‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 101 sur 127 · Seconde partie · XLVIII

Seconde partie · XLVIII

on Quichotte étoit cependant tout fâché et tout triste, ayant le visage bandé, outragé, et marqué non de la main de Dieu, mais des griffes d’un chat : disgrâces attachées à la chevalerie errante. Il garda quinze jours la chambre sans sortir, et, durant ce temps-là, comme il étoit une nuit sans dormir couché dans son lit et éveillé, et qu’il pensoit à son infortune et à la poursuite amoureuse d’Altisidore, il ouït qu’on ouvroit sa porte avec une clef. Et il s’imagina incontinent que cette damoiselle, transportée d’amour, venoit pour assaillir son honnêteté et le mettre en état de manquer à la foi qu’il devoit garder à sa maîtresse Dulcinée du Toboso. « Non, non, dit-il, croyant à son imagination, et d’une voix qui pouvoit être entendue, la plus grande beauté de la terre ne fera jamais que je quitte celle que j’adore, et que j’ai gravée et imprimée au milieu de mon cœur et au plus profond de mes entrailles. Ô ma chère maîtresse ! que tu sois transformée en paysanne qui sent l’oignon, ou en nymphe du Tage doré, travaillant de la tapisserie d’or et de soie, ou que Merlin te détienne, ou Montésinos, là où ils voudront, tu seras partout et toujours mienne, et, en quelque part que je sois et que je puisse être, je serai toujours tien. » L’achèvement de ces paroles et l’ouverture de la porte furent une même chose.

Lors il se leva debout sur le lit, étant couvert de haut en bas d’une couverture de satin jaune-paille cotonnée, et portant sur la tête un bonnet. Son visage et sa moustache étoient bandés, l’un par les endroits où il étoit égratigné, et l’autre afin qu’elle se tînt relevée.

