‹ L’Héroïne du ColoradoChapitre 67 sur 75 · Chapitre 5 Une catastrophe imminente

Chapitre 5 Une catastrophe imminente

La brillante réception, dont Cedar Grove venait d’être le théâtre, était maintenant complètement terminée.
Déjà une bonne moitié des invités avait regagné les luxueuses autos qui devaient les ramener à leurs cottages ou à leurs usines.

Pour les autres, un train spécial avait été préparé et chauffait en ce moment en gare de la petite station située sur la bordure même du parc.

Dissimulant le chagrin et l’humiliation qu’elle ressentait, miss Helen se montra très gracieuse pour tous ses invités, elle les reconduisit jusqu’au quai même de la gare, les vit s’embarquer dans les wagons aménagés spécialement pour eux, et leur serra une dernière fois la main en les remerciant d’avoir accepté son invitation.

Elle serra aussi la main de George Storm en s’efforçant de prendre un air de cordialité indifférente :

— Au revoir, monsieur George Storm, ne restez pas trop longtemps sans nous donner de vos nouvelles.

— Au revoir, miss Helen…

Tous deux avaient le cœur gros, mais une mauvaise fierté les empêchait de revenir en arrière.

Dixler, qui les observait et à qui rien n’échappait, n’avait pas tardé à s’apercevoir que miss Helen n’avait plus au doigt son anneau de fiançailles, et il s’en réjouissait avec une joie maligne.

— J’ai reçu une belle volée, songeait-il, mais le plus attrapé c’est encore le mécanicien, il vient de perdre, grâce à moi, une belle fortune et une jolie fiancée.

— Vous ne prenez pas le train, monsieur Dixler, demanda Helen au moment où les employés commençaient à refermer les portières.

Comme on le verra plus tard, l’Allemand avait des raisons particulières pour ne pas employer ce moyen de locomotion.

— Non, miss Helen, répondit-il, je suis venu dans mon auto. D’ailleurs, je ne suis pas à une minute près et je serai charmé de vous tenir compagnie encore quelque temps.

— Ce sera avec grand plaisir, répondit la jeune fille avec un enjouement un peu affecté !

À ce moment, le sifflet de la locomotive se fit entendre, le train s’ébranla et, suivant quelque temps la voie qui côtoyait le parc de Cedar Grove, il franchit bientôt les aiguillages qui le séparaient de la ligne principale où, accélérant sa vitesse, il roula bientôt à raison de cent dix kilomètres à l’heure.

Dixler était demeuré seul avec miss Helen.

L’Allemand se disait que l’occasion était peut-être propice pour faire une déclaration à la jeune fille en mettant à profit le mécontentement de celle-ci contre son ex-fiancé.

On parla quelque temps de choses indifférentes, puis, brusquement, Dixler en vint à la question qu’il avait le plus à cœur.

— J’espère, dit-il, que le pénible incident de tantôt n’a pas été une cause de dissension entre vous et M. Storm, je serais désolé d’avoir été la cause d’une brouille, quoique, véritablement, il n’y ait pas eu de ma faute !…

Miss Helen était la franchise même.

— J’aime mieux vous dire tout de suite, déclara-t-elle, que tout est rompu entre moi et M. Storm.

— Serait-il possible ? s’écria Dixler avec une feinte surprise.

— C’est comme cela !…

« Pour des raisons qu’il est inutile que je vous explique, nous avons d’un commun accord, M. Storm et moi, renoncé à contracter une union dont l’idée nous avait d’abord souri.

— Je vais peut-être vous blesser, reprit Dixler, mais je ne puis que vous féliciter de la décision que vous avez prise.

— Pourquoi cela ?

— Je vous répéterai ce que je vous disais tantôt : M. George Storm a de grandes qualités, mais ce n’est pas un homme de votre monde, vous qui pourriez trouver de si beaux partis.

— Je ne veux plus me marier ! Je suis habituée à l’indépendance et je suis, par tempérament et par caractère, trop volontaire, trop personnelle pour soumettre à qui que ce soit la directive de ma vie.

— Il s’agirait seulement de découvrir un mari qui vous comprenne.

Miss Helen ne put s’empêcher de sourire, car elle voyait clairement où Dixler voulait en venir.

— Il n’y en a probablement pas, répondit-elle.

— Je suis bien sûr du contraire. Ah ! si vous me laissiez dire tout le fond de ma pensée.

— Parlez, je vous écoute !

— Rappelez-vous ce que je vous disais autrefois ; si à ce moment vous m’aviez écouté, vous ne seriez pas une simple millionnaire, vous seriez milliardaire, vous tiendriez votre place dans les fastueuses réunions des Cinq Cents, vous passeriez l’hiver à Paris ou à Rome, vous posséderiez des palais et des yachts d’une magnificence royale ; avec votre beauté et votre intelligence, vous seriez la reine d’un monde d’élégance et de luxe ; ne serait-ce pas là une existence plus intéressante que celle que vous menez dans une ville perdue au fond des déserts du Far West.

