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CHAPITRE II.

S’il vous en souvient, lecteur, nous nous ennuyâmes fort ensemble, lors de notre dernière entrevue. Je vous laissai bâillant, vous me laissâtes allant dîner en ville.

C’était chez un de mes amis, marié, père de famille, aussi heureux et amusé que moi-même je le suis peu. Lui et sa jeune épouse se comblaient d’amitiés, leurs regards s’échangeaient tout remplis d’une vraie tendresse ; et, à bien des petits soins, à mille choses en apparence indifférentes, je pouvais juger de l’étroite union de leurs âmes. L’un aimait le plat que l’autre aimait ; l’un ne buvait pas que l’autre ne bût aussi ; la miette de pain laissée à dessein par l’un était furtivement convoitée, saisie et dévorée par l’autre, de façon que, préoccupés ainsi de leur mutuelle affection, ils ne me parlaient que pour la forme, et je figurais là comme un tiers, tout au plus nécessaire pour introduire du piquant dans leurs innocentes et chastes amours.

Je m’ennuyais profondément, et d’autant plus que je m’ennuyais en dépit de moi-même, contre mon propre vouloir, malgré des conseils intérieurs que je me donnais à moi-même. Sache donc, me disais-je, sache jouir de ce doux spectacle, et, faisant un retour sur toi-même, sache porter envie à ce couple aussi heureux qu’aimable, à ce bonheur qu’il ne tient qu’à toi de te procurer. Sache… — De grâce, répondais-je à cette voix estimable, sache te taire. Tu ressembles à mon parrain. C’est mon parrain qui te pousse à me parler ainsi. Sache me laisser manger en paix cette humble côtelette ; c’est pour le moment ma seule jouissance, mon unique envie.

Il est certain qu’une des choses qui nuisent le plus à la bonne influence des reproches intérieurs, c’est le timbre de voix, l’air que nous leur prêtons dans notre esprit. Pendant bien longtemps, je n’ai pas distingué la voix intérieure de ma conscience de la voix de mon précepteur. Aussi, quand ma conscience me parlait, je croyais lui voir un habit noir, un air magistral, des lunettes sur le nez. Elle me semblait pérorer d’habitude, faire son métier, gagner son salaire. C’est ce qui était cause que, dès qu’elle se mettait à me régenter, je me mettais à regimber du ton à la fois le plus respectueux et le plus insolent du monde, toujours désireux de me soustraire à sa dépendance, et jaloux de faire autrement qu’elle ne disait. J’ai tiré de là une règle que je compte mettre en pratique quelque jour : c’est de donner à mes enfants un précepteur si aimable, si indulgent, si rempli de bonté naturelle, si dénué de pédanterie et de toute affectation, que, si leur conscience vient plus tard à revêtir la figure de ce digne maître, elle n’en ait que plus de droits à les conduire et à s’en faire écouter. Ah ! quel dommage qu’avec des vues si sages sur l’éducation de mes enfants, j’aie une si incertaine vocation pour le mariage !

Je mangeais donc la côtelette. Quand elle fut mangée, comme l’appétit m’avait quitté, je devins impatient de voir se terminer ce repas que mes heureux hôtes prolongeaient au contraire, et non pas seulement en propos. Quel unisson dans leurs appétits ! pensais-je, mais surtout quel appétit ! Est-il bien possible qu’on puisse manger autant lorsqu’on s’aime ! c’est donc là que conduit l’amour conjugal ! Oh ! qu’il est différent de cet amour passionné dont le trouble fait le charme, qui vit de ses seules pensées, qui s’alimente de sa propre flamme ! Et tu songerais, Édouard (c’est mon nom de baptême), tu songerais…

— Vous êtes tout pensif, me dit alors obligeamment la jeune épouse de mon ami. Qu’avez-vous donc ?

— Il est triste, lui répondit pour moi celui-ci, comme sont les vieux garçons. À propos, où en sont tes amours, Édouard ?

— Ils sont, lui dis-je, beaucoup moins avancés que les vôtres.

— Diable ! je l’espère bien.

— Moi aussi.

