‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 103 sur 127 · Seconde partie · L

Seconde partie · L

id Hamet, très exact examinateur des plus petits détails de cette vénérable histoire, raconte que, lorsque doña Rodriguez se leva de son lit pour aller à la chambre de don Quichotte, elle ne le put faire si doucement qu’une autre duègne qui couchoit avec elle ne la sentît se lever. Or, comme toutes les duègnes sont curieuses de savoir, d’entendre et de sentir, elle alla derrière elle avec tant de précaution que la bonne Rodriguez ne s’en aperçut point. Quand cette suivante l’eut vue entrer dans la chambre de don Quichotte, pour témoigner qu’elle étoit femme, et par conséquent rapporteuse et babillarde, elle alla incontinent faire savoir à la duchesse que doña Rodriguez étoit dans la chambre de don Quichotte. La duchesse le dit au duc, et lui demanda la permission d’aller voir avec Altisidore ce que cette bonne dame vouloit à don Quichotte. Le duc lui ayant accordé sa demande, elles partirent à l’instant, et doucement et à tâtons s’approchèrent de la porte de la chambre, et si près qu’elles entendirent tout ce que l’on y disoit. La duchesse, oyant que doña Rodriguez jetoit à la rue le mystère de ses fontaines, ne le put souffrir, et Altisidore encore moins pour sa part ; de sorte que, bien en colère et désireuses de se venger, elles entrèrent tout à coup dans la chambre, où elles accommodèrent comme il faut don Quichotte, et étrillèrent la duègne de la façon que nous venons de conter. C’est sans doute que les offenses qui touchent la beauté et la bonne opinion que les femmes ont d’elles-mêmes éveillent en elles une violente colère et un vif désir de vengeance. La duchesse raconta ensuite tout ce qui s’étoit passé au duc, et celui-ci s’en égaya beaucoup. Cette dame, voulant continuer le plaisir qu’ils prenoient à se jouer de don Quichotte, dépêcha à Thérèse Pança le page qui avoit pris la figure de Dulcinée dans l’affaire de son désenchantement, selon l’accord que Sancho avoit oublié tout à fait dans les occupations de son gouvernement. Elle lui bailla une lettre avec celle que Sancho écrivit à sa femme, à laquelle elle envoya une grande chaîne de corail. L’histoire raconte que le page étoit fort discret et subtil, et que, désirant servir ses maîtres, il s’achemina de très bon cœur vers le village de Sancho. À l’entrée du village, il aperçut une foule de femmes qui lavoient du linge dans un ruisseau. Il s’approcha d’elles et leur demanda si en ce lieu il n’y avoit point une femme appelée Thérèse Pança, femme d’un certain Sancho Pança, écuyer d’un chevalier appelé don Quichotte de la Manche. À cette demande, une jeune fille qui lavoit avec les autres se leva et lui fit cette réponse : « Cette Thérèse Pança est ma mère, et ce Sancho est monsieur mon père, et ce chevalier est notre maître. — Venez donc, jeune fille, dit le page, et menez-moi à votre mère. Je lui apporte une lettre et un présent de monsieur votre père. — Je le ferai de très bon cœur, Monseigneur », repart la fille, qui pouvoit avoir quelque quatorze ans ou environ ; et, laissant la robe qu’elle lavoit à une de ses compagnes, sans se coiffer ni se chausser (car elle étoit nu-pieds et les cheveux en désordre), elle fit un saut au-devant de la monture du page et lui dit : « Que votre Grâce me suive, notre maison est à l’entrée du village, et ma mère y est, bien en peine de n’avoir point eu de nouvelles il y a bien longtemps de monsieur mon père. — Je lui en apporte de si bonnes, dit le page, qu’elle a sujet d’en rendre grâces à Dieu. » Finalement, en sautant, en marchant, en courant et en gambadant, la fillette arriva au village, et, devant qu’elle entrât dans la maison, elle cria de la porte à haute voix : « Sortez, mère Thérèse ; sortez ; voici un monsieur qui vous apporte des lettres et d’autres choses que mon bon père vous envoie ! » À ces paroles, Thérèse Pança sortit en filant un flocon d’étoupes. Elle avoit une cotte grise, si courte que l’on eût dit qu’elle avoit été coupée par devant. Elle avoit aussi un petit corps de même couleur, avec une camisole. Thérèse n’étoit pas trop vieille, quoiqu’elle montrât avoir plus de quarante ans. Au reste, elle étoit nerveuse, forte, droite et sèche. Sitôt qu’elle aperçut sa fille avec le page à cheval, elle lui dit : « Qu’y a-t-il, ma fille ? qui est ce monsieur-là ? — C’est un serviteur de M Thérèse Pança », repartit le page ; et, en disant ces mots, il sauta de son cheval, et, en grande humilité, s’alla mettre à genoux devant la señora doña Thérèse, à laquelle il dit : « Ma très honorée dame Thérèse, que votre Seigneurie me donne ses mains à baiser, comme femme légitime et particulière de monseigneur don Sancho Pança, légitime gouverneur de l’île de Barataria. — Las ! Monsieur, ce dit-elle, ôtez-vous de là, ne faites pas cela. Je ne suis nullement dame de cour, mais une pauvre paysanne, fille d’un journalier et femme d’un écuyer errant, et non d’aucun gouverneur. — Vous êtes, Madame, repartit le page, la dignissime épouse d’un gouverneur archidignissime, et, pour preuve de cette vérité, que votre Grâce reçoive, s’il lui plaît, cette lettre et ce présent. » Sur cela, il tira soudain de sa pochette une chaîne de corail au bout de laquelle il y avoit des grains d’or. Il la lui mit au cou, et puis poursuivit son discours en ces termes : « Cette lettre est de monseigneur le gouverneur, et cette autre, et cette chaîne, de madame la duchesse, qui vous les envoie. »

