‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 12 sur 127 · Première partie · XI

Première partie · XI

l fut reçu par ces chevriers de fort bonne grâce, et Sancho, ayant accommodé Rossinante et son âne du mieux qu’il put, suivit l’odeur que rendoient certains morceaux de chèvre qui bouilloient dans un chaudron sur le feu, et, encore qu’il eût voulu au même instant voir s’ils étoient en état qu’on pût les transférer du chaudron à l’estomac, il ne le fit pas, parce que les chevriers les ôtèrent de dessus le feu, et, étendant par terre des peaux de brebis, ils dressèrent fort promptement leur table rustique, et les convièrent tous les deux, avec des marques de bonne volonté, à partager ce qu’ils avoient. Il s’assit à l’entour des peaux six d’eux, qui étoient ceux qu’il y avoit en la loge, ayant premièrement, avec des cérémonies un peu grossières, prié don Quichotte de s’asseoir sur une auge renversée sens dessus dessous, qu’ils lui mirent. Don Quichotte s’assit, et Sancho étoit là tout debout pour le servir au buffet et lui bailler la coupe qui étoit faite de corne. Son maître, le voyant debout, lui dit : « Afin que tu voies, Sancho, le bien que comprend en soi la chevalerie errante, et comme ceux qui s’exercent en quelque ministère que ce soit d’icelle, sont à point d’être honorés et estimés du monde, je veux que tu t’assoies ici à côté de moi, et en la compagnie de ces bonnes gens et que tu ne sois qu’un avec moi, qui suis ton maître et naturel seigneur, que tu manges en mon plat et boive au même vaisseau que je boirai ; de la chevalerie errante il se peut dire la même chose que de l’amour, lequel égale toutes choses. — Grand merci, Monsieur, dit Sancho, mais je vous peux bien dire une chose que, pourvu que j’aie très bien à manger, je le mangerai aussi bien et mieux étant debout et tout seul que si j’étois assis près d’un empereur ; et même, s’il faut dire la vérité, je trouve beaucoup meilleur ce que je mange en mon petit coin, sans cérémonies ni façons, encore que ce ne soit que du pain et un oignon, que les coqs d’Inde des tables d’autrui, où je serois contraint de mâcher tout bellement, boire peu, m’essuyer souvent, ne point éternuer ni tousser si j’en avois envie, ni faire autres choses que la solitude et la liberté apportent quant et soi. Tellement, Monsieur, que ces honneurs que vous me voulez donner, pour être ministre et adhérent de la chevalerie errante, comme je le suis étant votre écuyer, convertissez-les en autres choses qui me rapportent plus de commodité et de profit, parce que celles-ci, encore que je les tienne pour reçues, je les renonce jusqu’à la fin du monde. — Avec tout cela, il faut t’asseoir, dit don Quichotte, car qui s’humilie Dieu l’exalte. » Et, l’empoignant par le bras, il le contraignit de s’asseoir auprès de lui. Les chevriers n’entendoient point ce jargon d’écuyers et de chevaliers errans, et ne faisoient que manger sans dire mot et regarder leurs hôtes qui, de fort bonne grâce et de grand appétit, avaloient des morceaux comme le poing. Le service de chair étant achevé, ils étendirent sur les peaux de brebis une grande quantité de glands secs, et quand et quand ils mirent la moitié d’un fromage plus dur que s’il eût été fait de chaux et de sable. La corne n’étoit pas au repos cependant, car elle alloit si souvent à la ronde, tantôt pleine, tantôt vide, comme les vaisseaux d’une roue à chapelets, que facilement elle vida une outre de deux qui étoient là.

Après que don Quichotte eut bien contenté son estomac, il prit une poignée de ces glands en sa main, et, les regardant attentivement, proféra de telles ou semblables paroles :