Je ne sais comment ce mot désobligeant m’échappa. Mon ami se tut ; sa femme parla d’autre chose, et je restai tout honteux et en colère contre moi-même, faisant en silence de petites boulettes avec de la mie de pain, et regrettant amèrement de n’avoir pas dîné chez moi, où je n’aurais désobligé personne. Aussitôt que je pus le faire sans trop d’impolitesse, je pris congé, et je m’empressai de regagner mon logis.

Il y avait bon feu. Je tirai mon cure-dent ; pour moi, c’est le cigare. Tout en me récréant ainsi, je songeais à mon ami le père de famille ; et, remaniant par la pensée son air, son ton, sa phrase, j’en vins à m’applaudir presque de la brusque repartie qui m’était échappée. Au fond, il existe une secrète rancune entre les jeunes mariés et les vieux garçons ; tout au moins il ne peut y avoir entre eux entière et intime sympathie. Les jeunes mariés plaignent le vieux garçon ; mais leur pitié ressemble, à s’y méprendre, à de la moquerie. Le vieux garçon admire les jeunes mariés ; mais son admiration n’est séparée de la raillerie que par un cheveu. Je me disais donc que j’avais eu raison de couper court à leurs quolibets ; et que, si j’avais mis un peu de vigueur dans ma ruade, c’était mon droit, celui du faible, puisque je me trouvais un contre deux.

— Monsieur ! — Qu’y a-t-il ? — Ah ! monsieur ! — Eh bien ? — On sonne au feu ! — Ce ne sera rien. — Quatre maisons, monsieur ! — Où ça ? — Dans le faubourg. — Apporte-moi de l’eau chaude pour me faire la barbe. — Monsieur veut… — Je veux me faire la barbe. — Monsieur entend-il crier ? — Oui. — Dois-je tout de même apporter de l’eau chaude à monsieur ? — Eh oui ! imbécile. Veux-tu que parce qu’on crie au feu, je ne me fasse pas la barbe ?…

« C’est vraiment une belle chose que les assurances, pensais-je en ôtant ma cravate ; voilà des gens qui peuvent voir brûler leurs maisons tout tranquillement, les bras croisés. Les drôles échangent des masures contre des maisons neuves. Un peu de désagrément, c’est vrai ; mais qu’est-ce en comparaison d’autrefois ! Avec ça, il est heureux pour les assurances que le vent ne soit pas plus fort. »

— Eh bien ! apportes-tu cette eau chaude ? — Voici !… — Tu trembles, je crois. — Ah ! monsieur… six maisons !… toutes en flammes… on craint déjà pour le quartier neuf… et ma mère qui ne demeure pas bien loin ! — Et tu ne sais donc pas que, outre les secours qui abondent toujours, ces maisons sont toutes assurées ? — Oui, monsieur, mais ma mère ne possède que son mobilier. Si monsieur… — Y aller ? c’est que je vais avoir besoin de toi. Eh bien, va ; reviens me dire ce qui se passe, et, au retour, achète-moi de l’eau de Cologne.

Je me mis à faire ma barbe, avec d’autant plus d’intérêt que j’essayais un nouveau savon perfectionné. L’écume m’en sembla aussi riche et moelleuse que le parfum en était subtil et délicat ; seulement, l’eau n’étant pas très-chaude, j’en fus contrarié au point de maudire cet incendie qui en était la cause. Pendant ce temps, toutes les cloches de la ville carillonnaient, des cris lugubres retentissaient dans les rues voisines, et des troupes de gens venaient s’emparer, en face de chez moi, des seaux de la ville déposés sous un hangar. À ce bruit, j’allai vers ma croisée, tout délecté par une certaine émotion secrète que causent d’ordinaire ces scènes tumultueuses. Il faisait nuit, en sorte que je ne vis point les gens ; mais j’aperçus au ciel une lueur rougeâtre, sur laquelle les toits et les cheminées des maisons se dessinaient en un noir opaque. Quelques reflets arrivaient jusqu’à la grosse tour de la cathédrale, du sommet de laquelle les cloches en émoi m’envoyaient leurs volées, tantôt en un bruit éclatant, tantôt en un murmure lointain, selon que le batail frappait de mon côté ou du côté de l’horizon. C’est magnifique ! me dis-je. Et je revins vers la glace pour achever de me faire la barbe.