Thérèse demeura tout étonnée, et sa fille pareillement, laquelle tint alors ce langage : « Puissé-je mourir si notre bon maître, le seigneur don Quichotte, n’a point passé par là. Il doit avoir donné à mon père le gouvernement ou le comté qu’il lui avoit tant de fois promis. — Il est vrai, répondit le page, qu’en faveur du seigneur don Quichotte le seigneur Sancho est maintenant gouverneur de l’île Barataria, ainsi que vous pouvez le voir par cette lettre. — Mon gentilhomme, ce dit Thérèse, je vous prie de me la lire, car il faut que vous sachiez que, bien que je sache filer, je ne sais pourtant pas lire un brin. — Ni moi non plus, ajouta la petite Sancho. Toutefois, attendez un peu, et j’irai chercher quelqu’un qui la lira, soit le curé lui-même, ou bien le bachelier Samson Carrasco, qui viendront fort volontiers pour entendre des nouvelles de mon père. — Il n’est pas besoin que l’on fasse venir quelqu’un, dit le page, car, bien que je ne sache point filer, je sais pourtant lire, et la lirai. » Il la lut donc d’un bout à l’autre, et, parce que nous l’avons ci-devant rapportée, il n’est pas besoin que nous la mettions ici. Après, il tira la lettre de la duchesse, dont la teneur étoit celle-ci :

LETTRE DE MADAME LA DUCHESSE

Mon amie Thérèse, les belles parties de la bonté et du jugement de Sancho, votre mari, m’ont obligée de demander au duc mon mari de lui donner le gouvernement d’une île sur plusieurs qu’il possède. On me fait savoir qu’il la gouverne comme un faucon, ce dont je suis extrêmement contente, et monseigneur le duc par conséquent. J’en rends grâces au Ciel et le remercie de ce que je ne me suis point trompée dans le choix que j’ai fait de sa personne pour ce gouvernement : car je veux que la señora Thérèse sache que c’est avec beaucoup de difficulté qu’on trouve un bon gouverneur au monde, et Dieu me fasse autant de bien comme Sancho gouverne bien. Au reste, ma bonne amie, je vous envoie une chaîne de corail dont les bouts sont en or ; je voudrois que ce fussent des perles orientales : car qui partage avec toi un os ne te voudroit pas voir morte. Le temps viendra que nous nous connoîtrons et que nous parlerons ensemble, et Dieu sait ce qu’il en sera. Recommandez-moi à Sanchica, votre fille, et lui dites de ma part qu’elle se tienne prête, parce que je la veux marier richement lorsque moins elle y pensera. On m’a dit qu’en ce lieu il y a des glands qui sont gros et beaux. Envoyez-m’en deux douzaines ou environ, je les estimerai beaucoup comme venant de votre main. Écrivez-moi amplement en me faisant part de votre santé, de l’état où vous êtes, et, si vous avez besoin de quelque chose, il ne faut qu’ouvrir la bouche, et on la remplira. Dieu vous tienne en sa garde. De ce lieu. Votre affectionnée amie.

La Duchesse.

