit. Et les ennemis de Molière soutenaient qu’elle n’était rien de moins que ce qu’ils disaient.
Un pédant qu’à tout coup votre femme apostrophe Du nom de bel esprit et de grand philosophe, D’homme qu’en vers galants jamais on n’égala, Et qui n’est, comme on sait, rien moins que tout cela?
(Fem. sav. II. 9.)
Il n’est rien moins qu’homme d’esprit, c’est-à-dire qu’il ne l’est pas du tout.--Homme d’esprit? il n’est rien moins que cela; il est tout, plus que cela. S’il l’était, il faudrait dire: Il n’est rien de moins qu’homme d’esprit.
--RIEN QU’A; N’AVOIR RIEN QU’A DIRE:
Monsieur, vous n’avez rien qu’à dire: Je mentirai, si vous voulez.
(Amph. II. 1.)
Expression elliptique: vous n’avez rien (à faire) qu’à dire, qu’à parler; il suffira d’un mot de vous.
RIRE A QUELQU’UN:
On l’accueille, on lui rit, partout il s’insinue.
(Mis. I. 1.)
--RIRE A SON MÉRITE:
Cet indolent état de confiance extrême, Qui le rend en tout temps si content de soi-même, Qui fait qu’à son mérite incessamment il rit.
(Fem. sav. I. 3.)
RISÉE, rire. (Voyez ÉCLAT DE RISÉE.)
ROBINS, gens en robe, terme de mépris:
O les plaisants robins, qui pensent me surprendre!
(L’Ét. III. 11.)
Trufaldin s’adresse à une troupe de masques en dominos.
ROIDEUR DE CONFIANCE. (Voyez BRUTALITÉ.)
ROIDIR; SE ROIDIR CONTRE UN CHEMIN:
Des naturels rétifs, que la vérité fait cabrer, qui toujours se roidissent contre le droit chemin de la raison.
(L’Av. I. 8.)
Cette métaphore représente le chemin de la raison comme escarpé et difficile à gravir.
ROMPRE, interrompre, empêcher; ROMPRE UN ACHAT, DES ATTENTES:
Je sais un sûr moyen Pour rompre cet achat où tu pousses si bien.
(L’Ét. I. 10.)
Je ne m’étonne pas si je romps tes attentes.
(Ibid. III. 5.)
--ROMPRE L’ORDRE COMMUN:
Il rompt l’ordre commun, et devance le temps.
(Mélicerte. I. 4.)
--ROMPRE TOUT A QUELQU’UN, traverser toutes ses entreprises:
Cet homme me rompt tout!
(Éc. des f. III. 4.)
--ROMPRE UN DÉPART, UN DESSEIN, UNE PENSÉE:
Elle vint me prier de souffrir que sa flamme Puisse rompre un départ qui lui perceroit l’âme.
(Éc. des mar. III. 2.)
Et vous avez bien vu que j’ai fait mes efforts Pour rompre son dessein et calmer ses transports.
(Tart. IV. 5.)
J’en suis fâché, car cela rompt une pensée qui m’étoit venue dans l’esprit.
(L’Av. IV. 3.)
--ROMPRE LA PAILLE:
Pour couper tout chemin à nous rapatrier, Il faut rompre la paille. Une paille rompue Rend entre gens d’honneur une affaire conclue.
(Dép. am. IV. 4.)
Sur l’emploi d’un fétu de paille comme symbole, voyez Du Cange, aux mots festuca, infestucare, exfestucare.
ROUGE; UN ROUGE, substantif, une rougeur:
Au visage sur l’heure un rouge m’est monté.
(Fâch. I. 1.)
RUDANIER:
LUBIN. Adieu, beauté rudanière.
(G. D. II. 1.)
La première édition écrit en deux mots rude asnière.
«Terme populaire qui se dit des gens grossiers, qui rabrouent fortement les autres. Il est composé de rude et ânier, comme qui dirait un ânier qui est trop rude à ses ânes.» (TRÉVOUX.)
RUER, verbe actif, prenant un régime:
Ah! je devois du moins lui jeter son chapeau, Lui ruer quelque pierre, ou crotter son manteau.
(Sgan. 16.)
On dirait ces vers composés tout exprès pour nous faire comprendre la différence entre jeter et ruer, et notre misère d’être aujourd’hui réduits exclusivement au premier. On jetait à quelqu’un son chapeau à bas, mais on lui ruait une pierre.
Cette nuance existait dès l’origine de la langue. Absalon percé par Joab, les soldats du parti de David décrochent son cadavre de l’arbre:
«Pois ruerent Absalon en une grant fosse de cele lande, e jeterent pierres sur lui.»
(Rois. p. 187.)
Ils ruèrent le cadavre du fils rebelle avec passion, et jetèrent avec indifférence des pierres dessus pour le couvrir.
Plus loin, Joab assiége Abelmacha. Une sage dame vient parlementer aux créneaux, et, voyant qu’il ne s’agit que de livrer le révolté Siba, dit au capitaine:
«Nus vus frum ruer son chief aval del mur.»
(Rois. p. 200.)
Nous dirions sans énergie: jeter sa tête du haut des murailles.
SABOULER:
Comme vous me saboulez la tête avec vos mains pesantes!
(Comtesse d’Esc. 3.)
SAGES PROUESSES, prouesses de vertu:
Ces honnêtes diablesses Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses.
(Éc. des fem. IV. 8.)
SAISIR LES GENS PAR LEURS PAROLES, les prendre au mot:
Je suis homme à saisir les gens par leurs paroles.
(Éc. des f. I. 6.)
SAISON; temps, moment:
En une autre saison, cette naïveté Dont vous accompagnez votre crédulité, Anselme, me seroit un charmant badinage.
(L’Ét. II. 5.)
... Ce n’est pas la saison De m’expliquer, vous dis-je.
(Dép. am. II. 2.)
La lettre que je dis a donc été remise; Mais sais-tu bien comment? En saison si bien prise, Que le porteur m’a dit que, sans ce trait falot, Un homme l’emmenoit, qui s’est trouvé fort sot.
(L’Ét. II. 14.)
Remettons ce discours pour une autre saison; Monsieur n’y trouveroit ni rime ni raison.
(Fem. sav. IV. 3.)
Saison pour temps était fort usité au XVIIe siècle.
«Soit; mais il est saison que nous allions au temple.»
(CORN. Le Menteur.)
«Un homme entre les deux âges, «Et tirant sur le grison, «Jugea qu’il étoit saison «De songer au mariage.»
(LA FONTAINE. L’Homme entre deux âges.)
L’usage a maintenu hors de saison pour déplacé, mal à propos.
SALIR L’IMAGINATION, expression nouvelle en 1663, et raillée par Molière:
CLIMÈNE (précieuse ridicule). Peut-on, ayant de la vertu, trouver de l’agrément dans une pièce qui tient sans cesse la pudeur en alarme, et salit à tout moment l’imagination?
ÉLISE. Les jolies façons de parler que voilà!
(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)
SANGLIER, dissyllabe:
Partout, dans la Princesse d’Élide:
Où pourrai-je éviter ce sanglier redoutable?
(I. 2.)
J’ai donc vu ce sanglier, qui par nos gens chassé.....
(Ibid.)
Fuir devant un sanglier, ayant de quoi l’abattre!
(Ibid.)
(Voyez la remarque sur le mot OUVRIER, p. 276.)
SANS QUE (l’indicatif), archaïsme, pour si (un substantif) ne, suivi du conditionnel:
Sans que mon bon génie au-devant m’a poussé, Déjà tout mon bonheur eût été renversé.
(L’Ét. I. 11.)
Si mon bon génie ne m’eût poussé au-devant...
«Sans que je crains de commettre Géronte, «Je poserois tantôt un si bon guet, «Qu’il seroit pris ainsi qu’au trébuchet.»
(LA FONTAINE. La Confidente sans le savoir.)
Sans cette circonstance, savoir, que je crains, etc. Sans cette circonstance, que mon bon génie m’a poussé au-devant.... On doit regretter la perte de cette ellipse, pleine de naturel et de vivacité. Aujourd’hui l’on serait obligé de dire: Si je ne craignois de commettre Géronte, si mon bon génie ne m’eût poussé au-devant. Quand il n’existe qu’une seule tournure pour exprimer les choses, la prose encore s’en accommode, étant tout à fait libre de ses allures; mais, par la suppression des doubles formes et de certains idiotismes, c’est la poésie qu’on ruine, ou, si l’on veut, l’art de la versification.
SATISFAIRE A:
Je ne prétends point qu’il se marie, qu’au préalable il n’ait satisfait à la médecine.
(Pourc. II. 2.)
«Notre grand Hurtado de Mendoza, dit le père, vous y satisfera sur l’heure.»
(PASCAL, 7e Prov.)
SAVANTAS:
Et des gens comme vous devroient fuir l’entretien De tous ces savantas qui ne sont bons à rien.
(Fâcheux. III. 3.)
«Injure gasconne. Le baron de Fæneste se moquoit de tous les savantas.» (FURETIÈRE.)
SAVOIR ENROUILLÉ:
On s’y fait (à la cour) une manière d’esprit qui, sans comparaison, juge plus finement des choses que tout le savoir enrouillé des pédants.
(Crit. de l’Éc. des f. 7.)
--NOUS SAVONS CE QUE NOUS SAVONS:
SGANARELLE. Il suffit que nous savons ce que nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.
(Méd. m. lui. I. 1.)
Formule de réticence du style familier; espèce de dicton populaire. (Voyez SUFFIT QUE.)
--SAVOIR QUELQU’UN, connaître quelqu’un:
Je sais un paysan qu’on appeloit Gros-Pierre.
(Éc. des fem. I. 1.)
--SAVOIR SA COUR:
Laissez-moi faire: je suis homme qui sais ma cour.
(Am. magn. II. 2.)
SCANDALE, au sens d’affront, esclandre; FAIRE UN SCANDALE A QUELQU’UN, lui faire un esclandre:
Trouves-tu beau, dis-moi, de diffamer ma fille, Et faire un tel scandale à toute une famille?
(Dép. am. II. 8.)
Scandale, outre le sens qu’il porte aujourd’hui, avait encore celui d’outrage. Nicot cite, au mot Scandaliser, cette explication de Budée: «Le peuple exprime quelquefois, par scandaliser quelqu’un, ce que les gens bien élevés rendent par reprocher à quelqu’un une faute.» Le Dictionnaire de l’Académie de 1694 consacre les deux acceptions de scandale et scandaliser; Trévoux les maintient encore en 1740.
Scandale est de formation moderne, c’est-à-dire, du XVIe siècle, lorsque l’oreille ne craignait plus les doubles consonnes. Le moyen âge avait tiré de scandalum, esclande, qu’on prononçait éclande, et qui persiste sous cette forme esclandre. L’usage s’est chargé d’attribuer à chacun de ces deux mots une nuance de signification qui rend l’un et l’autre utile; mais c’est une occasion de remarquer: 1° qu’en augmentant le nombre des mots, il a fallu restreindre leur signification, et faire aux nouveaux un apanage aux dépens des anciens; 2° que, selon les époques où ils ont passé dans notre langue, les mots latins ont subi l’empire d’une loi différente. De spatium, spongium, spiritus, le moyen âge avait fait les substantifs espace, esponge, esprit (l’s ne sonnant point); plus tard, après la perte de la tradition primitive, et sous l’influence du pédantisme de la renaissance, on créa les adjectifs spacieux, spongieux, spirituel, qui serrent de plus près la forme latine. Au lieu de spirituel, le moyen âge disait espiritable.
On peut à ce signe reconnaître tout d’abord si tel mot français est antérieur ou postérieur à la renaissance, car le moyen âge n’en avait pas un seul qui commençât par deux consonnes consécutives[77].
[77] Les liquides ne comptent que pour demi-consonnes, comme, plein, prendre, etc.
SE JOUER, sans complément, pour jouer:
On n’est point capable de se jouer longtemps, lorsqu’on a dans l’esprit une passion aussi sérieuse.....
(Comtesse d’Esc. 1.)
On disait, avec ou sans la forme réfléchie, jouer, ou se jouer, comme combattre, ou se combattre; fuir, dormir, dîner, mourir, ou se fuir, se dormir, se dîner, se mourir.
(Voyez ARRÊTER.)
SE METTRE SUR L’HOMME D’IMPORTANCE, sur le ton ou sur le pied d’homme d’importance:
Je veux me mettre un peu sur l’homme d’importance, Et jouir quelque temps de votre impatience.
(Mélicerte. I. 3.)
SE... NOUS, corrélatifs:
Se dépouiller entre les mains d’un homme qui ne nous touche de rien.
(Am. méd. I. 5.)
SECOURS, au singulier, les auxiliaires:
Ah, tête! ah, ventre! que ne le trouvé-je tout à l’heure avec tout son secours! que ne paroît-il à mes yeux au milieu de trente personnes!
(Scapin. II. 9.)
SEMBLANT DE RIEN (FAIRE, NE PAS FAIRE). Voyez à la fin de l’article PAS.
SEMBLER DE (un infinitif):
Quand il m’a dit ces mots, il m’a semblé d’entendre: Va-t’en vite chercher un licou pour te pendre.
(Dép. am. V. 1.)
Pourquoi cette préposition? Commencer de est, par euphonie, pour commencer à, afin d’éviter quelque hiatus; mais sembler se construit avec un second verbe, sans préposition intermédiaire.
Cependant c’est encore la raison d’euphonie qui lui a donné celle-ci; ou, pour mieux dire, il n’y a pas réellement de préposition: il n’y a qu’un d euphonique, vestige de la prononciation primitive. Ce d ou t final armait autrefois toutes les terminaisons en é, soit des substantifs, soit du participe, comme on peut s’en convaincre en jetant les yeux sur les plus anciens monuments de notre langue. «J’ai peche d à lui seul,» qu’on lit dans saint Bernard, est comme «il m’a semble d entendre.»
Que l’oreille ait ensuite causé l’erreur de la main, et qu’on ait écrit: il me semble de voir, d’entendre, c’est ce qui est arrivé mainte autre fois. Par exemple, lorsqu’on a mis: Il y en a d’aucuns, pour il y en a d aucuns;--Ma tante pour ma t ante; Ante, d’amita, conservé dans l’anglais aunt.
(Voyez D euphonique.)
SEMENCES, figurément, principes; SEMENCES D’HONNEUR:
Isabelle pourroit perdre dans ces hantises Les semences d’honneur qu’avec nous elle a prises.
(Éc. des mar. I. 4.)
SEMONDRE, exhorter par un sermon, un avis:
De peur que cet objet qui le rend hypocondre A faire un vilain coup ne me l’allât semondre.
(L’Ét. II. 3.)
M. Auger dérive semondre de submonere, à tort, selon moi. Il a pris cette étymologie dans Nicot, où il aurait fallu la laisser cachée.
La racine de semondre me paraît être sermo; semondre serait alors une forme primitive de sermonner. L’r s’éteignait dans la prononciation, pour éviter deux consonnes consécutives: sermonner, semoner, semonre, enfin semondre, avec un d euphonique, comme dans pondre tiré de ponere, dans moudre, de molere (moul(d)re). Si l’on veut que semondre vienne de monere, il faudra expliquer d’où vient la syllabe initiale se. On ne peut admettre qu’elle représente le latin sub; il n’y en aurait pas d’autre exemple.
On trouve dans Nicot SEMONNEUR, vocator, monitor; n’est-ce pas le même mot que SERMONNEUR? Celui qui fait des sermons et celui qui donne des semonces, n’est-ce pas tout un?
Nous doutons, et nous soumettons nos doutes aux doctes capables de les dissiper.
S’EN RETOURNER, avec la tmèse de en:
Et, dès devant l’aurore, Vous vous en êtes retourné.
(Amph. II. 2.)
(Voyez EN construit avec un verbe, p. 150.)
SENS, au pluriel; le sens, la signification:
Et les sens imparfaits de cet écrit funeste Pour s’expliquer à moi n’ont pas besoin du reste.
(D. Garcie. II. 4.)
Les sens imparfaits d’un écrit funeste qui n’ont pas besoin du reste pour s’expliquer, c’est là sans doute ce que la Bruyère appelait du jargon, et il n’y a pas moyen d’y contredire. Hormis quelques fragments, comme la scène de jalousie du IVe acte, cette malheureuse pièce de Don Garcie est entièrement de ce style. Molière, pour cette fois, était sorti de son domaine habituel, la vérité, et il ne pouvait pas mettre un style vrai sur un sujet faux et romanesque.
SENSIBLE, clair, intelligible, qui tombe sous le sens:
Mon malheur m’est visible, Et mon amour en vain voudroit me l’obscurcir; Mais le détail encor ne m’en est pas sensible.
(Amph. II. 2.)
SENTIMENTS OUVERTS; PARLER A SENTIMENTS OUVERTS:
Et je crois, à parler à sentiments ouverts, Que nous ne nous en devons guères.
(Amph. prol.)
SENTIR, construit avec un pronom possessif, suivi d’un substantif; SENTIR SON BIEN:
A l’heure que je parle, un jeune Égyptien, Qui n’est pas noir pourtant et sent assez son bien, Arrive, accompagné d’une vieille fort hâve.
(L’Ét. IV. 9.)
Bien, dans cette locution, signifie bonne extraction; sentir son bien né, son homme bien né:
--SENTIR SON VIEILLARD, SON HOMME QUI...:
Cela sent son vieillard qui, pour en faire accroire, Cache ses cheveux blancs d’une perruque noire.
(Éc. des mar. I. 1.)
Votre conseil sent son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise.
(Am. méd. I. 1.)
«Mon languaige françois est altéré, et en la prononciation et ailleurs, par la barbarie de mon creu. Je ne veis jamais homme des contrées de deçà qui ne sentist bien evidemment son ramage, et qui ne bleceast les aureilles pures françoises.»
(MONTAIGNE. II. 17.)
«Il y a trop de somptuosité à votre habit: cela ne sent pas sa criminelle assez repentante.»
(LA FONTAINE. Psyché. II.)
«Cybèle est vieille, Junon de mauvaise humeur; Cérès sent sa divinité de province, et n’a nullement l’air de cour.»
(Id. Ibid.)
--SENTIR LE BATON, impersonnel:
C’est qu’il sent le bâton du côté que voilà.
(Dép. am. V. 4.)
--SENTIR (SE), avoir la conscience de son être:
Petit serpent que j’ai réchauffé dans mon sein, Et qui dès qu’il se sent, par une humeur ingrate, Cherche à faire du mal à celui qui le flatte!
(Éc. des fem. V. 4.)
SERRER, verbe actif, en parlant d’une maladie, peste, fièvre, etc:
Que la fièvre quartaine puisse serrer bien fort le bourreau de tailleur!
(B. gent. II. 7.)
(Voyez FIÈVRE.)
SERVIR SUR TABLE:
GALOPIN. Madame, on a servi sur table.
(Crit. de l’Éc. des fem. 8.)
C’était l’expression consacrée:
«Ainsi dit Gilotin, et ce ministre sage «Sur table au même instant fait servir le potage.»
(BOILEAU. Le Lutrin.)
--SERVIR DE QUELQUE CHOSE:
Et voilà de quoi sert un sage directeur.
(Éc. des fem. III. 1.)
L’un fait beaucoup de bruit qui ne lui sert de guères.
(Ibid. I. 1.)
--Dans cette façon de parler, NE SERVIR DE RIEN, on usait d’une inversion au participe passé:
Tout cela n’a de rien servi.
(Préf. de Tartufe et 2e Placet au roi.)
SES, pluriel, précédant deux substantifs au singulier:
Chacun, à ses péril et fortune, peut croire tout ce qu’il lui plaît.
(Mal. im. III. 3.)
Cette façon de parler est tout à fait conforme à l’ancienne langue. Aussi je ne crois pas que la vraie locution soit: à ses risques et périls, mais à ses risque et péril, au singulier.
SEUL, faisant pléonasme avec ne que:
Notre sort ne dépend que de sa seule tête.
(Éc. des fem. III. 1.)
Mais j’entends que la mienne Vive à ma fantaisie, et non pas à la sienne; Que d’une serge honnête elle ait son vêtement, Et ne porte le noir qu’aux bons jours seulement.
(Éc. des mar. I. 2.)
Ce n’est qu’après moi seul que son âme respire.
(Ibid. II. 14.)
Et je n’ai seulement qu’à vous dire deux mots.
(Tart. III. 2.)
Ce n’est que la seule considération que j’ai pour monsieur votre père.
(Pourc. III. 9.)
Ce n’est qu’à l’esprit seul que vont tous les transports.
(Fem. sav. IV. 2.)
Ce tour, qu’on appellerait aujourd’hui un pléonasme, est très-familier aux écrivains du XVIIe siècle:
«Le roi son mari lui a donné jusqu’à la mort ce bel éloge, qu’il n’y avoit que le seul point de la religion où leurs cœurs fussent désunis.»
(BOSSUET. Or. f. de la r. d’A.)
SI, pris substantivement; UN SI, une condition:
Ces protestations ne coûtent pas grand’chose, Alors qu’à leur effet un pareil si s’oppose.
(Dép. am. II. 2.)
«Je te la rends dans peu, dit Satan, favorable; Mais par tel si, qu’au lieu qu’on obéit au diable Quand il a fait ce plaisir-là, A tes commandements le diable obéira.»
(LA FONTAINE. La Chose impossible.)
Cette locution est très-fréquente dans les poëtes du XIIIe siècle: Le comte de Forest, le fanfaron Lisiard, se vante de faire en moins de huit jours la conquête de la belle Euriant, à condition qu’elle ne sera de rien prévenue:
«Et par si qu’on ne li voist dire.»
(GIBERT DE MONTREUIL. La Violette. p. 17.)
Par tel si qu’on n’aille le lui dire, la mettre sur ses gardes.
Il est très-important d’observer que nos pères avaient se et si; se exprimait seul un sens dubitatif, et venait du latin si; au contraire, si n’était jamais dubitatif, aussi venait-il de sic. Cette distinction est essentielle pour l’intelligence de certains archaïsmes.
Plus loin, Lisiard propose à Gérard un défi; Gérard l’accepte, mais en dicte les conditions, et les soumet à la demoiselle affligée qu’il s’agit de venger:
«Et par si soit fait li recors, S’il me puet ocire et conquerre, Que vous et toute vostre terre Serez à son comandement; Et se je le conquiers, ensement.»
(La Violette. p. 84.)
«Et soit fait notre accord par tel si, que s’il me peut tuer et conquérir, vous lui appartiendrez avec toute votre terre; et de même, si c’est moi qui le conquiers.»
--SI (sic), toutefois; ET SI, et pourtant, et encore:
J’ai la tête plus grosse que le poing, et si elle n’est pas enflée.
(B. gent. III. 5.)
--SI FAUT-IL, encore faut-il:
MORON. Si faut-il tenter toute chose, et éprouver si son âme est entièrement insensible.
(Pr. d’Él. III. 5.)
Si faut-il bien pourtant trouver quelque moyen.... pour attraper notre brutal.
(Sicilien. 5.)
«On m’a pourvu d’un cœur peu content de soi-même, «Inquiet, et fécond en nouvelles amours: «Il aime à s’engager, mais non pas pour toujours; «Si faut-il une fois brûler d’un feu durable.»
(LA FONT. Elég. III.)
--SI... COMME (sic ut):
Je vous félicite, vous, d’avoir une femme si belle, si sage, si bien faite, comme elle est.
(Méd. m. lui. II. 4.)
Sic pulchra ut est.
Comme, dans l’origine, était le complément naturel de si, aussi, tant.
«Li reis jurad: Si veirement cume Deus vit, David ne murrad.»
(Rois. p. 74.)
«Ki, entre tute ta gent, est si fidel cume David vostre gendre est?»
(Ibid. p. 87.)
Ou sans séparation, sicume (italien, siccome):
«E fud a curt sicume il out ested devant.»
(Rois. p. 74.)
Comme se construisait de même avec tel:
«Deus te face tel merci cume tu m’as mustred ici.»
(Ibid. p. 95.)
«Vous voulez vous guérir de l’infidélité, et vous en demandez les remèdes? Apprenez-les de ceux qui ont été tels comme vous.»
(PASCAL. Pensées. p. 272.)
Comme suppléait que, au grand avantage de l’euphonie:
«Peut-être que tu mens aussi bien comme lui.»
(CORNEILLE. Le Menteur. IV. 7.)
«Qu’il fasse autant pour soi comme je fais pour lui.»
(Id. Polyeucte. III. 3.)
Sur quoi Voltaire dit: «Ce vers est un solécisme; on dit autant que, et non pas autant comme.» Mais pourquoi pas? L’usage? Il était du temps de Corneille en faveur d’autant comme. La logique? C’est un pur latinisme. Les Latins faisaient donc aussi un solécisme, de dire:
Haud ita vitam agerent ut nunc plerumque videmus?
(LUCRÈCE. III.)
Il est fâcheux que Voltaire ait appuyé une réforme sans motif, qui appauvrit la langue, surtout celle des poëtes, et envieillit les écrivains faits pour rester modèles. J’ai dit que l’emploi de comme relatif avait jadis pour soi l’autorité de l’usage; voici en preuve quelques exemples:
Marot demandant une haquenée à François Ier:
«Savez comment Marot l’acceptera? «D’aussi bon cueur comme la sienne il donne «Au fin premier qui la demandera.»
«Ma foi seule, aussi pure et belle «Comme le sujet en est beau.....»
«Il n’est rien de si beau comme Calixte est belle.»
(MALHERBE.)
«Tant qu’a duré la guerre, on m’a vu constamment «Aussi bon citoyen comme parfait amant.»