Elle me fut très-longue à faire et très-critique, à cause d’une petite coupure demi-cicatrisée qui, située sur l’arête du menton, exigeait les plus grands ménagements ; d’ailleurs j’allais voir de temps en temps les progrès de la lueur rougeâtre, qui ne cessait d’augmenter. Déjà quelques flammèches, s’élevant en gerbes au haut des airs, retombaient gracieusement avec tout l’éclat d’un gigantesque feu d’artifice. Au fait, pensai-je, ce doit être un très-beau spectacle ; j’ai fort envie d’y passer avant de me rendre au Casino. Je me hâtai donc d’achever ma toilette ; et, après avoir bouclé mon manteau et mis mes gants blancs glacés, je sortis, me dirigeant du côté du faubourg. Il n’y avait personne dans les rues, les boutiques étaient fermées ; seulement je croisai deux ou trois équipages qui portaient au Casino quelques personnes de ma connaissance.

J’arrivai bientôt au faubourg. Le mal était affreux, l’effet sublime. Quatre ou cinq toitures embrasées lançaient au ciel des tourbillons de flamme et de fumée ; et, au milieu de cette scène lugubre, une clarté de fête illuminait les quais, les ponts, et des milliers d’hommes agissant parmi le désordre et les clameurs. Les habitants des maisons menacées jetaient leurs meubles par les croisées, ou emportaient au travers de la foule leurs effets les plus précieux, jusque dans un temple voisin qu’on leur avait ouvert pour les y déposer. De longues files d’hommes, de femmes, d’enfants, communiquant avec la rivière, faisaient arriver les seaux jusqu’aux pompes, dont le bruit cadencé dominait les cris de la foule. Au milieu du feu, des hommes armés de haches abattaient des poutres enflammées ; tandis que d’autres, du haut des maisons voisines, dirigeaient au centre de l’immense brasier le jet bruyant des pompes.

— Sait-on, demandai-je à un bonhomme très-affairé, sait-on comment le feu a pris ? — Allez à la chaîne, me dit-il. — Fort bien ; mais répondez-moi, sait-on… — Votre serviteur de tout mon cœur.

Cet homme me parut d’une grossièreté singulière, et je me mis à déplorer ce mauvais ton des basses classes, si commun aujourd’hui, qu’un homme bien élevé ose à peine s’adresser aux passants, même en employant les formes les plus polies. Mais une autre voix vint interrompre ces réflexions :

— Hé ! l’amateur aux gants blancs, un peu d’aide par ici. On vous fera place…

Je marchai d’un autre côté, vivement blessé de cette insolente et familière apostrophe.

— Ici ! ici ! factionnaire ! amenez-nous ce joli cœur.

Indigné, je tirai sur la gauche.

— Holà ! ici, le marquis !

Exaspéré, je tirai sur la droite.

— Gredin ! si tu ne viens pas travailler, je te vas donner à boire !

Horriblement blessé dans mes sentiments les plus honorables, je me décidai à quitter cette détestable société pour me rendre de ce pas au Casino. — On ne passe pas ! me dit un factionnaire en me barrant le chemin avec son fusil.

— Permettez, monsieur, vous devez comprendre à ma mise que votre consigne ne s’adresse pas à moi. Je me rends au Casino.

— Au Casino ! mille tonnerres ! ne voyez-vous pas qu’on manque de bras ? À la chaîne ! marche !

— Savez-vous, mon ami, que vous pourriez avoir à vous repentir de votre brutale grossièreté ? Je veux bien ne pas vous demander votre nom, mais ôtez-vous de là à l’instant.

— Je m’appelle Louis Marchand, qui ne vous craint pas, chasseur au cinquième, capitaine Ledru. À la chaîne, canaille ! Croyez-vous donc que ces braves gens travaillent là dans l’eau pour leur plaisir ?… Casino que vous êtes !… Aller danser, n’est-ce pas ? quand ces femmes se morfondent !