Miss Helen était redevenue grave.

— Oui, répondit-elle, mais pour atteindre à ce résultat grandiose, il aurait fallu devenir Mme Dixler.

— Sans doute ! ne vous l’ai-je pas proposé ?

— Oui, et j’ai refusé.

— Vous avez eu tort ! En fusionnant ensemble les deux compagnies du Central Trust et du Colorado Coast, nous arrivions à une puissance formidable. L’Amérique était à nous.

Miss Helen demeura un moment silencieuse. Petit à petit elle se ressaisissait.

Certes, elle s’en rendait compte, il y avait dans les affirmations de l’Allemand une part de vérité, mais elle ne pouvait oublier que si Dixler avait véritablement le génie des affaires, c’était un génie subversif, ne reculant devant rien quand il s’agissait d’arriver au succès.

L’Allemand ne possédait à aucun degré la franchise et la loyauté du pauvre George qu’elle venait d’évincer avec tant de désinvolture.

— Monsieur Dixler, répondit-elle, votre proposition me flatte infiniment, j’en comprends tous les avantages, mais comme je vous l’ai dit tout à l’heure, je préfère demeurer indépendante.

L’Allemand n’insista pas.

Il comprenait qu’il eût été maladroit de le faire, mais il avait fait ce qu’il appelait de la bonne besogne.

Il était persuadé que miss Helen était déjà en partie revenue de ses préventions contre lui, et il comptait sur l’avenir pour faire le reste.

D’ailleurs, l’Allemand avait une autre préoccupation.

De temps à autre, en ayant soin de n’être pas aperçu de la jeune fille, il consultait son chronomètre avec impatience.

On eût dit qu’il attendait quelque événement trop lent à se produire.

— Il va bientôt être temps que je me retire, déclara-t-il.

— Voulez-vous auparavant accepter une tasse de thé ?…

— Ce sera avec grand plaisir !

Tous deux se dirigèrent vers la maison, mais au moment où ils allaient y pénétrer, un des serviteurs de miss Helen accourut au-devant d’eux.

— Qu’y a-t-il donc ? demanda la jeune fille.

— Je ne sais, mais le chef de la station désire vous parler à l’instant même… Il a dit qu’il s’agissait d’une chose urgente et importante.

Dixler remit son chronomètre dans sa poche en réprimant un sourire de satisfaction. L’événement qu’il attendait avec impatience venait-il donc de se produire ?

— Courons vite ! s’écria miss Helen, vous m’accompagnerez, monsieur Dixler ?

— Certainement.

— Je crains qu’il ne se soit produit quelque accident sur l’une de nos lignes.

— Il n’y a aucune raison de le croire ; il s’agit peut-être tout bonnement d’une de vos charmantes invitées qui a perdu un bracelet ou bien oublié dans le parc son ombrelle à manche d’ivoire.

— C’est assez probable, vous me rassurez !

Tout en parlant, ils avaient traversé le parc et étaient arrivés à la maisonnette vitrée où se tenait en permanence le surveillant de la station à côté de son appareil télégraphique.

Le surveillant, un tout jeune homme, semblait en proie à une violente émotion, il paraissait avoir à peine la force de parler.

— Eh bien ? demanda miss Helen avec impatience.

— Je viens de recevoir une dépêche, bégaya le surveillant d’une voix mal assurée, le train 1905.

— Le train spécial ?

— Oui, celui dans lequel se trouvent vos invités, il va entrer en collision avec le train numéro 8, le rapide de Frisco à la station du Palmier.

Miss Helen arrêta sur Dixler un étrange regard : la station du Palmier était commune aux deux sociétés, la Colorado Coast, et la Central Trust ; il fallait que les employés de Dixler n’eussent pas pris les mesures nécessaires pour que la catastrophe ait été rendue possible.

— Le train 1905 n’a donc pas été signalé, demanda-t-elle d’une voix brève.

— Il y a certainement de la part de mes agents, répondit l’Allemand avec embarras, une négligence impardonnable, mais je sévirai, je vous le promets.

— Il vaudrait mieux essayer d’empêcher la catastrophe.

— Essayons ! fit Dixler qui savait parfaitement à quoi s’en tenir.

— Maintenant, c’est impossible ! déclara le surveillant. Dans tout le parcours, il n’y a que des stations sans importance, quelques-unes mêmes ne sont pas pourvues d’appareils télégraphiques ; les lignes sont inachevées dans beaucoup d’endroits ; à moins d’un véritable miracle, une épouvantable catastrophe est inévitable.

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