« Heureux âge et siècles heureux, ceux à qui les anciens donnèrent le nom de dorés, non pas pour ce qu’en iceux l’or (qui en celui notre âge de fer s’estime tant) se gagnât sans aucune peine, mais d’autant qu’alors ceux qui vivoient ne savoient que c’étoit de ces deux paroles tien et mien. En ce saint âge toutes choses étoient communes ; il n’étoit nécessaire à personne, pour avoir son ordinaire soutien, de prendre autre peine, sinon hausser la main et le prendre à ces robustes chênes, qui libéralement les invitoient à cueillir de leur fruit doux et succulent. Les claires fontaines et les eaux courantes leur offroient en une magnifique abondance des savoureuses et transparentes eaux. Par les cavernes des rochers et par les creux des arbres, les soigneuses et prudentes abeilles formoient leurs républiques offrant à un chacun, sans aucun intérêt, la fertile récolte de leur très doux travail. Les forts et vaillans lièges rendoient de soi, sans autre artifice que celui de leur courtoisie, leurs larges et légères écorces, desquelles on commença à couvrir les maisons soutenues sur de rustiques pieux, non pour autre chose que pour se défendre de l’inclémence du ciel. Tout étoit paix alors, tout amitié, tout concorde. Encore ne s’étoit point enhardi le pesant soc de la courbe charrue d’entamer les pieuses entrailles de notre première mère, parce que, sans être forcée, elle offroit de toutes parts, de son sein fertile et spacieux, ce qui pouvoit soûler, sustenter et délecter les enfans qui la possédoient pour lors. C’étoit alors que les simples et belles bergeronnettes alloient de vallée en vallée et de colline en colline, en tresses et en cheveux, sans autres habits que ceux qui étoient nécessaires pour couvrir honnêtement ce que l’honnêteté veut et a toujours voulu qui se couvrît ; et leurs ornemens n’étoient pas de ceux que l’on use à présent, que la pourpre de Tyr et la soie martyrisée en tant de façons font trouver si beaux et si magnifiques, ains c’étoient quelques feuilles de verte bardane et de lierre entrelacées ; de quoi peut-être elles étoient aussi magnifiques et bien agencées que sont aujourd’hui nos courtisanes avec les rares et étranges inventions que l’oisive curiosité leur a montrées. Alors les tendres sentimens de l’âme s’exprimoient simplement et sincèrement de la même façon qu’elle les concevoit, sans chercher aucun détour artificieux pour les faire valoir davantage. La fraude, la tromperie ni la malice ne s’étoient point encore mêlées avec la vérité et la simplicité. La justice se contenoit en ses propres limites sans que l’osassent troubler ni offenser les artifices de la faveur et de l’intérêt, qui à présent la méprisent, la troublent et persécutent tant. La loi du bon plaisir n’avoit encore pris place en l’entendement du juge, parce qu’alors il n’y avoit que juger, ni qui fût jugé. Les jeunes filles et l’honnête s’en alloient, comme j’ai dit, partout seules et maîtresses, sans crainte que l’effrénée liberté et intention lascive d’autrui leur fissent aucun déplaisir, et leur perdition naissoit de leur seul appétit et propre volonté. Et maintenant, en ces détestables siècles, il n’y en a pas une assurée, fût-elle enfermée en autre nouveau labyrinthe comme celui de Crète, parce que là par les fentes ou par l’air, avec le zèle de la maudite sollicitude, entre et pénètre l’amoureuse peste, et leur fait faire naufrage avec toute leur honnêteté et retenue. Et pour leur assurance, par succession de temps, d’autant que la malice croissoit de plus en plus, on institua l’ordre des chevaliers errans pour défendre les filles, prendre la protection des veuves et secourir les orphelins et les nécessiteux. Je suis de cet ordre-là, mes frères chevriers, lesquels je remercie du bon traitement et bon accueil que vous faites à moi et à mon écuyer : car, encore que par loi naturelle tout homme soit obligé de favoriser les chevaliers errans, toutefois, parce que je sais que, sans savoir vous autres cette obligation, vous m’avez reçu et bien traité, il est raisonnable que, de la meilleure volonté qu’il m’est possible, je vous rende grâces de la vôtre. »

Notre chevalier fit toute cette longue harangue (de laquelle on se fût bien passé) à cause que les glands qu’on lui servit lui ramenèrent à la mémoire l’âge d’or, et lui mirent en fantaisie de tenir cet inutile discours aux chevriers, lesquels, sans lui répondre une seule parole, l’écoutèrent tout ébahis et en suspens. Sancho, mêmement, ne disoit mot, ains s’amusoit à manger des glands, et visitoit fort souvent l’autre outre, qu’ils avoient pendue à un liège, afin que le vin se rafraîchît. Don Quichotte fut plus longtemps à parler que le souper à s’achever ; à la fin duquel l’un des chevriers lui dit :

« Afin que vous puissiez à bon escient dire, Seigneur chevalier errant, que nous vous avons accueilli avec beaucoup de bonne volonté, nous vous voulons donner un soulas et contentement, qui sera de faire chanter un de nos compagnons, lequel ne tardera pas beaucoup à être ici ; c’est un jeune berger fort entendu et fort amoureux, et qui surtout sait lire et écrire, et joue si bien d’un rebec qu’il ne laisse rien à désirer. » À peine le chevrier avoit-il achevé de dire ceci qu’il ouït le son du rebec, et à peu de là arriva celui qui en jouoit, qui étoit un jeune garçon d’environ vingt-deux ans, de fort bonne grâce. Ses compagnons lui demandèrent s’il avoit soupé, et ayant répondu que oui, celui qui avoit fait les offres lui dit : « De la sorte, Antoine, tu nous pourras bien faire ce plaisir de chanter un peu, afin que monsieur notre hôte voie que par les monts et par les forêts on sait aussi de la musique. Nous lui avons fait récit de tes perfections, et nous désirons que tu les montres, et que tu ne nous fasses point passer pour menteurs ; et partant je te prie de grâce que tu t’assoies et que tu chantes le roman de tes amours que ton oncle le bénéficier a composé, et qui a été trouvé fort beau au village. — Je le veux bien », répondit le jeune berger, et, sans se faire prier davantage, il s’assit sur le tronc d’un chêne qu’on avoit coupé, et, ayant accordé son rebec, un bien peu après, il commença de fort bonne grâce à chanter en cette manière :