Pendant ce débat, les toitures enflammées venaient de s’écrouler avec un fracas terrible que suivit un moment de silence ; car l’immense foule, les yeux attachés sur ce spectacle, avait suspendu son travail..... On entendait distinctement le pétillement des flammes, auquel se mêlait le sourd retentissement d’une pompe qui arrivait en cet instant d’une commune éloignée. Un homme à cheval survint qui cria : Courage ! courage ! mes amis, on est bientôt maître du feu. Plusieurs personnes l’entourèrent aussitôt, et je l’entendis qui leur disait : Le feu gagne le quartier neuf, il vient de prendre aux foins de la Balance. Nous manquons de monde. Trois hommes ont péri !… Puis il reprit le galop, et disparut. À l’ouvrage ! cria-t-on de toutes parts, à l’ouvrage ! le feu est au quartier neuf ! Je fus entraîné par la foule, et je me trouvai bientôt former un anneau de l’immense chaîne.

Je n’eus pas d’abord le temps de me reconnaître. Les seaux se suivaient avec une rapidité continue ; et, faute d’habitude ou d’adresse, je donnais à chacun une secousse qui faisait jaillir l’eau contre moi, au grand détriment de ma toilette. J’en étais fort contrarié, car je n’avais point renoncé encore au projet d’aller au Casino. Je voulus tirer mes gants ; mais ils étaient si bien collés à mes mains, que je dus renoncer à cette opération, pour laquelle il m’eût fallu beaucoup plus de temps qu’on ne m’en laissait. Je me trouvais placé sur le quai, tout près de l’endroit où la chaîne aboutissait à la rivière par des degrés qui descendaient jusque sous l’eau. Là, par un froid intense, des hommes en blouse, dans l’eau jusqu’aux genoux, remplissaient les seaux sans relâche, à la lueur d’une torche ; et, dans le cahotement de cette chaîne inclinée sur une rampe rapide, ils recevaient sur leurs épaules une partie de l’eau qu’ils tendaient aux hommes placés au-dessus d’eux. Autour de moi, des femmes de tout âge, mais non de toute condition, formaient le plus grand nombre, et des manœuvres, des ouvriers, quelques messieurs remplissaient le reste des chaînons. Quoique placés assez loin de l’incendie, le vent, portant sur notre côté, nous amenait une pluie de feu qui ajoutait encore à l’impression de cette scène sinistre.

Il y a quelques instants encore qu’insulté, indigné, je ne songeais qu’à aller réparer dans les salles du Casino les outrages faits à ma dignité ; mais, introduit presque forcément au milieu de cette nouvelle scène, mes pensées avaient pris un autre cours ; et, malgré le froid, l’eau et la contrariété, je passais peu à peu sous l’empire d’émotions entraînantes et vives, dont le charme énergique m’était inconnu. Une sorte de fraternité fondée sur le commun besoin qu’on a les uns des autres, l’entrain du travail, la conscience d’être utile, faisaient régner autour de moi une gaieté cordiale, qui se manifestait par des saillies sans grossièreté, par des procédés remplis d’un généreux dévouement. — Allons, bonne femme, donnez-moi votre place ; passez aux seaux vides. — Laissez faire, l’ami, je suis blanchisseuse : les bras dans l’eau, c’est mon métier… — Eh ! les gants blancs ! ce n’était pas à ce bal-ci que vous alliez ! voulez-vous changer de place ? — Bien obligé, brave homme, je commence seulement. — Courage ! amis, ça assouplit les bras. Pardieu ! blanchisseuses, nos chemises se lavent sans vous : mon jabot est en lessive. C’est égal. En avant ! une, deux ! droite, gauche ! — Survient un homme : Veux-tu boire, toi ? me dit-il. — Je veux bien, l’ami, mais après ceux-ci, après cette bonne femme qui travaille depuis plus longtemps que moi. — Non, non, buvez, buvez, pas de façons. Et je bois le meilleur verre de vin que j’aie bu de ma vie.

