‹ L’Héroïne du ColoradoChapitre 41 sur 75 · Chapitre 3 Le repas interrompu

Chapitre 3 Le repas interrompu

Après l’altercation qu’ils venaient d’avoir avec Otto et Frick, les agents de Dixler, miss Helen et George se dirigèrent vers l’hôtel de ville pour aller réclamer, ainsi que l’ingénieur Hamilton les en avait chargés, le duplicata des contrats détruits dans l’incendie du wagon.

— Je crains bien, dit Helen, que nous n’arrivions trop tard. Il est midi moins le quart.

— Eh bien !

— Les bureaux ferment à midi. Quand nous arriverons, nous ne trouverons personne. Les employés seront partis et les bureaux fermés.

— Ce n’est pas un grand malheur. Nous en serons quittes pour y aller à deux heures, après déjeuner.

— Il n’y a pas moyen de faire autrement. Mais où déjeunons-nous ?

— Si j’osais, balbutiait George en rougissant. Nous sommes à deux pas de mon petit logement… Voulez-vous, chère Helen, me faire l’honneur d’accepter mon invitation ?

— Oui, très volontiers, mon cher ami, répondit la jeune fille en souriant de l’embarras de son camarade d’enfance. Mais vous avez l’air très intimidé ! Il y a pourtant bien des années que nous nous connaissons et je ne suis, comme vous, qu’une modeste employée de chemin de fer.

— Ce n’est pas très luxueux ni très confortable, murmura George, de nouveau.

— Cela m’est bien égal. Je suis sûre que vous êtes admirablement installé.

Le mécanicien ne se sentait pas de joie, il ressentait au fond de son cœur une véritable et complète allégresse.

Il exultait quand il commanda à la vieille femme qui s’occupait de son ménage de garçon, de monter du dining room situé au rez-de-chaussée de la maison, tout ce qu’il y avait de meilleur : un poulet, de ces beaux fruits de Californie, et même une bouteille de vin de France.

Helen protestait pour la forme, très amusée au fond.

— Vous allez vous ruiner, s’écria-t-elle, ce n’est plus un déjeuner, c’est un véritable festin.

Et elle ajouta, en levant le doigt d’un air de menace qui n’avait rien d’effrayant :

— Je n’épouserai jamais un homme qui a des goûts aussi fastueux. Nous aurions vite fait d’être complètement ruinés.

Tous deux riaient comme des écoliers qui vont faire la dînette.

Ce fut Helen qui dressa le couvert sur une petite table près de la fenêtre ; ce fut elle qui fit le thé dans une belle théière de métal anglais dont George ne se servait que dans les grandes occasions.

Elle disposa avec art les fruits dans le compotier, elle découpa habilement le poulet et voulut elle-même servir George qui la contemplait avec admiration.

Il lui semblait que la blonde chevelure de Helen mettait un rayon de soleil enchanté dans l’étroite petite pièce mesquinement meublée.

En ce moment sa petite salle à manger paraissait à George plus magnifique que tous les palais impériaux ou royaux dont il avait vu la photographie dans les revues illustrées.

— Vous êtes une fée, murmura-t-il délicieusement ému ; il rayonne de vous comme une atmosphère de bonheur. Heureux celui que vous choisirez pour mari.

Et il ajouta mélancoliquement :

— Hélas ! ce ne sera pas moi.

— Qui sait, dit-elle malicieusement. On a vu des choses plus extraordinaires…

Il y eut un long silence.

Doucement, George avait pris la main de Helen qui ne l’avait pas retirée.

Tous deux échangeaient des regards chargés de mille pensées qu’ils n’osaient ou ne voulaient pas exprimer par des mots.

— … Je travaille beaucoup, dit tout à coup George.

— Je le sais.

— M. Hamilton, qui dirige mes études, m’a assuré que dans trois mois je serai capable de passer l’examen d’ingénieur.

Cette conversation, qui commençait de prendre une tournure tout à fait confidentielle, fut brusquement interrompue par un coup frappé à la porte.