« Hélas ! dit Thérèse, oyant le contenu de la lettre, quelle bonne, quelle franche et quelle humble dame ! Avec de telles señoras me puisse-t-on enterrer, et non avec les damoiselles de ce village, que le vent n’oseroit toucher, parce que ce sont des damoiselles. Elles vont à l’église avec autant de présomption que si elles étoient la reine même, et pensent se faire tort et déshonneur de regarder une paysanne. Voyez, voyez, dis-je, comme cette bonne dame, qui est duchesse, me nomme son amie, et me traite comme si j’étois son égale. Que la puissé-je voir aussi haute que le plus haut clocher qu’il y a dans toute la Manche ! Pour le regard des glands, Monsieur, j’en enverrai à sa Seigneurie un demi-boisseau, et à l’épreuve on verra s’ils seront gros, que ce sera merveille ; mais pour le moment, Sanchica, donne ordre que ce seigneur soit bien traité, et panse ce cheval ; va chercher des œufs à l’écurie ; coupe un bon morceau de lard, et faisons-lui chère de prince : car les bonnes nouvelles qu’il nous a données et sa bonne mine le méritent. Cependant j’irai faire part à mes voisines de notre bonheur, et à monsieur le curé et à maître Nicolas le barbier, qui sont et qui ont été si grands amis de ton père. — Je n’y manquerai pas, ma mère, répondit Sanchica ; toutefois, remarquez que vous me devez donner la moitié de cette chaîne, vu que je ne pense pas que madame la duchesse ait été si sotte de vous l’envoyer tout entière. Elle est toute pour toi, repartit Thérèse ; mais laisse-la-moi porter quelques jours, car, en vérité, il me semble qu’elle me réjouit le cœur. — Vous vous réjouirez bien davantage, répliqua le page, quand vous verrez le paquet que j’ai dans ce portemanteau. C’est un habit de drap très fin que le gouverneur seul a porté un jour à la chasse, et lequel il envoie tout pour la señora Sanchica. — Mille ans puisse vivre, repartit Sanchica, celui qui l’a porté, voire deux mille si besoin est ! » Cependant Thérèse sortit de sa maison avec les lettres à la main et la chaîne de corail au cou. Elle démenoit si bien ses doigts sur ce paquet de lettres que l’on eût dit que c’étoit un tambour.

Elle rencontra par hasard le curé et Samson Carrasco, et lors elle commença de sauter et de leur dire : « C’est à cette heure que je n’ai plus des parens pauvres. Nous avons un petit gouvernement ; non, mais que la mieux parée femme d’hidalgo vienne s’attaquer à moi, vraiment, je l’arrangerai comme si elle étoit d’hier. — Qu’est ceci, Thérèse Pança ? dit alors le curé ; quelles folies sont-ce là, et quels papiers avez-vous ici ? — Il n’y a point d’autre folie, repartit Thérèse, sinon que ces lettres sont lettres de duchesses et de gouverneurs, et ce que je porte au cou, ce sont des grains de fin corail, les Pater noster et les Ave Maria sont de fin or de coin, et enfin je suis madame la gouvernante. — Il n’y a que Dieu, répliqua Samson, qui vous entende, et nous ne savons ce que vous dites. — Vous le pourrez voir ici », repartit-elle, et, ce disant, elle leur bailla les lettres. Le curé les lut de façon que Samson Carrasco pût entendre ce qu’elles contenoient ; lors le curé et lui se regardèrent l’un l’autre tout étonnés de ce qu’ils venoient de lire, et le bachelier demanda à Thérèse qui lui avoit apporté ces lettres ; elle répondit en les engageant à la suivre à sa maison, et qu’ils verroient le messager, jeune homme qui étoit comme un pin d’or, et lequel lui avoit aussi apporté un autre présent qui valoit encore une fois autant. Le curé lui ôta la chaîne du cou, et, l’ayant longtemps examinée, et de nouveau examinée, et s’assurant que c’étoit de fin corail, se reprit à s’émerveiller de nouveau et dit : « Par l’habit que je porte, je ne sais que dire ni que penser de ces lettres et de ces présens : d’un côté, je vois et touche du doigt la finesse de ces coraux, et de l’autre côté je lis qu’une duchesse envoie demander deux douzaines de glands. — Accordez-moi ces flûtes, dit alors Carrasco. Allons-nous-en voir le porteur de ce paquet, et nous nous informerons auprès de lui de toutes ces difficultés. »