En même temps que je me laissais gagner à ces émotions expansives, je me sentais peu à peu pénétré de respect pour ces hommes en blouse, dont la torche me permettait de voir l’infatigable et rude travail. Pour eux, le zèle seul, l’abnégation d’eux-mêmes, le dévouement simple mais grand du manœuvre qui estime lui-même à bas prix ses indispensables services, étaient les seuls mobiles de leur activité désintéressée. Ils ne pouvaient ni causer, ni participer à la gaieté qui régnait dans nos rangs ; ils n’avaient pas pour récréation la vue de l’incendie, ni pour récompense les regards de la foule. Aujourd’hui, pensais-je, dans l’ombre de la nuit, ces braves font le plus pénible de l’œuvre ; demain, à la clarté du jour, ils rentreront ignorés dans les rangs obscurs de leurs camarades… Et un saint respect, une admiration enthousiaste, une vénération pleine et reconnaissante saisissant mon cœur avec force, je me serais mis à leurs genoux : j’étais honoré de leur servir d’aide, plus que je ne le fus jamais du sourire des grands, de l’accueil flatteur des puissants. En ce moment, les voitures que j’avais rencontrées le même soir allant au Casino se présentaient à mon imagination pour essuyer mes plus fiers dédains, et pour me faire jouir moi-même avec transport de ce que mon égoïsme ne m’avait pas, comme à eux, fait préférer la fade société des oisifs à l’émouvante confraternité des blanchisseuses et des manœuvres.

Vous le voyez, lecteur, j’avais bien changé de rôle. Je n’étais plus l’homme blasé, ennuyé, que vous connaissez ; je n’étais plus le monsieur venant assister à l’incendie comme à un curieux spectacle ; je n’étais plus l’oisif insulté par les travailleurs ; mais, bien au contraire, par une transformation assez plaisante pour vous qui venez de lire mon histoire, j’étais devenu le plus acharné contre les passants que je voyais de ma place errer sans se mettre à l’œuvre. — Hé ! l’amateur ! leur criais-je, ici ! il y a place, entrez en ligne, messieurs. Indignes gens ! Voyez donc ces hommes dans l’eau depuis six heures de temps, et puis restez là les bras croisés ! Allons, factionnaire ! de la crosse contre ces fainéants ! Bonne dame, n’est-ce pas une honte ? Et vous, mademoiselle, je vous en conjure, retirez-vous : le froid vous saisit, vous êtes trop jeune pour cette besogne.

La jeune enfant à qui je m’adressais ainsi se trouvait placée en face de moi. Je ne l’avais pas d’abord remarquée au milieu du désordre et de l’obscurité ; mais, depuis que la lueur croissante de l’incendie avait permis de distinguer les visages, ses traits, sa jeunesse et la blancheur délicate de ses mains avaient peu à peu attiré mon attention, aussi bien que la douce commisération que je voyais briller dans son regard, toutes les fois qu’elle le tournait du côté des flammes. Insensiblement toutes les impressions que je viens de décrire s’étaient confondues avec le sentiment que j’éprouvais à voir cette fille belle et d’un si jeune âge, venant ajouter à l’œuvre robuste de la foule l’effort de ses débiles bras. Une tendre pitié m’émouvait pour elle ; et, bien que ce fût ce sentiment qui me portait à lui conseiller de se retirer, je sentais déjà que son absence m’aurait enlevé à une douce ivresse, et qu’elle eût désenchanté pour moi toute cette scène ; où j’avais rencontré inopinément de si vives émotions.

Elle ne répondit à mes paroles que quelques mots, d’après lesquels je compris qu’elle attendait sa mère pour se retirer, et qu’un embarras bien naturel la forçait à rester plutôt que de se retirer seule, ou à la merci de quelqu’un des hommes qui étaient autour d’elle. Cependant elle paraissait de plus en plus transie, et déjà ses voisins s’apercevaient que ses mains affaiblies ne pouvaient plus suffire à l’activité de la chaîne. L’un d’eux, le même homme qui m’avait interpellé en m’appelant les gants blancs, lui dit : — Pauvre petite, laissez-nous faire ; allez vous réchauffer chez vous. Voulez-vous que je vous y conduise ? Qui prend ma place ? — Prenez la mienne ! m’écriai-je, je l’emmènerai. — Avec plaisir, monsieur les gants blancs. Bon voyage ! et à nous les affaires. Attention, les troupiers ! Un temps, deux mouvements ! Depuis qu’il en boit, le drôle devrait n’avoir plus soif. Bravo ! mère Babi, à vous la croix d’honneur ! Si le diable crève, c’est vous qui l’aurez gonflé. Une prise, et en route !

