‹ L’Héroïne du ColoradoChapitre 38 sur 75 · Chapitre 5 Moins une…

Chapitre 5 Moins une…

— C’est épouvantable…

— Que faire ?

— Il devient impossible d’éviter l’accident.

— Peut-être.

— Vous avez une idée, George ?

— Oui, vous allez me déposer sur la voie et je vais tenter de faire dérailler le fourgon.

— Mais, objecta Hamilton, la voie est étroite, le wagon même déraillé sera heurté par l’express.

— C’est vrai, fit Helen.

— C’est pourquoi, fit Storm, je vais tenter quelque chose de pas très commode.

— Qu’allez-vous faire, George ? demanda Helen anxieuse.

— Je vais donc faire dérailler le fourgon, mais je vais le faire dérailler au moment où il s’engagera sur l’estacade de Cold Point.

— Jamais vous n’aurez le temps, dit Hamilton.

— Si, monsieur. Seulement je vais demander à miss Helen de faire rendre tout ce qu’elle pourra à la machine.

Helen obéit. Elle manœuvra manettes, leviers, boutons. Maintenant l’auto lancée à une vitesse folle bondissait sur les rails. Personne ne parlait plus.

— Attention, dit tout à coup la voix de Storm. Je saute. Quant à vous, miss Helen, dévalez tout de suite le talus aussitôt que vous aurez franchi les trois pierres blanches qui sont placées à votre gauche un peu avant l’entrée du pont… All right !

La vaillante exclamation du jeune homme se perdit dans le fracas de la machine.

Storm roula sur la voie, mais se releva sans aucun mal.

Le fourgon n’était pas encore en vue, mais il allait bientôt se dégager de la courbe qui le masquait encore aussi bien à Storm qu’au mécanicien de l’express.

Il n’y avait pas une seconde à perdre.

Le mécanicien choisit des pierres de moyenne grosseur et commença à bloquer les rails sur une longueur de trois mètres à peu près.

Le pauvre garçon se hâtait…

Tout à coup, un bruit terrible lui fit redresser la tête.

C’était le fourgon qui venait sur lui comme un bolide… Derrière, l’express arrivait tout près, formidable.

Le mécanicien se jeta sur le talus et roula le long de la pente presque à pic et arriva en bas sans trop de mal.

Il resta accroupi dans le sable, haletant, harassé, les tempes bourdonnantes.

Soudain, un bruit de cataclysme fit retentir tous les échos de la vallée.

Storm souleva la tête et regarda.

Le fourgon, arraché des rails, avait fait un bond énorme et franchissant le pont de bois, venait de s’écraser sur la lèvre du remblai.

Derrière lui, sur la voie libérée, l’express enfilait l’estacade à toute vapeur.

Mais bientôt le train stoppait.

Le mécanicien du train avait vu l’accident. Il n’y comprenait rien et voulait se rendre compte de ce qui s’était passé.

Les voyageurs, eux, n’avaient rien vu et comprenaient bien moins encore.

— Comment, on stoppe en rase campagne ?

— Le train est attaqué ?

— Mais non, c’est un accident de machine.

— C’est gai, nous sommes encore à plus de soixante milles d’Oceanside.

— Tenez, regardez… qu’est-ce qu’il y a donc ?

Et les voyageurs commencèrent à descendre.

Cependant le mécanicien et le chef de train avaient couru à Storm qui venait de se relever et le questionnaient de façon peu aimable.

— Qu’est-ce que vous venez de manigancer, mon garçon ?

— Oui, il faut s’expliquer et plus vite que ça.

— Il vient de vous sauver la vie ! s’écria impétueusement Helen qui accourait suivie de Hamilton.

— Qu’est-ce que c’est encore que ceux-là ! demanda d’un ton bourru le chef de train.

— Ceux-là, c’est moi, fit rudement Hamilton qui arrivait sur le lieu de la scène, et en retirant son chapeau, ce qui permit de bien voir ses traits énergiques.

— Mille millions de diables ! le patron ! grommela l’employé qui venait de retirer sa casquette en reconnaissant son directeur.

— Je vous demande pardon, monsieur Hamilton, je ne vous avais pas reconnu.

— Ce n’est pas une raison pour ne pas être poli.

Il poursuivit en mettant la main sur l’épaule de George :

— Ce garçon-là vient de risquer sa peau pour éviter un épouvantable accident.

Et en quelques mots, il raconta ce qui s’était passé.

— Mais c’est Storm ! s’écria le mécanicien en dévisageant son collègue. Ma parole, George, je t’assure qu’il faut s’y prendre à deux fois pour s’assurer que c’est bien toi.

En effet, et il faut l’avouer, notre héros avait une triste figure, un coup de poing qui lui avait poché l’œil gauche, la poussière du charbon dont le fourgon avait été chargé mélangée à la sueur, la boue qu’il avait recueillie en faisant ses deux culbutes le rendaient absolument méconnaissable. Maintenant on échangeait des poignées de main et Storm recevait de tout le monde les plus chaudes félicitations.

— Assez, assez, dit-il enfin en riant, d’ailleurs je ne suis pour rien dans l’aventure ou pour si peu de chose, celle qui a tout fait, c’est miss Holmes que voici…

— Voulez-vous vous taire, George !…

Ce fut au tour de Helen à être acclamée. La jeune fille était furieuse.

Enfin, voyageurs, mécanicien, employés, reprirent leur place, et le convoi continua sa marche. Au moment où l’on se séparait, Hamilton avait crié au chef de train :

— En arrivant en gare d’Oceanside, lancez une dépêche sur toute la ligne pour annoncer que vous êtes arrivés sans accroc.

— Et tâchez de savoir, ajouta Helen, pourquoi le télégraphiste du poste 914 n’a pas transmis sa dépêche.

Nos amis revinrent à l’auto. Spike venait de rouvrir les yeux.

— Essayez de marcher un peu, mon garçon, dit Hamilton en le soulevant par les épaules.

— Ça va mieux, monsieur, ça va mieux, fit-il en risquant quelques pas en trébuchant.

Helen et Storm le soulevaient.

— Ah ! miss Helen, murmura-t-il, c’est encore à vous que je dois d’être en vie. Maintenant il peut bien arriver ce qu’on voudra, mais je jure que je ne vous quitte plus, si toutefois vous voulez bien de moi, ajouta-t-il humblement.

— Mais oui, Spike, mais oui, répondit gaiement la jeune fille, et nous ferons l’impossible pour que vous retrouviez cette peau d’honnête homme dans laquelle je veux vous voir finir vos jours.

— Et les habits de gentleman aussi… demanda timidement Spike.

— Les habits de gentleman également.

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