‹ L’Héroïne du ColoradoChapitre 9 sur 75 · Chapitre 1 Un grand artiste méconnu

Chapitre 1 Un grand artiste méconnu

Quand Ebenezer Spike s’éveilla le lendemain matin, il fut fort étonné de ne pas reconnaître les murs familiers de sa petite chambre de Denver.
Il fit un mouvement pour se lever, mais ce geste lui arracha un cri de douleur et il retomba sur la couchette fort peu confortable où il était étendu.

Avec la douleur la mémoire lui revint.

Comme sur un écran cinématographique, tout le drame de la veille se déroulait devant lui.

D’abord, les propositions de Dixler, puis l’expédition avec Lefty, nocturne et furtive à Cedar Grove, l’heureuse ouverture du coffre-fort et la capture des documents signalés par l’Allemand. Jusque-là tout allait bien et Spike avait conscience d’avoir accompli de la bonne besogne. Mais à partir de ce moment les affaires se gâtaient ; la petite jeune fille qui voulait savoir qui faisait tant de tapage, cette nuit-là dans le cottage, la bataille avec Helen, il ne l’avait bien vue qu’un instant, dans un rais de lune ; – oh ! comme elle avait une figure expressive, vraiment belle et dramatique – et puis, la fuite, et puis enfin… la mauvaise chose… le grand malheur, la rencontre du vieux gentleman… et le vieux gentleman qui avait tellement peur qu’il tombait en faiblesse… la fuite, la poursuite, les deux trains haletants, l’un derrière l’autre ; la petite demoiselle qu’il avait si bien ficelée, reparaissant tout à coup et l’obligeant à faire le saut dans la rivière, le plan caché près de la pile du pont…, enfin, et c’est ici que l’aventure se gâtait tout à fait, la dernière poursuite, l’arrestation, la rentrée à Cedar Grove et là, le vieux gentleman mort, parfaitement mort – il avait le cœur trop sensible – et parce que cette brute de Lefty avait une figure si peu sympathique et des manières de sauvage !

Et maintenant, c’était la justice et après la prison. Brrr…, le bandit eut une terrible vision de potence, de corde et d’un homme au bout de la corde qui gigotait et lui ressemblait comme un frère.

Un frisson râpa l’échine du misérable, sa figure de vieux singe devint d’une pâleur terreuse. Il ferma les yeux.

Une voix rude le força bientôt à les rouvrir, quelqu’un l’appelait :

— Eh ! Spike !…

Spike regarda.

Devant lui, derrière les croisillons de la grille de fer qui séparait sa cellule du couloir, il y avait un gardien, un gros garçon rouge, avec des yeux bleus qui semblaient fabriqués en porcelaine et qui l’examinait avec une évidente satisfaction.

Reconnaissant un gardien – espèce humaine que dans sa longue carrière pénitentiaire Ebenezer avait appris à bien connaître et qu’il détestait particulièrement – Spike grogna :

— Je vous prie, monsieur, de me laisser tranquille !

Le gardien éclata de rire.

— Tu ne me reconnais pas.

— J’ai l’habitude de choisir les personnes que je fréquente.

— Pas toujours, pas toujours, vieille boule. Il t’est arrivé, bien des fois, de connaître des gens malgré toi.

Cette allusion aux nombreux malheurs qu’il avait eus, exaspéra Spike.

— Je vous répète, monsieur, grinça-t-il, tandis que ses petits yeux étincelaient comme des clous neufs, je vous répète que je vous prie de me laisser tranquille.

La colère de Spike sembla amuser beaucoup le gardien.

— Allons, damné garçon, dit-il, nous allons te rafraîchir la mémoire… tiens ! rien qu’en te disant mon nom : Tom Brooks.

Spike qui s’était retourné, le nez contre la muraille, fit un bond et se retrouva face à face avec son interlocuteur.

— Hé ! hé ! ricana le gardien, il me semble que tes souvenirs se réveillent.

— Vieille canaille ! hurla Spike, le diable ne t’a donc pas étranglé.

— Il t’étranglera avant moi, vieille boule, mais avant que tu fasses le saut dans la trappe, je suis vraiment heureux de t’avoir retrouvé pour te faire un peu payer le tour que tu m’as joué à Frisco.