Pendant que les éclats de rire accompagnaient les gais propos de ce brave homme, j’avais saisi la main glacée de la jeune enfant, et je m’éloignais de la chaîne vers les rues obscures où ne pénétrait plus la lueur de l’incendie. J’étais si rempli d’un trouble délicieux, en me voyant devenu le seul protecteur de cette aimable fille, que j’oubliais entièrement de m’enquérir auprès d’elle du lieu de sa demeure, où pourtant je voulais la conduire. Pour elle, elle marchait précipitamment ; puis, ralentissant peu à peu le pas, elle finit par s’arrêter comme oppressée. Je ne sus point distinguer si c’était l’effet de l’émotion, ou d’un malaise causé par le froid ; mais, l’ayant soutenue de l’un de mes bras, je détachai de l’autre mon manteau, dont je la couvris, tout ému du plaisir de le voir servir à un si charmant emploi. Quelques instants après, ayant fait un effort : — Monsieur, me dit-elle d’une voix jeune et timide dont le son charma mon oreille, puisque je ne rencontre pas ma mère, permettez que je me retire seule, — Je ne puis, lui dis-je, vous accorder cette demande, quelque envie que j’aie de ne pas vous déplaire. Vous êtes souffrante, je ne vous quitterai pas que vous ne soyez chez vous, et entourée des soins que vous méritez. Jusque-là, daignez vous confier à moi ; votre jeunesse m’inspire autant de respect que d’intérêt.

Elle ne répondit rien, et nous continuâmes à marcher. Je sentais son bras trembler sur le mien, et le trouble de la pudeur agiter sa démarche. Lorsque nous fûmes arrivés auprès d’une certaine allée, elle retira son bras : « C’est ici, dit-elle ; il me reste, monsieur, à vous remercier… — Mais trouverez-vous votre mère, quelqu’un ? — Ma mère ne peut tarder à venir ; je vous remercie, monsieur. — Alors permettez que je m’en assure ; car, pour le moment, je ne crois pas qu’il y ait personne chez vous, et dans tout le voisinage je n’aperçois pas une seule lumière. Veuillez me précéder. Il y a plus d’honnêteté à ce que je vous remette aux mains de madame votre mère, qu’à ce qu’elle sache qu’un inconnu vous a reconduite. » Pendant que je parlais ainsi, la timide enfant, à la vue d’une personne qui passait, était entrée dans l’allée où je la suivis. Je n’osai plus, dans cet endroit obscur, lui offrir mon bras, ni l’intimider de mon approche ; néanmoins, comme au contour de l’escalier je vins à manquer la marche, elle me tendit sa main par un geste involontaire, et en la saisissant j’éprouvai ce vif enivrement qui est comme les prémices du véritable amour, mais que je n’avais pas rencontré encore au milieu des sentiments factices et des convenances du grand monde.

Quand nous fûmes parvenus au troisième étage, la jeune fille ouvrit une porte. Je crus m’apercevoir qu’elle versait quelques larmes. « Avez-vous quelque chagrin ? lui dis-je. — Non, monsieur… mais… je ne sais comment vous engager à vous retirer… Il me semble que vous ne devez pas entrer ici à cette heure… — Je n’entrerai pas, lui dis-je, si je vous chagrine si fort ; mais j’attendrai ici jusqu’à ce que votre mère soit de retour. Entrez, allumez une lumière, reposez-vous, et ne m’enviez pas, en souffrant que je reste ici sur le seuil, le bonheur de croire que je veille sur vous jusqu’à ce qu’un autre me relève. » Alors elle entra en déposant le manteau auprès de moi, et peu d’instants après une lumière parut qui éclaira un modeste réduit, espèce de cuisine propre et bien arrangée, où quelques meubles élégants contrastaient avec les ustensiles de ménage qui brillaient sur les tablettes.