(CORNEILLE. Horace.)
Mais tout à coup cette façon de parler a déplu aux grammairiens-jurés de la fin du XVIIe siècle: ils l’ont réprouvée d’un commun accord. Ménage donne pour raison qu’«elle n’est pas naturelle.» (Obs. p. 348.) La nature est ici invoquée bien à propos! Mais est-il prouvé que ce mot que soit plus rapproché de la nature que le mot comme? Est-il sûr que l’usage consacré par une longue suite de siècles, appuyé sur la logique, sur l’étymologie, et fortifié par l’exemple des meilleurs écrivains, doive céder au caprice de trois ou quatre pédants sans autorité que celle qu’ils s’arrogent avec insolence? Cela n’est pas naturel non plus, et pourtant, hélas! cela se voit tous les jours.
Comme, à la place de que, est un archaïsme qui a de la grâce et de la naïveté:
«Catin veut espouser Martin; «C’est une très-fine femelle! «Martin ne veut pas de Catin: «Je le trouve aussi fin comme elle.»
(MAROT.)
--SI dubitatif (si),... ET QUE...:
S’il ne vous suffit pas de toute l’assurance Que vous peuvent donner mon cœur et ma puissance, Et que de votre esprit les ombrages puissants Forcent mon innocence à convaincre vos sens...
(D. Garcie. IV. 8.)
Ce seroit une chose plaisante si les malades guérissoient, et qu’on m’en vînt remercier!
(D. Juan. III. 1.)
«Si Babylone eût pu croire qu’elle eût été périssable comme toutes les choses humaines, et que une confiance insensée ne l’eût pas jetée dans l’aveuglement.....»
(BOSSUET. Hist. un. IIIe p.)
--SI, répondant au latin an, utrum:
Et je suis en suspens si, pour me l’acquérir, Aux extrêmes moyens je ne dois point courir.
(L’Ét. III. 2.)
Je suis dans l’incertitude si je dois me battre avec mon homme, ou bien le faire assassiner.
(Sicilien. 13.)
--SI C’ÉTAIT QUE:
Et si c’étoit qu’à moi la chose pût tenir...
(Mis. IV. 1.)
--SI (un adjectif) QUE DE (adeò... ut...); tant ou tellement... que de...:
Et j’ai eu un aïeul, Bertrand de Sotenville, qui fut si considéré en son temps que d’avoir permission de vendre tout son bien pour le voyage d’outre-mer.
(G. D. I. 5.)
S’il étoit si hardi que de me déclarer son amour, il perdroit pour jamais ma présence et mon estime.
(Am. magn. II. 3.)
Ouais! je ne croyois pas que ma fille fût si habile que de chanter ainsi à livre ouvert.
(Mal. im. II. 6.)
«Celui-ci le paya d’ingratitude, et fut si méchant que d’oser souiller le lit de son bienfaiteur.»
(LA FONT. Vie d’Ésope.)
SIÈCLE D’AUJOURD’HUI (AU):
C’est une chose rare au siècle d’aujourd’hui.
(Mis. IV. 1.)
SINGULIER; SINGULIER A, particulier à:
Cette fermeté d’âme, à vous si singulière.
(Fem. sav. V. 1.)
«On dit d’une chose qu’elle est particulière à quelqu’un, mais non pas qu’elle lui est singulière.» (M. AUGER.)
Et pourquoi ne le dirait-on pas? On dit bien singulier, sans complément, pour particulier. M. Auger n’a rien repris à ces vers:
Et je ne veux aussi, pour grâce singulière, Que montrer à vos yeux mon âme tout entière.
(Tart. III. 3.)
Grâce singulière est pourtant bien là pour grâce particulière. Si on laisse au mot singulier le sens de singularis dans un cas, pourquoi ne pas le lui laisser dans l’autre? Pourquoi le permettre sans complément et le défendre, avec un complément?
En général, on critique beaucoup trop par cette formule: cela ne se dit pas. Ce qu’il faut montrer, c’est que cela ne doit pas, ne peut pas se dire, surtout quand cela a été dit par des gens comme Molière, Pascal ou Bossuet.
SINGULIER (verbe au) après un nombre pluriel:
Quatre ou cinq mille écus est un denier considérable.
(Pourc. III. 9.)
Et deux ans, dans le sexe, est une grande avance.
(Mélicerte. I. 4.)
(Voyez C’EST ou EST en accord avec un pluriel, et CE SONT.)
SI PEU QUE DE (un infinitif):
Vous êtes-vous mis dans la tête qu’un homme de soixante-trois ans.... considère si peu sa fille que de la marier avec un homme qui a ce que vous savez?
(Pourc. II. 7.)
(Voyez SI (un adjectif) QUE DE, p. 375.)
SIQUENILLES (sic dans l’édition originale; Ribou, 1669), souquenilles:
Quitterons-nous nos siquenilles, monsieur?
(L’Av. III. 2.)
SITUÉ; AME BIEN SITUÉE:
Non, non, il n’est point d’âme un peu bien située Qui veuille d’une estime ainsi prostituée.
(Mis. I. 1.)
L’expression est insolite; cependant nous disons chaque jour, avec l’autorité de l’usage: Avoir le cœur bien placé. C’est la même figure.
SŒURS D’INFORTUNE, comme frères d’armes:
Nous nous voyons sœurs d’infortune.
(Psyché. I. 1.)
SOI, où l’usage moderne emploie lui, elle, eux:
Bien que de vous mon cœur ne prenne point de loi, Et ne doive en ces lieux aucun compte qu’à soi...
(D. Garcie. II. 5.)
C’est une fille à nous, que, sous un don de foi, Un Valère a séduite et fait entrer chez soi.
(Éc. des mar. III. 5.)
Apud se, et non apud illum.
Agnès, dit Horace,
N’a plus voulu songer à retourner chez soi, Et de tout son destin s’est commise à ma foi.
(Éc. des fem. V. 2.)
Je vous dis que mon fils n’a rien fait de plus sage Qu’en recueillant chez soi ce dévot personnage.
(Tart. I. 1.)
Toi, Sosie?--Oui, Sosie; et si quelqu’un s’y joue, Il peut bien prendre garde à soi.
(Amph. I. 2.)
Ne voyez-vous pas qu’il tire à soi toute la nourriture, et qu’il empêche ce côté-là de profiter?
(Mal. im. III. 14.)
Cet indolent état de confiance extrême, Qui le rend en tout temps si content de soi-même.
(Fem. sav. I. 3.)
Ce sont choses, de soi, qui sont belles et bonnes.
(Ibid. IV. 3.)
Le savoir garde en soi son mérite éminent.
(Ibid.)
Il n’est pour le vrai sage aucun revers funeste; Et, perdant toute chose, à soi-même il se reste.
(Ibid. V. 4.)
Tout le XVIIe siècle a ainsi parlé. Les grammairiens se sont perdus en distinctions et en subtilités pour régler quand il fallait soi, et quand lui. Tout cela est chimérique. Les grands écrivains du temps de Louis XIV se sont guidés bien plus sûrement sur un seul point: partout où le latin mettrait se, ils ont mis soi,
«Qu’il fasse autant pour soi comme je fais pour lui.»
(CORNEILLE. Polyeucte. III. 8.)
Pro se ipso, et non pro illo.
«Mais il se craint, dit-il, soi-même plus que tous.»
(RACINE. Androm. V. 2.)
Timet se ipsum.
«Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi.»
(Id. Phèdre.)
Post se, et non post illum.
«Mais souvent un auteur, qui se flatte et qui s’aime, «Méconnoît ses défauts et s’ignore soi-même.»
(BOILEAU.)
«Il n’ouvre la bouche que pour répondre...... Il crache presque sur soi.»
(LA BRUYÈRE.)
«Idoménée, revenant à soi, remercia ses amis.»
(FÉNELON.)
«Tant de profanations que les armes traînent après soi!»
(MASSILLON.)
«Dieux immortels, dit-elle en soi-même, est-ce donc ainsi que sont faits les monstres?»
(LA FONTAINE. Psyché. I.)
On voit qu’il n’est pas besoin de tant raffiner, à la suite de Vaugelas, d’Olivet et les modernes.
SOIENT, monosyllabe:
Et votre front, je crois, veut que du mariage Les cornes soient chez vous l’infaillible apanage.
(Éc. des fem. I. 1.)
«Qu’ils soient comme la poudre et la paille légère «Que le vent chasse devant lui.»
(RACINE. Esther. I. 5.)
SOIS-JE, dans une formule de souhait:
Sois-je du ciel écrasé si je mens!
(Mis. I. 2.)
Forme excellente, au lieu de puissé-je être.
SOLÉCISMES EN CONDUITE:
Le moindre solécisme, en parlant, vous irrite; Mais vous en faites, vous, d’étranges en conduite.
(Fem. sav. II. 7.)
SOLLICITER DE QUELQUE CHOSE:
J’ai cru faire assez de fuir l’engagement dont j’étois sollicitée.
(Am. magn. IV. 7.)
Ne me refusez point la grâce dont je vous sollicite.
(L’Av. II. 7.)
SON, SA, SES, se rapportant à un autre mot que le sujet de la phrase:
Je ne puis vous celer que ma fille Célie Dès longtemps par moi-même est promise à Lélie, Et que, riche en vertus, son retour aujourd’hui M’empêche d’agréer un autre époux que lui.
(Sgan. 24.)
Son retour, c’est le retour de Lélie; riche en vertus se rapporte aussi à Lélie, quoique la construction de la phrase semble appliquer ces mots au retour. Il n’y a pas moyen d’excuser cette faute, source d’équivoques.
Jusqu’ici don Louis, qui vit à sa prudence
(La prudence de don Louis.)
Par le feu roi mourant commettre son enfance,
(L’enfance de don Alphonse.)
A caché ses destins aux yeux de tout l’État...
(Les destins d’Alphonse.)
Et bien que le tyran, depuis sa lâche audace,
(L’audace du tyran.)
L’ait souvent demandé pour lui rendre sa place,
(La place d’Alphonse.)
Jamais son zèle ardent n’a pris de sûreté
(Le zèle d’Alphonse.)
A l’appât dangereux de sa fausse équité.
(D. Garcie. I. 2.)
(La fausse équité du tyran.)
Il est difficile d’écrire avec plus de négligence.
On dit bien la surveillance de l’État, mais non les yeux de l’État. L’État est une abstraction, une idée complexe, qui ne saurait être personnifiée jusqu’à prendre des yeux ni des oreilles.
--SON, SA, rapportés à un nom de chose:
LYSIDAS (parlant de sa pièce). Tous ceux qui étoient là doivent venir à sa première représentation.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
--SON avec sentir. (Voyez SENTIR, p. 370.)
SONGER, actif, pour imaginer, méditer:
C’est une foible ruse; J’en songeois une...--Et quelle?--Elle n’iroit pas bien.
(L’Ét. I. 2.)
J’avois songé une comédie où il y auroit eu un poëte, etc...
(Impromptu. 1.)
--SONGER DE (un infinitif); songer à:
Et qu’ils s’étoient promis une foi mutuelle, Avant qu’il eût songé de poursuivre Isabelle.
(Éc. des mar. III. 6.)
(Voyez p. 99, DE remplaçant A.)
SONT pour font, en style d’arithmétique:
Je crois que deux et deux sont quatre.
(D. Juan. III. 1.)
L’édition d’Amsterdam a corrigé, selon sa coutume, et mis font.
--SONT-CE:
Sont-ce encore des bergers?--C’est ce qu’il vous plaira.
(B. gent. I. 2.)
Sont-ce des vers que vous lui voulez écrire?
(Ibid. II. 6.)
Sont-ce des visions que je me mets en tête?
(Psyché. I. 1.)
(Voyez CE SONT.)
SORTILÉGE; DONNER UN SORTILÉGE A QUELQU’UN, lui jeter un sort:
C’est un sortilége qu’il lui a donné.
(Pourc. III. 9.)
SORTIR HORS:
Tenez, voyez ce mot, et sortez hors de doute.
(Dép. am. I. 2.)
Mais lui fallant un pic, je sortis hors d’effroi.
(Fâcheux. II. 2.)
SOT, terme adouci pour exprimer ce qu’ailleurs Molière appelle crûment un cocu:
Elles font la sottise, et nous sommes les sots.
(Sgan. 17.)
Elle? Elle n’en fera qu’un sot, je vous l’assure.
(Tart. II. 2.)
Épouser une sotte est pour n’être point sot.
(Éc. des mar. I. 1.)
«Il veut à toute force être au nombre des sots.»
(LA FONT. La Coupe enchantée.)
--SOT, passionné au point d’en perdre le sens:
Si bien donc?--Si bien donc qu’elle est sotte de vous.
(L’Ét. I. 6.)
--ÊTRE SOT APRÈS QUELQU’UN, en être assotté:
MARINETTE.
Que Marinette est sotte après son Gros-René!
(Dép. am. IV. 4.)
SOUCIER, verbe actif, comme affliger, chagriner:
Hé! je crois que cela foiblement vous soucie.
(Dép. am. IV. 3.)
«Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi «Me fasse peur, ni me soucie?»
(LA FONTAINE. Le Lion et le Moucheron.)
SOUFFRIR, absolument; SOUFFRIR DE QUELQU’UN:
Ciel! faut-il que le rang, dont on veut tout couvrir, De cent sortes de sots nous oblige à souffrir!
(Fâcheux. I. 6.)
--SOUFFRIR QUELQUE CHOSE A QUELQU’UN:
De grâce, souffrez-moi, par un peu de bonté, Des bassesses à qui vous devez la clarté.
(Fem. sav. I. 1.)
«Mais le père Lemoine a apporté une modération à cette permission générale; car il ne le veut point du tout souffrir aux vieilles.»
(PASCAL. 9e Prov.)
SOUFFRIR A QUELQU’UN DE (un infinitif), lui permettre:
. . . . . . . Souffrez à mon amour De vous revoir, madame, avant la fin du jour.
(Mis. IV. 4.)
Si votre cœur me considère Assez pour me souffrir de disposer de vous....
(Psyché. I. 3.)
Me est ici au datif, et non à l’accusatif.
SOUPÇON; HORS DE SOUPÇON:
On ne reçoit plus rien qui soit hors de soupçon.
(L’Ét. II. 6.)
Qui soit à l’abri du soupçon, qui ne soit suspect.
--SOUPÇONS DE QUELQU’UN:
Ce n’est pas d’aujourd’hui, Nicole, que j’ai conçu des soupçons de mon mari.
(B. gent. III. 7.)
Molière dit soupçons de quelqu’un, comme l’hymen, la vengeance, la jalousie de quelqu’un, c’est-à-dire, relativement à quelqu’un.
--SOUPÇON ENTRE DEUX PERSONNES, qui porte sur deux personnes:
Cela ne vous offense point: il ne tombe entre lui et vous aucun soupçon de ressemblance.
(Scapin. II. 7.)
SOUPÇONNER, suspecter:
On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire; Et l’on veut en jouir avant que de le croire.
(Tart. IV. 5.)
SOUS, au lieu de par ou avec:
Enfin je l’ai fait fuir, et, sous ce traitement, De beaucoup d’actions il a reçu la peine.
(Amph. I. 2.)
Ne prétendez pas vous sauver sous cette imposture.
(L’Av. V. 5.)
--SOUS COULEUR, sous prétexte:
Anselme, instruit de l’artifice, M’a repris maintenant tout ce qu’il nous prêtoit, Sous couleur de changer de l’or que l’on doutoit.
(L’Ét. II. 7.)
(Voyez COULEUR et COLORÉ.)
--SOUS DES LIENS:
La fille qu’autrefois de l’aimable Angélique, Sous des liens secrets, eut le seigneur Enrique.
(Éc. des fem. V. 9.)
Ce n’est pas à mon cœur qu’il faut que je défère, Pour entrer sous de tels liens.
(Psyché. I. 3.)
--SOUS DES SOINS:
Je ris des noirs accès où je vous envisage, Et crois voir en nous deux, sous mêmes soins nourris, Ces deux frères que peint l’École des maris.
(Mis. I. 1.)
L’idée de protection, enfermée dans le verbe nourrir, sauve cette métaphore:
«Parva sub ingenti matris se subjicit umbra.»
(VIRG.)
--SOUS L’APPAT DE..., sous le prétexte de:
Ce marchand déguisé, Introduit sous l’appât d’un conte supposé:
(L’Ét. IV. 7.)
--SOUS SA MOUSTACHE:
On n’est point bien aise de voir, sous sa moustache, cajoler hardiment sa femme ou sa maîtresse.
(Sicilien. 14.)
--SOUS TANT DE VRAISEMBLANCE:
Quoi! le premier transport d’un amour qu’on abuse Sous tant de vraisemblance est indigne d’excuse!
(Dép. am. IV. 2.)
--SOUS UN DON DE FOI:
C’est une fille à nous, que, sous un don de foi, Un Valère a séduite et fait entrer chez soi.
(Éc. des mar. III. 5.)
Dans toutes ces locutions, sur serait aussi bien venu que sous. Molière, pour l’emploi de l’un et de l’autre, paraît n’avoir suivi que le hasard, et l’usage l’y autorisait. (Voyez au mot SUR, où l’origine de cette confusion est exposée.)
SOUTENIR LE COURROUX, y persévérer:
Pour vouloir soutenir le courroux qu’on me donne, Mon cœur a trop su me trahir.
(Amph. II. 6.)
SPIRITUELLE, substantif; UNE SPIRITUELLE:
Moi, j’irois me charger d’une spirituelle Qui ne parleroit rien que cercle et que ruelle?
(Éc. des fem. I. 1.)
(Voyez RIDICULE, substantif.)
SUBJONCTIF qui en commande un autre, dans une place où nous mettrions aujourd’hui l’indicatif:
J’aurois assez d’adresse pour faire accroire à votre père que ce seroit une personne riche, outre ses maisons, de cent mille écus en argent comptant; qu’elle seroit éperdument amoureuse de lui, et souhaiteroit de se voir sa femme.
(L’Av. IV. 11)
Il est clair qu’en effet la forme conditionnelle est la meilleure dans tout ce passage, qui n’expose qu’une hypothèse.
--Construit avec un présent de l’indicatif:
Que vient de te donner cette farouche bête? --Cette lettre, monsieur, qu’avecque cette boète On prétend qu’ait reçue Isabelle de vous.
(Éc. des mar. II. 8.)
On dirait en style moderne: on prétend qu’a reçue. Il est manifeste que le conditionnel est plus juste, puisqu’il s’agit encore ici d’une hypothèse.
(Voyez CONDITIONNELS, FUTURS.)
SUCCÉDER, arriver, réussir, contingere:
Quelque chose de bon nous pourra succéder.
(Dép. am. III. 1.)
Ces maximes, un temps, leur peuvent succéder.
(D. Garcie. II. 1.)
SUCCÈS, issue d’une affaire, dans le sens du latin exitus, sans impliquer l’idée de bien ni de mal:
Ce qu’on voit de succès peut bien persuader Qu’ils ne sont pas encor fort près de s’accorder.
(L’Ét. V. 12.)
J’en viens d’entendre ici le succès merveilleux.
(Ibid. V. 15.)
Adieu; nous en saurons le succès dans ce jour.
(Dép. am. I. 2.)
Daignez, je vous conjure, Attendre le succès qu’aura cette aventure.
(Ibid. III. 7.)
Hé bien! ce beau succès que tu devois produire?
(Ibid. III. 9.)
Vous vous tromperez.--Soit. J’en veux voir le succès. --Mais...--J’aurai le plaisir de perdre mon procès.
(Mis. I. 1.)
SUCRÉE (FAIRE LA), faire la prude, la renchérie:
Elle fait la sucrée, et veut passer pour prude.
(L’Ét. III. 2.)
--Qui, moi?--Oui; vous ne faites point tant la sucrée.
(G. D. I. 6.)
SUFFISANCE, en bonne part; HOMME DE SUFFISANCE:
Homme de suffisance, homme de capacité.
(Mar. for. 6.)
Dans le XVIIe siècle, suffisant et suffisance se prenaient en bonne part, au sens de qui suffit à quelque chose. Voici les exemples que donne Furetière: «Le roi a des ministres qui sont d’une grande suffisance, d’une grande capacité, d’une grande pénétration.» Et au mot SUFFISANT: «Se dit d’un grand mérite et de la sotte présomption. Le roi cherche des gens qui soient suffisants, et capables de remplir les prélatures et les grandes charges.»
--SUFFISANT DE (un infinitif), qui suffit; qui suffit à, capable de:
Bon Dieu! que de discours! Rien n’est-il suffisant d’en arrêter le cours?
(Dép. am. II. 7.)
«Je me déchargerai d’un faix que je dédaigne, «Suffisant de crever un mulet de Sardaigne.»
(REGNIER. Sat. VI.)
SUFFIT QUE, suivi d’un verbe à l’indicatif:
Il suffit que nous savons ce que nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.
(Méd. m. lui. I. 1.)
Nous savons ce que nous savons, cela suffit, c’est en dire assez. Il suffit que nous sachions présenterait un sens tout autre.
SUITE; EN SUITE DE. (Voyez ENSUITE DE.)
--SUITE, développement:
Don Alphonse dit à dona Elvire, qui vient de réciter trente-cinq vers sans interruption:
J’ai de votre discours assez souffert la suite.
(D. Garcie. V. 5.)
--D’UNE LONGUE SUITE, très-suivi:
Et tâcher, par des soins d’une très-longue suite, D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite.
(Mis. III. 1.)
--SUITE, conséquence:
Un avis dont la suite Vous réduit au parti d’une soudaine fuite.
(Tart. V. 6.)
Les suites de ce mot, quand je les envisage, Me font voir un mari, des enfants, un ménage.
(Fem. sav. I. 1.)
SUIVRE LE COURROUX DE QUELQU’UN, s’y associer:
Assembler des amis qui suivent mon courroux.
(Amph. III. 5.)
--SUIVRE QUELQU’UN AU DESSEIN DE (un infinitif):
Bon.--Et moi, pour vous suivre au dessein de tout rendre....
(Dép. am. IV. 3.)
Pour vous imiter dans ce dessein.
--SUIVRE SA POINTE:
Quel diable d’étourdi, qui suit toujours sa pointe!
(Scapin. III. 11.)
SUJET à la première personne, et le verbe à la troisième. (Voyez PRONOM.)
SUJET SOUS-ENTENDU autre que le sujet exprimé:
Elle vous diroit bien qu’elle vous trouve bon, Et qu’elle n’est point d’âge à lui donner ce nom.
(Tart. I. 2.)
Elle n’est point d’âge à ce qu’on puisse lui donner.
Le besoin de brièveté, joint à la clarté de l’expression, paraît plus que suffisant à excuser cette légère inexactitude.
SUPERFLU DE LA BOISSON (LE), périphrase qui s’entend de reste:
Je m’étois amusé dans votre cour à expulser le superflu de la boisson.
(Méd. m. lui. III. 5.)
SUPPORT, dans le sens moral; appui:
Elle n’a ni parent, ni support, ni richesse.
(Éc. des fem. III. 5.)
L’éclat d’une fortune en mille biens féconde Fera connoître à tous que je suis ton support.
(Amph. III. 11.)
SUPPORTER QUELQU’UN DANS, comme nous disons soutenir dans:
Nous ne sommes point gens à la supporter dans de mauvaises actions.
(G. D. I. 4.)
SUPPRESSION; A MA SUPPRESSION, en me supprimant, m’excluant:
A ma suppression il s’est ancré chez elle.
(Éc. des fem. III. 5.)
Comme on dit à mon profit, à mon dam.
Bossuet a dit: «Au grand malheur des hommes ingrats.» (Or. fun. de la R. d’A.)
SUR LE FIER; SE TENIR SUR LE FIER:
Mais puisque sur le fier vous vous tenez si bien.....
(Mélicerte. I. 3.)
SUR PEINE DE, sous peine de:
On ne doit de rimer avoir aucune envie, Qu’on n’y soit condamné sur peine de la vie.
(Mis. IV. 1.)
Mais à condition......... que vous n’en ouvrirez la bouche à personne du monde, sur peine de la vie.
(Am. magn. II. 3.)
«Madame, qui de tous poins veoit le seigneur de Saintré à combattre meu et desliberé, feloneusement luy dist: Sire de Saintré, nous voulons et vous commandons, sur peine d’encourir nostre indignacion, que incontinent tous deux vous desarmez.»
(Le Petit Jehan de Saintré.)
«Les seigneurs du Carthage, voyants que leur pays se despeuploit peu à peu, feirent desfense expresse, sur peine de mort, que nul n’eust plus à aller par là.»
(MONTAIGNE. I. 30.)
«Si mon fils a jamais des enfants, je veux qu’ils étudient au collége de Clermont, sur peine d’être déshérités.»
(ST.-ÉVREMOND. Convers. du P. Canaye.)
«Est-ce un article de foi qu’il faille croire, sur peine de damnation?»
(PASCAL. 18e Prov.)
On écrivait originairement sor et soz; quand la consonne finale était muette, comme l’o sonnait le plus souvent ou, la prononciation confondait pour l’oreille sour et souz; de là l’emploi indifférent de l’un ou de l’autre dans certaines locutions consacrées, comme sur peine et sous peine.
(Voyez des Var. du lang. fr., p. 430.)
--SUR LE PIED DE (un infinitif):
Et veulent, sur le pied de nous être fidèles, Que nous soyons tenus à tout endurer d’elles.
(Éc. des fem. IV. 8.)
Sous prétexte qu’elles nous sont fidèles; s’appuyant sur ce qu’elles nous sont fidèles.
