‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 106 sur 127 · Seconde partie · LIII

Seconde partie · LIII

’est s’abuser entièrement que de croire que les choses de cette vie durent toujours en même état ; il semble plutôt que cette même vie va toujours en rond, c’est-à-dire en roulant. Le printemps suit l’été, l’été l’automne, l’automne l’hiver et l’hiver le printemps ; de sorte que le temps va toujours sur cette continuelle rotation. La vie seule de l’homme court à sa fin plus légère que le temps, sans espoir de se renouveler, si ce n’est en l’autre vie, qui n’a point de termes qui la limitent. C’est ce que dit Cid Hamet, philosophe mahométan. Et par là il veut donner à entendre la légèreté et l’instabilité de la vie présente, et la durée de la vie éternelle que l’on attend, et que plusieurs ont reconnue plutôt par la lumière naturelle que par celle de la foi. Mais notre auteur le dit ici en considérant la vitesse dont s’acheva, se consuma, se défit et se réduisit en ombre et en fumée le gouvernement de Sancho.

Ce digne gouverneur étant, la septième nuit des jours de son gouvernement, couché dans son lit, non pas soûl de pain ni de vin, mais de juger, de donner audience, de faire des statuts et des pragmatiques, lorsque le sommeil, en dépit de la faim, lui commençoit à fermer les paupières, il ouït un si grand bruit de cloches et de voix qu’il sembloit proprement que toute l’île s’abîmât. Il s’assit sur sa couche et demeura attentif, écoutant s’il ne pourroit point s’expliquer le sujet d’un si grand fracas ; non seulement il n’en put avoir aucune connoissance, mais encore, le bruit d’un nombre infini de trompettes et de tambours venant à se joindre à celui des voix et des cloches, il demeura plus troublé et rempli de crainte et d’épouvante, et, se levant, il se mit des pantoufles aux pieds, à cause de l’humidité du sol, et, sans endosser de robe de chambre ni rien de pareil, il courut à la porte de sa chambre, au moment qu’il vit venir par les galeries plus de vingt personnes, avec des flambeaux allumés à la main et l’épée nue ; et tous crioient à plein gosier : « Aux armes, aux armes, Seigneur gouverneur, aux armes ! une infinité d’ennemis sont entrés dans l’île, et nous sommes perdus si votre habileté et votre valeur ne nous secourent. » Avec ce bruit, cette furie et cette confusion, ils arrivèrent au lieu où étoit Sancho, tout étonné et tout interdit de ce qu’il entendoit et voyoit, et, quand ils arrivèrent à lui, l’un d’eux lui dit : « Que votre Seigneurie s’arme promptement, si elle ne veut se perdre, et que toute cette île se perde aussi. — À quoi bon m’armer ? repart Sancho, et que sais-je d’armes et de secours ? Il vaudroit mieux laisser ces choses à mon maître don Quichotte de la Manche, qui les dépêchera en un clin d’œil et les mettra en sûreté. Quant à moi, pauvre pécheur que je suis, je n’entends rien à ces presses-là. — Ah ! Monsieur le gouverneur, dit un autre, quelle mollesse est ceci ? Que votre Grâce s’arme ; voici que nous vous apportons des armes offensives et défensives. Et sortez sur la place, soyez notre guide et notre capitaine, puisque, étant notre gouverneur, cela vous appartient de droit. — À la bonne heure, repartit Sancho ; que l’on m’arme ! »

