‹ L’Héroïne du ColoradoChapitre 46 sur 75 · Chapitre 1 Les mystères du numéro 7 de la Trente-troisième Avenue

Chapitre 1 Les mystères du numéro 7 de la Trente-troisième Avenue

Si ce soir-là à New York, quelqu’un, un peu curieux, s’était installé devant la grande porte close de la Irish Grocery, un des plus beaux magasins d’alimentation de la ville, il eût pu voir entrer une par une, deux par deux, par la petite porte découpée dans la fermeture, une trentaine de personnes d’allures et de costumes bien différents.

Il y avait là des gentlemen, des garçons de bar, des femmes élégantes, des Chinois, des ouvriers… Chacun frappait à la devanture d’une certaine façon, la petite porte s’ouvrait, le visiteur s’engouffrait dans un trou noir et la porte se refermait sans bruit.

À onze heures et demie, un chasseur de restaurant entra à son tour et la porte ne se rouvrit plus.

Profitant de notre privilège de conteur, nous allons, à notre tour, faire pénétrer le lecteur dans la Irish Grocery.

La porte franchie, nous nous trouvons dans le grand vestibule absolument désert et complètement obscur. Nous faisons quelques pas et nous tournons à gauche dans une des galeries de vente.

Là, tout au bout, il y a une minuscule lampe qui brûle sur un comptoir.

Elle éclaire les premières marches d’un escalier qui descend au sous-sol. À la troisième marche, il y a un grand gaillard, qui sans mot dire, vous tend la main. Il faut y déposer un jeton de métal en forme de croix de Malte. Alors il s’efface et laisse passer le visiteur.

Au bas de l’escalier, il y a une haute tenture : la draperie soulevée, on se trouve dans les sous-sols de la grande épicerie new-yorkaise. C’est une vaste salle, sommairement meublée, mais éclairée par une profusion de lampes électriques.

Tous ceux que nous avons vu entrer sont là, attablés par petits groupes, autour de guéridons. Les hommes boivent et fument, les femmes bavardent.

Cependant, personne dans l’assistance n’élève la voix.

C’est un brouhaha sans éclat. On sait que tous ces gens attendent quelqu’un ou quelque chose.

Les regards se reportent à chaque instant au fond de la salle où s’élève une petite estrade avec une table et trois chaises. Derrière, un grand rideau de velours rouge.

Tout à coup, le rideau s’écarte, et trois hommes paraissent.

L’un est ce bon M. Blumenthal, propriétaire et directeur de l’Irish Grocery : l’aimable Blumenthal, dont raffolent toutes les belles gourmandes de New York. Blumenthal à l’éternel sourire et aux mielleuses paroles.

Mais aujourd’hui, il ne sourit plus, il a l’air terrible, ce bon M. Blumenthal.

L’autre est ce même baron von Hiring que nous avons vu dans un précédent épisode venir gourmander Dixler à Pole Creek.

Le troisième…, nous allons en parler tout à l’heure.

Tout le monde s’était levé, le silence était maintenant absolu.

M. Blumenthal s’adresse alors à l’homme de l’escalier, qui vient de pénétrer dans la salle, et lui demande d’un ton bref :

— Combien de jetons, Otto ?

— Trente-deux, monsieur le directeur.

— Le compte y est ?

— Exactement.

Puis se penchant vers l’assistance, M. Blumenthal dit avec une certaine emphase :

— Si je vous ai convoqués aujourd’hui, c’est que vous allez avoir l’honneur d’être interrogés par votre chef suprême, le distingué colonel comte de Graditz qui arrive de Berlin.

L’assemblée marque un vif mouvement de curiosité.

Le distingué comte de Graditz n’avait pourtant rien de bien extraordinaire. C’était un petit homme un peu voûté, avec un profil d’oiseau rapace.

Derrière les lunettes d’or brillaient des yeux étrangement fouilleurs.

Il poussa délibérément Blumenthal aussitôt la présentation faite, et s’installa sans façon à sa place. Son préambule jeta un froid dans l’auditoire.

— Je viens de Berlin, j’ai vu Sa Majesté l’empereur et roi. Il n’est pas content de vous.

Sa voix criarde et tranchante, puis la langue allemande qu’il employait n’ajoutaient pas de douceur à son discours.

— On se néglige et tous les jours les rapports qui nous arrivent sont moins clairs, moins abondants, les documents envoyés manquent de précision. Bien plus, il y en a parmi vous qui font preuve de la plus extrême sottise en acceptant comme argent comptant la première bourde venue. Tenez, vous, madame Clara Schlammenschloss, vous nous avez adressé un état de la fabrication métallurgique des usines de Julestong durant le premier semestre 1916 qui est faux d’un bout à l’autre. Approchez, madame Clara Schlammenschloss.