Or, en ce costume, il ressembloit au plus extraordinaire fantôme que l’on puisse s’imaginer. Il jeta les yeux vers la porte, et, lorsqu’il croyoit voir entrer la malheureuse et dolente Altisidore, il vit une duègne vénérable qui portoit un voile blanc, et si long qu’il la couvroit depuis la tête jusqu’aux pieds. Elle tenoit de la main gauche la moitié d’une chandelle allumée, et de l’autre main elle s’abritoit afin que la clarté ne lui donnât point dans les yeux, que couvroient d’énormes lunettes. Elle marchoit tout doucement, et remuoit les pieds sans bruit. Don Quichotte la considéra attentivement, et, quand il eut remarqué son équipage et son silence, il crut que c’étoit quelque sorcière ou magicienne qui venoit en ce costume exercer sur lui quelque maléfice ou quelque charme, et il se mit soudain à faire des signes de croix multipliés. Cette vision s’approchoit cependant, et, quand elle fut au milieu de la chambre, elle leva les yeux et vit la précipitation avec laquelle se signoit don Quichotte, et elle fut tout ébahie, et lui resta tout effrayé à voir cette figure ; croyez qu’elle n’étoit pas moins épouvantée de celle du chevalier. Aussi, incontinent qu’elle l’eut aperçu ainsi debout, si grand et jaunissant avec la couverture et les bandeaux qui le défiguroient, elle poussa un grand cri en disant : « Ô bon Jésus, qu’est-ce que je vois ? » De frayeur la chandelle lui chut de la main, et, comme elle se vit à tâtons, elle se retourna pour gagner la porte, et la crainte la fit embarrasser dans ses vêtemens, et elle tomba lourdement à terre, tandis que don Quichotte tremblant commença de dire : « Fantôme, ou qui que tu sois, je te conjure que tu m’aies à dire qui tu es et ce que tu veux de moi. Si tu es quelque âme en peine, dis-le-moi, et pour ton soulagement je ferai tout mon possible, puisque je suis catholique chrétien et désireux de faire du bien à tout le monde. Aussi ai-je pour ce sujet pris l’ordre de la chevalerie errante dont je fais profession, et dont l exercice s’étend jusqu’à faire du bien aux âmes qui sont en purgatoire. » La dame froissée, qui s’entendit conjurer, par la peur qu’elle avoit devina celle de don Quichotte, et, d’une voix basse et dolente, lui répondit : « Seigneur don Quichotte (si par aventure votre Grâce est le seigneur don Quichotte), je ne suis ni un fantôme, ni une vision, ni une âme du purgatoire, ainsi que votre Grâce doit l’avoir pensé. Je suis doña Rodriguez, la duègne d’honneur de madame la duchesse, qui vient ici à vous pour être secourue dans une de ces nécessités où vous avez accoutumé d’apporter le remède. — Dites-moi, repartit don Quichotte, Dame Rodriguez, peut-être venez-vous ici pour faire quelque ambassade ? Si cela est, il faut que vous sachiez que je ne puis être utile à personne, grâce à la beauté sans pareille de ma dame Dulcinée du Toboso. Enfin je vous dis, Señora doña Rodriguez, que, pourvu que vous laissiez à part tout message d’amour, vous pouvez aller rallumer votre chandelle et revenir ensuite. Vous vous assoirez, s’il vous plaît, et nous causerons de tout ce qu’il vous plaira de me commander, sauf, comme j’ai dit, toute amorce amoureuse. — Moi, une courtière d’amour, mon bon Seigneur ! dit la duègne ; vous me connoissez fort mal. Certes je ne suis pas assez vieille pour m’appliquer à ces bagatelles, parce que, Dieu merci, mon âme me tient encore au corps et que ma bouche a toutes ses dents, sauf quelques-unes, que certains catarrhes communs en ce pays d’Aragon m’ont ôtées. Toutefois, attendez-moi un peu, j’irai rallumer ma chandelle, et reviendrai dans un instant vous raconter mes soucis et mes infortunes, comme à celui qui remédie à celles de tout le monde. » Ce disant, et sans attendre qu’il lui fît réponse, elle sortit de la chambre, où don Quichotte demeura ayant un peu banni de sa crainte et étant tout pensif. Mais alors mille imaginations l’agitèrent sur cette nouvelle aventure : si bien qu’il lui sembloit que c’étoit mal fait et encore plus mal pensé de se mettre en danger de rompre la foi qu’il avoit promise à sa dame, et il tenoit à part soi ce discours : « Et qui sait si le diable, qui est subtil et cauteleux, ne cherche point maintenant à faire, par le moyen d’une duègne, ce qu’il n’a pu faire par des impératrices, des reines, des duchesses et des comtesses ? J’ai ouï dire plusieurs fois et à plusieurs hommes sages que, quand il peut, il vous en donne plutôt avec un laideron qu’avec une beauté. Qui sait si ce lieu écarté, cette occasion et ce silence n’exciteront point mes désirs, qui dorment et qui peuvent faire que sur la fin de mes ans je tombe où je n’ai jamais butté. Il vaut mieux, en cas semblables, prendre la fuite qu’attendre le combat. Toutefois, je ne dois pas être en mon bon sens pour proférer et penser de telles extravagances. Eh quoi ! une dame avec un voile blanc, une vieille avec ses lunettes auroit-elle le pouvoir d’exciter des pensées lascives dans le cœur le plus découragé du monde ? Y a-t-il peut-être au monde une duègne qui ait des chairs fermes, une duègne qui ne soit impertinente, ridée et dédaigneuse ? Arrière, bande de duègnes, inutile à toutes humaines délices. Oh ! que cette grande dame avoit bien raison, qui, comme l’on dit, faisoit tenir assises au bout de son lit deux duègnes relevées en bosse avec leurs lunettes et leurs carreaux, comme si elles avoient travaillé. Et ces statues lui servoient autant pour l’ordre de la salle que si elles eussent été de véritables duègnes. » Ce disant, il se leva du lit dans l’intention de fermer la porte, et de ne point laisser entrer la dame Rodriguez. Mais, comme il vint pour la fermer, cette dame étoit déjà à la porte avec une chandelle de cire blanche, et, quand elle vit don Quichotte de plus près, affublé de la couverture, avec les bandes et son bonnet, elle eut peur de nouveau, et, reculant de deux pas en arrière, elle lui dit : « Seigneur chevalier, sommes-nous en sûreté, car je ne tiens pas à très bon signe pour mon honneur que vous vous soyez ainsi levé de votre lit ? — C’est la même demande que je vous fais, repartit don Quichotte, de sorte que je veux savoir de vous si je suis en assurance de n’être pas violenté. — De qui ou à qui, Seigneur chevalier, répliqua la dame, demandez-vous cette assurance ? — C’est à vous, dit don Quichotte, et de vous que je la demande : car je ne suis point de marbre, ni vous de bronze, et maintenant il n’est pas dix heures du matin, mais minuit, et même un peu plus, selon que j’imagine, et dans une retraite plus secrète et mieux fermée que ne devoit être la grotte où le traître et téméraire Énée jouit de la belle et tendre Didon. Toutefois, Madame, donnez-moi la main, puisque je ne demande point de meilleure garantie que celle de ma continence et de ma réserve, et celle que me promet ce très révérend voile. » Ce disant, il lui baisa la main droite, et lui offrit la sienne, qu’elle accepta avec les mêmes cérémonies.