Dans ce moment, je ne pouvais pas voir les traits de la jeune fille ; mais son ombre, répétée sur les rideaux qui cachaient au fond de la chambre une alcôve retirée, me laissait deviner une taille charmante et les grâces d’un maintien à la fois noble et tout embelli de jeunesse. Au mouvement de l’ombre, je jugeai qu’elle était occupée à réparer le désordre de ses cheveux, dont je voyais ondoyer les boucles flottantes à l’entour d’un cou dont la lueur de l’incendie m’avait déjà révélé l’élégante beauté. Tout imparfait que fût ce spectacle, il me paraissait enchanteur, et de moment en moment mon cœur se livrait avec plus d’abandon à l’entraînante douceur d’un sentiment plein de charme et de vivacité.

Cependant les instants s’écoulaient dans un absolu silence. L’ombre seule m’apprenait quelque chose de celle dont la vue était encore refusée à mes yeux, impatients de la contempler. Je vis qu’elle s’était assise, la tête appuyée sur sa main ; mais un vacillement, que j’attribuai d’abord à la flamme tremblante de la lumière, me causait des illusions qui commençaient à me donner quelque inquiétude. Je regardais avec anxiété la figure qui semblait se pencher pour se relever avec effort, je croyais entendre quelques soupirs étouffés ; à la fin, ne pouvant maîtriser mon trouble, j’entrai précipitamment, et je vis la jeune fille qui, pâle et les yeux éteints, succombait sous le poids de la fatigue, du malaise et du trouble. En un clin d’œil elle fut sur mes bras, et je la transportai sur le lit que cachaient les rideaux de l’alcôve. Là, je m’empressai de la couvrir de mon manteau ; puis, cherchant parmi les ustensiles épars dans la cuisine, je trouvai bientôt du vinaigre, avec lequel j’humectai doucement son front et ses tempes.

Je ne tardai pas à être inquiet de l’état de cette jeune fille, et embarrassé de ma situation, non point qu’elle ne me parût plus charmante qu’aucune de celles où j’ai pu me trouver dans ma vie, mais parce que réellement elle pouvait compromettre et affliger justement celle qui m’était déjà si chère. À mesure que mes soins lui procuraient quelque soulagement, sa jolie main faisait quelques signes qui trahissaient les touchantes alarmes de sa pudeur. Alors je m’éloignais du lit, appelant de tous mes vœux le retour de la mère, qui seule pouvait apporter un remède efficace aux angoisses de la jeune malade. Plusieurs fois je crus entendre, vers le seuil, quelque bruit qui m’annonçait son approche ; mais, trompé dans mon attente, je rentrais bientôt dans mes perplexités.

Après quelques instants de silence, ayant écarté doucement le rideau, je reconnus que la jeune fille s’était endormie paisiblement. Par un scrupule dont je compris la cause, elle avait écarté le manteau de dessus elle, et s’était enveloppée de la couverture. Je ne pus résister au désir de contempler ses traits, en sorte qu’ayant approché la lumière, mes yeux purent se repaître du spectacle de sa beauté, que rehaussaient un air de grâce négligée et le doux éclat d’une pâleur touchante. Quelques cheveux épars voilaient à demi son front virginal, tandis que son cou délicat reposait sur les tresses en désordre de sa longue chevelure. Jamais, dans une situation plus enivrante, de plus rares attraits n’avaient séduit ma vue, ni plongé mon cœur dans le délire de plus vifs transports. Néanmoins j’eusse plutôt percé mon sein d’un fer qu’osé flétrir par un seul baiser les roses intactes de ce modeste visage. Seulement je m’étais baissé pour pouvoir respirer cette haleine dont la douce atteinte suffisait à embaumer mon cœur et mon imagination des plus purs parfums de l’amour…

— C’est infâme ! Que faites-vous là ? Qui êtes-vous ? Je me retournai, rouge et tremblant comme un coupable… — Madame, balbutiai-je, je ne fais rien de mal… Vous l’apprendrez vous-même de votre enfant, lorsque ce sommeil qui a suivi son malaise l’aura soulagée…