Une grande jeune femme très élégante sortit des rangs et s’avança. Elle était remarquablement jolie.

Les New-Yorkais habitués du music-hall auraient été bien étonnés, s’ils avaient été présents, en reconnaissant sous son vrai nom d’Allemande la délicieuse Mavourita, la danseuse javanaise, qui avait été le bibelot à la mode de la dernière season.

Mme Clara Schlammenschloss essaya d’expliquer que la provenance des documents en question ne pouvait pas lui paraître suspecte, puisque les papiers avaient été soustraits grâce à un habile cambriolage du coffre-fort même du service compétent. Elle ajouta que cette opération lui avait coûté très cher.

— On vous a volé notre argent, dit rudement le colonel qui parut enchanté de sa petite trouvaille.

Il ajouta, pendant que la danseuse javanaise regagnait sa place :

— Vous êtes remplacée comme chef de groupe, vous redevenez simple agent.

Mme Clara Schlammenschloss voulut protester, mais le colonel eut un « assez » si sec que la jeune femme demeura muette.

— C’est comme vous, M. Wagner, et vous, Himmel, vous vous êtes conduits comme des enfants dans l’affaire des mitrailleuses. On vous avait cependant facilité votre tâche. Votre insuffisance va recevoir immédiatement sa récompense. Vous n’êtes plus chefs de groupe.

M. Wagner, un grand roux, et Himmel, un garçon de bar à tête de veau, entamèrent immédiatement leur justification. Mais M. de Graditz n’avait pas de temps à perdre.

— Silence ! fit-il de sa voix glapissante.

Les deux hommes se turent.

Chacun subit à son tour l’examen du terrible fonctionnaire. Deux ou trois seulement reçurent des éloges et des félicitations. La plupart des chefs de groupe furent rudement secoués par le représentant de Sa Majesté l’empereur et roi.

Enfin il appela :

— Monsieur le baron Fritz von Dixler.

L’ingénieur en chef de la Colorado s’avança.

Il n’avait plus l’air cassant que nous lui connaissons. Il paraissait un tout petit garçon devant le redoutable colonel.

— Auriez-vous l’extrême obligeance de me dire, continua M. de Graditz en affectant un ton de courtoisie qu’il n’avait pas employé jusqu’ici, pourquoi vous avez brusquement cessé les travaux de la nouvelle ligne d’Omaha à San Francisco.

— Je me suis heurté à des difficultés matérielles absolues.

— Il n’y a pas de difficultés matérielles pour un bon agent allemand, monsieur, répondit Graditz, qui semblait furieux.

— La ville de Las Vegas m’a refusé une vente de terrain qui m’était absolument nécessaire pour poursuivre l’exploitation.

— Parce que vous n’aviez pas pris vos précautions.

— Cependant, mon colonel…

— Il suffit, nous sommes renseignés. Vous avez été roulé comme un écolier dans cette affaire par Hamilton et sa pupille Helen Holmes.

« Vous saviez pourtant l’intérêt que nous avions à mettre peu à peu la main sur tout le réseau ferré américain. Sa Majesté a donc été très mécontente et vous auriez été durement puni si le souvenir de vos réels services passés n’avait pas fait pencher la balance du côté de l’indulgence.

Fritz Dixler s’inclina.

— Je désirerais, Excellence, dit-il en se relevant, vous faire part d’une circonstance…

— Tout à l’heure, tout à l’heure, fit vivement Graditz en levant la main. Je n’ai pas encore fini mon examen semestriel.

Dixler regagna sa place. L’interrogatoire continua.

Maintenant M. de Graditz en finissait avec le dernier chef de groupe. C’était une dame Ranz Schmidt qui dirigeait et surveillait un lot de mercantis qui avaient la spécialité de « faire » les grandes usines. Elle reçut des félicitations.

— Très ingénieuse votre idée d’apporter vos bombes, qui ont fait sauter l’usine de Sand Creek, dans un panier plein de fromages. Sa Majesté a daigné sourire quand je lui ai rapporté le fait.

Mme Ranz Schmidt, une grosse et forte commère moustachue, fit une belle révérence et s’éloigna de l’estrade, gonflée d’orgueil et de joie. À présent, le chef de l’espionnage s’adressait à tout le monde :

— Vous êtes des soldats, proclama-t-il de sa voix grinçante, votre poste est aussi honorable que celui du guerrier qui brave la mort sur les champs de bataille. Vous ne devez avoir qu’une triple pensée : la conquête de l’Amérique, le triomphe de la sainte Allemagne et l’amour de notre grand empereur. Il pense à vous et vous suit de loin. Il applaudit à vos succès et pleure vos morts, car vous avez des martyrs, vous aussi.

