‹ L’Héroïne du ColoradoChapitre 70 sur 75 · Chapitre 1 Le triomphe de Helen

Chapitre 1 Le triomphe de Helen

— Alors, Helen, vous êtes contente ?

— Oh ! oui, vieux Ham, bien heureuse.

Ce dialogue s’échangeait le 14 juin 1916 sur le quai d’embarquement du vieux chantier de Pole Creek, devenu une gare de la nouvelle ligne d’Omaha à San Francisco, entre Hamilton radieux et Helen épanouie et charmante, dans sa robe claire.

— N’ai-je pas, continuait Helen en s’appuyant tendrement au bras de son tuteur, vu s’accomplir comme dans les contes de fées, tous mes souhaits… Notre ligne, notre belle ligne de la Central, s’inaugure aujourd’hui, notre mine de Black Mountain, qui n’était qu’un amas de cailloux, a vu ses pierres se transformer en pépites d’or ; je suis fiancée au brave garçon que j’aime et… ajouta-t-elle gravement, le Ciel a bien voulu, après m’avoir fait perdre le meilleur des pères, mettre près de moi, pour le remplacer, le meilleur et le plus dévoué des amis.

Hamilton serra tendrement le bras de sa pupille.

— Et George ? fit tout à coup Helen gaiement, est-ce que ce terrible garçon va se faire attendre !

Comme s’il n’attendait que ce mot pour paraître, George fit à ce même moment son entrée sur le quai d’embarquement.

Il était magnifique.

Il portait une jaquette de bon faiseur, un pantalon impeccable et des chaussures ultra-chic. Sur sa chemise molle une cravate délicieuse serpentait.

En l’apercevant, Helen eut un cri :

— Grand Dieu, George ! où avez-vous bien pu trouver cette extraordinaire cravate !

S’entendant interpeller de la sorte, George, qui était déjà très gêné dans ses vêtements de cérémonie, dont il n’avait pas l’habitude, devint rouge comme le feu.

— Elle est très bien, cette cravate, fit Hamilton conciliant.

— Très bien ! vous osez dire très bien ! renchérit Helen avec indignation, vous trouvez joli, sans doute, cet assemblage hideux de rose aurore, de vert moisi et de bleu de Prusse ! ! ! Tenez, George, je vous en prie, promettez-moi de ne plus acheter vos cravates vous-même.

— Je vous le promets, Helen, balbutia le pauvre garçon tout déconfit. Et même, si vous voulez, je puis aller changer de cravate.

— N’en faites rien, mon ami ; nous serions en retard et j’aime encore mieux vous voir toute la journée, ainsi pavoisé, que de faire attendre le train qui va venir nous chercher.

Puis, voyant la physionomie navrée de son fiancé :

— Allons ! grosse bête que vous êtes, dit-elle gaiement, vous n’allez pas prendre une figure d’enterrement parce que j’ai critiqué un détail de votre costume. Je n’aime pas votre cravate, mais j’aime de tout mon cœur celui qui la porte.

À ces mots, la figure si franche et si mobile de George s’éclaira.

En même temps, majestueusement, lâchant sa fumée à petites bouffées comme un vieux monsieur qui fume sa pipe, le train dont la locomotive disparaissait sous les drapeaux, venait se ranger le long du quai.

C’est lui qui allait conduire Helen, Hamilton, George et les invités à Hockey Hill où se faisait l’inauguration de la nouvelle ligne de la Central Trust.

†

Dans une des plus sales rues de Las Vegas s’élève, entre un magasin d’épicerie et un bureau de renseignements, une modeste construction en planches prétentieusement peinturlurée en rose et bleu ciel et portant pour enseigne :

Au Serpent qui marche la nuit

Cette étrange inscription aurait pu faire croire qu’il s’agissait en l’espèce d’une ménagerie ou d’un atelier d’empailleur, si les multiples flacons de spiritueux, les bouteilles à col doré qui étincelaient derrière le vitrage n’avaient péremptoirement prouvé qu’on se trouvait en présence d’un débit de boissons.

Le Serpent qui marche la nuit était, en effet, un bar, et cette bizarre enseigne avait l’étonnant prestige d’être à la fois l’enseigne de la maison et le nom du propriétaire.

Omaka Kikeway (le serpent qui marche la nuit, en langage indien) était un honnête Peau-Rouge pawnee, qui avait abandonné le sentier de la guerre pour la voie encore plus périlleuse des affaires.

Ayant remarqué que l’eau de feu, au moyen de laquelle les Européens avaient abruti ses pères, jouait un grand rôle dans l’existence humaine, il s’était mis marchand d’alcools et s’en trouvait bien.

Son bar était fort achalandé, et s’il n’y avait pas toujours que des gentlemen, chez le Serpent qui marche la nuit, il y avait en revanche une société nombreuse, bruyante, des plus pittoresques.

Derrière son comptoir, tout vêtu de blanc, ce qui faisait encore ressortir sa peau cuivrée, ses yeux sombres, ses cheveux lisses d’un noir bleu, Omaka, très digne, versait les drinks et confectionnait les cocktails avec la gravité d’un sachem, mais, si quelque dispute menaçant de mal tourner s’élevait entre ses clients, il avait vite fait de s’élancer dans la salle et de rétablir rapidement l’ordre à coups de poing ou de revolver, suivant les circonstances.