--SUR UN SEMBLANT:
Quoi! sur un beau semblant de ferveur si touchante...
(Tart. V. 1.)
Mauvaise leçon. L’édition originale de 1669 porte: sous un beau semblant. (voy. la Préface.)
SURPRENDRE AU DÉPOURVU:
Mais je vous avouerai que cette gayeté Surprend au dépourvu toute ma fermeté.
(D. Garcie. V. 6.)
SURSÉANCE; FAIRE SURSÉANCE A... surseoir:
Et jusques à demain je ferai surséance A l’exécution, monsieur, de l’ordonnance.
(Tart. V. 4.)
SUS; SUS DONC:
Oui? Sus donc, préparez vos jambes à bien faire.
(L’Ét. II. 14.)
Sus n’est autre chose que sur. La consonne finale étant inarticulée dans l’origine, il arrivait souvent que l’écriture notât une consonne pour une autre. Courir sus à quelqu’un, c’est courir sur quelqu’un; mais sur, dans la première de ces locutions, est aujourd’hui employé comme adverbe; il est préposition dans la seconde. Sus, sus, c’est-à-dire, Allons, debout!
Mais pourquoi n’a-t-on pas dit courir sus à quelqu’un? l’euphonie y trouvait aussi bien son compte. Voyez, à l’article CHAISE, ce qui est dit du zézayement parisien.
NICOT: «SUS ou SUR, super.»
Le langage de la jurisprudence a conservé susanner, qui est une autre prononciation de suranner, réduit lui-même aujourd’hui à son participe passé.
«Une prise de corps ne se susanne jamais.»
(DE LAURIÈRE.)
C’est-à-dire, ne perd pas sa vertu, faute d’avoir été exécutée dans l’année; ne se suranne pas, non antiquatur.
Vous observerez que les Latins employaient déjà sus pour super en composition. Suspendere est pour superpendere.
SUSPENS SI (ÊTRE EN)...: (Voyez SI répondant au latin an, utrùm.)
SYLLEPSE qui suppose un nominatif non exprimé:
Cet arrêt suprême, Qui décide du sort de mon amour extrême, Doit m’être assez touchant pour ne pas s’offenser Que mon cœur par deux fois le fasse répéter.
(Éc. des mar. II. 14.)
Pour ne pas s’offenser, c’est-à-dire pour qu’ON ne s’offense pas. Le sujet de la phrase est l’arrêt; ce n’est point l’arrêt qui s’offensera, c’est Sganarelle.
Il semble que, quand le sens est aussi évident, on peut dans un dialogue familier, et pour l’amour de la concision, tolérer ces inexactitudes, et laisser dormir la rigueur de certaines lois grammaticales.
D. PÈDRE. Et, cette nuit encore, on est venu chanter sous nos fenêtres.
ISIDORE. Il est vrai. La musique en étoit admirable!
(Sicilien. 7.)
En se rapporte à l’idée de concert, sérénade, éveillée par la phrase précédente, où pourtant ce mot ne se trouve pas, ni aucun semblable.
Ah! les menuets sont ma danse, et je veux que vous me le voyiez danser.
(B. gent. II. 1.)
Que vous me voyiez danser le menuet.
Racine a dit, par un tour semblable:
«Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge; «Vous souvenant, mon fils, que, caché sons ce lin, «Comme eux vous fûtes pauvre, et comme eux orphelin.»
(Athalie. IV. 4.)
(Voyez, p. 147, EN par syllepse.)
SYMÉTRIE DES TEMPS. (Voyez aux mots CONDITIONNELS, SUBJONCTIF, et FUTURS.)
T EUPHONIQUE:
Voilà-t-il pas monsieur qui ricane déjà?
(Tart. I. 1.)
Nos anciens eussent écrit voilat il pas, ou bien voila il pas, laissant à l’usage le soin d’indiquer la consonne euphonique.
La seconde manière était celle du XVIe siècle; mais Théodore de Bèze nous avertit de prononcer un t intercalaire:--«Cette lettre offre une particularité curieuse, c’est qu’on la prononce là où elle n’est pas écrite. Vous voyez écrit parle il, et vous prononcez, en intercalant le t, parle til. On écrira va il, ira il, parlera il, et l’on prononcera va til, ira til, parlera til.» (De fr. ling. rect. pron. p. 36.)
Ainsi, n’ayant au cœur nul dessein pour Clitandre, Que vous importe-t-il qu’on y puisse prétendre?
(Fem. sav. I. 1.)
Va, va-t’en faire amende honorable au Parnasse.
(Ibid. III. 5.)
TABLER, tenir table:
Et, pleins de joie, allez tabler jusqu’à demain.
(Amph. III. 6.)
TACHER A (un infinitif), tâcher de:
La mémoire du père, à bon droit respectée, Joint au grand intérêt que je prends à la sœur, Veut que du moins l’on tâche à lui rendre l’honneur.
(Éc. des mar. III. 4.)
Tâchons à modérer notre ressentiment.
(Éc. des fem. II. 2.)
Que votre esprit un peu tâche à se rappeler.
(Mis. IV. 2.)
Il suffit qu’il se rende plus sage, Et tâche à mériter la grâce où je m’engage.
(Tart. III. 4.)
Je vois qu’envers mon frère on tâche à me noircir.
(Ibid. III. 7.)
TAIRE (SE) DE QUELQUE CHOSE:
C’est bien la moindre chose que je vous doive..., que de me taire devant vous d’une personne que vous connoissez.
(D. Juan. III. 4.)
C’est avoir bien de la langue, que de ne pouvoir se taire de ses propres affaires.
(Scapin. III. 4.)
«Je m’en tais, et ne veux leur causer nul ennui.»
(LA FONT. Le Geai paré des plumes du Paon.)
«Dame, si vous faictes nulle mention de celle avenue, vous serez deshonorée. Taisez-vous-en, et je m’en tairai aussi pour vostre honneur.»
(FROISSART. Chron. III. ch. 49.)
(Voyez DE répondant au latin de, touchant; et MENTIR.)
TANT devant un adjectif, pour si, tellement:
Voilà une malade qui n’est pas tant dégoûtante.
(Méd. m. lui. II. 6.)
Elle n’est point tant sotte, ma foi, et je la trouve assez passable.
(Scapin. I. 3.)
--TANT DE (un substantif), QUE DE (un infinitif):
Qui donc est le coquin qui prend tant de licence Que de chanter et m’étourdir ainsi?
(Amph. I. 2.)
TARARE!
GEORGE DANDIN. Je te donnerai....
LUBIN. Tarare!...
(G. D. II. 7.)
L’emploi de ce mot paraît remonter très-haut dans les origines de notre langue. Tarare serait une tradition de taratara, parole dépourvue de sens, espèce d’onomatopée pour exprimer le son émis d’une bouche qui ne peut articuler. «La peste lui avait ôté la parole; au lieu de parler il sifflait, et, voulant crier, ne faisait entendre que taratara» (ou tarare). (Vie de St. Augustin. DU CANGE, in Taratara.)
TARTUFIER:
Non, vous serez, ma foi, tartufiée.
(Tart. II. 3.)
Ce verbe, de la création de Molière, n’a point passé dans la langue commune, comme tartufe et tartuferie.
Molière a composé de même désosier et désamphitryonner.
TATÉ, tâtonné, cherché; DES TRAITS NON TATÉS:
Une main prompte à suivre un beau feu qui la guide, Et dont, comme un éclair, la justesse rapide Répande dans ses fonds, à grands traits non tâtés, De ses expressions les touchantes beautés.
(La Gloire du Val-de-Grâce.)
--EN TATER, mis absolument, avec un sens elliptique, mais sans relation grammaticale:
Voilà ce que c’est d’avoir causé. Vous n’en tâterez plus, et je vous laisse sur la bonne bouche.
(G. D. II. 7.)
TAXER DE (un infinitif), comme accuser de:
Je m’offre à vous y servir, puisqu’il m’en a déjà taxée.
(G. D. I. 7.)
TEMPÉRAMENT, dans le sens du latin temperare, modérer, ménager, régler:
Vous ne gardez en rien les doux tempéraments.
(Tart. V. 1.)
Dans la vieille langue, on disait tremper une harpe; c’était, avec l’r transposée, temprer, tempérer cette harpe, l’accorder, temperare. Dans Ovide: «Temperare citharam nervis.» On accorde les pianos par tempérament, c’est-à-dire, en tempérant les quintes, qui, dans les instruments à clavier, ne peuvent s’accorder avec une rigueur mathématique, puisque le bémol s’y confond avec le dièze.
Tempérament, dans le vers de Molière, exprime la même idée.
TEMPLE.
On n’osait pas, au XVIIe siècle, faire prononcer sur le théâtre le mot église: c’eût été regardé comme une profanation. On se servait du mot païen:
Et vous promets ma foi ...--Quoi?--Que vous n’êtes pas Au temple, au cours, chez vous, ni dans la grande place.
(Dép. am. I. 2.)
«Soit; mais il est saison que nous allions au temple.»
(CORNEILLE. Le Menteur.)
TEMPS; LE BON TEMPS; ironiquement, l’âge d’or:
Pour une jeune déesse, Vous êtes bien du bon temps!
(Amph. prol.)
Dit Mercure à la Nuit.
--UN TEMPS, adverbe; quelque temps:
Je souffrirai un temps, mais j’en viendrai à bout.
(B. gent. III. 10.)
TENDRE, verbe neutre; TENDRE A, tendere ad, se diriger vers...:
Où tend Mascarille à cette heure?
(Dép. am. I. 4.)
Molière emploie ici au sens propre une expression qui se dit tous les jours au sens figuré: Où tend cette conduite? où tend ce discours? Si on le dit bien au figuré, à plus forte raison est-il permis de le dire au propre, puisque l’image suppose toujours la réalité, et le sens étendu le sens restreint.
--TENDRE, adjectif; substantivement, LE TENDRE DE L’AME:
C’est me faire une plaie au plus tendre de l’âme.
(L’Ét. III. 4.)
--TENDRE A (un substantif):
Vous pensiez bien trouver quelque jeune coquette Friande de l’intrigue, et tendre à la fleurette.
(Éc. des mar. II. 9.)
Vous êtes donc bien tendre à la tentation?
(Tart. III. 2.)
TENIR; EN TENIR, être pris, être attrapé:
Quoi, peste? le baiser! Ah! j’en tiens!
(Sgan. 6.)
Il en tient, le bonhomme, avec tout son phébus, Et je n’en voudrois pas tenir cent bons écus.
(Éc. des mar. III. 2.)
Il en tient signifie il est attrapé. Je ne voudrais pas en tenir cent écus, c’est-à-dire, je ne voudrais pas, au lieu de cette aventure, tenir cent écus; je ne la donnerais pas pour cent écus. En joue ici le même rôle que dans cette locution: Combien en voulez-vous?--Je n’en voudrais pas tenir ou recevoir cent écus. Dans l’une et l’autre formule, en marque l’échange.
Sganarelle, plus loin, exprime la même idée en d’autres termes:
Allez, mon frère aîné, cela vous sied fort bien! Et je ne voudrois pas, pour vingt bonnes pistoles, Que vous n’eussiez ce fruit de vos maximes folles.
(Éc. des mar. III. 6.)
SGANARELLE. Je ne voudrois pas en tenir dix pistoles! Hé bien, monsieur?
(D. Juan. III. 6.)
Hé bien, monsieur, votre incrédulité est-elle assez confondue? Je ne voudrais pas, pour dix pistoles, que la statue n’eût baissé la tête.
--TENIR, retenir:
Je ne sais qui me tient, infâme, Que je ne t’arrache les yeux!
(Amph. II. 3.)
--TENIR, verbe actif, estimer, juger:
On la tenoit morte il y avoit déjà six heures.
(Méd. m. lui. I. 5.)
On la tenait pour morte.
Fort bien.--Et je vous tiens mon véritable père.
(Éc. des fem. V. 6.)
Je le tiendrois fort misérable, S’il ne quittoit jamais sa mine redoutable.
(Amph. prol.)
Je n’ignore pas qu’à cause de votre noblesse vous me tenez fort au-dessous de vous.
(G. D. II. 3.)
«Je tiens impossible de connoître les parties sans connoître le tout.»
(PASCAL. Pensées. p. 300.)
«On a véritablement recueilli les vies de ces deux grands hommes (Homère et Ésope), mais la plupart des savants les tiennent toutes deux fabuleuses.»
(LA FONT. Vie d’Ésope.)
--TENIR A (un substantif), même sens:
Il n’y a personne sans doute qui ne tint à beaucoup de gloire de toucher à un tel ouvrage.
(Sicilien. 12.)
«Le magistrat, tenant à mépris et irrévérence cette réponse, le fit mener en prison.»
(LA FONT. Vie d’Ésope.)
Molière a dit, par la même tournure, être à mépris:
Et toi, pour te montrer que tu m’es à mépris, Voilà ton demi-cent d’épingles de Paris.
(Dép. am. IV. 4.)
--TENIR (SE) A QUELQUE CHOSE, pour s’en tenir:
Je puis fermer les yeux sur vos flammes secrètes, Tant que vous vous tiendrez aux muets interprètes.
(Fem. sav. I. 4.)
--TENIR AU CUL ET AUX CHAUSSES, c’est empoigner solidement; métaphore triviale que Molière met dans la bouche de maître Jacques:
On n’est pas plus ravi que de vous tenir au cul et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine.
(L’Av. III. 5.)
--TENIR DES CHARGES, les occuper:
Je suis né de parents sans doute qui ont tenu des charges honorables.
(B. gent. III. 12.)
--TENIR DES PAROLES, comme tenir un discours, un propos:
Je vous trouve fort bon de tenir ces paroles!
(Fâcheux. I. 8.)
Qui ose tenir ces paroles? Je crois connoître cette voix.
(D. Juan. V. 5.)
--TENIR LA CAMPAGNE:
Nous nous voyons obligés, mon frère et moi, à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires qui..., etc.
(D. Juan. III. 4.)
«Lui (Napoléon), bravant tous les dangers, «Semblait tenir seul la campagne.»
(BÉRANGER.)
--TENIR SA FOI, comme on dit tenir sa parole:
Valère a votre foi: la tiendrez-vous, ou non?
(Tart. I. 6.)
--TENIR SON QUANT-A-MOI:
Elle m’a répondu, tenant son quant-à-moi: Va, va, je fais état de lui comme de toi.
(Dép. am. IV. 2.)
«Quand nous avons quelque différend, ma sœur et moi, si je fais la froide et l’indifférente, elle me recherche; si elle se tient sur son quant-à-moi, je vas au-devant.»
(LA FONTAINE. Psyché. II.)
«Dans les phrases à la troisième personne, comme celle-ci, on dit aussi, et avec plus de raison peut-être, quant-à-soi: il a tenu son quant-à-soi.» M. AUGER.
Du moment que ce groupe de mots ne forme plus qu’un substantif composé, les éléments doivent en être fixes et invariables. Il semble qu’on doit adopter quant-à-moi, comme ont fait Molière et la Fontaine; car on ne pourrait pas dire: je garde mon quant-à-soi, tandis qu’on dira bien: il garde son quant-à-moi.
A propos de cette locution quant à moi, signifiant quant à ce qui me regarde, Ménage déclare qu’elle n’est plus du bel usage. «M. de Vaugelas, dit-il, permet quant à nous, quant à vous, et condamne seulement quant à moi. Je suis plus sévère: toutes ces façons de parler ont vieilli, et ne sont plus du bel usage.»
Rien n’est plus propre que cette observation de Ménage à faire voir combien, dans les études grammaticales de ce temps-là, le caprice tenait lieu de raison. En effet, quelle raison pouvait avoir Vaugelas de permettre quant à nous et d’interdire quant à moi? Où prenait-il le prétexte de cette distinction? Il fallait qu’il fût bien sûr de l’autorité de son nom pour oser rendre de semblables arrêts! Au reste, la docilité du public se chargeait de justifier la tyrannie de Vaugelas. Ménage du moins était plus conséquent, qui supprimait tout.
--TENIR UN EMPIRE, le posséder, en être investi:
Cet empire que tient la raison sur nos sens Ne ferme point notre âme aux douceurs des encens.
(Fem. sav. III. 5.)
TERMES; EN ÊTRE AUX TERMES DE:
La chose en est aux termes de n’en plus faire de secret.
(D. Juan. III. 4.)
TIRÉ, forcé:
Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop tirées.
(Tart. IV. 1.)
Par abréviation, pour tiré par les cheveux.
«Il y a (dans l’Ancien Testament) des figures qui ont pu tromper les Juifs, et qui semblent un peu tirées par les cheveux.»
(PASCAL. Pensées. p. 177.)
Port-Royal, par révérence du beau langage, a substitué: peu naturelles.
TIRER, attirer:
Sa grâce et sa vertu sont de douces amorces Qui pour tirer les cœurs ont d’incroyables forces.
(L’Ét. III. 2.)
--TIRER, prendre son chemin; métaphore prise du cheval, qui tire à droite ou à gauche:
Tirez de cette part; et vous, tirez de l’autre.
(Tart. II. 4.)
--TIRER SA POUDRE AUX MOINEAUX, perdre sa peine:
Croyez-moi, c’est tirer votre poudre aux moineaux.
(Éc. des mar. II. 9.)
--TIRER SES CHAUSSES, s’enfuir:
Donnez-moi vitement quelques coups de bâton, Et me laissez tirer mes chausses sans murmure.
(Dép. am. I. 4.)
MORON.
Il m’a fallu tirer mes chausses au plus vite.
(Pr. d’Él. V. 1.)
La Fontaine dit, d’une manière moins triviale, tirer ses grègues:
«Le galant aussitôt «Tire ses grègues, gagne au haut, «Mal content de son stratagème.»
(Le Coq et le Renard.)
Les grègues étaient une espèce particulière de chausses à la mode grecque. Le moyen âge écrivait et prononçait segretaire; nous prononçons segond tout en écrivant second, par égard pour l’étymologie secundus; nous écrivons et prononçons cigogne, qui vient de ciconia; et nous articulons aussi durement que possible le féminin de grec, grecque. Ce sont les effets du temps et du progrès.
--TIRER UNE AFFAIRE DE LA BOUCHE DE QUELQU’UN:
Je pense qu’il vaut mieux que de sa propre bouche Je tire avec douceur l’affaire qui me touche.
(Éc. des fem. II. 2.)
Je tire le détail de l’affaire. La pensée va toujours à l’économie des paroles, surtout la pensée d’un homme agité par la passion, comme est Arnolphe.
TOMBER DANS L’EXEMPLE, en venir aux exemples:
Et, pour tomber dans l’exemple, il y avoit l’autre jour des femmes....
(Critique de l’Éc. des fem. 3.)
--TOMBER DANS UNE MALADIE:
Monsieur, j’ai une fille qui est tombée dans une étrange maladie.
(Méd. m. lui. II. 3.)
TON, métaphoriquement, joint à frapper, pris au propre:
Il frappe un ton plus fort!
(Amph. I. 2.)
Comme on dirait: il chante un ton plus haut.
TORRENT EFFRÉNÉ:
C’est battre l’eau, de prétendre arrêter Ce torrent effréné, qui de tes artifices Renverse en un moment les plus beaux édifices.
(L’Ét. III. 1.)
Peut-on dire un torrent effréné? Le frein se met à la bouche; un torrent peut-il recevoir un frein? Racine a bien dit:
«Celui qui met un frein à la fureur des flots...;»
mais il y a le mot fureur qui sauve l’excès de la métaphore en la préparant, puisque la fureur est le propre des êtres animés.
TOUCHANT A..., important pour...:
Et cet arrêt suprême, Qui décide du sort de mon amour extrême, Doit m’être assez touchant pour ne pas s’offenser Que mon cœur par deux fois le fasse répéter.
(Éc. des mar. II. 14.)
TOUCHER, métaphoriquement, parlant des ouvrages d’esprit:
La tragédie sans doute est quelque chose de beau quand elle est bien touchée.
(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
--TOUCHER DE RIEN (NE):
Se dépouiller..... entre les mains d’un homme qui ne nous touche de rien.
(Am. méd. I. 5.)
TOUR DE BABYLONE. (Voyez BABYLONE.)
TOURNER, pour se tourner:
Aussi mon cœur d’ores en avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables.
(Mal. im. II. 6.)
--TOURNER LA JUSTICE:
Le poids de sa grimace, où brille l’artifice, Renverse le bon droit et tourne la justice.
(Mis. V. 1.)
«L’expression tourne la justice n’est pas juste. On tourne la roue de fortune, on tourne une chose, un esprit même, à un sens; mais tourner la justice ne peut signifier séduire, corrompre la justice.» (VOLTAIRE.)
Cette remarque paraît sévère. Pourquoi ne dirait-on pas tourner pour retourner, détourner? Tourner le visage, tourner la tête, tourner le dos, c’est retourner ou détourner le dos, la tête, le visage. De même tourner la justice, c’est la détourner de son cours naturel.
--TOURNER UNE AME:
Ainsi que je voudrai, je tournerai cette âme.
(Éc. des fem. III. 3.)
TOUT, invariable devant un adjectif:
Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable, Que cette passion peut n’être point coupable.
(Tart. III. 3.)
Et, traitant de mépris les sens et la matière, A l’esprit, comme nous, donnez-vous tout entière.
(Fem. sav. I. 1.)
«Je crains que cette censure... ne donne, à ceux qui en sauront l’histoire, une impression tout opposée à la conclusion.»
(PASCAL. 1re Prov.)
Tout signifie ici tout à fait. Il est donc adverbe. Molière cependant l’a fait quelquefois adjectif, s’ajustant en cela aux inconséquences de l’usage.
On remarquera que, dans tous ces exemples, l’adjectif uni à tout commence par une voyelle, en sorte que si l’on écrivait toute, il y aurait élision. Il a dépendu de l’imprimeur de supprimer l’e de toute, et ces textes ne sont pas des preuves irrécusables pour l’invariabilité; au lieu que pour le cas contraire ils ne peuvent avoir été falsifiés.
(Voyez TOUT, variable.)
--TOUT, variable devant un adjectif:
La fourbe a de l’esprit, la sotte est toute bonne.
(Mis. III. 5.)
Oui, toute mon amie, elle est, et je la nomme, Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme.
(Ibid. III. 7.)
«Ils y en ont trouvé de toutes contraires.»
(PASCAL. 1re Prov.)
Des propositions tout à fait contraires aux cinq attribuées à Jansénius.
«La Grèce, toute polie et toute sage qu’elle étoit...»
(BOSSUET. Hist. univ.)
Il est manifeste que dans ces exemples tout représente tout à fait; il devrait donc être invariable comme l’adverbe dont il tient la place. Cependant il ne l’est pas, soit à cause de l’euphonie à qui tout cède, soit par un autre motif, ou peut-être par une pure inconséquence. Quoi qu’il en soit, les grammairiens, bien empêchés par l’usage, ont posé à cet égard une plaisante règle: Tout, disent-ils, mis pour tout à fait, est adverbe devant les adjectifs féminins commençant par une voyelle, et, au contraire, il devient adjectif devant les adjectifs commençant par une consonne.
C’est-à-dire, pour parler vrai, que dans le premier cas on profite de l’élision pour escamoter sur le papier l’e final de toute, par exemple, tout aimable, tout entière, tout opposée. Cela passe, parce que l’oreille n’a rien à y réclamer; mais réellement il y a toujours accord.
--TOUT, invariable devant un nom de ville:
C’est moi qui suit Sosie, et tout Thèbes l’avoue.
(Amph. I. 2.)
Vous parlez devant un homme à qui tout Naples est connu.
(L’Av. V. 5.)
«Tout Smyrne ne parloit que d’elle.»
(LA BRUYÈRE.)
Les Italiens observent la même règle: tutto Napoli, tutto Siviglia:
«Tutto Siviglia «Conosce Bartolo.»
(Le Nozze di Figaro.)
--TOUT, TOUTE, adjectif, avec le sens de l’adverbe latin totidem:
Ce sont toutes façons dont je n’ai pas besoin.
(Tart. I. 1.)
Ces visites, ces bals, ces conversations, Sont du malin esprit toutes inventions.
(Ibid.)
--TOUTE-BONTÉ, comme toute-puissance:
Que le ciel à jamais, par sa toute-bonté, Et de l’âme et du corps vous donne la santé!
(Tart. III. 3.)
--TOUT CE QUE... SONT:
On m’a montré la pièce; et comme tout ce qu’il y a d’agréable sont effectivement des idées qui ont été prises de Molière.....
(Impromptu. 3.)
(Voyez CE QUE... SONT.)
--TOUT DE BON, pour tout de bon, sérieusement:
Mais j’aime tout de bon l’adorable Henriette.
(Fem. sav. V. 1.)
«Je ne le disois pas tout de bon, repartit le père; mais parlons plus sérieusement.»
(PASCAL. 8e Prov.)
«Tout de bon, mes pères, il seroit aisé de vous tourner là-dessus en ridicule.»
(Id. 12e Prov.)
--TOUT DOUX, adverbe, comme tout doucement:
Je crains fort pour mon fait quelque chose approchant, Et je m’en veux tout doux éclaircir avec elle.
(Amph. II. 3.)
--TOUT D’UN TEMPS, en même temps:
Bonsoir; car tout d’un temps je vais me renfermer.
(Éc. des mar. III. 2.)
--TOUT MAINTENANT, subitement, à l’instant même:
Il m’est dans la pensée Venu tout maintenant une affaire pressée.
(Éc. des fem. III. 4.)
--TOUT VIEUX, sans ajouter qu’il est:
Le bonhomme, tout vieux, chérit fort la lumière.