Une voix rude s’éleva dans le lointain couloir :

— Brooks !

Le gardien devint tout rouge et rectifia immédiatement la position, en répondant :

— Monsieur !

— Vous savez que je vous ai défendu déjà plusieurs fois, de causer avec les détenus… Venez ici.

Tom Brooks s’éloigna, tandis que Spike se frottait les mains, en répétant :

— Qu’est-ce qu’il va prendre, la vieille crapule, avec le surveillant-chef !

Quatre années auparavant, au cours d’un séjour dans une prison de San Francisco, Spike avait eu comme gardien ce même Tom Brooks qu’il venait de retrouver, et Spike se rappelait toutes les méchancetés, toutes les petites tortures que lui avait fait subir ce tyran de troisième classe, qui savait être, à l’occasion, un ingénieux bourreau.

Mais Spike avait eu sa revanche.

Avec quelques bons garçons qui aspiraient, comme lui, à respirer l’air pur de la prairie, il avait, un beau jour, empoigné, ligoté et bâillonné le dit Brooks et pris la clef des champs, au moyen de celles dont l’infortuné gardien était porteur, si j’ose dire.

Spike riait encore tout seul, au souvenir de la tête effarée et des yeux exorbités de Brooks, quand celui-ci reparut, goguenard, devant la grille.

— Eh ! vieille boule, me voilà revenu, je ne t’ai pas faussé compagnie bien longtemps !

— Le surveillant a dit qu’il était défendu de causer avec les prisonniers, objecta Spike, d’un air très digne.

— Le surveillant est parti déjeuner.

— Il a bien de la chance, le surveillant, soupira ingénument l’agent de Dixler.

— Tu as faim, mon gaillard ?

— Une faim terrible.

Tom Brooks eut un fou rire.

— Alors tu attendras jusqu’à ce soir, décida joyeusement le gardien, tu dîneras de bien meilleur appétit.

Spike ne répondit pas, mais ses yeux de renard eurent une petite flamme.

— Et puis comme cela, poursuivit Tom, je vais pouvoir te donner des nouvelles sans me bousculer.

Le gardien tira de sa poche un journal et le déplia lentement.

— L’affaire fait un bruit énorme, vieille boule. Te voilà célèbre. Pense donc, d’un seul coup tu cambrioles, tu voles le plan de la ligne de la Central Trust et tu fais décéder le général Holmes.

— Je n’y suis pour rien, répliqua vivement Spike.

— Oui, oui, c’est entendu, c’est toujours la même chanson. Quand deux gredins ont assassiné quelqu’un, c’est toujours la victime qui est fautive.

— Non, non, protesta Spike avec la plus grande énergie, je suis un voleur, un escroc, un faussaire, tout ce que tu voudras, mais je n’ai jamais tué, et jamais je ne tuerai, entends-tu, Brooks ?

— Ça, mon garçon, ce n’est pas mon affaire, c’est la tienne. Tu tâcheras de te débrouiller avec les juges. Maintenant, un conseil de bon camarade. Tu m’écoutes ?…

— Oui.

— Je crois que si tu voulais dire où tu as caché le plan, tu pourrais peut-être encore sauver ta vilaine peau de singe.

Spike ne répondit pas.

Brooks ne sembla pas découragé.

Il poursuivit.

— Écoute ; tu m’as dit tout à l’heure que tu avais faim.

Les puissantes mâchoires de Spike eurent un petit tressaillement, mais le gredin ne desserra pas les dents.

— Qu’est-ce que tu dirais de deux bons œufs au lard ?

La poitrine de Spike se gonfla.

— … d’une belle tranche de bœuf ?

Spike eut un soupir.

— … d’un bon verre de whisky ?…

Les yeux de Spike se mouillèrent.

— Eh bien ! conclut le gardien, Spike aurait tout cela avant cinq minutes si Spike voulait confier à son ami Brooks où il a caché le plan de la ligne des montagnes du Diable.