C’est ici que Cid Hamet fait une parenthèse et dit, en jurant par Mahomet, qu’il eût volontiers donné la meilleure des deux pelisses qu’il avoit et avoir vu la posture de tous deux lorsqu’ils se tenoient par la main, et qu’ils allèrent ainsi depuis la porte jusqu’au lit.

Enfin, don Quichotte se recoucha, et doña Rodriguez demeura assise sur une chaise un peu éloignée de la couchette, sans quitter ni sa longue toque ni ses lunettes. Don Quichotte s’enfonça sous les draps sans montrer autre chose que le visage, et, lorsque tous deux se furent un peu reposés, le premier qui rompit le silence ce fut don Quichotte, qui dit : « Votre Grâce peut maintenant, ma chère dame Rodriguez, se déboutonner et se décharger de tout ce qu’elle a dans son cœur oppressé et dans ses pauvres entrailles. Je vous écouterai avec de chastes oreilles, et ma compassion vous donnera du secours. — Je le crois, répondit la duègne, et aussi de la noble et agréable personne de votre Seigneurie ne pouvoit-on attendre qu’une réponse aussi chrétienne. Tel est donc le cas, Seigneur don Quichotte, que, bien que vous me voyiez assise sur cette chaise et au milieu du royaume d’Aragon et en habit de dame anéantie et persécutée, je suis native des Asturies, d’Oviédo, et d’un lignage qui l’emporte de beaucoup sur les meilleurs de cette province. Mais l’injustice du sort et l’insouciance de mes parens, qui devinrent pauvres de bonne heure, sans savoir comment ni pourquoi, me menèrent à la cour de Madrid, où, pour ma sécurité et pour éviter de plus grandes disgrâces, ils me mirent au service d’une dame noble pour les ouvrages de couture : car je veux que votre Grâce sache que, pour faire du petit point et pour ourler, je n’en ai jamais trouvé qui m’aient devancée dans toute ma vie. Mon père et ma mère me laissèrent donc en service, et s’en retournèrent en leur pays, et peu de temps après ils durent aller au ciel en bons et catholiques chrétiens qu’ils étoient. Je demeurai orpheline et attachée au misérable salaire et aux chétives gratifications que l’on donne ordinairement dans les palais à de telles servantes. Vers ce temps, un écuyer de la maison se rendit amoureux de moi sans que j’y donnasse occasion. C’étoit un homme déjà sur l’âge, barbu, de bonne mine, et surtout gentilhomme comme le roi, puisqu’il étoit montagnard. Nous ne pûmes si bien pratiquer ni si secrètement nos amours qu’ils ne fussent à la connoissance de ma maîtresse, laquelle, pour éviter les allées et venues, nous maria en paix en face de notre mère, la sainte Église catholique et romaine. De ce mariage naquit une fille pour achever mon heur, si j’en avois, non pas que je vinsse à mourir de l’enfantement, puisque je l’eus naturel et à terme ; mais parce que peu de temps après mon mari mourut d’une certaine frayeur qu’il eut et dont je sais que vous serez émerveillé, maintenant que j’ai le loisir de vous le raconter. » Sur ce, elle se mit à pleurer tendrement et dit : « Que votre Grâce me pardonne, s’il vous plaît, Seigneur don Quichotte, car c’est plus fort que moi, et, toutes les fois qu’il me ressouvient de ma disgrâce, je ne puis empêcher mes yeux de verser des fontaines de larmes. Car Dieu me soit ainsi en aide, avec quelle bonne grâce portoit-il ma maîtresse en croupe sur une puissante mule noire comme du jais ! et alors on n’usoit point de coches ni de chaises comme on dit qu’on fait maintenant, et les dames alloient en croupe derrière leurs écuyers. Je ne puis au moins laisser le récit de ceci, afin qu’on marque la bonne éducation et l’exactitude de mon bon mari. Comme il entroit dans la rue Santiago, à Madrid, qui est un peu étroite, voilà un alcade de cour accompagné de deux alguazils qui venoient au-devant de lui. Dès que mon bon écuyer le vit, il tira la bride à son mulet. témoignant qu’il alloit l’accompagner pendant que madame, qui étoit en croupe, lui disoit tout bas : « Que faites-vous, malheureux ? Ne voyez-vous pas que c’est ici que je vais ? » L’alcade, en homme poli, retint les rênes de son cheval et lui dit : « Suivez, Monsieur, votre chemin, car c’est à moi d’accompagner la señora doña Cazilda » : car c’est ainsi que se nommoit ma maîtresse. Néanmoins, avec tout cela, mon mari, le bonnet à la main, persistoit à vouloir accompagner l’alcade. Ce que voyant madame, elle tira de colère une grosse épingle ou, je crois, un poinçon de son étui, et le ficha dans les reins de mon mari, de sorte qu’en jetant un grand cri et se tordant il tomba par terre avec sa maîtresse.