(L’Ét. III. 5.)
De même, dans le Misanthrope:
Oui, toute mon amie, elle est, et je la nomme, Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme.
(Mis. III. 7.)
Sur ce passage, voici la remarque de Voltaire:
«Il faut dire toute mon amie qu’elle est, et non pas toute mon amie elle est.»
«Et je la nomme; cet et est de trop. Je la nomme est vicieux; le terme propre est je la déclare; on ne peut nommer qu’un nom: je le nomme grand, vertueux, barbare; je le déclare indigne de mon amitié.» (Mélanges. T. III. p. 228.)
Il est manifeste que Voltaire n’a pas saisi le sens de ce passage. Il a supposé une inversion très-dure, et compris: Elle est toute, c’est-à-dire, tout à fait, mon amie, et je la nomme indigne d’asservir, etc.; tandis que le sens véritable est celui-ci: Toute mon amie qu’elle est, elle est (et je ne crains pas de la nommer, et je le dis tout haut), elle est indigne, etc.
Il est probable que Voltaire avait sous les yeux un texte mal ponctué:
Oui, toute mon amie elle est; et je la nomme Indigne d’asservir, etc....[78].
[78] C’est effectivement ainsi que le vers est ponctué dans la citation.
C’est ce qui a causé son erreur, qu’un peu de réflexion eût promptement dissipée. Il est bien fâcheux que Voltaire eût si peu de patience, et qu’il ait mis tant de précipitation à condamner des hommes comme Corneille et Molière. On l’accuse de perfidie calculée envers le premier; je suis persuadé qu’il n’est coupable que de légèreté et d’impétuosité dans sa critique: mais c’est déjà beaucoup trop quand on est Voltaire, et qu’on juge Corneille devant l’Europe attentive.
TRACER L’IMAGE DES CHANSONS, danser aux chansons:
Et tracez sur les herbettes L’image de vos chansons.
(Am. magn. 3e intermède.)
Métaphore outrée. On sait comment la parodie de Benserade en faisait ressortir le ridicule:
«Et tracez sur les herbettes L’image de vos chaussons.»
(Voyez MÉTAPHORES VICIEUSES.)
TRADUIRE EN RIDICULE (SE):
J’enrage de voir de ces gens qui se traduisent en ridicule malgré leur qualité.
(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)
TRAHIR SON AME:
Non pas dans le sens où l’on dit trahir sa pensée, c’est-à-dire la révéler involontairement; mais, au contraire, dans le sens de la contraindre, la contenir, lorsqu’elle voudrait s’échapper; véritable trahison contre la nature et la vérité:
Morbleu! c’est une chose indigne, lâche, infâme, De s’abaisser ainsi jusqu’à trahir son âme! Et si, par un malheur, j’en avais fait autant, Je m’irois de regret pendre tout à l’instant.
(Mis. I. 1.)
TRAINER, entraîner:
Don Juan, l’endurcissement au péché traîne une mort funeste!
(D. Juan. V. 6.)
TRAIT, atteinte; DONNER LE PREMIER TRAIT, figurément:
Je m’en vais là-dedans donner le premier trait.
(L’Ét. IV. 1.)
C’est-à-dire, entamer l’affaire.
--TRAIT, épigramme, parole mordante. Orgon dit à Dorine:
Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés...
(Tart. II. 2.)
Premièrement, un serpent ne lance point de traits; ensuite des traits n’ont point de front, par conséquent ne peuvent être effrontés. C’est Dorine qui est un serpent et une effrontée, et dont les mots sont autant de traits. Ces trois expressions, qui sont justes prises séparément, fondues en une seule métaphore sont fausses, à cause de l’incohérence des images, qui devraient former un ensemble.
--JOUER UN TRAIT:
Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu.
(Éc. des fem. IV. 6.)
Et vous avez eu peur de le désavouer Du trait qu’à ce pauvre homme il a voulu jouer.
(Tart. IV. 3.)
--TRAIT D’AVENTURE:
Ah! fortune, ce trait d’aventure propice Répare tous les maux que m’a faits ton caprice.
(Éc. des fem. V. 2.)
«Molière dit souvent jouer un trait et faire un tour. L’usage actuel est inverse; on dit communément faire un trait et jouer un tour.» (M. AUGER.)
--TRAITS, traits de plume, l’écriture:
Jetez ici les yeux et connoissez vos traits: Ce billet découvert suffit pour vous confondre.
(Mis. IV. 3.)
Et reconnaissez votre écriture.
TRAITER, mis absolument comme agir, se conduire:
On détruiroit par là, traitant de bonne foi, Ce grand aveuglement où chacun est de soi.
(Mis. III. 5.)
Bossuet dit fréquemment traiter avec quelqu’un, pour avoir des relations avec quelqu’un:
«Sous un visage riant........... elle cachoit un sérieux dont ceux qui traitoient avec elle étoient surpris.»
(Or. f. de la duch. d’Orl.)
«Quand quelqu’un traitoit avec elle, il sembloit qu’elle eût oublié son rang.....»
(Ibid.)
--TRAITER DE MÉPRIS, D’ÉGALITÉ, avec mépris, avec égalité:
Et, traitant de mépris les sens et la matière, A l’esprit, comme nous, donnez-vous tout entière.
(Fem. sav. I. 1.)
Ils sont insupportables avec les impertinentes égalités dont ils traitent les gens.
(Comtesse d’Esc. 11.)
Cette façon de parler me paraît de celles qu’il n’est pas bon de prendre à Molière.
(Voyez DE exprimant la cause, la manière.)
--TRAITER DU HAUT EN BAS:
Ces honnêtes diablesses, Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses, Qui, pour un petit tort qu’elles ne nous font pas, Prennent droit de traiter les gens du haut en bas.
(Éc. des fem. IV. 8.)
(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)
--TRAITER LES CHOSES DANS LA DOUCEUR:
Mais nous sommes personnes à traiter les choses dans la douceur.
(Mar. forc. 16.)
TRANCHER AVEC QUELQU’UN, en finir tout net avec lui:
Car, tranchant avec moi par ces termes exprès.....
(Éc. des fem. III. 4.)
--TRANCHER SON DISCOURS D’UN APOPHTHEGME:
PANCRACE. Tranchez-moi votre discours d’un apophthegme à la laconienne.
(Mar. for. 6.)
Soyez bref, supprimez les longs discours au moyen d’un apophthegme laconique.
TRAVAILLÉ DE:
De quel démon est donc leur âme travaillée?
(Dép. am. I. 6.)
«Êtes-vous travaillé de la lycanthropie?»
(REGNIER.)
TRAVAUX D’UN VOYAGE, pour les fatigues:
Ce sensible outrage, Se mêlant aux travaux d’un assez long voyage...
(Sgan. 10.)
TREDAME! par apocope, Notre-Dame!
Tredame, monsieur, est-ce que madame Jourdain est décrépite?...
(B. gent. III. 5.)
TREUVE, archaïsme, pour trouve:
Mais, encore une fois, la joie où je vous treuve M’expose à la rigueur d’une trop rude épreuve.
(D. Garcie. V. 6.)
Non, l’ardeur que je sens pour cette jeune veuve Ne ferme point mon âme aux défauts qu’on lui treuve.
(Mis. I. 1.)
Il était de règle, dans l’origine de la langue, que tout verbe ayant à l’infinitif la diphthongue ou, la changeait en eu à l’indicatif.--Mouvoir, mourir, pouvoir, couvrir, secourir, se douloir, etc., faisaient à l’indicatif je meus, je meurs, je peux, je cueuvre, je sequeurs, je me deuls, etc.
Je n’ai jamais vu, dans les monuments primitifs de notre langue, d’exemple de l’infinitif treuver; c’est toujours trover, trouver. (Voy. des Var. du lang. fr., p. 179.)
Au XVIe siècle, que déjà les traditions originelles commençaient à se perdre, on rencontre quelquefois treuver. Olivier de Serres, par exemple, n’emploie pas d’autre forme; mais elle est évidemment déduite, par erreur, de celle du présent. C’est ainsi que, de la forme contractée ci-gît, certains lexicographes modernes ont conclu l’infinitif GIR, au lieu de GÉSIR.
(Voyez le Dict. de M. N. Landais.)
TRIBOUILLER, patois, agiter, secouer violemment:
LUBIN.--Je me sens tout tribouiller le cœur quand je te regarde.
(G. D. II. 1.)
Racines, brouiller et tri, pour tres, communiquant la force du superlatif au verbe ou au nom avec lequel il se compose.
Tribouiller, tribouilleur, ont été jadis des mots d’un français très-correct:
«Tapez, trompez, tourmentez, trondelez, «Brisez, riflez, tempestez, triboulez.»
(Cités dans BOREL.)
TRIBUTS, tribut d’hommages:
Le plus parfait objet dont je serois charmé N’auroit pas mes tributs, n’en étant point aimé.
(Dép. am. I. 3.)
TRIOMPHER DE QUELQUE CHOSE, à l’occasion de quelque chose:
Jamais on ne m’a vu triompher de ces bruits.
(Éc. des fem. I. 1.)
«Et, d’autre part aussi, sa charmante moitié «Triomphoit d’être inconsolable.»
(LA FONTAINE. Joconde.)
(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)
Vous ne triompherez pas, comme vous le pensez, de votre infidélité.
(B. gent. III. 10.)
C’est-à-dire, votre indifférence ne vous procurera pas le triomphe que vous espérez. Mais cette phrase, dans les usages de la langue moderne, signifierait: vous ne surmonterez pas votre infidélité, vous ne pourrez la vaincre, en triompher.
Probablement l’équivoque de cette locution est ce qui a déterminé à l’abandonner.
On disait aussi triompher sur, c’est-à-dire au sujet de:
«Ils triomphoient encor sur cette maladie.»
(LA FONT. Les Médecins.)
«Mais, poursuivit-il, notre père Antoine Sirmond, qui triomphe sur cette matière...»
(PASCAL. 10e Prov.)
TRIQUETRAC, onomatopée; UN TRIQUETRAC DE PIEDS:
Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table Un bruit, un triquetrac de pieds insupportable.
(L’Ét. IV. 5.)
Le nom du jeu de trictrac n’a pas d’autre origine.
TROP DE (LE), substantivement:
Il s’en est peu fallu que durant mon absence On ne m’ait attrapé par son trop d’innocence.
(Éc. des fem. III. 3.)
«Dorante, arrêtons-nous; le trop de promenade «Me mettroit hors d’haleine et me feroit malade.»
(CORN. Le Menteur. II. 5.)
Ce n’est que restituer à trop sa qualité originelle: turba, truba, ou trupa; troupe ou trop; puis on l’a employé adverbialement comme mie, pas, point, goutte, etc.
TROUBLÉ D’ESPRIT, expression moins forte que aliéné:
C’est moi, monsieur, qui vous ai envoyé parler les jours passés pour un parent un peu troublé d’esprit...
(Pourc. I. 9.)
TROUSSER BAGAGE:
Prenez visée ailleurs, et troussez-moi bagage.
(Éc. des mar. II. 9.)
Trousser, dans sa primitive acception, signifie charger.
«D’or e d’argent quatre cens muls trussez.»
(Roland. st. 9.)
Quatre cents mulets troussés d’or et d’argent.
«De sul le fer fust un mulet trusset.»
(Ibid. st. 227.)
Du seul fer de cette lance on eût troussé un mulet.
Trousser en malle, c’est charger à la façon d’une malle, en guise de malle.
Trousser bagage, c’est charger son bagage pour déménager, décamper.
Bagage est la réunion, l’ensemble des bagues. Bagues sont les meubles, vêtements, ustensiles, etc.
BAGA, dans le latin du moyen âge, un coffre, un sac. Les Anglais appellent encore bag-pipe (tuyau à sac), une musette, à cause de son sac plein de vent. On disait baguer et débaguer, pour garnir et dévaliser. (Voyez DU CANGE, au mot Baga.)
TROUVER QUELQU’UN A DIRE. (Voyez DIRE.)
TURQUERIE:
Il est turc là-dessus, mais d’une turquerie à désespérer tout le monde.
(L’Av. II. 5.)
UN CHACUN, archaïsme, chacun:
Un chacun est chaussé de son opinion.
(Éc. des fem. I. 1.)
D. LOUIS. Leur gloire est un flambeau qui éclaire, aux yeux d’un chacun, la honte de vos actions.
(D. Juan. IV. 6.)
Voilà par sa mort un chacun satisfait.
(Ibid. V. 7.)
Hautement d’un chacun elles blâment la vie.
(Tart. I. 1.)
UN PETIT, pour un peu, archaïsme:
Qu’avez-vous? Vous grondez, ce me semble, un petit?
(Éc. des fem. II. 6.)
J’ai, devant notre porte, En moi-même voulu répéter un petit, Sur quel ton et de quelle sorte Je ferois du combat un glorieux récit.
(Amph. II. 1.)
Peu, qu’on dérive habituellement de parum, me semble n’être que la première syllabe de petit, comme mi de milieu, prou de profit, etc., etc. Un petit ne serait alors que l’expression complète, au lieu de l’expression abrégée.
UN PEU construit avec BEAUCOUP, BIEN, DOUCEMENT:
Mais, mon oncle, il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon père?
(Mal. im. III. 22.)
Je trouve un peu bien prompt le dessein où vous êtes.
(Mis. V. 1.)
La déclaration est tout à fait galante; Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
(Tart. III. 3.)
Voilà une petite menotte qui est un peu bien rude.
(G. D. III. 3.)
Cela m’est sorti un peu bien vite de la bouche.
(D. Juan. I. 1.)
Hé! là, là, madame la Nuit, Un peu doucement, je vous prie.
(Amph. prol.)
«Depuis qu’elles (les femmes) sont du tout rendues à la mercy de nostre foy et constance, elles sont un peu bien hazardées.»
(MONTAIGNE. III. 5.)
--UN PEU PLUS FORT QUE JEU:
Je crains que le pendard, dans ses vœux téméraires, Un peu plus fort que jeu n’ait poussé les affaires.
(Éc. des fem. II. 6.)
Un peu plus fort que les règles du jeu ne le permettaient.
UN TEMPS. (Voyez TEMPS.)
UN, UNE, supprimé:
O ciel! c’est miniature; Et voilà d’un bel homme une vive peinture!
(Sgan. 6.)
Tu vois si c’est mensonge, et j’en suis fort ravie.
(Ibid. 22.)
--UN, répété surabondamment:
Une action d’un homme à fort petit cerveau.
(Dép. am. V. 1.)
Et l’on sait ce que c’est qu’un courroux d’un amant.
(Mis. IV. 2.)
Ceux qui me connoîtront n’auront pas la pensée Que ce soit un effet d’une âme intéressée.
(Tart. IV. 1.)
Plus, une peau d’un lézard de trois pieds et demi, remplie de foin.
(L’Av. II. 1.)
On dirait aujourd’hui une action d’homme;--un courroux d’amant;--l’effet d’une âme:--une peau de lézard.
--UN, surabondant devant le plus:
Que deux nymphes, d’un rang le plus haut du pays, Disputent à se faire un époux de mon fils.
(Mélicerte. I. 4.)
Voilà une belle merveille que de faire bonne chère avec de l’argent! C’est une chose la plus aisée du monde!
(L’Av. III. 5.)
Je suis dans une confusion la plus grande du monde, de voir une personne de votre qualité..., etc.
(B. gent. III. 6.)
«Une si illustre princesse ne paroîtra dans ce discours que comme un exemple le plus grand qu’on se puisse proposer.»
(BOSSUET. Or. fun. de la duch. d’Or.)
VACHE; LA VACHE EST A NOUS, sorte d’adage:
S’il ne tient qu’à battre, la vache est à nous.
(Méd. m. lui. I. 5.)
--VACHE A LAIT, figurément:
Cet homme-là fait de vous une vache à lait.
(B. gent. III. 4.)
VAILLANTISES:
Que je vais m’en donner, et me mettre en bon train De raconter nos vaillantises!
(Amph. III. 6.)
VALOIR QUE, suivi d’un verbe au subjonctif:
Et vous ne valez pas que l’on vous considère.
(Mis. IV. 3.)
Le choix est glorieux, et vaut bien qu’on l’écoute.
(Tart. II. 4.)
Je veux bien que de moi l’on fasse plus de cas.
(Fem. sav. V. 4.)
VASTE DISGRACE:
Par où pourrois-je, hélas! dans ma vaste disgrâce, Vers vous de quelque plainte autoriser l’audace?
(D. Garcie. V. 3.)
VENEZ-Y-VOIR, substantivement; UN VENEZ-Y-VOIR:
D’un panache de cerf sur le front me pourvoir, Hélas, voilà vraiment un beau venez-y-voir!
(Sgan. 6.)
VENIR, impersonnel; IL VIENT FAUTE DE:
S’il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.
(Mal. im. I. 9.)
VENTRE; AVOIR DANS LE VENTRE..., en parlant du temps qui reste à vivre:
C’est un homme qui mourra avant qu’il soit peu, et qui n’a tout au plus que six mois dans le ventre.
(Mar. for. 12.)
VENUE, substantif; UNE VENUE DE COUPS DE BATON:
Tu vas courir risque de t’attirer une venue de coups de bâton.
(Scapin. III. 1.)
«On dit proverbialement qu’un homme en a eu d’une venue, pour dire qu’il a fait quelque perte, qu’il a été obligé de faire quelque dépense.» (TRÉVOUX.)
Venue, dans la phrase de Molière, est au sens de récolte, bonne récolte, parce que le grain de l’année est bien venu. Nicot, au mot venir, donne pour exemples: «Grande venue de brebis et abondante, bonus proventus.»
Venue pour bonne venue, ample venue, comme heur, succès, fortune, pour bon heur, bon succès, bonne fortune.
Une volée de coups de bâton; métaphore prise des oiseaux qui voyagent par troupe: une volée de perdreaux, une volée de pigeons, etc. Trévoux cite cet exemple: «Il vint une volée de cailles dans le désert, qui réjouit fort les Israélites, dégoûtés de la manne.»
VÊPRE; LE BON VÊPRE, archaïsme, le bon soir:
M. BOBINET.--Je donne le bon vêpre à toute l’honorable compagnie.
(Comtesse d’Esc. 17.)
Vespre, contracté de vesp(e)ra, le soir. On disait aussi la vesprée.
«Venir sur le vespre;--préparez pour le vespre.»
(NICOT.)
VERBE RÉFLÉCHI perd son pronom étant précédé d’un autre verbe:
Faites-la ressouvenir qu’il faut se rendre de bonne heure dans le bois de Diane.
(Am. magn. I. 2.)
Qu’on me laisse ici promener toute seule.
(Ibid. I. 6.)
(Voyez ARRÊTER, et PRONOM RÉFLÉCHI.)
VÉRITABLE; véridique, sincère:
Nous en tenons tous deux, si l’autre est véritable.
(Dépit. am. I. 5.)
J’ai monté pour vous dire, et d’un cœur véritable, Que j’ai conçu pour vous une estime incroyable.
(Mis. I. 2.)
C’est l’ancienne valeur du mot.
«Longarine n’a point accoutumé de celer la vérité, soit contre homme ou contre femme.--Puisque vous m’estimez si véritable, dit Longarine.....»
(La R. DE NAV. Heptaméron, nouvelle 14.)
«Mais, mon père, si le diable ne répond pas la vérité, car il n’est guère plus véritable que l’astrologie, il faudra donc que le devin restitue, par la même raison?»
(PASCAL. 8e Prov.)
«Si elles (les précieuses) sont coquettes, je n’en dirai rien; car je fais profession d’être un auteur fort véritable, et point médisant.»
(Mlle DE MONTPENSIER, Portrait des Précieuses.)
VÉRITÉ; DIRE VÉRITÉ:
Si je vous faisois voir qu’on vous dit vérité?
(Tart. IV. 3.)
VERS, pour envers:
J’ai tardé trop longtemps A m’acquitter vers toi d’une telle promesse.
(Dép. am. I. 2.)
Ah! madame, excusez un amant misérable, Qu’un sort prodigieux a fait vers vous coupable.
(D. Garcie. II. 6.)
Par où pourrois-je, hélas! dans ma vaste disgrâce, Vers vous de quelque plainte autoriser l’audace?
(Ibid. V. 3.)
. . . . . Ah! gardez de me faire un outrage, Et de vous hasarder à dire que vers moi Un cœur dont j’ai fait cas ait pu manquer de foi.
(Ibid. V. 5.)
Votre flamme vers moi ne vous rend pas coupable.
(Ibid.)
Si ce parfait amour que vous prouvez si bien Se fait vers votre objet un grand crime de rien.
(Fâcheux. I. 1.)
Et pouvez-vous le voir sans demeurer confuse Du crime dont vers moi son style vous accuse?
(Mis. IV. 3.)
Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté Sa lâche ingratitude et sa déloyauté.
(Tart. V. 7.)
Oui, c’est lui qui sans doute est criminel vers vous.
(Amph. II. 6.)
Je trouve une espèce d’injustice bien grande à me montrer ingrate vers l’un ou vers l’autre.
(Am. magn. III. 1.)
On pourrait supposer, à ne considérer que quelques exemples, que Molière a fait céder l’exactitude de l’expression à la mesure. Il n’en est rien, puisqu’il emploie vers dans la prose, où rien ne le contraignait, et dans des vers, où l’élision lui permettait l’une ou l’autre forme à son choix.
Vers est la plus ancienne. Envers et devers sont venus ensuite. Le livre des Rois emploie constamment vers:
«Si hom peche vers altre, a Deu se purrad acorder, e s’il peche vers Deu, ki purrad pur lui preier?»
(Rois. p. 8.)
«Pur co que la guerre vers les enemis Deu maintenist[79].»
(Ibid. p. 71.)
[79] Envers et devers se rencontrent déjà dans le livre des Rois:
«Ore l’aparceif ke felenie n’ad en mei, ne crime envers tei.»
(Rois. p. 95.)
(Jéroboam) «pis que nuls ki devant lui out ested devers N. S. uverad.»
(Ibid. p. 309.)
Beaumanoir ne connaît que la forme vers:
«Li baillis qui est deboneres vers les malfesans.»
(Cout. de Beauv. I. p. 18.)
«Li baillis qui vers tos est fel et cruels.»
(Ibid. I. 19.)
Racine a dit encore:
«Et m’acquitter vers vous de mes respects profonds.»
(Bajazet. III. 2.)
«La libéralité vers le pays natal.»
(CORNEILLE. Cinna. II. 1.)
VERS A LA LOUANGE DE QUELQU’UN, ironiquement, et par antiphrase:
Nous avons entendu votre galant entretien, et les beaux vers à ma louange que vous avez dits l’un et l’autre!
(G. D. III. 8.)
VERS BLANCS:
Tous les commentateurs ont remarqué, l’un après l’autre, que le début du Sicilien est en vers blancs d’inégale mesure:
Il fait noir comme dans un four; Le ciel s’est habillé ce soir en Scaramouche, Et je ne vois pas une étoile Qui montre le bout de son nez. Triste condition que celle d’un esclave... etc.
Ils auraient pu ajouter que la remarque s’applique à toute la pièce, et à beaucoup d’autres de Molière. En effet, la prose de Molière est souvent remplie de vers non rimés, au point qu’il est difficile de ne pas reconnaître là un parti pris, ou une nature pourvue d’un instinct du rhythme vraiment extraordinaire.
Et ce qui semble confirmer le premier soupçon, c’est la différence qui se montre d’une pièce à une autre. Par exemple, le Festin de Pierre, qui est de la plus belle prose de Molière, et qui par l’élévation des pensées, en plusieurs parties, semblait appeler la versification, le Festin de Pierre n’en présente que des traces fort rares, qui ne valent pas qu’on en tienne compte.
Il en est de même de la Critique de l’École des femmes: on sent que Molière s’y est surveillé. Au contraire, L’Avare est presque tout en vers libres, comme Amphitryon. L’auteur n’a pas eu le temps d’y attacher les rimes, mais la mesure y est déjà[80].
[80] «Si Molière ne versifia pas L’Avare, c’est qu’il n’en eut pas le temps.» (LA HARPE).
La Harpe ici, comme souvent ailleurs, n’est que l’écho de l’opinion de Voltaire, exprimée dans les Questions encyclopédiques à l’article Art dramatique; comédie.
Il n’y a qu’à ouvrir au hasard:
VALÈRE.
Vous voyez comme je m’y prends, Et les adroites complaisances Qu’il m’a fallu mettre en usage Pour m’introduire à son service; Sous quel masque de sympathie Et de rapports de sentiments Je me déguise pour lui plaire, Et quel personnage je joue Tous les jours avec lui, Afin d’acquérir sa tendresse. J’y fais des progrès admirables! etc.
(I. 1.)
Transportons-nous ailleurs:
CLÉANTE.
Il est vrai que mon père, madame, Ne peut pas faire un plus beau choix, Et que ce m’est une sensible joie Que l’honneur de vous voir; Mais, avec tout cela, Je ne vous assurerai point Que je me réjouis Du dessein où vous pourriez être De devenir ma belle-mère; Le compliment, je vous l’avoue, Est trop difficile pour moi; Et c’est un titre, s’il vous plaît, Que je ne vous souhaite point. Ce discours paroîtra brutal Aux yeux de quelques-uns; Mais je suis assuré Que vous serez personne A le prendre comme il faudra; Que c’est un mariage, (Madame), Où vous vous imaginez bien Que je dois avoir De la répugnance; Que vous n’ignorez pas, sachant ce que je suis, Comme il choque mes intérêts, Et que vous voulez bien enfin que je vous dise.... etc.