Ils firent ainsi, et Thérèse s’en retourna avec eux. Ils trouvèrent le page en train de cribler un peu d’avoine pour sa monture, et Sanchica qui coupoit un peu de lard pour faire une omelette d’œufs pour le repas du page. Le curé et le barbier admirèrent la bonne mine et l’habillement de celui-ci, et, après l’avoir salué courtoisement et qu’il leur eut rendu leur salut, Samson le pria de leur apprendre des nouvelles de don Quichotte aussi bien que de Sancho Pança, car ils disoient que, bien qu’ils eussent lu les lettres de la duchesse et celles de Sancho, ils étoient tout embarrassés et étonnés, ne pouvant comprendre ce que c’étoit que ce gouvernement de Sancho, et encore plus celui d’une île, toutes les îles de la mer Méditerranée, ou la plus grande partie, appartenant à Sa Majesté Catholique. « Que le seigneur Sancho Pança soit gouverneur, il n’y a pas de doute là-dessus, répondit le page ; mais, si c’est une île ou non qu’il gouverne, je ne veux rien en dire. C’est assez que ce soit un bourg où il y a plus de mille feux. Quant à l’affaire des glands, je vous réponds que madame la duchesse est si unie et si humble qu’elle ne craint pas d’envoyer demander des glands à une paysanne, elle à qui il arriva plus d’une fois d’envoyer redemander un peigne prêté à une de ses voisines. C’est pourquoi il faut que vous sachiez que les dames d’Aragon, encore qu’elles soient de grande qualité, n’y regardent pas d’aussi près, ni ne sont aussi orgueilleuses que les dames de Castille ; elles traitent les gens avec plus de simplicité. »

Tandis qu’ils discouroient de la sorte, Sanchica sortit, ayant les pans de sa robe tout pleins d’œufs, et demanda au page : « Dites-moi, Monsieur, peut-être que monsieur mon père porte des aiguillettes à ses chausses depuis qu’il est gouverneur. — Je ne lui en ai point vu, répondit le page, mais je pense qu’il en doit porter. — Ah ! mon Dieu ! repartit Sanchica, et que seroit-ce si l’on voyoit mon père avec des chausses retroussées ? Cela n’est pas beau, et, dès l’heure où je naquis, j’ai toujours désiré de le voir avec des chausses à bas attaché. — Eh bien, repartit le page, votre Seigneurie le verra avec tout ce qu’elle a désiré, si Dieu vous donne vie. Je jure Dieu qu’il est en termes de porter un parasol, si peu que son gouvernement lui dure seulement deux mois. »

Le curé et le bachelier virent bien que le page se moquoit. Toutefois la valeur de la chaîne de corail et l’habit de chasse que Sancho envoyoit, et que Thérèse leur avoit déjà montrés, les tenoient en doute. Néanmoins ils ne laissèrent pas de rire du désir de Sanchica, et encore plus quand Thérèse leur dit : « Monsieur le curé, ne savez-vous point ici quelqu’un qui aille à Madrid ou à Tolède ? Je voudrois lui donner charge de m’acheter un vertugadin rond ou droit, à la mode qui court, et des meilleurs que l’on trouvera : car, en vérité, en vérité, j’ai envie de faire honneur au gouvernement de mon mari en tout ce qu’il me sera possible ; et, si je m’ennuie, je m’en irai à cette cour, et j’aurai un carrosse comme les autres, vu que la femme qui a son mari gouverneur peut bien en avoir un et l’entretenir. — Que dites-vous, ma mère ? répliqua Sanchica ; plût à Dieu que cela fût plutôt aujourd’hui que demain, quand même ceux qui me verront assise dans ce coche avec madame ma mère dussent dire : Regardez une telle qui est fille d’un mangeur d’aulx, elle va assise et étendue dans ce coche comme si c’étoit une papesse. Mais qu’ils foulent la boue, et que j’aille dans le coche les pieds loin du sol. Mauvais an et mauvais mois puissent avoir tout autant de babillards qu’il y a au monde ! S’en rie qui voudra, pourvu que j’aie les pieds chauds et que je sois à mon aise. Parlé-je bien, ma mère ? — Fort bien, ma fille, répondit Thérèse, et mon bon Sancho m’a prophétisé toutes ces bonnes fortunes et encore de plus grandes. Tu verras si je dis vrai jusques à tant qu’il m’ait faite comtesse. Le tout est de commencer à être chanceuses, et, comme j’ai souvent ouï dire à ton père, qui, comme il est ton père, l’est aussi des proverbes, quand on te donnera une génisse, cours-y avec la corde ; quand on te donnera un gouvernement, prends-le ; quand on te donnera un comté, empoigne-le, et, lorsqu’on te donnera du tutoiement, avec quelque bon présent, ensache-le. Si vous ne le voulez pas faire, dormez donc, et ne répondez point aux faveurs de la fortune qui vous appelle à la porte de votre maison. — Et que m’importe, ajouta Sanchica, que quelqu’un dise en me voyant prendre les grands airs : « Le chien se voit un collier d’or et méconnoît son compagnon » ?