Et aussitôt on apporta deux grands pavois, dont on s’étoit pourvu, que l’on mit par-dessus sa chemise, sans lui laisser prendre d’autre vêtement, un pavois devant et l’autre derrière. Et après, par des ouvertures qu’ils avoient faites, ils lui tirèrent les bras et le lièrent très étroitement avec des cordes ; de sorte qu’il demeura emprisonné entre deux planches et droit comme un fuseau, sans pouvoir plier les genoux ni faire un pas. On lui mit dans les mains une lance sur laquelle il s’appuya pour avoir le moyen de se tenir debout. Lorsqu’ils l’eurent ainsi accoutré, ils lui dirent qu’il cheminât, les guidât et les animât tous ; qu’étant leur nord, leur lanterne et leur étoile du matin, leurs affaires iroient bien. « Et comment, répondit Sancho, voulez-vous que je chemine, malheureux que je suis, moi qui ne puis remuer les jointures des genoux, empêché que je suis par ces planches que l’on a ici cousues à ma chair ? Ce qu’il y a à faire, c’est de me porter entre les bras et de me mettre en travers ou sur les pieds à quelque porte ; je la garderai avec cette lance ou avec mon corps. — Marchez, Monsieur le gouverneur, dit un autre ; je crois que la peur plutôt que les planches vous arrêtent la marche. Achevez et remuez-vous. Il se fait tard, les ennemis croissent, le bruit s’augmente, le péril presse. » Sur leurs exhortations et leurs reproches, le gouverneur tâcha de se mouvoir ; mais il tomba un si grand coup sur le pavé qu’il crut s’être mis en pièces. Il demeura comme une tortue enfermée et couverte de sa coquille, ou comme un jambon dans le creux d’une huche, ou bien comme une barque qui s’échoue en travers du sable. Or, sa chute n’émut nullement à compassion ces moqueurs ; au contraire, éteignant les flambeaux, ils recommencèrent de renforcer leurs voix et de crier à nouveau : « Aux armes ! aux armes ! » en passant par-dessus le pauvre Sancho, en lui donnant plusieurs coups d’épée sur son pavois ; de sorte que, s’il n’eût mis sa tête à couvert entre les pavois, le pauvre gouverneur se fût trouvé fort mal. Réduit à cette extrémité, il suoit et tressuoit d’ahan, et de tout son cœur prioit Dieu de le délivrer de ce péril. Les uns le trépignoient, d’autres tomboient sur lui, et il y eut tel qui s’y posa un bon espace de temps ; et de là, comme d’une vigie, il gouvernoit les armées et crioit à pleine voix : « Ici les nôtres ! c’est de ce côté-là que les ennemis chargent le plus. Que l’on défende ce petit portail ! que l’on ferme cette porte ! qu’on rompe ces échelles ! qu’on apporte les boîtes et la poix-résine et des chaudrons d’huile bouillante ! qu’on ferme les rues avec des matelas ! » Enfin, celui-là nommoit à la hâte toutes les plus menues choses, instrumens et attirail, dont on use pour se défendre en l’assaut d’une ville. Et le pauvre Sancho, moulu et froissé, qui écoutoit et souffroit tout, disoit entre ses dents : « Plût à mon Dieu que cette île fût bientôt perdue, et que je me visse déjà mort ou hors de cette grande angoisse ! » Le Ciel ouït sa requête, si bien que, lorsqu’il y pensoit le moins, il entendit que l’on disoit : « Victoire ! victoire ! les ennemis ont pris la fuite. Holà ! Monsieur le gouverneur, levez-vous et venez jouir de la victoire, et partager les dépouilles gagnées sur les ennemis par la valeur de ce bras invincible. — Que l’on me relève », dit alors le dolent Sancho d’une voix plaintive. On l’aida à se relever, et, quand il fut debout, il dit : « Je désire que l’on me cloue au front l’ennemi que j’ai vaincu. Je ne veux point partager de dépouilles d’ennemis, mais bien je prie et supplie que quelque ami, si j’en ai, me donne une goulée de vin et m’essuie cette sueur, car je me sens tout en eau. »

On le sécha, on lui apporta du vin et on lui délia les pavois. Lors il s’assit sur le lit, où il s’évanouit de la peur de l’assaut et de la fatigue. Ses moqueurs avoient regret de lui avoir fait une si grosse plaisanterie. Toutefois, quand Sancho reprit ses esprits, cela calma la fâcherie que son évanouissement leur avoit donnée. Il demanda quelle heure il étoit, et on lui répondit que le jour commençoit à poindre. Il ne dit mot, et, sans autre cérémonie, commença de s’habiller dans un profond silence. Tous le regardoient faire et se demandoient où devoit aboutir la hâte avec laquelle il s’habilloit. Il se vêtit enfin peu à peu, parce qu’il étoit tout moulu et ne pouvoit aller dare dare. Il se rendit à l’écurie suivi de tous les assistans. Lorsqu’il arriva à son grison, il l’embrassa, et, en le baisant au front, lui dit : « Venez, mon compagnon et mon ami, le soulagement de mes travaux et de mes misères. Quand je vivois avec vous et que je n’avois d’autre pensée que celle que donnoit le soin de raccommoder votre bât et de nourrir votre corps, heureuses étoient mes heures, heureux mes jours et mes ans. Mais, depuis que je vous ai quitté et me suis hissé sur les tours de l’ambition et de l’orgueil, mille misères, mille travaux et quatre mille angoisses sont entrés dans mon âme. »