(III. 11.)
C’est à peine si, de loin en loin, un mot vient déranger le rhythme.
MARIANNE.
Mais que voulez-vous que je fasse? Quand je pourrois passer sur quantité d’égards Où notre sexe est obligé, J’ai de la considération Pour ma mère. Elle m’a toujours élevée Avec une tendresse extrême, Et je ne saurois me résoudre A lui donner du déplaisir. Faites, agissez auprès d’elle; Employez tous vos soins à gagner son esprit; Vous pouvez faire et dire Tout ce que vous voudrez. Faites, agissez auprès d’elle; Je veux bien consentir A lui faire un aveu moi-même De tout ce que je sens pour vous.
(IV. 1.)
Est-il possible, est-il vraisemblable que le hasard produise de pareils résultats? Qui pourra le croire, s’il manque de goût, ne manquera pas de foi.
Je me borne à ces trois échantillons. La lecture de la pièce entière, à ce point de vue, convaincra, je pense, les plus incrédules.
Les farces de Molière, comme Pourceaugnac, les Fourberies de Scapin, la Comtesse d’Escarbagnas, même le Bourgeois gentilhomme, semblent écrites dans un autre système, et, comme destinées à rester en prose, ne renferment presque point de vers. Mais il s’en rencontre beaucoup dans George Dandin; ce qui porterait à croire que, dans la pensée de Molière, la forme sous laquelle cette pièce est parvenue n’était point sa forme définitive.
GEORGE DANDIN.
Ah! qu’une femme demoiselle Est une étrange affaire! Et que mon mariage Est une leçon bien parlante A tous les paysans qui veulent s’élever Au-dessus de leur condition, Et s’allier, comme j’ai fait, A la maison d’un gentilhomme! . . . . . . . . . . . . . . . Et j’aurois bien mieux fait, Tout riche que je suis, De m’allier en bonne et franche paysannerie[81], Que de prendre une femme Qui se tient au-dessus de moi, S’offense de porter mon nom, Et pense qu’avec tout mon bien Je n’ai pas assez acheté La qualité de son mari. George Dandin, George Dandin, Vous avez fait une sottise..., etc.
(I. 1.)
[81] Paysannerie de quatre syllabes, comme paysan, de deux. C’est encore ainsi que l’on prononce partout en Bretagne.
La leçon donnée dans George Dandin valait la peine d’être présentée en vers, autant que celle qui résulte de l’École des femmes et de l’École des maris. Celle-ci eût été l’École des bourgeois.
Si c’étoit une paysanne, Vous auriez maintenant toutes vos coudées franches A vous en faire la justice A bons coups de bâton. Mais vous avez voulu tâter de la noblesse, Et il vous ennuyoit d’être maître chez vous. Ah! j’enrage de tout mon cœur! Et je me donnerois volontiers des soufflets!
(G. D. I. 3.)
Dirigé dans ce sens, un examen attentif et délicat du style de Molière conduirait peut-être à des inductions intéressantes sur la manière de travailler de ce grand génie, et sur les intentions que la mort ne lui a point permis de réaliser.
Vaugelas le premier s’est avisé de signaler, comme un grand défaut, les vers que le hasard seul, et non l’intention de l’écrivain, a répandus dans la prose. La pratique de presque tous nos grands auteurs condamne l’opinion de Vaugelas. Les orateurs grecs et les Latins rencontraient souvent des ïambes tout faits sans les chercher. Il y a des alexandrins dans la prose de Cicéron, dans Tacite et dans Tite-Live. Il s’est glissé des vers dans la traduction des Psaumes de David et jusque dans les formules du droit romain[82]. Et Ménage remarque assez plaisamment que Vaugelas s’est pris lui-même dans sa propre sentence, en écrivant, du mot sériosité:
Ne nous hâtons pas de le dire, Et moins encore de l’écrire: Laissons faire les plus hardis, Qui nous frayeront le chemin.
[82] Les Annales de Tacite débutent par un hexamètre: «Urbem Romam a principio reges habuere.» Le Miserere finit par un pentamètre:
Imponent super altare tuum vitulos.
Semper in obscuris quod minimum est sequimur.
(De regulis juris.)
Il est certain que l’affectation d’écrire en vers blancs, telle qu’on la voit dans les Incas, par exemple, serait une chose insupportable. En cela, comme en tout, c’est le goût qui décide et marque la limite.
VERSER LA RÉCOMPENSE D’UNE ACTION:
Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense, D’une bonne action verser la récompense.
(Tart. V. 7.)
Un cœur qui verse la récompense d’une bonne action ne paraît pas d’un style digne de Molière.
(Voyez l’examen de tout ce passage à l’article IL, p. 210.)
--VERSER L’HONNEUR D’UN EMPLOI:
Madame, vous avez cent personnes dans votre cour sur qui vous pourriez mieux verser l’honneur d’un tel emploi.
(Am. magn. I. 2.)
L’usage qui permet de déverser l’outrage, l’ignominie sur quelqu’un; de verser sur lui des faveurs, ne permet pas de verser un honneur ni des honneurs.
VERTU, efficacité:
Le théâtre a une grande vertu pour la correction.
(Préf. de Tartufe.)
--VERTU, dans le sens plus large du virtù italien: le mérite, la bravoure:
Plus l’obstacle est puissant, plus on reçoit de gloire; Et les difficultés dont on est combattu Sont les dames d’atour qui parent la vertu.
(L’Ét. V. 11.)
VÊTIR UNE FIGURE:
Adieu; je vais là-bas dans ma commission Dépouiller promptement la forme de Mercure, Pour y vêtir la figure Du valet d’Amphitryon.
(Amph. prol.)
VIDER, verbe neutre, dans le sens de sortir; VIDER D’UN LIEU:
M. LOYAL.
Monsieur, sans passion, Ce n’est rien seulement qu’une sommation, Un ordre de vider d’ici vous et les vôtres.
(Tart. V. 4.)
«Vuyde dehors, fol insensé; Car il est temps que tu t’en partes.»
(Le Nouveau Pathelin.)
Montaigne l’emploie activement, dans la réponse des sauvages américains aux Espagnols:
«Ainsi, qu’ils se despeschassent promptement de vuider leur terre.»
(Essais. III. 6.)
--VIDER, v. actif, figurément, au sens de purgare:
Adieu; videz sans moi tout ce que vous aurez.
(Fâcheux. III. 4.)
Videz tous vos différends.
On disait vider un procès, vider une cause, vider toutes les difficultés, vider ses intérêts.
Laissez-moi, madame, je vous prie, Vider mes intérêts moi-même là-dessus.
(Mis. V. 6.)
VIN A FAIRE FÊTE, digne d’être bu dans une fête:
Était-ce un vin à faire fête?
(Amph. III. 2.)
VISAGE, au figuré, en parlant des actions:
Cet amas d’actions indignes, dont on a peine, devant le monde, d’adoucir le mauvais visage.
(D. Juan. IV. 6.)
Le visage d’une action est une métaphore qui ne saurait être admise aujourd’hui, mais qui paraît l’avoir été autrefois; car Montaigne a dit le visage d’une entreprise. C’est en parlant du dessein qu’il a formé d’écrire ses Essais:
«Si l’estrangeté ne me saulve et la nouvelleté, qui ont accoustumé de donner prix aux choses, je ne sors jamais à mon honneur de cette sotte entreprinse; mais elle est si fantastique, et a un visage si esloingné de l’usage commun, que cela luy pourra donner passage.»
(Essais. II. 8.)
Cela montre qu’il faut être très-circonspect à condamner Molière, lors même qu’il paraît le plus clairement avoir tort. Ce tort, tout réel, peut n’être pas le sien, mais celui de ses contemporains, ou de ses prédécesseurs les plus dignes de servir de modèles.
VISÉE; METTRE SA VISÉE A...:
Votre visée au moins n’est pas mise à Clitandre?
(Fem. sav. I. 1.)
J’ai grand regret, monsieur, de voir qu’à vos visées Les choses ne soient pas tout à fait disposées.
(Ibid. IV. 6.)
(Voyez PRENDRE VISÉE.)
VISIÈRE; ROMPRE EN VISIÈRE:
Je n’y puis plus tenir, j’enrage; et mon dessein Est de rompre en visière à tout le genre humain.
(Mis. I. 1.)
Qu’un cœur de son penchant donne assez de lumière, Sans qu’on nous fasse aller jusqu’à rompre en visière.
(Ibid. V. 2.)
VISIONS, idées folles, rêves:
Et dans vos visions savez-vous, s’il vous plaît, Que j’ai pour Henriette un autre époux tout prêt?
(Fem. sav. IV. 2.)
--VISIONS CORNUES:
Peut-être sans raison Me suis-je en tête mis ces visions cornues.
(Sgan. 13.)
«Égaré dans les nues, «Me lasser à chercher des visions cornues.»
(BOILEAU.)
Des visions effrayantes ou simplement chimériques; mais, dans la bouche du pauvre Sganarelle, l’expression de visions cornues a une double portée.
--VISIONS DE NOBLESSE:
Ce nous est une douce rente que ce monsieur Jourdain, avec les visions de noblesse et de galanterie qu’il est allé se mette en tête.
(B. gent. I. 1.)
VOICI VENIR:
Mais les voici venir.
(L’Ét. V. 14.)
Voici venir Ascagne.
(Dép. am. V. 8.)
Voici est pour vois ici: vois ici venir Ascagne. On disait au pluriel veez-ci, voyez ici. L’union intime des deux racines a depuis fait perdre de vue le sens de la première; voici n’est plus qu’un adverbe invariable. Messieurs, voici le roi, si l’on se reporte au sens exact de ces mots, est absurde: il faudrait dire, Messieurs, vez-ci le roi: (voyez-le ici.)
Vécy est resté, chez les paysans et dans quelques provinces, comme une forme corrompue de voici, et aussi invariable.
VOILA QUE C’EST, pour ce que c’est:
Voilà, voilà que c’est de ne pas voir Jeannette.
(L’Ét. IV. 8.)
--VOILA, NE VOILA PAS, pour ne voilà-t-il pas:
Eh bien! ne voilà pas de vos emportements!
(Tart. V. 1.)
Voilà pas le coup de langue!
(B. gent. III. 12.)
(Voyez IL supprimé après VOILA.)
VOIR A (un infinitif):
Parlons à votre femme, et voyons à la rendre Favorable....
(Fem. sav. II. 4.)
--VOIR DE (un infinitif), elliptiquement, voir, chercher le moyen de...:
Parlons à cœur ouvert, et voyons d’arrêter...
(Mis. II. 1.)
--VOIR PARLER:
Vous à qui j’ai tant vu parler de son mérite.
(Ibid. V. 2.)
VOUDRIEZ, dissyllabe:
Monsieur votre père Est un autre vilain qui ne vous laisse pas, Comme vous voudriez bien, manier ses ducats.
(L’Ét. I. 2.)
Vous me voudriez encor payer pour précepteur.
(Ibid. I. 9.)
Vous êtes généreux, vous ne le voudriez pas.
(Ibid. V. 9.)
(Voyez SANGLIER.)
--VOUDRIEZ, en trois syllabes:
Hé quoi! vous voudriez, Valère, injustement....
(Dép. am. II. 2.)
VOULOIR (SE) MAL, ou MAL DE MORT DE QUELQUE CHOSE:
Laissez, je me veux mal de mon trop de foiblesse.
(Amph. II. 6.)
Je me veux mal de mort d’être de votre race.
(Fem. sav. II. 7.)
VOUS, indéfini et général comme soi, en relation avec ON:
Ah! que pour ses enfants un père a de foiblesse! Peut-on rien refuser à leurs mots de tendresse? Et ne se sent-on pas certains mouvements doux, Quand on vient à songer que cela sort de vous?
(Mélicerte. II. 5.)
(Voyez NOUS.)
VOYENT, dissyllabe:
Et voyent mettre à fin la contrainte où vous êtes.
(Dép. am. III. 7.)
(Voyez PAYENT, PAYSAN, SANGLIER, VOUDRIEZ, etc.)
VRAI; DE VRAI, véritablement, comme de léger, légèrement:
Le ciel défend, de vrai, certains contentements.
(Tart. IV. 5.)
VUE DE PAYS (A):
Non pas; mais, à vue de pays, je connois à peu près le train des choses.
(D. Juan. I. 1.)
Au premier coup d’œil jeté sur l’ensemble des choses.
--VUES DE LA LUMIÈRE, l’aspect, le jour, en parlant d’une peinture:
Voici le lieu le plus avantageux, et qui reçoit le mieux les vues favorables de la lumière que nous cherchons.
(Sicilien. 12.)
Y.
L’emploi de y, dans Molière, est fort étendu. C’est le terme corrélatif de à, lui, leur, qu’il s’agisse de choses ou de personnes.
Y représente également dans et avec.
Y se construit encore avec un verbe, et souvent représente elliptiquement l’idée exprimée par une phrase.
(Voyez OÙ.)
Y en relation avec un nom de personne ou de chose, pour à, lui, leur:
Quoi! Lucile n’est pas sous des liens secrets A mon maître?--Non, traître, et n’y sera jamais.
(Dép. am. III. 8.)
A Lucile.
Ils comptent les défauts pour des perfections, Et savent y donner de favorables noms.
(Mis. II. 5.)
Aux défauts.
Ils ne manquent jamais de saisir promptement L’apparente lueur du moindre attachement, D’en semer la nouvelle avec beaucoup de joie, Et d’y donner le tour qu’ils veulent qu’on y croie.
(Tart. I. 1.)
Aux lueurs d’attachement.
Je ne distingue rien en celui qui m’offense; Tout y devient l’objet de mon courroux.
(Amph. II. 6.)
Tout en lui devient, etc:
Quoi! écouter impudemment l’amour d’un damoiseau, et y promettre de la correspondance!
(G. D. I. 3.)
A l’amour du damoiseau. Nous dirions aujourd’hui: et lui promettre.
C’est la belle Julie, la véritable cause de mon retardement; et si je voulois y donner une excuse galante.....
(Comtesse d’Esc. 1.)
Oui, oui, je te renvoie à l’auteur des Satires. --Je t’y renvoie aussi.
(Fem. sav. III. 5.)
--Y représentant avec:
Je romps avecque vous, et j’y romps pour jamais.
(Dép. am. IV. 3.)
Vivez, vivez contente, et bravez ma mémoire Avec le digne époux qui vous comble de gloire. --Oui, traître, j’y veux vivre.
(Sgan. 20.)
--Y répondant à en, dans, à:
Et, pour se bien conduire en ces difficultés, Il y faut, comme en tout, fuir les extrémités.
(Éc. des fem. IV. 8.)
Je veux vous y servir, et vous épargner des soins inutiles.
(D. Juan. III. 4.)
Il faut toujours garder de grandes formalités, quoi qu’il puisse arriver.--Pour moi, j’y suis sévère en diable.
(Am. méd. II. 3.)
A garder de grandes formalités.
Comment, mon gendre, vous en êtes encore là-dessus?--Oui, j’y suis, et jamais je n’eus tant sujet d’y être.
(G. D. II. 9.)
--Y corrélatif d’un verbe:
Je me vois, ma cousine, ici persécutée Par des gens dont l’humeur y paroît concertée.
(Mis. V. 3.)
Concertée à me persécuter.
--Y, à cela, sur ce point:
CLITANDRE. Promettez-moi donc que je pourrai vous parler cette nuit.
ANGÉLIQUE. J’y ferai mes efforts.
(G. D. II. 10.)
Je ferai mes efforts à ce que vous puissiez me parler cette nuit.
Vous me haïssez donc?--J’y fais tout mon effort.
(Amph. II. 6.)
A vous haïr.
Vous devez éclaircir toute cette aventure. --Allons, vous y pourrez seconder mon effort.
(Ibid. III. 4.)
A éclaircir cette aventure.
--Y rapporté au sens de toute une phrase:
HENRIETTE.
Je me trouve fort bien, ma mère, d’être bête; Et j’aime mieux n’avoir que de communs propos, Que de me tourmenter à dire de beaux mots.
PHILAMINTE.
Oui; mais j’y suis blessée, et ce n’est pas mon compte.
(Fem. sav. III. 6.)
Je suis blessée à ce que vous soyez dans cette opinion.
--Y redondant avec où:
C’est une chose où il y va de l’intérêt du prochain.
(Pourc. II. 4.)
Molière n’a pas cru qu’on pût altérer cette forme, il y va, et mettre il va.
--Avec en:
Nous vous y surprenons, en faute contre nous!
(Sgan. 6.)
--Y avec contredire:
Accablez-moi de noms encor plus détestés, Je n’y contredis point; je les ai mérités.
(Tart. III. 6.)
--Avec marchander:
Si j’étois en sa place, je n’y marchanderois point.
(G. D. I. 7.)
--Avec s’en aller:
Laissez-moi faire, je m’y en vais moi-même.
(D. Juan. IV. 11.)
(Voyez où, dont toutes les constructions correspondent dans Molière à celle de Y.)
--Y A, pour il y a:
Et quels avantages, madame, puisque madame y a?
(G. D. I. 4.)
--QU’IL Y A, surabondant:
Et pensez-vous qu’on soit capable d’aimer de certains maris qu’il y a?
(G. D. III. 5.)
De certains maris comme il en existe au monde.
Cette locution était jadis du commun usage:
«Ainsy beaucoup de femmes qu’il y a se desbattent avec leurs maris quand ils leur veulent oster l’affeterie, la braveté, et la despense.»
(LA BOÉTIE, Trad. de Plutarque, p. 281.)
YEUX; METTRE AUX YEUX, mettre devant les yeux, représenter, remontrer:
Mais votre conscience et le soin de votre âme Vous devroient mettre aux yeux que ma femme est ma femme.
(Sgan. 21.)
(Voyez METTRE AUX YEUX, p. 246.)
--DE NOUVEAUX YEUX, de nouveaux regards:
Et mon esprit, jetant de nouveaux yeux sur elle....
(Pr. d’Él. I. 1.)
--YEUX DE L’AME, figurément:
Il m’est venu des scrupules, madame; et j’ai ouvert les yeux de l’âme sur ce que je faisois.
(D. Juan. I. 3.)
LETTRE A MONSIEUR A. FIRMIN DIDOT, SUR QUELQUES POINTS DE PHILOLOGIE FRANÇAISE.
MONSIEUR ET CHER ÉDITEUR,
Le livre Des variations du langage français, que j’ai publié chez vous il y a quelques mois, a été vivement attaqué dans la Bibliothèque de l’École des chartes, également sortie de vos presses.
Si ces attaques n’atteignaient que mon amour-propre, je ne répondrais pas une syllabe; mais l’intérêt de la science s’y trouve et mêlé et compromis; il s’agit surtout d’un point de grammaire curieux et fondamental: dès lors je suis tenu de défendre ce que je crois la vérité. Cette considération vous fera, j’espère, excuser l’étendue de cette lettre, qui eût pris bien d’autres développements encore, si j’eusse voulu suivre la critique pas à pas, et la combattre à toute occasion. Il suffira de toucher quelques détails saillants; on jugera du reste par analogie.
J’ai refusé de reconnaître, par rapport à l’étude de la vieille langue dans ses monuments, l’importance exagérée qu’on a faite aux patois sous le nom pompeux de dialectes. J’ai dit: Il y avait un centre du royaume, une langue française constituée; les écrivains de la province visaient tous à écrire la langue du centre. S’il en est autrement, qu’on me montre dans ces écrivains les expressions en dehors de la langue commune, caractéristiques de tel ou tel dialecte. Bien entendu, je n’accepte pas comme autant de mots à part les différences d’orthographe qui se rencontrent souvent dans la même page d’un manuscrit.
Mais comme un élève de l’École des chartes, feu M. Fallot, d’estimable et regrettable mémoire, a laissé un gros volume sur ces dialectes, dont il a plus que personne préconisé l’importance, il fallait bien a priori que mon opinion fût erronée, absurde, monstrueuse et révoltante. Après toutes les vaines déclamations possibles, M. Guessard en vient enfin à m’opposer le témoignage d’un texte.
Je laisse parler mon adversaire:
«Que le trouvère fît parfois effort pour écrire en français de France, et qu’il y réussît tant bien que mal, c’est possible; mais qu’il le voulût toujours, ou que toujours il y parvînt, ce n’est pas vrai[83].
[83] Parfois est bon, comme c’est possible. Lisez, au lieu de parfois, toujours, et au lieu de c’est possible, c’est certain, en attendant que M. Guessard fournisse une preuve du contraire. Un démenti n’en est pas une, si grossier qu’il soit.
«Voyez plutôt ce qui arriva au trouvère Quenes de Béthune[84], ce grand seigneur poëte et guerrier, qui mieux que tout autre pouvait s’instruire du beau langage. Il était Artésien, comme l’indique son nom, et il composait en artésien ou en picard; ce qui était tout un. Vers l’an 1180, il vint à la cour de France, où la régente Alix de Champagne, et le jeune prince son fils, qui depuis régna sous le nom de Philippe-Auguste, lui exprimèrent le désir d’entendre quelqu’une de ses chansons. Quenes de Béthune récita donc des vers très-intelligibles pour ses auditeurs, mais fortement empreints d’un cachet picard; aussi fut-il raillé par les seigneurs de France, repris par la reine et par son fils:
Mon langage ont blasmé li François Et mes chançons, oyant les Champenois, Et la comtesse encoir (dont plus me poise). La roïne ne fit pas que cortoise Qui me reprist, elle et ses fiex li rois: Encor ne soit ma parole françoise, Si la puet on bien entendre en françois; Ne cil ne sont bien appris ne cortois Qui m’ont repris se j’ai dit mot d’Artois, Car je ne fus pas norriz a Pontoise[85].»
Voilà le passage fondamental, unique, dont on argumente pour prouver l’emploi des dialectes dans la littérature.
[84] M. Guessard écrit toujours Quènes de Béthune, avec un accent grave sur l’e, ce qui force à prononcer caine de Béthune. La vraie prononciation est cane de Béthune (comme femme, fame); et lorsqu’on rencontre ce mot écrit en une syllabe quens, cuens, il faut prononcer can. Les Italiens disent de même: can-grande, can-francesco; facino-cane; can della scala. C’est un titre de dignité répondant à celui de bailli. Ce radical can appartient à la langue tartare, où il signifie roi, prince, chef: le grand khan de Tartarie commandait aux khans inférieurs; Gengis-khan. Les Huns et les Avares ont laissé chez nous ce curieux vestige de leur passage en Europe, au Ve siècle: les chroniqueurs latins du moyen âge ont traduit khan par canis, caganus, canesius: «Rex Tartarorum, qui et magnus canis dicitur.» (Chron. Nangii, ann. 1299.)--«Rex Avarorum, quem sua lingua cacanum appellant.» (PAUL WARNEFRIED, de Gest. Langob. IV, 39); «constituerunt canesios, id est baillivos, qui justitiam facerent.» (Magister ROGERIUS, ap. CANG. in Caganus.) De là est venu le français quens, l’italien king.
On voit, par cet exemple, de quelle importance est la recherche et le maintien de la prononciation véritable. Ce travail offre déjà bien assez de difficultés, sans y en ajouter encore comme à plaisir. Je me suis élevé souvent contre cette barbare manie d’introduire des accents dans les vieux textes: l’unique résultat possible est d’égarer le lecteur philologue, et d’effacer les dernières traces d’étymologie. Il serait si simple et raisonnable d’imprimer les manuscrits comme ils sont! Mais précisément par ce motif il est à craindre qu’on ne l’obtienne jamais des savants éditeurs. On vient encore de publier la Mort de Garin, où les mots que, ce, ne, sont figurés qué, cé, né, même lorsque l’e s’élide. Il faut bien être possédé de la fureur des accents!
[85]: Bibliot. de l’Éc. des chartes, t. II (1846), p. 192.
Il est facile de répondre à M. Guessard.
Observez d’abord qu’il s’agit ici d’une pièce récitée, et non de vers écrits. La distinction est essentielle.
Que le premier venu, en lisant ce couplet, comprenne qu’il est question des mots, c’est une erreur excusable: il est étranger à ces études, et habitué à la précision de notre langue moderne. Mais que M. Guessard s’y trompe, c’est ce que je ne saurais expliquer, s’il n’était bien connu que la passion fait arme et ressource de tout. Lorsque Quenes de Béthune dit qu’on a raillé sa parole, son langage, il entend sa prononciation, son accent picard. Au douzième siècle, ces mots accent, prononciation, n’étaient point encore dans la langue; il fallait, pour en rendre la pensée, se servir d’équivalents approximatifs. J’ai dit mot d’Artois signifie: j’ai parlé à la mode du pays d’Artois; cette dernière expression représente exactement l’équivoque de l’autre: j’ai parlé, s’agit-il des mots que vous avez employés, ou de votre manière de les prononcer?
Ces deux vers, où les mots soulignés par M. Guessard semblent renfermer ma condamnation,
Encor ne soit ma parole françoise, Si la puet on bien entendre en françois,
signifient, selon M. Guessard: Encore que je parle picard, les Français peuvent bien me comprendre.
Et, selon moi: Encore que je récite avec un accent de province, on peut me comprendre parfaitement dans l’Ile de France; ou, en d’autres termes: Comme je parle d’ailleurs bon français, mon mauvais accent n’empêche pas qu’on ne me comprenne très-bien à Paris.
Ainsi ce passage établit précisément la pureté du style de Quenes de Béthune. M. Guessard, croyant me perdre sans retour, a fait comparaître un témoin dont la déposition m’absout et le condamne.