Le curé, entendant tout ceci, dit alors : « Je ne puis croire autre chose, sinon que tous ceux de cette race des Panças sont venus au monde avec chacun un sac de proverbes dans le corps. Je n’en ai vu aucun qui ne les répande à tout instant et en tous les discours qu’il tient. — Cela est vrai, repartit le page, car M. le gouverneur Sancho s’en sert à chaque pas, et, bien que la plupart ne viennent point à propos, si est-ce qu’ils font rire, et monsieur le duc et madame la duchesse en font grand cas. — Dites-nous, je vous prie, Monsieur, répliqua le bachelier, si ce que vous dites du gouvernement de Sancho est véritable, s’il y a une duchesse au monde qui envoie des présens à Thérèse et qui lui écrive, car tous nous ne le pouvons croire, encore que nous touchions les présens et que nous ayons lu les lettres. Nous croyons plutôt que c’est un des tours de don Quichotte, notre compatriote, qui croit que tout se fait par enchantement. C’est pourquoi je vous déclare que je veux toucher et tâter pour voir si vous êtes un ambassadeur fantastique ou bien un homme de chair et d’os. — Je ne sais autre chose de moi, répondit le page, sinon que je suis véritablement un ambassadeur, et que le seigneur Sancho Pança est en effet gouverneur, et que monseigneur le duc et madame la duchesse peuvent donner et ont donné ce gouvernement, et que j’ai entendu dire que ce Sancho s’y comporte avec beaucoup de mérite. Si en ceci il y a ou non de l’enchantement, c’est à vos Grâces à vider le différend. Par le serment que je fais, qui est par la vie de mes parens, qui sont encore vivans et que j’aime beaucoup, je n’en sais autre chose. — Cela peut être comme vous dites, répliqua le bachelier ; pourtant dubitat Augustinus. — En doute qui voudra, répondit le page, ce que j’ai dit est la vérité, et c’est ce qui nagera toujours sur le mensonge, comme l’huile sur l’eau ; et sinon, operibus credite, et non verbis, que l’un de vous s’en vienne avec moi, et il verra de ses yeux ce qu’il ne veut croire de ses oreilles. — C’est moi qui dois y aller, dit alors Sanchica ; que votre Grâce, Seigneur, me prenne en croupe sur son cheval, j’irai de fort bon cœur voir monsieur mon père. — Les filles de gouverneur ne doivent pas aller seules par les chemins, mais accompagnées de carrosses, de litières et d’un grand nombre de serviteurs. — Par le Dieu vivant, répliqua Sanchica, aussi bien irai-je sur une jument que dans un coche ; vous l’avez bien trouvée, la mijaurée. — Tais-toi, enfant, dit Thérèse, tu ne sais ce que tu dis, et ce seigneur est dans le vrai : selon le temps le bâton ; lorsque ton père étoit Sancho, tu étois Sanchica ; maintenant qu’il est gouverneur, tu es señora, et je ne sais si je me trompe. — La señora Thérèse en dit plus qu’elle ne pense, répondit le page ; mais que l’on me donne à manger et que l’on me dépêche vitement, car je pense m’en retourner ce soir. » Le curé dit là-dessus : « Votre Seigneurie s’en viendra faire pénitence avec moi ; la señora Thérèse a plus de volonté que de moyens pour traiter un si bon hôte. »

Le page le remercia d’abord ; toutefois, en effet, il dut céder pour son profit. Le curé l’emmena donc de bonne volonté avec lui, et il en avoit grand désir afin de se pouvoir informer de don Quichotte et de ses exploits. Le bachelier s’offrit à Thérèse pour lui faire les copies de sa réponse ; mais elle ne voulut pas qu’il se mît dans ses affaires parce qu’elle le tenoit pour un gausseur. C’est pourquoi elle donna un plat de soupe et deux œufs à un novice qui savoit écrire, et celui-ci lui fit deux lettres, une pour son mari et l’autre pour la duchesse. Elle les marqua de son cachet, et ce ne sont pas les pires que l’on puisse lire en cette grande histoire, ainsi que l’on verra ci-après.

Page 1