Malgré les douleurs qu’il ressentait dans tout son corps meurtri, Spike sauta hors de sa paillasse et se rua sur la grille avec une telle expression de fureur que Brooks, ne pensant plus aux barreaux protecteurs, recula prudemment de deux pas.

— Assassin, crapule, canaille, bandit ! hurlait Spike au paroxysme de la rage, gare à toi quand je serai hors d’ici.

— Tu ne sortiras d’ici, vieille boule, que pour faire ta visite à master Penkins.

Master Penkins était l’honorable bourreau de Denver.

— Veux-tu faire un pari ? riposta Ebenezer.

— Lequel ?

— C’est qu’avant huit jours je serai libre.

— Elle est bonne, la plaisanterie, ricana le gardien.

— Souviens-toi de San Francisco !…

Le rire du gardien s’éteignit.

Il s’éloigna en grommelant des paroles de menaces.

Il y a un proverbe français qui assure que qui dort dîne. Ebenezer voulut tenter l’expérience. Il s’étendit de nouveau sur sa couchette et essaya de s’endormir.

Mais ce fut en vain qu’il appela le sommeil, il avait trop de choses qui remuaient dans sa tête.

Et puis, comment tout cela finirait-il ? Si les juges étaient persuadés comme le journal de cette brute de Brooks que c’était lui, Spike, l’assassin du général ? C’était la mort tout simplement. À cette pensée, il enrageait. Comment ! ce serait pour mille pauvres dollars, chichement donnés par Dixler, qu’il serait pendu ! Ah ! il n’avait jamais eu de chance ! Il conclut, avec un grand coup de poing dans sa paillasse.

Tout ça, c’est encore la faute du Memphis advertiser !

Il faut dire pour l’explication de cette phrase mystérieuse, que Spike qui appartenait à une bonne famille avait été irrésistiblement entraîné vers le théâtre dès son adolescence.

Son physique ingrat ne lui permettant pas de remplir les emplois d’amoureux, il avait dû longtemps se contenter des emplois de groom et de valet. Enfin, un jour – jour de gloire – Charles Bâtes, le célèbre vaudevilliste, lui avait confié, car Spike ne manquait pas d’intelligence, le rôle principal d’une nouvelle pièce : Open the Window… dont on disait le plus grand bien.

Spike ne se sentait pas d’aise, et vivait dans un rêve doré. Il voyait miroiter devant lui la gloire et la fortune.

Le réveil fut dur.

La représentation ne put s’achever.

Déjà le physique disgracieux de Spike avait indisposé le public, quand un subit manque de mémoire le laissa bafouillant à l’endroit le plus excitant.

Ce fut une tempête. On faillit démolir la salle.

Le lendemain, le grand journal de Memphis, où avait eu lieu la représentation, l’Advertiser, publiait un article où Spike était traîné dans la boue et traité de détraqué indécent et maladroit.

Le surnom de Stupid Key (Singe idiot) demeura au pauvre Spike qui ne put jamais trouver un engagement et qui, de chute en chute, de misère en misère finit par tomber dans le crime.

Et depuis ce temps-là, toutes les fois qu’il lui arrivait du malheur, Spike ne manquait pas de renouveler son imprécation farouche contre le malencontreux journal dont la critique avait brisé son avenir théâtral.

Le prisonnier en était là de ses réflexions, quand le surveillant-chef vint à passer dans le couloir.

Spike sauta à bas de son lit et courut à la grille.

— Pardon, monsieur, commença-t-il.

— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda le fonctionnaire, d’un ton bourru.

— Je voudrais écrire une lettre ?…

— C’est bien, je vais vous envoyer ce qu’il vous faut.

Dans les prisons des États de l’Union, les prisonniers ont le droit d’écrire à n’importe qui toutes les lettres qu’ils veulent. Les lettres sont envoyées scrupuleusement à leur adresse après, bien entendu, que le directeur en ait eu pris connaissance.

Une heure plus tard, Spike remettait à Brooks furieux d’être obligé de lui servir de facteur, le billet suivant :

Monsieur Dixler,

J’ai tellement de chagrin de ne plus vous voir que, si vous ne venez pas rendre une petite visite, je suis capable de faire une bêtise.

Votre dévoué,

Ebenezer Spike.

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