M. Guessard peut m’en croire: je sais assez le picard pour lui attester 1° que ni les poésies de Quenes de Béthune, ni celles d’Eustache d’Amiens, ni celles de tous les trouvères de la Picardie et de l’Artois, ne sont écrites dans ce dialecte, puisque dialecte il y a; 2° que des poésies picardes, surtout récitées, défieraient l’intelligence de tous les Français, sans en excepter M. Guessard lui-même. La Picardie a fourni, au moyen âge, un nombre de trouvères très-considérable: tous ont écrit en français, Quenes de Béthune comme les autres. Au surplus, ses poésies sont là: que M. Guessard ait la bonté de m’y montrer du picard, ou de m’expliquer en quoi consiste le cachet picard des vers de Quenes de Béthune, si ce n’est pas dans l’accent parlé.
La Picardie n’est pas si loin de l’Ile de France, pour qu’un grand seigneur, qui faisait des lettres sa principale occupation, ne parvînt pas, malgré ses efforts, à posséder à fond le français littéraire. Aujourd’hui même que notre langue est bien autrement fixée et vétilleuse qu’au moyen âge, la critique pourrait signaler des provincialismes dans des vers composés à Bordeaux ou à Strasbourg; mais on n’en rirait pas. Ce qui ferait rire inévitablement, ce serait l’accent gascon ou alsacien du déclamateur; et si les vers étaient d’ailleurs purement écrits, le poëte aurait le droit de s’écrier, comme Quenes de Béthune: Vous n’êtes ni justes ni polis: ce n’est pas ma faute si je n’ai pas été nourri près de Pontoise. On peut exiger d’un écrivain qu’il sache le français, mais non qu’il soit exempt de l’accent de sa province. Ce qui est indélébile, ce n’est pas l’ignorance, c’est l’accent natal.
Je maintiens que voilà le sens du passage de Quenes de Béthune; pour l’entendre différemment, il faut y apporter toute la bonne volonté de M. Guessard.
Une dernière observation: M. Guessard place l’anecdote de Quenes de Béthune vers 1180. C’est le plus tard possible, puisque Philippe-Auguste parvint à la couronne en 1180, et qu’à l’époque de la visite du trouvère il était encore sous la tutelle de la régente. Il n’avait donc pas quinze ans. Je crois qu’à cet âge les petits princes du douzième siècle n’étaient pas si grands puristes, et n’auraient pas remarqué, dans une pièce de vers français, un ou deux termes sentant la province. Mais un accent provincial frappe d’abord les enfants comme les grandes personnes; et le petit Philippe dut s’en amuser aussi bien que sa mère Alix, peu renommée, du reste, entre les savantes et les beaux esprits de son temps.
Je crois, sauf erreur, que M. Guessard aurait bien fait d’y regarder à deux fois avant de me crier, de sa grosse voix, CE N’EST PAS VRAI! car je lui répondrai, comme Quenes de Béthune: Vous n’êtes ni juste ni poli.
La question des dialectes demeure donc, jusqu’à nouvel ordre, un système, sans autre appui que des théories arbitraires. L’étai emprunté à Quenes de Béthune ne vaut rien; on fera bien d’en chercher un plus solide.
Passons à un autre point, dont M. Guessard fait le point capital.
J’avais posé ce principe pour la prononciation du moyen âge: «Dans aucun cas l’on ne faisait sentir deux consonnes consécutives, soit au commencement, soit au milieu d’un mot, soit l’une à la fin d’un mot, et l’autre au commencement du mot suivant.»
J’avais été conduit à cette règle par la comparaison des vieux textes. Il me sembla rencontrer un dernier vestige de cette loi primitive dans un écrit de Théodore de Bèze sur la prononciation du français, traité en latin publié en 1584, c’est-à-dire fort avant dans la renaissance, et par conséquent fort loin de l’époque où ma règle aurait été en vigueur. Voici ce passage: Curandum etiam ne qua (littera) putide et duriter sonet, imo ut omnes molliter et quasi negligenter efferantur, omnem pronuntiationis asperitatem usque adeo refugiente francica lingua, ut, exceptis cc, ut accès (accessus), mm ut somme, nn ut annus, rr ut terre, NULLAM GEMINATAM CONSONANTEM PRONUNTIET.
On prétendit que j’avais fait sur le texte de Th. de Bèze un incroyable contre-sens; que geminatam consonantem signifiait, non pas deux consonnes consécutives quelconques, comme je l’avais entendu, mais seulement deux consonnes consécutives jumelles, la même consonne redoublée.
On en concluait que la règle de M. Génin était fausse, imaginaire; qu’elle n’avait jamais existé. On alla même plus loin: on soutint que le principe était d’une absurdité manifeste:--«Le contre-sens de M. Génin, disait-on, est vraiment incroyable! Plein de confiance dans une traduction signée par un professeur de faculté, je me suis mis l’esprit à la torture pour m’expliquer comment Th. de Bèze avait pu écrire une pareille règle, etc., etc.» Je répondis sommairement, par une lettre insérée dans la Revue indépendante, du 10 avril 1846. Un second article de la Bibliothèque de l’École des chartes rend nécessaire une seconde réponse. Je la ferai plus explicite; et, pour mettre le lecteur mieux à même d’en suivre l’argumentation, je reproduis ici les principaux passages de ma première lettre:
«Je consens, disais-je, à examiner un des points attaqués par la Bibliothèque de l’École des Chartes. Je choisis le plus important, de l’aveu du critique lui-même. C’est la règle de ne prononcer jamais deux consonnes consécutives (sauf les liquides), que j’ai donnée comme la clef de voûte de tout le système d’orthographe et de prononciation de nos ancêtres.--«Elle est, dit mon adversaire, elle est en réalité la clef de voûte, non de la prononciation de nos ancêtres, mais du système de M. Génin; et, par conséquent, si je la fais fléchir, tout le système tombera, sans que j’aie besoin de le prendre pièce à pièce.»
«J’accepte de bon cœur le défi, à condition, bien entendu, que, réciproquement, si l’on ne fait pas fléchir la clef de voûte, mon système entier subsistera, sans que j’aie besoin non plus de le défendre pièce à pièce.
«Ainsi la discussion de ce point capital me dispensera de toute autre, et je veux bien qu’on juge par cet échantillon de la valeur de tout le reste, tant pour l’attaque que pour la défense.
«S’il était vrai que j’eusse commis sur le texte de Th. de Bèze un incroyable contre-sens, il ne s’ensuivrait pas encore que j’eusse posé une règle fausse et imaginaire; car cette règle, je ne l’ai point empruntée à Théod. de Bèze. Tout au plus aurais-je invoqué à l’appui de mon principe une autorité illusoire; mais il resterait toujours à établir que ce principe, étranger à Th. de Bèze, est lui-même une illusion. Mon critique l’affirme de sa propre autorité. Il croit, en m’ôtant Th. de Bèze, m’avoir enlevé toute ressource, m’avoir ruiné, mis à sec. Erreur!
«Depuis la publication de mon livre, il m’est venu entre les mains plusieurs ouvrages rares, que je n’avais pu consulter plus tôt. De ce nombre est la grammaire de Jean Palsgrave, l’aînée de toutes les grammaires françaises. Ce Jean Palsgrave était Anglais de naissance, mais il avait longtemps vécu à Paris, où il avait même pris ses degrés. Chargé, comme le plus habile de son temps, d’enseigner le français à la sœur de Henri VIII, veuve de Louis XII, remariée au duc de Norfolck, il composa sa grammaire sur le plan de la grammaire du célèbre Théodore de Gaza. Ce livre, qui n’a pas moins de 900 pages in-folio, est rédigé en anglais, avec un titre en français et une dédicace à Henri VIII (Londres, 1530); il est doublement précieux par le savoir exact et minutieux de l’auteur, et par l’abondance des exemples, toujours puisés dans les meilleurs écrivains, Jean Lemaire, Alain Chartier, l’évêque d’Angoulême, etc., etc. Palsgrave débute par un Traité fort détaillé de la prononciation: or voici ce que j’y ai lu, je le confesse, avec la vive satisfaction d’un homme qui, ayant deviné une énigme difficile, s’assure, par le numéro suivant de son journal, qu’il avait rencontré juste.
«Les Français, dans leur prononciation, s’appliquent à trois choses qu’ils recherchent principalement: 1° l’harmonie du langage; 2° la brièveté et la rapidité en articulant leurs mots; 3° enfin, de donner à chaque mot sur lequel ils appuient son articulation la plus distincte.
(Ici un long développement du premier point.)
«Maintenant, sur le second point, qui est la brièveté et la rapidité du discours, quel que soit le nombre des consonnes écrites pour garder la véritable orthographe, ils tiennent tant à faire ouïr toutes leurs voyelles et leurs diphthongues, que, entre deux voyelles (soit réunies dans un même mot, soit partagées entre deux mots qui se suivent), ils n’articulent jamais qu’une consonne à la fois; en sorte que si deux consonnes différentes, c’est-à-dire, N’ÉTANT PAS TOUTES DEUX DE MÊME NATURE, se rencontrent entre deux voyelles, ils laissent toujours la première inarticulée[86].»
[86] The Frenche men in theyr pronunciation do chefly regard and cover thre thynges: to be armonious in theyr spekyng; to be brefe and sodayne in sounding of theyr wordes, avoyding all maner of harshnesse in theyr pronunciation; and thirdly, to gyve every worde that they abyde and reste upon theyr most audible sounde....
And now touching the second point whiche is to be brefe, etc.... what consonantes soever they write in any worde for the kepyng of trewe orthographie, yet so moche covyt they in reding or spekyng to have all theyr vowelles and diphthongues clerly herde, that betweene two vowelles (whether they chaunce in one worde alone, or as one worde fortuneth to folowe after an other), they never sounde but one consonant at ones, in so moche that if two different consonantes, that is to say, nat beyng both of one sorte come together betweene two vowelles, they leve first of them unsounded.
PALSGRAVE. Introd. (non paginée).
«Y a-t-il rien de plus positif? Comprenez-vous bien qu’il est question là des consonnes consécutives en général, et non des jumelles en particulier? Nat beyng both of one sorte? Comprenez-vous enfin ce que c’est que la geminata consonans de Th. de Bèze[87]? Comprenez-vous que cette règle a existé, que je ne l’ai pas tirée de mon imagination? Cette règle impossible, monstrueuse, absurde, sur laquelle vous demandez qu’on juge tout mon livre; cette règle que j’avais posée pour le douzième siècle, la voilà encore dans un grammairien du commencement du seizième, antérieur de soixante-quatre ans à Th. de Bèze! En vérité, quand j’aurais chargé ce bonhomme Jean Palsgrave de plaider ma cause, il n’eût pu s’en acquitter mieux. Il a deviné, trois siècles d’avance, la chicane que me fait aujourd’hui l’École des chartes, et s’est donné la peine d’y répondre de manière à ne laisser aucune ressource à la mauvaise foi la plus subtile. Je mets son vénérable texte au bas de la page, afin que monsieur le chartrier, grand éplucheur de textes, puisse s’assurer si je n’y ai pas fait quelque incroyable contre-sens, et si je n’ai pas, encore cette fois, pris le contre-pied de la pensée, comme il déclare que c’est ma coutume habituelle.
[87] Pour peu que mon critique eût été de bonne foi, aurait-il pu s’y tromper en lisant ce que Bèze écrit dix lignes plus loin de la prononciation des Français, qu’elle est NULLO CONSONANTIUM CONCURSU CONFRAGOSA? D’où vient que ce texte que j’avais traduit, il a pris soin dans sa citation de l’écarter?
«Qu’il vienne à présent m’alléguer qu’à la fin du seizième siècle on articulait, dans certains mots, les consonnes consécutives: que me fait cela? ce n’est point mon affaire; ou plutôt, si vraiment ce l’est, puisque j’ai dit que le seizième siècle avait perdu la tradition de l’ancien langage. Il va chercher dans Pierre Fabri ou Lefebvre une phrase dont il prétend m’accabler, en prouvant que, dès 1534, on prononçait des consonnes consécutives.--«Il est, dit Fabri, un barbare de rude langage à ouïr, qui s’appelle Cacephaton ou Clipsis[88], comme gros, gris, gras, grant et croc, cric, crac; et évangélistes, stalle, stille...» Premièrement, il s’agit là d’un assemblage cherché de consonnances étranges; et ensuite Fabri lui-même déclare ce langage barbare; donc ce n’est pas le langage ordinaire. Les vieux grammairiens rangent ce Cacephaton parmi les figures de mots: quel rapport d’un trope ridicule avec la prononciation? C’est bien de l’érudition perdue.
[88] Apparemment il faut lire Eclipsis. Je cite d’après mon adversaire.
--«Après avoir cité une règle qui n’a jamais existé, l’auteur en cite une autre qui n’a aucun rapport à la question. En effet, il s’agit de prouver qu’on n’a jamais prononcé deux consonnes de suite; et M. Génin s’évertue à établir qu’au seizième siècle on n’en prononçait pas trois, ce qui serait encore contestable.»
«Il s’agit de prouver qu’on ne prononçait pas les consonnes consécutives; et après avoir montré qu’on n’en prononçait pas deux, je montre qu’on n’en prononçait pas trois. Si nous avions des groupes de quatre et de cinq consonnes, j’aurais eu à les examiner à leur tour. C’est être, assurément, dans la question; et il faut tout le parti pris de mon critique pour déclarer que cela n’y a nul rapport.
«Çà, maître Jehan Palsgrave, avancez de nouveau; car c’est vous, aussi bien que moi, qui êtes en cause, vous qui, après avoir parlé des doubles consonnes consécutives, avez aussi battu la campagne en parlant tout de suite des triples consonnes. Cette coïncidence est vraiment merveilleuse! mais la découverte si à propos de ce volume ne l’est pas moins. O bon Palsgrave, sans vous j’étais perdu! l’École des chartes me foudroyait!... Je reprends la citation au dernier mot où je l’ai laissée:--«Et si trois consonnes sont rassemblées, ils (les Français) en laissent toujours les deux premières inarticulées, ne faisant, je le répète, aucune différence si ces consonnes sont ainsi groupées toutes dans un seul mot, ou réparties entre des mots qui se suivent; car souvent leurs mots se terminent par deux consonnes, à cause du retranchement de la dernière voyelle du mot latin: par exemple, corps, temps, etc.[89]»
[89] And if the thre consonantes come together, they ever leve two of the first unsounded, putting here, as I have said, no difference whether the consonantes thus come together in one worde alone, or the wordes do folowe one another; for many tymes theyr wordes ende in two consonantes, bycause they take awaye the last vowell of the latine tong, as corps, temps.
Id., ibid.
«Palsgrave ajoute que cette distinction entre les consonnes purement étymologiques qu’on éteint et celles qu’on doit faire sonner, est la grande difficulté pour les Anglais: hath semed unto us of our nation a thyng of so great difficulty.
«Monsieur mon contradicteur trouve-t-il encore contestable cette proposition, qu’on ne prononçait pas trois consonnes consécutives?
«Quant à n’en prononcer qu’une sur deux, admettra-t-il enfin cette monstruosité, qui lui a mis l’esprit à la torture? «Je me suis mis l’esprit à la torture pour m’expliquer comment Th. de Bèze avait pu écrire une pareille règle, et en quel sens il fallait l’entendre; car, de la prendre à la lettre, je n’en voyais pas le moyen!» J’espère qu’il en voit le moyen à cette heure? En général, il répète souvent: Je ne puis m’imaginer, je ne puis comprendre; il prend cela pour un argument irrésistible!
«Voilà comment ce fort Samson fait fléchir les clefs de voûte. Je le prie de recevoir mes remercîments: un principe fondamental, qui pour moi n’était pas douteux, mais qui peut-être pouvait le sembler à d’autres, croyant le renverser, il m’a fourni l’occasion d’y revenir, et de le mettre, j’espère, au-dessus de toute contestation.
«De toutes les prétentions, la plus folle serait celle de plaire à tout le monde. Je ne vise pas si haut: je me contente de l’assentiment des meilleurs juges, principibus placuisse viris. S’agit-il de l’érudition? Quels noms plus imposants que ceux de MM. Victor le Clerc, Naudet, Littré, Augustin Thierry? Parlez-vous de cet heureux instinct, de ce génie de la langue qui éclate si vivement dans la Fontaine et dans Molière? Où le trouver plus complet et plus profond que dans notre Béranger? Quels plus illustres suffrages serait-il possible d’ambitionner? Et quand on les a réunis, est-on bien à plaindre d’avoir manqué celui de M. Guessard?
Et qu’importe à mes vers que Perrault les admire?»
Telle fut en abrégé ma réponse au premier article de M. Guessard; voici maintenant ma réponse au second:
Le procès continue sur la geminata consonans de Th. de Bèze. Je suis obligé de défendre jusqu’au bout ma traduction, puisque M. Guessard fait dépendre de ce mot l’estime de tout mon ouvrage, et que j’ai accepté son défi. Au surplus, je vous dirai, en passant, que M. Guessard n’a pas son pareil pour trouver de ces alternatives. Son esprit net et concis aime à réduire toutes les questions à deux termes. Vous en verrez plus d’un exemple dans cette réponse. J’avais, dans la première, cru tirer autorité de quelques suffrages imposants, tels que ceux de MM. Augustin Thierry, Victor le Clerc, Naudet, Littré, Béranger; mais me voilà bien loin de compte! M. Guessard exige, pour se rendre, «un arrêt en bonne forme,» signé de ces messieurs; il dresse, le plus sérieusement du monde, un formulaire en trois articles, dont le dernier doit attester «qu’une seule des assertions de mon livre est restée debout, après l’examen que M. Guessard en a fait.» J’irai présenter ce formulaire à la signature des illustres juges par moi invoqués; et si je ne le rapporte à M. Guessard, revêtu de toutes les formalités authentiques, je suis déclaré vaincu aux yeux du monde savant (page 362).
M. Guessard a bonne opinion des effets de sa dialectique; mais on ne voit pas où il prend le droit d’exiger des certificats de ses erreurs. S’il n’y veut pas croire à moins, d’autres ne seront pas si difficiles. Ne nous dérangeons pas, et ne dérangeons personne, pour si peu.
Geminata consonans, voilà donc la grande énigme. Est-ce, au sens le plus large, deux consonnes consécutives? ou bien, dans un sens beaucoup plus restreint, la même consonne redoublée? Je défends la première interprétation, qui contient la seconde, puisque les consonnes redoublées sont consécutives; M. Guessard soutient la seconde, qui exclut la première. L’un de nous fait un contre-sens, mais lequel des deux?
Avant tout, je dois reconnaître à M. Guessard un merveilleux talent pour embrouiller les questions les plus nettes, dissimuler les parties d’un texte qui lui nuisent, et mettre en relief, au contraire, celles qui paraissent le servir. Au nom de la logique, il assemble d’épais nuages; et puis, quand tout est noir partout, quand on n’y voit plus goutte, il s’écrie, du ton le plus naturel et le plus persuadé: Est-ce clair?... Est-ce encore clair?... Le pauvre lecteur serait bien tenté de lui répondre: Ma foi, non! Mais tant d’assurance intimide; on se dit: Apparemment que c’est bien clair pour les gens au fait de la matière. Allons, accordons-lui ce point, et suivons. On avance, et il vous conduit de l’analogie dans l’amphibologie, de l’amphibologie dans la battologie, de la battologie dans la tautologie et la macrologie: de la macrologie à la périssologie il n’y a qu’un pas; la périssologie mène infailliblement à l’acyrologie, qui produit la cacologie, d’où vous tombez dans la céphalalgie, et de la céphalalgie dans un profond sommeil, pendant lequel M. Guessard chante victoire tout à son aise!
Voyons toutefois qui sera le plus habile, lui à condenser le brouillard, ou moi à le dissiper.
J’ai aussi la prétention de m’appuyer sur la logique pour déterminer le sens de l’expression geminata consonans. Le passage où elle se trouve est complété, éclairci jusqu’à l’évidence par un autre passage voisin du premier. Il paraît que M. Guessard n’avait pas aperçu ce second passage. Je le lui ai mis sous les yeux dans ma réponse, et pour cette fois j’ose affirmer qu’il l’a très-bien vu et en a compris la portée; car sa réplique n’en souffle mot. Il bat la campagne à côté. Puisque cette partie de mon argumentation l’embarrasse, je vais la reprendre.
C’est à la page 9 que Th. de Bèze explique l’euphonie du parler français, par l’attention de ne prononcer nullam geminatam consonantem.
A la page 10, il revient sur ce caractère général de notre langue[90].
[90] Francorum enim ut ingenia valde mobilia sunt, ita quoque pronuntiatio celerrima est, nullo consonantium concursu confragosa, paucissimis longis syllabis retardata.... consonantibus (si dictionem aliquam terminarint) sic cohærentibus cum proximis vocibus a vocali incipientibus, ut integra interdum sententia haud secus quant si unicum esset vocabulum efferatur. (De recta Linguæ francicæ pronunt.)
«La prononciation des Français, mobile et rapide comme leur génie, ne se heurte jamais au concours des consonnes, ni ne s’attarde guère sur des voyelles longues. Une consonne finit-elle un mot? elle se lie à la voyelle initiale du mot suivant, si bien qu’une phrase entière glisse comme un mot unique.»
Ces deux passages évidemment se rapportent à la même idée, et renferment le vrai sens de geminata consonans. Il s’agit de les expliquer en les conciliant.
J’ai fait observer que les consonnes jumelles sont très-coulantes, et sont toujours placées au cœur des mots. J’ai demandé comment l’extinction de ces jumelles pouvait favoriser la liaison d’un mot à un autre.
Au contraire, que les consonnes consécutives, autres que jumelles, sont très-dures, munissent ordinairement les extrémités des mots, et, si on les veut articuler toutes, hérissent la phrase d’aspérités, et font un obstacle considérable à la liaison de ses éléments.
M. Guessard veut qu’il ne soit question que des consonnes jumelles. Je l’ai prié d’accorder son interprétation avec le texte complet, de m’aplanir ces difficultés. Il garde le silence.
Examinons, ai-je dit ensuite, la logique des idées de Bèze, et leur enchaînement, en prenant le sens de mon adversaire: le français est si antipathique à toute rudesse de prononciation, qu’il n’articule jamais les consonnes jumelles (qui sont très-douces); mais il a grand soin d’articuler les autres consécutives, comme st, sp (qui sont très-rudes); d’où il résulte que la prononciation des Français est pleine de mollesse, et que dans leur bouche une phrase entière glisse comme un seul mot.
Profond silence de M. Guessard.
Il se contente de dire, en termes vagues: «M. Génin sue sang et eau à défendre un contre-sens.» (Page 357.) Non, je ne sue ni sang ni eau; je cite en entier un texte que vous aviez tronqué. Je vous dis d’un grand sang-froid que votre sens mène à l’absurde. Que me répondez-vous?
Au lieu de me répondre, il cherche à opérer une diversion, et à me faire paraître dans la position fâcheuse où lui-même se sent arrêté. Voici comme il s’y prend: il va chercher un passage où Bèze avertit que ct, à l’intérieur des mots, se prononce entièrement. Ce sont là, dit M. Guessard, des consonnes consécutives, ou jamais; donc elles n’étaient pas muettes.--«Voilà cet illustre savant, qui pose une règle, qui en excepte quatre cas, ni plus ni moins, et qui, vingt pages plus loin, dans un petit livre de quarante-deux feuillets seulement, oublie sa règle et ses quatre exceptions, pour se contredire lui-même, en m’apprenant que ct se prononce entièrement!.... Mais alors votre illustre savant n’est plus qu’un illustre radoteur, ou bien c’est vous qui ne l’avez pas compris, et qui me le rendez tel. Il n’y a pas de milieu entre ces deux propositions, et le choix n’est pas douteux. Sortez de là: JE VOUS EN DÉFIE RÉSOLUMENT!....»(Page 358.)
M. Guessard prend toujours des tons incroyables pour les choses les plus simples du monde: Je vous en défie résolûment! On dirait un paladin de Charlemagne! Résolûment est superbe! Comment n’être pas convaincu par résolûment?
Oui, Bèze remarque que b se prononce dans absent, obsèques, objet; que ct sonne pleinement dans acte, actif, affection, détracteur; que st, sp se prononcent quelquefois en double, et plus souvent en simple. Et puis, vous prétendez que c’est là un argument en votre faveur? Vous n’y songez pas. Quelle est la règle générale, selon vous? Que les consécutives ne s’éteignaient jamais. Alors pourquoi Bèze relève-t-il des mots où elles ne s’éteignent pas? Qu’y a-t-il là d’extraordinaire? Nous sommes dans la règle. Ah! si la règle était ce que j’ai dit, de ne prononcer pas les consonnes consécutives, la remarque de Bèze serait toute naturelle; mais ici, ce qu’il aurait fallu signaler, au contraire, ce seraient des mots où ces consécutives non jumelles se seraient éteintes, car c’est seulement alors que votre règle eût été violée.
Voilà votre thèse, et voici la mienne, dans laquelle je résume et concilie tout ce qu’a dit Th. de Bèze.
Il est de règle, pour obtenir une prononciation molle et coulante, de ne point faire sentir deux consonnes consécutives.
Nous en exceptons quatre cas de consonnes jumelles; ct, à l’intérieur des mots, et quelques autres, comme le b dans absent, objet, obsèques.
Toute l’argumentation diffuse de M. Guessard repose sur ce que Bèze n’a point réuni sous sa règle tous les cas d’exception, et n’a mentionné d’abord que les jumelles. Bèze ne peut avoir signalé plus loin d’autres exceptions, ou bien il se serait rendu coupable d’oubli de ses propres paroles, de contradiction, de radotage. Mais les gros mots ne prouvent rien, et nous avons déjà vu que le fort de M. Guessard est de poser des alternatives qui n’en sont pas, des dilemmes ouverts de toutes parts. C’est alors que, dans la joie de son cœur, il s’écrie: Sortez de là, je vous en défie résolûment!...