« Deux laquais accoururent pour la relever, et l’alcade et les alguazils en firent autant. Toute la porte de Guadalajara fut tout émue, je dis les badauds qui s’y trouvèrent. Madame s’en revint à pied, et mon mari se réfugia chez un barbier, disant qu’il avoit les entrailles percées de part en part. La courtoisie de mon mari étoit si connue que les gamins couroient par les rues après lui. Et pour ce sujet, et parce qu’il avoit la vue un peu courte, ma maîtresse lui donna congé, et je pense qu’il en eut tant de chagrin que cela fut la cause de sa mort. Je demeurai veuve et sans aucun secours, ayant sur les bras une fille qui alloit croissant en beauté comme l’écume de la mer. Enfin, comme j’avois la réputation de grande travailleuse, madame la duchesse, qui étoit nouvellement mariée avec monseigneur le duc, me voulut emmener à ce royaume d’Aragon, et ma fille pareillement. Les jours allant et venant, ma fille crût, et avec elle toute la bonne grâce du monde ; elle chante comme un rossignol, elle danse comme la pensée, saute comme une perdue, lit et écrit aussi bien qu’un maître d’école, et compte comme un avare. Je ne vous dis rien de sa propreté, puisque l’eau qui court n’est pas plus propre. Elle doit avoir présentement, s’il m’en souvient bien, seize ans cinq mois et trois jours, un de plus ou de moins. Pour conclure, ma fille s’éprit du fils d’un riche laboureur, qui tient une ferme de monseigneur le duc, pas bien loin d’ici. En effet, je ne sais ni quand ni comment, tant il y a qu’ils se réunirent, et, sous promesse de mariage, il abusa de ma fille, et maintenant il ne veut plus tenir sa parole. Le duc le sait parce que je m’en suis plainte à lui non pas une, mais cent fois, et l’ai prié de commander que ce laboureur épouse ma fille ; toutefois il fait la sourde oreille et même à peine me veut écouter, et la cause, c’est que le père de cet abuseur est si riche que bien souvent il prête de l’argent au duc, et lui sert de caution dans ses embarras, de sorte qu’il ne veut nullement le mécontenter ni lui causer du souci en quelque chose que ce soit.