Ce jour-là, par extraordinaire, il n’y avait pas grand monde au Serpent qui marche la nuit, une dizaine de clients tout au plus.

Comme un nouveau client venait d’entrer, Omaka, qui lisait le Las Vegas Times, se leva et empoigna immédiatement les gobelets à confectionner les cocktails. Il connaissait sans doute les habitudes du nouveau venu et s’apprêtait à lui fabriquer sa boisson favorite.

— Tout à l’heure, fit le client, j’ai d’abord à parler au gentleman qui est là-bas.

Sans dire un mot, le dernier des Pawnees lâcha ses instruments, et se remit à sa lecture.

Le « gentleman qui est là-bas » n’était autre que notre vieille connaissance Bill, l’éternel complice de Dixler.

Bill ne paraissait pas dans une situation florissante à en juger par l’extérieur. Son linge était rare, ses vêtements usagés, et il n’était même pas rasé.

Le gredin semblait plongé dans de profondes réflexions qui ne devaient pas être couleur d’églantine.

— Hé, Bill ! dit une voix qui le fit tressaillir.

Il leva la tête et reconnut dans l’homme qui venait d’entrer dans le bar, Ward, le valet de chambre de l’ingénieur, Ward avec lequel il avait fait plus d’un bon coup.

— Ça ne va pas, vieille chose, questionna le larbin en s’asseyant à côté de lui et en lui tapant familièrement sur l’épaule.

— Ça ne va pas du tout, grogna Bill.

— Le patron veut te voir.

Bill se redressa et regarda Ward avec un air hostile.

— Ah ! le patron veut me voir ? eh bien, moi, je n’ai pas envie de voir le patron. Tu sais que je parle franc, Ward, aussi vrai que Tom Linton a été lynché. Je crois que ce diable d’homme-là a le mauvais œil. Tout ce qu’il touche rate et il suffit qu’on se mette de son côté pour qu’il y ait de la casse.

Ward avait écouté silencieusement cette sortie. Quand Bill eut fini, il tira silencieusement un bank-note de sa poche et le tendit au bandit en ajoutant :

— Il m’a dit de te donner ça.

Bill prit le billet et l’examina.

— Bigre ! cent dollars ! le patron a besoin de moi ?

— Évidemment !

— Et ?… interrogea Bill en faisant disparaître la coupure au fond de sa poche à revolver… et c’est du gros ouvrage ?

— Il te le dira.

— Allons-y.

— Je croyais, ironisa à son tour Ward, que Dixler avait le mauvais œil…

— Qu’importe ! si son argent est bon.

— Alors, en route.

Les deux amis se dirigeaient vers la porte.

Au moment où ils allaient franchir le seuil, la voix gutturale du Serpent qui marche la nuit se fit entendre :

— C’est deux schillings six.

Debout derrière son comptoir, très grave et très digne, Omaka jouait négligemment avec un revolver.

— Tiens, vieux voleur, fit Bill en lui jetant quelques pièces de monnaie.

Le Serpent qui marche la nuit rafla prestement l’argent, puis s’inclina avec solennité en mettant la main sur son cœur.

Dix minutes après la rencontre, les deux gredins étaient en présence de Dixler.

L’Allemand fut net et bref.

— Lisez ceci, dit-il en mettant sous les yeux de Bill le dernier numéro du Las Vegas Times et en lui signalant d’un coup d’ongle un article de première page, lisez tout haut mon garçon. Ward ne connaît rien de l’affaire. Il profitera de la lecture comme vous.

Et Bill lut tout haut d’abord le titre :

OUVERTURE DE LA LIGNE LAST CHANCE

Sous la présidence de Helen Holmes, la fille du général Holmes, associée de Joe Hamilton, l’ingénieur en chef de la Central Trust, et de George Storm, le mécanicien bien connu par tant d’actes de dévouement et de courage.

Puis il passa à l’article :

C’est aujourd’hui, disait le journal, qu’aura lieu l’inauguration de la nouvelle ligne d’Omaha à San Francisco – cette entreprise commencée par le regretté général Holmes ! !…

— Assez ! coupa Dixler, vous en savez assez. C’est donc aujourd’hui que mes ennemis triomphent. Eh bien ! je veux que ce jour de joie soit pour eux un jour de deuil. Je veux que ce maudit Storm, qui m’a honteusement battu, paie une fois pour toutes le vieux compte que nous avons ensemble. Je veux aussi que le damné Spike, qui ne le quitte pas plus que son ombre, soit châtié en même temps que lui. Écoutez-moi, voici ce que j’ai imaginé et pourquoi j’ai besoin de vous.

Les deux bandits se rapprochèrent.

Dixler parla quelque temps à voix basse.

Un quart d’heure plus tard, Bill et Ward sautaient dans l’auto de Dixler et se dirigeaient à toute vitesse vers Rockey Hill où avait lieu l’inauguration de la nouvelle ligne.

q

Page 1