Je l’ai dit et redit à satiété: au XVIe siècle, la tradition du langage primitif est considérablement altérée: on n’y peut plus recueillir que des vestiges et des débris. On avait oublié les anciennes règles du XIIe siècle. Les vieux mots restaient sous l’empire du vieil usage; mais les mots nouveaux, qui s’introduisaient en foule, entraient avec la marque de l’usage nouveau. Les grammairiens se transmettaient encore l’ancienne règle; mais ils étaient obligés d’y signaler des exceptions à chaque pas. Leur procédé, à cet égard, est empirique. Tel mot se dit ainsi.--Pourquoi?--Il se dit ainsi; n’en demandez pas davantage.--Mais cela semble contredire une règle que vous venez de poser.--Que voulez-vous que je vous dise? Je suis le greffier de l’usage.
En voici un pourtant qui a mis un pied hors de ce cercle étroit; c’est Jacques Dubois (d’Amiens), qui, sous le nom de Sylvius, imprimait sa Grammaire chez Robert Estienne en 1531. Il avertit que «s devant t et quelques autres consonnes se prononce rarement en plein dans le corps des mots; on l’obscurcit ou la supprime, pour la rapidité du langage.» Et, tout de suite, il cite des mots exceptionnels où st sonne en plein: domestique, fantastique, organiste, évangéliste, etc...; «probablement, ajoute-t-il, parce que ces mots ont été depuis peu puisés par les doctes aux sources grecques et latines[91].»
[91] «S ante t et alias quasdam consonantes in media dictione raro ad plenum sed tantum tenuiter sonamus, et pronuntiando vel elidimus vel obscuramus, ad sermonis brevitatem.... Quem (sibilum) in quibusdam perfecte cum Græcis et Latinis servamus, ut domestique, phantastique, scholastique.... etc., forte quod hæc haud ita pridem a doctis in usum Gallorum ex fonte vel græco vel latino invecta sunt.» (Sylvius, p. 7.)
Pendant que je tiens Sylvius, je ne le laisserai point aller sans en tirer un autre témoignage. J’ai mis en principe que la consonne finale d’un mot était muette, et se réservait à sonner sur la voyelle initiale du mot suivant. (Des Var., p. 41.) C’était la conséquence rigoureuse de la règle des consonnes consécutives. M. Guessard, qui a nié la première règle, nie également la seconde. Je lui ai montré la première écrite dans Palsgrave; voici la seconde dans Sylvius:
«In fine quoque dictionis nec illam (s) nec cæteras consonantes eadem de causa (ad sermonis brevitatem) ad plenum sonamus; scribimus tantum, nisi aut vocalis sequetur, aut finis clausulæ sit, etc.» (P. 7.)
Voilà la raison bien simple de ces exceptions. Si Th. de Bèze ne la donne pas, Sylvius supplée à Th. de Bèze. On prononçait avec les deux consonnes objet, absent, obsèques, détracteur, action, parce que c’étaient des mots nouveaux.
Observez un point essentiel dans le passage de Bèze invoqué par M. Guessard: ct, y est-il dit, sonne pleinement dans le corps des mots; c’est assez dire qu’aux extrémités il ne sonnait pas. Ainsi le c s’entendait dans affection, détracteur, mais non à la fin de subject, object. Cette geminata consonans eût empêché la liaison des mots. On ne disait pas un objecte divin, mais on disait, comme aujourd’hui, objet divin, sans faire soupçonner ni le c ni le t. Sur trois consonnes consécutives, on effaçait les deux premières. Leur rôle se bornait à ouvrir le son de l’e précédent, comme s’il y eût eu objait.
On voit combien il importe, dans les exemples que l’on crée pour rendre une théorie sensible par l’application, de n’admettre que des mots contemporains de la règle. C’est un soin que M. Guessard, soit hasard ou calcul, néglige toujours: il puise sans scrupule dans la langue du XIXe siècle des exemples qu’il soumet aux lois du XIIe, et ne manque pas de trouver l’effet ridicule. Il ne peut se persuader qu’on ait jamais prononcé, sous Henri III, teme et pete pour terme et perte; tenir pour ternir, la chateté pour la chasteté, un âtrologue, etc. Mais ces mots terme, perte, ternir, chasteté, astrologue, les avez-vous jamais rencontrés dans un texte du XIIIe siècle? S’ils sont entrés dans la langue après la désuétude de l’ancienne règle et sous l’empire de la règle nouvelle, qui était l’opposé de l’autre, quel argument pouvez-vous en tirer par rapport à un principe qui concerne le moyen âge exclusivement? C’est là pourtant l’artifice le plus habituel de M. Guessard.
Qu’on y regarde, et l’on verra que les trois quarts de ses objections seraient réduites à néant par cette distinction bien simple de l’âge des mots. Si cette tactique fait briller l’esprit de M. Guessard, c’est aux dépens de sa loyauté.
Au XVe siècle, deux systèmes étaient en présence, l’ancien et le moderne. C’est ce que les grammairiens constatent par leurs règles et leurs exceptions. J’ai invoqué subsidiairement les règles pour constater le règne de l’ancien système avant le XVIe siècle; M. Guessard s’appuie des exceptions du XVIe siècle pour soutenir que le système moderne a toujours régné seul.
Dans l’intervalle écoulé depuis mon ouvrage et la critique de M. Guessard, j’ai découvert, chez un grammairien du commencement du XVIe siècle, ma règle des consonnes consécutives, mais formelle, précise, ne laissant pas la moindre prise aux distinctions, aux mille arguties de mon adversaire. J’ai cité Palsgrave: à Palsgrave M. Guessard oppose Fabri. Qu’est-ce que c’est que Fabri? C’est l’auteur d’un grant et vray art de plaine rhetorique, «qu’il écrivait» (notez ces mots) «à la fin du XVe ou au commencement du XVIe siècle.» C’est le même Fabri qui avait fourni à M. Guessard ce triste argument du Cacephaton, dont il est (je l’en loue) si confus qu’il n’ose pas y revenir. Eh bien! voyons votre Fabri; que dit-il?
--«Le lecteur a pu le voir dans mon précédent article: st se profère après a, comme astuce, astrologue, astrolabe; après i, comme histoire, etc.... On ne disait donc pas âtrologue, châteté, etc.; par conséquent Palsgrave et Fabri se contredisent, juste à la même époque, sur la même question!» (P. 260.)
M. Guessard ajoute que, dans le doute, il aime mieux s’en rapporter au témoin français qu’à l’anglais.
L’autorité comparative de ces deux écrivains diffère autant que leurs matières. L’un écrivait ex professo sur la grammaire; l’autre ne traite que la rhétorique. C’est seulement à propos de la rime que Fabri écrit, sur la prononciation de l’s devant le t, quatre lignes sans profondeur comme sans portée. Il remarque que tantôt l’s est articulée et tantôt ne l’est pas. Il cite une vingtaine d’exemples pour et contre, et recommande, pour bien rimer, de consulter l’usage. Voilà ce que M. Guessard présente comme un témoignage grave sur la question des consonnes consécutives. Je récuse Fabri, non pas comme curé, ni même comme Normand, mais comme faux témoin[92].
[92] Il était natif de Rouen, et curé de Meray. M. Guessard tire même de cette circonstance une allusion bien fine et bien malicieuse: «Mais, va dire M. Génin, que m’importe Fabri, un homme inconnu, un clerc, un curé? (car Fabri fut curé!)» (P. 203.) Cette épigramme dénonciatrice sent furieusement les bureaux de l’Univers, où M. Guessard compte des partisans et des admirateurs si chauds. Il est zélé pour eux, ils sont zélés pour lui; rien de plus juste.
(Voyez le post-scriptum de cette lettre).
Après avoir nié la justesse de ce rapprochement, je dirai à M. Guessard qu’il n’y a entre Fabri, Palsgrave et Sylvius, aucune contradiction. Palsgrave a posé la règle générale; Sylvius en a donné le motif; Fabri n’a rien donné, que quelques faits bruts, avec cette note, que, «dans les mots orthographiés par art, les doubles consonnans tantost se proferent, tantost s’escripvent et ne se proferent point.» Palsgrave a-t-il méconnu les exceptions à sa règle générale? Il les a si peu méconnues qu’il a pris la peine d’en dresser un catalogue complet, spécialement pour le groupe st[93]. Cette prétendue contradiction n’est donc aussi qu’un fantôme évoqué par M. Guessard, qui abuse un peu de son talent de magicien.
[93] Voici ce catalogue de Palsgrave: c’est un document inestimable dans la question qui nous occupe.
CHAPITRE XIV du 1er livre.
«Mots qui articulent distinctement leur s dans les syllabes médiantes, contrairement aux règles générales ci-dessus énoncées[A]:
[A] Cap. XIII. The wordes whiche sounde their s distinctely, comyng in the meane syllables, contrarie to the generall rules above rehersed. (The fyrst Boke, Fol. XIV.)
apostat | constellation | disposer | astrologie | consterner | disputer | aspirer | constituer | distincter (sic) | agreste | construire | distance | assister | circumspection | distinguer | aspic | custode | distraire | administrer | -- | distribuer | asteure | désister | domestique | astruser | désespérer | -- | astuce | destinée | escabeau | -- | destruction | esclave | bastille | (mais non pas | escorpion | bastillon | destruire) | espécial | bastiller | détestable | espèce | bestialité | digestion | espagne | bistocquer | digeste | espérer | -- | discorder | espirit | cabestan | discret | estimer | chaste | discuter | estomaquer | consistoire | dispenser | estradiot | constant | disparser } (sic) | existence | conspirer | disparer } | -- |
fastidieux | majesté | postérieur | (festival) | miste | prosterner | festivité | mistère | postille | (mais non feste) | mission | prédestiner | frisque | molester | prospérer | frustrer | monastère | pronostiquer | -- | -- | -- | histoire | «Je n’en trouve | questionner | -- | point dans les mots | questueux | illustrer | qui commencent | question | indistret (sic) | par n» | -- | industrie | -- | recrastiner | instruire | obstant | resister | instance | obstination | restituer | instant | obscurcir | robuste | instituer | offusquer | rustre | instrument | ostenter | -- | investiguer | ostruce | sinistre | investiture | obstacle | substance | (mais ni le verbe | -- | substencacle (sic)| vestir ni | peste | -- | vestement) | pestilence | testament | -- | perspicacité | triste. |
Voilà donc une liste de cent neuf mots qui étaient de formation récente en 1530, ou qui en très-petit nombre, comme festival, espirit, venus du fond de la langue, subissaient la loi de la mode et des lettres modernes. On en remarquera dans le nombre qui n’ont pas vécu, par exemple, astruser, estradiot, frisque, miste, ostenter, questueux, recrastiner;--d’autres qui se sont modifiés, comme especial, escorpion, à qui l’on a ôté l’e initial, cachet de leur antique origine;--d’autres, enfin, qui suivent une loi différente de celle qui régit leur racine, par exemple, destruction avec l’s, quoiqu’on prononçât détruire sans s; fête et festivité; vêtir, vêtement et investiture. Les uns étaient les types anciens, résistant à la mode; les autres, les dérivés frappés au coin de l’époque. C’est pourquoi j’ai tant insisté dans mon livre sur la nécessité d’avoir l’acte de naissance de chaque mot.
Palsgrave a fait le même travail sur chaque consonne de l’alphabet, mais aucune n’approche de l’s pour le nombre des exceptions. Les autres en présentent environ trois ou quatre exemples chacune.
Après cela on ne peut accuser Palsgrave d’ignorance ni de contradiction. S’il a posé et maintenu sa règle générale, On ne prononce jamais deux consonnes consécutives,» c’est qu’il avait pour le faire de bonnes raisons; c’est qu’en présence de deux usages contraires, il savait bien, lui, versé dans le commerce des savants de son âge, Alain Chartier, Jean Lemaire, l’évêque d’Angoulême, distinguer la tradition ancienne de l’innovation, le principe originel du principe de la renaissance.
Venons à la dernière fin de non-recevoir de M. Guessard contre Palsgrave. C’est que Palsgrave était Anglais.--Fort bien! Vous le récusez.--«J’aurais moi-même produit le passage de Palsgrave.....»--Vous l’admettez donc?..... Vous comprenez, lecteur: il l’admettra s’il trouve jour à le tourner contre moi. Alors Palsgrave sera un savant nourri en France, gradué en l’université de Paris, le plus habile maître de français que le roi Henri VIII ait pu rencontrer pour sa sœur enfin, une autorité irrécusable. Autrement, ce ne sera qu’un Anglais, et on l’immolera au bonhomme Fabri sur l’autel du Cacephaton. M. Guessard tient d’une main le couteau, et de l’autre l’encensoir: in utrumque paratus. Mais laissons-le poursuivre son propos:--«J’aurais moi-même produit ce passage de Palsgrave, et d’autres qui en donnent le vrai sens et la portée, si j’avais eu l’exemplaire.»--Cela sent un peu son Gascon: vous ne savez pas ce qu’il y a dans Palsgrave, et vous vous vantez de le mettre en contradiction avec lui-même!--«J’opposerai Palsgrave à Palsgrave. Dès aujourd’hui cela me serait possible, rien qu’à l’aide des textes cités par M. Génin.»--Voyons donc! Faites.--«Mais je ne veux pas être incomplet.»--Cela vaudrait toujours mieux que de rester muet.--«Il suffit d’ailleurs, pour ma thèse, de lui avoir opposé Fabri et le bon sens.»--Vous ne m’avez pas opposé Fabri, car cette opposition n’est qu’illusoire; vous ne m’avez pas opposé le bon sens, car lorsque je vous montre que votre manière d’interpréter le passage mène droit à l’absurde, vous ne répondez rien.
Une preuve réellement curieuse de l’aveuglement obstiné de mon adversaire, c’est qu’il m’apporte, comme argument décisif en sa faveur, un texte que j’ignorais, et que je ne dois pas négliger de recueillir. Le lecteur jugera de quel côté ce texte fait pencher la balance.
«Si un mot finit par une consonne, et que le mot suivant commence aussi par une consonne (sans aucun intermédiaire, s’entend), la consonne finale du premier mot est toujours effacée dans le langage, ce qui donne beaucoup de grâce et de légèreté. Mais on est tenu d’écrire ces consonnes..... Devant t, l, m[94], l’s, encore qu’elle soit écrite, ne sonne presque jamais. Par exemple: mon host, prononcez mon ôte.--Ung enfant masle, prononcez enfant malle; dans ce dernier cas, on double l’l pour remplacer l’s, qui se mange. On écrit abysme avec une s, et l’on prononce sans s, abîme. Toutes ces règles sont sujettes à beaucoup d’exceptions et de commentaires; il y faut beaucoup d’étude.» (Docum. inéd. sur l’hist. de France. Relations des ambassadeurs vénitiens, t. II, p. 586.)
[94] L’imprimé porte «devant li, lo, o, m,» ce qui n’offre point de sens. J’ai rétabli le texte à l’aide des exemples.
Cette pièce est de 1577. Rapprochez ce que dit ici Jérôme Lippomano, ou son secrétaire, de la règle donnée en 1530 par Jean Palsgrave; joignez-y le témoignage de Sylvius, et dites si le sens de Th. de Bèze peut être un moment douteux.
Mais M. Guessard est inébranlable:--«Vous soutenez avec Palsgrave qu’en 1530 on n’articulait jamais qu’une consonne sur deux; moi je soutiens le contraire contre vous, et au besoin contre Palsgrave (il n’est plus aussi sûr que tout à l’heure de mettre Palsgrave de son côté). Je le soutiens avec Fabri.» (P. 359).
Dites donc que vous le soutenez tout seul et contre tout le monde, et contre l’évidence.
Au surplus, il y a dans cette dernière phrase de M. Guessard une finesse que je ne veux pas laisser aller inaperçue. «Vous soutenez que, en 1530, on n’articulait jamais deux consonnes de suite.» Un moment, s’il vous plaît! Je n’ai dit cela nulle part. Vous falsifiez ma proposition en y glissant la date de 1530. J’ai posé le principe pour le moyen âge, pour le XIIe siècle, si vous voulez une date. J’ai eu bien soin au contraire de mettre à part le XVIe siècle, comme époque d’altération, d’ignorance même des lois primitives. Si j’ai cité les paroles de Bèze, c’est comme vestige de l’ancienne tradition. Je vous ai toujours reproché de vouloir attirer le débat sur le XVIe siècle, et l’y fixer. Je vous ai dit qu’il n’y avait aucune bonne foi à me représenter comme empruntant ma règle à Th. de Bèze (p. 11 de ma réponse). J’ai signalé la perfidie de votre manœuvre, lorsqu’il s’agit du moyen âge, de faire tout dépendre du témoignage d’un écrivain qui touche au XVIIe siècle. Vous n’avez pas laissé de continuer:--«M. Génin, à l’entendre, a voulu prouver ce principe pour le XIIe siècle, et non pour le XVIe.» A m’entendre ou à ne m’entendre pas, c’est ainsi; et pour peu que j’eusse du style matamore, je pourrais à mon tour vous défier résolûment d’élever là-dessus l’ombre d’un doute.--«Ce qui ne l’empêche pas d’invoquer encore un grammairien qui écrivait en 1530[95].»--Et s’il n’y en a pas de plus ancien, qui voulez-vous donc que j’invoque en fait d’autorité dogmatique, puisque vous en demandez? Je vous cite le XVIe siècle, par surabondance de droit; et il se trouve à présent que, battu par la logique, vous l’êtes encore par toutes les autorités, même du XVIe siècle. Vous le sentez, et vous vous préparez un petit faux-fuyant par cette phrase: «Vous soutenez qu’en 1530 on ne prononçait jamais deux consonnes de suite.» Vraiment, vous auriez trop beau jeu à me prouver qu’on les prononçait quelquefois en 1530. Mais ce n’est point là la question, et je ne vous laisserai pas nous donner le change en feignant de le prendre. A d’autres, Monsieur, à d’autres! J’ai fait la guerre contre les Jésuites.
[95] P. 259.
Ce que vous avez à établir par preuves bonnes et loyales, ce n’est pas qu’au XVIe siècle il y avait diversité, c’est que ma règle «n’a jamais existé,» et qu’elle est «d’une absurdité manifeste.» C’est là votre thèse: ne reculez pas.
Réflexion faite, l’autorité de Palsgrave a paru inquiétante à M. Guessard; et, ne comptant pas trop sur ces passages contradictoires dont il se vante par anticipation, il a jugé plus prudent de l’atténuer pour le moyen âge, tout en l’admettant pour le XVIe siècle: «L’observation de Palsgrave, généralement vraie pour le temps où elle a été écrite, le devient beaucoup moins si on la reporte à trois ou quatre siècles en arrière.»--C’est bientôt dit; mais où est la preuve? Le critique espère se sauver ici à la faveur du vague de l’expression. Ce qu’il veut dire, le voici nettement: Eh bien! soit: il se peut, après tout, qu’au seizième siècle on ne prononçât pas deux consonnes consécutives; mais plus on s’enfoncera dans le passé, moins cette règle sera juste. En d’autres termes, M. Guessard affirme que plus notre langue vieillit, plus elle tend à s’amollir, et à se dépouiller de consonnes. Cela ne mérite pas qu’on y réponde.
Dire, au contraire, que par les influences extérieures notre langage va chaque jour se durcissant et se chargeant de consonnes, c’est émettre une vérité si vulgaire qu’elle en est triviale. On ne manque jamais aujourd’hui à prononcer les consonnes consécutives[96]. En sorte que, pour appliquer le raisonnement par induction, on dira: La règle actuelle est d’articuler les consonnes consécutives; au seizième siècle, on ne les articulait que la moitié ou le quart du temps, et seulement dans les mots nouveaux; donc, plus on recule vers l’origine de la langue, moins ces consonnes devaient être prononcées. Mais M. Guessard, qui a une logique à lui tout seul, conclut au contraire: plus elles étaient prononcées.
[96] La preuve en est qu’on a pris le parti de les chasser de l’écriture dans tous les mots où la tradition trop continue ne permettait pas au langage de les recevoir.
Prenez le chemin que vous voudrez, le raisonnement, les faits, l’autorité des grammairiens, vous arrivez toujours au même résultat, savoir: que ma règle est juste, et que j’ai donné le vrai sens de Théodore de Bèze. Et quand je dis que M. Guessard a fait un contre-sens, il a beau me crier sa démonstration favorite: CE N’EST PAS VRAI! (p. 358); s’il ne veut pas avouer son erreur, parce qu’il est désagréable de s’être trompé si arrogamment, cela ne l’empêchera pas d’en être convaincu aux yeux de tout lecteur impartial.
Ce second article de M. Guessard se compose surtout d’observations détachées en forme de glossaire. Il est beaucoup plus long que le premier; et pour peu qu’il fallût établir sur chaque article une controverse pareille à celle qu’a soulevée le mot geminata, vous sentez où cela nous mènerait! Deux ou trois échantillons suffisent à faire voir avec quelle légèreté (non pas de style!), avec quelle témérité passionnée M. Guessard se lance dans la contradiction[97]. A tout prendre, j’en suis humilié; car enfin, je croyais valoir la peine qu’on y fît un peu plus de façon.
[97] On ne doit rien avancer que sur de bonnes raisons, mais il en faut deux fois plus pour contredire. Celui qui affirme n’est tenu que d’avoir de quoi fonder sa conviction; celui qui contredit doit avoir en outre de quoi renverser celle de l’autre. Un pareil nombre de raisons opposées ne produirait que l’équilibre.
Il y a souvent des raisons philosophiques de contredire; mais il ne paraît pas y en avoir jamais de contredire de parti pris.
J’ai fait venir âge de la forme ancienne aé, qui touche à ætas. Il faut voir là-dessus l’érudition et les dédains de mon critique! Je passe sa dissertation, d’après Robert Estienne, pour venir au vrai point:--«Quant à la forme eage qu’on écrivait aussi aage, elle suppose un mot de basse latinité, comme aagium. Je ne trouve ni l’un ni l’autre dans Du Cange, mais j’y rencontre aagiatus, qui implique aagium.» (P. 291.)
Voilà donc sur quoi l’on me condamne en termes si durs: âge ne vient pas d’aé, mais d’aagium, qu’à la vérité l’on ne rencontre nulle part, mais qui a dû exister, puisqu’on trouve aagiatus. La raison est admirable!
Aagiatus, que Du Cange cite dans un acte du temps de Charles V, c’est-à-dire de la fin du quatorzième siècle, est la traduction du français aagié, et Du Cange lui-même en avertit. Comme les actes publics, jusqu’à l’ordonnance de Villers-Cotterets (1539), se faisaient en latin, on y rencontre à chaque instant des mots de la langue vulgaire, qui n’ont que la terminaison latine. On trouve aussi dans le Glossaire de Du Cange, grossus, blancus, blancheria, borgnus, avantagium, et une infinité d’autres semblables. Prétendre en conclure que ces mots ont existé les premiers, et ont donné naissance aux mots français correspondants, serait se moquer du monde, et c’est ce que fait M. Guessard: c’est avec un aplomb imperturbable qu’il donne la copie pour le modèle, le mot calqué pour le prototype. Pour croire à son aagium, j’attendrai qu’il nous donne de meilleures preuves qu’aagiatus, et, en attendant, je garderai mon étymologie du mot âgé par aé.
«Port signifie défilé, et non porte d’un défilé, comme l’a traduit M. Génin.... Port a ici le même sens que puerto en espagnol, et l’un et l’autre ont pour racine commune, non pas porta, mais portus, un port, qui est en effet une sorte de défilé.» (P. 342.)
Si M. Guessard eût pris la peine d’ouvrir Du Cange, il se fût convaincu à peu de frais de la fausseté de sa critique. Il y eût vu pors traduit en latin par portæ; portæ, angustiæ itinerum; et en grec par pylaï; il se fût assuré que Jornandès et Othon de Frisingue emploient constamment ces expressions, portas caspias, armenicas, cilicas; porta mœsia; que les pors d’Espagne sont, dans Roger de Hoveden, portæ hispaniæ; qu’ainsi l’expression se tire de l’analogie d’un défilé avec une porte, et non avec un port. Le dictionnaire espagnol-italien de Franciosini explique nettement que puerto est un passage étroit entre deux montagnes, una strettezza o passo chiuso tra un monte e l’altro.
Au reste, que port vienne de porta ou de portus, cela n’importait guère; mais M. Guessard ne voulait rien perdre de ce qui pouvait ressembler à une critique. Il ramasse jusqu’aux miettes, et puis à la fin il se donne des airs de me faire grâce: «Voilà une faible partie des observations auxquelles ce livre a paru donner lieu.»--Cela me rappelle ce bon M. Gail, qui, au frontispice de ses livres, imprimait avec une exactitude rigoureuse la liste de ses titres et dignités: cela ne faisait guère moins de vingt lignes; et puis quand il avait tout passé en revue, quand il avait épuisé la nomenclature des académies françaises et étrangères, des sociétés savantes, des cordons, croix et distinctions de toute espèce, il mettait, etc., etc., etc... J’avais trouvé le premier article de M. Guessard un peu long, et je l’avais dit ingénument. Le second dépasse le premier, et on lit à l’avant-dernière page: «M. Génin me reproche d’être trop long; M. Génin est un ingrat: il me devrait des remercîments pour n’avoir fait que la moitié de la besogne qu’il a taillée à la critique.» Comment trouvez-vous ce trait final d’une diatribe de cent trente-sept pages? C’est la meilleure plaisanterie du recueil.