« Je voudrois donc, mon bon Seigneur, que vous daignassiez prendre à charge de me faire réparer ce tort, ou par la prière ou par les armes, puisque, selon le bruit qui en court partout, vous êtes né au monde pour défaire les outrages et pour redresser les torts, et servir de rempart aux misérables. Et, pour cet effet, je vous prie de vous représenter la condition d’orpheline de ma fille, sa gentillesse, sa jeunesse, avec toutes les autres qualités qu’elle possède et que je vous ai déjà dites : car, sur mon Dieu et ma conscience, je vous puis assurer que, de toutes les damoiselles de madame, il n’y en a pas une qui arrive à la semelle de son soulier, pas même celle que l’on nomme Altisidore et que l’on tient pour la plus gaillarde et la plus aimable du logis ; comparée à ma fille, elle n’en approche point de deux lieues près. Aussi devez-vous savoir, cher Seigneur, que tout ce qui reluit n’est pas or, car cette Altisidore a plus de présomption que de beauté, et plus d’effronterie que de retenue. En outre, elle n’est guère bien saine : car elle a une certaine haleine échauffée qui ne souffre point que l’on demeure longtemps près d’elle, comme aussi madame la duchesse. Il faut me taire… parce que l’on dit ordinairement que les murailles ont des oreilles. — Sur ma vie, répliqua don Quichotte, je vous supplie de me dire, Dame Rodriguez, ce que peut avoir madame la duchesse ? — Sur une telle prière, dit-elle, je ne puis m’empêcher de répondre à votre demande en toute vérité. Voyez-vous, Seigneur don Quichotte, cette beauté de madame la duchesse, ce teint de visage qui reluit comme une épée bien fourbie, ces deux lèvres de lait et de carmin, et ces yeux où l’on voit en l’un le soleil et en l’autre la lune, et tout cet extérieur dégagé dont elle semble dédaigner la terre en la foulant, et qui fait paroître qu’elle porte et verse la santé partout ? Eh bien, que votre Grâce sache que, de toutes ces belles qualités, elle en doit premièrement rendre grâces à Dieu, et puis à deux fontaines qu’elle a aux jambes, par où se vident toutes les mauvaises humeurs dont elle est pleine, ainsi que disent les médecins. — Sainte Marie, dit don Quichotte, est-il bien possible que madame la duchesse ait de tels égouts ? Je ne le croirois jamais si des carmes déchaussés me le disoient ; mais cela doit être, puisque la señora doña Rodriguez le dit. Si est-ce pourtant que de telles fontaines, et en de tels lieux, doivent plutôt donner de l’ambre que de l’humeur. Et véritablement j’achève de croire maintenant que cette manière de fontaine doit être importante pour la santé. »

Àpeine don Quichotte achevoit de proférer cette parole lorsque d’un grand coup on ouvrit la porte de la chambre. Le bruit du coup fit qu’en sursaut la chandelle tomba de la main de dame Rodriguez. La chambre demeura comme gueule de loup, ainsi que l’on dit d’ordinaire, et soudain la pauvre dame sentit qu’on la prenoit à la gorge avec deux mains, et qu’on la serroit si fort qu’elle ne pouvoit respirer, tandis qu’une autre personne lui troussoit la cotte avec beaucoup de prestesse, sans dire un mot, et, à ce qu’il sembloit, d’une pantoufle se mit à lui donner tant de coups, tant de coups, que c’étoit grand’pitié. Or, quoique don Quichotte la tînt, il ne se bougeoit pourtant du lit, ignorant ce que cela pouvoit être ; cependant il ne disoit mot, et craignoit que la grêle des coups ne fondît aussi sur lui : sa crainte ne fut pas vaine, puisque, après que les muets bourreaux eurent bien fustigé la dame qui n’osoit se plaindre, ils se jetèrent sur don Quichotte, et, après lui avoir ôté la couverture et le drap, le caressèrent si dru et si menu qu’il ne put s’empêcher de se défendre à coups de poing, et tout cela se faisoit dans un silence admirable. Ce combat dura près d’une demi-heure, au bout de laquelle les fantômes disparurent ; la dame Rodriguez rabattit ses vêtemens, et, plaignant sa disgrâce, sortit par la porte, sans dire mot à don Quichotte, lequel, tout dolent et bien frotté, pensif et confus, demeura seul en ce lieu, où, pour le moment, nous le laisserons désireux de savoir qui étoit le pervers enchanteur qui l’avoit mis en cet état. Mais on le dira en temps et lieu : car il faut premièrement parler de Sancho Pança qui nous appelle, et le bon ordre de cette histoire le demande.

1. Les Espagnols nés dans les montagnes des Asturies se regardaient comme nobles.

2. Fontaines, c’est-à-dire cautères.

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