ANTOINE

Ô Lalie, je sais que m’adores,
Malgré que ne m’en as rien dit,
Non pas des yeux tant seulement,
Muettes langues des amours.
Puis que je sais que tu es sage,
Que tu m’aimes suis assuré,
Car jamais ne fut malheureux
Un amour qui fut bien connu.
Bien est vrai qu’aucune fois,
Ô Lalie, tu m’as démontré
Que ton âme est faite de bronze
Et ton blanc sein est de rocher.
Mais, parmi très tous tes reproches
Et tes très honnêtes refus,
Quelquefois l’espérance montre
Un peu le bord de son habit.
Pareillement se lance aux lèvres
Ma foi, qui encore n’a pu
Défaillir pour n’être appelée,
Ni croître pour être choisie.
Si donc l’amour est courtoisie,
Par la tienne je comprends bien
Que la fin de mes espérances
Sera comme je la comprends.
Et si services sont bastans
Pour s’acquérir un cœur bénin,
Aucuns de ceux que j’ai rendus
Fortifient beaucoup mon parti.
Car, si tu as bien regardé,
Plus d’une fois tu auras vu
Que le lundi me suis vêtu
De mes beaux habits de dimanche.
Comme l’amour et la piaffe
Vont tous par un même chemin,

En tout temps devant tes beaux yeux
J’ai voulu me montrer poli.
Je me tais du danser pour toi,
Ni les musiques je te peins
Qu’à heure indue tu as ouïes
Et au beau premier chant du coq.
Je ne compte point les louanges
Que j’ai dites de ta beauté :
Car, encore que vraies, elles font
Que suis d’aucunes mal voulu.
Thérèse aussi du Berrocal,
En m’oïant te louer me dit :
« Tel pense adorer un bel ange,
Et il adore une guenon.
« Dieu merci aux beaux affiquets,
Et aux faux cheveux appliqués,
Et à des beautés hypocrites
Qui trompent bien le même amour. »
Je la démentis, et se fâche,
Et son galant prit son parti ;
Il me défia, et tu sais bien
Ce que je fis et ce qu’il fit.
Je ne t’aime ainsi tout en tas,
Ni ne te sers et te prétends
Pour le fait de concubinage,
Car bien meilleur est mon dessein.
L’Église a de belles courroies,
Qui sont de lacs de fine soie :
Mets donc ton col dessous le joug,
Tu verras que j’y mets le mien.
Et où non, dès ici je jure
Par le saint tout le plus bénit
De ne sortir de ces montagnes
Que pour me rendre capucin.

Sur cela, le chevrier mit fin à son chant, et, encore que don Quichotte le priât de chanter quelque chose de plus, Sancho ne le voulut permettre, parce qu’il étoit plus disposé à dormir qu’à ouïr des chansons. Et ainsi dit à son maître : « Monsieur, vous vous pouvez bien accommoder dès à présent au lieu où vous voudrez reposer cette nuit, car le travail que ces bonnes gens ont tout le jour ne leur permet pas de passer les nuits à chanter. — Je t’entends bien, Sancho, lui répondit don Quichotte, car je reconnois bien que les visites à l’outre requièrent plutôt le plaisir du sommeil que de la musique. — Dieu soit loué, dit Sancho, il nous semble bon à tous. — Je ne dis pas non, répliqua don Quichotte, mais accommode-toi où tu voudras, car ceux de ma profession ont meilleure apparence en veillant qu’en dormant. Ce nonobstant, il seroit fort à propos, Sancho, que tu me pansasses cette oreille, qui me fait plus souffrir qu’il n’est besoin. » Sancho fit ce qu’il lui commandoit. Et l’un des chevriers, voyant la blessure, lui dit qu’il ne se tourmentât point, qu’il lui bailleroit un remède pour se guérir facilement. Et, prenant quelques feuilles de romarin, dont il y avoit là grande quantité, les mâcha et mêla avec un peu de sel, et, les lui appliquant à l’oreille, la lui banda fort bien, l’assurant qu’il n’avoit besoin d’autre médecine que celle-là, et ce fut la vérité.

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