George s’était levé furieux de cette visite importune.

— Qui va là ? demanda-t-il d’un ton bourru, qui n’était rien moins qu’aimable.

— C’est moi, Spike, avec M. Dixler.

— Dixler chez moi ! grommela le mécanicien, il ne manque pas de toupet.

— Ouvrez-lui, ordonna miss Helen, il faut savoir ce qu’il nous veut. Avec vous, d’ailleurs, ajouta-t-elle d’une voix plus douce, je n’ai pas peur de lui.

George poussa la porte et se trouva en face de Dixler qui saluait en s’inclinant cérémonieusement. Quant à Spike, sur un ordre bref de son maître, il s’était éclipsé.

L’Allemand jeta sur les jeunes gens un regard à la fois haineux et railleur.

— Je suis désolé, fit-il, d’interrompre votre lunch et de troubler un aussi agréable tête-à-tête, mais j’ai une sérieuse réclamation à vous adresser.

— De quoi s’agit-il ? demanda George, qui sentait la colère monter en lui.

— J’admire avec quelle désinvolture charmante vous vous êtes emparés de mon auto, me causant ainsi un grave préjudice. Faute de ce moyen de transport, j’ai manqué de conclure une affaire très importante, et je suis dans l’intention de vous intenter un procès.

Miss Helen foudroya l’Allemand d’un regard.

— Et c’est pour me raconter cela que vous venez me déranger, cria-t-elle. Je trouve véritablement votre impudence un peu forte. Vous oubliez, monsieur Dixler, que si je me suis servie de votre voiture, c’était pour sauver des existences humaines et notamment celle de Spike, votre salarié. Vous plaiderez si vous voulez, mais vous êtes sûr de perdre !

Puis se ravisant :

— Je ne veux pas me donner contre vous-même l’apparence d’un tort. M. Hamilton vous enverra un chèque pour prix de la location de votre voiture. Dites-nous ce qu’on vous doit ?

— J’estime à mille dollars le préjudice qui m’a été causé.

— Je vais transmettre votre demande à M. Hamilton, dit la jeune fille, avec un grand calme, ce n’est pas une perte de mille dollars qui empêchera la Central Trust de terminer sa ligne.

George Storm se contenait à grand-peine. Il avait beaucoup de mal à se retenir d’empoigner l’Allemand par les deux épaules et de le lancer dans l’escalier.

— C’est tout ce que vous aviez à nous dire, monsieur Dixler, fit-il d’une voix sourde.

— Mais oui, répliqua M. Dixler, avec un fielleux sourire. Au revoir, miss Holmes, au revoir, monsieur Storm, je vous souhaite beaucoup de plaisir dans votre flirt.

— Quel coquin ! s’écria George, dès que le directeur de la Colorado Coast eut disparu. Je me demande ce qu’il est venu faire ici.

Miss Helen réfléchissait :

— Je n’en sais rien. Peut-être a-t-il voulu vérifier le récit de Spike, ou simplement nous ennuyer avec sa stupide réclamation.

— Peut-être espérait-il que je me porterais à quelque violence contre lui, ce qui lui eut donné prétexte à de nouvelles tracasseries.

— On ne sait jamais jusqu’où peuvent aller les combinaisons machiavéliques d’un pareil drôle. En tout cas, j’espère bien que M. Hamilton ne lui donnera pas mille dollars.

Helen et George continuèrent leur déjeuner interrompu, mais on eût dit que l’apparition de Dixler avait rompu le charme de leur entretien.

— Cet oiseau de mauvais augure nous a gâté notre dînette, fit la jeune fille, avec une moue. Quand on le voit quelque part, on peut être sûr qu’il va se produire quelque catastrophe.

Il fallut un long quart d’heure aux deux jeunes gens pour retrouver leur gaieté et pour oublier l’intrus. Enfin le plaisir qu’ils avaient à se trouver réunis l’emporta et ils se plongèrent dans une série de projets d’avenir, tous plus superbes les uns que les autres.