Tout en tenant ce discours, il bardoit son âne sans qu’aucun lui dît mot. Lorsque le grison fut équipé, il monta dessus avec bien de la peine, et puis, s’adressant au majordome, au secrétaire, au maître d’hôtel, au docteur Pèdre Récio et à beaucoup qui étoient là réunis, il leur dit : « Laissez-moi passer, Messieurs, et retourner à mon ancienne liberté ; laissez-moi retourner en paix à ma vie passée pour me ressusciter de la mort présente. Je ne naquis point pour être gouverneur, ni pour défendre îles ni cités contre les ennemis qui les voudroient assaillir. Je m’entends mieux à labourer, à fouir, à couper et à tailler les sarmens des vignes qu’à donner des lois ou à défendre des provinces et des royaumes. Saint Pierre est fort bien à Rome. Je veux dire que chacun se trouve bien d’exercer le métier pour lequel il est né. Un hoyau me sied mieux à la main qu’un sceptre de gouverneur. J’aime mieux me bourrer de soupe à l’oignon que de me soumettre à la tyrannie d’un médecin impertinent, qui me fait mourir de faim. J’aime mieux encore me reposer à l’ombre d’un chêne en été, et m’envelopper en hiver d’une pelisse à poil dessus et dessous, avec ma liberté, qu’avec la sujétion du gouvernement me coucher dans des draps de toile de Hollande et me couvrir de martre zibeline. Que vos Grâces demeurent donc à la garde de Dieu et disent à monseigneur le duc que je naquis tout nu, et que nu je me trouve, et qu’enfin je n’ai ni perdu ni gagné ; je veux dire que je suis entré sans un denier en ce gouvernement et que j’en sors sans un liard, tout au rebours de la sortie des gouverneurs des autres îles. Place ! laissez-moi partir, je m’en vais me faire mettre des emplâtres, car il me semble que j’ai toutes les côtes brisées, grâce aux ennemis qui cette nuit se sont promenés sur moi.

— Cela ne sera pas, Monsieur le gouverneur, dit alors le docteur Récio, parce que je donnerai à votre Seigneurie un breuvage contre les chutes, les meurtrissures ; ce breuvage lui rendra son ancienne santé et sa vigueur, et, quant à la nourriture, je promets à votre Grâce de m’amender et de vous laisser manger tout votre soûl de ce que vous voudrez. — Trop tard, repartit Sancho ; je renoncerai aussi peu à m’en aller que je me ferai Turc. Ce n’est pas à moi que l’on donne deux fois de pareilles bourdes. Sur mon Dieu, aussi peu demeurerai-je ici, aussi peu accepterai-je un autre gouvernement, quand on me le donneroit entre deux plats, que je volerai au ciel sans ailes. Je suis de la race des Panças, et tous ceux de cette race ont la tête dure. Si une fois ils disent : « Non », c’est non, quand ce seroit pair, en dépit de tout le monde. Laissons en cette écurie les ailes de la fourmi qui m’avoient élevé en l’air, afin que j’y fusse mangé des corbeaux et des moineaux, et recommençons à marcher tout doucement sur le sol, le pied bien à plat. S’il n’est point couvert de beaux souliers de maroquin découpé, des sandales de corde ne nous manqueront point. Que chaque brebis aille avec sa pareille, et que nul n’étende la jambe plus loin que le drap. Et laissez-moi passer, car il se fait tard.

— Monsieur le gouverneur, dit alors le majordome, nous laisserons aller votre Grâce de bon cœur, quoiqu’il nous coûte beaucoup de vous perdre. Votre intelligence et votre façon chrétienne de procéder obligent à vous regretter. Mais on sait que tout gouverneur est obligé, avant que de partir du lieu de son gouvernement, de rendre compte de son administration. Que votre Grâce le fasse pour les dix jours qu’il y a qu’elle gouverne, et puis qu’elle s’en aille à la grâce de Dieu. — Nul ne me peut demander ce compte, si ce n’est celui que monseigneur le duc ordonnera pour ce sujet. Je m’en vais le trouver, et je le lui rendrai, à lui, tout au long ; d’autant plus que, sortant d’ici tout nu comme j’en sors, il ne faut pas d’autre signe pour faire connoître que j’ai gouverné comme un ange. — Par Dieu, repart alors le docteur Récio, le grand Sancho a raison, et je suis d’avis que nous le laissions partir, parce que notre duc prendra grand plaisir à le voir. » Tous furent de cet avis et le laissèrent aller, lui offrant d’abord de l’accompagner, et tout ce qui pouvoit contribuer à son agrément et à la commodité de son voyage. Sancho leur dit qu’il ne désiroit qu’un peu d’avoine pour son grison et la moitié d’un fromage et d’un pain pour lui, et qu’il n’avoit pas besoin de plus grande ni de meilleure provision, puisque le chemin étoit si court. Tous l’embrassèrent, et lui, la larme à l’œil, les embrassa tous, et il les laissa tous étonnés tant de ses raisons que de sa résolution si prompte et si prudente.

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