Le distingué colonel fit une pause puis reprit, avec encore plus de solennité :

— Mes amis, avant de nous séparer, inclinons-nous devant les tombes encore fraîches de Karl Jolwig, de maître von Spitz, d’Augesius Spid Hans, lynchés ou électrocutés par ces damnés Yankees que le Ciel confonde.

« Élevons nos cœurs, mes amis, et conservons-leur un pieux souvenir dans notre mémoire. Consolons-nous en pensant qu’ils sont maintenant dans la gloire, près de notre vieux Dieu allemand qui donnera la victoire à l’Empire.

— Hoch ! hoch ! hoch ! glapirent une vingtaine de voix.

— Voulez-vous vous taire, doubles têtes de cochons !

Les voix se turent comme par enchantement.

Le distingué colonel reprit alors d’un ton pénétré :

— Dispersez-vous maintenant, mes amis, redoublez de zèle dans votre sainte mission. En mon absence vous trouverez toujours conseil, aide et assistance, chez mon cher Blumenthal, qui, après moi, a pleins pouvoirs pour récompenser ou pour punir.

Le « cher Blumenthal », qui n’avait pas ouvert la bouche pendant toute cette longue séance eut un sourire modeste et serra respectueusement la main que lui tendait le haut fonctionnaire de police.

Maintenant, les élégantes, les grooms, les garçons de bar, les hommes du monde, les chauffeurs d’auto s’en allaient les uns après les autres.

Il ne restait plus dans la salle que le distingué colonel, le cher Blumenthal, le baron von Hiring et Fritz Dixler.

— Vous avez à me parler, mon cher baron ? dit Graditz qui finissait de ranger les notes qui l’avaient aidé dans son interrogatoire.

— Oui, Excellence.

— Alors, venez par ici.

Blumenthal avait soulevé le rideau de velours rouge et ouvrait une porte qui se trouvait derrière.

Le comte de Graditz entra le premier, puis von Hiring et Dixler, et enfin Blumenthal qui regarda soigneusement dans la salle avant de refermer la porte.

Nos quatre personnages se trouvaient maintenant dans une sorte de petit bureau très sommairement meublé. Pour bien marquer la différence qu’il y avait entre lui et ses interlocuteurs, le comte prussien s’installa dans le seul fauteuil et laissa debout ses subordonnés.

— Je vous écoute, dit-il, en tirant un cigare de sa poche et en l’allumant sans façon.

— Excellence, commença Dixler, c’est au sujet de la ligne du Pacific…

— Ah ! ah ! vous n’y avez donc pas tout à fait renoncé.

— J’ai été battu, mais je compte bien prendre ma revanche.

— Vous savez que le jour où la ligne construite tombera entre les mains des agents de la Deutsche Bank, il y aura une belle récompense pour vous.

— Je le sais, Excellence, mais j’en fais surtout une affaire personnelle. J’ai été parfaitement roulé, ainsi que vous avez eu l’obligeance de me le rappeler tout à l’heure, je suis en train à mon tour de rouler Hamilton et ses amis.

— Oh ! oh ! ça devient intéressant. Vous pourriez alors reprendre les travaux.

— Pas du tout, Excellence, je dois avoir trouvé mieux. Je laisse construire par Hamilton sa ligne, puis quand tout est bien fini, je le ruine ainsi que ses actionnaires et je rachète tout le travail pour un morceau de pain.

— Si vous faisiez cela, Dixler, dit le distingué colonel, qui semblait fort intéressé, vous pourriez demander à Sa Majesté tout ce que vous voudriez… Mais ne vous avancez-vous pas un peu beaucoup ?…

— Votre Excellence va en juger.

Fritz Dixler s’approcha alors de la table et soumit au comte de Graditz différents documents qui parurent faire grande impression sur l’agent prussien.

Après une courte conversation à voix basse, il se leva et tendit la main à Dixler.

— Je crois que vous réussirez, mon cher baron, et nul ne le souhaite plus que moi, ajouta-t-il chaleureusement.

Puis, s’adressant à Blumenthal :

— Vous mettrez à la disposition du baron Dixler tous les fonds qu’il vous demandera.

— À vos ordres, Excellence.

Dixler s’inclina et prit congé.

Cinq minutes plus tard, il entrait chez Monico et se faisait servir une glace.

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