— Quel malaise ? dit-elle en baissant la voix. Qu’avez-vous à faire ici ? je ne suis pas sa mère…

— Si vous n’êtes pas sa mère, quel droit avez-vous de vous courroucer ainsi, à propos des soins que je donne à une enfant que le hasard a remise à ma garde ?…

— À votre garde ! Bien gardée, ma foi !!!… Indigne que vous êtes !… Est-ce qu’on s’introduit ainsi dans une maison honnête ?… Sortez !…

— Vous me paraissez, madame, emportée par de bien vils soupçons. Et au lieu de me retirer, comme c’était mon intention de le faire dès que je pourrais remettre à des mains sûres ce précieux dépôt, vos propos et votre air tendraient plutôt à me retenir dans ce lieu…

— C’est notre voisine, monsieur, dit alors la jeune fille d’une voix tremblante ; elle ignore vos bontés… Veuillez la laisser auprès de moi, et recevoir les remercîments que je vous dois…

— Je le ferai, puisque vous m’en priez… Mais puis-je encore vous être utile en cherchant à retrouver madame votre mère, ou à lui porter de vos nouvelles ?…

— On la retrouvera sans vous, reprit brutalement la voisine ; passez seulement votre chemin.

Sans répondre à cette femme, je pris congé de l’aimable enfant, en lui exprimant le vœu que je formais de la voir se rétablir promptement et l’intention où j’étais de venir m’informer d’elle auprès de sa mère. Après quoi je sortis, sans songer à mon manteau resté sur le pied du lit.

J’étais indigné contre cette voisine, et vivement blessé d’avoir été surpris dans l’unique moment où une curiosité bien naturelle m’avait porté à m’approcher du lit ; mais il me semblait, au regret avec lequel je m’éloignais de ce réduit, que j’y eusse laissé mon cœur. À mesure que je cheminais, ce passé, encore si voisin, prenait peu à peu la teinte d’un songe lointain que je tâchais de ressaisir ; et, pendant que je le disputais ainsi à l’empire des impressions nouvelles, je m’égarais dans les rues sans plus songer à ma demeure, à l’incendie, ni à l’heure avancée. Seulement la vue d’un passant me faisait battre le cœur ; dans chacun je m’attendais à voir, je croyais reconnaître la mère de ma protégée, et j’entourais déjà de respect et d’amour cet être inconnu qui avait donné le jour à mon amie. Mon amie ! ainsi la nommais-je déjà dans mon cœur, dans ce secret sanctuaire où nulle entrave ne gêne la tendresse du langage, où l’amour seul dicte les mots, et prête à chacun sa douceur, ses charmes et son prestige.

Après avoir ainsi erré pendant longtemps, je me trouvai dans le voisinage du faubourg. Alors seulement je vins à songer à l’incendie, et les événements de la soirée se retracèrent à mon esprit, mais comme des impressions presque effacées, au milieu desquelles je retrouvai sans cesse l’image de la jeune fille, ses mains blanches sur les seaux, son beau regard réfléchissant l’éclat des flammes. Reprenant un à un mes souvenirs, je l’accompagnais de nouveau, je la couvrais de mon manteau, je saisissais sa main dans l’obscurité ; mais surtout je sentais avec émotion sur mes bras l’empreinte de son jeune corps, et je retrouvais avec délices ce moment où, chargé de ce doux faix, je l’avais transportée sur son lit, dans la solitude de sa demeure. Pendant que ces pensées me ravissaient, je passais presque sans curiosité devant les lieux que naguère dévorait la flamme. L’incendie, maîtrisé à la fin par les efforts de la foule, exhalait en tourbillons d’une noire fumée ses dernières fureurs. Des solives charbonnées, des monceaux de ruines et de décombres gisaient entassés sur ce vaste espace, occupé quelques heures auparavant par des maisons populeuses, par des familles paisibles, maintenant errantes et désolées. Autour veillaient quelques hommes du guet, et une pompe promenait son jet solitaire sur les points où les rafales d’un vent glacé ranimaient des feux mourants et mal éteints. Quittant ce théâtre de désolation, je me perdis dans le silence et l’obscurité des rues, et quelques instants après j’étais dans ma demeure.

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