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Les Américains, partis dans le courant de la nuit précédente pour prendre le colonel de Salaberry en revers, égarés volontairement par Jean, avaient passé toute la nuit à chercher un gué que le maître d’école se gardait bien de leur laisser trouver.
Purdy, soupçonnant une perfidie, menaça plusieurs fois l’amant de Marie de lui brûler la cervelle, s’il le faisait tomber dans une embûche ; mais, à chacune de ses menaces, Jean opposait une telle bonhomie que Purdy finissait par s’abandonner à la fidélité de son guide.
Àmidi, le vacarme du combat étant arrivé aux oreilles du colonel, il marcha immédiatement vers le théâtre de l’action.
Son avant-garde fut reçue et repoussée d’abord par la milice sédentaire sous le capitaine Bruyère, qui, après avoir plié un instant, était revenu à la charge, adossé à la compagnie légère du 3 bataillon de milice incorporée. Le capitaine Daly, commandant, comme on sait, cette compagnie, ne se contenta pas de mettre l’avant-garde de Purdy en déroute ; mais, traversant le gué, il la refoula sur le corps principal, lequel, à son tour, pressa vigoureusement les Canadiens, blessa leur deux braves officiers et les contraignit à lâcher pied.
Échauffés par ce premier succès, les Américains se ruèrent en masses compactes vers le bord de la rivière. C’est là que les attendait le capitaine Juchereau Duchesnay. Sortant subitement des broussailles où il s’était tenu caché avec les siens, celui-ci parut sur la rive opposée du Châteauguay ; et, à plusieurs reprises, envoya aux agresseurs des décharges de mousqueterie, qui les tinrent en échec jusqu’à la chute du jour, moment où leur commandant « ne pouvant, dit Bouchette, faire impression sur la bravoure invincible de cette bande de vrais Spartiates, jugea à propos d’abandonner un combat si inégal, abattu de sa défaite et de sa disgrâce. »
Désespéré de cet échec, Hampton avait, à trois heures de relevée, ordonné la retraite, et s’était retiré en bon ordre dans la direction de Four-Corners. Il laissait sur le champ de bataille plus de quarante morts, tandis que les Canadiens n’avaient perdu que six hommes.
Les trois cents héros de Châteauguay se félicitaient mutuellement de l’éclatante victoire qu’ils venaient de remporter, grâce à la miraculeuse habileté de leur colonel, sur plus de sept mille ennemis, quand on annonça que le général sir George Prévost et le major de Waterville arrivaient de Caughnawaga, où ils formaient, avec les troupes miliciennes du district de Montréal, une ligne de réserve.
Nous n’avons pas besoin de rapporter leur surprise, en constatant cet admirable fait d’armes dont l’histoire ne nous offre peut-être qu’un seul exemple bien avéré.
Les soldats, qui s’étaient distingués pendant l’action furent complimentés à tour de rôle ; et, quand la revue fut terminée, le colonel de Salaberry s’approcha d’un volontaire qui se dissimulait, derrière les groupes.
— Pourquoi n’oses-tu pas avancer ? lui dit-il.
— Monsieur…
— Ne m’as-tu pas sauvé la vie ? si tu l’as oublié, sois certain que je me le rappelle.
— Mais…
— Voyons ne nie pas ; je te reconnais. Tu es le pêcheur qui me supplia de le laisser servir dans nos rangs. Je te dois une récompense et sur mon honneur, je te jure que tu auras ce que tu demanderas !
— Quoi, s’écria Marie, vous m’accorderiez…
— Tout ce que tu voudras. Ma parole est sacrée.
— Eh bien ! dit la jeune fille d’une voix si faible que le colonel fut obligé de se pencher pour l’entendre, promettez-moi qu’il ne sera pas fait de mal au prisonnier.
— Quel prisonnier ?
— D’hier au soir.
— À cet Américain, dit Charles en fronçant les sourcils. Pardieu, voilà qui est plaisant ! Quel intérêt as-tu ?…
Marie répliqua quelques mots en baissant davantage la voix.
— Ah ! dit ensuite le colonel avec une stupéfaction profonde. Mais, mon enfant, ce que vous désirez là n’est guère possible. Tout prisonnier est passible d’un conseil de guerre. En tout cas, je vous garantis que j’userai de mon crédit pour qu’il soit relâché.