Chapitre 3 La mort qui monte
Etourdi par le choc, Storm était resté quelque temps comme assommé.
Quand il reprit connaissance, il promena les regards avec étonnement autour de lui.
Il voulut se lever, mais, aussitôt, il sentit la morsure des cordes qui le serraient.
La mémoire lui revint et avec la mémoire le sentiment de son atroce situation.
Le malheureux garçon faisait des efforts incroyables pour se débarrasser de ses liens, mais il ne réussissait qu’à les faire pénétrer un peu plus dans ses chairs.
Bill et Ward avaient soigneusement fait leur besogne.
Tout à coup il prêta l’oreille.
Deux hommes passaient en causant le long de la voie.
— C’est l’heure, dit l’un.
— Oui, voici la machine, dit l’autre.
Storm, bâillonné, ne pouvait crier, mais il donnait de furieux coups de talons contre la paroi métallique du wagon.
Il s’arrêta un instant et écouta.
Plus rien…
Les ouvriers avaient continué leur route sans l’entendre.
Puis tout à coup, il y eut un coup de sifflet et le train se mit en marche.
Avec un grand mouvement de désespoir, Storm se roula sur la tôle qui formait le plancher du wagon.
Il était bien perdu !…
†
Pour la soixantième fois, Helen était en train de répondre à un digne Yankee invité à la fête et qui la félicitait de sa glorieuse réussite.
Cette fois, il s’agissait d’un petit homme, marchand de confitures à San Francisco, qui célébrait en termes lyriques les bienfaits que la nouvelle ligne apportait à la civilisation.
— Oui, oui, vous avez raison, merci mille fois, M. Fencktobenty, répétait Helen, qui voulait à tout prix arrêter le flot de parole de l’intarissable bavard.
Mais M. Fencktobenty avait un discours à placer et jamais la jeune fille ne serait arrivée à arrêter son éloquence si Spike, arrivant comme un boulet, n’avait envoyé rouler à quatre pas l’infortuné négociant en confitures.
— Miss Helen…
— Qu’y a-t-il, mon Dieu ?
— Monsieur George.
— Eh bien ?…
Spike, épuisé de sa course, parlait par mots entrecoupés et ne pouvait parvenir à reprendre son souffle.
— Mais parlez donc, Spike, vous me faites mourir…
— Monsieur George… pris par des bandits… ligoté… emmené… jeté dans un wagon à minerai ! Qui va… à vide… à Black…
Helen était devenue blanche comme la neige ; Hamilton qui s’était approché serrait les poings.
— Ah çà ! tu es fou, dit l’ingénieur à Spike…
— Non… non… répétait avec force le malheureux Spike, c’est Ward et Bill qui… ont fait le coup… moi-même j’ai été pincé aussi… j’ai pu m’échapper…
À ce moment, le second train qui devait inaugurer l’embranchement qui conduisait de Rockey Hill à Black Mountain se mettait en marche.
Sans s’occuper une minute de son élégante toilette, Helen d’un bond sauta sur la plate-forme de la machine.
Tout en bousculant le chauffeur ahuri et en lui donnant des ordres brefs, elle murmurait :
— Faites que j’arrive à temps, mon Dieu !
†
Il n’y avait guère, même pour un train de matériel, plus de vingt minutes de trajet de Rockey Hill à la mine.
Storm connaissait bien le chemin et, quand le convoi s’arrêta, il put facilement se rendre compte qu’on était arrivé à destination.
Le malheureux garçon connaissait aussi la manœuvre et pouvait ainsi calculer le temps qui lui restait à vivre.
Il savait qu’aussitôt arrivé chaque wagon du convoi venait se placer sous le déchargeur qui, automatiquement, versait cinq tonnes de minerai dans la voiture, puis s’arrêtait pour recommencer au wagon suivant.
Storm avait la certitude qu’il était à peu près au milieu du train, composé d’ordinaire de douze voitures.
L’emplissage de chaque wagon prenait cinq minutes environ…
Le calcul effroyable était facile.
Le pauvre George avait donc au maximum vingt-cinq minutes à vivre.
Cette pensée lui rendit un flot d’énergie et, encore une fois, il se tordit dans ses liens pour les rompre. Peines et souffrances inutiles !…
Il aurait été enveloppé d’un réseau de chaînes de fer qu’il n’aurait pas été mieux garrotté.
Tout à coup le train fit un petit bond en avant et George entendit le bruit bien connu de la chute sonore du minerai sur le plancher métallique du premier wagon.
Un atroce frisson le parcourut tout entier.
La mort approchait.
Cinq minutes, comme abruti, assommé par l’inévitable, il resta l’oreille tendue sans faire un mouvement, écoutant ce glissement mortel qui lui semblait pareil à l’amoncellement de la terre sur un cercueil.
Puis le train se remit en marche pour quelques mètres.
Et le glissement maudit recommença…
Quatre fois encore George entendit le même bruit, endura le même supplice.
Enfin, c’était son tour…
Il n’y avait pas à s’y tromper ; la masse grisâtre du déchargeur se dressait au-dessus de sa tête.
Son heure était venue.
Mais George voulait vivre et s’écorcha le visage contre la paroi lisse de la tôle pour arracher son bâillon, il frappa des coups furieux de talon contre la paroi…
La valve du déchargeur se déclencha et la bouche formidable apparut tout à coup remplie de gravier jaune…
Et la grêle de mort commença à sonner autour du jeune homme.
Et les débris du quartz commencèrent à pleuvoir sur lui.
Ah ! l’atroce moment.
Vivre !… Vivre !…
Le sable terrible, lentement, inexorablement, continuait à monter autour de lui.
C’était la fin hideuse…
L’enlisement.
— Helen, murmura George qui s’évanouissait d’horreur.
Tout à coup, il sembla au malheureux que tout près de lui, on venait de prononcer son nom.
Mais non, c’était le délire, l’agonie qui précèdent la mort.
Le flot de sable montait toujours.
George fit un dernier effort pour s’arc-bouter le long de la paroi, mais il lui semblait que la paroi glissait sur son épaule et il retomba dans le gravier.
Soudain, un cri délirant…
— George !
La glissière venait de fonctionner et Helen, de ses beaux bras où il y avait tant de force, tirait à elle tant qu’elle pouvait le corps de George complètement inerte.
— Sauvé, il est sauvé ! répétait la vaillante fille, riant et pleurant à la fois.
Hamilton et Spike, qui étaient montés dans le train que conduisait Helen, accouraient.
Bientôt Storm reprit ses sens et on le conduisit en le soulevant vers le train qui avait stoppé à quelque distance.
— Mes enfants, disait Hamilton tout joyeux, j’ai assez d’émotion pour aujourd’hui ; si vous le voulez bien, nous allons aller nous reposer chez Helen.
— Chez moi, murmura la jeune fille dont les beaux yeux se voilèrent, je n’ai plus de chez moi !
— Et Cedar Grove ? dit l’ingénieur gaiement.
— Cedar Grove est racheté ?
— C’est exact.
— Alors ?…
— Seulement ce que vous ne savez pas, c’est que Cedar Grove est racheté par miss Helen Holmes.
— Ah ! vous êtes bon, vieux Ham, s’écria la jeune fille avec élan.
— Et c’est là que nous célébrerons les fiançailles de miss Holmes et de M. George Storm.
Cette fois le mécanicien s’évanouit pour tout de bon. Mais c’était de joie.
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