Disons-le, sans se l’être avoué l’un à l’autre, Helen tenait une grande place dans les projets d’avenir de George, et celui-ci une tout aussi importante dans ceux de Helen.

Helen servit le thé, excellent thé jaune dont le délicat parfum embaumait la petite pièce, lorsqu’on frappa de nouveau à la porte.

— C’est assommant, s’écria George, on ne peut pas être tranquille un instant, mais cette fois, si c’est encore Dixler, je lui casse les reins.

Ce n’était pas Dixler, c’était Spike. Il semblait inquiet et mal à l’aise.

— Qu’est-il donc arrivé, demanda la jeune fille.

— Rien encore, mais j’ai tout lieu de croire que Dixler médite quelque mauvais coup.

— Qui vous fait croire cela ?

— D’abord, ainsi qu’il avait menacé de le faire, Dixler a congédié tous les ouvriers du chantier de la Tranchée. Il y aurait quelque bagarre en ville cet après-midi, que je n’en serais pas autrement surpris. Ce n’est pas tout.

« Lorsque Dixler est redescendu d’ici, je l’ai épié.

— Il devait être furieux, fit remarquer Storm.

— Il était exaspéré. D’abord il s’est promené à grands pas en serrant les poings dans la rue à peu près déserte. Puis il s’est calmé peu à peu, il semblait réfléchir. Sa physionomie est redevenue souriante, il avait dû découvrir quelque combinaison. Tout à coup, il a tiré sa montre, le superbe chronomètre que vous lui connaissez, et il l’a considéré attentivement ; il paraissait très satisfait. De l’encoignure où j’étais abrité, j’ai pu constater que sa montre marquait midi, midi précis.

— Qu’est-ce que cela peut bien signifier ? demanda George.

— Attendez un peu ; un instant après, les deux coquins qui nous ont injuriés quand nous étions en auto, sont venus le rejoindre, et il leur a montré son chronomètre tout en leur donnant des instructions. Il avait l’air d’attacher une grande importance à cette heure de midi. C’est alors que je me suis montré sans affectation, comme si j’arrivais là par hasard, mais Dixler ni ses deux acolytes n’ont paru faire attention à moi.

— Tout cela est assez mystérieux, interrompit Helen. Il s’agit certainement de quelque coup de main, de quelque guet-apens combiné par Dixler.

— Cela, j’en suis d’autant plus convaincu que je vais faire partie de l’expédition.

— Vous ? s’écria George avec surprise. L’ex-forçat eut un sourire.

— Sans doute, fit-il, mais c’est dans votre intérêt, pour déjouer le complot, si c’est en mon pouvoir ou tout au moins pour vous tenir au courant de ce qui s’est passé.

« Quand Dixler a été parti, les deux espions se sont approchés de moi, ils paraissaient assez ennuyés de la mission qui leur avait été confiée et j’ai compris tout de suite qu’ils ne seraient pas fâchés de s’adjoindre le concours d’un homme qui a l’expérience et l’habitude de certaines choses (et Spike baissa modestement les yeux), comme l’escalade, l’effraction, le cambriolage, etc.

— Et vous allez les accompagner ?

— À l’instant même. Malheureusement ils ne m’ont pas encore dit de quoi il s’agissait. Je suis pourtant bien sûr que l’entreprise à laquelle ils veulent m’associer ne doit pas être parfaitement légale.

— Alors bonne chance, dit miss Helen, je vous suis très reconnaissante du dévouement que vous nous montrez, mais de grâce, ne faites rien qui soit contre la légalité.

Spike haussa les épaules et eut un geste évasif.

— Au revoir, miss, dit-il, au revoir, monsieur Storm, je me sauve. Je suis en retard et les deux coquins doivent m’attendre avec impatience.

Et il se hâta de disparaître, laissant les deux jeunes gens plus inquiets qu’ils ne voulaient se l’avouer eux-mêmes.

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