J’avais demandé d’où vient que l’Académie, contrairement à l’usage primitif et à la logique, a consacré le mot fort invariable dans cette locution: se faire fort (des Var. du lang. fr., p. 369).
«Cet article a tout lieu de surprendre dans la bouche de M. Génin. Il raisonne là comme un de ces grammairiens de profession qu’il aime tant à railler, et l’occasion était belle de donner à l’Académie une leçon d’ancien français. M. Génin aurait pu dire: L’Académie veut que fort soit invariable, mais elle ne sait pas pourquoi. Moi, je vais vous l’expliquer. C’est encore un archaïsme: jadis tous les adjectifs, comme grand, fort, vert, n’avaient qu’une seule et même forme pour le masculin et le féminin, comme en latin grandis, fortis, viridis.»
Il est vrai que je n’ai point pris le ton de cette prosopopée avantageuse ordonnée par l’impérieux M. Guessard: MOI, je vais vous expliquer...! J’ai des habitudes moins altières. Mais, sans ouvrir une si grande bouche, j’ai dans mon ouvrage exposé cette théorie des adjectifs sur les mots grand, fort, vert, et plus complétement que ne fait ici M. Guessard[98]. J’y montre comment l’adjectif, invariable en genre, ne l’était qu’à la condition de précéder immédiatement son substantif. Qu’ainsi l’on disait: «Moult y ot grant noise et grant presse;» et: «Or fut au lit grande la noise,» à cause de l’article interposé; qu’on disait une grant cave, et: «Saül trouva une cave grande.»
[98] Voy. des Var. du lang. fr., p. 226 et suiv.
Or, quand on dit cette femme se fait fort pour son mari, l’adjectif fort suit son substantif femme; donc il doit varier. Guillemette, après avoir récité à son mari, l’Avocat Patelin, la fable du renard happant le fromage du corbeau, ajoute:
Ainsi est-il, je m’en fais forte, De ce drap vous l’avez happé Par blasonner, et attrapé.
(Pathelin.)
«Nous nous faisons fortes pour luy.»
(Petit Jehan de Saintré.)
Les exemples cités par M. Guessard lui-même confirment la règle que j’ai posée, et qui reste debout, quoique M. Guessard ait affirmé, au début de sa diatribe, que pas une de ces règles ne pourrait lui résister.--«D’une fort fievre dont il avoit esté menacé.» (Recueil des histor. de France, III, 284.)--«Deux citez des plus forz de soz le ciel.» (VILLEHARDOUIN)[99].
[99] On se tromperait de croire que, dans ce second exemple, l’adjectif suit son substantif; il faut tenir compte de l’ellipse: deux citez des plus forz citez de France.
M. Guessard propose donc ici une fausse application du principe, et réclame comme à faire ce que j’ai fait et au delà. Je ne puis supposer qu’il n’ait pas lu mon livre; par conséquent il n’ignorait pas la distinction que j’ai établie; puisqu’il ne la combat pas, il l’admet: alors que signifient et l’étonnement qu’il affecte, et sa manière de résoudre la difficulté par une erreur?
Ce passage n’est pas le seul qui réduisît M. Guessard à l’alternative fâcheuse de s’avouer étourdi ou de mauvaise foi. Si j’avais seulement la moitié de sa témérité, je n’hésiterais pas à lui soutenir qu’il n’a pas lu ce qu’il critique; et les preuves à l’appui de cette assertion ne me manqueraient pas, car il me pose souvent comme invincibles des objections que j’avais prévues et résolues d’avance.
Par exemple, sur le mot rien. J’ai mis en principe que cet adverbe, affirmatif en soi, n’avait de valeur négative qu’en vertu d’une négation adjointe. Que fait M. Guessard? Il m’allègue des exemples où rien nie évidemment, sans être accompagné d’aucune négation exprimée; cela semble péremptoire:
Et sa morale, faite à mépriser le bien, Sur l’aigreur de sa bile opère comme rien.
(MOLIÈRE.)
Mais ici, et dans une foule de cas semblables, la négation est enfermée dans l’ellipse, sans laquelle il est impossible d’analyser la phrase, ni même d’entendre la pensée: Sa morale opère comme rien n’opère.
Est-il venu quelqu’un?--Personne. Voyez-vous beaucoup de monde?--Ame qui vive. Il serait trop plaisant qu’on vînt soutenir que personne, âme, sont des mots négatifs par eux-mêmes, sous prétexte qu’ils servent à nier sans l’addition de ne. Ne est dans l’ellipse: il n’est venu personne; je ne vois âme qui vive. La vivacité du dialogue fait que l’on court aux derniers mots; mais grammaticalement les premiers sont toujours supposés.
Autre exemple:--Ce critique a-t-il de la bonne foi?--Guère. Tout le monde comprend cela: il n’en a guère; c’est évident! Bien que la négation soit encore dans l’ellipse, personne ne s’y trompera, et n’ira comprendre que le critique a beaucoup de bonne foi.
Tout cela est bien expliqué aux pages 504 à 505 de mon livre; mais M. Guessard, cette fois encore, n’a point voulu voir. Seulement il montre un moment cette explication comme de lui, et comme une conjecture possible de son antagoniste; et il se hâte de déclarer «qu’il serait prodigieux de sous-entendre dans une phrase négative ce qui lui donne précisément sa force négative, à savoir la négation.» (Page 345.) Dans une phrase complète, soit; dans une elliptique, non; et voilà toute la finesse: elle n’est pas grande! Si cela est prodigieux, il faut que M. Guessard se résigne à ce prodige, ou à soutenir que personne et âme sont des négations.
Par une autre malice aussi ingénieuse, il affecte de confondre dans ses exemples rien, adverbe, avec un rien, substantif, afin de les soumettre à une loi commune. Sa discussion est un mélange d’éléments hétérogènes, qui déroutent le lecteur peu habitué, et l’entraînent d’un principe faux à une conséquence fausse. Une autre encore de ses adresses, est de réfuter en termes généraux ce qu’il ne pourrait attaquer d’une manière directe et de front, en citant le texte. Quoi de plus simple que ce que je viens de dire sur la négation tantôt exprimée, tantôt elliptique? Un enfant le saisirait. Aussi M. Guessard s’est-il bien gardé de le reproduire! il n’aurait pas ensuite pu brouiller quatre pages sur rien. Voici donc comment il s’exprime:
«C’est une chose curieuse que de considérer les artifices d’analyse auxquels M. Génin se livre, les subterfuges, les faux-fuyants où il s’engage pour échapper à l’évidence qui le poursuit, et surtout pour se donner le plaisir de fustiger l’Académie.» (Page 344.)
Me voilà réfuté sans avoir été cité. Tous ces artifices d’analyse, ces subterfuges, ces faux-fuyants, vous avez vu à quoi cela se réduit. Et comme M. Guessard ne peut supposer dans autrui moins que le mensonge, et le mensonge dans des vues odieuses, il prend sur lui d’affirmer que je m’efforce d’échapper à l’évidence qui me poursuit; et pourquoi? Pour me donner le plaisir de fustiger l’Académie! M. Guessard estime bien haut le plaisir de fustiger!
C’est qu’il faut savoir que M. Guessard a résolu de se faire accepter pour le vengeur de l’Académie, et de réduire en poudre les censures que j’ai osé porter contre la dernière édition du célèbre Dictionnaire[100]. A voir le zèle singulier qu’il apporte dans cette tâche, on croirait volontiers que toute sa polémique n’a été entreprise que pour en venir là. Si ce zèle est sincère, s’il est pur de toute vue intéressée, je n’ai, sauf les conclusions grammaticales, rien à y reprendre. Mais jusqu’ici, je l’avoue, je n’ai pas cru que l’excès de générosité fût le défaut de M. Guessard. Comment donc M. Guessard, habituellement si farouche, si ardent à mordre, devient-il tout à coup si doux, si indulgent, si tendre, quand il s’agit de l’Académie? Comment tout son fiel s’est-il changé en miel? Quelle ardeur à défendre les choses les moins défendables, par exemple: rien, donné pour adverbe de négation! S’il eût trouvé cette erreur dans mon livre, eût-il amoncelé cinq pages d’arguments pour la défendre? J’en doute fort. «M. Génin rit de l’Académie! L’académie aurait beau jeu pour renvoyer la balle à son aristarque!..... L’Académie pourrait rendre à M. Génin la monnaie de sa pièce!» (P. 332 et 335.) Comme on reconnaît dans ces nobles métaphores le langage exalté de la passion! C’est que M. Guessard peut bien plaisanter quand il ne s’agit que de la science; mais blesser l’Académie, c’est le blesser lui-même à l’endroit le plus sensible; alors il s’irrite, il s’indigne, il s’échauffe jusqu’à la prosopopée, sa figure favorite. Voici comme il fait parler l’Académie, se justifiant d’avoir reçu mie substantif tronqué, pour amie[101]:
--«Jugez un peu de son embarras! L’infortuné jeune homme eût été capable de le confondre avec mie de pain; et si par ma faute il était tombé dans une telle erreur, il n’aurait pas eu assez de tout son esprit pour me railler; dans son dépit, Monsieur, il eût encore emprunté le vôtre; et alors c’eût été fait de moi! on eût bientôt lu, sur le monument élevé à ma mémoire: Ci-gît l’Académie française, morte des traits d’esprit que lui décochèrent un jour M. Génin et un jeune Prussien. Priez pour elle!» (P. 333.)
[100] Un des moyens de M. Guessard pour innocenter l’Académie consiste à dire que son dictionnaire est un almanach. «Il fallait négliger les vieilles expressions (celles de Molière) dans un almanach de la langue. Le Dictionnaire de l’Académie, tel qu’il a été conçu et exécuté, est cet almanach.» (P. 314.) C’est le cas de lui citer deux vers des Ménechmes:
Monsieur, une autre fois, ou bien ne parlez pas, Ou prenez, s’il vous plaît, de meilleurs almanachs.
[101] Je ne lui reprochais pas l’admission de ce mot, mais de n’y avoir pas joint un avertissement. J’avais supposé un jeune étranger cherchant inutilement dans le Dictionnaire de l’Académie certains mots de Molière.
Je ne pense pas que l’Académie se reconnaisse à ce langage. Elle sera touchée, comme elle doit l’être, de la protection que lui accorde M. Guessard; mais je suis bien trompé, si jamais elle lui donne chez elle la charge d’orateur. Si elle couronne quelque chose de M. Guessard, ce ne sera pas ce discours-là[102].
[102] M. Guessard et moi concourions alors pour le prix sur la langue de Molière. L’Académie l’a partagé entre nous deux; mais les amis et admirateurs de M. Guessard écrivent, dans l’Univers, qu’une fausse couleur de voltairianisme répandue dans mes écrits «a trompé le goût émoussé de quelques vieillards, et qu’ainsi s’expliquent les récents succès de M. Génin à l’Académie française.» (L’Univers du 24 octobre 1846.)
C’est de la part des amis de M. Guessard un vote de confiance contre moi, car je ne suppose pas que l’Académie ait communiqué mon manuscrit aux abbés de l’Univers. Mais je le publie, et ils pourront désormais me déchirer sans trahir l’excès de leur passion par l’excès de leur maladresse. Si mon travail resserré en un volume est incomplet, il sera complété par la publication de celui de M. Guessard, bien autrement important, puisque, au su de tout le monde, le manuscrit ne formait pas moins de dix volumes in-folio. (Note écrite au mois d’octobre.)
Mon adversaire a manqué d’art, sinon d’artifice, dans son procédé. Sa manœuvre est trop à découvert; les tons de son tableau sont trop crus et trop heurtés; il a trop négligé les ombres et les voiles, partes velare tegendas. Le contraste perpétuel qu’il a soin d’établir sous les yeux de l’Académie entre sa conduite et la mienne, entre mes censures et ses apologies, pourra choquer la délicatesse de ceux-là même qui se sont montrés offensés de mes critiques. M. Guessard s’alarme avec trop de faste d’un danger qui n’a point d’apparence; il s’empresse trop de jeter des cris de détresse et de voler au secours. Il voudrait faire croire que l’Académie a peur de moi, et par conséquent besoin de lui. C’est se faire de fête où l’on n’est point nécessaire, et l’Académie est assez forte toute seule. Apparemment M. Guessard trouve dans son rôle de grands sujets d’espérance: je ne vois dans le mien aucun sujet d’inquiétude. Ainsi nous avons tous deux bonne confiance en l’Académie, mais par des motifs diamétralement opposés. En cet endroit, si l’on me trouve obscur, c’est que j’aime mieux manquer de clarté que de pudeur. Avant peu, l’on connaîtra le secret de cette polémique, et l’on pourra dignement apprécier le bon goût, l’élévation d’âme qui a combiné cette défense de l’Académie auprès de ces attaques contre mon ouvrage. Je ne sais quel en sera le dernier succès; je sais seulement qu’en certaines circonstances données, les flatteries me sembleraient plus injurieuses que les censures. Les raisons de M. Guessard en faveur de l’Académie se présentent avec une négligence qui provoque l’attaque par l’appât d’une victoire aisée. Le piége est bien grossier! Je l’ai vu, je le méprise, et je passe.
La lecture de cette immense diatribe m’a pourtant appris quelque chose dont, je l’avoue, je ne me doutais pas: c’est que je n’ai pas fait mon livre; je l’ai pillé de tous côtés. Si j’en crois la formidable mémoire de mon critique, il n’est personne parmi les vivants ou les morts qui n’ait à revendiquer son bien dans ce que je croyais mon ouvrage. M. Raynouard, M. Ampère, M. Paulin Paris, M. Francis Wey, M. Francisque Michel, M. Guessard lui-même (proh pudor!), Robert Estienne, Fabry, Roquefort, Du Cange, l’inappréciable Du Cange (Du Cange n’attendait plus que cette épithète de M. Guessard), tous ces noms ne forment pas la moitié de la litanie des savants dépouillés par mes larcins: larcin est le mot, car M. Guessard ne suppose jamais qu’on ne sache point par cœur ses écrits et ceux de ses amis; il n’admet pas de rencontre fortuite, ce sont toujours des vols prémédités: or, il ne reçoit dans un livre de philologie que des idées toutes neuves, absolument inédites; ou bien, chaque fois qu’on passe devant une idée précédemment effleurée ou entrevue par un autre, il faut tirer son chapeau et rendre hommage. C’est ainsi qu’on en use dans les coteries du jour:--Je suis redevable de ce mot au savant M. un tel, dont l’inépuisable érudition égale l’obligeance infatigable. Je le prie de recevoir ici mes remercîments.--Le lendemain, M. un tel fait imprimer à son tour, et n’oublie pas de mettre en note dans le bel endroit:--Je saisis cette occasion d’offrir le tribut de ma reconnaissance publique à mon savant ami M. tel autre, dont les vastes lumières sont d’un si grand secours à tous ceux qui s’occupent de ces questions.--La France s’honore de ses travaux!--l’étranger nous l’envie! etc., etc. C’est ainsi qu’à propos de tout et de rien, d’un manuscrit indiqué, d’une syllabe restituée, d’une virgule rectifiée, on sonne des fanfares mutuelles, on se fait connaître réciproquement, on se tient, on se pousse, on arrive à quelque chose, ne fût-ce qu’à la croix d’honneur; on obtient le grand résultat, le résultat unique qui se poursuive aujourd’hui, et n’importe par quel chemin: paraître, faire du bruit, être quelqu’un, esse aliquis!
Nous avons continuellement sous les yeux la scène de Trissotin et Vadius: ils n’en ont retranché que la fin; ils ne déposent plus l’encensoir pour se gourmer et se prendre aux cheveux; l’art de donner le coup de poing et le croc-en-jambe ne s’exerce plus qu’envers les membres d’une coterie adverse; et, naturellement, qui n’appartient à aucune les a toutes contre soi.
De même que dans les salles d’escrime chaque maître bretteur a sa botte secrète et favorite, de même ici j’observe que cette accusation de plagiat paraît être la botte secrète, le moyen victorieux de M. Guessard. Voici la formule fondamentale mise à nu: Ce qui est de vous est détestable; ce qui est bon n’est pas de vous. Lorsque M. Ampère publia son Histoire de la formation de la langue française, le même M. Guessard précipita sur ce livre son avalanche de petites critiques pointues, nébuleuses, douteuses, entortillées, auxquelles le lecteur a plus tôt fait de se rendre sans conviction que de les examiner à la loupe, avec la certitude de plusieurs migraines. Ce n’est point faire un grand compliment à M. Ampère que de répéter ici que sa science est hors de doute. Écoutez cependant M. Guessard:
«L’ouvrage de M. Ampère n’est pas original, il s’en faut! Il ne l’est ni dans la théorie générale, ni dans les détails. M. Ampère a emprunté son système sur la formation des langues néo-latines à Scipion Maffei, l’a habillé d’un surtout indo-européen, et l’a présenté au lecteur ainsi déguisé. A côté de ce système s’élevait celui de M. Raynouard; M. Ampère l’a attaqué et renversé avec les armes de M. Fauriel...»
Le reste de ce long passage constitue M. Ampère débiteur de M. Dietz, de M. Schlegel, de M. Orell, de M. Lewis; et quand il est à bout de noms propres, M. Guessard fait arriver les complaisants et cætera de M. Gail, qui du moins ne les employait, lui, qu’à se louer, et non pas à diffamer les autres.
Un petit détail entre mille, pour faire apprécier la méthode et la sincérité de M. Guessard. M. Ampère n’a pas cru devoir reconnaître aux dialectes l’importance que leur attribuait le livre de Fallot, en quoi je suis parfaitement de son avis; de sorte que M. Ampère, ni moi, ne nous en sommes point occupés. M. Guessard trouva que c’était une impardonnable lacune dans M. Ampère.--«Une grande question et neuve, celle des dialectes, offrait à l’historien de la langue française l’occasion de déployer toute sa sagacité philologique; mais il n’existait sur ce sujet qu’un livre, un seul, imparfait, inexact même. L’analyser était imprudent; (pourquoi?) pour le refaire il fallait du temps, et le reste. M. Ampère a nié l’importance du problème, et par là il s’est évité de le résoudre.» (Bibliot. de l’Éc. des chartes, octobre 1831, p. 100.)
Maintenant il s’agit de blâmer le même tort chez moi, et surtout de l’aggraver le plus possible:
«Tout autre que M. Génin, qui aurait pris pour sujet l’histoire de la formation de la langue française, aurait pu, sans trop d’inconvénient, négliger les dialectes; cette négligence n’était pas permise dans un livre sur la prononciation.» (Biblioth. de l’Éc. des chartes, janvier 1846, p. 198.)
Ainsi, en 1841, M. Guessard déclare le péché de M. Ampère irrémissible: Négliger les dialectes dans une histoire de la formation de la langue! ô ciel!.....
En 1846, je comparais à mon tour au tribunal de la pénitence. Aussitôt M. Ampère se trouve innocent, et l’anathème passe de sa tête sur la mienne: On pourrait sans inconvénient négliger les dialectes dans une histoire de la formation de la langue; mais dans les Variations du langage français, c’est impardonnable.
Cela ressemble un peu à la casuistique des révérends pères Jésuites, qui prisent si haut dans leur journal l’esprit charmant et la vaste érudition de M. Guessard. Comme eux, M. Guessard a ses principes de rechange, selon les temps et les gens; ce système n’est pas moins commode en critique qu’en morale, et je ne suis pas surpris que cette théologie prête la main à cette philologie: ce sont des sœurs qui s’embrassent: geminata consonans.
On vient de voir comment M. Guessard juge une moitié du livre de M. Ampère, la moitié d’emprunt; quant à l’autre partie, celle qui appartient en propre à l’auteur, écoutez le ton dogmatique de M. Guessard, présidant du haut de son tribunal infaillible:
--«Je vois un mauvais système mal appliqué, au fond; dans la forme, nul enchaînement, nulle suite, nul ordre rigoureux. Beaucoup de lecture et d’acquit, mais peu ou point d’intelligence directe du sujet. Du métier, de la science, si l’on veut, mais point d’études mûres et profondes sur les faits (des études mûres et profondes!); des généralisations indiscrètes[103]; trop de détails puérils ou faux.» (Bibl. de l’Éc. des ch., octobre 1841, p. 101.)
[103] C’est aussi le principal grief de M. Guessard contre mon ouvrage. M. Guessard paraît nourrir des prétentions extrêmes au titre de personnage discret; c’est pour y arriver qu’il écrit des articles de 137 pages, ayant soin d’avertir, il est vrai, que ce n’est là qu’une faible partie de ce qu’il a sur le cœur.
En d’autres termes: Ce qui est de vous est détestable; ce qui est bon n’est pas de vous.
M. Guessard a-t-il, comme il y visait, détruit le livre de M. Ampère? Pas le moins du monde.
Dans les citations précédentes, substituez mon nom à celui de M. Ampère, vous aurez la critique que M. Guessard a faite de mon livre, la seule apparemment qu’il sache faire. Quand M. Guessard publiera des travaux philologiques, ces travaux seront tous di prima intenzione; il ne s’appuiera sur rien ni sur personne; il tirera tout de son imagination et de son génie. Mais quand en publiera-t-il? quand luira ce grand jour? Gare qu’on ne puisse appliquer trop justement à M. Guessard l’épigramme de J. B. Rousseau:
Petits auteurs d’un fort mauvais journal, Pour Dieu, tâchez d’écrire un peu moins mal, Ou taisez-vous sur les écrits des autres. Vous vous tuez à chercher dans les nôtres De quoi blâmer, et l’y trouvez très-bien; Nous, au rebours, nous cherchons dans les vôtres De quoi louer, et nous n’y trouvons rien.
J’avais déclaré ne travailler que pour la recherche de la vérité; M. Guessard m’exhorte à ne travailler désormais que pour l’argent, parce que la vérité, dit-il, me fuira toujours. Je ne crois pas plus à cet oracle qu’aux autres sortis de la même bouche, et je renvoie le conseil à son auteur, qui seul de nous deux est digne de le suivre, ayant été capable de le donner.
Veuillez recevoir, Monsieur et cher Éditeur, l’assurance de mes sentiments les plus distingués et affectueux.
Paris, le 30 octobre 1846.
F. GÉNIN, Professeur à la Faculté des lettres de Strasbourg.
P. S. On vient de me montrer, dans un journal religieux[104], deux articles où je suis diffamé, travesti, calomnié, insulté, etc., pour la plus grande gloire de M. Guessard et de saint Ignace de Loyola. Depuis la publication de mes Jésuites, l’Univers s’efforce charitablement d’appeler sur moi les rigueurs du pouvoir; depuis notre concours sur la langue de Molière, M. Guessard sollicitait discrètement contre mes travaux le ressentiment de l’Académie; tous deux travaillent à me perdre dans l’opinion publique. Aimable concert! pieuse collaboration! association honnête et morale! M. Guessard connaît sans doute l’écrivain anonyme qui le porte aux nues, et reproduit si affectueusement ses doctrines et ses objections contre mon livre (sans dire un mot de mes réponses). Pour moi, je ne le connais ni ne veux le connaître. Je vois seulement que M. Guessard a pour soi l’Univers; mais comme c’est l’Univers qui loge rue du Vieux-Colombier, n° 29, je ne m’en inquiète guère: j’ai depuis longtemps renoncé à l’espoir d’être canonisé par les jésuites; au contraire, je suis ravi de voir les opinions de M. Guessard soutenues par la Société de Jésus: d’une et d’autre part l’orthodoxie me semble égale, et j’espère que les deux causes, unies dans la défense, ne seront point séparées dans le succès définitif.
[104] L’Univers du 24 et du 25 octobre 1846.
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Corrections.
Page XL: «dix-hutième» remplacé par «dix-huitième» (comédies du dix-huitième siècle). Page 10: «apetiser» remplacé par «apetisser» (comme dans alentir, apetisser, agrandir). Page 29: «courrons» remplacé par «courons» (Allons, courons avant que d’avec eux). Page 35: «bragain» remplacé par bargain» (racine bargain). Page 51: «n» remplacé par «a» (du simple c devant o et a). Page 55: «chapitre» remplacé par «chapitres» (j’ai maints chapitres vus). Page 61: «Tartuffe» remplacé par «Tartufe» (Préf. de Tartufe.). Page 83: «constrastar» remplacé par «contrastar» (Les Italiens disent contrastar). Page 106: «duisez» remplacé par «disez» (vous disez et vous contredisez). Page 114: «Georges» remplacé par «George» (George Dandin finit par avoir le dessous). Page 137: «Tartuffe» remplacé par «Tartufe»: <i>des traits effrontés</i> (<i>Préf. de Tartufe.</i>). Page 150: «boétiques» remplacé par «béotiques» (Et tandis qu’au milieu des béotiques plaines). Page 196: «gautl» remplacé par «gault» (e cil gault sont foilli). Page 220: «suprimant» remplacé par «supprimant» (après un subjonctif, en supprimant que). Page 259: «COUP» remplacé par «COUPS» (NUAGE DE COUPS DE BATONS). Page 286: «d’adjectif» remplacé par «l’adjectif» (ce que c’était que l’adjectif verbal). Page 310: «cette cette» remplacé par «cette» (dans cette locution). Page 332: «adverve» remplacé par «adverbe» (3º L’adverbe quàm). Page 431: «auto-torité» remplacé par «autorité» (une autorité illusoire). Page 449: «seu-ment» remplacé par «seulement» (et seulement dans les mots nouveaux).